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LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE
NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut
SUR LES MANUSCRITS, LES COPIES LES PLUS AUTHENTIQUES
ET LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
AVEC VARIANTES, NOTES, NOTICES, PORTRAITS, ETC.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON
ÉDITÉS PAR
A. DE BOISLISLE
AVEC LA COLLABORATION DE L. LECESTRE
ET DE J. DE BOISLISLE
TOME JLXXVI
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
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LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE
NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIEES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut
MEMOIRES
OE
SAINT-SIMON
TOME XXXVI
MEMOIRES
DE
SAINT-SIMON
NOUVELLE EDITION
COLLATIONNEE SUR LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE
AUGMENTÉE
DES ADDITIONS DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU
et de notes et appendices
PAR A. DE BOISLISLE
Membre de l'Institut
AVEC LA COLLABORATION DE L. LECESTRE
ET DE J. DE BOISLISLE
TOME TRENTE-SIXIEME
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1924
Tous droits réservés.
PC
MO
3 SIS
v. 2 .-.
MÉMOIRES
DE
SAINT-SIMON
J'étois inquiet de voir que tout se préparoit à rompre
avec 1 l'Espagne. L'intérêt de l'abbé Dubois y étoit tout
entier. On a vu, dans ce que j'ai donné de M. deTorcy 2 ,
quelle fut sa conduite en Angleterre. Il n'avoit osé y con-
duire son maître que par degrés, et ce fut à ce premier
degré, dont je prévis l'entraînement et les suites, que je
crus me devoir opposer à temps. Il n'étoit alors question
que de subsides de la France à l'Angleterre, se déclarant
contre l'Espagne, conjointement avec l'Empereur, et ces
subsides dévoient être secrets. Après avoir effleuré cette
matière avec M. le duc d'Orléans, nous convînmes, lui et
moi, de la traiter à fond. Il en usa pour cette affaire comme
il avoit fait pour celle des appels 3 , et me traîna, malgré
tout ce que je lui pus représenter, dans sa petite loge de
l'Opéra. Il en ferma la porte, après avoir défendu qu'on y
frappât, et là, tête à tête, nous ne songeâmes à rien moins
1. La préposition avec, oubliée, a été ajoutée en interligne.
°2. Il veut parler des extraits des Mémoires manuscrits de Torey qui
ont figuré dans nos précédents volumes depuis la page 207 du tome
XXIX.
3. En 1717 : tome XXXI, p. 150 et suivantes.
UÉMOIRLS 1>E SAINT-SIMON. XX X\l 1
(Suitedel718)
Conversation
entre
M. le duc
d'Orléans
[et moi] sur
ses subsides
secrets contre
l'Espagne,
qui la voulut
avoir
enfermé seul
avec moi
dans
sa petite loge
à l'Opéra.
[Add S'-S. 1557]
2 MÉMOIRES [1718J
qu'à l'opéra. Je 1 lui représentai le danger d'élever l'Em-
pereur, à l'abaissement duquel et de sa maison la France
avoit sans cesse travaillé depuis les grands coups que le
cardinal de Richelieu lui avoit su porter, toutes les fois
que l'État n'avoit pas été trahi par l'intérêt et l'autorité des
reines mères italiennes ou espagnoles 2 ; de 3 l'Empereur
qui, de plus, ne pardormeroit jamais à la France d'avoir
enlevé l'Espagne et les Indes à sa maison et à lui-même ;
de l'Empereur enfin qui avoit mis 4 la France à deux doigts
de sa perte, et qui, lorsque la reine Anne la sauva, fit l'im-
possible contre elle, et fut le dernier de tous les alliés à
signer la paix ; que l'agrandissement de l'Angleterre et du
roi Georges n'étoit pas moins redoutable, qui, sous les
trompeuses apparences d'une feinte amitié, étoient nos
plus anciens et plus naturels ennemis ; que l'épreuve de
cette vérité étoit de tous les siècles, si on en excepte des
instants, comme entre Henri IV et Elisabeth, et 5 les mo-
ments d'autorité de Charles II et du changement du con-
seil de la reine Anne ; que leur double intérêt revenoit au
même : celui du roi Georges 6 , de tout faire pour l'Empe-
reur, par la raison de ses Etats d'Allemagne, et par l'in-
vestiture de Bremen et de Verden 7 , après laquelle il soupi-
roit depuis si longtemps, et que l'Empereur lui faisoit
attendre pour le tenir en ses mains et s'en servir sûrement
1. Tout ce récit qui va suivre n'est que le développement, et sou-
vent la copie exacte de la longue Addition mise à l'article de Dangeau
du 3 janvier 1719, dont on trouvera le texte ci-après, sous le numéro
4557.
2. Marie de Médicis et Anne d'Autriche.
3. Ce de est incorrect, étant donné la construction de la phrase,
ainsi que celui qui va se trouver deux lignes plus loin.
4. Mis, oublié, a été ajouté en interligne.
5. Les mots entre H. IV et Elisabeth et ont été ajoutés en interligne.
6. Ce nom propre est aussi en interligne.
7. Il a été souvent question de ces deux duchés usurpés sur les
Suédois par le roi Georges comme électeur de Hanovre : tomes XXIX,
p. 268, XXX, p. 15, 262, 279, 348, etc. .
[4718] DE SAINT-SIMON. 3
dans toutes ses vues ; de la nation, qui n'avoit d'objet que
le commerce, que de ruiner celui d'Espagne et le nôtre
en même temps, peu inquiets de celui du Portugal, où ils
étoient les maîtres, ni de celui de Hollande, qu'ils avoient
à demi ruiné et dont ils dominoient la république 1 et que
nous avions grand intérêt de ne pas laisser achever de
ruiner, parce qu'il ne pouvoit nous être contraire au point
où il se trouvoit réduit. J'ajoutai l'intérêt commun de
toute l'Europe de brouiller sans cesse et irrémédiablement,
si elle le pouvoit, les deux branches de la maison de
France, dont la jalousie étoit telle, depuis que la couronne
d'Espagne y étoit entrée, qu'il n'étoit efforts qu'elle n'eût
faits pour l'en arracher, et depuis ne l'avoir pu par les
armes, pour brouiller les deux couronnes et y semer sans
cesse la zizanie 2 depuis la mort du Roi ; que cet objet
étoit si grand pour l'Empereur et pour l'Angleterre, qu'il
ne falloit pas croire que nulle difficulté pût les rebuter,
et d'autre part aussi tellement visible que tous leurs arti-
fices ne pouvoient qu'être grossiers ; que l'intérêt si grand,
si évident, si naturel de notre union avec l'Espagne, nous
étoit appris par leur acharnement à tout tenter pour la
rompre, quand nous ne sentirions pas jusqu'à quel point
il étoit capital à la France d'entretenir une union indis-
soluble avec l'Espagne, d'avoir mêmes amis et mêmes en-
nemis 3 , et, comme je le lui avois si souvent représenté
dans son cabinet et en plein Conseil, d'imiter l'union des
deux branches de la maison d'Autriche, qui avoit mis le
sceau à sa grandeur, et dont l'identité, continuelle tant
que celle d'Espagne avoit duré 4 , l'avoit conservée.
4. Voyez notre tome XXIX, p. 268-270.
2. « Zizanie, ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain.
Il n'est plus en usage au propre; il se dit au tiguré pour signilier divi-
sion » {Académie, 4748).
3. Le manuscrit porte par inadvertance mcsmes amis et mesmes amis.
4. Cette incidente, depuis continuelle, a été ajoutée en interligne
et sur la marge.
4 MÉMOIRES [1718]
Je lui fis remarqueravec détail que l'Empereur et l'An-
gleterre ne pouvoient être que de faux amis, et encore de
moments 1 , parce que ces deux puissances avoient et au-
roient toujours des intérêts directement contraires à ceux
de la France, au lieu que, outre le même sang et la proxi-
mité, nul intérêt essentiel ne pouvoit jamais aliéner la
France de l'Espagne, depuis qu'elle n'obéissoit plus à un
roi de la maison d'Autriche 2 , ni l'Espagne de la France.
Je lui touchai après son intérêt personnel, de ne se pas
mettre au hasard de rompre avec l'Espagne, après tout ce
qui s'étoit passé vers la fin du feu Roi sur son compte avec
l'Espagne 3 . Ensuite je lui fis sentir la grossièreté du piège
qu'on lui tendoit ; que des subsides secrets étoient un en-
gagement qui l'entraîneroit à la rupture, qu'on n'osoit
lui proposer d'abord et où on l'amèneroit par degrés ;
qu'il étoit honteux et très nuisible à la France de payer
les ennemis de l'Espagne pour lui faire la guerre, et plus
honteux à lui personnellement, après ce qui s'étoit passé
de personnel, qu'à tout autre qui auroit le timon de l'État ;
que l'intérêt, le but, les vues de l'entraîner à la rupture
étoient trop grands et trop évidents pour qu'il dût espérer
que l'Empereur et l'Angleterre ne trahissent pas le pré-
tendu secret des subsides qu'il donneroit, et qu'il devoit
compter 4 qu'eux-mêmes auroient grand soin de faire reve-
nir à l'Espagne qu'il leur en fournissoit ; que dès lors il
devoit s'attendre aux plus vifs reproches, aux emporte-
ments de la reine, à tout le venin d'Alberoni, dont l'abbé
Dubois sauroit bien profiter pour l'aigrir, pour emporter
ainsi ce qu'il n'ose proposer encore ; qu'alors Son Altesse
1. Par moments.
2. Ce qui précède, depuis depuis qu'elle, a été encore ajouté sur la
marge avec un signe de renvoi, et après le ny qui suit Saint-Simon a
biffé la Fr. de.
3. Tomes XVIII, p. 45-81, et XXVI, p. 170-171.
4. Compter remplace en interligne s'attendre, pour éviter la répéti-
tion du même verbe qui se retrouve deux lignes plus loin.
[1718] DE SAINT-SIMON. 5
Royale donneroit beau jeu aux brouillons qui ne cher-
choient qu'à ranimer les haines amorties de l'Espagne
contre sa personne pour s'en avantager à l'abri de la nais-
séance et de la puissance du roi d'Espagne, et à faire 1 payer
bien cher la complaisance pour l'abbé Dubois, qui,
n'osant aller directement où il aspire, ne songeoit, pour
y parvenir, qu'à servir si utilement nos ennemis naturels
contre des amis que tout nous doit faire à jamais consi-
dérer comme des frères, et j'ajoutai avec feu : « Qu'il
obtienne donc la pourpre par le crédit de l'Empereur,
qui peut maintenant tout à Rome, et par celui du roi
Georges, qui peut infiniment sur l'Empereur. »
M. le duc d'Orléans, qui jusque-là m'avoit écouté atten-
tivement et tranquillement, excepté quelques applaudis-
sements sur ne pas rompre avec l'Espagne, s'écria que
voilà comme j'étois, suivant toujours mes idées aussi loin
qu'elles pouvoient aller ; que Dubois étoit un plaisant
petit drôle 2 pour imaginer de se faire cardinal; qu'il
n'étoit pas assez fou pour que cette chimère lui entrât dans
la tête, ni lui, si elle y entroit jamais, pour le souffrir ;
que, pour son intérêt personnel, il ne risqueroit rien,
parce qu'il ne s'agissoit que de subsides secrets qui se-
roient toujours ignorés de l'Espagne ; et que, à l'égard
de celui de l'État, il se garderoit bien de lâcher aux
Anglois ni à l'Empereur la courroie assez longue 3 pour
que la puissance de l'Empereur pût s'augmenter, ni le
commerce des Anglois s'accroître. Je ne me payai point
1. Avant faire, il a biffé luy.
2. Ce qualificatif, que nous avons déjà rencontré pris substantive-
ment dans nos tomes X, p. 7, XI, p. 243, etc., n'était admis que comme
adjectif par l'Académie en 1718; elle disait cependant : « On dit d'un
homme tin, rusé, dont il faut se défier, que c'est un drôle. »
3. Le Dictionnaire de l'Académie donnait une expression analogue :
« On dit proverbialement et fïgurément étendre la courroie pour dire
étendre ses droits et les pousser au-delà des bornes de l'équité : 1/ a
bien fallu allonger la courroie pour en venir là. »
6 MÉMOIRES [1748]
de ces raisons ; j'assurai le Régent qu'en de telles liaisons
on étoit toujours mené plus loin qu'on ne pensoit et qu'on
ne vouloit, et, pour le secret de ses subsides, je lui main-
tins que l'intérêt de ces deux puissances étoit si capital
de le brouiller avec l'Espagne, qu'elles se garderoient
bien de ne le pas publier, comme le moyen le plus court
et le plus certain d'arriver à leur but principal, qui étoit
de le forcer à la rupture ouverte, et par là même à une
liaison avec elles de nécessité et de dépendance.
Tout cela agité, approfondi, discuté et disputé entre
nous deux, tant que l'opéra dura sans le voir ni l'entendre,
nous laissa chacun dans sa persuasion : M. le duc d'Orléans,
qu'il demeureroit très sûrement maître de son secret et de
son aiguière 1 , et que, par cette complaisance, il s'assure-
roit d'autant plus d'être le modérateur de l'Europe; moi,
au contraire, que le secret et l'aiguière lui échapperoient
l'un et l'autre, et bientôt, et qu'il se trouveroit dans un
embarquement 2 dont il auroit tout lieu et tout le temps de
se bien repentir. En effet, de là à la rupture il s'écoula
peu de mois. Il arriva, comme je l'avois prévu, que l'Es-
pagne fut promptement informée de l'engagement que le
Régent avoit pris avec l'Empereur et l'Angleterre, et
qu'elle redoubla tout aussitôt ses soins à donner à M. le
duc d'Orléans tant d'affaires domestiques, qu'il ne fût
plus à craindre pour celles du dehors, dont on verra bien-
tôt les effets, mais qui heureusement ne firent que mon-
trer l'étendue des projets et de ses ressorts.
Conversation L a rupture s'approchoit par les ruses de l'abbé Dubois 3 ,
1. Expression figurée que ne donnent pas les lexiques du temps, et
qu'on peut rapprocher de celle d'ouvrir ou fermer le robinet dans nos
tomes XII, p. 289, et XXI, p. 295 ; on va la retrouver trois lignes plus
loin, et encore ci-après, p. 147.
u 2. Nous avons déjà rencontré embarquer quelqu'un dans le tome XVII,
p. 170, et l'expression embarquement, au sens figuré d'engagement,
a passé dans notre tome XXVI, p. 7.
3. Dubois était décidé depuis longtemps à une rupture complète avec
l'Espagne ; ce n'était plus pour lui qu'une question de moment oppor-
[1718] DE SAINT-SIMON. 7
qui n'en laissoit voir à personne que ce qu'il ne pouvoit forte entre
empêcher, par l'extérieur de mesures qui ne se quali- d'Orléans
fioient que de simples précautions, et il avoit fermé la et moi dans
bouche là-dessus à M. le duc d'Orléans, jusqu'avec le très 8 °JJ c , abl " et
petit nombre de ceux avec qui il s'ouvroit le plus sur dif- sur la rupture
férentes affaires; car nul n'eut jamais sa confiance sur t avec
toutes que l'abbé Dubois, depuis qu'il s'y fut tout à fait s P a g ne
abandonné. Dubois ne put pourtant si bien faire que le
secret m'en fût gardé jusqu'au bout. Une après-dînée
que j'allai au Palais-Royal pour mon travail ordinaire,
tête à tête, comme j'avois accoutumé un jour au moins de
chaque semaine, et que je commençois à en mettre les
papiers sur le bureau de M. le duc d'Orléans, il me dit
que, avant de commencer, il avoit chose bien plus impor-
tante à me dire, sur laquelle il vouloit raisonner à fond
avec moi, et tout de suite m'expliqua la situation en la-
quelle il se trouvoit avec l'Empereur, l'Angleterre et
l'Espagne, et combien il étoit vivement pressé de se décla-
rer ouvertement et par les armes contre la dernière.
Après avoir bien écouté tout son récit, je le fis souvenir
de ce que je lui avois dit et prédit à l'Opéra, quand, tête
à tête, nous y agitâmes, dans sa petite loge, l'affaire des
subsides secrets, et je lui rappelai fort en détail tout ce
que je lui avois allégué alors contre la rupture avec
tun. Dès le 29 novembre 1718, il écrivait au ministre anglais Craggs :
« Mylord Stair m'a fait l'honneur de venir chez moi aujourd'hui pour
m'expliquer de quelle importance il est de ne pas différer la déclara-
tion de guerre [à l'Espagne] et pour concerter le temps où on doit la
faire de part et d'autre. Je l'ai assuré qu'il n'y seroit apporté de ce
côté-ci que le retardement nécessaire pour prendre des mesures si
justes avec ceux qui composent le conseil de régence, qui est, comme
vous le savez, très nombreux, qu'il ne puisse rien arriver, lorsque cette
proposition y sera faite, qui fasse naître des obstacles à l'accomplisse-
ment des desseins de S. A. R. et aux engagements où le Roi est entré.
Vous connoîtrez aisément l'importance de cette précaution, et je suis
convaincu que S. M. Britannique en approuvera les motifs. » (L. de
Sévelinges, Mémoires secrets de Dubois, tome I, p. 260.)
8 MÉMOIRES [1718]
l'Espagne, dont il avoit été si bien convaincu, qu'il n'avoit
persisté à donner les subsides contre mon avis que dans la
prétendue certitude du secret et 1 de nul danger d'enga-
gement plus fort, ni que les choses pussent aller trop loin
de la part de l'Empereur et de l'Angleterre contre l'Es-
pagne, choses que je lui avois toujours fortement contes-
tées. La rupture, à laquelle il étoit violemment poussé par
l'abbé Dubois, fut longuement et fortement discutée.
Le Régent ne trouva point de réponse valable à mes
raisons ; mais il étoit embarrassé de l'Empereur, enchanté
par l'Angleterre, plus que tout entraîné par sa foiblesse
pour l'abbé Dubois, qui comptoit la fortune après laquelle
il soupiroit avec de si vifs élans indissolublement attachée
à la rupture. Voyant donc le Régent convaincu, mais
pourtant point persuadé, et gémissant intérieurement des
chaînes dans lesquelles il se sentoit entravé, j'imaginai
tout à coup de les lui faire rompre par quelque chose
d'extraordinaire. Je lui dis donc avec feu que je le sup-
pliois de vouloir bien ne se pas effaroucher d'une suppo-
sition impossible, de m'écouter tout du long et de suivre
mon raisonnement : « S'il vous étoit aussi évident, lui
dis-je, qu'il y eût quelque part à portée de vous un devin
ou un prophète qui sût clairement l'avenir, et qui fût en
pouvoir et 2 en volonté de répondre à vos consultations,
comme il est évident que cela n'est pas, n'est-il pas vrai
qu'il y auroit de la folie d'entreprendre une guerre sans
avoir su de lui auparavant quel en seroit le succès? Si ce
prophète ne vous annonçoit que places et batailles per-
dues, n'est-il pas vrai encore que vous n'entreprendriez pas
cette guerre, et que rien ne vous y pourroit entraîner?
Et moi je vous dis que, sur celle dont il s'agit, votre réso-
1. A la place de cet et, Saint-Simon avait d'abord écrit ny d'engage-
ment plus fort, qu'il a ensuite biffé, et qui va se retrouver un peu
plus loin.
2. Les mots en pouvoir et sont en interligne, au-dessus de à portée,
biffé.
[1718] DE SAINT-SIMON. 9
lution devroit être aussi fermement la même, si cet homme
merveilleux ne vous promettoit que victoires et que suc-
cès, et en voici mes raisons : dans l'un et dans l'autre cas,
vous affaiblissez l'État; vous en agrandissez d'autant les
ennemis naturels, par qui vous vous laissez entraîner à la
guerre ; vous tentez toute une nation, accoutumée, depuis
qu'elle existe dans le pays où elle est, à l'aînesse dans la
maison de ses rois ; vous hasardez un pouvoir précaire,
et vous donnez lieu de publier que vous ne l'employez que
pour votre intérêt personnel, et pour acheter aux dépens
de l'État, de son plus^naturel intérêt et de tout le sang et
les trésors répandus depuis la mort du feu roi d'Espagne,
pour acheter, dis-je, un appui étranger contre les droits
de Philippe V sur la France, dont par là vous avouez
toute la force et toute votre crainte ; et, au cas d'heureux
succès, que ces mêmes puissances vous forcent à pousser
plus loin que vous ne voudrez, où en seriez- vous si le roi
d'Espagne, à bout de moyens, et de dépit, vous laissoit
faire, entroit en France désarmé, publioit qu'il vient se
livrer à ces mêmes François qui l'ont mis et qui l'ont main-
tenu sur le trône, qui sont les sujets de ses pères et de
son propre neveu paternel ; qu'il ne vient que pour le
secourir et en prendre la régence, que sa naissance lui
donne sitôt que son absence ne l'en exclut plus, et l'arra-
cher lui, sa nation et son héritage à un gouvernement tel
qu'il lui plaira de le représenter? Je ne sais, ajoutai-je,
quelle en pourroit être la révolution ; mais je vous con-
fesse, Monsieur, à vous tout seul, que pour moi, qui n'ai
jamais été connu du roi d'Espagne que pour avoir joué
aux barres avec lui et à des jeux de cet âge, qui n'en ai
pas ouï parler depuis qu'il est en Espagne, ni lui beaucoup
moins de moi, et qui n'y connois qui que ce soit, moi,
qui suis à vous dès l'enfance, et qui savez à quel point j'y
suis, qui ai tout à attendre de vous, et quoi que ce soit
de nul autre, je vous confesse, dis-je, que, si les choses
venoient à ce point, je prendrons congé de vous avec
IIÉMOIIUS DE SAINT-SIMON. XXXVI 2
40 MÉMOIRES [4718]
larmes, j'irois trouver le roi d'Espagne, je le tiendrois
pour le vrai régent et le dépositaire légitime de l'autorité
et de la puissance du Roi mineur ; que si moi, tel que je
suis pour vous, pense et sens de la sorte, qu'espéreriez-
vous de tous les autres vrais François? » La sincérité, la
vérité, la force de ce discours accabla le Régent, et le
tint assez longtemps en silence, la tête et le visage entre
ses deux mains, les coudes sur son bureau, comme il se
mettoit toujours quand il étoit fort en peine ; puis il avoua
sans détour que j 'avois raison, et que je lui rendois un
grand service de lui parler de la sorte.
Là-dessus Monsieur le Duc entra. Le Régent le mena
d'abord dans la Galerie 1 , et je demeurai dans le grand
salon à me promener, où, assis et le bureau entre deux,
la conversation s'étoit passée. La visite de Monsieur le
Duc fut très courte, et M. le duc d'Orléans et moi nous
remîmes aussitôt à son bureau. J'y voulus déployer les
papiers que j'y avois mis ; mais il ne me le permit pas, et
me dit qu'il falloit continuer notre raisonnement, qui rou-
loit sur des choses bien plus importantes. Il se leva, et
nous nous promenâmes dans le salon et dans la Galerie.
Je lui dis que je n'avois point de nouveau raisonne-
ment à faire, que je lui avois tout dit, que redire ne seroit
que répéter et rebattre, mais que je croyois aussi en avoir
assez dit pour avoir dû le persuader et l'empêcher de
tomber dans le précipice par les pièges de l'ambition de
l'abbé Dubois, qui, de l'un à l'autre, l'engageoit où il ne
devoit jamais se laisser aller. Le Régent me protesta qu'il
le feroit mettre dans un cachot, s'il osoit jamais faire un
pas vers la pourpre, et convint avec moi de ne point rompre
avec l'Espagne. Je tâchai de l'y affermir de plus en plus ;
puis je lui dis : « Vous voilà donc bien persuadé et bien
convaincu ; mais je ne serai pas sorti d'ici, que l'abbé
Dubois vous reprendra et vous retournera, verra que c'est
4. La Grande galerie ou galerie de Coypel.
[1718] DE SAINT-SIMON. 14
depuis que je vous ai entretenu que vous ne voulez plus
vous déclarer contre l'Espagne, fera si bien qu'il vous
changera, et vous tiendra de si près qu'il viendra à bout
de ce qu'il s'est mis dans la tête, et vous fera déclarer
contre l'Espagne. » Le Régent m'assura que sa résolution
de n'en rien faire étoit si bien prise, que rien ne la lui
feroit changer, et toutefois, au boutde huit jours, la guerre
à l'Espagne fut déclarée 1 .
Pendant ces huit jours, je fis ce que je n'ai jamais fait Foiblesse
1. La guerre ne fut déclarée officiellement que le 9 janvier 1749
(Dangeau, p. 456, et ci-après, p. 94). Si la conversation que rapporte
notre auteur ne se produisit réellement que huit jours avant, il y avait
longtemps que la rupture était décidée entre le Régent et l'abbé Dubois.
Celui-ci, qui était fort au courant des menées de Cellamare, n'attendait
que l'occasion de se saisir de pièces probantes pour s'en servir comme
de prétextes pour la guerre. Il écrivait le 7 décembre 4718 à un ministre
anglais (De Sevelinges, Mémoires secrets de Dubois, tome I, p. 262-
263) : « Quoique les cabales ne diminuent pas en France, S. A. R.
persévère toujours avec la même fermeté dans la résolution de prendre
les mesures les plus fortes et les plus décisives pour l'accomplissement
du traité. Elle ne difîèreroit pas d'un jour à déclarer la guerre à
l'Espagne, si la manière dont le gouvernement se trouve présentement
composé et affecté ne demandoit pas des précautions et des formalités
absolument nécessaires pour faire cette démarche sans aucune contra-
diction et sans aucun mouvement. Les principales de ces précautions
sont que le duc de Saint-Aignan soit sorti d'Espagne, qu'on ait renvoyé
de Paris le prince de Cellamare, que les nouveaux avantages que S. A. R.
a offert aux États-Généraux [des Provinces-Unies] les aient fait expliquer
plus favorablement qu'ils n'ont fait jusqu'à présent, et surtout qu'on
ait fait les manifestes et mémoires nécessaires pour désabuser la nation
des fausses impressions qu'on lui a données. Ce qui nous retarde est
qu'il faut nous modeler sur les manifestes que les Espagnols ont faits
et veulent répandre. Nous ne pourrons les avoir que ces jours ci, et
nous ne saurions mettre trop d'exactitude, afin que ce qu'on donnera
au public soit hors d'atteinte à la critique la plus sévère ; car les gens
habiles attachés au parti adverse s'attacheront à réfuter tout ce qui
paroîtra de la part de S. A. R. Mais, sur toutes choses, il faut disposer
les esprits de manière qu'on ne trouve aucune contradiction dans le
conseil de régence, et qu'on ne puisse pas dire qu'il y a eu du partage,
et répandre les discours hardis que les opposants auroient tenus. »
42
MÉMOIRES
[4718]
étrange
du Régent,
qui rompt avec
l'Espagne
contre
sa persuasion
et
sa résolution.
pendant toute la Régence : j'allai trois ou quatre fois chez
M. le duc d'Orléans, et, ce qui ne m'est jamais arrivé
qu'alors, jamais je ne le pus voir. L'inquiétude de laguerre,
qui m'y avoit conduit, augmenta par cette clôture, où je
vis bien que Dubois le tenoit enfermé pour moi. Je lui
écrivis pour demander à le voir ; point de réponse. Je
récrivis de nouveau; il me fit dire verbalement que, dès
qu'il me pourroit voir, il me le manderoit. Alors je jugeai
la chose désespérée, et je ne me trompai pas. Le jour que
la nouvelle éclata, il me manda qu'il me verroit quand je
voudrois. J'allai au Palais-Royal ; je trouvai un homme
embarrassé, la tête basse, qui de honte n'osoit me regarder.
Mon abord fut froid aussi ; le silence dura assez longtemps.
Il le rompit enfin d'une voix basse par un « Que dirons-
nous? — Rien du tout, lui répondis-je, parce qu'aux
choses faites il n'y a plus à parler ; il n'y a qu'à souhaiter
que vous vous en trouviez bien. Du reste, je vous supplie
de croire que, pour quelque intérêt particulier ou person-
nel que ce pût être, je ne vous aurois pas pourchassé 1
comme j'ai fait inutilement depuis huit jours. Vous savez
que mon goût ni ma coutume n'est pas de vouloir forcer
les portes; mais j'ai cru que mon attachement pour vous
et mon devoir à l'égard du bien de l'État me devoit faire
sortir de mon naturel et de toutes bornes. Vous n'avez
pas jugé à propos de me voir ; je m'en lave les mains 2 ;
parlons maintenant d'autre chose ; » et tout de suite je tire
des papiers de mes poches et je les étends sur son bureau.
Il en fit le tour pour s'y aller asseoir sans dire une parole
et tant que je fus avec lui je ne vis qu'embarras, souplesses
et caresses; de mon côté, je ne montrai point d'humeur.
1. Le Dictionnaire de V Académie de 4748 disait, que ce verbe, au
sens de rechercher, "était alors considéré comme vieilli.
2. « Pour faire entendre qu'on ne veut point avoir de part dans une
affaire qu'on ne croit pas juste, on dit : Je m'en lave les mains » (Aca-
démie, 4748). Nous avons déjà eu cette locution dans le tome X\,
p. 384.
[1718] DE SAINT-SIMON. 13
Il fallut après du temps pour en parler à la Régence et
pour dresser et lui montrer la déclaration de guerre 1 , ce
qui se fit en même temps. J'y reviendrai ensuite, parce
que j'ai prévenu le temps de ma conversation du Palais-
Royal, comme j'ai retardé celle de l'Opéra 2 , parce que j'ai
voulu les mettre de suite toutes les deux, quoi [que] sépa-
rées d'un long intervalle, pour mettre tout à la fois sous
les yeux ce qui se passa entre M. le duc d'Orléans et moi
sur la guerre d'Espagne. Retournons maintenant un peu
sur nos pas.
Le colonel Stanhope, depuis longtemps envoyé d'Angle-
terre en Espagne, arriva à Paris retournant en Angle-
terre 3 .
Bernaville 4 , qui de lieutenant de Roi de Vincennes, Launey,
avec la charge de confiance des prisonniers, avoit de la Bastille
passé au gouvernement de la Bastille, venoit de mourir 5 .
Launey, qui en étoit lieutenant de Roi 6 , eut ce gouverne-
4. Après guerre, Saint-Simon a biffé et la monstrer au Conseil.
2. Ce dernier membre de phrase, depuis co e , a été ajouté en inter-
ligne, et, à la ligne suivante, il a corrigé la en les avant mettre, et
écrit touttes les deux en interligne, au dessus de à celle de l'opéra,
qu'il a biffé.
3. Il descendit chez le comte de Stair : Dangeau, p. 426, 8 décembre.
4. Barnaville corrigé en Bernaville. — Charles le Fournier de
Bernaville, mentionné dans le tome XVI, p. 386, lorsqu'il fut nommé
à la Bastille.
5. Le manuscrit porte un point après Bastille, et II venoit de mou-
rir; la première phrase seroit ainsi incomplète. — M. de Bernaville
mourut le 7-8 décembre 1718, à soixante-quatorze ans, et fut enterré
aux Minimes de la place Royale {Dangeau, p. 426 ; Gazette, p. 600 ;
F. Bournon, La Bastille, p. 91-92, qui l'appelle Charles de Fournière).
6. René Jourdan, sieur de Launey (il signait ainsi, quoiqu'on ortho-
graphie ordinairement son nom Launay), proche parent de Bernaville
et son élève, d'après Dangeau (tome XIII, p. 231), et Mme de Staal
{Mémoires, édition Lescure, tome I, p. 193), avait d'abord été
lieutenant de Roi à Vincennes et était passé en la môme qualité à la
Bastille à la mort de d'Avignon (provisions du 22 août 1710, dans le
registre 0*54, fol. 124); il remplaça Bernaville comme gouverneur en
u
MEMOIRES
[1748]
Projet
d'Alberoni
et travail
de Cellamare
contre
le Régent.
ment 1 , et ce fut un très bon choix. J'en parle ici, parce
qu'il y fut mis dans un temps important et critique 2 .
Cellamare, ambassadeurd'Espagne, de beaucoup de sens
et d'esprit, s'employoit depuis longtemps à préparer bien
des brouilleries, comme on le voit par ce que j'ai donné
des extraits des lettres de la poste faits par M. de Torcy 3 .
On y voit combien le cardinal Alberoni a voit cette affaire
dans la tête, et avec quel empressement Cellamare y
répondoit pour lui plaire. Le projet n'étoit pas de moins
que de révolter tout le royaume contre le gouvernement
de M. le duc d'Orléans, et, sans avoir vu clair à ce qu'ils
comptoient faire de sa personne, ils vouloient mettre le
roi d'Espagne à la tête des affaires de France, avec un
conseil et des ministres nommés par lui, et un lieutenant
sous lui de la Régence, qui auroit été le véritable régent,
et qui n'étoit autre que le duc du Maine. Ils comptoient
sur les parlements, à l'exemple de celui de Paris, sur les
chefs et les principaux moteurs de la Constitution, sur
la Bretagne entière, sur toute l'ancienne cour, accoutumée
au joug des bâtards et de Mme de Maintenon, et depuis
longtemps ils ne cessoient d'attacher tous ceux qu'ils 4
pouvoient à l'Espagne par toutes sortes de prestiges, de
promesses et d'espérances. On verra que leurs mesures
répondirent mal à l'importance de ce projet 5 . Il est vrai
décembre 1718, et mourut en fonctions le 6 août 1749, à l'âge de
soixante-seize ans. Les papiers de sa famille forment à la Bibliothèque
de l'Arsenal les liasses 12 630 à 12671 des archives de la Bastille.
1 . Dangeau l'annonce dès le 7 décembre (p. 426), quoique Bernaville
ne soit mort que dans la nuit du 7 au 8.
2. Il fut en effet installé la veille même du jour où furent amenés
dans la prison les complices de la conspiration de Cellamare (Mémoires
de Mme de Staal, p. 193).
3. Voyez notre tome XXXIV, p. 125-127, 148-150, 186-187, etc.
4. Il y a qui pouvoient, par mégarde dans le manuscrit.
5. Saint-Simon va entrer dans le récit de la conspiration de Cellamare ;
il convient d'indiquer, — sans avoir la prétention d'être complet et de ne
rien omettre, — les principaux ouvrages et mémoires qui en parlent et
[1"M8] DE SAINT-SIMON. 15
qu'ils ne purent pas attendre sa maturité. La rupture de
la France avec l'Espagne étoit imminente; il en falloit
arrêter les suites au plus tôt et différer la révolte tout le
moins qu'il leur seroit possible. Ils furent découverts
comme ils prenoient leurs dernières mesures; mais le
Régent et l'État y furent étrangement trahis, et M. le duc
d'Orléans y montra une incroyable foiblesse.
les fonds de manuscrits où se retrouvent les pièces originales qui s'y
rapportent. C'est Jean Rousset qui le premier en donna un récit, assez
partial, dans son Histoire d'Alberoni (4720); puis le chevalier de
Piossens inséra dans le tome V de ses Mémoires de la Régence (1749),
p. 469-209, des « Réflexions sur la conspiration projetée par le prince
de Gellamare, » qui ont pour auteur Lenglet du Fresnoy. Une histoire
restée manuscrite fut rédigée en 4752 dans les bureaux des Affaires
étrangères et forme aujourd'hui le vol. Espagne, Mémoires et docu-
ments 435. M. de Flassan, dans son Histoire de la diplomatie française
(4844), tome V, n'omit pas d'en parler, non plus que William Coxe,
Histoire d'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, tome I
(4843). Mais, pour avoir un récit sérieux et documenté, il faut arriver
jusqu'à Lémontey, Histoire de la Régence (4832), tome I, p. 497 et
suivantes. Depuis lors on peut citer : Vabbé Dubois, par le comte
de Seilhac (4862), tome II, p. 54-64, Charles Aubertin, L'Esprit public
au dix-huitième siècle (4873), p. 446 et suivantes, Mgr Baudrillart,
Philippe V et la cour de France (4890), tome II, p. 326 et suivantes!
L. Wiesener, Le Régent, l'abbé Dubois et les Anglais (4893), tome II'
chapitre xvi, le P. Bliard, Dubois cardinal et premier ministre (4904)^
tome II, p. 4 et suivantes, Funck-Brentano, La Régence (4909), le
général de Piépape, La Duchesse du Maine (4940), p. 444 et suivantes,
Emile Bourgeois, La Diplomatie secrète au dix-huitième siècle, tome III
(4940), p. 21-42; enfin un bon chapitre de VHistoire de la Régence
que dom Henri Leclerq a fait paraître en 4924, tome II, p. 247-282.
— Parmi les Mémoires du temps, outre le Journal de Dangeau,
tome XVII, p. 427 et suivantes, il faut voir les Mémoires de Mme de
Staal, femme de chambre et confidente de la duchesse du Maine, édi-
tion Lescure, tome I, p. 473 et suivantes, le Journal de Buvat (qui
contribua à la découverte du complot, mais ne s'en vante pas), tome I,
p. 337 et suivantes, celui de l'avocat Barbier, édition Charpentier^
tome I, p. 49 et suivantes, les Mémoires du marquis d'Argcnson,
édition Rathery, tome I, p. 39, les Mémoires du maréchal de Villars,
tome IV, p. 448-424, de Noaillcs, édition Michaud et Poujoulat, p 275
de Duclos, môme collection, p. 540-544, du baron de Pôlnitz, Londres'
46
MÉMOIRES
Précautions
de Cellamare
pour
pouvoir parler
clairement
à Madrid
et prendre
les dernières
[1748]
Les choses étant à ce point du côté de l'Espagne et de
ceux qui s'étoient dévoués à leur vengeance ou à leurs
propres 1 espérances, il fallut parler clair à Madrid sur
l'état des choses et sur les noms. Cellamare, trop sage
pour confier à pas un de ses gens un paquet de cette
conséquence, voulut que le courrier fût choisi à Madrid,
et que ce fût quelqu'un au-dessus d'un courrier, qui eût
en même temps dans sa personne et dans sa qualité de
1741, tome T, p. 509-516, la Gazette de la Régence, publiée par
Éd. de Barthélémy, p. 294 et suivantes, la Correspondance de Madame,
recueil Brunet, tome II, p. 3D-48, et recueil Jseglé, tomes II, p. 291-
295, et III, p. 2 et suivantes, les Lettres de la duchesse de Lorraine à
la marquise d'Aulède, publiées (1865) par A. de Bonneval, p. 100 et
suivantes, les Correspondants de la marquise de Balleroy, tome I,
p. 382-399; ne pas oublier les gazettes étrangères, Amsterdam,
Rotterdam, Leyde, etc., où se rencontrent des textes et des détails
intéressants. — Quant aux documents originaux, on les trouvera par-
ticulièrement au Dépôt des affaires étrangères, fonds Espagne, Corres-
pondance politique, vol. 276-281 et 287-293, qui renferment les papiers
saisis par Dubois et ses agents et les documents de l'affaire, et Mémoires
et documents, vol. 92, où il y a quelques papiers provenant peut-
être de Saint-Simon ; à la Bibliothèque de l'Arsenal, archives de la
Bastille, n os 10677 et 10678, dossiers des complices incarcérés ;
aux archives de la Guerre, vol. 2547; à la Bibliothèque nationale,
ms. Glairambault 720, sans grand intérêt. En Espagne, il existe, outre
la correspondance de l'ambassadeur, un récit écrit par Cellamare lui-
même dès 1720, dans la liasse Estado 4320 des archives de Simancas.
Mgr Baudrillart n'a inséré dans son Philippe V qu'une seule pièce
(tome II, p. 579-582); mais Lémontey avait déjà imprimé les docu-
ments les plus intéressants dans les appendices de son Histoire de la
Régence, tome II, p. 399-438 ; de même Ravaisson dans ses Archives
de la Bastille, tome XIII, p. 213 et suivantes ; enfin Vatout, La Cons-
piration de Cellamare (1832) a publié comme pièces justificatives une
suite de documents authentiques, quoique l'ouvrage lui-même ne soit
qu'un roman en scènes dialoguées. On rencontrera encore des pièces
isolées dans diverses publications ou revues ; mais, en somme, l'histoire
détaillée de la conspiration reste à écrire. Dans l'annotation des pages
qui vont suivre, nous n'utiliserons guère que des documents ou des
Mémoires contemporains.
1. L'adjectif propres a été ajouté en interligne.
[1718] DE SAINT-SIMON. 17
quoi ôter toute défiance. Pour mieux cacher un secret si
important, ils choisirent à Madrid un jeune ecclésiastique
qui s'appeloit ou se fit appeler l'abbé Portocarrero 1 , à
qui ils donnèrent pour adjoint le fils de Monteleon 2 . Rien
de mieux imaginé que deux jeunes gens que le hasard
sembloit faire rencontrer à Paris, l'un venant de Madrid 3 ,
l'autre de la Haye, et se joindre après pour retourner de
compagnie en Espagne. Le nom de Portocarrero impri-
moit, et, depuis le fameux cardinal Portocarrero, portoit
avec soi sa faveur de la France. L'autre étoit le fils de
l'ambassadeur d'Espagne, depuis longtemps en Angle-
terre, qui avoit été assez longtemps en France et y avoit
laissé des amis considérables. Il étoit déclaré de tout
temps pour la France, et pour que l'Espagne ne s'en sé-
parât jamais; on le savoit; l'abbé Dubois en avoit été
souvent témoin à Londres, et que cet attachement lui
avoit mal réussi auprès d'Alberoni. On a vu, par ces
extraits de lettres de la poste de M. de Torcy, que Mon-
teleon fut là-dessus inébranlable. Monteleon, sorti d'An-
gleterre par la rupture et les actions de la flotte angloise
contre l'Espagne dans la Méditerranée, étoit allé à la
1. Vincent Acuna, abbé Portocarrero, était le second fils du comte
de Montijo mort en 1704; sa parenté avec le fameux cardinal
Portocarrero n'était qu'une alliance assez éloignée. Selon l'abbé
de Vayrac (État présent de l'Espagne, tome IV, p. 191), il avait
étudié à Paris. C'est sans doute lui qui mourut à Valence, d'une chute
de cheval, en mai 1723 (Gazette, p. 294).
2. Antoine Gassado de Monteleon, fils de l'ambassadeur d'Espagne
à Londres ; il venait de la Haye, où son père s'était retiré depuis la
rupture entre l'Espagne et l'Angleterre.
3. L'avocat Barbier (Journal, tome I, p. 20) raconte que l'abbé
Portocarrero ne venait pas de Madrid, mais de Rome, dont il était parti
lorsque le roi d'Espagne avait donné ordre à tous les Espagnols de
quitter cette ville (tome XXXIV, p. 145 et note 4), et il passait par
Paris avant de retourner en Espagne. Gela est plus vraisemblable que
son envoi de Madrid, et est confirmé d'ailleurs par un article de la
Gazette (p. 320), qui spécifie qu'il était à Rome et qu'il en partit en
juin 1718.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 3
18
MEMOIRES
[1718]
Je suis mal
instruit
de la
grande affaire
dont
je vais parler.
Cause étrange
de cette
ignorance.
Haye attendre ce que sa cour voudroit faire de lui, et il
paroissoit qu'il envoyoit son fils en Espagne pour cette
affaire particulière. Deux jeunes gens de noms agréables
à la France et qui sembloient si bien se rencontrer de
pur hasard à Paris, l'un venant de Madrid, l'autre de
la Haye, et qu'il étoit si naturel qu'ils s'en retournassent
ensemble, avoient tout ce qu'il falloit pour ôter tout
soupçon qu'ils pussent être chargés d'aucun paquet de
conséquence par l'ambassadeur, qui avoit ses propres
courriers et le renvoi de ceux qu'il recevoit d'Espagne.
On peut juger aussi que ces jeunes gens eux-mêmes igno-
roient parfaitement ce dont ils étoient chargés, et il étoit
tout simple que, s'en allant en Espagne, l'ambassadeur les
chargeât de quelque paquet par occasion. Ils partirent
donc, munis de passeports du Roi à cause de la con-
joncture de rupture prochaine 1 , les premiers jours de
décembre, avec un banquier espagnol établi en Angle-
terre, qui y venoit de faire une fort grande banque-
route 2 , et que les Anglois avoient obtenu du Régent de
le pouvoir faire arrêter partout où ils pourroient en
France.
On me trouvera bien mal instruit dans tout le cours de
cette grande affaire ; mais je ne puis ni ne veux dire que ce
que j'en ai su, et du reste je donnerai mes conjectures.
L'abbé Dubois, de plus en plus maître de M. le duc d'Or-
léans, le vouloit être du secret de tout, pour n'avoir ni
contradicteur ni même de compagnon, et M. le duc d'Or-
léans lui fut fidèle en obéissance. Lui-même, comme on
4. Ce qui précède, depuis munis, a été ajouté en interligne et sur
la marge du manuscrit.
2. Il s'appelait le chevalier de Mira (il est nommé Joseph Hodges
dans le supplément au numéro 103 de la Gazette de Leyde), et sa ban-
queroute servit de prétexte à la saisie des papiers de ses compagnons
en même temps que des siens ; il semble qu'il ne fut pas inquiété et
put continuer son voyage vers l'Espagne avec Portocarrero et le jeune
Monteleon. Il avait un passeport au nom de don Valerio, et ils partirent
le 4 décembre, de grand matin (Buvat, p. 340-341).
(4718] DE SAINT-SIMON. 19
le verra, n'en sut que ce qu'il plut ou ce qu'il convint
à l'abbé Dubois.
Soit que l'arrivée de l'abbé Portocarrero, et le peu de Les dépêches
jours qu'il demeura à Paris, fût suspect à l'abbé Dubois ^voYées^'
et à ses émissaires, soit qu'il eût corrompu quelqu'un de avec tant
principal auprès de l'ambassadeur d'Espagne, par qui il de P rec futions,
fût 1 averti que ces jeunes gens étoient chargés d'un pa- à Poitiers
quet important, soit qu'il n'y eût pas d'autre mystère que et a PP ortées
la mauvaise compagnie du banqueroutier parti avec eux, i' a bbé Dubois.
et l'attention de l'abbé Dubois à obliger les Anglois en le
faisant arrêter, et qu'il eût ordonné de les arrêter tous
trois, et d'enlever tous leurs papiers, de peur que le ban-
queroutier ne leur eût donné les siens pour ne les pas
perdre s'il venoit à être pris 2 ; quoi qu'il en soit, l'abbé
Dubois fit courre après eux, et ils furent arrêtés à Poitiers,
tous leurs papiers enlevés et apportés à l'abbé Dubois par
le courrier qui, aussitôt après leur capture, fut dépêché
de Poitiers pour lui en apporter la nouvelle 3 .
4. Il y a bien fust dans le manuscrit.
2. Dubois connaissait depuis longtemps, — par Buvat, employé à la
Bibliothèque Royale, qui avait accepté de faire des copies pour l'ambas-
sadeur d'Espagne, sans se douter d'abord de ce dont il était question,
— les machinations de Cellamare avec la duchesse du Maine et ses
complices; d'autre part, il était pressé par l'Angleterre de déclarer la
guerre à l'Espagne, et il cherchait l'occasion de le faire avec un motif
plausible. Il semble bien, quoiqu'on l'ait nié, qu'il fut averti par la
Fillon, tenancière d'un mauvais lieu et vieille connaissance du singulier
secrétaire d'État, d'indiscrétions échappées à un secrétaire de l'ambas-
sade d'Espagne sur le surcroît de travail que lui avaient causé les
dépêches importantes confiées à l'abbé Portocarrero. Dubois flaira le
prétexte de rupture qu'il cherchait, et lit courir après eux. Voyez les
Correspondants de Balleroy, p. 390-394 ; Mémoires de Mme de Staal,
p. 473-474; Baudrillart, Philippe V, p. 345-346; etc. Une autre ver-
sion prétend que, leur chaise ayant eu un accident à deux lieues de
Paris, le soin qu'ils prirent de leurs valises éveilla les soupçons d'un
postillon, qui revint en arrière et prévint la police (Gazette de Leyde,
n° 403, supplément).
3. On ne sait pas d'une façon précise par qui fut faite l'arrestation
et la saisie : par un officier envoyé de Paris, ou par l'intendant de Poitou
20
MEMOIRES
[4718]
Incurie
et abandon
du Régent à
l'abbé Dubois,
qui,
dans cette
affaire surtout,
en fait
un pernicieux
usage,
et le secret
de tout enfoui.
[Add. S'-S. 1558]
Les hasards font souvent de grandes choses. Le courrier
de Poitiers entra chez l'abbé Dubois comme M. le duc
d'Orléans entroit à l'Opéra. Dubois parcourut les papiers,
et dit la nouvelle de la capture à M. le duc d'Orléans
comme il sortoit de sa loge. Ce prince, qui avoit accou-
tumé de s'enfermer alors tout de suite avec ses roués, en
usa de même ce jour-là, sous prétexte que l'abbé Dubois
n'avoit pas eu le temps d'examiner les papiers, avec une
incurie à laquelle tout cédoit. Les premières heures de
ses matinées étoient peu libres 1 . Sa tête, offusquée encore }
des fumées du vin et de la digestion des viandes du sou-
per, n'étoit pas en état de comprendre, et les secrétaires
d'Etat m'ont souvent dit que c'étoit un temps où il ne
tenoit qu'à eux de lui faire signer tout ce qu'ils auroient
voulu. Ce temps fut pris par l'abbé Dubois pour lui ren-
dre compte des papiers arrivés de Poitiers, tel qu'il jugea
à propos. Il n'en dit et n'en montra que ce qu'il voulut,
et ne se dessaisit jamais d'aucun entre les mains du Ré-
gent, aussi peu de 2 pas un autre. La confiance aveugle et
la négligence abandonnée de ce prince en cette occasion
fut incompréhensible, et ce qui l'est encore plus, c'est
que l'une et l'autre régna dans toute la suite de cette
affaire et dans toutes ses parties, et rendit l'abbé Dubois
le maître unique des preuves, des soupçons, de la con-
viction, de l'absolution, de la punition. Il n'admit dans
cette affaire que le Garde des sceaux et le Blanc, parce
assisté d'archers de la maréchaussée de Poitiers sur ordre apporté par
un courrier; c'est cette dernière hypothèse qui semble la plus pro-
bable. L'arrestation eut lieu le 5 décembre tard dans la soirée, et les
fugitifs avaient dû marcher très rapidement pour être déjà aussi avan-
cés. Portocarrero put envoyer aussitôt un courrier à Gellamare, qui fut
ainsi averti à l'avance de l'événement et aurait dû se précautionner
(Mémoires de Mme de Staal, p. 174). Le courrier de Dubois ne repartit
que le lendemain matin et arriva le 7 au soir à Paris.
1. Déjà dit dans le tome XXXI, p. 21.
2. Les mots aussy peu de sont en interligne sur encore mo[ins],
biffé.
[1718] DE SAINT-SIMON. 21
qu'il ne put s'en passer, mais sans leur dire qu'autant et
si peu qu'il lui convenoit. Le premier étoit dans son inti-
mité et dans son entière et absolue dépendance ; le second
n'étoit que dans la même dépendance, et se flattoit mal
à propos de l'intimité; tous deux, dans la stupeur de sa
conduite dans cette affaire, et dans la frayeur de lui faire
la moindre question et d'outrepasser ses ordres d'une
ligne. G'étoit de sa seule volonté que leurs places dépen-
doient ; il le leur faisoit sentir tous les jours. Ils comp-
toient donc le maître pour rien et le valet pour tout.
Leurs démarches, leurs interrogatoires, les comptes qu'ils
rendirent au Régent dans tout le cours de cette affaire,
ce qu'ils poussèrent, ce qu'ils firent semblant de pousser,
ce qu'ils laissèrent échapper ou tomber, ce qu'ils favori-
sèrent, ce qu'ils dirent au Régent et ce qu'ils lui turent,
en un mot toute leur conduite, leurs démarches, jusqu'à
leurs paroles, et tout cela jusque dans le dernier détail et
dans la précision la plus exacte, furent à chaque pas ré-
glées par Dubois. Cet abbé fut le seul, l'unique, le su-
prême conducteur et modérateur, avec un empire et
une jalousie que rien ne troubla, et qui ne trouva que
soumission aveugle la plus exacte dans la frayeur et le
tremblement de ces deux hommes, qui reçurent dans cette
servile disposition les ordres qu'ils en attendoient à cha-
que instant, et jusque pour chaque minutie 1 , uniquement
occupés que d'une obéissance littérale et aveugle, à la-
quelle ce maître terrible ne leur laissa pas ignorer que
leur fortune étoit singulièrement attachée. Ainsi la con-
noissance entière et effective de cette profonde affaire et
1. Minutie (que Saint-Simon écrit minutie) n'avait alors que le sens
de menu détail, de bagatelle, et le Dictionnaire de V Académie, dans
sa dernière édition, de même que le Littré, n'en donnent pas d'autre,
quoique celui-ci cite un exemple de d'Alembert où le mot minutie a le
sens de qualité de celui qui pousse l'exactitude jusqu'aux menus détails.
Le Dictionnaire d'Hatzfeld (1896) indique les deux acceptions. Nous
l'avons déjà rencontré dans nos tomes XXVI, p. 152, XXIX, p. 203, etc.
22 MÉMOIRES [1718]
de toutes ses différentes parties demeura uniquement à
l'abbé Dubois tout seul, qui ne s'y servit aussi que de ces
deux seuls hommes, auxquels il ne communiqua que par
mesure et que ce qui lui convint de leur communiquer.
Il ne traita pas M. Je duc d'Orléans avec plus de con-
fiance, à qui le Garde des sceaux et le Blanc n'osèrent
jamais rien rendre que les leçons précises, et bien exac-
tement, qu'ils recevoient pour cela de l'abbé Dubois, et
au temps, au ton et à la mesure qu'il leur prescrivoit à
chaque fois. Par cette conduite, je ne puis assez le répé-
ter 1 , Dubois demeura seul instruit et maître absolu du
fond de tout le secret de l'affaire, du degré et du sort des
coupables, d'en augmenter et d'en diminuer le nombre
et le poids à sa volonté, sans crainte de pouvoir être dé-
menti, ni même contredit, ni traversé en la moindre chose.
On arrêtoit les gens et on les relâchoit sur les ordres du
Roi donnés par le Régent, dont l'abbé Dubois disposoit
seul et absolument, sans que jamais il y ait eu de démar-
ches ni de procédures juridiques, parce qu'elles n'auroient
pas pu être également dans sa main. Le Garde des sceaux,
qui avoit le plus de part en la confiance de l'abbé Dubois
et qui en a toujours espéré et été ménagé pendant sa dis-
grâce, est mort avant lui dans ces dispositions et a emporté
avec lui ce qu'il savoit de ce secret. Le Blanc, déjà poussé
et chassé par Dubois avant sa mort, et tombé au bord de
l'abîme, dont il essuya depuis toutes les horreurs 2 , avoit
beaucoup moins su de tout cela que le Garde des sceaux,
qui étoit le seul dont Dubois pût prendre quelque conseil
dans la nécessité, et le Blanc, de retour enfin au monde
et à la fortune sur une terre nouvelle et sous d'autres
1. Ces six mots ont été ajoutés en interligne, ainsi que, plus loin,
et m e absolu.
2. Nous verrons, à la fin des Mémoires, Claude le Blanc impliqué
dans la banqueroute de la Jonchère en 1723, traduit devant la chambre
de l'Arsenal, et envoyé en exil, malgré son acquittement, par l'animo-
sité de Mme de Prye.
[4718]
DE SAINT-SIMON.
23
cieux 1 , s'est bien gardé de [rien] dire de ce qu'il pouvoit
savoir d'une affaire dont les principaux et les plus grands
coupables étoient, non seulement sortis de prison et de toute
inquiétude dès avant sa plus profonde chute, mais rétablis
en leur premier état, grandeur et splendeur, ainsi que
tous les autres accusés et soupçonnés.
Soit que Monsieur le Régent en ait plus su qu'il n'a
voulu le montrer, et que la crainte du nombre et du nom,
des établissements et de la considération de ceux qui ont
trempé dans cette affaire lui aient 2 fait prendre le parti
qu'il y a pris; soit que sa négligence naturelle et son
prodigieux asservissement sous le joug que l'abbé Dubois
avoit su lui imposer, l'eût laissé, comme je l'ai cru, dans
l'ignorance du vrai fond et des circonstances importantes
de l'affaire et de la plupart des gens considérables qui y
étoient entrés, ou pour ménager la foiblesse du prince
qu'il connoissoit si parfaitement, ou pour se faire peu à
peu, en temps et lieu, un mérite auprès de ceux dont il
avoit tu les noms, ni moi ni personne n'avons pu rien
tirer de M. le duc d'Orléans au delà du récit ténébreux
que je vais faire 3 .
Mais toujours, d'une obscurité si étrangement profonde
résulte bien certainement un complot de M. et de Mme du
Maine, laquelle y travailla longtemps avant le dernier lit
de justice et dès l'entrée de la Régence par l'ameutement
de la prétendue noblesse, du Parlement, de la Bretagne 4 ,
Résultat
bien reconnu
des
ténèbres
de
cette affaire.
4. Allusion au rappel de le Blanc au ministère de la guerre en juin
4726, par le cardinal de Fleury, après la disgrâce de Monsieur le Duc.
2. Il y a bien ayent au pluriel, dans le manuscrit, par rapport à
l'idée, quoique le sujet soit crainte.
3. Comparez la première partie de l'Addition à Dangeau indiquée plus
haut, n° 4558. Il est certain que les dessous de cette affaire restent
encore très mystérieux, et que l'étude approfondie des documents que
conservent les registres des Affaires étrangères ne semble pas devoir
dissiper cette obscurité.
4. Cela est confirmé par les récits de Mme de Staal (Mémoires, p. 456
et suivantes).
24 MÉMOIRES [4718J
et tout ce qu'elle sut mettre en œuvre pour tenir ce qu'on
a vu, p. [1498] f , qu'elle avoit déclaré si nettement aux
ducs de la Force et d'Aumont, lorsqu'ils furent forcés de
la voir à Sceaux, sur l'affaire du bonnet : « Que quand
on avoit une fois acquis, comme que ce fût, la qualité de
prince du sang et l'habilité de succéder à la couronne, il
falloit bouleverser l'État et mettre tout en feu plutôt que
de se les laisser arracher. » Ces ameutements 2 , en appa-
rence contre les ducs, où le gros des ameutés furent les
premiers trompés, ne fut en effet pratiqué que pour se
fortifier contre les princes du sang depuis que l'aigreur
se fut mise entre eux par le procès de la succession de
Monsieur le Prince, et empêcher le Régent de juger la
demande formée contre eux par les princes du sang et
d'en rayer la qualité avec le prétendu droit d'habilité fac-
tice de succéder à la couronne. Aussi réussirent-ils à lui
faire une telle peur, qu'il en éluda le jugement contre ses
paroles souvent données, contre toute justice, raison et
bienséance, et qu'il ne céda, après tant de délais, de sub-
terfuges, de tours de souplesse, qu'aux cris et à une véri-
table obsession des princes du sang, qui se relevèrent à
ne le pas laisser respirer 3 . C'est ce qui parut mieux en-
core par la démarche beaucoup plus que hardie, à laquelle
se porta le duc du Maine, d'invoquer avec éclat la majo-
rité du Roi et les Etats généraux comme seuls compétents
d'un jugement de cette nature 4 , qui n'étoit pas moins
faire qu'anéantir les lois autant qu'il étoit en lui, l'auto-
1. Ce chiffre de la page du manuscrit est resté en blanc; il corres-
pond à la page 50 de notre tome XXVI. Saint-Simon a déjà rappelé ce
mot plusieurs fois, en dernier lieu dans le tome XXXV, p. 49.
2. Ce substantif n'est donné par aucun lexique, et le Littré n'indique
que le présent exemple. On l'a déjà vu neuf lignes plus haut, et on
le retrouve encore dans l'Addition correspondante, et plus loin, p. 161.
3. Voyez notre tome XXXI, p. 73 et suivantes, 224-229, 247-257,
262-264.
4. Ibidem, p. 268.
[I718J
MEMOIRES
[1718]
Pompadour
et
Saint-Geniès
mis
à la Bastille*.
sût davantage, il ne vouloit nommer personne de ceux qui
pouvoient y être entrés ' . Tout ce discours fut fort applaudi ,
et je crois qu'il s'en trouva dans la compagnie qui se sen-
tirent bien à leur aise quand ils entendirent que le Régent ne
vouloit nommer ni laisser répandre de soupçons sur per-
sonne jusqu'à ce qu'il fût plus éclairci 2 .
Néanmoins, dès le lendemain matin, samedi 10 dé-
cembre, Pompadour fut arrêté à huit heures, comme il
se levoit, et conduit à la Bastille 3 . Mme de Pompadour et
Mme de Courcillon, sa fille et belle-fille de Dangeau,
allèrent au Palais-Royal. M. le duc d'Orléans leur fit faire
excuse de ce qu'il ne pouvoit leur parler par le maréchal
de Villeroy, qui étoit avec lui, avec des compliments
vagues qui ne signifioient rien 4 . Pompadour étoit un grand
homme triste et froid 3 , qui avoit passé avec sa femme,
fille du maréchal de Navailles, la plus grande partie de sa
vie sans cour et sans servir, dans une grande obscurité à
Paris, où il n'avoit pas laissé de se ruiner, et qui n'avoit
1. Notre auteur copie Dangeau, qui disoit : « On ne lut point les
noms de ceux qui sont accusés d'être entrés dans cette affaire;... et
M. le duc d'Orléans dit qu'il ne vouloit point faire lire leurs noms pour
leur donner loisir de se repentir. » La Gazette de Rotterdam, n° 117,
prétend que la lecture de la liste fut commencée, mais que le Régent
empêcha Dubois de continuer. Lemontey (Histoire de la Régence,
tome I, p. 224-226), qui donne les noms des complices, pense que,
étant donné le peu d'importance de tous ces gens, ce fut une comédie
du Régent et de Dubois pour se servir de cette liste comme d'un épou-
vantai 1.
2. Nous donnons ci-après, aux Additions et Corrections, le procès-
verbal de ce conseil d'après le manuscrit Français 23670 de la Biblio-
thèque nationale, fol. 137.
3. L'ordre d'arrestation est daté du 10 décembre et contresigné par
le Blanc (Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 189).
4. Dangeau, p. 434-435.
5. On a déjà eu le portrait du marquis de Pompadour, dans le
tome XVI, p. 83 et suivantes, lorsqu'il a été parlé du mariage de sa
fille.
* Cette manchette est placée huit lignes plus bas dans le manuscrit.
[4718] DE SAINT-SIMON. 33
reparu dans le monde que par le mariage de sa fille, qui
étoit une beauté et fort jeune, avec Gourcillon, qui y trou-
voit une alliance qui l'honoroit fort, et des biens à venir,
dont le père et la mère n'avoient pu dissiper les fonds. Par
ce mariage, ils entrèrent à la cour. Dangeau donna à
Pompadour sa place de menin de Monseigneur, qui ne lui
servoit à rien, et Pompadour vécut à la cour sans être de
rien et sans considération aucune. Il avoit de l'esprit et
de la lecture ; mais il n'en sut jamais rien faire. Ses con-
seils et son crédit ne pouvoient fortifier un parti, et cha-
cun rit et s'étonna qu'il fût entré dans celui-ci. Sa femme
avoit le petit manège : à l'appui de Mme de Dangeau et
de la décoration de la duchesse d'Elbeuf, sa sœur, elle
fit une cour basse à Mme de Maintenon, et à Mme des
Ursins quand elle fit ici ce voyage triomphant dont il a
été parlé 1 , et se fit ainsi gouvernante des enfants de Mme
la duchesse de Berry 2 . Sa fonction ne fut que d'un moment,
et la mort du Roi la fit retomber et son mari dans le néant
dont le mariage de leur fille les avoit tirés.
Ce même samedi 10 décembre, Saint-Geniès fut
aussi arrêté, et conduit à la Bastille 3 . Saint-Geniès
étoit une espèce d'aventurier 4 , bâtard de Saint-Geniès
mort en 1685 lieutenant général 5 , gouverneur de Saint-
4. En 4705 : tome XII, p. 399 et suivantes ; mais il n'a rien dit alors
de Mme de Pompadour.
2. Tome XXIII, p. 249-224.
3. Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 489.
4. Louis-César de Montault, chevalier ou marquis de Saint-Geniès,
né à Marienbourg le 22 février 1664, entra aux mousquetaires en 4683,
devint capitaine au régiment des dragons du Dauphin et servit en Italie
en 4702 et 4703 ; fait chevalier de Saint-Louis en janvier 4704, il passa
en Flandres, servit d'aide de camp au maréchal de Villeroy et com-
manda un régiment de dragons jusqu'à la paix. On ignore la date de
sa mort.
5. Henri de Montault, marquis de Saint-Geniès (il lit ériger cette
terre en marquisat en août 4659 par lettres patentes enregistrées au
parlement de Bordeaux le 49 août 4660), fut d'abord enseigne (4640),
puis capitaine (4642), au régiment de la Marine, eut un régiment
MEMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 5
34 MÉMOIRES [1718]
Orner 1 et frère du maréchal 'de Navailles mort \ 684. Il avoit
eu deux fils d'Anne Drouart, morte 1671 2 , qu'il fit légiti-
mer, en 1678, par lettres patentes du Roi enregistrées 3 , et
que par son testament il appelle ses enfants naturels et
d'infanterie en 1645 et fut nommé maréchal de camp en avril 1649; il
eut en mai 1651 la lieutenance de Roi de Rapaume, dont son frère
Navailles était gouverneur, fut nommé commandant à Philipsbourg en
février 1654 et, le 28 octobre de la même année, il reçut la patente de
lieutenant général et le gouvernement de Rrisach ; il commanda en
Alsace de février 1657 à mars 1661, où on lui donna le gouvernement
de Marienbourg; lors du démantèlement de cette place, il reçut en
échange le commandement de Douay (mars 1674), puis le gouverne-
ment de Saint-Omer (avril 1677). Il dut quitter cette fonction en
avril 1684, peut-être contraint et forcé, et on lui donna ime pension
de douze mille livres. Il se retira alors à l'abbaye de Saint-Victor et
y mourut le 31 mars 1685 {Chronologie militaire de Pinard, tome IV,
p. 201 ; Dangeau, tome I, p. 6 et 146 ; Mémoires de Sourches, tome I,
p. 200; Gazette de 1685, p. 204; Chansonnier, ms. Franc. 12620,
p. 457). Ses services sont énumérés dans les lettres patentes que nous
reproduisons à l'appendice I.
1. D'après Dangeau (tome XI, p. 214), ce gouvernement rapportait
quinze mille livres.
2. Suivant le P. Anselme (tome VII, p. 608), cette Anne Drouart,
était veuve du sieur de Maure, capitaine au régiment de Navailles.
3. On trouvera le texte de ces lettres à l'appendice I du présent
tome des Mémoires, d'après le registre X 1A 8674 du parlement de Paris.
En 1695, dit le P. Anselme, le marquis de Saint-Geniès reçut de Liège
un paquet contenant les copies certifiées d'un contrat de mariage
passé entre son père et Anne Drouart par devant deux notaires de
Marienbourg le 19 février 1663, de dispense des trois bans par
l'évêque de Liège en date du 28, et d'un acte de célébration du ma-
riage le même jour par le curé de la ville. Saint-Geniès s'empressa
de faire imprimer et publier ces pièces et se proclama légitime ; cepen-
dant il attendit jusqu'en 1717 pour adresser au Régent une supplique
tendant à faire rayer des registres du Parlement les lettres patentes
de légitimation de 1678, comme Saint-Simon va le dire plus loin ; le
prince lui répondit de se pourvoir par les voies de droit. Il est bien
évident que ces pièces étaient fausses ; car M. de Saint-Geniès, s'il
avait été légitimement marié avec cette Anne Drouart, n'aurait pas
eu à solliciter en 1678 la légitimation de leurs enfants. Il est curieux
que l'avocat Mathieu Marais ait cru à leur authenticité (Mémoires, tome I,
p. 482).
[1718] DE SAINT-SIMON. 35
légitimés 1 . Le cadet eut une abbaye 2 ; je ne sais ce qu'il est
devenu. Celui dont il s'agit ici servit toute sa vie avec beau-
coup de valeur, et s'attacha fort au maréchal de Villeroy,
qui lui fit donner un brevet de colonel de dragons en 1704.
Il épousa, en 1695, une fille de Rolland, fermier général 3 ,
manière d'aventurière aussi et grande danseuse 4 . En 1717,
il s'avisa de vouloir être légitime, et demanda, par un
placet au Roi et au Régent, que les enregistrements de
ses lettres de légitimation, obtenues par son père, fussent
rayés; on se moqua de lui 5 . G'étoit un bon garçon,
sans cervelle, uniquement propre à un coup de main. Il
n'eut que deux filles 6 . Je ne sais ce que tout cela est
1. Saint-Simon prend tout cela dans YHistoire généalogique du
P. Anselme.
2. Philippe-Alexandre de Montault, abbé de Saint-Geniès, né le
9 juin 1666, reçut l'abbaye de Notre-Dame de Bon-Repos, au diocèse
de Quimper, en 1680, et la conserva jusqu'à sa mort en 1734.
3. Marie-Anne Rolland épousa le 25 mai 1695 M. de Saint-Geniès;
elle était fille de Barthélémy Rolland, d'abord intéressé dans les grosses
fermes, agent de change et de banque à Paris, contrôleur général de
l'extraordinaire des guerres, qui fut pourvu le 1 er juillet 1691 d'une
charge de secrétaire du Roi; il mourut en 1712. Lui et sa femme
s'étaient fait peindre par Rigaud en 1707 et en 1711. Il acquit en
mai 1 707 les terres de Ghambaudouin et d'Erceville en Orléanais, dont ses
descendants portent encore le nom. Sa fille aînée avait épousé le mar-
quis de Pleumartin. Nous donnons aux Additions et Corrections des
notes du P. Léonard sur lui et sur son frère.
4. C'était une danseuse si remarquable qu'en 1685 et 1686 le Roi
l'avait fait venir avec Mlle Lafontaine, de l'Opéra, pour danser en sa pré-
sence, soit avec la princesse de Conti, sa fille, soit seule; il avait été
question alors d'un mariage entre elle et M. Herwarth, qui lui préféra
Mlle de Bretonvilliers (Mémoires de Sourches, tome I, p. 289, note ;
Journal de Dangeau, tome I, p. 294 ; Mémoires de Mathieu Marais,
tome I, p. 482). Très habile dans l'art du costume, elle habilla et coiffa la
duchesse de Bourgogne au carnaval de \100(Dangeau, tome VII, p. 235).
La copie d'une lettre qu'elle écrivit le 28 février 1702 au duc de Vendôme
en faveur de son mari est dans le ms. Franc. 14 177, fol. 179 et 209.
5. Voyez ci-dessus, p. 34, note 3.
6. Les généalogies les nomment Marie-Anne-Louise et Jeanne-
Françoise, mais n'en disent rien.
36 MÉMOIRES [1718]
devenu depuis la fin de l'affaire qui me fait parler de lui *.
Députation Le même jour, les députés du Parlement vinrent au
au RéRenT Palais-Royal demander la liberté du président Blamont.
inutile Le Régent leur répondit qu'il avoit fait arrêter l'ambassa-
en faveur ( j eur d'Espagne pour une conspiration, qu'il le renvoyoit
de Blamont. à Madrid, et qu'il en demandoit justice au roi d'Espagne,
qu'il vouloit être éclairci sur ceux qui yétoient entrés, et
que, pour le présent, il ne pouvoit répondre à ce qu'ils
demandoient 2 . Le moment de cette députation fut trouvé
mal choisi.
Abbé Brigault D'Aydie, veuf de la sœur de Rions et de même nom que
d'Avdie 6 ' ^ u * 3 ' e ^ ^ u ^ l°g e °iï a Luxembourg, disparut 4 . Un abbé
etMagnyen Brigault, fort dans le bas étage 5 , qui étoit en fuite, fut
4. Il en reparlera en 1720 : suite des Mémoires, tome XVII de 1873,
p. 58.
2. Dangeau, p. 435. Le texte du discours du premier président et
de la réponse du Régent est dans le registre U 362. Le duc d'Orléans
répondit : « Qu'il n'avoit point agi par colère ; qu'il pouvoit même
assurer que, après ceux de Messieurs qui ont été arrêtés, il n'y a eu
personne dans le royaume plus fâché que lui de la conduite qu'il a
tenue à leur égard, mais qu'il crut dans ce temps-là nécessaire pour la
tranquillité publique ; que l'on a vu qu'il a rendu M. Feydeau avec
joie et avec empressement; que M. de Saint-Martin a désiré lui-même
d'aller à ses terres en Poitou ; que pour M. Frison (le président Fri-
son de Blamont), une conspiration découverte le jour d'hier l'obligeoit à
attendre quelque temps pour rien décider sur son chapitre ; qu'on
examineroit s'il n'y a eu aucune part ; que, s'il se trouvoit coupable,
ce seroit le cas de nous le renvoyer ; s'il ne l'étoit point, qu'il se feroit
un plaisir de donner en cette occasion à la Compagnie des marques de
son ancienne amitié et de celle qu'il a encore pour elle, et de regagner
par là la sienne ; que, pour l'exil de Messieurs du parlement de Bretagne»
c'étoit un fait qui paroissoit étranger à notre affaire. » Le président
de Blamont était alors assez malade aux îles d'Hyères (Les Correspon-
dants de Balleroy, tome I, p. 398).
3. Antoine, comte d'Aydie : tome XXIX, p. 381.
4. Dangeau annonce sa fuite le 11 décembre, p. 435 ; voyez aussi les
Mémoires de Mme de Staal, p. 178, qui prétend qu'il avait une cabale
particulière avec Magny.
5. L'abbé Louis Brigault (Saint-Simon écrit Brigaut et Brigault),
ancien oratorien, chanoine de Cambray et prieur de la Boisse au dio-
[1718]
DE SAINT-SIMON
37
pris à Nemours et conduit à la Bastille *. Magny, introduc-
teur des ambassadeurs, prit aussi la fuite 2 . Sa charge fut
donnée à vendre à Foucault, son père, conseiller d'État,
chef du conseil de Madame 3 . On a vu ailleurs que ce Ma-
gny n'étoit qu'un misérable fou 4 . Ces trois hommes n'é-
toient pas pour fortifier beaucoup un parti. A la naissance
près d'Aydie, on ne comprenoit pas ce qu'un parti en
pouvoit faire.
Le mardi 13 décembre, jour que tous les ministres
étrangers alloient au Palais-Royal, et qui étoit le premier
mardi d'après la détention de Cellamare, ils y furent tous,
ambassadeurs et autres. Aucun ne fit de plaintes de ce
qui étoit arrivé 5 : on leur donna à tous la copie des deux
cèse de Lyon; il avait prêché devant le Roi en juin 1696 (Dangeau,
tome V, p. 423).
1. Il y entra par ordre du 11 décembre. Les Mémoires du temps ont
raconté sa participation au complot, sa fuite déguisé en cavalier, son
arrestation et son emprisonnement, ainsi que son aventure avec le che-
valier de Menil, dont il est singulier que Saint-Simon n'ait pas parlé
quand il mentionnera l'emprisonnement de celui-ci (ci-après, p. 43) :
voyez Mme de Staal, p. 167-168, 175-181 ; Dangeau, tome XVII,
p. 430, 435 et 438 ; Buvat, p. 342-343 ; Barbier, tome I, p. 26; Luynes,
tome XIV, p. 238-239 ; Correspondance de Madame, recueil Brunet,
tome II, p. 44; Les Correspondants de Balleroy, p. 392, et aussi les
historiens modernes, Lémontey, Baudrillart, Piépape, etc. Sa déclara-
tion lorsqu'il fut arrêté (publiée dans les pièces justificatives de
Lémontey, tome II, p. 399, et dont l'original, daté du 11 décembre, est
dans le vol. Espagne 286, fol. 85) fut le point de départ de l'inculpa-
tion du ménage du Maine. Il ne fut relâché qu'à la fin de septembre 1721 ;
on ignore la date de sa mort. Sa servante Marette, incarcérée en même
temps que lui, fut libérée plus tôt (Funck-Brentano, Les Lettres de
cachet, p. 189).
2. Nicolas-Joseph Foucault, dit le marquis de Magny : tome XIII,
p. 438.
3. Dangeau, p. 437 ; ce fut Rémond qui l'acheta : ci-après, p. 135.
4. Tomes XVIII, p. 115-116, et XXXIII, p. 59-61.
5. Dangeau disait seulement (p. 436) : « Des ministres étrangers
allèrent à leur ordinaire chez le Roi et chez M. le duc d'Orléans. »
Quoique la plupart d'entre eux eussent dépêché à leur cour pour faire
connaître l'événement, ils ne semblèrent pas désapprouver ce qui s'était
fuite.
La charge du
dernier donnée
à vendre
à son pcre.
Tous
les ministres
étrangers
au
Palais-Royal
sans aucune
plainte.
38 MÉMOIRES [1718]
On leur donne lettres qui avoient été lues au Conseil 1 . L'après-dînée, on
des copies ^ monter l'ambassadeur d'Espagne dans un carrosse avec
des de Liboy , un capitaine de cavalerie et un capitaine de dra-
de CeUamare § ons ' choisis pour le conduire à Blois 2 , et y rester auprès
à Alberoni de lui jusqu'à ce qu'on eût nouvelle de l'arrivée du duc de
qU1 a îue e s nt ^ Saint " Ai g nan en France 3 . Quelques jours après, Sandraski,
au conseil brigadier de cavalerie et colonel de hussards 4 , Seret, autre
de régence.
passé, malgré les réclamations de Gellamare (Gazette de Leyde, n° 101,
supplément; Gazette de Rotterdam, n° 122). Voyez ci-après aux Addi-
tions et Corrections.
1. Ci-dessus, p. 31.
2. Selon Buvat (p. 340), il partit dans son propre carrosse, avec une
autre voiture de suite, et alla coucher pour le premier jour à Bourg-la-
Reine. Le passeport qui lui fut délivré est dans le volume Espagne 275,
et les instructions données à M. de Liboy dans le volume 274, fol. 90.
Celui-ci prit son rôle très au sérieux; dès le 14, il écrit de Châtres à
Dubois, et il y a des lettres de lui presque quotidiennes d'Étampes, de
Toury, d'Orléans, où l'on séjourna trois jours. Lorsqu'on arriva à Blois
le 22 décembre, il s'empressa d'en faire part, et écrivit depuis très fré-
fréquemment pendant le voyage de Blois à la frontière espagnole (vol.
Espagne 286, 287 et 288) ; nous donnerons quelques-unes de ces lettres
dans notre appendice II.
3. Le bruit de l'arrestation de celui-ci en Espagne courut à Paris
(Dangeau, p. 440 et 442).
4. Ce baron de Sandraski, originaire de Silésie et tils d'un père qui
avait commandé un régiment de cavalerie allemande au service de
Louis XIV, avait d'abord servi l'Empereur, puis était passé en France
au début de la guerre de succession d'Espagne, à l'instigation du marquis
de Bedmar, dont Sandraski était parent par sa mère. Il avait d'abord servi
comme lieutenant-colonel dans le régiment de cavalerie de M. de
Courcillon, fils de Dangeau, et av lit eu une commission de mestre-
de-camp en avril 1704, et le grade de brigadier de cavalerie en
janvier 1709, en récompense de sa belle conduite au secours de Lille
en 1708 (notre tome XVI, appendice VI, p. 598; Dangeau, tomes IX,
p. 492, et XII, p. 319). Grand joueur, connu de Madame Palatine et
marié à une Anglaise (Correspondance de Madame, recueil Brunet,
tome II, p. 42 et 47), il se mit dans le complot par besoin d'argent.
Sandraski entra à la Bastille le 15 décembre (Funck-Brentano,
Lettres de cachet, p. 189) ; on ignore quand il en sortit. Est-ce lui qui
fut fait maréchal de la cour du prince Guillaume de Prusse en 4742
(Gazette de l'année, p. 52)?
[1718]
DE SAINT-SIMON.
39
colonel de hussards 1 , et quelques autres moindres officiers,
furent conduits à la Bastille.
Deux incidents arrivés le vendredi 16 décembre méri-
tent d'être rapportés, et n'interrompront 2 pas longtemps
l'affaire de la conspiration. Le premier fut ecclésiastique :
le P. Massillon, de l'Oratoire, excellent prédicateur, avoit
reçu ses bulles pour l'évêché de Glermont, auquel le Roi
l'avoit nommé 3 . Il avoit fort plu à la cour par des sermons
à la portée de l'âge et de l'état du Roi, qu'il avoit pré-
cédemment prêches à la chapelle 4 . Le Roi eut curiosité
Évêques
et cardinaux
en débat*
sur
les carreaux
à la chapelle
du Roi
pour le sacre
de Massillon,
évêque
de Glermont,
1. Saint-Simon prend ce nom, comme le précédent, à Dangeau
(p. 437) ; mais ce nom est une énigme. D'abord, il ne ligure pas parmi
ceux des officiers qui s'étaient engagés envers l'Espagne ; par contre
on y trouve celui du colonel Claude-François de Ferrette (Lémontey,
tome I, p. 224), dont les offres de service à l'Espagne sont aux Affaires
étrangères, vol. Espagne 281. D'autre part, le marquis de Franclieu
(Mémoires, p. 148-149) raconte l'aventure en Espagne en 1719, d'un
certain Feret ou Seret, ancien colonel français, que Lémontey appelle
Ferrette (p. 266) et que le baron de Pôllnitz (Mémoires, Londres, 1741,
tome I, p. 534-535) désigne sous l'initiale F.... Enfin Madame (Corres-
pondance, recueil Brunet, tome II, p. 42 et 47) dit que deux allemands
seulement sont compromis dans l'affaire de Gellamare, Sandraski et
Schlieben ; que celui-ci, ancien espion de Mme des Ursins, fut arrêté
à Lyon et ramené à la Bastille; voyez Ravaisson, Archives de la
Bastille, tome XIII, p. 212, lettre de le Blanc. Dans la liste de prison-
niers enfermés à cette occasion, M. Funck-Brentano (Les Lettres de
cachet, p. 189 et suivantes) ne relève ni Seret, ni Ferrette, ni Schlie-
ben, mais seulement un Friedberg, entré le 15 décembre, en même
temps que Sandraski. Tous ces noms désignent-ils le même aventu-
rier, comparse très secondaire du complot, et relâché en conséquence?
C'est possible. Le comte de Schlieben a déjà été mentionné comme
aventurier cosmopolite dans le tome XXXIV, p. 225.
2. Saint-Simon écrit interromperont. — 3. Tome XXXII, p. 215-216.
4. Massillon avait prêché à la cour l'avent de 1699, le carême de 1700,
celui de 1701, et à la Purification de 1704 ; mais il fut nommé à l'évêché
de Clermont par le Régent avant d'avoir parlé devant le jeune Roi. Ce
fut en effet seulement en 1718, entre sa nomination et son sacre, qu'il
prêcha à la chapelle des Tuileries son célèbre « petit carême » (Dan-
geau, tome XVII, p. 260, 271, 275 et 282).
* Les mots en débat ont été ajoutés après coup.
40 MÉMOIRES [4718]
qui s'y fit Je voir son sacre. Il fut dit que, pour sa commodité, il se
eV n e^ ' f er °it dans l a chapelle. Les évêques, toujours très atten-
qui lui donna tifs à usurper, tirèrent sur le temps 1 , et déclarèrent que
ooooo p as un n ' ass i s teroit à ce sacre s'il s'y trou voit des cardi-
de gratification r , •>
en attendant naux. Il n'y avoit point d'exemple de sacre dans la cha-
îne pelle du Roi, très peu ailleurs où le Roi ou la Reine eus-
[Add S'-S. 1559] sen t été, et, lorsque cela étoit arrivé, c'étoit dans des
tribunes. La difficulté des évêques étoit qu'ils n'osoient
prétendre des carreaux dans la chapelle, et que, n'en ayant
point, ils n'en vouloient pas voir aux cardinaux. Mais la
difficulté étoit ridicule. Les évêques se trouvent conti-
nuellement à la messe du Roi et à celle de la Reine, et
à toutes les cérémonies et offices qui se font à la chapelle
en présence de Leurs Majestés. Ils n'y ont jamais eu ni
prétendu de carreau, et y en ont toujours vu aux cardi-
naux, sans parler des ducs et des duchesses. Quelle dif-
férence donc d'un sacre dans la chapelle, ou de la simple
messe du Roi, ou d'une autre cérémonie? C'est qu'ils
sentoient leurs forces, la foiblesse du Régent, la situation
actuelle des cardinaux, et qu'ils cherchoient à se fabri-
quer un titre de leur ridicule difficulté. Le cardinal de
Noailles étoit éreinté par l'appel qu'il venoit de publier 2 ,
et le grand aumônier lui disputoit de faire porter sa croix
devant lui dans la chapelle 3 ; il ne pouvoit donc songer à
y aller. Polignac étoit encore moins en état d'y paroître
et de disputer, comme on le verra incontinent 4 ; Rohan et
Rissy en étoient à faire leur cour aux évêques pour les attirer
à faire tous les pas de fureur qui leur convenoient dans la
circonstance toute fraîche de la déclaration de l'appel du
cardinal de Noailles et de plusieurs évêques et corps, etc.,
4. Profitèrent des circonstances.
2. Tome XXXV, p. 297.
3. Voyez le tome XXX, p. 66, à propos de la bénédiction de la cha-
pelle des Tuileries.
4. A cause de sa participation au complot de Cellamare : ci-après,
p. 57.
[1718] DE SAINT-SIMON. 41
en même temps. Bissy, dans la fougue qu'il travaillent à
exciter, et qui n'espèroit de succès à Rome que par celui
qu'il opéreroit ici par les évêques de France, se trouva,
heureusement pour leur prétention, le seul des cardinaux
qui pût se trouver à ce sacre. Il le leur sacrifia d'autant
plus volontiers, que cette complaisance de ne s'y point
trouver n'altéroit point la possession des cardinaux, et ne
donnoit aucun titre aux évêques, qui, contents de ne point
voir de carreaux dans la chapelle, parce que le Roi, pour
voir mieux, y devoit être dans sa tribune, qui contient
aisément toute sa suite, ne purent trouver mauvais qu'il
y eût là des carreaux, qui ne se pouvoient voir d'en bas 1 ,
et par conséquent que le cardinal y eût le sien auprès du
Roi, comme le grand chambellan, le premier gentilhomme
de la chambre, le gouverneur du Roi et son capitaine des
gardes, tous ducs, etc. ; pour le cardinal de Gesvres, c'étoit
avec de l'esprit, du savoir, et une rage d'être cardinal qui
avoit occupé toute sa vie, un hypocondriaque 2 de sa santé,
qui, dès qu'il fut parvenu à la pourpre, se renferma pres-
que aussitôt et ne se trouva plus à rien ; mais je préviens ;
sa promotion, qui n'arriva que dans l'année suivante 3 .
Ainsi, le P. Massillon fut sacré dans la chapelle par Mon-
sieur de Fréjus, précepteur du Roi, assisté des évêques de
Nantes, premier aumônier de M. le duc d'Orléans, et de
Vannes 4 . Le Roi étoit dans sa tribune, accompagné de sa
suite, parmi laquelle étoit le cardinal de Rohan, douze ou
quinze évêques en bas, et point de cardinaux ; la céré-
monie s'en fît le 21 décembre 5 . Le nouvel évêque eut
1. Dangeau a noté ces difficultés au 16 décembre (p. 437).
2. Le Dictionnaire de V Académie de 1718 écrivait encore ce mot
hypochondriaque.
3. Nous verrons sa promotion au début du prochain volume.
4. MM. de Tressan et de Gaumartin, sacrés tous deux au mois de
juillet précédent.
5. Dangeau, p. 440; Gazette, p. 612; les Correspondants de
Balleroy, p. 389. Le nouvel évêque fut élu le lendemain à l'Académie
française, à la place de l'abbé de Louvois.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXV. 6
42 MÉMOIRES [4718J
dix mille écus de gratification en attendant une abbaye 1 .
Le Parlement L'autre incident fut d'une autre espèce. Quelque abattu
d'enregistrer °î ue ^t ' e Parlement du dernier lit de justice, il étoit
la encore plus irrité et commençoit à reprendre ses esprits.
B L q R/ g °en a t le ' Le fracas de rarrêt de l'ambassadeur d'Espagne, le mou-
s'en passe, le vement des emprisonnements qui suivirent de si près, lui
méprise donnèrent du courage pour résister à l'enregistrement de
l'établit. la Banque royale, d'autant plus qu'elle étoit fort mal reçue
[Add.S'-S.lôôO] du public 2 . Le premier président alla donc rendre compte
au Régent de la difficulté que sa Compagnie apportoit à
cet enregistrement 3 . M. le duc d'Orléans méprisa l'un et
l'autre, et, à peu de jours de là, fit publier la Banque
royale, l'établit très bien, et montra au Parlement qu'il
savoitse passer de son enregistrement*.
1. Cette dernière phrase a été ajoutée après coup à la fin du para-
graphe. Saint-Simon en effet ne trouve mention de cette gratification
qu'au 13 novembre 4719 dans le Journal de Dangeau, tome XVIII,
p. 157 ; encore notre auteur lit-il mal Dangeau, puisqu'il met dix mille
écus pour dix mille livres. Massillon n'avait que la petite abbaye de
Joncels, depuis 1710 (Dangeau, tome XII, p. 217-218); il ne reçut
qu'en 1721 celle de Savigny, au diocèse d'Avranches.
2. On a vu le commencement de cette affaire dans notre précédent
volume p. 326.
3. C'est le 16 décembre dans la matinée que le premier président se
rendit au Palais-Royal; le Régent lui répondit qu'il réfléchirait (Dan-
geau, p. 437).
4. Le 27 décembre, il parut un arrêt du Conseil d'Etat, qui réputait
enregistrée la déclaration concernant la Banque royale, conformément
à l'article 2 des lettres patentes sur l'exercice des fonctions du Parle-
ment promulguées au lit de justice du 26 août. En même temps, cette
déclaration fut imprimée et publiée, et la Banque fonctionna comme
banque royale. Comme conséquence de cette procédure extraordinaire,
le texte de la déclaration ne figure pas dans les registres du Parlement.
Sur ces divers incidents, on peut voir aux Archives nationales le
registre X 1A 8436, et aussi le registre U362 où le greffier de la cour
nous a conservé des renseignements plus détaillés ; on en trouvera un
extrait aux Additions et Corrections. Voyez aussi Dangeau, p. 445 ;
les Correspondants de Balleroy, tomes I, p. 397, et II, p. 2 ; Gazette
de Rotterdam, 1719, n os 4, 5 et 6.
[1718]
DE SAINT-SIMON.
43
Le samedi 17, le Garde des sceaux alla à la Bastille ; il
y dîna même, et y demeura longtemps 1 . Le soir, Menil 2
y fut conduit. Il étoit ami particulier de l'abbé Brigault,
et avoit été longtemps gentilhomme servant du feu Roi.
Son esprit ni sa société n'étoit pas au-dessus de sa charge.
On haussoit les épaules de pareils conjurés. Cellamare,
avant partir, avoit écrit aux ambassadeurs et autres minis-
tres étrangers, pour les intéresser dans sa détention 3 . Ses
lettres leur furent rendues ; pas un d'eux ne s'en émut ni
ne fit le moindre pas en conséquence 4 , pas même ce boute-
feu de Bentivoglio, trop occupé des mines à charger sous
les pieds du cardinal de Noailles et de tous ceux qui
venoient d'appeler en même temps.
Le dimanche 25 décembre, jour de Noël, M. le duc
d'Orléans me manda de me trouver Taprès-dînée chez lui,
sur les quatre heures. Monsieur le Duc, le duc d'Antin,
Menil
à la Bastille.
Cellamare
écrit très
inutilement
aux ministres
étrangers
résidents à
Paris.
Conseil secret
au
Palais-Royal,
qui
1. Copie de l'article de Dangeau, p. 438.
2. Gabriel-Augustin de Racapé, chevalier de Menil ou du Mesnil
(Saint-Simon écrit Menille et de même le correspondant de
Mme de Balleroy; mais il signe De Menil), figure en effet dans YÉtat
de la France comme gentilhomme ordinaire du Roi. Mme de Staal
(Mémoires, p. 175, 177-181) a raconté en détail son aventure : très lié
avec l'abbé Brigault, celui-ci lui confia en partant une cassette et un
paquet de papiers. Lorsqu'il apprit l'arrestation de Cellamare, il ouvrit
la cassette et le paquet, et, jugeant le contenu de ce dernier très com-
promettant, il le jeta au feu. L'abbé Brigault, arrêté, ayant avoué le
dépôt qu'il lui avait fait, Menil fut convaincu de complicité et empri-
sonné. Voyez aussi le Journal de Buvat, p. 342-343, Dangeau, p. 438,
les Correspondants de Balleroy, p. 394, et les Mémoires de Luynts,
tome XIV, p. 239. La déclaration qu'il fît le 11 août 1719 est en ori-
ginal et en copie dans le volume Espagne 292, fol. 244 et 246.
3. Le texte de cette lettre est dans le volume Espagne 281 aux
Affaires étrangères, et Capefigue, Philippe d'Orléans, régent de
France, tome II, p. 112, en a cité un passage; voyez le Journal de
Barbier, p. 24.
4. Cependant on écrivait à la marquise de Balleroy le 23 décembre
(p. 397) : « Les ambassadeurs de l'Empereur et du roi d'Angleterre se
plaignirent fort de la manière dont on en usoit avec l'ambassadeur
d'Espagne, disant que c'étoit violer le droit des gens. »
u
MÉMOIRES
[4718J
se réduit après
à Monsieur
le Duc
et à moi, à qui
le Régent
confie
que le duc
et la duchesse
du Maine
sont des plus
avant dans
la conspiration,
et
qui délibère
avec nous
ce qu'il doit
faire. Nous
concluons tous
trois à les
faire arrêter,
conduire
M. du Maine
à Doullens
et
Mme du Maine
au château
de Dijon,
bien gardés
et resserrés.
Monsieur
le Duc dispute
un peu sur
Dijon
et se rend.
le Garde des sceaux, Torcy et l'abbé Dubois s'y trouvè-
rent 1 . On y discuta plusieurs choses sur Cellamare et son
voyage, sur les mesures pour éviter les plaintes des
ministres étrangers, qui n'en avoient aucune envie ; sur
la manière de demander au roi d'Espagne une justice
qu'on n'en espéroit point ; enfin sur la manière de passer
à côté de l'enregistrement du Parlement, et d'établir sûre-
ment sans cela la Banque royale 2 . Tout cela s'agita avec
une tranquillité et une liberté d'esprit de la part du Régent,
qui ne me laissa pas soupçonner qu'il se pût agir d'autre
chose. Ce petit conseil dura assez longtemps. Quand il
fut fini, chacun s'en alla. Comme je m'ébranlois pour sor-
tir comme les autres, M. le duc d'Orléans m'appela;
cependant les autres sortirent, et je me trouvai seul avec
M. le duc d'Orléans et Monsieur le Duc. Nous nous ras-
sîmes. G'étoit dans le petit cabinet d'hiver, au bout de la
petite galerie. Après un moment de silence, il me dit de
regarder s'il n'étoit demeuré personne dans cette petite
galerie, et si la porte du bout, par où on y entroit de l'appar-
tement où il couchoit, étoit fermée. J'y allai voir ; elle
l'étoit, et personne dans la galerie. Gela constaté, M. le
duc d'Orléans nous dit que nous ne serions pas surpris
d'apprendre que M. et Mme du Maine se trouvoient tout
de leur long 3 dans l'affaire de l'ambassadeur d'Espagne,
qu'il en avoit les preuves par écrit, qu'il ne s'agissoit pas
de moins dans leur projet que de ce que j'en ai expliqué
plus haut 4 . Il ajouta qu'il avoit bien défendu au Garde
des sceaux, à l'abbé Dubois et à le Blanc, qui seuls le
savoient, de faire le plus léger semblant de cette connois-
sance, nous recommanda à tous deux le même secret et
la même précaution, et ajouta qu'il avoit voulu, avant de
1. Dangeau, p. 442.
2. Ci-dessus, p. 42.
3. Nous avons eu dans le tome XXXIII, p. 83 : fy avois donné tout
de mon long.
4. Ci-dessus, p. 44-15.
[4718] DE SAINT-SIMON. 45
se déterminer à rien, consulter avec Monsieur le Duc et
avec moi seuls le parti qu'il avoit à prendre. Je pensai bien
en moi-même que, puisque ces trois autres hommes sa-,
voient la chose, il n'étoit pas sans en avoir raisonné avec
eux, et peut-être déjà pris son parti avec l'abbé Dubois ;
qu'il vouloit flatter Monsieur le Duc de la confiance et le
mettre de moitié de tout ce qu'il feroit là-dessus ; ti mon égard
débattre réellement avec moi ce qu'il y avoit à faire pour
ne s'en pas tenir à ces trois autres seuls, et parce qu'il
avoit toujours accoutumé, comme on l'a vu toujours ici 1 ,
de me faire part des choses secrètes les plus importantes
qui demandoient des partis instants à prendre et qui
l'embarrassoient le plus. Monsieur le Duc sur-le-champ
alla droit au fait, et dit qu'il falloit les arrêter tous deux
et les mettre en lieu dont on ne pûtriencraindre. J'appuyai
cet avis et les périlleux inconvénients de ne le pas exécu-
ter incessamment, tant pour étourdir et mettre en confu-
sion tout le complot en lui ôtant ses chefs, tels que ces deux-
là, et Cellamare déjà arrêté et parti, et se parer* des coups
précipités et de désespoir qu'il y avoit lieu de craindre de
gens si appuyés qui se voyoient 2 découverts, et qui, en
quelque état que fussent leurs mesures, sentoient qu'on
en arrêteroit, et qu'on découvriroit tous les jours, et que
conséquemment ils n'avoient pas un instant à perdre pour
exécuter tout ce qui pouvoit être en leur possibilité, et
tenter même l'impossible, qui réussit quelquefois et qu'il
faut toujours hasarder dans des cas désespérés, tel que
celui dans lequel ils se rencontroient. M. le duc d'Orléans
trouva que ce seroit en effet tout le meilleur parti ; mais
il insista sur la qualité de Mme du Maine, moins je pense
en effet que pour faire parler le fils de son frère. Ce doute
réussit fort bien par la haine qu'il portoit personnellement
à sa tante et à son mari, et qu'il faut avouer que tous deux
1. Voyez notamment dans le tome XXXIII, p. 85 et 86-87. — Le
mot toujours a été ajouté en interligne.
2. Voyoient est en interligne au-dessus de sentoient, biffé.
46 MÉMOIRES [1718]
avoient largement méritée, et par la nature aussi de l'af-
faire, qui alloit à bouleverser l'État et les Renonciations,
qui délivroient sa branche à son tour de l'aînesse de celle
d'Espagne 1 . Monsieur le Duc répondit à l'objection pro-
posée que ce seroit à lui à la faire, mais que, loin de
trouver qu'elle dût arrêter, c'étoit une raison de plus
pour se hâter d'exécuter; que ce ne seroit 2 pas la pre-
mière ni peut-être la vingtième fois qu'on eût arrêté des
princes du sang ; que plus ils étoient grands et naturelle-
ment attachés à l'État par leur naissance, plus ils étoient
coupables quand ils s'en prévaloient pour le troubler, et
qu'il n'y avoit à son sens rien de plus pressé que d'étour-
dir leurs complices par un coup de cet éclat, et les priver
subitement de toutes les machines que la rage et l'esprit du
mari et de la femme savoient remuer. Je louai fort la droi-
ture, l'attachement et le grand sens de l'avis de Monsieur
le Duc ; je l'étendis; j'insistai sur le courage et la fermeté
que le Régent devoit montrer dans une occasion si critique,
et où on en vouloit à lui si personnellement, et sur la néces-
sité d'effrayer par là toute cette pernicieuse cabale, de
leur ôter leur grand appui et de nom et d'intrigue et de
moyens, et les rendre par ce grand coup pour ainsi dire
orphelins, sans chefs et sans point de réunion ni de subor-
dination, avant qu'ils eussent le temps d'aviser aux remèdes,
si ce mal leur arrivoit comme ils le dévoient désormais
craindre continuellement. M. le duc d'Orléans regarda
Monsieur le Duc, qui reprit la parole et insista de nouveau
sur son avis et le mien. Le Régent alors se rendit, et n'y
eut pas de peine.
Après quelques propos sur cette résolution, on agita où
1. C'est-à-dire, que cette affaire tendait à bouleverser l'État, d'une
part, et, de l'autre, à changer les conséquences des Renonciations, qui
avoient pour effet de supprimer l'aînesse de la branche d'Espagne au
profit de celles d'Orléans et de Condé.
2. Ne seroit est en interligne, au-dessus de n'estoit, biffé, et plus
loin fois est aussi en interligne.
[1718] DE SAINT-SIMON. 47
on les gîteroit 1 . La Bastille et Vincennes ne parurent pas
convenables : il falloit éviter tentation si prochaine aux
partisans qu'ils avoientdans Paris, aux humeurs du Parle-
ment, aux manèges qu'y feroit le premier président. On
discuta des places ; car les arrêter et les séparer l'un de
l'autre fut résolu tout à la fois. Il s'agit d'abord du gîte du
duc du Maine. Entre les lieux agités, M. le duc d'Orléans
parla de Doullens 2 . Je saisis ce nom; j'alléguai que Gha-
rost et son fils en étoient gouverneurs 3 , qu'ils l'étoient de
Calais, place peu éloignée de l'autre, et avoient l'unique
lieutenance générale de Picardie, que c'étoient des hom-
mes d'une race fidèle, et personnellement d'une probité,
d'une vertu, d'un attachement à l'Etat dont je ne craignois
pas de répondre, et Gharost de tout temps mon ami parti-
culier. Sur ce propos, il fut convenu d'envoyer le duc du
Maine à Doullens, et de l'y tenir serré, et bien étroite-
ment gardé. Ensuite on passa au gîte de Mme du Maine.
Je représentai que celui-là étoit bien plus délicat à choisir
par la qualité, le sexe et l'humeur de celle dont il s'agis-
soit, propre à tout entreprendre pour se sauver et pour
faire rage sans crainte, et par son courage et sa fougue
naturelle, et par ne rien craindre pour elle-même par son
sexe et sa naissance, au lieu que son mari, si dangereux
en dessous, si méprisable à découvert, tomberoit dans le
dernier abattement et ne branleroit pas dans sa prison,
où il trembleroit de tout son corps dans la frayeur conti-
nuelle de l'échafaud. Divers lieux discutés, M. le duc
d'Orléans se mit à sourire, à regarder Monsieur le Duc,
1. Nous avons eu gîter pris absolument dans le tome XXI, p. 45.
L'Académie n'admettait pas ce verbe au sens actif de loger, donner un
gîte, et le Littré ne cite que le présent exemple.
2. La citadelle de cette ville était particulièrement forte.
3. On a vu dans notre tome XXIX, p. 296, note 4, que Saint-Simon
s'était trompé alors en faisant donner dès 1715 la survivance des gou-
vernements de Calais, Doullens, etc. au marquis d'Ancenis, fils de
Gharost ; et, en réalité, il venait seulementde l'obtenir en septembre 1718 :
notre tome XXXV, p. 284-285.
48 MEMOIRES [4718]
et à lui dire qu'il falloit bien qu'il l'aidât, qu'il se prêtât
de son côté, que c'étoit l'affaire de l'État, et guères moins
la sienne que celle de lui Régent, et tout de suite lui pro-
posa le château de Dijon. Monsieur le Duc trouva la pro-
position étrange, convint qu'il falloit mettre Mme du
Maine en lieu extrêmement sûr, mais que de le faire
geôlier de sa tante, cela ne se pouvoit accepter. Toute-
fois il le dit aussi en souriant, et, par sa contenance,
donna lieu au Régent d'insister. Monsieur le Duc se dé-
fendit. Je ne disois mot, et je regardois de tous mes yeux.
A la fin Monsieur le Duc me demanda s'il n'avoit pas
raison. Je me mis à sourire aussi, et je répondis que je
ne pouvois nier qu'il n'eût raison, ni moins encore que
M. le duc d'Orléans ne l'eût et plus grande et meilleure.
J'avois fort pensé et pesé pendant la petite dispute, et je
trouvai un grand avantage pour M. le duc d'Orléans de
rendre Monsieur le Duc son compersonnier 1 dans le fait
de la prison de Mme du Maine, et par conséquent du duc
du Maine aussi, et elle 2 en lieu plus sûr et plus sans
espérance de fuite et de ressource qu'aucun, dans le mi-
lieu du gouvernement de Monsieur le Duc, et dans une
place de son entière dépendance. Je ne dissimulerai pas
non plus un peu de nature 3 , et de trouver la rocambole 4
plaisante, après tous les élans du procès, tant de la succes-
sion de Monsieur le Prince que pour la qualité de prince
du sang et pour l'habileté de succéder à la couronne, de
1. Mot déjà rencontré dans le tome XXIII, p. 14.
2. Ce pronom elle a été ajouté en interligne.
3. Je ne dissimulerai pas non plus que j'en étais satisfait un peu par
nature.
4. Au propre, la rocambole est une sorte de petite échalotte qui
sert à relever les ragoûts ; ce mot « se dit au figuré pour dire ce qu'il
y a de meilleur, de plus piquant dans quelque chose ; il est du style
familier » (Académie, 1718). Le Littré en cite deux exemples d'auteurs
secondaires du dix-septième siècle ; on le trouve aussi dans les Lettres
de Bussy-Rabutin, tome VI, p. 255.
[1718] DE SAINT-SIMON. 49
voir cette femme qui avoit tant osé assurer * qu'elle ren-
verseroit l'État et mettroit le feu partout pour conserver
ses avantages si étrangement acquis 2 , de la voir, dis-je,
rager 3 entre quatre murailles de la dition 4 de Monsieur le
Duc. Il résista longtemps à tout ce que M. le duc d'Or-
léans et moi pûmes lui dire, à quoi la bienséance eut plus
de part, après tout ce qui s'étoit passé entre eux, que la
vraie répugnance; aussi se laissa-t-il vaincre à la fin, et
consentit à l'étroite prison de sa chère tante dans le châ-
teau de Dijon. Tout cela résolu, et pour l'exécuter en
bref, nous nous séparâmes.
Le lundi et le mardi suivants, 26 et 27 décembre, se M - et Mme
, , , , , j i j du Marne
passèrent a prendre les mesures et a donner les ordres e t leurs affidés
nécessaires, avec tout le secret qu'il se put 5 ; mais M. et ont
Mme du Maine, qui voyoient l'ambassadeur d'Espagne °^ e me [t™ e ps
conduit à Blois, ses paquets pris, ses papiers visités et leurs papiers
bien des sens arrêtés, n'étoient pas sans appréhension de . a couvert
■ s* • • • i ri • et en profitent.
1 être, et avoient eu tout le loisir de donner a leurs papiers Perfidie de
tout l'ordre qu'ils jugèrent à propos 6 . Avec cette précau- 1,abbé Dubois.
tion leur crainte diminua, quoi qu'il pût arriver. L'abbé
[Dubois] en savoit autant sur leur compte, lorsqu'il reçut
les papiers de Poitiers 7 , qu'il montra en avoir appris depuis
1. Osé est en interligne, et asseurer surcharge un autre mot illisible.
2. Tome XXVI, p. 50.
3. Ce mot n'aété admis par le Dictionnaire de l'Académie qu'en 1878,
et comme familier ; nous l'avons déjà rencontré aux tomes XIII,
p. 298, XV, p. 22, XVII, p. 319, et plus loin, p. 106.
4. Vieux mot employé au moyen âge au sens de puissance, autorité
mais tout à fait inusité au dix-septième siècle et que ne donne aucun
lexique. Le Littré n'en cite que le présent exemple.
5. Cependant Dangeau note dans son Journal le 27 décembre
(p. 443) : « Les mousquetaires ont ordre de se tenir prêts et de cou-
cher toujours à leur hôtel, et cela fortifie les bruits qui courent depuis
quelques jours qu'on veut arrêter des gens fort considérables. »
Mme de Staal (Mémoires, p. 182) rapporte que la duchesse du Maine
fut avertie plusieurs jours à l'avance de sa prochaine arrestation.
6. Mme de Staal ne parle d'aucune destruction de papiers.
7. Saint-Simon a écrit ici Blois par erreur pour Poitiers.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 7
50 MEMOIRES [1718]
par l'examen de ces mêmes papiers, et, s'il avoit été droit
en besogne, il n'eût pas différé de les montrer au Régent
ni d'arrêter M. et M[me] du Maine au même instant que
l'ambassadeur d'Espagne au plus tard, et par cette dili-
gence il eût prévenu la leur et eût saisi leurs papiers im-
portants ; mais ce n'étoit pas son intérêt particulier de
servir si bien l'État ni son maître, et le scélérat ne songea
jamais qu'à soi.
Conseil secret Le mercredi 28 décembre, je fus mandé au Palais-
en £oriean S dUC Ro y a1 ' pour l'après-dînée, par M. le duc d'Orléans, avec
Monsieur' Monsieur le Duc, l'abbé Dubois et le Blanc 1 , dans le petit
le Duc, l'abbé caD i ne t d'hiver. G'étoit pour prendre les dernières me-
Dubois, , h • • r >
le Blanc et moi, sures et résumer toutes celles qui avoient ete prises,
où tout Pendant que nous conférions, le duc du Maine vint de
Te lendemain r Sceaux voir Mme la duchesse d'Orléans au Palais-Royal,
et, au bout d'une heure de conversation avec elle, s'en
retourna à Sceaux 2 . Mme du Maine étoit demeurée depuis
quelques jours à Paris, dans une maison assez médiocre
delà rue Saint-Honoré, qu'ils avoient louée 3 . G'étoit le
centre de Paris. Elle étoit là aux aguets et le bureau
d'adresse des siens, à quoi le peureux époux n'avoit osé se
confier. La conférence chez M. le duc d'Orléans fut assez
longue. Tout y fut compassé et définitivement 4 réglé
pour l'exécution du lendemain, tous les cas possibles
prévus et les ordres convenus jusque sur les bagatelles.
1. Dangeau, p. 443.
2. Saint-Simon prend encore cela au Journal de Dangeau, p. 444.
3. Mme de Staal (p. 172-173) dit que la princesse avait quitté Sceaux
au début de novembre pour revenir à Paris, et, n'y ayant pas de
demeure, elle alla s'installer dans cette maison « qu'occupoit la prin-
cesse sa fille. Le désir d'être plus à portée de ce qui se passoit y eut
sans doute la meilleure part. » Plus loin (p. 198), elle dit que « cette
maison de louage » fut rendue aux propriétaires dès que la princesse et
sa suite eurent été arrêtées ; elle était voisine du couvent des Jacobins
(Buvat, p. 351).
4. Ce mot est écrit ici deffinitivem 1 et non pas diffinitivem 1 comme
dans le tome VI, p. 52, et diverses fois depuis.
[1748]
DE SAINT-SIMON.
51
Il arriva pourtant que les ordres donnés au régiment des
gardes et aux deux compagnies des mousquetaires, qui
pourtant ne branlèrent pas de leurs quartiers ni de leurs
hôtels, ne laissèrent pas de transpirer sur le soir, et de
faire juger à ce qui en fut instruit qu'il se méditoit quel-
que chose de considérable 1 . En sortant du cabinet, je
convins avec le Blanc que, aussitôt que le coup seroit fait,
il enverroit simplement un laquais savoir de mes nou-
velles.
Le lendemain, sur les dix heures du matin, ayant fait
filer des gardes du corps tout à l'entour de Sceaux sans
bruit et sans paroître, la Billarderie, lieutenant des gardes
du corps 2 , y alla et arrêta le duc du Maine, comme il
sortoit d'entendre la messe dans sa chapelle, et fort respec-
tueusement le pria de ne pas rentrer chez lui, et de monter
tout de suite dans un carrosse qui l'avoit amené 3 . M. du
Le duc
du Maine
arrêté à Sceaux
par
la Billarderie,
lieutenant
des gardes
du corps,
et
conduit dans
1. Ceci est le commentaire de l'article de Dangeau qui a été cité ci-
dessus, p. 49, note 5.
2. Les mots la Billarderie 1/ des gardes du corps, oubliés par
mégarde, ont été ajoutés en interligne sur le manuscrit. — Il y eut trois
la Billarderie, tous trois aux gardes du corps ; l'aîné fut chargé de
l'arrestation du duc du Maine, le cadet de la conduite de la duchesse,
comme on le verra ci-après, p. 54 ; le dernier avait été tué à Mal-
plaquet. Celui dont il s'agit ici est Charles-César Flahault, marquis
de la Billarderie, qui avait d'abord servi comme cornette aux gardes
françaises (mars 1684) et obtenu en février 1686 la compagnie de son
père ; en 1693, il devint major du régiment de Gournay, puis lieute-
nant-colonel de celui de Cossé en 1699. En 1702, il acheta le régiment
de cavalerie du Châtelet, et servit de maréchal des logis de l'armée
de Villars, qui se loue beaucoup de ses capacités. Il eut une enseigne
aux gardes du corps, compagnie de Noailles, en juillet 1706, une pen-
sion de deux mille livres en 1708 (Sourches, tome XI, p. 60), fut fait
brigadier de cavalerie en janvier 1709, et passa lieutenant aux gardes
du corps en 1716. Nommé maréchal de camp en 1719, grand-croix de
Saint-Louis en 1720, gouverneur de Saint- Venant en décembre 1725,
il parvint en 1734 au grade de lieutenant général, et mourut à Wissem-
bourg le 23 mai 1743, dans sa soixante-quatorzième année.
3. Sur cette arrestation voyez le Journal de Dangeau, p. 444-445,
celui de Barbier, p. 26; eelui de Buvat, p. 343-344, qui dit que
52 MEMOIRES [4718]
la citadelle Maine, qui avoit mis bon ordre qu'on ne trouvât rien chez
e ou ens. j u « n » ^^ p &g un ^ geg g eng) e j. ^ e ^ Q ^ geu J ^ Sceaux
avec ses domestiques, ne fit pas la moindre résistance. Il
répondit qu'il s'attendoit depuis quelques jours à ce com-
pliment, et monta sur-le-champ dans le carrosse. La Bil-
larderie s'y mit à côté de lui, et sur le devant un exempt
des gardes du corps et Favancourt, brigadier dans la pre-
mière compagnie des mousquetaires 1 , destiné à le garder
dans sa prison. Gomme ils ne parurent devant le duc du
Maine que dans le moment qu'ils montèrent en carrosse,
le duc du Maine parut surpris et ému de voir Favan-
court. Il ne l'auroit pas été de l'exempt des gardes : mais
la vue de l'autre l'abattit 2 . Il demanda à la Billarderie
ce que cela vouloit dire, qui alors ne put lui dissimuler
que Favancourt avoit ordre de l'accompagner et de rester
avec lui dans le lieu où ils alloient 3 . Favancourt prit ce
moment pour faire son compliment comme il put, auquel
le duc du Maine ne répondit presque rien, mais d'une
l'arrestation eut lieu à Paris, les Correspondants de Balleroy, p. 399,
le Mercure de décembre, p. 198, la Gazette, p. 624, la Correspon-
dance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 45, les Lettres de la
duchesse de Lorraine à la marquise d'Aulède, p. 104; etc. Dans
La Beaumelle à Saint-Cyr, p. 225, Taphanel a donné un texte de
Saint-Cyr où est raconté comment la nouvelle fut apprise à Mme de
Maintenon.
1. Claude Bernay, sieur de Favancourt, entré aux mousquetaires à
seize ans en 1675, devint sous-brigadier, puis brigadier à la première
compagnie en 1698, obtint la croix de Saint-Louis, passa maréchal
des logis en 1712, et l'étoit encore en 1718. Il ne figure plus à Y État
de la France de 1722, ce qui indique qu'il s'était retiré ou était mort
avant cette époque. On trouvera aux Additions et Corrections l'exposé
de ses services d'après le préambule des lettres d'anoblissement qu'il
obtint en septembre 1707.
2. Cela indiquait en effet qu'on le menait dans une prison d'Etat,
cette fonction étant ordinairement dévolue aux officiers des mousque-
taires ; Foucquet et Lauzun en fournissaient des exemples.
3. Les instructions données à Favancourt et à Chauvelin, intendant
d'Amiens, ont été publiées par Ravaisson, Archives de la Bastille,
tome XIII, p. 219-222.
[17481 DE SAINT-SIMON. 53
manière civile et craintive. Ces propos les conduisirent
au bout de l'avenue de Sceaux, où les gardes du corps
parurent. L'aspect en fit changer de couleur au duc du
Maine.
Le silence fut peu interrompu dans le carrosse. Par-ci,
par-là M. du Maine disoit qu'il étoit très innocent des
soupçons qu'on avoit contre lui, qu'il étoit très attaché
au Roi, qu'il ne l'étoit pas moins à M. le duc d'Orléans,
qui ne pourroit s'empêcher de le reconnoître, et qu'il
étoit bien malheureux que Son Altesse Royale donnât
créance à ses ennemis, mais sans jamais nommer per-
sonne : tout cela par hoquets et parmi force soupirs, de
temps en temps des signes de croix et des marmottages 1
bas comme de prières, et des plongeons de sa part à cha-
que église ou à chaque croix par où ils passoient 2 . Il man-
gea avec eux dans le carrosse assez peu, tout seul le
soir ; force précautions à la couchée 3 . Il ne sut que le len-
demain qu'il alloit à Doullens ; il ne témoigna rien là-
dessus. J'ai su toutes ces circonstances et celles de sa pri-
son après qu'il en fut sorti, par ce même Favancourt,
que je connoissois fort, parce que c'étoit lui qui m 'avoit
appris l'exercice, et qui étoit sous-brigadier de la brigade
de Cresnay 4 , dans la première compagnie des mousque-
taires, dans le temps que j'y étois dans cette même bri-
gade, et qui m'avoit toujours courtisé depuis 5 . M. du
1. Mot inventé par notre auteur; il n'est donné par aucun lexique,
et le Littré ne cite comme exemple que le présent passage.
2. Il va insister plus loin, p. 83, sur ces témoignages exagérés de
dévotion.
3. On ne sait pas quel fut l'itinéraire pour gagner Doullens et où
furent les gîtes d'étape.
4. Armand-Jean-Baptiste Fortin de Cresnay, dont notre auteur a déjà
parlé dans le tome I, p. 43. Lorsqu'il fut nommé cornette en mars 1712,
l'annotateur des Mémoires de Sourches (tome XIII, p. 325) dit qu'il
n'était plus en état de servir; il avait le gouvernement de Montereau.
5. Saint-Simon va faire plus loin, p. 83, le portrait de Favancourt
et répéter ce qu'il dit ici sur son service aux mousquetaires.
54
MEMOIRES
[1718]
Mme
la duchesse
du Maine
arrêtée par le
duc d'Ancenis,
capitaine
des gardes du
corps,
et conduite
au château de
Dijon.
Maine eut deux valets avec lui et fut presque toujours
gardé à vue 1 .
Au même instant qu'il fut arrêté, Ancenis, qui venoit
d'avoir la survivance de la charge de capitaine des gardes
du corps du duc de Gharost, son père 2 , alla arrêter la
duchesse du Maine dans sa maison, rue Saint-Honoré 3 .
Un lieutenant 4 et un exempt des gardes du corps, à pied,
et une troupe de gardes du corps parurent en même temps,
et se saisirent de la maison et des portes. Le compliment
du duc d'Ancenis fut aigrement reçu. Mme du Maine vou-
lut prendre des cassettes; Ancenis s'y opposa. Elle réclama
au moins ses pierreries : altercation fort haute d'une part,
fort modeste de l'autre; mais il fallut céder 5 . Elle s'em-
1. On trouvera dans les Archives de la Bastille, tome XIII, p. 227
et suivantes, les lettres que le secrétaire d'État le Blanc écrivit à
Favancourt, au début du séjour du duc du Maine à Doullens, au sujet
de son installation, de sa garde, de sa dépense, de sa santé, etc.
2. Il l'avait depuis 1715 : tome XXIX, p. 296, note 4. On employait
un capitaine des gardes à cause du rang personnel de princesse du sang
qu'avoit la duchesse du Maine.
3. Dangeau, p. 445; Mme de Staal, p. 183 et suivantes; Buvat,
p. 344, etc. ; le Mercure, la Gazette et les gazettes étrangères en parlent
en même temps que de l'arrestation du duc du Maine.
4. Ce n'était pas un lieutenant, mais l'aide-major de la compagnie
de Gharost, Jérôme-François Flahault, chevalier puis comte de la
Billarderie, frère cadet de celui que nous avons vu arrêter le duc du
Maine. Né en 1672, il était capitaine de cavalerie avant 1690, et entra
aux gardes du corps comme exempt de la compagnie de Duras en 1700.
Il reçut un brevet de mestre-de-camp en 1703, passa aide-major de sa
compagnie en 1707, eut le grade de brigadier des armées en 4710. En
1719, le Régent le fit maréchal de camp, et commandeur de Saint-
Louis en 1720. Il devint enseigne des gardes du corps en 1721, puis
major en avril 1729, gouverneur du fort Brescou en octobre de la même
année et de Saint-Quentin en avril 1731, passa lieutenant général
en 1734, eut la grand-croix de Saint-Louis en 1738, le gouvernement
de Clermont-en-Beauvaisis en juin 1743 et quitta le service en 1750
(Mémoires de Luynes, tome X, p. 236-237). Il mourut le 27 août 1761,
à quatre-vingt-neuf ans.
5. Il est certain cependant, d'après une lettre de le Blanc à
la Billarderie du 19 janvier 1719 (Archives de la Bastille, tome XIII,
[1748] DE SAINT-SIMON. 55
porta contre la violence faite à une personne de son rang,
sans rien dire de trop désobligeant à M. d'Ancenis et sans
nommer personne. Elle différa de partir tant qu'elle put,
malgré les instances d'Ancenis. qui à la fin lui présenta la
main, et lui dit poliment, mais fermement, qu'il falloit
partir. Elle trouva à sa porte deux carrosses de remise,
tous deux à six chevaux, dont la vue la scandalisa fort ;
il fallut pourtant y monter. Ancenis se mit à côté d'elle,
le lieutenant et l'exempt des gardes sur le devant, deux
femmes de chambre, qu'elle choisit, avec ses hardes,
qu'on visita, dans l'autre carrosse 1 . On prit le rempart;
on évita les grandes rues 2 ; qui que ce soit n'y branla, dont
elle ne put s'empêcher de marquer sa surprise et son
dépit, ne jeta pas une larme, et déclama en général par
hoquets contre la violence qui lui étoit faite. Elle se plai-
gnit souvent de la rudesse et de l'indignité de la voiture,
et demanda de fois à autre où on la menoit. On se con-
tenta de lui dire qu'elle coucheroit à Essonnes 3 , sans lui
rien dire de plus. Ses trois gardiens gardèrent un profond
silence. On prit à la couchée toute les précautions néces-
saires. Lorsquelle partit le lendemain, le duc d'Ancenis
prit congé d'elle, et la laissa au lieutenant 4 et à l'exempt
p. 233-234), que la princesse put emporter au moins une partie de
ses pierreries, qu'on lui retira à Dijon. Saint-Simon le dira formelle-
ment, ci-après, p. 165.
1. Tous ces détails sur l'attitude de la princesse sont particuliers à
notre auteur, qui dut les savoir de première main par M. d'Ancenis,
ou par son père le duc de Charost, ses amis intimes.
2. Dangeau donne les grandes lignes de l'itinéraire. Les carrosses
continuèrent la rue Saint-Honoré jusqu'à la nouvelle porte, tournèrent
la ville au nord par les boulevards établis sur les anciens remparts ;
mais, arrivés à la Bastille, il leur fallut redescendre la rue Saint-
Antoine, prendre la rue Saint-Paul ou la rue de Fourcy, gagner le pont
Marie, traverser l'île Saint-Louis ou île Notre-Dame et le pont de la
Tournelle, sortir par la porte Saint-Bernard, et, par la rue des Fossés-
Saint-Bernard et la rue Saint-Victor, gagner la route de Fontainebleau.
3. Saint-Simon écrit ici Essone.
4. C'est-à-dire Paide-major la Billarderie.
56 MÉMOIRES [1718]
des gardes du corps avec des gardes du corps pour la con-
duire 1 . Elle lui demanda où on la menoit; il répondit
simplement : « A Fontainebleau, » et vint rendre compte
au Régent 2 . L'inquiétude de Mme du Maine augmenta à
mesure qu'elle s'éloignoit de Paris ; mais, quand elle [se]
vit en Bourgogne, et qu'elle sut enfin qu'on la menoit à
Dijon, elle déclama beaucoup 3 . Ce fut bien pis quand il
fallut entrer dans le château, et qu'elle s'y vit prisonnière
sous la clef de Monsieur le Duc. La fureur la suffoqua.
Elle dit rage de son neveu, et de l'horreur du choix de ce 4
lieu 5 . Néanmoins, après ces premiers transports, elle revint
à elle, et à comprendre qu'elle n'étoit ni en lieu ni en
situation de faire tant de l'enragée 6 . Sa rage extrême se
renferma en elle-même ; elle n'affecta plus que de l'indif-
férence pour tout et une dédaigneuse sécurité. Le lieu-
tenant de Roi du château 7 , absolument à Monsieur le Duc,
la tint fort serrée, et la veilla et ses deux femmes de
chambre de fort près 8 .
Enfants du duc Le 9 prince de Dombes et le comte d'Eu furent en même
1. Les huit derniers mots ont été ajoutés en interligne.
2. Notre auteur n'a pu connaître ces détails que par M. d'Ancenis.
3. Saint-Simon passe sur les détails du voyage de la princesse qui
fut assez mouvementé, ou plutôt il n'y fera (ci- après, p. 85) que des
allusions vagues. La berline de louage où elle voyageait étant très mau-
vaise, le secrétaire d'Etat le Blanc dut demander à l'archevêque de Sens
de prêter la sienne pour continuer le voyage. Puis, à Auxerre, la prin-
cesse se trouva « incommodée », et il fallut séjourner plusieurs jours.
Il semble qu'elle n'atteignit Dijon que le 14 janvier (Archives de la
Bastille, tome XIII, p. 226, 229, 231 et 233-234 ■ Dangeau, p. 463).
4. .Avant ce, Saint Simon a biffé les mots la mettre en.
5. Le général de Piépape, La duchesse du Maine, p. 197-198, a
donné une description du château de Dijon à cette époque, d'après
d'anciens documents; voyez aussi la Gazette de Rotterdam, n° 13.
6. Tel est bien le texte du manuscrit.
7. Il s'appelait M. Desgranges ou des Granges, et commandait dans
le château ; les instructions qu'il reçut sont dans les Archives de la
Bastille, p. 225, 233, 235-237, etc.
8. Saint-Simon reviendra sur sa détention ci-après, p. 84.
9. Cette phrase a été ajoutée après coup à la fin du paragraphe pré-
[1718]
DE SAINT-SIMON.
57
temps exilés à Eu, où ils eurent un gentilhomme ordi-
naire toujours auprès d'eux 1 , et Mlle du Maine 2 envoyée
à Maubuisson 3 .
Son bon ami le cardinal de Polignac, qu'on crut être
de tout avec elle, eut ordre le même matin de partir sur-
le-champ 4 pour son abbaye d'Anchin 3 , accompagné d'un
des gentilshommes ordinaires du Roi, qui demeura auprès
de lui tant qu'il fut en Flandres 6 ; le cardinal partit sur
la fin de la matinée même 7 . Dans le même moment, Dad-
cédent et sur la marge du manuscrit, ainsi que la manchette corres-
pondante, Saint-Simon ne s'étant pas aperçu qu'il avait déjà donné
cette nouvelle un peu plus loin.
1. Il y avait eu hésitation au sujet de leur lieu d'exil; on avait
pensé d'abord à les mettre séparément à Moulins et à Gien ; on se
décida ensuite pour le château d'Eu (Dangeau, p. 445, 447 et 450 ;
Madame de Staal, p, 187; Archives de la Bastille, p. 226; Barbier,
p. 27). Leur oncle le comte de Toulouse leur donna à leur départ une
instruction sur la conduite qu'ils devaient tenir dans cet exil ; elle a été
publiée dans la Revue des Documents historiques, 1880, p. 30-34.
2. Louise-Françoise de Bourbon, demoiselle du Maine, dernier enfant
du duc et de la duchesse, née à Versailles le 4 décembre 1707, morte
subitement à Anet le 19 août 1743, à trente-cinq ans, sans alliance.
3. C'est Dangeau qui dit l'abbaye de Maubuisson (p. 445) ; Madame
de Staal (p. 187) prétend que Madame la Princesse plaça sa petite-fille
à la Visitation de Ghaillot.
4. Sur le champ a été ajouté en interligne.
5. Tomes XXV, p. 164, et XXIX, p. 123; on l'appelait aussi les
Trois-Glochers. Sur la participation du cardinal à la conspiration, on
peut voir l'ouvrage récent de Pierre Paul, Le cardinal Melchior
de Polignac (1922), p. 256 et suivantes.
6. Il se nommait Jean-Philippe Chuppin, sieur de Moncheny (il signe
ainsi). 11 y a plusieurs lettres de lui à Dubois sur sa mission dans le
volume Espagne 292 ; il semble beaucoup s'ennuyer « dans les marais
d'Anchin ». En septembre 1719, ayant laissé le cardinal aller à Lille
pour rendre visite à l'intendant, il fut vivement réprimandé par le Blanc,
son prisonnier n'étant autorisé à s'écarter de l'abbaye de plus d'une
demi-lieue pour la promenade (ibidem, fol. 285).
7. Dangeau, p. 445; les Correspondants de Balleroy, p. 399;
Barbier, p. 27; Madame de Staal, p. 187; etc. La route fut par
Cambray et Douay, et il arriva le 4 janvier au soir à Anchin (lettre de
Moncheny du 5).
du Maine
exilés.
Cardinal
de Polignac
exilé à Anchin .
Un
gentilhomme
ordinaire
du Roi
est mis auprès
MÉMOlRKS DE SAINT-SIMON. XXXVI
8
58
MÉMOIRES
[1718]
de lui.
Dadvisard
et autres gens
attachés ou
domestiques
du duc et
de la duchesse
du Maine
mis
à la Bastille.
visard, avocat général du parlement de Toulouse, qui
s'étoit signalé par ses factums pour le duc du Maine contre
les princes du sang 1 ; deux fameux avocats de Paris, dont
l'un se nommoit Bargeton, qui y avoient fort travaillé
avec lui 2 ; une Mlle de Montauban, attachée à Mme du
Maine en manière de fille d'honneur 3 , et une principale
femme de chambre, favorite confidente et sur le pied de
bel esprit 4 , avec quelques autres domestiques de M. et
1. Claude Dadvisard : tome XXX, p. 191. Entré à la Bastille le
29 décembre, il n'en sortit que le 23 octobre 1719 ; voyez à la Biblio-
thèque de l'Arsenal le dossier Bastille 10677-78. Il avait quitté depuis
1715 sa charge d'avocat général.
2. La liste des prisonniers de la Bastille (Funck-Brentano, p. 189)
ne parle que de Daniel Bargeton, avocat au Parlement, entré en même
temps que Dadvisard et libéré avant lui (15 mai). Né en 1678 et mort
en 1757, cet avocat a été l'objet d'une notice biographique par le
comte E. de Balincourt (1887). Saint-Simon prend à Dangeau la men-
tion de deux avocats.
3. N. de la Tour du Pin, demoiselle de Montauban, était l'aînée des
deux filles d'un lieutenant-colonel du régiment du Maine, qui s'était
marié en pays étranger et qui n'était pas reconnu par les autres la Tour
du Pin-Montauban (Mémoires de Sourches, tome XII, p. 134, note);
c'est pour cela qu'il ne figure pas dans les Tableaux généalogiques de
la maison de la Tour du Pin rédigés en 1788 par J.-B. Moulinet et
publiés en 1870, in-folio. Elle resta au couvent jusqu'après 1704,
(Archives nationales, 0365, fol. 78); puis la duchesse du Maine
l'attacha à sa personne. Elle avait perdu un frère en novembre 1716 et
son père en septembrel718 (Dangeau, tomes XVI, p. 483-484, et XVII,
p. 410). Le maréchal de Villars, qui la connaissait particulièrement,
en parle dans ses Mémoires (tome IV, p. 122-123 et 134) et la justifie
d'une liaison galante qu'on lui attribuait avec le cardinal de Polignac.
Elle mourut le 22 avril 1750, à soixante ans (Mémoires de Luynes,
tome X, p. 246). Entrée à la Bastille le 29 décembre, elle en sortit au
mois de mai suivant. Voyez aux Additions et Corrections.
4. Saint-Simon veut parler de Rose de Launay, de son vrai nom
Marguerite-Jeanne Cordier, née à Paris le 30 août 1684, fille d'un
peintre passé en Angleterre et dont la femme, restée en France,
reprit son nom de Delaunay ou de Launay et le fit porter à ses deux filles.
Celle qui nous occupe, élevée au couvent de Saint-Sauveur, à Evreux,
y reçut une éducation brillante, mais fut contrainte par la nécessité
d'entrer au service de la duchesse de la Ferté, puis d'accepter une
[1718] DE SAINT-SIMON. 59
de Mme du Maine 1 , furent aussi menés à la Bastille 2 . Il
fut résolu d'envoyer Mlle du Maine à l'abbaye de Mau-
buisson, et ses deux frères à Eu, avec un gentilhomme
ordinaire du Roi auprès d'eux 3 .
Le Blanc me tint parole. J'étois chez moi à huis clos,
inquiet de l'exécution, et n'osant pas ouvrir la bouche,
me promenant dans mon cabinet et regardant à tous mo-
ments ma pendule, lorsqu'un laquais vint de sa part savoir
simplement de mes nouvelles. Je fus fort soulagé, quoique
place de simple femme de chambre chez la duchesse du Maine. Elle
ne tarda pas par son esprit à s'élever au rang de confidente, et parti-
cipa, d'abord aux divertissements de la cour de Sceaux, puis aux
intrigues politiques de sa maîtresse . Mise à la Bastille le 29 décembre 1 71 8
avec sa servante Rondel, elle y resta jusqu'au 5 juin 1720, après avoir
donné à le Blanc, sur l'ordre de sa maîtresse, une déclaration vague de
ce qu'elle savait (texte dans ses Mémoires, tome II, p. 33-37). Pendant
son séjour en prison, elle noua des intrigues galantes avec le chevalier
de Maisonrouge, lieutenant de Roi de la forteresse, et avec son com-
pagnon de captivité le chevalier de Menil (ci-dessus, p. 43). Revenue
auprès de la duchesse du Maine, celle-ci lui fit épouser sur le tard,
16 février 1735, un officier des gardes suisses, le baron de Staal ; elle
mourut à Gennevilliers le 16 juin 1750, ayant été en relations suivies
avec Dacier, Fontenelle, Mme du Deffand et tous les beaux esprits de
son temps. Elle a écrit de charmants Mémoires sur sa vie, qui ont
paru dès 1755 en quatre volumes in-12, et qui ont été souvent réimpri-
més ; la dernière édition par M. de Lescure est de 1877 ; le manuscrit
original s'en trouve à la Bibliothèque nationale, ms. Nouv. acq.
franc. 6296. — Saint-Simon ne reparlera plus d'elle.
1. Le valet de pied Despavots (29 décembre), les valets de chambre
d'Avranches, qui se faisait appeler le prince de Listenay, et Bujan (4 et
5 janvier), et les jours suivants d'autres domestiques de la princesse
(Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 189-190). Saint-Simon ne
parlera de Malezieu, qui fut aussi emprisonné, que pour annoncer la
mise en liberté de son fils (ci-après, p. 205).
2. Il y a dans le volume Espagne 288, aux Affaires étrangères,
fol. 139-141, un « Mémoire instructif touchant Mlle de Launay, femme
de chambre de Mme la duchesse du Maine, le nommé d'Avranches,
valet de chambre, et Despavots, valet de pied de la même princesse, »
qui est de la main de l'abbé de Vayrac.
3. On a vu, p. 56-57, que Saint-Simon y avait ajouté par mégarde la
même nouvelle, sansfaire attention qu'il allaitla donner un peu plus loin.
60
MEMOIRES
[1718]
Excellente
et
nette conduite
du comte
de Toulouse.
dans l'ignorance comment tout se seroit passé. Mon car-
rosse étoit tout attelé. Je ne fis que monter dedans pour
aller chez 1 M. le duc d'Orléans. Je le trouvai seul aussi,
qui se promenoit dans sa galerie. Il étoit près d'onze
heures; le Blanc et l'abbé Dubois sortoient d'avec lui. Je
le trouvai fort empêché de son entrevue avec Mme la du-
chesse d'Orléans, et moi bien à mon aise de n'être plus à
portée avec elle qu'il pût me charger du paquet 2 . Je l'en-
courageai de mon mieux, et, au bout d'une demi-heure,
je m'en allai sur l'annonce du comte de Toulouse.
Je sus après de M. le duc d'Orléans qu'il lui avoit
parlé à merveille 3 , protesté qu'il ne savoit pas un mot
de cette affaire, et que Son Altesse Royale ne le trouve-
roit jamais mêlé en rien contre son service ni contre la
tranquillité de l'État; qu'il ne pouvoit n'être pas sensible
au malheur de M. et de Mme du Maine ; qu'il ne pouvoit
se persuader, non plus, que Son Altesse Royale ne les crût
fort coupables, puisqu'elle en étoit venue à cette extré-
mité avec eux ; que, pour lui, il n'osoit demander d'éclair-
cissement; qu'il craignoit bien quelque imprudence de
Mme du Maine, mais qu'il ne se résoudroit jamais à croire
son frère coupable qu'il n'en eût bien vu les preuves ;
qu'en attendant il se tiendroit dans un silence exact, et
ne feroit aucune démarche que de l'agrément de Son
Altesse Royale. Le Régent fut content au dernier point
de ce discours d'un homme sur la vérité et la probité
duquel on pouvoit compter avec certitude. Il lui dit tout
ce qu'il crut de plus honnête en général, et en particulier
pour lui, sans entrer en rien sur l'affaire, lui fit beaucoup
d'amitiés, et se séparèrent très bien ensemble. La con-
duite du comte de Toulouse répondit exactement à son
4. Chez est en interligne, au-dessus de trouver, biffé.
2. Il a raconté dans le tome précédent (p. 258) que la duchesse
lui battait froid depuis l'affaire du lit de justice.
3. Dangeau ne dit rien de cette visite, pas plus qu'aucune autre rela-
tion.
[1718]
DE SAINT-SIMON.
61
discours. Madame étoit à Paris; ainsi, M. le duc d'Orléans
lui parla lui-même 1 . Pour Mme la duchesse d'Orléans, on
peut juger, à l'état où elle fut à la chute de son frère au
dernier lit de justice, de celui où cette nouvelle la mit 2 .
Le duc de Saint-Aignan étoit, comme on le peut juger,
très désagréablement à Madrid 3 , par la situation où les
deux cours étoient ensemble, et par la haine qu'Alberoni
s'étoit fait un principe d'entretenir en Espagne contre
M. le duc d'Orléans, de décrier toutes ses actions, son
gouvernement, sa conduite personnelle 1 les plus inno-
centes, et d'empoisonner jusqu'à ses démarches les plus
favorables à l'Espagne, et qui tendoient le plus à se la rap-
procher. Ce premier ministre ne gardoit plus même
depuis longtemps aucunes mesures avec le duc de Saint-
Aignan, jusqu'au scandale de toute la cour de Madrid,
même des moins bien disposés pour la France. Son
ambassadeur ne se maintenoit que par la sagesse de sa
conduite, et fut ravi des ordres qui le rappeloient 5 . Il
demanda donc son audience de congé, et le prit, en atten-
dant, de tous ses amis et de toute la cour. Alberoni, qui
attendoit à tous moments des nouvelles de Gellamare dé-
Le duc
de
Saint-Aignan
se tire
habilement
d'Espagne, où
on vouloit le
retenir.
1. Madame écrivait en effet le jour même (Correspondance, recueil
Brunet, tome II, p. 45) : « Mon fils est venu me dire qu'il avait été
obligé de se décider à faire arrêter son beau-frère le duc du Maine et
la duchesse. »
2. Cependant Madame écrit (ibidem) : « Mme d'Orléans est fort
troublée, mais beaucoup plus raisonnable que Madame la Duchesse :
elle dit que, puisque son mari a adopté à l'égard de son beau-frère des
mesures aussi rigoureuses, il fallait qu'il eût de bien fortes raisons. »
3. Notre auteur a dû tenir du duc de Saint-Aignan lui-même le récit
verbal de ce qui va suivre ; mais, le reproduisant bien des années après,
il y a commis plusieurs inexactitudes.
4. Les mots sa conduite personnelle sont en interligne, au-dessus
de ses actions, répété par mégarde et biffé ; c'est ce qui explique le
pluriel de l'adjectif qui suit et que Saint-Simon n'a pas corrigé.
5. Voyez dans les volumes Espagne 273 et 274 au Dépôt des affaires
étrangères la correspondance de l'ambassadeur pour les mois d'octobre
et de novembre 1718.
62 MÉMOIRES [1718]
cisives sur la conspiration, vouloit demeurer maître de la
personne de l'ambassadeur de France, pour, en cas d'acci-
dent, mettre à couvert celle de l'ambassadeur d'Espagne
de ce qui lui pouvoit arriver. Il différa donc cette au-
dience de congé sous différents prétextes. A la fin Saint-
Aignan, pressé par ses ordres réitérés, et d'autant plus
positifs qu'on commençoit à se douter qu'il pourroit arri-
ver dans peu un éclat sur Cellamare, parla ferme au car-
dinal, et déclara que, si on ne vouloit pas lui accorder son
audience de congé, il sauroit s'en passer. Là-dessus, le
cardinal en colère lui répondit en le menaçant qu'il sau-
[Add. S'-S. 1561] roit bien l'en empêcher. Saint-Aignan fut sage et se con-
tint ; mais, voyant à quel homme il étoit exposé, et jugeant
avec raison du mystère à le retenir à Madrid, il prit si
bien et si secrètement ses mesures, qu'il partit la nuit
même et gagna pays avec son plus nécessaire équipage,
et qu'il arriva au pied des Pyrénées avant qu'on eût pu
le joindre et l'arrêter, comme il se doutoit bien qu'Albe-
roni, qui étoit un homme sans mesure, ne manqueroit pas
d'envoyer après lui pour l'arrêter 1 . Saint-Aignan, déjà si
1 . Ceci est contredit par la correspondance de Madrid du 19 septembre
insérée dans la Gazette, p. 617, et reproduite dans le n° 4 de la
Gazette de Rotterdam (voyez aussi Dangeau, p. 440) : « Le 12 de ce
mois, le marquis de Grimaldo, secrétaire d'État, porta au duc de Saint-
Aignan, ambassadeur de France, un ordre du roi d'Espagne, par
lequel il lui étoit enjoint de sortir de Madrid dans vingt-quatre heures,
et dans douze jours de ses États, sans pouvoir s'arrêter en aucun
endroit de la route pour quelque raison ou prétexte que ce pût être,
même de maladie. Le duc de Saint-Aignan reçut cet ordre avec tout le
respect dû à S. M. Gath. ; mais, comme il étoit dix heures du soir
lorsqu'il lui fut notifié, il pria le secrétaire d'État de supplier Sa Majesté
de lui accorder jusqu'au lendemain pour achever de mettre ordre à ses
affaires domestiques, assurant qu'il seroit sorti de Madrid dans vingt-
quatre heures. Mais, le 13 à sept heures du matin, l'hôtel du duc
de Saint-Aignan fut investi par un détachement des gardes du corps
commandé par le sieur Gonoc, irlandois, exempt, qui, après avoir fait
poser des sentinelles à toutes les portes des appartements, entra dans
t la chambre du duc de Saint-Aignan et le fit lever et la duchesse de Saint-
[1718] DE SAINT-SIMON. 63
heureusement avancé, ne jugea pas à propos de s'y expo-
ser plus longtemps, et, dans l'embarras des voitures parmi
ces montagnes, lui et la duchesse sa femme, suivis d'une
femme de chambre et de trois valets, avec un guide bien
assuré, se mirent tous sur des mules pour gagner Saint-
Jean-Pied-de-Port sans s'arrêter en chemin que des mo-
ments nécessaires pour repaître 1 . Il ordonna à son équi-
page d'aller à Pampelune à leur aise, et mit dans son
carrosse un valet de chambre et une femme de chambre
intelligents, avec ordre de se faire passer pour l'ambassa-
deur et l'ambassadrice, au cas qu'on les vînt arrêter, et
de crier bien haut. La chose ne manqua pas d'arriver.
Les gens qu'Alberoni avoit détachés après eux joignirent
l'équipage fort tôt après. Les prétendus ambassadeur et
ambassadrice jouèrent très bien leur personnage, et ceux
qui les arrêtèrent ne doutèrent pas d'avoir fait leur cap-
ture, dont ils dépêchèrent l'avis à Madrid, et la gardèrent
bien dans Pampelune où ils l'avoient fait rebrousser 2 .
Cette tromperie sauva M. et Mme de Saint-Aignan et leur
donna moyen d'arriver à Saint-Jean-Pied- de-Port. Dès
qu'ils y furent ils envoyèrent chercher du secours et des
voitures à Bayonne, où ils se rendirent en sûreté et s'y
reposèrent de leurs fatigues. Le duc de Saint-Aignan en
donna avis à M. le duc d'Orléans par un courrier et en-
voya dire son arrivée à Bayonne au gouverneur de Pam-
pelune et le prier de lui envoyer ses équipages. On y fut
bien honteux d'avoir été dupés ; les équipages furent ren-
Aignan de leur lit, et, après les avoir fait habiller précipitamment, les
conduisit avec le détachement des gardes hors de la ville, s'excusant sur
la rigidité de l'ordre qu'il avoit, qui portoit de se saisir de la personne
du duc de Saint-Aignan, et de le faire sortir de Madrid de gré ou de
force, sans le laisser parler à personne. »
1. On trouvera ci-après, à l'appendice III, deux lettres, dont une du
duc, sur cette évasion.
2. M. de Saint-Aignan ne raconte pas ce subterfuge dans ses lettres
officielles ; mais il est possible qu'il l'ait en effet employé et qu'il l'ait
conté plus tard à notre duc.
64 MÉMOIRES [4718]
voyés à Bayonne ; mais Alberoni, lorsqu'il le sut, entra
dans un emportement furieux, et fit rudement châtier la
méprise.
Mort du comte Le comte de Solre, lieutenant général et gouverneur de
de Solre, Péronne 1 , mourut à soixante-dix-sept ans. G'étoit un fort
sans nulle , m *■
prétention petit homme de corps et d'esprit 2 . La valeur, la probité,
toute sa vie. j a fidélité, la naissance et le service de toute sa vie y sup-
et sa belle-fille pléoient. Il étoit de la maison de Croy, et sa femme de
s'en figurent celle de Bournonville 3 , la maréchale de Noailles et elle 4
nouvelles et ^ es des deux frères. Elle étoit souvent à la cour, debout
inutiles. parmi les dames de qualité, aux soupers du Roi et aux
[Add.S-S.l562] toilettes de Madame la Dauphine sans aucune prétention
ni son mari non plus, qui fut reçu chevalier de l'Ordre
le cinquante-neuvième dans la promotion du dernier
décembre 1688, et y marcha sans difficulté depuis dans
toutes les fêtes de l'Ordre parmi les gentilshommes 5 . Long-
temps après le mari et la femme se brouillèrent, et, pour
ne point donner de scène en se séparant, la comtesse de
Solre prit l'occasion du mariage de sa fille avec le prince
de Robecq 6 , qui s'étoit attaché à l'Espagne, où il avoit
obtenu la grandesse et la Toison. Elle lui mena sa fille,
qu'elle aimoit fort, qui en arrivant fut dame du palais
de la reine, et toutes deux ont passé le reste de leur vie
en Espagne, où je les ai beaucoup vues. Le fils aîné du
comte de Solre, qui étoit maréchal de camp, quitta le ser-
vice après la mort de son père, se fit appeler le prince de
Croy, ne quitta plus la Flandre, où il avoit beaucoup de
terres, y épousa Mlle de Millendonk, riche héritière, et
4. Philippe-Emmanuel-Ferdinand-François de Croy : tome IV, p. 320.
2. « Lieutenant général assez imbécile », a-t-il dit dans l'Addition
n° 1110, dans notre tome XXIV.
3. Anne-Marie-Françoise de Bournonville : tome XXIV, p. 70.
4. Les mots et elle, oubliés, sont en interligne.
5. Tout cela et ce qui va suivre a déjà été dit dans la digression
sur la maison de Croy : tome XXIV, p. 70-96.
6. Charles de Montmorency, prince de Robecq, et Isabelle-Alexan-
drine de Groy-Solre : ibidem, p. 70.
[4718]
DE SAINT-SIMON.
65
firent les princes chez eux 1 . Cette dame, devenue veuve,
vint avec son fils 2 à Paris pour le mettre dans le service, et
tâcha d'éblouir le cardinal Fleury de ses prétentions. Elle
n'y réussit que pour obtenir plus tôt l'agrément d'un ré-
giment pour son fils, et ses prétentions l'ont exclus de la
cour ; elle est restée à Paris, toujours princesse, mais uni-
quement pour ses valets, et son fils pareillement.
Nointel, conseiller d'État, mourut aussi 3 . Il étoit fils de
Béchameil, surintendant de feu Monsieur 4 , beau-père de
Louville et beau-frère du feu duc de Brissac, père de
celui-ci, et de Desmaretz, qui avoit été contrôleur géné-
ral et ministre 5 . Ce conseiller d'État étoit un bon homme
et un fort homme d'honneur 6 . Le vieux Heudicourt, qui
avoit été grand louvetier 7 , et mari de cette Mme d'Heu-
dicourt dont il a été parlé quelquefois ici 8 , que j'appe-
lois le mauvais ange de Mme de Maintenon 9 , mourut chez
lui à sa campagne 10 . G'étoit un vieux débauché, gros et
1. Phjlippe-Alexandre-Emmanuel, comte puis prince de Croy, et
Marie-Marguerite-Louise de Millendonk (Saint-Simon écrit ici Mylan-
don): tome XXIV, p. 89-91.
2. Emmanuel, prince de Croy-Solre : p. 91.
3. Louis Béchameil, marquis de Nointel : tome VI, p. 62. Il mourut
le 31 décembre, à soixante-neuf ans (D ange au, p. 446; Gazette, 1719,
p. 12).
4. Louis Béchameil : tome II, p. 203.
5. Il a été parlé de la marquise de Louville, sa fille, Hyacinthe-
Sophie Béchameil, dans le tome XI, p. 98, d'Artus-Timoléon-Louis
de Cossé, duc de Brissac, de sa femme, Marie-Louise Béchameil, et de
son fils, Charles-Timoléon-Louis de Cossé, dans nos tomes I, p. 263,
VI, p. 61, et XX, p. 272, et enfin de Mme Desmaretz, Madeleine
Béchameil, dans le tome VIII, p. 132-134.
6. Il avait été un des meilleurs collaborateurs de Desmaretz; on l'a
vu en 1710 refuser de prendre part à l'établissement du dixième :
tome XX, p. 164-165.
7. Michel Sublet, marquis d'Heudicourt : tome III, p. 219.
8. Bonne de Pons : tomes III, p. 213, 219-220, et XVII, p. 64-69.
9. Déjà dit dans le tome XIX, p. 405.
10. Il mourut dans sa terre d'Heudicourt, en Vexin, près d'Étrépa-
gny, à la fin de décembre 1718 : Dangeau, p. 446.
MÉMOIRES DE SAIM-S1MÛN. XXXVI 9
Mort
de Nointel,
conseiller
d'État,
et du vieux
Heudicourt.
sa famille, son
île
66 MÉMOIRES [174*]
vilain joueur, dont personne ne fit jamais le moindre cas 1 .
Son fils, dont il a été parlé aussi 2 , ne valut pas mieux,
mais bien plus dangereux par son esprit, ses saillies et
sa méchanceté 3 .
Belle-Isle, Il a été quelquefois mention ici, en diverses occasions 4 ,
de Belle-Isle 5 . Il est temps de commencer à faire con-
noître un homme qui, d'une naissance plébéienne, et de
plus disgraciée de tous points, est parvenu à tout par des
fortunes si étranges, qu'il se peut dire à la lettre que sa
vie est un roman 6 . Ces Foucquets sont Bretons, et les père
et grand-père du fameux surintendant étoient conseillers
au parlement de Bretagne 7 . On sait qu'il y a des charges
de conseillers qu'on appelle bretonnes, dont les titulaires
ont été longtemps et doivent être toujours gentilshommes
de noms et d'armes ; souvent il y a eu parmi eux des gens
de qualité distinguée de la province. H y a aussi des
charges qu'on appelle angevines, toujours possédées
comme le sont les mêmes charges de conseillers dans tous
les parlements 8 . Gela fait en Bretagne une grande dilïé-
4. Voyez son portrait dans le tome XVII, p. 66-67. Nous l'avons vu,
au commencement de cette année, céder sa charge à son fils « par un
très vilain marché » (tome XXXIII, p. 440).
2. Pons-Auguste Sublet : tome XIII, p. 264.
3. Il a parlé de sa chanson sur les Montsoreau (ibidem, p. 264-262),
de son aventure avec Villars (tome XIX, p. 4A5-409), et a fait son por-
trait dans le tome XVII, p. 67-68, en même temps que celui de ses
parents : « C'étoit une manière de chèvre-pied, a-t-il dit, aussi méchant
et plus laid encore que son père,.... ivrogne à l'excès. »
4. Diverses occasions corrigent divers temps.
5. Gharles-Louis-Auguste Foucquet, maréchal de Belle-Isle :
tomes XV, p. 454, XVII, p. 364-368, XXI, p. 324-325, etc.
6. Saint-Simon oublie qu'il a déjà fait en 4745, sous une autre forme
(tome XXIX, p. 436-447), l'exposé qu'il va recommencer ici.
7. Ceci est exact pour le père, François III (tome XXIX, p. 437-438),
mais non point pour le grand-père, François II, né vers 4554, qui fut
conseiller au parlement de Paris, et non de Bretagne, en mars 4578, et
mourut le 47 août 4590.
8. On appelait charge? bretonnes celles qui étaient obligatoirement
occupées par des Bretons, et charges angevines, ou p utôt françaises,
[4718] DE SAINT-SIMON. 67
rence entre les charges et leurs titulaires, quoiqu'il n'y
en ait aucune entre eux pour le rang, le service et les
fonctions. Je n'ai pas recherché si les charges de ces con-
seillers Foucquets étoient bretonnes ou angevines. La for-
tune, la chute, et les malheurs du surintendant Foucquet
sont trop connus pour s'y arrêter ici ; mais il faut expli-
quer comment il eut Belle-Isle, et comment Belle-Isle est
venue à son petit-fils, duquel il s'agit ici.
Cette île, qui a six lieues de long sur deux de large 1 , [Add. S'-S. 1563]
séparée par six lieues de mer des côtes de Vannes, apparte-
noit à l'abbaye de Sainte-Croix de Quimper[lé] 2 . Charles IX
la lui ôta et s'en empara, comme il est arrivé souvent à
nos rois de faire de ces démembrements en des lieux
dangereux et suspects comme l'est cette île par rapport à
l'Angleterre, et dans des temps de troubles, de guerres
civiles et de religion, comme du temps de Charles IX. Le
comte de Retz, en grande faveur auprès de ce roi et de
Catherine de Médicis, sa mère, et depuis maréchal de
France, et enfin duc et pair 3 , obtint d'eux Belle-Isle,
partie en don, partie en payant, et la fit ériger en mar-
quisat 4 . La position de cette île a souvent donné envie
celles dont les titulaires n'étaient pas originaires de la province ; pour
les unes et les autres il fallait faire preuve d'une noblesse assez ancienne.
Les bretonnes valaient moitié plus que les françaises (lettre de l'évêque
de Saint-Malo du 21 février 1708 dans le carton G 7 188 aux Archives
nationales). Un arrêt du Conseil du 15 janvier 1684 (Archives natio-
nales, El 828, n° 3) avait réglementé l'exercice de ces deux espèces de
charges de conseillers. Voyez aussi F. Saulnier, Le Parlement de Bre-
tagne, tome I, p. xix et xxxi-xxxm.
1. Il y a une description de Belle-Isle en 1636 dans le manuscrit
Clairambault 1131, fol. 370-375.
2. Saint-Simon écrit Quimper ; mais c'est une erreur : il s'agit de
Quimperlé, abbaye bénédictine fondée au onzième siècle par le comte
de Cornouailles.
3. Albert de Gondy : tome V, p. 224, note 5.
4. On est mal renseigné sur cette affaire. Il semble que les religieux
de Quimperlé, ne pouvant défendre l'île contre les Anglais et les hugue-
nots, offrirent au Roi de la lui remettre en échange d'autres domai-
68 MÉMOIRES [1718]
aux rois successeurs de l'acquérir, et il y a eu en divers
temps des échanges projetés et même fort avancés, qui
n'ont point eu d'exécution 1 . Foucquet, devenu surinten-
dant des finances, en fit l'acquisition de la maison de
Retz" 2 . A sa disgrâce, Belle-Isle fut adjugée à sa femme
pour ses reprises 3 . Le père du surintendant, de conseiller
en Bretagne s'étoit fait maître des requêtes et devint con-
seiller d'État 4 . Sa femme, mère du surintendant, étoit
Maupeou, dont le père étoit intendant des finances 5 . La
vertu, le courage, la singulière piété de cette dame, mère
nés. M. de Gondy obtint de Charles IX la permission d'acquérir à bon
compte cette seigneurie, à condition d'y bâtir une forteresse et d'y
entretenir une garnison ; il donna aux religieux en échange quelques
terres sur le continent. L'érection en marquisat eut-elle lieu en sa
faveur dès cette époque, ou plus tard sous Henri IV, en faveur de son
fils ? Les historiens ne s'accordent pas à ce sujet. Pour les mettre
d'accord, il faudrait retrouver les lettres d'érection qui durent être
enregistrées au parlement de Bretagne; mais le dépouillement des
registres de cette cour souveraine est encore à faire. On peut consulter
YHistoire de Belle-Isle-en-mer par Ghasle de la Touche, Nantes, 1852,
in-8°, et la Notice historique sur la ville de Quimperlé et sur l'abbaye
de Sainte-Croix, par F. Audran, d'après le manuscrit de Fr. Bonaven-
ture du Plesseix, 1881, in-18.
1. Les États de Bretagne avaient pensé à acquérir l'île en 1625;
mais l'affaire n'avait pas eu de suite.
2. En 1658, le duc de Retz, très endetté, cherchait à se défaire de
Belle-Isle. Le trésor royal ne pouvait songer à l'acheter; mais Mazarin
engagea Foucquet à s'en rendre acquéreur, avec promesse verbale
d'une reprise postérieure par l'Etat. Un brevet signé du Roi le
28 août 1658 autorisa le surintendant à faire cette opération. La vente,
moyennant quatre cent mille livres au duc de Retz et neuf cent mille
à ses créanciers, fut signée le 5 septembre et mise au nom d'un homme
de paille, pour éviter que le cardinal de Retz n'invoquât le retrait
lignager (Jules Lair, Nicolas Foucquet, tome I, p. 453-456). Foucquet
ne se déclara que plus tard, et le cardinal protesta alors contre la vente,
8 septembre 1659, mais sans effet (Bulletin de la Société de l'histoire
de France, 1835, deuxième partie, p. 155-159).
3. Par décision du 19 mars 1673. — 4. Voyez tome XXIX, p. 138.
5. Marie de Maupeou, fille de Gilles de Maupeou, seigneur d'Ableiges :
ibidem.
[1718] DE SAINT-SIMON. 69
des pauvres, et dont le nom vit encore 1 , fut inébranlable
à la fortune et aux malheurs de son fils, dont la première
dura huit ans et les autres dix-huit. Il mourut dans sa
prison de Pignerol en mars 1680, à soixante-cinq ans, et
sa vertueuse mère, et qui avoit aussi beaucoup d'esprit,
le survécut un an et en avoit quatre-vingt-onze. Il avoit
épousé une héritière de Bretagne, qui s'appeloit Four-
ché 2 , dont il n'eut qu'une fille, mariée en 1657 au comte
de Charost, mort duc et pair, etc., dont elle eut le duc
de Charost, gouverneur du Roi d'aujourd'hui à la dis-
grâce du maréchal de Villeroy 3 . Le surintendant se rema-
ria à la fille unique de Gastille, président aux requêtes
du Palais 4 , et c'est elle à qui Belle-Isle fut adjugé pour
ses reprises. Il eut d'elle Nicolas Foucquet, qui servit
quelque temps sous le nom de comte de Vaux b , qui étoit
considéré pour son mérite, mais qui, par le malheur de
son père, n'ayant pu avancer, quitta de bonne heure, et
est mort en 1705 sans enfants de la fille de la fameuse
Mme Guyon, laquelle fille est 6 morte longtemps depuis
duchesse de Sully, sans enfants 7 . Ce fut un mariage
d'amour, longtemps secret, déclaré enfin après que, de
cadet et pauvre, le chevalier de Sully 8 eut recueilli la
dignité et les biens de son frère. Le second fils du surin-
tendant, célèbre Père de l'Oratoire et fort riche 9 , légua
tout son bien au neveu dont il s'agit ici. Le troisième 10
fut un homme de beaucoup d'esprit et de savoir, que les
1. Tome XXIX, p. 138-139. — 2. Louise Fourché: ibidem, p. 141.
3. Tout cela a déjà été dit au même endroit.
4. Marie-Madeleine de Gastille (tome XVII, p. 365), fille de Pierre
de Gastille (tome XIII, p. 3, note 7), qui ne fut jamais président aux
requêtes du Palais.
5. Louis-Nicolas Foucquet : tome XVII, p. 366.
6. Les mots laquelle fille est sont ajoutés en interligne.
7. Jeanne-Marie Guyon : tome XXIX, p. 144.
8. Maximilien-Henri de Béthune : tomes II, p. 135, et XVI, p. 436.
9. Charles-Armand Foucquet : tome XVII, p. 366.
10. Louis Foucquet, titré marquis de Belle-Isle : ibidem, p. 364.
70 MÉMOIRES [1748]
malheurs de sa famille exclurent de toute sorte d'emploi,
qui n'avoit rien, et qui a été obscur et sauvage au der-
nier point toute sa vie. L'amour, et plus tôt satisfait que
de raison, lui valut une grande alliance. Le marquis de
Lévis, grand ^père du duc de Lévis, n'eut d'autre parti à
prendre 2 que de lui laisser épouser sa fille, de la chasser
de chez lui et de ne vouloir jamais entendre parler d'eux 3 .
Ils furent donc réduits 4 à suivre le pot et les exils de
l'évêqued'Agde, frère du surintendant 5 , et de vivre après
de celui de sa mère, retirée aux dehors du Val-de-Grâce 6 ,
qui a élevé ses deux fils, Belle-Isle dont il s'agit ici, et
le chevalier son frère.
J'ai parlé en son temps de l'application de Belle-Isle au
service, à plaire, à capter, à se rendre utile aux géné-
raux ; comment il eut un régiment de dragons ; combien
il se distingua dans Lille ; comment il devint mestre de
camp général des dragons 7 . J'ai parlé aussi de ses deux
mariages, le premier sans enfants 8 , l'autre à une Béthune,
fille du fils de la sœur de la reine de Pologne Arquien,
1. Les mots M. de Levy grand sont en interligne, au-dessus de
C. de Charlus, biffé.
2. Les mots à prendre, oubliés, ont été ajoutés à fin de la page 2372 du
manuscrit, et, plus loin, laisser est en interligne au-dessus de faire, biffé.
3. Ce roman entre le marquis de Belle-Isle, et Catherine-Agnès
de Lévis-Charlus, fille de Roger, comte de Charlus, qui fut le grand-
père du duc Charles-Eugène, a déjà été raconté dans le tome XXIX,
p. 144-145.
4. 11 avait d'abord écrit il fut donc réduit.
5. Louis Foucquet, évêque d'Agde : tome X, p. 106.
6. Contrairement à ce qui a été dit dans le tome XXIX, p. 145,
note 3, il semble que le marquis et la marquise de Belle-Isle eurent,
au moins au bout de quelque temps, un logis séparé ; car on les voit
prendre à bail en 1712 de l'abbesse du Val-de-Grâce une maison voisine
du couvent (Archives nationales, S* 7098, fol. 121). Leur mère ne mou-
rut qu'en 1716.
7. Notre tome XVII, p. 364-368.
8. Avec Henriette-Françoise de Durfort de Civrac : tome XXI,
p. 324-325.
[4718] DE SAINT-SIMON. 71
et de la sœur du maréchal-duc d'Harcourt 1 . Ainsi Belle-
Isle se trouva cousin germain des ducs de Gharost et de
Lévis, et neveu du maréchal-duc d'Harcourt, cousin issu
de germain des électeurs de Cologne et de Bavière, fils
de la fille de la reine de Pologne Arquien 2 , et au même
degré du roi Jacques d'Angleterre 3 , et du duc de Bouil-
lon 4 ; très proche encore du roi de Pologne, père de la
Reine, par les Jablonowski s , du duc Ossolinski 6 , du prince
de Talmond 7 , et de beaucoup des plus grands seigneurs
1. Marie-Casimire de Béthune, veuve du marquis de Grancey
(tomes XV, p. 154, et XXI, p. 325), qu'il n'épousa que le 15 octobre 1729.
Elle était fille de Louis-Marie- Victoire, comte de Béthune, fils de Marie-
Louise de la Grange d'Arquien sœur de la reine Marie-Casimire ; sa
mère était Henriette d'Harcourt-Beuvron.
2. Charles-Albert, électeur de Bavière en 1726 (tome XIV, p. 24)
était fils de Thérèse-Charlotte-Casimire Sobieska, seconde femme de
l'électeur Maximilien-Emmanuel ; son frère Clément-Auguste, né le
16 août 1700, coadjuteur de Ratisbonne le 19 décembre 1715, puis
archevêque en mars 1716, démissionnaire en juillet 1719, et élu alors
évêque de Paderborn et de Munster, devint coadjuteur de Cologne en
mai 1722 et succéda à ce siège et à l'éleclorat le 12 novembre 1723,
posséda encore les évêchés d'Hildesheim et d'Osnabruck, et mourut le
6 janvier 1761.
3. Le Prétendant épousa Marie-Clémentine Sobieska, petite-fille
aussi de la reine Arquien, comme on le verra plus loin, p. 342.
4. Charles-Godefroy de la Tour d'Auvergne (tome X, p. 276), qui
épousa le 1 er avril 1724 Marie-Charlotte Sobieska (tome XXXV, p. 305,
note 3), veuve de son frère aîné le prince de Turenne.
5. Le roi Stanislas, père de Marie Lesczinska, était fils d'une Jablo-
nowska, dont le frère Jean, comte Jablonowski, avait épousé Jeanne-
Marie de Béthune, fille de Marie-Louise d'Arquien et tante de Mme de
Belle-Isle : tome XV, p. 152.
6. Catherine-Dorothée, une des filles de cette Béthune mariée à
Jean Jablonowski, épousa le duc François-Maximilien Ossolinski, grand
maître de la maison du roi Stanislas, duc de Lorraine, créé duc à
brevet en France en 1736, chevalier du Saint-Esprit, mort à quatre-
vingts ans le 1 er juillet 1756 ; il avait perdu sa femme le 5 janvier pré-
cédent. Voyez les Mémoires du duc de Luynes, tome XV, p. 222-224.
7. Anne-Charles-Frédéric de la Trémoïlle, duc de Châtellerault et
prince de Talmond (notre tome XV, p. 319,), épousa le 29 octobre 1730,
72 MEMOIRES [1718]
de Pologne, et il sut tirer un grand parti de ces singu-
lières et si proches alliances. La sœur de son père avoit
épousé un Grussol-Montsalès, dont il y a des enfants 1 .
La mort du vieux marquis de Lévis, et le temps qui
amène tout, avoit réconcilié son fils le marquis de Ghar-
lus 2 avec sa sœur et son mari Belle-Isle. C'étoit une
femme qui n'avoit jamais eu d'autre inclination que celle
qui fit son mariage, et qui vécut avec son mari comme
un ange, toute sa vie dans la pauvreté et la disgrâce. Reve-
nue après bien des années à Paris, et raccommodée avec
sa famille, elle chercha à en profiter. Elle avoit de l'es-
prit et de la piété. Les malheurs dans lesquels elle avoit
vécu l'avoient 3 accoutumée à la dépendance, aux besoins,
à ne point sortir de l'état où son mariage l'avoit mise.
Son caractère étoit la douceur et l'insinuation. Aimée et
fort considérée dans la famille de son mari, et seulement
soufferte dans la sienne, elle fit si bien qu'elle s'en fit
enfin aimer. Elle comprit l'utilité qu'elle pouvoit espérer
pour ses enfants de la situation de Mme de Lévis à la
cour, qui étoit fille du duc de Chevreuse, et qui, en
épousant son neveu fils de son frère, avoit été faite dame
du palais 4 . A la considération où étoient M. et Mme de
Chevreuse et M. et Mme de Beauvillier, qui n'étoient
qu'un, succéda la considération personnelle de Mme de
Lévis par l'amitié que Mme de Maintenon et le Roi pri-
rent pour elle et les fréquentes parties particulières dont
elle fut toujours avec eux jusqu'à la mort du Roi 5 , et la
à Chambord, Marie Jablonowska; sœur de la duchesse Ossolinska dont
il a été parlé dans la note précédente.
1. Nous avons déjà rencontré dans le tome XXIX, p. 143, Marie-
Madeleine Foucquet, mariée à Emmanuel de Crussol, marquis de Mont-
salès, et leur postérité.
2. Charles-Antoine de Lévis, comte de Charlus : tome V, p. 25.
3. Les mots Vavoient surchargent luy.
4. On a vu en 1698 le mariage de Charles-Eugène, marquis de Lévis,
et de Marie-Françoise d'Albert de Chevreuse : tome V, p. 24-27 et 29.
5. Notre auteur a mentionné à bien des reprises la faveur de la mar-
[1748] DE SAINT-SIMON. 73
fortune voulut encore qu'elle fut après l'amie intime du
cardinal Fleury 1 , avec Mme de Dangeau son amie et sa
compagne dans sa place de dame du palais et dans les con-
tinuelles privances de Mme de Maintenon et du Roi.
Mme de Lévis, avec infiniment d'esprit et beaucoup de i
piété solide, avoit le défaut de l'entêtement, et le sien
étoit toujours poussé sans bornes ; avec cela une vivacité
de salpêtre 2 . Prise 3 d'affection et, pour l'avouer franche-
ment, de compassion pour sa tante de Belle-Isle, cette
femme adroite, qui lui faisoit sa cour, introduisit ses en-
fants en son amitié. Bientôt elle les aima aussi pour eux-
mêmes, se prit de leur mérite et de leurs talents, et l'en-
têtement n'eut tôt après plus de bornes et n'en a jamais
eu depuis jusqu'à sa mort*. Aussi cultivèrent-ils bien soi-
gneusement une affection si capitale et du mari et surtout
de la femme. Leur bonheur voulut qu'ils n'affolèrent pas
moins le duc de Gharost et son fils. Mais le pouvoir de
ceux-là ne fut pas tel que celui de Mme de Lévis.
Il faut maintenant venir au caractère des deux frères. Caractère
L'aîné 5 , grand, bien fait, poli, respectueux, entrant, insi- Belle-Isle
nuant, et aussi honnête homme que le peut permettre
l'ambition quand elle est effrénée, et telle étoit la sienne,
avoit précisément la sorte d'esprit dont il avoit besoin
quise de Lévis auprès de la duchesse de Bourgogne et sa familiarité
avec le Roi et Mme de Maintenon et aussi sa liaison d'amitié avec le
ménage Saint-Simon : tomes XII, p. 209; XIII, p. 330; XVIII, p. 13-
14, 298 ; XIX, p. 201 et 213 ; XXII, p. 241, 289-290 j XXVII, p. 200-
201 ; etc.
1. Déjà dit dans le tome XXVI, p. 86-87.
2. Saint-Simon a déjà fait le portrait de Mme de Levis (tomes XIX,
p. 201, et XXV, p. 59), mais sans insister autant sur l'entêtement et
la vivacité.
3. Prise surcharge elle.
4. « Elle se seroit mise au feu pour eux, » a-t-il dit dans le
tome XXIX, p. 148.
5. On peu comparer à ce portrait celui, très développé, que le prési-
dent Ilénault, qui connut bien le maréchal de Belle-Isle, a inséré dans
ses Mémoires, édition Rousseau, p. 256 et suivantes.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. SZXT1 10
74 MEMOIRES [1718J
pour la servir. Il n'en vouloit point montrer ; il ne lui en
paroissoit que pour plaire, jamais pour embarrasser, en-
core moins pour effrayer ; un fonds naturel de douceur
et de complaisance, une juste mesure entre l'aisance dans
toutes ses manières et la retenue, un art infini, mais tou-
jours caché dans ses propos et ses démarches, une insi-
nuation délicate et rarement aperçue, une attention et
une précaution continuelle dans tous ses pas l et dans ses
discours, jusqu'au langage des femmes et au badinage
léger, lui ouvrirent une infinité de portes. Il ne négligea
ni les cochères, ni les carrées, ni les rondes 2 . Il vouloit
plaire aux maîtres et aux valets, à la bourgeoise et au
prêtre de paroisse ou de séminaire quand le hasard lui en
faisoit rencontrer, à plus forte raison au général et à son
écuyer, aux ministres et aux derniers commis. Une accor-
tise qui couloit de source, un langage toujours tout prêt
et des langages de toutes les sortes, mais tous parés d'une
naturelle simplicité, affable aux officiers, essentiellement
officieux 3 , mais avec choix et relativement à soi, et beau-
coup de valeur sans aucune ostentation : tel fut Belle-
Isle tant qu'il demeura in minombus*. Sans se démentir
en rien de ce caractère, il se déploya davantage à mesure
que la fortune l'éleva ; c'est où nous n'en sommes pas
encore. Ce qu'il pratiqua dans tous les temps de sa vie
fut une application infatigable à discerner ceux dont il
pouvoit avoir besoin, à ne rien oublier pour les gagner,
1. Les mots tous ses pas sont en interligne, au-dessus de ses de-
marches.
2. Voyez ce qui a été dit à propos des portes rondes dans le tome XVII,
p. 249, note 3. Il semble qu'il y avait une sorte de hiérarchie dans les
entrées des maisons : les portes cochères pour les gens de la haute
classe qui possédaient carrosse, les portes carrées pour le bourgeois
aisé, les portes rondes, basses et étroites, pour les habitations des gens
de la classe inférieure.
3. « Officieux, qui est prompt à rendre de bons offices, serviable »,
disait le Dictionnaire de l'Académie de 1718.
4. Dans les rangs inférieurs, par allusion aux ordres mineurs des clercs.
[1718] DE SAINT-SIMON. 75
et après pour les infatuer de lui avec les plus simples et
les plus doux contours, en tirer tous les avantages qu'il
put, et à ne jamais faire un pas, une visite, même une
partie ou un voyage de plaisir que par choix réfléchi, pour
l'avancement de ses vues et de sa fortune, et, chemin fai-
sant, appliqué sans cesse à s'instruire de tout sans qu'il y
parût le moins du monde 1 .
Le chevalier de Belle-Isle avoit bien des conformités Caractère
avec son frère, et encore plus de dissemblances. Sa figure u c d e J ier
n'étoit pas si bien, et l'air ouvert et naturellement simple Belle-Isle.
et libre dans l'aîné manquoit au cadet. Il avoit toutefois
l'entrant et l'insinuant 2 de son frère, mais qui ne s'annon-
çoit pas à son maintien comme dans l'aîné. Il falloit qu'il
commençât à parler pour le sentir, encore lorsqu'il s'agis-
soit ou d'affaires ou de gens à qui il importoit de ne pas
déplaire ; car, pour le gros, il étoit naturellement cynique,
peu complaisant, contredisant, mordant ; mais avec ceux
qu'il croyoit devoir ménager, et il savoit en ménager
beaucoup, il étoit aussi maniable et aussi complaisant et
mesuré que son frère, sans toutefois que cela parût couler
de source, ni aussi naturel qu'à l'aîné ; beaucoup plus
d'esprit et d'étendue que lui, peut-être aussi l'esprit et
les vues plus indigestes 3 , et nulle douceur dans les mœurs
que forcée, et on l'apercevoit ; plus de justesse néanmoins
et de discernement que son frère et incomparablement
plus difficile à tromper, peut-être aussi moins parfaite-
ment honnête homme, mais beaucoup plus capable et
intelligent en toutes sortes d'affaires, et rancunier impla-
cable, ce que le frère n'avoit pas. Le chevalier avoit aussi
le jargon des femmes, mais point de liant, quoique plus
1. Au tome XXIX, p. 145, cette assiduité à s'instruire de tout
avait déjà été notée.
2. Selon son habitude, Saint-Simon emploie ici comme substantifs
ces deux mots qu'il avait utilisés comme adjectifs à la page précédente.
3. Nous avons eu déjà (tomes XXXI, p. 21, et XXXV, p. 220) des
emplois au propre de l'adjectif indigeste.
76 MÉMOIRES [1718]
de tour et d'adresse à découvrir ce qu'il vouloit savoir, et
toute l'application possible à s'instruire, et de toutes et
des différentes parties de la guerre. Il ne vouloit que rien
ne lui échappât, et, comme son frère, ni pas ni discours
qui n'eût sa vue particulière, et toutes les vues tournées
à une ambition plus vaste, et, s'il étoit possible, plus
effrénée que celle de son frère, et tous deux d'une suite
que rien ne dérangeoit et d'un courage d'esprit 1 invincible.
Gelui[-ci] avoit plus de ruse et de profondeur que l'autre,
et moins capable que lui encore de se rebuter et de
démordre. Il avait un froid de glace, mais qui en dedans
cachoit une disposition toute contraire, et un air com-
passé et de sagesse arrangée qui n'attiroit pas. Avec autant
de valeur que son frère, et possédant comme lui tous les
détails militaires, et de subsistances et de dépôts, il le
surpassoit peut-être en celui de toute espèce d'arrange-
ments. Personne n'a eu comme eux l'art imperceptible
d'amener de loin et de près les hommes et les choses à
leurs fins, et de savoir profiter de tout. Le cadet, avec un
flegme plus obstiné que son frère, étoit bien plus propre
que lui à gouverner et à régler les dépenses et l'économie
domestique, à dresser des mémoires d'affaires d'intérêt,
à conduire dans les tribunaux celles qu'il y falloit porter,
et à leur donner le tour et la subtilité dont elles pouvoient
avoir besoin, enfin la présence d'esprit et la souplesse à
l'attaque et à la défense judiciaire, avec le style éloquent,
coulant et net 2 . Tous deux enfin sans cesse occupés, et,
1. Au sens de persévérance.
2. A propos du maréchal de Belle-Isle, le président Hénault disait
(Mémoires, édition Rousseau, p. 257) : « Il était secondé par un frère
(l'éditeur a imprimé père ; mais c'est une erreur, ainsi que le montre
les éditions antérieures et le sens lui-même) qui le servoit en lui nui-
sant : c'étoit un caractère entier, ne doutant de rien et ayant des quali-
tés qui autorisoient son extrême confiance. Ennemi irréconciliable,
hardi dans ses projets, d'esprit de suite, opiniâtre dans ses entreprises
et communiquant à son frère des sentiments dont l'empreinte pourroit
bien lui être restée. »
[1748]
DE SAINT-SIMON.
77
parmi cette application continuelle, vivement et conti-
nuellement les yeux ouverts à se faire des protecteurs, des
amis et des créatures avec choix, et très mesurés dans
leurs paroles et ne se lâchant jamais dans les entretiens
qu'avec grande mesure et grand choix.
L'union de ces deux frères ne fit des deux qu'un cœur
et une âme, sans la plus légère lacune, et dans la plus
parfaite indivisibilité, et tout commun entre eux, biens,
secrets, conseils, sans partage ni réserve, même volonté
en tout, même autorité domestique sans partage, toute leur
vie. Le cadet, moins à portée que l'aîné, ne songea qu'à
sa fortune, et s'occupa principalement du domestique et
des affaires de la maison, et l'aîné du dehors, mais tout se
référa toujours de l'un à l'autre, et tout fut conduit
comme par un seul. On ne sauroit ajouter au respect, à
l'amitié, aux soins, à l'attachement qu'ils eurent toujours
pour leur père, et à la confiance qu'ils eurent pour leur
mère, qui trouvèrent enfin leur bonheur par eux 1 . L'aîné,
fort sobre ; le cadet aimoit à souper et à boire le petit coup,
mais sans excès et sans préjudice aux occupations sérieuses
auxquelles il avoit toujours l'esprit bandé.
Mme de Lévis, et par sa plus intime famille et person-
nellement notre amie intime 2 , les initia peu à peu avec
Mme de Saint-Simon et avec moi ; le duc de Gharost y
contribua aussi. Ils nous cultivèrent fort; j'y trouvai beau-
coup de ce qu'on ne trouvoit plus, et ils devinrent enfin
nos amis. Ils me furent souvent utiles à m'apprendre bien
des choses, et j'eus souvent le plaisir de leur rendre des
services. Nous étions sur ce piod-là dans le temps duquel
j'écris, et l'amitié entre nous s'est toujours depuis conser-
vée la même. Belle-Isle avoit fait en Flandres connoissance
avec le Blanc, qui se tourna en la plus intime amitié et
confiance. Le Blanc l'introduisit auprès de l'abbé Dubois,
chez lequel il fut bientôt en privance et en apparence de
4. La mère mourut en 4729, et le père en 4738 seulement.
2. Voir ci-dessus p. 72, note 5.
Union
des deux frères
Belle-Isle ;
leur conduite
domestique,
leur liaison
avec moi.
L'aîné
commence
à pointer et fait
avec le Roi
l'échange
de Belle-Isle.
78 MÉMOIRES [1718]
confiance. Tl fut bien aussi avec le Garde des sceaux, et
peu à peu avec beaucoup d'autres; Monsieur le Duc le
prit en grande amitié ; tellement que Belle-Isle profita de
cette situation pour réveil 1er les anciens projets de l'échange
de Belle-Isle 1 . Avant de rien proposer là-dessus, il s'étoit
assuré de Law par l'abbé Dubois et le Blanc, et du Garde
des sceaux par les mêmes. Il pouvoit compter sur
Monsieur le Duc et sur le comte de Toulouse, qui fut tou-
jours de ses amis déclarés. Il se saisit de Fagon, qui avoit
une autorité dans les finances qui alla toujours en crois-
sant, et qui toute sa vie lui fut totalement dévoué ; il
s'assura encore de plusieurs autres. Il pointoit dès lors
assez pour attirer les yeux, et il se trouva gens du plus
haut parage qui trouvèrent qu'il croissoit trop vite, qui
voulurent l'arrêter de bonne heure, et que ses hommages
ne purent émousser. Je ne sais par où la vieille cour l'avoit
pris en grippe de si bonne heure, et si loin de pouvoir
même espérer d'offusquer. Les maréchaux de Villeroy,
Villars et Huxelles furent les principaux à le traverser,
quoique la maréchale de Villars émoussât quelquefois son
mari sur cet éloignement sans cause 2 . Néanmoins l'échange
parut utile au Roi, et Belle-Isle fit si bien qu'il se le ren-
dit prodigieusement avantageux. Il eut le comté de Gisors,
Vernon, et tous les domaines du Roi qui en dépendent 3 ,
en sorte qu'il eut pour le moins autant de terres que
M. de Bouillon en avoit par les comtés d'Évreux et de
1. Pierre d'Échérac a consacré à cet échange le chapitre vi de son
livre La Jeunesse du maréchal de Belle-Isle (4908), p. 95-147; on y
trouvera les renseignements les plus précis sur l'opération.
2. On a vu la liaison galante qui avait existé entre la maréchale et le
comte de Toulouse, « ami déclaré » de Belle-Isle.
3. Le plus important de ces domaines était celui des Andelys, évalué
par la Chambre des comptes à deux cent soixante-huit mille livres ; on
y joignait, dans la même province, la châtellenie de Longueville, éva-
luée près de cent mille livres, qui était un démembrement de l'ancien
duché du même nom revenu à la couronne par le décès du dernier duc :
voyez le livre de M. d'Échérac, p. 203 et 205.
[4718] DE SAINT-SIMON. 79
Beaumont \ mais avec un revenu beaucoup moindre, parce
que les forêts d'Évreux, etc. 2 , avoient été données à
M. de Bouillon, et que Belle-Isle n'eut pas celles de ce qui
lui fut cédé 3 ; ce fut pour quelque sorte de compensation
qu'on lui donna beaucoup de domaines en Languedoc et
de grand revenu 4 .
Cet échange ne se conclut pas tout d'une voix des
commissaires chargés de le régler. Les difficultés que
quelques[-uns] firent arrêtèrent; le monde cria qu'on lui
donnoit de vrais États pour une île comme déserte et inu-
tile au Roi, qui y avoit un gouverneur, un état-major et
une garnison. Il ne fallut pas peu de temps, de patience
et d'adresse pour vaincre ces difficultés 5 . Une autre s'éleva
encore par les mouvements que se donnèrent un grand
nombre de gens distingués de la noblesse et de la robe
qui relevoient du Roi, et qui se trouvèrent très offensés
d'avoir à relever désormais de Belle-Isle 6 , qui exerceroit
sur eux tous les droits du Roi, et avec une rigueur en
1. Beaumont-le-Roger, sur la Risle, département actuel de l'Eure,
chef-lieu d'un ancien comté qui avait appartenu aux rois de Navarre
de la maison capétienne d'Évreux.
2. Le mot forêts est écrit forest, au singulier par inadvertance. Outre
la forêt d'Évreux, MM. de Bouillon avaient eu celles de Beaumont et
de Breteuil-sur-Iton, qui sont joignantes à la première.
3. Notamment la grande forêt de Lyons, où il n'eut que le bois
séparé appelé le Buisson bleu.
4. En Languedoc, M. de Belle-Isle reçut le domaine d'Auvillars,
près Montauban, rapportant neuf mille livres, le droit de pesade du
diocèse d'Albi (13000 1.) et le droit de leude à Carcassonne (5600 1.).
Le domaine de Beaucaire lui avait d'abord été attribué, et des arrêts
du conseil d'État rendus en conséquence en mai 1749 (Archives natio-
nales, ADf754, n os 29 et 37); mais, devant la résistance des popula-
tions, on lui donna à la place la terre de Savigny, dans le Maine, celle
de Lyons, en Normandie, et divers petits domaines en Languedoc
(Echérac, p. 106 et 205). Il recevait encore la belle terre de Montoire,
au Maine, avec les bois en dépendants.
5. Toutes ces difficultés sont racontées par P. d'Échérac.
6. Cette hostilité se manifesta surtout en Normandie (Échérac,
p. 109).
80 MÉMOIRES [1718]
usage entre particuliers en tout genre utile, de chasse et
honorifique, qui sont'peu perceptibles avec le Roi. Ces
nouveaux cris arrêtèrent encore ; on trouvoit Belle-Isle
bien léger pour être seigneur d'un domaine aussi étendu,
aussi brillant, aussi noble, et pour l'exercer en plein sur
tant et de tels vassaux. Le détroit 1 fut encore long et
difficile à passer. Mais l'adresse des Belle-Isle en vint
encore à bout sans le plus léger retranchement ni modi-
fication 2 .
La chose passée vint au conseil de régence. Les maré-
chaux, soutenus du duc de Noailles et de Canillac, s'éle-
vèrent ; le prince de Gonti les appuya. Quoique les con-
tradicteurs fissent le moindre nombre, leur poids arrêta
M. le duc d'Orléans: il dit qu'il falloit remettre la décision
à une autrefois 3 . Belle-Isle, en homme avisé, ne voulut pas
presser l'affaire, pour laisser refroidir les esprits; mais six
semaines après, en entrant au conseil de régence, et aupa-
ravant averti par Belle-Isle, Monsieur le Duc me donna le
mot, et je le donnai tout bas au comte de Toulouse pendant
le Conseil. On n'y dit pas un mot de l'affaire. Gomme il
se levoit, Monsieur le Duc dit à M. le duc d'Orléans, déjà
debout, s'il ne vouloit pas finir l'échange de Belle-Isle, et,
me regardant, ajouta : « Les commissaires en sont d'avis,
presque tout le monde en a été d'avis ici. » Je répondis
que ce n'étoit pas la peine de se rasseoir, puisque la chose
avoit passé ici déjà à la pluralité. Le comte de Toulouse
ajouta : « Mais cela est vrai. » Monsieur le Duc reprit,
1. Au sens de passage difficile, comme dans le tome XXI, p. 139.
2. Il fut question de l'échange dès le mois de septembre (Dangean,
p. 386) et un arrêt du Conseil du 27 en décida le principe (Archives
nationales, E 2000) ; il fut confirmé par des lettres patentes du 18 octobre,
le contrat ayant été signé chez M. d'Argenson le 2 du même mois.
L'arrêt du Conseil du 27 septembre fut imprimé ; on en trouvera un
exemplaire dans le registre U362.
3. Les procès-verbaux du conseil de régence, qui deviennent de plus
en plus sommaires et insignifiants depuis la suppression des conseils
particuliers, ne contiennent aucune mention de l'échange de Belle-Isle.
[1748] DE SAINT-SIMON. 81
en regardant en riant 1 M. le duc d'Orléans : « Monsieur,
vous voulez aller à l'Opéra, et moi aussi. Il est plus de
cinq heures; prononcez donc, et allons-nous-en. » Tout
cela se fit debout, à la surprise de tout le monde, sans que
les contradicteurs dans l'autre conseil eussent le temps de
reprendre leurs esprits, ou osassent se prendre de bec 2 avec
Monsieur le Duc et le comte de Toulouse, et croyant peut-
être que cela se faisoit de concert avec M. le duc d'Orléans,
qui n'en savoit pas un mot, et qui dans sa surprise se laissa
entraîner : « Oui, dit-il, il me semble que cela a passé ; »
regarda le Conseil tout autour, qui ne souffla pas, puis
ordonna à la Vrillière d'écrire sur le registre du Conseil
que cela passoit, et de faire expédier l'échange, et s'en alla 3 .
Monsieur le Duc et moi en rîmes en sortant du Conseil ;
j'en avois déjà ri avec le comte de Toulouse. Un jugement
si leste ne plut à personne du Conseil, moins encore aux
contradicteurs, qui grommelèrent, et dirent que c'étoit une
moquerie. Belle-Isle fut aussi bien servi dans la promp-
titude de l'expédition. Il s'étoit fait des amis au Parlement,
qui ne laissa pas de se rendre difficile à l'enregistrement
pur et simple; mais il le fit sans trop de délais 4 . La
Chambre des comptes fut plus épineuse et plus longue ;
mais Belle-Isle à la fin en vint à bout 5 . Toutefois, il
1. Les mots en riant sont en interligne.
2. Locution déjà rencontrée dans le tome XXIII, p. 42.
3. Les mots et s'en alla ont été ajoutés en interligne.
4. Le Parlement enregistra le 9 janvier 1719 les lettres patentes
d'octobre 1718 ratifiant le contrat notarié du 2, qui fut également inséré
dans les registres (Archives nationales, X 1A 8721, fol. 98 v° à 182).
L'arrêt d'enregistrement (X 1A 8436, fol. 91-96) fit une observation sur
l'importance de la clause qui attribuait à M. de Belle-Isle la nomina-
tion aux offices dans les juridictions royales existant dans les terres
échangées. Voyez aussi le registre U362. Dangeau mentionna l'enregis-
trement au 30 décembre (p. 446) ; mais c'est une erreur, et M. d'Échérac,
qui n'a pas recouru au registre original, s'y est laissé prendre.
5. M. d'Echérac a raconté (p. 102 et suivantes) les opérations aux-
quelles donna lieu l'évaluation, tant de Belle-Isle que des domaines et
droits donnés en contre-échange, opérations dont la Chambre des
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXYI 11
82
MEMOIRES
[4719]
Raison
de
s'être étendu
sur
les deux frères
Belle-Isle.
étoit bien loin d'être au bout de ses peines, malgré cette
consommation 1 .
C'est s'être bien étendu sur deux particuliers alors si
peu 2 considérables; mais ils le devinrent tellement dans
leur suite par leurs malheurs et les genres de périls qu'ils
coururent, par la manière dont ils en sortirent 3 , par les
effets prodigieux de la plus singulière fortune, et qui
devint enfin la plus haute en tous genres, dont ils ont été
les seuls artisans, que j'ai cru devoir bien faire connoître,
et de bonne heure, deux hommes si rares, qui, devenus
des personnages en France, même en Europe, ont été les
plus extraordinaires de leur siècle, de quelque côté qu'on
puisse les envisager 4 .
Année 4719. Le duc du Maine, outre l'aîné la Billarderie, lieutenant
on mte ^ es g arc j es j u cor p S) qui l'avoit arrêté, fut conduit et gardé
du Maine. à Doullens par Favancourt, maréchal des logis des mous-
quetaires gris et qui étoit sous-brigadier de mon temps dans
comptes chargea divers commissaires. Il n'y eut pas moins de cent
trente-neuf vacations du 9 février 4749 au 16 mars 4728. Les documents
de tout genre qui résultèrent de ces travaux de la Chambre sont con-
servés aujourd'hui aux Archives nationales sous les cotes P 1502-1507,
1867-1868 et 2077-2083.
1. L'affaire ne fut en effet terminée qu'en 1728, après bien des péri-
péties : domaines substitués à d'autres, droits concédés d'abord et
repris ensuite, compensations fournies, évaluations contradictoires,
requêtes d'opposants, etc. Néanmoins, dès le 10 mars 4720, les deux
parties décidèrent de prendre chacune possession provisoire des terres
échangées, ce qui permit au Régent d'inféoder Belle-Isle à la Compa-
gnie des Indes moyennant une redevance annuelle de cinquante mille
livres. Auparavant, un arrêt du conseil d'État du 21 avril 1719, avec
lettres patentes en conséquence du 16 mai, enregistrées au parlement
de Rouen le 8 juillet, ordonna l'exécution du contrat d'échange, et le
tout fut imprimé (Archives nationales, ADf 753).
2. Peu, oublié, a été remis en interligne.
3. Nous verrons sur la lin des Mémoires (tome XIX de 1873, p. 120),
les Belle-Isle compromis dans l'affaire du traitant la Jonchère et
envoyés à la Bastille.
4. Saint-Simon écrit en 1746, à l'apogée de la fortune du maréchal.
[4719] DE SAINT-SIMON. 83
la brigade où j'étois 1 ; il m'avoit toujours vu depuis de
temps en temps, et néanmoins il fut chargé de ce triste
emploi sans que je le susse, et sans même que j'eusse pensé
à personne pour cela. Je n'eus aussi aucun commerce avec
lui direct ni indirect pendant tout le temps qu'il le garda,
et il fut auprès de lui jusqu'à sa sortie 2 . Quoique gentil-
homme de Picardie 3 , il étoitfin et désinvolte 4 à merveilles,
et s'acquitta si bien de son emploi qu'il satisfit ceux qui
l'y avoient mis, et en même temps le duc du Maine, qui
a depuis particulièrement protégé sa famille. Au retour de
Favancourt, je fus curieux de l'entretenir à fond. Il me
conta que la mort étoit peinte sur le visage du duc du Maine
pendant tout le voyage depuis Sceaux jusqu'à Doullens ;
qu'il ne lui échappa ni plainte, ni discours, ni questions,
mais force soupirs. Il ne parla point du tout les premières
cinq ou six heures et fort peu le reste du voyage, et dans
ce peu presque toujours des choses qui s'offroient aux yeux
en passant. A chaque église devant quoi on passoit, il joi-
gnoit les mains, s'inclinoit profondément et faisoit force
signes de croix, et par-ci, par-là, marmottoit tout bas des
prières avec des signes de croix 5 . Jamais il ne nomma
personne, ni Mme la duchesse du Maine, ni ses enfants, ni
pas un de ses domestiques, ni qui que ce soit. A Doullens
il faisoit ou montroit faire de longues prières, se proster-
noit souvent, étoit petit 6 et dépendant de Favancourt comme
un très jeune écolier devant son maître, avoit trois valets
1. Tout cela a déjà été dit ci-dessus, p. 53.
2. M. du Maine ne quitta Doullens qu'au début de janvier 4720
(suite des Mémoires, tome XVI de 4873, p. 427).
3. Les Picards passaient pour assez soU et lourdauds : voyez la
Bibliographie des Mazarinades par G. Moreau, tome III, n° 3079.
4. Tome X, p. 482.
5. Ci-dessus, p. 53, Saint-Simon a parlé de « marmottages » de
prières. Il avait déjà noté dans le tome XXVI, p. 56, la piété très vive
du prince, qui écrivit des Méditations sur le sermon sur la montagne,
publiées en 4883 par l'abbé Mellier.
6. Nous retrouverons ce mot plus loin, p. 474.
84 MEMOIRES [1719]
avec lui avec qui il s'amusoit, quelques livres, point de
quoi écrire ; il en demanda fort rarement, et donnoit à
lire et à cacheter à Favancourt ce qu'il avoit écrit 1 . Au
moindre bruit, au plus léger mouvement extraordinaire,
il pâlissoit et se croyoit mort. Il sentoit bien ce qu'il avoit
mérité, et jugeoit par lui-même de ce qu'il avoit lieu de
craindre d'un prince qu'il avoit pourtant dû avoir reconnu
plus d'une fois être si prodigieusement différent de lui.
Pendant le voyage et à Doullens il mangea toujours seul 2 .
Conduite Mme la duchesse du Maine, conduite par le cadet la
MmeduMaine BiU aroler,e3 j aussi lieutenant des gardes du corps, trouva
en lui de la complaisance *. Elle en abusa et M. le duc
d'Orléans le souffrit avec cette débonnaireté si accoutumée.
On eût dit, pendant la route, que c'étoit une fille de France
qu'une haine sans cause et sans droit traitoit avec la der-
nière indignité. L'héroïne de roman, farcie des pièces de
théâtre qu'elle jouoit elle-même à Sceaux depuis plus de
vingt ans, ne parloit que leur langage, où les plus fortes
épithètes ne suffisoient pas à son gré à la prétendue jus-
tice de ses plaintes. Elles redoublèrent en éclats les plus
violents quand, à la troisième journée, elle apprit enfin
qu'on la conduisoit à Dijon 5 . Ses projets connus et ren-
versés, l'insolence qu'elle disoit éprouver d'être arrêtée,
tous les insupportables accompagnements de sa captivité
dont elle n'avoit cessé de se plaindre en furie, ne furent
4. Dans l'Appendice de notre prochain volume, lorsque le prince
sera remis en liberté, nous donnerons le texte de quelques lettres
qu'il écrivit pendant sa prison.
2. Cette dernière phrase a été ajoutée après coup à la fin du para-
graphe.
3. Ici il distingue les deux La Billarderie, puisqu'il a mentionné
l'aîné à la page précédente.
4. Mémoires de Mme de Staal, tome II, p. 6.
5. Mme de Staal raconte (Mémoires, tome II, p. 5) que, quand elle
apprit qu'on la conduisait dans le gouvernement de Monsieur le Duc,
elle s'écria comme Io :
Aux fureurs de Junon Jupiter m'abandonne.
[1719J DE SAINT-SIMON. 85
rien en comparaison de se voir mener dans la forteresse
de la capitale du gouvernement de Monsieur le Duc, où il
étoit parfaitement le maître. Elle vomit contre lui tout ce
que la rage soutenue d'esprit peut imaginer de plus inju-
rieux ; elle oublia qu'elle étoit sœur de Monsieur son père ;
elle n'épargna pas leur origine commune et triompha de
bien-dire sur l'enfant de treize mois 1 . Elle fit la malade,
changea de voiture, s'arrêta à Auxerre et partout où elle
put 2 , dans l'espérance que Madame la Princesse pourroit Madame
obtenir un changement de lieu, peut-être dans celle de obtient
faire peur de ses transports. En effet, Madame sa mère quelques
importuna tant M. le duc d'Orléans \ qu'on lui envoya trois adou à ci ^ ents
femmes de chambre et que Mme de Chambonas 4 , sa dame du Maine,
d'honneur, obtint la permission de s'aller enfermer avec ®* à Mme
elle, puis son médecin et une autre fille à elle 5 ; mais ce sa dame
fut dans le château de Dijon, sur lequel tout changement d'honneur,
fut refusé 6 . Ces égards étoient du bien perdu. M. le duc en f erme ravec
d'Orléans ne pouvoit l'ignorer ; mais telle étoit sa déplo- elle, puis
rable foiblesse. son médecin*.
1. Allusion au procès du comte de Soissons contre la princesse
de Condé, dont il a déjà été parlé ci-dessus, p. 25 ; le comte préten-
dait que le jeune prince de Condé, né posthume, ne pouvait être légi-
time, puisque son père et sa mère ne s'étaient pas trouvés ensemble
depuis le treizième mois avant sa naissance.
2. Voyez ci-dessus, p. 56, note 3, e' le général de Piépape, La
Duchesse du Maine, p. 496-198.
3. Dès le 2 janvier, Madame la Princesse était venue trouver le Régent
pour lui demander de permettre à Mme de Chambonas d'aller rejoindre
Mme du Maine ; la dame d'honneur avait sollicité elle-même cette faveur.
Madame la Princesse retourna encore vers le Régent le 4 (Dangeau,
p. 447, 449 et 454). Le 9, on envoya à Dijon Mlle Desforges, une de
ses femmes de chambre, avec une autre femme de service (ibidem,
p. 457).
4. Marie-Charlotte de Fontanges d'Auberoque : tome X, p. 99.
5. Ce qui précède, depuis puis, a été ajouté en interligne, en même
temps qu'a été faite l'addition à la manchette.
6. Voyez l'ouvrage du général de Piépape, p. 203 et suivantes.
* Les trois derniers mots de la manchette ont été ajoutés après coup
Commotion
de
la découverte
de la
conspiration *.
B6 MÉMOIRES [1719]
Plusieurs gens, mais de peu, furent successivement
arrêtés et mis à la Bastille et à Vincennes l . La commotion
de la prison de M. et de Mme du Maine fut grande ; elle
allongea bien des visages de gens que le lit de justice des
Tuileries avoit déjà bien abattus. Le premier président
et d'Effiat, qui de concert avoient ourdi tant de trames et
tenu si longtemps le Régent dans leurs filets ; le maré-
chal de Villeroy, qui en lui parlant se figuroit toujours de
parler à M. le duc de Chartres du temps de feu Mon-
sieur 2 , et qui se persuadoit être le duc de Beaufort de
cette régence 3 ; le maréchal de Villars, qui piaffoit 4 en
conquérant ; le maréchal d'Huxelles, tout important dans
son lourd silence, tout du Maine, tout premier président,
et qui, lié aux autres par ces mêmes liens, se persuadoit
être le Mentor de la cabale et en sûreté avec ces person-
nages ; ïallard, qui avec tout son esprit ne fut jamais que
le frère au c
des Rohans ;
hapeau 5 du maréchal de Villeroy et le valet
Mme de Ventadour, transie pour son vieil
1. Dangeau écrit le 2 janvier (p. 449) : « On a mis dans le donjon
de Vincennes trois hommes qu'on a amenés par la diligence de Lyon. »
L'un des trois devait être ce Schlieben, dont parle Madame (Correspon-
dance, recueil Brunet, tome II, p. 42 et 47 ; voyez ci-dessus, p. 39).
Outre Malezieu, que Saint-Simon n'a pas nommé, on arrêta encore le
frère du chef d'escadre la Pailleterie (Dangeau, p. 450) et divers
autres comparses (Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 190).
2. Voyez tome XXVI, p. 345-346.
3. Déjà dit plusieurs fois, notamment tome XXX, p. 87.
4. Tomes V, p. 362, XXIX, p. 382, et XXXV, p. 275.
5. « Dans certains ordres, comme les religieux Pénitents du tiers-
ordre de Saint-François, on nomme les frères convers frères servants
ou frères au chapeau » (Dictionnaire de Trévoux), sans doute parce
qu'ils se couvraient la tête d'un chapeau pour sortir, tandis que les
profès étaient toujours tête nue ou ne mettaient que le capuchon de
leur robe. A plusieurs reprises (tomes XI, p. 54, XII, p. 140, XVIII,
p. 14, XXIII, p. 314, et XXXII, p. 77), Saint-Simon a noté la dépen-
dance et la servilité du maréchal de Tallard à l'égard du maréchal
de Villeroy, son cousin germain. C'est à cela qu'il fait allusion.
* A laîfin de la manchette il a biffé M 1 d, comme s'il avait eu l'inten-
tion de la continuer.
[1749]
DE SAINT-SIMON.
87
galant 1 , et bien d'autres en sous-ordre, pas un n'osoitdire
un seul mot 2 . Ils évitoient de se rencontrer; leur frayeur
peinte sur leurs mornes visages les déceloit. Ils ne sor-
toient de chez eux que par nécessité. L'importunité qu'ils
recevoient de ce qui alloit les voir 3 se montroit malgré
eux. La morgue étoit déposée ; ils étoient devenus polis,
caressants ; ils mangeoient dans la main 4 , et, par ce chan-
gement subit et l'embarras qui le perçoit, ils se trahis-
soient eux-mêmes.
Je ne puis dire de quelle livrée fut le duc de Noailles 5 ;
mais il se soutint mieux que les autres, quoique avec un
embarras marqué, malgré son masque ordinaire ; il s'aida
fort à propos de son enfermerie 6 , à laquelle tout le monde
étoit accoutumé \ S'il étoit ou n'étoit pas de l'intrigue,
je n'ai pu le démêler ; mais ce qui fut visible, c'est qu'il
fut fort fâché de la découverte. La perte des finances, le
triomphe de Law n'avoient pu être compensés par toutes
les grâces dont le Régent l'accabla. Il fut outré de plus de
n'avoir été de rien sur le lit de justice, ni sur l'arrêt de
M. et de Mme du Maine, et je crois qu'il auroit voulu jouir
de l'embarras du Régent par quelque succès de la con-
spiration. D'un autre côté, il étoit trop connu et trop mé-
1. Le maréchal de Villeroy : tomes IX, p. 32, XI, p. 100, etc.
2. D'autres aussi craignirent d'être compromis, notamment le duc
de Roquelaure, qui commandait en Languedoc et qui crut devoir se
disculper; le Régent le rassura par une lettre du 17 février (Archives
nationales, KK 1325), dont on trouvera le texte dans l'appendice I de
notre prochain volume, sous le n° 3.
3. Les mots les voir sont en interligne, au-dessus de chez eux,
biffé.
4. Locution déjà rencontrée dans les tomes XVI, p. 92, et XXIII,
p. 285.
5. Comparez cette expression avec celle du tome XXI, p. 31 : « Ils
montroient de quelle boutique ils étoient balayeurs. »
6. Tome XXI, p. 94.
7. M. de Noailles avait fermé sa porte pendant quelques jours
lorsqu'il avait dû quitter les finances (tome XXXIII, p. 41); mais
notre auteur n'a pas dit depuis qu'il se tînt à l'écart.
Conduite
du duc
de Noailles.
88
MÉMOIRES
[1719]
Netteté
de discours
et de procédé
du comte
de Toulouse.
Faux-sauniers
soumis
d'eux-mêmes.
prisé des principaux personnages pour que je me puisse
persuader qu'ils lui eussent fait part de leurs secrets.
Le comte de Toulouse 1 , toujours le même, vint, aussitôt
l'arrêt du duc et de la duchesse du Maine, trouver M. le
duc d'Orléans. Il lui dit nettement qu'il regardoit le Roi,
le Régent et l'État comme une seule et même chose ; qu'il
l'assuroit sans crainte et sans détour qu'on ne le trouve-
roit jamais en rien de contraire au service et à la fidélité
qu'il leur devoit, ni en cabale ni intrigue ; qu'il étoit bien
fâché de ce qui arrivoit à son frère, mais duquel il ajouta
tout 2 de suite qu'il ne répondoit pas. Le Régent me le
redit le jour même, et me parut, avec raison, charmé de
cette droiture et de cette franchise. J'ai touché plus haut
cette conversation.
Ce coup frappé sur M. et Mme du Maine acheva d'épar-
piller cette prétendue noblesse dont ils s'étoient joués et
servis avec tant d'art, de succès et de profondeur ; le gros
ouvrit enfin les yeux sans que personne en prît la peine ;
le petit nombre des confidents, et qui servoient à mener
et aveugler les autres, tombèrent dans la consternation
et l'effroi. De ce moment, les faux sauniers, qui s'étoient
peu à peu mis en troupes, et qui avoient souvent battu
celles qu'on leur avoit opposées, mirent partout armes
bas, et demandèrent et obtinrent pardon 3 . Cette prompti-
tude mit tout à fait au clair qui les employoit et ce qu'on
en prétendoit faire. Je l'avois inutilement dit, il y avoit
longtemps, à M. le duc d'Orléans, qui de lui-même
m'avoua alors que j'avois eu raison ; mais malheureuse-
ment je l'avois trop souvent et trop inutilement avec lui.
Pendant toute cette commotion, l'affaire du traité contre
1. Saint-Simon va répéter ce qu'il a déjà dit ci-dessus, p. 60, au
sujet du comte de Toulouse. S'apercevant de cette redite, il ajoutera à
la fin du paragraphe : « J'ai touché plus haut cette conversation. »
2. Avant tout, il a biffé sans détour et.
3. Voyez le tome XXXV, p. 317-318. Leur soumission se produisit
en effet dans le courant de janvier 1719 : Dangeau, p. 450.
[1749] DE SAINT-SIMON. 89
l'Espagne étoit publique. Stair, Kônigsegg et l'abbé Du-
bois avoient pris soin de* la répandre dès que la résolu-
tion en fut prise, afin qu'il n'y eût plus à en revenir, de
forcer le Régent à une prompte déclaration de guerre, et
à agir aussitôt après en conséquence. Dubois, qui se ser-
voit toujours de la plume de Fontenelle 1 , si connu par
son esprit, la pureté de son langage et ses ouvrages aca-
démiques, le chargea de la composition du Manifeste qui
devoit précéder immédiatement la déclaration de guerre.
Avant que le montrer au conseil de régence, M. le duc
d'Orléans 2 assembla dans son cabinet Monsieur le Duc, le
Garde des sceaux, l'abbé Dubois, le Blanc et moi, pour
l'examiner. Je fus surpris de l'ordre qu'il m'en donna
après tout ce que je lui avois si fortement représenté
contre cette guerre. Monsieur le Duc, si étroitement lié
avec le Régent depuis le lit [de] justice, étoit là pour la
forme, et Argenson et le Blanc 3 comme les deux acolytes
de l'abbé Dubois. Je ne compris donc point ce qui m'y
faisoit admettre en cinquième, à moins que Dubois n'eût
4. Bernard le Bouyer de Fontenelle (Dictionnaire critique de Jal,
col. 588-589), né à Rouen le 44 février 4657, était fils d'une sœur des
deux Corneille. De très bonne heure (il fit ses débuts dans le Mercure
de mai 4677, alors qu'il avait tout juste vingt ans), il s'adonna à la lit-
térature et publia, sans beaucoup de succès, des poésies, des tragédies,
des livrets d'opéra ; en même temps, il étudiait les sciences, l'astronomie
particulièrement, et composait divers ouvrages, plus de vulgarisation
que de science pure, qui le firent admettre à l'Académie des sciences;
il devint en 4699 secrétaire perpétuel de cette compagnie, et occupa
cette place pendant quarante-deux ans. Elu à l'Académie française le
ù 2 avril 4694, à la place de Villayer, il célébra en 4744 le cinquante-
naire de son admission ; il ne mourut que le 9 janvier 4757, à cent ans
moins un mois, et fut inhumé le 40 à Saint-Roch (Bibliothèque natio-
nale, ms. Nouv. acq. franc. 3647, n° 3433). Sur ses qualités d'écrivain,
on peut voir l'ouvrage d'Ernest Maindron, V Ancienne académie des
sciences (4895), qui a confirmé les éloges qu'on a toujours faits de son
style et de son talent.
2. Ces cinq mots sont en interligne, au-dessus àHl, biffé.
3. Saint-Simon avait d'abord écrit ici Dubois ; il a biffé ce nom pour
mettre le Blanc en interligne.
Adresse
de
l'abbé Dubois.
Il fait faire
par Fontenelle
le Manifeste
contre
l'Espagne ;
il est examiné
dans un conseil
secret au
Palais-Royal,
passé après
en celui
de régence,
et
suivi aussitôt
de la
publication
de la
Quadruple
alliance
imprimée
et de
la déclaration
de guerre
contre
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI
13
90 MÉMOIRES [1749]
l'Espagne. voulu orner son triomphe d'un captif qu'il n'osoit et ne
Le tout -jl ... i * a- vi i'. -i.
très mal reçu pouvon mépriser, et montrer a son maître qu il n etoit
du public. point blessé contre ceux qui n'étoient pas de son avis, ou
que le Régent, honteux avec moi, m'eût voulu faire cette
petite civilité, et peut-être s'appuyer de moi pour adoucir
des termes trop forts du Manifeste.
Le Blanc fit posément la lecture de la pièce. On voulut
l'interrompre pour y faire quelque changement. Je pro-
posai qu'on l'entendît tout de suite pour en prendre le
total et le sens, faire chacun à part soi ses remarques, et
à la seconde lecture interrompre et dire ce qu'on juge-
roit à propos : cela fut exécuté de la sorte \ Cette pièce fut
ce qu'elle devoit être, c'est-à-dire masquée, fardée, mais
pitoyable jusqu'à montrer la corde, parce que nul art ne
pouvoit couvrir le fonds ni produire au public rien de
plausible 2 ; du reste, écrite aussi bien qu'il étoit possible,
parce que Fontenelle ne pouvoit mal écrire. On raisonna
assez ; on conclut peu ; on y fit peu de changements. Ce
beau Manifeste fut porté deux jours après au conseil de
4. C'est dans l'après-midi du 25 décembre que fut tenu ce petit con-
seil ; Dangeau, qui le mentionne (p. 442-443), nomme comme présents
Monsieur le Duc, les ducs de Saint-Simon et d'Antin, le Garde des
sceaux, Torcy et l'abbé Dubois, ce qui n'est pas tout à fait conforme à
ce que dit notre auteur. Dangeau ajoute : « Quand ce conseil fut fini,
le Régent retint chez lui Monsieur le Duc et M. le duc de Saint-Simon. »
11 est remarquable qu'il ne soit rien dit ici de cette circonstance. Dès
le lendemain, notre duc écrivit à l'abbé Dubois (Affaires étrangères,
vol. Espagne 286, fol. 447), pour lui demander de mentionner dans le
Manifeste la mission infructueuse de Louville en 4747, comme devait
l'être celle de Nancré. « Je vous demande cela, ajoute-t-il, comme une
marque d'amitié de vous à moi ; car ces pièces passent à la postérité. »
L'addition demandée fut faite. Dangeau note encore un autre conseil
avec Monsieur le Duc, Saint-Simon, Dubois et le Blanc le 28 décembre
(p. 443); notre auteur a sans doute confondu les deux.
2. Il est curieux de rapprocher cette appréciation défavorable, écrite
en 4746, de la dernière phrase de la lettre de 4748 citée dans la note
précédente : « Je suis charmé du Manifeste, de l'ordre, de l'historique,
de la justesse, d'où résulte l'évidence. » A laquelle des deux époques
notre auteur était-il sincère ?
[1719] DE SAINT-SIMON. 91
régence ; il y passa tout d'une voix, comme tout ce que le
Régent y présentoit *. Le public ne fut pas si docile 2 . Il le
fut encore moins à la déclaration de la guerre, qui suivit
de près le Manifeste contre l'Espagne 3 . Gela ne servit qu'à
montrer quelle étoit la disposition de la nation ; mais,
comme rien n'étoit organisé, et que ceux qui auroient
voulu brouiller se trouvoient étourdis et effrayés du lit
de justice des Tuileries et du coup de tonnerre tombé tôt
après sur le duc et la duchesse du Maine et sur l'ambas-
sadeur d'Espagne, tout se borna à une fermentation qui ne
put faire peur au gouvernement. Le traité de la Quadruple
alliance fut imprimé bientôt après, qui ne trouva point
d'approbateurs 4 . L'Angleterre déclara en même temps
1. Dangeau écrit le 3 janvier dans son Journal, p. 450 : « Il y eut
l'après-dînée un conseil de régence extraordinaire où on lut un mani-
feste qu'on va faire imprimer pour faire connoître les raisons qui portent
à déclarer la guerre au roi d'Espagne. » Cette pièce fut imprimée en
une plaquette in-4° de vingt-deux pages ; il en existe de nombreux
exemplaires, notamment à la Bibliothèque nationale, Lb 38 140, et aux
Archives nationales, carton K1332, n° 28; la Gazette de Rotterdam
reproduisit le manifeste en entier dans ses numéros 6 à 9 de 1719 ; une
traduction en espagnol s'en trouve aux Affaires étrangères, vol. Espagne
286 ; voyez le Mercure de janvier, p. 78 et suivantes.
2. Il semble que ce document fit peu de bruit : si Dangeau en men-
tionne l'apparition (p. 456), Buvat ni Barbier n'en parlent pas, non
plus que les correspondants de la marquise de Balleroy. Madame dit
seulement le 17 janvier (Correspondance, recueil Brunet, tome II,
p. 53): « Le Manifeste n'est pas mal écrit; notre petit prestolet
(Dubois) n'écrit pas mal quand il veut; il a composé ce document, et
mon fils l'a corrigé. »
3. Ordonnance du 9 janvier, publiée le même jour et imprimée :
Dangeau, p. 456 ; Journal de Barbier, p. 29 ; Gazette, p. 24 ; Archives
nationales, registre U362. Un projet de cette déclaration écrit par
Dubois est aux Affaires étrangères, vol. Espagne 275. Dans le volume
286 du même fonds, fol. 235, il y a une lettre du maréchal de Villeroy
au Régent, du 8 janvier, pour l'engager à faire la guerre à l'Espagne,
afin d'arriver à une paix avantageuse, mais sans aigreur.
4. Dangeau, p. 456, en mentionnant cette publication, fait remar-
quer que le traité n'existait encore qu'entre l'Empereur, l'Angleterre
et la France.
92
MEMOIRES
[1719]
Pièces
répandues
contre
le Régent sous
le faux nom
du
roi d'Espagne,
très
faiblement
tancées
par
le Parlement.
la guerre à l'Espagne 1 , et la Hollande ne tarda pas à accé-
der à la Quadruple alliance 2 , c'est-à-dire de la France,
l'Empereur, l'Angleterre et la Hollande. Il ne laissa pas
de paroître une lettre du roi d'Espagne, fabriquée à Paris,
très offensante pour M. le duc d'Orléans, et qui tout aus-
sitôt se trouva fort répandue à Paris et dans les provinces,
tandis que le roi l'Espagne ignoroit ce que c'étoit, ainsi
que toute l'Espagne 3 . Elle fut incontinent après suivie
d'une autre pièce, faite dans quelque grenier de Paris,
pour essayer d'exciter des troubles à l'occasion de la guerre
contre l'Espagne, de l'indisposition générale contre l'admi-
nistration des finances, et des partis pour et contre la Cons-
titution, où les mœurs et la conduite du Régent n'étoient
pas épargnées 4 . Elle portoit le faux nom de « Déclaration
du roi Catholique du 25 décembre 1718 5 ». Le Parlement,
1. « Le 28 [décembre 1718], la publication de la déclaration de
guerre contre l'Espagne se[fit avec un grand appareil devant le palais
de Saint-James, à Charing-Cross, à la Barre du Temple et dans la
Bourse. Les hérauts, revêtus de leurs cottes d'armes, et plusieurs
officiers étoient accompagnés de la première compagnie des gardes du
corps La déclaration contient 'toutes les raisons que le roi a de
déclarer la guerre à l'Espagne Les deux chambres reçurent des
messages pour leur donner part de cette déclaration, et elles en ont
remercié le roi par des adresses... » (Gazette de 1719, p. 1 0-4 4 3 cor-
respondance de Londres).
2. C'est une erreur; nous avons dit dans le tome XXXIV, p. 268,
note 2, que ce fut seulement le 15 décembre 1719 que les Provinces-
Unies signèrent le traité; voyez Bangeau, tome XVIII, p. 189.
3. Saint-Simon prend cela dans le Journal de Bangeau, qui disait
le 8 janvier (p. 45H) : « Il paroît une lettre du roi d'Espagne, impri-
mée, qui est, à ce qu'on dit, très offensante pour M. le Régent. Il y a
bien des gens qui prétendent que cette lettre n'a pas été faite en Espagne
et qu'elle a été faite ici. M. le duc d'Orléans n'est pas nommé dans la
lettre; mais il est désigné. » Nous ne connaissons pas cette pièce, qui
n'est indiquée dans aucun recueil bibliographique ; Dangeau n'a-t-il
pas fait confusion avec la suivante ou avec une des quatre pièces dont
il va être parlé plus loin, p. 111 et suivantes, et qui en effet firent
leur apparition au début de janvier.
4. Le manuscrit porte épargnés, au masculin pluriel.
5. Cette « Déclaration » est devenue rare par suite de sa suppression
[1719]
DE SAINT-SIMON.
93
qui se souvenoit amèrement du dernier lit de justice, et
qui en même temps en trembloit encore, n'osa demeurer
dans le silence sur ce second libelle, comme il avoit fait
sur le premier, mais aussi se contenta-t-il de supprimer
comme séditieux et faux une pièce qui méritoit les plus
grandes rigueurs de la justice 1 . M. le duc d'Orléans mé-
prisa également la pièce et le jugement du Parlement ;
aussi ne fit-elle aucune fortune.
Il y eut un grand incendie à Lunéville. Le duc de Lor-
raine y avoit bâti un beau et grand château qu'il avoit
bien meublé et fort orné 2 . Presque tout le château et tous
les meubles furent brûlés 3 .
Incendie
du château
de Lunéville.
par le Parlement; il en existe un exemplaire à la Bibliothèque natio-
nale mentionné dans le Catalogue des imprimés (in-4°), tome II, p. 332,
et un autre au Dépôt des affaires étrangères, vol. Espagne 275.
1. L'arrêt est du 16 janvier et fut imprimé: Archives nationales,
X 1A 8436, fol. 110, et U362; voyez la Gazette, p. 36, et Dangeau,
p. 461-462. Dans le procès-verbal du conseil de régence du 9 janvier
(Bibliothèque nationale, ms. Franc. 23670, fol. 148 v°), la Vrillière
écrivit : « M. l'abbé Dubois... a lu un libelle ayant pour titre : Décla-
ration faite par le roi Catholique le 25 décembre 1718, laquelle a été
envoyée à plusieurs personnes dans des paquets cachetés, et, ayant été
mis en délibération ce que l'on feroit en cette occasion, il a été décidé
qu'on se contenteroit d'en défendre la lecture et la publication, à titre
de libelle, par une simple ordonnance dont l'exécution seroit renvoyée
aux intendants et officiers de police. » On décida ensuite de faire agir
le Parlement; d'autres cours de provinces imitèrent celui de Paris.
2. Le duc de Lorraine avait beaucoup augmenté et orné ce château
depuis que, en 1702, il avait quitté Nancy pour venir s'installer à
Lunéville (notre tome X, p. 383). A. Joly a écrit l'histoire du château
de Lunéville, en 1859.
3. C'est dans la nuit du 3 janvier que l'incendie se déclara; il prit
aussitôt de très vastes proportions; la Juchesse de Lorraine et ses
enfants se sauvèrent à grand'peine, en chemiso, et les dégâts furent
évalués à plusieurs millions: Dangeau, p. 456; Mercure de janvier,
p. 195; Correspondance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 50, 57,
59, 63, et recueil Jaeglé, tome III, p. 2-3 et 6-7 ; les Correspondants
de Balleroy, tome II, p. 6-7 ; Lettres de la duchesse de Lorraine à la
marquise d'Aulède, p. 104. Le duc Léopold revint habiter Nancy ; plus
tard le roi Stanislas reconstruisit le château, sur les plans de Boffrand.
94
MÉMOIRES
[1719]
Conspiration
contre le Czar
découverte.
Le roi
de Suède tué.
Prétendants
à cette
couronne,
qui redevient
élective,
et la sœur
du feu roi élue
reine avec peu
de pouvoir,
qui
obtient après
l'association
au trône
du prince
deHesse,
Le Czar découvrit une grande conspiration contre lui
et contre toute sa famille. Il y eut force personnes arrê-
tées, quelques-unes punies de mort, plusieurs reléguées
en Sibérie 1 , d'autres confinées en diverses prisons 2 .
Charles XII, roi de Suède, de la maison palatine 3 , dont
les exploits et les merveilles avoient étonné et effrayé
l'Europe et ruiné radicalement ses Etats, fut tué la nuit
du 11 au 12 décembre devant Frederikshald en Norvège 4 ,
appartenant au roi de Danemark, dont il faisoit opiniâtre-
ment le siège à la tête de dix-huit à vingt mille hommes s .
Il étoit allé la nuit aux travaux avec un aide de camp et
un page pour toute suite, et regardant, au clair de la lune,
entre deux gabions, un boulet perdu lui fracassa le men-
ton et l'épaule, et le tua roide. Il n'avoit que trente-sept
ans et n'avoit point été marié . Ce funeste accident enleva un
héros à l'Europe, et à la Suède un fléau 6 . Le roi son père 7
1. Saint-Simon écrit Sibéries.
2. Notre auteur prend sans doute la mention de cette conspiration
dans une gazette étrangère ; car Dangeau n'en dit rien et notre Gazette
n'y fait qu'une vague allusion, p. 41 ; un correspondant de Balleroy en
note la nouvelle (tome II, p. 6).
3. La maison palatine des Deux-Ponts.
4. Ville de Norvège, au sud-est de Christiania, sur la frontière sué-
doise ; Saint-Simon écrit Fridericshall. Sur cette mort, voyez le Journal
de Dangeau, p. 454, 455, 458, la Gazette, p. 27, le Mercure de janvier,
p. 198-201, Y Histoire de Charles XII par Voltaire, et les Mémoires du
maréchal de Villars, tome IV, p. 124-125.
5. Le manuscrit porte 18 à 2000 ho es , ce qui a fait supposer aux
précédents éditeurs que l'armée suédoise ne comptait que dix-huit cents
ou deux mille hommes. On voit par une correspondance de Hambourg
du 23 décembre (Gazette de 1719, p. 3) que le principal corps suédois
comptait de quinze à seize mille hommes et que le prince de Hesse en
commandait un autre de cavalerie. Notre auteur a oublié un zéro.
6. Un correspondant de Mme de Balleroy lui écrivait (p. 11) : « La
mort du Suédois est un furieux coup de sifflet pour faire changer la déco-
ration. » On trouvera ci-après aux Additions et Corrections l'extrait
d'une lettre d'Amelot au cardinal Gualterio, qui exprime la même idée
en style plus diplomatique.
7. Charles XI : tome IV, p. 127.
[1719] DE SAINT-SIMON. 95
en avoit été un obscur, qui avoit désolé son royaume, son époux,
ruiné les lois, abattu le sénat, anéanti l'ancienne no- ^entraves" 6
blesse avec tout l'artifice et l'acharnement des tyrans les contre
plus détestés. Aussi mourut-il jeune et empoisonné dans l'hérédité
de longues et de cruelles douleurs 1 . La fin du roi son [Add.&-S.l564]
fils parut aux Suédois une autre délivrance, dont ils surent
profiter pour se relever de leur dégradation domestique,
en attendant que les années et la suite des temps d'un gou-
vernement plus sage pût relever les affaires du dehors,
qui pour le présent paroissoient sans ressource. Ils com-
mencèrent par se remettre en possession de leur droit
d'élire leurs rois, qu'ils avoient perdu d'effet, il y a\oit
près d'un siècle, et depuis par une renonciation expresse
que le père du roi qui venoit de mourir leur avoit extor-
quée. Charles XII, unique mâle de sa branche, avoit eu
deux sœurs. L'aînée, qui étoit morte veuve du duc d'Hols-
tein, tué en une des premières batailles du roi de Suède 2 ,
avoit laissé des enfants, dont l'aîné, duc d'HoIstein 3 , étoit
au siège de Frederikshald. Ulrique, l'autre sœur, avoit
épousé le fils du landgrave de Hesse 4 , qui étoit aussi à ce
siège. C'est le même qui servit longtemps dans les troupes
de Hollande, qui fit contre la France toute la guerre qui
a fini par la paix d'Utrecht, qui perdit en Italie un grand
combat contre Médavy quelques jours après la bataille de
Turin, et qui commandoit l'armée que le maréchal de
Tallard battit à Spire 5 . Cette mort du roi de Suède com-
bla la grandeur naissante de la Russie. Le duc d'HoIstein,
1. Il a déjà raconté tout cela : tome IV, p. 128-130.
2. Hedwige-Sophie, morte en 1709 (notre tome XVII, p. 17), veuve
de Frédéric II, duc de Holstein-Gottorp, tué à la bataille de Kliszow
en 1702 (tome X, p. 245).
3. Charles-Frédéric : tome XVII, p. 18.
4. Ulrique-Eléonore (ibidem), mariée à Frédéric, prince héréditaire
de Hesse-Cassel (tome XI, p. 300), fils du landgrave Charles (tome H,
p. 166).
5. Tomes XI, p. 300-306, et XIV, p. 81-82.
96 MÉMOIRES [4749]
comme fils de la sœur aînée, prétendoit succéder à la
couronne de Suède ; le prince de liesse aussi, comme mari
de l'unique sœur vivante. Tous deux avoient leur parti;
mais la jeunesse du duc d'Holstein et la mort de sa mère
lui portèrent un grand préjudice, peut-être encore plus
l'ancienne haine des deux couronnes du Nord. Il étoit de
même maison que le roi de Danemark, mais de deux
branches presque toujours brouillées sur l'administration
des Etats qu'elles avoient en commun. Cette source de di-
vision entre elles ne put rassurer les Suédois, dont l'armée
voulut proclamer le prince de Hesse. Il brusqua sur-le-
champ une trêve avec les Danois, et se rendit au plus vite
à Stockholm, où peu de jours après l'élection fut rétablie,
et la princesse Ulrique élue reine, sans faire mention du
prince de Hesse son époux 1 . En même temps le pouvoir
de la reine fut tellement limité qu'il ne lui en resta que
l'ombre. Tout l'exercice et l'autorité en fut transmis au
sénat et aux quatre ordres des Etats généraux de la nation
plus entièrement et avec beaucoup plus de précautions
qu'autrefois. Il est vrai, pour le dire ici tout de suite, qu'ils
accordèrent quelque temps après aux prières de leur reine
de lui associer son époux ; mais ils ne le firent qu'avec
les mêmes précautions contre son autorité et contre la
succession, et ils se sont depuis si bien soutenus dans
cette sage jalousie, qu'il n'est roi de Pologne ni doge plus
entravé qu'il l'est demeuré.
Baron Trois mois après l'élection de la reine de Suède, le ba-
(aœrtz ron ^ e Q œr ^ z do,^ {{ a été assez parlé ci-devant sur les
est décapite et 9 , , . ,
le baron affaires étrangères , paya chèrement 1 entière confiance
4. Gazette, p. 76, 88-89, 100, 136, 159, 170-171 et 182-483; Dan-
geau, p. 473. Le Régent adressa, le 40 mai, à la nouvelle reine une
lettre de félicitations, en même temps que de condoléances pour la
mort de son frère (Archives nationales, KK4325; voyez l'appendice I
de notre prochain volume, n° 9).
1 Tomes XXX, p. 264, 279, 342-351, XXXI, p. 94-96, 445, 419
420, 422, etc.
[4719] DE SAINT-SIMON. 97
que le roi de Suède avoit en lui depuis plusieurs années. v *n der Nath
La haine que la ruine de la Suède y avoit allumée contre perpétuelle 11
le gouvernement du feu roi de Suède tomba sur son prin-
cipal ministre, dont la fortune, les biens, les hauteurs
avoient excité l'envie. Il fut accusé de malversations bien
ou mal fondées ; il fut arrêté ; son procès lui fut fait, et il
eut la tête coupée *, et le baron Van der [Nath 2 ], impli-
qué dans la même affaire, fut condamné et mis en prison
perpétuelle.
M. le duc d'Orléans, qui avoit fait entrer depuis quel- M. le duc
que temps M. le duc de Chartres au conseil de régence et vo ^ x au a T c ™leii
au conseil de guerre 3 sans voix\ la lui donna 5 . Il parut de régence,
qu'il s'en repentit, en l'entendant opiner, bien des fois. °.^ .
Saint-Nectaire 5 fut nommé ambassadeur en Angleterre 7 quelque temps.
1. La sentence fut exécutée le 2 mars 1719 après un procès rapide-
ment mené (Gazette, p. 171 ; Mercure de février, p. 175, et d'avril,
p. 171-173 ; Dangeau, tomes XVII, p. 455, et XVIII, p. 21). On trou-
vera dans le Recueil des instructions aux ambassadeurs de France en
Suède, p. 490-496, un exposé des motifs qui décidèrent la condamna-
tion et un récit de l'exécution, envoyés en France par le secrétaire de
l'ambassade.
2. Saint-Simon a oublié la fin de ce nom en passant de la page 2377
de son manuscrit à la page 2378 ; il prend à Dangeau la mention de ce
complice, qui est appelé « le comte de Natte » dans le document diplo-
matique indiqué ci-dessus, et en note « Von Dernath ».
3. Les cinq derniers mots ont été ajoutés en interligne.
4. Tome XXXIII, p. 51.
5. Dangeau, p. 461, 15 janvier. Il y eut des lettres patentes en
forme de déclaration, portant dispense d'âge pour le prince et datées
du 10 janvier, qui furent enregistrées le 24 au Parlement (reg. U362).
6. Henri, marquis de Saint-Nectaire ou Senneterre : tome XIII,
p. 99.
7. En 1714, M. d'Alègre avait été choisi pour cette ambassade
(notre tome XXV, p. 147-148); mais il n'y alla point, et les missions
données par le Régent à d'Iberville d'abord (tome XXIX, p. 290), puis
à l'abbé Dubois, avaient empêché de nommer un titulaire. M. de Senne-
terre fut désigné dès le mois de décembre 1718 ; mais il ne partit en
réalité qu'en juin suivant (Dangeau, tomes XVII, p. 425 et 458, et
XVIII, p. 18, 48 et 60).
MÉM01HE8 DE SAINT-SIMON. XXXVt 13
98
MEMOIRES
[1749]
Saint-Nectaire
ambassadeur
en Angleterre ;
rareté de
son instruction
et de celles
des autres
ministres de
France
au dehors.
Maligne
plaisanterie
du
duc de Lauzun
fait, cinq ans
après, le
vieux Broglio
maréchal
de France.
[Add. S*-S. 1565]
et pressé de se rendre à Hanovre, où étoit le roi Georges l .
Quand il demanda ses instructions, l'abbé Dubois lui ré-
pondit sans détour de n'en point attendre de lui, mais de
les prendre des ministres du roi Georges, et d'être bien
exact à s'y conformer 2 . Ainsi les Anglois nous gouver-
noient sans voile, et par l'abbé Dubois le Régent leur
étoit aveuglément soumis. En Hollande, Morville avoitle
même ordre. Tous deux s'y conformèrent très exacte-
ment ; les autres ministres au dehors eurent les mêmes
ordres 3 .
Broglio, qui n'avoit pas servi depuis la défaite du ma-
réchal de Gréquy à Consarbruck 4 , et que le crédit de
Bâville, son beau-frère, avoit fait lieutenant général et
commandant en Languedoc 5 pour y être, lui-même Bâ-
ville 6 , le maître absolu et sans contradiction, comme il
le fut bien des années, s'avisa de demander, sur les bruits
de guerre, le bâton de maréchal de France à M. le duc
d'Orléans, sous le beau prétexte qu'il étoit le plus ancien
lieutenant général. Le Régent se mit à rire, et lui dit que
M. de Lauzun F étoit avant lui 7 . Une plaisanterie de M. de
Lauzun avoit donné lieu à cette demande, qui fut alors
très justement et très unanimement moquée, mais qui,
toute ridicule qu'elle fut 8 , eut son effet dans la suite. La
4. Le roi Georges ne quitta Londres pour aller à Hanovre que le
22 mai et resta en Allemagne jusqu'à la fin de novembre (Gazette,
p. 273 et 596).
2. Assertion erronée ; car, avant le départ de M. de Senneterre,
l'abbé Dubois lui remit un mémoire en forme d'instructions dont la
minute est conservée aux Dépôt des affaires étrangères, fonds Angle-
terre, correspondance politique, vol. 323.
3. Comparer ceci avec le passage de notre tome XXXIV, p. 238,
qui est pris textuellement des Mémoires de Torcy.
4. Le 14 août 1675.
5. Gela a déjà été dit lors de cette nomination en 4703 : tome XI,
p. 80.
6. Les mots luy mesme Basville ont été ajoutés en interligne.
7. Dangeau, p. 458, 13 janvier, avec l'Addition indiquée ci-contre.
8. Ce verbe est bien à l'indicatif dans le manuscrit.
[1719] DE SAINT-SIMON. 99
guerre donna lieu à des bruits d'une promotion de maré-
chaux de France, parce que le duc de Berwick étoit le
seul d'entre ceux qui l'étoient, en état de servir. Le monde
en nomma à son gré de toutes les sortes et plusieurs fort
étranges. Gela donna lieu au duc de Lauzun, toujours
prêt aux malices, de les désarçonner tous par un sar-
casme, bien plus dangereux en ces occasions-là que les
plus mauvais offices. Il alla donc trouver le Régent, et,
de ce ton bas, modeste et doux qu'il avoit si bien fait sien,
il lui représenta qu'au cas qu'il y eût une promotion de
maréchaux de France comme le vouloit le public, et qu'il
en fît d'inutiles, de vouloir bien se souvenir qu'il étoit
depuis bien des années le premier des lieutenants géné-
raux 1 . M. le duc d'Orléans, qui étoit l'homme du monde
qui sentoit le mieux le sel et la malignité, se mit à écla-
ter de rire, et lui promit que, au cas qu'il exposoit, il ne
seroit pas oublié. Il en fit après le conte à tout le monde,
dont les prétendus candidats se trouvèrent bien fâchés,
et Broglio affublé de tout le ridicule que M. de Lauzun
avoit prétendu donner. Mais le rare est que ce qui lui
attira la dérision publique alors le fit maréchal de France
cinq ans après; il est vrai que la dérision fut pareille ;
mais il le fut.
En Languedoc, où le crédit et l'intérêt de Bâville l'avoit
mis et soutenu après une longue oisiveté, on étoit fort
las de lui. Le mépris s'y joignit; les sottises qu'il fit au
passage du prince royal de Danemark le pensèrent perdre,
comme on l'a vu en son lieu 2 . Enfin, le crédit de la jadis
belle duchesse de Roquelaure, et l'embarras que faire de
son mari après sa triste déconfiture des lignes de
Flandres, avoient fait rappeler Broglio et mettre Roque-
laure en Languedoc 3 . De retour à Paris, il y languit dans
l'obscurité et arriva à une longue et saine vieillesse, lors-
1. Sa promotion remontait à 4670.
2. Tome XVII, p. 23.
3. En 1705-1706 : tome XIII, p. 79-81 et 301.
400
MÉMOIRES
[1719J
Officiers
généraux
et particuliers
nommés
pour l'armée
du maréchal
de Berwick.
M. le
que son second fils, qui fut depuis maréchal de France et
bien pis encore 1 , se trouva assez à portée de Monsieur le
Duc, premier ministre, et de ce qui le gouvernoit, pour
faire valoir la primauté de lieutenant général de son père,
et leur faire accroire que c'étoit obliger tous les officiers
généraux que le faire maréchal de France 2 .
Par cette qualité, Brogiio vouloit comme que ce fût
illustrer sa famille dans l'avenir, laquelle, en effet, en
avoit grand besoin, tandis que son frère aîné 3 , pétri
d'envie et de haine, déploroit, disoit-il, cette sottise et un
ridicule dont son pauvre père se seroit bien passé. En
effet, il fut complet de tous points, et, pour qu'il n'y en
manquât aucun, il fut remarqué que la Feuillade, qui
avoit très peu servi avant Turin et point du tout depuis,
et le duc de Gramont 4 , qui furent tous deux maréchaux
de France en la même promotion, n'étoient entrés tous
deux dans le service qu'au siège de Philipsbourg, fait par
Monseigneur en 1688, c'est-à-dire treize ans complets
depuis que Brogiio l'eut quitté, c'est-à-dire cessa d'être
employé, n'étant que maréchal de camp.
Beaucoup de régiments, de gens distingués et plusieurs
officiers généraux eurent ordre de se rendre, à Bayonne 5
pour y servir contre l'Espagne sous Berwick 6 , à qui le
roi d'Espagne ne le pardonna jamais. M. le prince de
Conti obtint d'être fait lieutenant général, de servir dans
l'armée du duc de Berwick et d'y commander la cavale-
4. François-Marie, comte et maréchal de Broglie, duc en 4742 : tome
XIII, p. 132.
2. En 4724. En parlant une première fois de cette promotion dans
le tome XV, p. 277, notre auteur avait dit que M. de Broglie devint
maréchal de France « par la raison que le Roule est devenu faubourg
de Paris », c'est-à-dire, par la force des choses et du temps.
3. Charles-Guillaume, marquis de Broglie, gendre du ministre
Voysin.
4. Antoine V, duc de Guiche, puis de Gramont.
5. Dangean, p. 457, 40 janvier.
6. Les deux mots sous Berwick ont été ajoutés en interligne.
(1749J
DE SAINT-SIMON.
104
rie 1 . Il s'y montra étrangement dissemblable à Monsieur
son père et au sang de Bourbon, jusque-là que toutes les
troupes, jusqu'aux soldats, n'en purent retenir leur scan-
dale. Sa conduite d'ailleurs ne répara rien, et jusqu'à
beaucoup d'esprit qu'il avoit lui tourna à malheur 2 . Il eut
cent cinquante mille livres de gratification et beaucoup
de vaisselle d'argent en présent 3 . Il se fit encore payer ses
postes, qu'il courut avec une petite partie de sa suite aux
dépens du Roi, tant en allant qu'en revenant. Ce n'est
pas que le Roi n'eût acheté et payé pour lui gouverne-
ment et régiment, et qu'il ne se fût fait lourdement par-
tager d'actions de la banque de Law qui ne lui coûtè-
rent rien . On rit un peu de l'invention de se faire payer les
postes, et de la dispute là-dessus, qui retarda son départ
de dix ou douze jours 4 . A la fin son opiniâtreté l'emporta.
Gouvernements 5 et régiments achetés par le Roi pour les
princes du sang, les appointements de ces gouvernements
1. Dangeau, p. 463, 18 et 19 janvier; les Correspondants de
Balleroy, tome II, p. 19.
2. Il eut avec le maréchal certaines difficultés, dont il crut devoir se
plaindre au Régent, qui d'ailleurs lui donna tort et le morigéna assez
vertement à ce sujet, et finit même par lui conseiller de revenir à la
cour dès le milieu d'août, sous le prétexte que la campagne ne com-
porterait plus d'actions intéressantes : voyez dans le registre KK1325
des Archives nationales les lettres des 29 juillet, 12 et 17 août, dont
nous donnerons le texte dans l'appendice I de notre prochain volume,
sous les n os 12, 18 et 19, et aussi une lettre du prince au Régent du
20 juillet, aux Affaires étrangères, vol. France 1237, fol. 256.
3. Journal de Dangeau, tomes XVII, p. 476 et 477, et XVIII,
p. 25. M. de Gaumartin de Roissy raconta à Mme de Ralleroy (p. 33)
que le maréchal de Rerwick, peu flatté d'avoir le prince dans son armée,
lui adressa une lettre impertinente, dans l'espérance de le mécontenter
assez pour qu'il restât à Paris; mais l'affaire fut raccommodée peu
après par une nouvelle lettre cérémonieuse du maréchal (Dangeau,
tome XVIII, p. 20, 23 mars).
4. Dangeau ne parle pas de cette circonstance ; mais le prince ne
partit que le 9 mai (Journal, p. 35, 43 et 44).
5. Ce qui va suivre est la reproduction exacte de l'Addition indi-
quée ici.
prince de Conti
obtient
d'y servir de
lieutenant
général et de
commandant
de la cavalerie,
et de
monstrueuses
gratifications.
Prodigalités
immenses
aux princes
et princesses
102
MÉMOIRES
[4740]
du sang,
excepte
aux enfants du
Régent.
[Add. S'-S. 1566]
Prodigalités
au
Grand Prieur ;
il veut
inutilement
entrer
au conseil
de régence;
mais ce fut
quelque temps
après être
revenu d'exil,
et cela avoit
été oublié ici
en
son temps.
triplés pour eux, pensions énormes et gratifications pa-
reilles, sans nombre et .sans mesure ; des monts d'or au
Mississipi, dont tout le fonds donné et payé par le Roi ;
les princesses du sang, femmes et filles, traitées pareille-
ment, excepté les seuls enfants de M. le duc d'Orléans,
Madame, et Madame sa femme, laquelle pourtant sur la
fin en tira quelque parti, mais pour elle seule. Un mois
ou six semaines après cette rafle de M. le prince de Gonti,
Mlle de Gharolois ' eut une augmentation de pension de
quarante mille livres, et Mme de Bourbon, sa sœur, reli-
gieuse à Fontevrault 2 , une de dix mille francs 3 .
Le Grand Prieur, pour qui M. le duc d'Orléans avoit
un foible, même un respect fort singulier, comme l'impie
et le débauché le plus constant et le plus insigne qu'il eût
jamais vu 4 , après la tolérance de plusieurs entreprises de
prince du sang, qui furent enfin tout à fait arrêtées 5 , fut
au moins traité en prince du sang quant aux libéralités 6 .
J'ai oublié de dire qu'environ un an ou quinze mois
après son retour, il voulut entrer au conseil de régence 7 ,
et j'eus vent que M. le duc d'Orléans y consentoit. Je lui en
parlai, et son embarras me montra que l'avis que j'a-
vois eu étoit bon. Je lui remontrai l'infamie d'admettre au
conseil de régence un homme sans mœurs, sans honneur,
sans principe, sans religion, qui depuis trente ans ne
4. Louise-Anne de Bourbon-Gondé.
2. Marie-Anne-Gabrielle-Éléonore de Bourbon-Gondé : tome XVII,
p. 277.
3. Dangeau annonce ces deux grâces le mercredi des cendres 22 février
(tome XVII, p. 481). Le brevet pour Mme de Bourbon est dans le
registre 0*63, fol. 9, et daté du 7 janvier.
4. Déjà dit dans nos tomes XXX, p. 68, XXXI, p. 77, et XXXIII,
p. 437.
5. Racontées dans nos tomes XXXI, p. 77-78, et XXXIII, p. 437.
6. Nous le verrons bientôt obtenir un don sur les loteries: ci-après,
p. 434.
7. Saint-Simon a au contraire déjà raconté cela en 4746 : tome XXX,
p. 68-74, mais avec moins de détails et d'une façon un peu différente.
f!719] DE SAINT-SIMON. 103
s'étoit couché qu'ivre, qui ne voyoit que des brigands,
des débauchés comme lui, des gens sans aveu et sans
nom; un homme déshonoré sur le courage et le pillage,
qui avoit volé son frère 1 , et capable de prendre dans les
poches; enfin un homme que ses infamies avoient tenu
exilé une partie de sa vie, et nouvellement les dix der-
nières années du feu Roi 2 . M. le duc d'Orléans ne put
disconvenir de pas un de ces articles, y ajouta même, vou-
lut tourner la chose en plaisanterie, puis me dit que je
prenois l'alarme chaude, parce que le Grand Prieur vou-
droit me précéder au Conseil. Je lui répondis que le Grand
Prieur étoit bien assez insolent pour le prétendre, et lui
Régent assez foible pour le souffrir, mais, comme que ce
fût, qu'il pouvoit s'assurer que ni moi, ni pas un autre
duc ne céderions au Grand Prieur. Le Régent, au lieu de
se fâcher, se remit à plaisanter, mais en évitant toujours
d'articuler rien de certain . L'objet de cette façon de répondre
étoit premièrement de ne se point engager contre ce qu'il
vouloit faire, puis de me donner à croire que ce qu'il me 3
répondoit n'étoit que pour se divertir à m'impatienter,
comme il lui arrivoit quelquefois ; mais je le connoissois
trop pour m'y méprendre. Je sentis que le parti étoit pris,
mais que l'embarras de l'exécution la différoit. Je profitai
du temps et tout de suite j'informai de cette conversation
et de ce que je pressentois les maréchaux de Villeroy,
Harcourt et Villars, etd'Antin, parce que ces deux derniers
venoient rapporter à la Régence les affaires de leurs con-
seils. Je n'eus pas de peine à les exciter. Nous convînmes
qu'ils parleroient tous quatre séparément au Régent en
même sens que j'avois fait, et qu'ils finiroient par lui
déclarer que, dans le moment que le Grand Prieur entre-
roit dans le cabinet du Conseil pour y prendre place,
4. Tome VI, p. 496-197.
2. Après sa libération de Suisse, le Grand Prieur avait été exilé à
Lyon : tomes XXII, p. 468, et XXIII, p. 86-87.
3. Avant me, Saint-Simon a bille en faisoit.
404 MÉMOIRES [1719J
nous en sortirions tous, et lui remettrions les nôtres 1 . Ils
exécutèrent très bien et très fortement ce qui avoit été
résolu, et mirent le Régent dans le plus grand embarras
du monde. Je vins après eux et lui demandai de leurs
nouvelles. Je vis un homme rouge bien plus qu'à son ordi-
naire, empêtré, et qui n'avoit plus envie de plaisanter.
J'avoissu 2 du maréchal de Villeroy qu'il l'avoit bourré 3
et imposé 4 , des deux autres maréchaux qu'ils l'avoient
extrêmement embarrassé, et de tous les quatre que la décla-
ration de leur retraite l'avoit mis aux abois; qu'il avoit
tâché de leur persuader qu'ils prenoient l'alarme mal à
propos ; leur avoit fait tout plein de caresses, assuré qu'il
n'étoit point question de cela, mais sans jamais leur dire
que cela ne seroit point. Chacun lui répéta sa protestation
de retraite, si cela arrivoit jamais, pour le lui mieux in-
culquer. Le Régent 5 me dit que ces Messieurs lui avoient
parlé fort vivement ; puis me donna du même verbiage
dont il les avoit servis 6 , sans me parler de la retraite. Je
lui répondis froidement qu'il devoit savoir maintenant
dans quelle estime le Grand Prieur étoit dans le monde,
quand il l'auroit pu ignorer auparavant, depuis ce que ces
Messieurs lui en avoient dit ; qu'il metaisoitle plus impor-
tant de leur conversation, quoiqu'il pût bien juger que je
ne l'ignorois pas ; que c'étoit maintenant à lui à peser le mé-
rite du Grand Prieur contre celui du maréchal d'Harcourt
si universellement reconnu, contre ses emplois et ceux du
maréchal de Villeroy pendant toute sa vie, contre ceux
du maréchal de Villars, tous trois si magnifiquement trai-
1. Nos places. — 2. J'avois sçeu corrige je sçeus.
3. Nous avons déjà rencontré l'expression bourrer quelqu'un dans
le tome XXVII, p. 238.
4. Notre auteur a déjà remarqué que le maréchal de Villeroy en
imposait toujours au Régent par une vieille habitude : tomes XXXI,
p. 143, XXXIII, p. 145, et ci-dessus, p. 86.
5. Les mots Le Régent ont été ajoutés sur la marge à la fin d'une
ligne, et le mot II biffé au commencement de la ligne suivante.
6. Il les avoit servis corrige ils V avoient servi.
[1719] DE SAINT-SIMON. 105
tés dans le testament du feu Roi, si grandement établis,
et si fort considérés dans le monde ; que je ne lui parlois
plus de leur dignité à la façon dont il s'en étoit joué, mais
qui à force d'injures pouvoient s'en souvenir à propos 1 ;
que je me contentois du parallèle de ces trois hommes
avec le Grand Prieur, et de le supplier comme son servi-
teur, faisant abstraction de tout autre intérêt que du sien,
de réfléchir un peu sur l'effet que feroit dans le monde
le troc qu'il feroitau conseil de régence de cestrois hommes-
là pour y mettre un bandit, un homme de sac et de corde 2 ,
à qui, depuistant d'années, iln'y avoitpasun honnête hom-
me qui voulût lui parler. Jamais je ne vis un homme plus
embarrassé que M. le duc d'Orléans le fut de ce discours,
que je lui fis lentement, tranquillement, posément, et qu'il
écouta sans m'interrompre. Il demeura court, et le silence
dura un peu. « Monsieur, lui dis-je, en le rompant le pre-
mier, nous savons tous le respect que nous devons à un
petit-fils de France et à un régent du royaume ; ainsi nos
représentations seront toujours parfaitement respectueuses.
Nous sommes aussi parfaitement éloignés de nous écarter
assez de notre devoir pour oser vous faire une menace ;
mais rendre compte à Votre Altesse Royale d'une résolu-
tion prise, et très fermement, et des raisons qui nous
engagent à la prendre, est un respect que nous vous ren-
dons, pour que, le cas avenant, vous ne soyez pas surpris
de l'exécution. Ayez donc la bonté de ne vous pas
méprendre en croyant qu'on veut vous faire peur de vous
remettre nos emplois à l'instant, et que, le cas arrivant,
nous nous en garderions bien ; mais persuadez- vous au
contraire que nous le ferons, ainsi que ces Messieurs et
moi avons eu l'honneur de vous le dire ; que nous nous
déshonorerions autrement; que, de plus, nous nous en
sommes donné réciproquement parole positive, et que,
1. Phrase peu claire ; il faudrait « mais qu'à force d'injures ils pou-
voient s'en souvenir à propos ».
1 Locution déjà appliquée à d'Effîat : tome XXVI, p. 208.
MÉMOIRES DE SA.INT-SIMON. XXXVI 14
406 MÉMOIRES [1719]
quoi qu'il en pût arriver, nous l'exécuterons, avec réso-
lution de ne rien écouter, pas pour une minute, et de
rendre le public, même le pays étranger, juge de la pré-
férence. » Cette réplique, prononcée avec le même sens
froid 1 , acheva d'accabler M. le duc d'Orléans. Il demeura
encore quelques moments en silence, puis me dit que
c'étoit bien du bruit pour une imagination. « Si cela est,
Monsieur, repris-je, mettez- vous à votre aise et nous aussi :
promettez à chacun de ces Messieurs et à moi, et donnez
clairement et nettement votre parole que jamais le Grand
Prieur n'entrera dans le conseil de régence, et trouvez
bon en même temps que nous disions que vous nous l'avez
promis. » Il fit quelques pas, car nous étions debout,
mais sans marcher, puis revint à moi et me dit : « Mais
volontiers, je vous la donne, et vous le pouvez dire à
ceux qui m'ont parlé. — Non pas, s'il vous plaît, Monsieur;
mais, si vous le trouvez bon, je leur dirai de votre part
de la venir prendre de vous-même. » Il rageoit à part soi
et ne le vouloit pas montrer pour nous persuader qu'il
n'avoit jamais songé à mettre le Grand Prieur dans le Con-
seil, mais à qui il l'avoit promis, et dont il ne savoit com-
ment se défaire. Il voulut donc me faire entendre qu'il
n'étoit pas besoin qu'il reparlât à ces Messieurs, qui ne
pourroient, sans m'offenser, ne pas ajouter foi à ce que
je leur dirois de sa part. Je répondis qu'en telles matières
je ne m'offensois pas si aisément, mais qu'il me permettroit
de lui dire avec une respectueuse franchise qu'eux et moi
desirions sûreté entière, qui ne se pouvoit trouver pour
nous que dans ce que je lui proposois. « Voilà un homme
bien entêté et bien opiniâtre, » me dit-il ; puis tout de
suite, avec un peu d'air de dépit : « Oh bien ! ajouta-t-il,
je la leur donnerai s'ils veulent ; » puis changea tout court
de conversation. Après qu'elle eut un peu duré, et que
je le vis remis avec moi à son ordinaire, je pris congé et
1. On a vu aux tomes II, p. 230, et VII, p. 370, et ailleurs que
Saint-Simon écrit tantôt sang froid, tantôt sens froid.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
107
j'allai ce soir-là et le lendemain rendre compte à d'Antin
et aux trois maréchaux de ce que je venois d'emporter.
Tous me louèrent fort d'avoir insisté sur la parole à
donner à chacun d'eux, et sur la permission de n'en pas
faire un mystère. Je m'en applaudis plus qu'eux, parce
que j'évitai par là d'en être la dupe, de voir entrer le
Grand Prieur au Conseil et M. le duc d'Orléans nier sa
parole. Ces quatre ducs ne tardèrent pas à aller recevoir
la parole positive de M. le duc d'Orléans, qui la leur
donna très nette d'un air aisé, et qui après leur voulut
persuader qu'elle ne lui coûtoit rien sur une chose qu'il
n'avoit jamais pensé à faire. Ces Messieurs prirent tout
pour bon, mais le supplièrent, en se retirant, de n'oublier
pas qu'ils avoient sa parole. On peut juger que nous n'en
gardâmes pas longtemps le secret avec la permission que
j'en avois arrachée. Cela mit le Grand Prieur aux champs 1 ,
et M. le duc d'Orléans en proie à ses reproches, qui en fut
quitte pour un peu d'argent, avec quoi il fit taire le Grand
Prieur, lequel, se voyant la porte du Conseil tout à fait
fermée, fut encore bien aise d'en tirer ce parti. Revenons
maintenant où nous en étions, après cet oubli réparé.
Le 2 frère du roi de Portugal, lassé d'être depuis quel-
ques mois à Paris logé chez l'ambassadeur de cette cou-
ronne, sans distinction et sans recevoir aucune honnêteté
du Roi, du Régent, ni du monde à leur exemple 3 , songea
à se raccommoder avec le roi son frère, qui lui envoya
de l'argent pour revenir à sa cour. Ce prince toutefois
n'osa s'y fier, et s'en retourna à Vienne \ Il avoit fait deux
campagnes en Hongrie avec réputation.
L'infant
de Portugal
retourne
de
Paris à Vienne.
1. Locution déjà rencontrée dans nos tomes XIX, p. 7, et XXXII,
p. 206.
2. Avec ce paragraphe, l'encre du manuscrit change, ce qui indique
un arrêt et une reprise de la rédaction.
3. Nous avons vu le prince Emmanuel de Bragance arriver à Paris
en septembre 1718 (notre tome XXXV, p. 303).
4. Notre auteur prend cela à Dangeau, p. 464, 21 janvier. Il arriva
et aventure
108 MÉMOIRES [1719]
Le duc Le duc de Saint-Aignan arriva d'Espagne, et entra au
Saint-Aignan premier conseil de régence qui se tint après 1 .
entre, Saint-Germain-Beaupré 2 , ennuyeux et plat important
d^EspIgne, n au ^ n ' av °it jamais été de rien 3 , mourut chez lui 4 . Il avoit
conseil cédé son petit gouvernement de la Marche à son fils,
dC Mort 06 ' nomme fort obscur, en le mariant à la fille de Doublet de
et caractère Persan, conseiller au Parlement \ qui trouva le moyen de
o . . J? e ■ percer partout et d'être du plus grand monde 6 .
Saint-Germain- * T L . ,, TT *•*■■»,. i
Beaupré. ^ e prince d Harcourt mourut aussi a Montjeu, chez sa
Mort du prince belle-fille, après avoir mené une longue vie de bandit et
presque toujours loin de la cour et de Paris 7 . Il en a été
ici parlé ailleurs assez pour n'avoir rien à y ajouter.
Mort La marquise de Gharlus, sœur de Mézières et mère du
marquis de Lévis, devenu depuis duc et pair 8 , mourut
à Vienne le 28 février, et, dès le surlendemain, l'Empereur, plus cour-
lois que le Régent, lui donna audience (Gazette de 1719, p. 146).
1. Arrivé à Paris le 18 janvier, il prit place au conseil de régence
le 22 (Dangeau, p. 463 et 465 ; Gazette, p. 48). Deux ans après, le
2 avril 1721, il obtint un brevet d'affaires (reg. 0'65, fol. 73).
2. Louis Foucault: tome IX, p. 13.
3. « 11 n'avoit jamais rien fait qu'ennuyer le monde », a-t-il dit dans
le tome XX, p. 313.
4. Le château de Saint Germain-Beaupré était situé près de la Souter-
raine dans le département actuel de la Creuse ; il a été démoli de nos
jours ; l'abbé Paul Ratier a écrit son histoire en 1862 ; voyez aussi les
Historiettes de Tallemant des Réaux, tome V, p. 405. Le marquis y
mourut (Dangeau, p. 466) le 23 janvier 1719.
5. Ce mariage entre Armand-Louis-François Foucault et Anne-Bonne
Doublet de Persan a été raconté en 1713 : tome XX, p. 311-314.
6. Elle s'insinua dans l'entourage de Mme de Berry.
7. Alphonse-Henri-Charles de Lorraine, dont nous avons eu le por-
trait dans le tome X, p. 363-364, mourut dans le courant de janvier
(Dangeau, p. 467). Il a été à diverses reprises parlé de sa bru, fille
du financier Castille, et de leur belle terre de Montjeu, près Autun.
8. Marie-Françoise-de-Paule de Béthisy de Mézières (tome V, p. 25),
sœur d'Eugène-Marie de Béthisy, marquis de Mézières (tome XIV,
p. 319) et mère de Charles-Eugène, marquis puis duc de Lévis. Sa
mère était la troisième femme du père de son mari : Écrits inédits de
Saint-Simon, tome VI, p. 399, et l'Addition indiquée ci-contre.
[1719] DE SAINT-SIMON. 109
riche et vieille 1 . Elle étoit toujours faite comme une crieuse ! de Mme
, , 2 . I • f»,„ . - « de Gharlus
de vieux chapeaux , ce qui lui ht 3 essuyer maintes avanies [^d^-S. 1567]
parce qu'on ne la connoissoit pas, et qu'elle trouvoit fort
mauvaises. Pour se délasser un moment du sérieux, je
rapporterai une aventure d'elle d'un autre genre. Elle
étoit très avare et grande joueuse. Elle y auroit percé les
nuits 4 les pieds dans l'eau. On jouoit à Paris les soirs gros
jeu au lansquenet chez Mme la princesse de Gonti, fille
de Monsieur le Prince. Mme de Gharlus y soupoit un ven-
dredi, entre deux reprises 5 , avec assez de monde. Elle
n'y ptoit pas mieux mise qu'ailleurs, et on portoit en ce
temps-là des coiffures qu'on appeloit des commodes, qui
ne s'attachoient point, et qui se mettoient et ôtoient comme
les hommes mettent et ôtent une perruque et un bonnet
de nuit, et la mode étoit que toutes les coiffures de fem-
mes étoient fort hautes 6 . Mme de Gharlus étoit auprès de
l'archevêque de Reims, le Tellier. Elle prit un œuf à la
coque qu'elle ouvrit, et, en s'avançant après pour prendre
du sel, mit sa coiffure en feu, d'une bougie voisine, sans
s'en apercevoir. L'archevêque, qui la vit tout 7 en feu, se
jeta à sa coiffure et la jeta par terre. Mme de Charlus,
dans la surprise et l'indignation de se voir ainsi décoiffée
1. Elle mourut le 30 janvier (Dangeau, p. 469).
2. Dans l'Addition au Journal, il avait dit : « Mme de Gharlus avoit
le visage, la taille, le port, la saleté et le maintien de ces grosses
vilaines vendeuses de morue qu'on voit bouffies et jurantes dans leur
tonneau au marché,... et faite et vêtue à se faire donner l'aumône »,
et dans la notice du duché de Lévis (Écrits inédits tome VI, p. 399) :
« Il y auroit des contes à faire sans fin du jeu, de l'avarice et de
l'accoutrement de harengère de cette Mme de Gharlus. »
3. Les mots ce qui lui fit corrigent en interligne qui lui a fait, biffé.
4. Tomes VII, p. 98, et XVI, p. 299.
5. Entre deux reprises de jeu.
6. Cette coiffure a été décrite dans notre tome XXIII, p. 285 : « un
bâtiment de fil d'archal, de rubans, de cheveux et de toutes sortes d'afïi-
quets, de plus de deux pieds de haut, qui mettoit le visage des femmes
au milieu de leurs corps ; » voyez aussi la note 9 de la même page.
7. Il y a bien tout dans le manuscrit.
140 MÉMOIRES [4719]
sans savoir pourquoi, jeta son œuf au visage de l'arche-
vêque, qui lui découla partout. Il ne fit qu'en rire, et toute
la compagnie fut aux éclats de la tète grise, sale et chenue 1
de Mme de Gharlus et de l'omelette de l'archevêque, sur-
tout de la furie et des injures de Mme de Charlus, qui
croyoit qu'il lui avoit fait un affront et qui fut du temps
sans vouloir en entendre la cause, et après de se trouver
ainsi pelée devant tout le monde. La coiffure étoit brûlée ;
Mme la princesse de Gonti lui en fit donner une ; mais
avant qu'elle l'eût sur la tête on eut tout le temps d'en
contempler les charmes, et elle de rognonner 2 , toujours
Mort de en furie. M. de Charlus, son mari, la suivit trois mois
M. de Gharlus. a p res 3 ]y| j e Lé\is crut trouver des trésors 4 . Il y en avoit
eu ; mais ils se trouvèrent envolés.
Jeux de hasard Les jeux de hasard furent de nouveau sévèrement
défendus. défendus \
Blamont, M. le duc d'Orléans permit au président de Blamont de
président aux revenir du lieu de son exil en une de ses terres 6 . Il ac-
revient de son corda au grand prévôt 7 la survivance de sa charge pour
exil en une son fils 8 , qui n'avoit que six ans, et donna quelques pe-
de ses terres.
Le
grand prévôt 4. « Chenu, qui est tout blanc de vieillesse; il est vieux » (Acadé-
obtient mie, 4748). Le Littré en cite des exemples de Malherbe, Boileau, Vol-
la survivance taire.
de sa charge 2 y erbe dé j à rencontré dans le tome jt p . 70.
pour
son fils aui a ^' D an g eau annonça sa mort le 23 avril (tome XVIII, p. 37).
4. C'est ce que dit Dangeau, qui écrivait déjà lors de la mort de la
femme : « La communauté avec son mari, qui est encore en vie, a été
bonne ainsi cela accommodera fort présentement les affaires de M. de
Lévis.j»
5. Notre auteur prend dans Dangeau, au 4 er février (p. 474), que le
biribi est défendu partout; mais il n'y eut pas de nouvelle ordonnance.
6. Dangeau, p. 467. En février il eut permission de se rendre à Sées
chez l'évêque « son bon ami » {Les Correspondants de Balleroy,
tome II, p. 49). On escomptait son retour comme prochain.
7. Le grand prévôt était Louis I er de Bouschet, comte de Montsoreau,
que nous avons vu se marier en 4706 (tome XIII, p. 260-264) et suc-
céder à son père en 4744 (tome XXIV, p. 377).
8. Louis II de Bouschet, titré marquis de Sourches, né le 23 no-
[1749]
DE SAINT-SIMON.
114
tites pensions '. Il ordonna aussi une grande levée de mili-
ces pour suppléer, mêlées avec quelques troupes, aux gar-
nisons des places en temps de guerre 2 .
Le Parlement rendit, le 4 février, un arrêt qui se con-
tente de supprimer quatre fort étranges pièces et qui dé-
fend de les imprimer, vendre ou débiter, sous peine d'être
poursuivis comme perturbateurs du repos public et cri-
minels de lèse-majesté 3 . La première intitulée : Copie
d'une lettre du roi catholique, écrite de sa main, que le
prince de Cellamare, son ambassadeur, avoit ordre de
présenter au roi très-chrétien, du 3 septembre 1718. La
seconde intitulée : Copie d'une lettre circulaire du roi
d'Espagne à tous les parlements de France 4 , datée du
six ans .
Milices levées.
Quatre pièces,
soi-disant
venues
d'Espagne,
foiblement
condamnées
par
le Parlement,
discutées.
vembre 1714, survivancier de son père en 1719, entra aux mousque-
taires en 1727, devint cornette des chevau-légers de la garde en 1728,
fut nommé brigadier des armées en janvier 1740, maréchal de camp en
décembre 1744, et lieutenant général le 10 mai 1748; il mourut le
9 avril 1788. En réalité, le jeune enfant fut pourvu de la charge de
grand prévôt par lettres du 13 février 1719 ; mais, par une commission
du même jour, le père en conserva l'exercice sa vie durant, avec
un brevet de trois cent mille livres et la faculté de rentrer en possession
de la charge en cas de mort du fils (Archives nationales, reg. 0*63,
fol. 44-50; Dangeau, p. 468 et 471). C'est seulement en mai 1746, à
la mort du père, que le fils entra en exercice.
1. Dangeau les énumère le 17 janvier (p. 462).
2. Ordonnance pour la levée de 23400 hommes de milice à diviser
en trente-neuf bataillons de six cents hommes, datée du 15 janvier 1719;
un exemplaire imprimé s'en trouve au Dépôt des affaires étrangères,
vol. France 1235, fol. 7 ; voyez le Journal de Dangeau, p. 467.
3. Les cinq derniers mots sont en interligne. — La minute originale
de l'arrêt rendu est aux Archives nationales, carton X 1B 8900, avec un
exemplaire de l'impression qui en fut faite ; voyez aussi le registre U 362,
où se trouve le procès-verbal de la séance de la grand chambre avec
quelques détails intéressants, le Journal de Dangeau, p. 472, la Gazette
de Rotterdam, n° 22. Le parlement de Bordeaux avait condamné le
même libelle dès le 27 janvier : Archives nationales, ADf752; Gazette
de Rotterdam, n° 20.
4. Le manuscrit porte à tous les Pl ts de Fr. de la France.
" Les mots le Grd Prévost corrigent par surcharge Survivance au.
442 MEMOIRES [4749]
4 septembre 1718. La troisième intitulée : Manifeste du
roi catholique adressé aux trois états de la France, du
6 septembre 1718. La quatrième intitulée : Requête pré-
sentée au roi catholique au nom des trois états de la
France*.
Il ne falloit pas être bien connoisseur pour s'apercevoir 2
que pas une de ces quatre pièces n'étoient venues d'Espa-
gue. On ne pouvoit les avoir trouvées dans les valises de
l'abbé Portocarrero ni de son compagnon, ni dans les
papiers de Cellamare, qui avoient été pris, les premiers à
Poitiers, les autres chez l'ambassadeur même 3 , qui, dans
la plus tranquille confiance, ne se défioit de rien et se re-
posoit pleinement sur ses précautions, quand cet abbé et
lui furent arrêtés et leurs papiers pris, et qui, dans 4 cette
entière sécurité, ne les auroit confiés à personne.
4. Un exemplaire de l'imprimé condamné est joint à la minute de
l'arrêt : carton X 1B 8900. C'est une petite plaquette de huit pages, petit
in-4°, mal imprimée, devenue rare aujourd'hui, qui contient à la suite
l'une de l'autre les quatre pièces énoncées. Saint-Simon en avait dans
ses papiers des copies qui sont aujourd'hui aux Affaires étrangères,
vol. Espagne, Mémoires et documents, 92. Vatout les a publiées en
appendice à sa Conspiration de Cellamare, tome I, p. 395-402. Voyez
Lémontey, tome I, p. 207-208, et Dom Leclercq, tome II, p. 254-255
et 258-259. Les originaux des quatre pièces, écrits par Alberoni, signés
par Philippe V et contresignés par le secrétaire don Miguel Duran,
existent en plusieurs exemplaires au Dépôt des affaires étrangères,
vol. Espagne 285, et vol. 293, fol. 475-484. Ce dernier registre contient
aussi (fol. 420) la minute originale de la Lettre de Philippe V à
Louis XV, écrite par Malezieu sous la dictée de la duchesse du Maine,
et que Malezieu déchira en deux lorsqu'on la découvrit dans les papiers
de la princesse.
2. Le verbe s'apercevoir est en interligne, au-dessus de reconnoistre,
biffé.
3. Contrairement à ce que dit Saint-Simon, on en trouva des copies
authentiques dans les papiers qu'emportait l'abbé Portocarrero (Lémon-
tey, p. 249, note), et les originaux signés indiqués ci-dessus furent
saisis chez le prince de Cellamare.
4. Il semble qu'il faudrait plutôt sans ; mais le manuscrit porte
bien dans.
[4719]
DE SAINT-SIMON.
443
D'Espagne ils ne furent point avoués, quelque colère
qui y fût allumée. Outre que le style étoit peu digne d'un
grand roi, on y étoit trop instruit du gouvernement de
France, de tous les siècles et de tous les temps, pour y con-
fondre nos parlements d'aujourd'hui avec 1 ce qui très
anciennement s'appeloit le parlement de France, qui étoit
l'assemblée législative de la nation, et à qui n'ont jamais
ressemblé 2 les États généraux du royaume, qui ne sont
connus que longtemps depuis, et qui n'ont jamais eu que
la voie 3 de remontrance, et quelquefois aussi consulta-
tive, mais simplement et seulement quand il a plu aux
rois de les consulter, et limité de plus à la chose qui faisoit
la matière de la consultation et non davantage. On n'a
pu encore moins confondre 4 ces anciennes et primordiales
assemblées connues sous le nom de parlement de France,
avec les cours de justice si modernement et si fort par
degrés établies telles qu'elles sont aujourd'hui, sous le
nom de parlement de Paris, parlement de Toulouse r; , etc.,
si modernement, dis-je, en comparaison de ces anciens
parlements de France. On savoit en Espagne, aussi bien
qu'en France, que ces anciens parlements ignoroient les
légistes, décorés à la fin du nom de magistrats 6 , qu'ils
n'étoient composés ' que du roi et de ses grands et immé-
diats vassaux ; que là se décidoient en peu de jours les
Prétendue
lettre
circulaire du
roi d'Espagne
aux
parlements.
4. Les cinq derniers mots, oubliés, ont été ajoutés en interligne.
Q l. Saint-Simon avait d'abord écrit : et qui n'a jamais ressemblé.
3. 11 y a bien voye dans le manuscrit, et non voix.
4. Après davantage, qui est en interligne au-dessus de plus biffé,
Saint-Simon n'avait mis qu'une virgule et continué ainsi : de confondre,
dis je, ces anciennes. Il a biffé dis je, et ajouté en interligne On n'a
pu encore moins, ce qui forme une autre phrase.
5. Avant Tolose, il a biffé Dijon.
6. Voyez la grande digression sur ces premières assemblées et sur
l'origine des parlements que notre auteur a intercalée en 1744:
tome XXV, p. 191 et suivantes.
7. Le manuscrit porte qu'elles n'étoient composées, à cause de l'idée
d'assemblées, plus haut.
MÉMOIRES DK SAINT-SIMON. XXXVI 15
114 MÉMOIRES [1719]
grandes questions de fief, car la chicane étoit encore à
naître, et cette infinité- de lois et de coutumes locales qui
nourrissent et bouffissent tant de rabats 1 ; que là se décidoit
la paix ou la guerre, et là les moyens de celle-ci et les
conditions de celle-là ; et que, si on y prenoit la résolution
de faire la guerre, c'étoit de l'assemblée même que l'on
partoit pour attaquer l'ennemi ou pour défendre les fron-
tières ; enfin là même que se proposoient les lois à faire
et qu'elles s'y faisoient quand il en étoit besoin. On n'igno-
roit pas aussi en Espagne quelles sont nos cours judiciaires,
aujourd'hui connues sous le nom de parlements, et que
ces cours, égales entre elles, parfaitement indépendantes
les unes des autres, sont établies par les rois sur certains
districts, plus ou moins étendus, qu'on appelle ressorts 2 ,
pour y connoître des affaires et des procès de tous les
sujets du Roi du district qui leur a été affecté, et pour les
juger suivant les lois et ordonnances des rois et les coutu-
mes des lieux, au nom du Roi, mais sans puissance légis-
lative, et seulement coactive 3 pour l'exécution de leurs
arrêts, lesquels toutefois ne laissent pas d'être cassés au
conseil privé du Roi, si la partie qui se prétend mal jugée
prouve que l'arrêt prononcé est en contradiction avec une
ou plusieurs des ordonnances des rois qui sont en vigueur ;
par où il est évident que les parlements ont en ce conseil
un supérieur, et combien mal à propos ils avoient usurpé
et s'étoient parés du nom de cours souveraines, lorsque le
feu Roi le leur fit rayer avec d'autant plus de justice, que
ces cours ne tiennent leurs charges et leur autorité que
du Roi, seul souverain dans son royaume, et ne peuvent
prononcer d'arrêt qu'en son nom 4 . L'Espagne sait aussi
1. Le rabat était l'insigne des magistrats, encore plus que des ecclé-
siastiques : notre tome XIV, p. 368, note 4.
2. Le mot ressort est au singulier dans le manuscrit.
3. « Coactif, qui a droit de contraindre » (Académie, 1718).
4. Lors de la discussion de l'ordonnance de décembre 1665 sur la
fixation du prix des oflices des cours de justice, Ghamillart père fit obser-
[1719] DE SAINT-SIMON. 115
bien que la France que ces tribunaux ne sont compétents
que des matières judiciaires, qu'ils ne le sont en aucune
sorte de celles d'État ni de celles du gouvernement, et que,
toutes les fois qu'à la faveur des temps de besoins ou de
trouble ils 1 ont essayé de s'en arroger quelque connois-
sance, les rois les ont promptement et souvent rudement
repris et renfermés dans leurs bornes judiciaires. L'Espa-
gne, ainsi que la France, étoit parfaitement au fait de ce
que sont les enregistrements des édits, déclarations, ordon-
nances, règlements que font les rois, et des traités de
paix. On ne prend point en Espagne non plus qu'en
France le change que ces compagnies présentent si volon-
tiers en jouant sur la chose et sur le mot 2 , comme elles
ont tâché de faire sur celui de parlement, commun à l'an-
cien parlement de France, dont on vient de parler, et au
parlement d'Angleterre, qui est l'assemblée qui en repré-
sente toute la nation, avec un pouvoir législatif et de
l'étendue que tout le monde sait 3 . Les enregistrements
des parlements sont connus en Espagne comme en France
pour ce qu'ils valent intrinsèquement, c'est-à-dire comme
n'ayant aucun trait à ajouter rien à l'autorité du Roi,
devant laquelle toute autre disparoît en France, mais sim-
plement ut notum sit, c'est-à-dire pour rendre publique
et solennellement publique la teneur de la pièce qui s'en-
registre, et pour faire une loi au parlement qui l'enregistre,
d'y conformer ses jugements. Que si les rois ont permis
les remontrances aux parlements, chose dont l'usage ou
l'exclusion dépend uniquement de la volonté des rois, ce
ver que le mot souverain ne pouvait convenir aux cours et devait être
uniquement réservé au Roi {Lettres de Colbcrt, par P. Clément, tome VI,
p. 379-382 et 387; Journal d'Olivier d'Ormesson, tome II, p. 404;
voyez aussi Œuvres de Louis XIV, tome I, p. 48). On ne les appela
plus désormais que « cours supérieures », au moins en style officiel.
1. Il y a elles, par mégarde dans le manuscrit.
2. Les quatre derniers mots ont été ajoutés en interligne.
3. Le manuscrit porte que tout le monde le sçait, et sçait est en
interligne au-dessus de connoist, biffé.
U6 MÉMOIRES [4719]
n'est que pour éviter les surprises et connoître avec plus
de justesse et de réflexion les conséquences du tout ou de
partie de la pièce envoyée pour enregistrer, qui se retire
ou qui est modifiée si le roi est touché des raisons qui
font la matière des remontrances, ou, s'il ne l'est pas, qui
s'enregistre nonobstant une ou plusieurs remontrances. À
l'égard du rang que les parlements tiennent dans l'Etat,
on le peut voir plus haut, p. 1446 jusqu'à 1484, et p. 1591
et 1592 et 1594 *, et on y verra que ces Compagnies n'y
en tiennent et n'y en ont jamais tenu, et qu'elles y sont
confondues dans le tiers état, sans jamais avoir fait corps
à part. Que si, dans des temps de troubles, comme dans
ceux de la minorité de Louis XIV et dans quelques autres,
ceux qui vouloient troubler se soient adressés au parle-
ment de Paris, cela ne peut donner à cette compagnie
un droit de se mêler du gouvernement, qu'elle n'a pas ;
cela montre seulement des gens qui vont à la seule assem-
blée toujours existante, mais seulement pour juger des
procès, qui la flattent dans sa chimère d'être les tuteurs
des rois, les protecteurs des peuples, le milieu entre le
roi et le peuple ; des gens 2 qui se veulent parer du nom
et de l'appui du Parlement, et le Parlement qui saisit les
moments de figurer, de se faire compter et d'essayer de
se faire un titre d'autorité et de puissance, qui s'évanouit
avec les troubles, dont la fin remet cette compagnie en
règle et dans son état naturel. Il en est en un autre sens
de même des trois 3 dernières régences, les seules qui
aient été déclarées dans le Parlement, comme on le pourra
voir aux lieux ci-dessus où je renvoie 4 . Il est donc évident
1. Ces pages du manuscrit de Saint-Simon correspondent: 1° à la
grande digression sur les parlements, signalée plus haut, dans notre
tome XXV, depuis la page 203 jusqu'à la page 3i0 ; 2° aux pages 95-
101 et 105-108 de notre tome XXVII.
2. Les mots des gens ont été ajoutés en interligne.
3. Le chiffre 3 a été ajouté après coup entre des et d ret .
4. Aux pages indiquées du tome XXVII.
[1719]
DE SAINT-SIMON,
ir
que rien n'étoit plus inutile au projet de l'Espagne que
d'écrire aux parlements, qui ne sont dans le royaume que
de simples juges supérieurs, dont tout le pouvoir et la
fonction n'est uniquement que de juger les procès, au
nom et par l'autorité du roi, de ceux de ses sujets qui
sont dans leur ressort, à quoi ils sont tellement bornés que
c'est une autre cour, où [viennent *] les grands et immé-
diats feudataires de la couronne, qui reçoit les hommages
qu'ils doivent au roi de leurs fiefs, ou le seul chancelier
au choix des feudataires, mais dont les hommages sont
enregistrés dans cette autre cour, qui est la Chambre des
comptes, laquelle aussi examine, privativement au Parle-
ment et à toutes autres cours, les comptes des comptables
du roi, les punit ou les approuve. Mais M. du Maine et
le premier président n'avoient garde de manquer une si
belle occasion de flatter le Parlement, de tâcher de l'en-
gager avec eux, et d'éblouir le monde ignorant de ce
vain nom en telle matière, et Cellamare, qui regardoit
M. et Mme du Maine comme les chefs et l'âme du parti
qu'il vouloit former, n'avoit garde aussi de s'éloigner en
rien de ce qui leur convenoit et de ce qu'ils desiroient.
Le Manifeste du roi d'Espagne adressé aux trois états
de la France est de même espèce que la lettre aux parle-
ments. On vient de voir, et on a vu plus haut, en plusieurs
endroits, ce que c'est que les Etats généraux, et qu'ils
n'ont dans l'Etat ni puissance ni autorité quelconque ;
qu'ils ne peuvent s'assembler que par la volonté et la con-
vocation du roi, ou, s'il est mineur, du régent, pour faire
leurs cahiers de plaintes et de représentations, et répon-
dre uniquement aux consultations, et non entamer rien
au delà, quand il plaît au roi, ou au régent le roi étant
mineur, de leur en faire, et qui les sépare, quand et comme il
lui plaît. L'Espagne ne pouvoitdonc ignorer ceschoses fonda-
mentales, ni se promettre plus qu'un vain bruit de l'adresse
1. Nous suppléons ce mot, indispensable au sens, et qui n'existe
pas dans le manuscrit.
Prétendu
manifeste du
roi d'Espagne
adressé
aux trois états.
118 MÉMOIRES [1719]
de ce Manifeste ; mais que peut-on dire de l'adresse de ce
Manifeste aux États généraux, qui n'étoient ni assemblés
ni même convoqués, et qui, par conséquent, n'étoient lors
qu'un être de raison, puisque les États généraux n'ont
d'existence que lorsqu'ils sont convoqués, et actuellement
assemblés par et sous l'autorité du roi, ou, s'il est mineur,
du régent? C'étoit donc une adresse purement en l'air,
qui ne portoitsur rien, et de laquelle il ne se pouvoit rien
attendre, par conséquent ridicule, inepte, indigne de la
majesté du roi d'Espagne. Mais il en fut comme des lettres
aux parlements. Le duc du Maine, à faute de mieux, vou-
loit du bruit, éblouir, imposer par de grands noms aux
ignorants, qui font le très grand nombre. Cette méthode
lui avoit réussi à museler et à se jouer de cette prétendue
noblesse qu'il avoit enivrée des charmes de croire figurer
et représenter le second ordre de l'État, qu'il ravala ensuite
avec la même facilité, jusqu'à présenter en son prétendu
corps une requête à Nosseigneurs de Parlement 1 , en
faveur de celui qui la mettoit à tous usages et qui enfin
osa demandera n'être jugé contre les princes du sang que
parles États généraux, qui n'ont ni pouvoir ni autorité de
juger rien 2 . Le duc du Maine n'étoit pas en mesure de par-
ler des pairs ; il y étoit trop 3 avec le Parlement pour
s'adresser ou faire adresser le roi d'Espagne à la noblesse
seule ou au clergé. Il fallut donc supposer des États géné-
raux qui n'existoient point, et qui, quand ils sont assem-
blés par et sous l'autorité royale, comprennent l'un et
l'autre avec le tiers état, mais duquel il eut le soin de dis-
tinguer les parlements par cette lettre circulaire dont on
vient de parler.
Prétendue La plus folle de ces quatre pièces est sans doute la
États^énéraux ^ eau ^ e au r °i d'Espagne des États généraux de la
de France France, qui n'étoient point, qui n'existoient point, puis-
1. Voyez' tome XXXI, p. 249 et suivantes.
2. Ibidem, p. 268, 317, 326.
3. Il était trop en mesure.
[17191
DE SAINT-SIMON.
119
qu'ils n'étoient ni assemblés ni convoqués. G'étoitdonc un au roi
fantôme qui parloit en leur nom, et comme un de ces rôles spag
joués sur les théâtres par ces héros morts depuis mille ans.
La simple inspection d'une puérilité qui en effet ne pou-
voit tromper que des enfants, ne permet pas d'imaginer
que le cardinal Alberoni pût être tombé dans des sottises
si grossières. Maistoutétoitbonà M. du Maine, à qui l'aveu-
glement qu'il avoit jeté sur cette prétendue noblesse avoit
fait espérer qu'il auroit le même bonheur à infatuer tout
le royaume.
A l'égard de la Lettre du roi d'Espagne au Roi, que
Gellamare avoit ordre de lui présenter en main propre,
qui est une voie usitée entre souverains de se parler et de
se faire des représentations, elle n'auroit rien contre la
vraisemblance, si le style pouvoit convenir entre deux
grands monarques. C'est donc la simple lecture de cette
pièce si étrange qui la rend indigne de passer pour venir
du roi d'Espagne, et très digne de l'esprit et de l'éloquence
du cabinet de Sceaux. Ces pièces firent du bruit, et tom-
bèrent bientôt d'elles-mêmes. M. le duc d'Orléans les mé-
prisa, et n'en fut point affecté.
Il n'en fut pas de même d'une pièce de vers qui parut Philippiques.
presque dans le même temps sous le nom de Philippiques ',
et qui fut distribuée avec une promptitude et une abon-
dance extraordinaire. La Grange 1 , élevé autrefois page de
Prétendue
lettre du
roi d'Espagne
au Roi.
1. François-Joseph de Chancel, sieur de la Grange, dit la Grange-
Chancel, né en Périgord le 1 er janvier 1677, montra une précocité
remarquable pour la poésie. Venu à Paris vers 1692, il eut une place
de page dans la maison de la princesse douairière de Gonti, fille de
Mlle de la Vallière, par la protection de laquelle il réussit à faire repré-
senter le 8 janvier 1694, sur le théâtre des Fossés Saint-Germain, sa
première tragédie, AdherbaL II entra ensuite aux mousquetaires, puis
eut une lieutenance au régiment d'infanterie du Roi, et enfin, par pro-
visions du 26 août 1701, une charge de maître d'hôtel ordinaire de
Madame. De 1697 à 1113, il lit jouer avec succès plusieurs tragédies et
opéras. Des dissentiments mal éclaircis et d'ordre littéraire avec le duc
de la Force, qui s'était déclaré son protecteur, peut-être intéressé, lui
420 MEMOIRES [1719]
Mme la princesse de Gonti fille du Roi 1 , en fut l'auteur,
et ne le désavouent pas. Tout ce que l'enfer peut vomir de
vrai et de faux y étoit exprimé dans les plus beaux vers,
le style le plus poétique, et tout l'art et l'esprit qu'on peut
imaginer 2 . M. le duc d'Orléans le sut et voulut voir ce
attirèrent en juillet 1717 un ordre d'exil dans son pays. Il semble que,
n'y ayant pas obéi, il fut enfermé quelque temps à la Bastille (voyez
ci-après, aux Additions et Corrections), puis relégué chez lui en Péri-
gord. C'est là qu'il composa ses trois premières Philippiques contre le
Régent, qui avait servi contre lui la rancune du duc de la Force. Pour-
suivi de ce chef, il se sauva à Avignon en février 1719 ; mais, livré par
trahison, il fut arrêté et emprisonné aux îles Sainte-Marguerite. Il
réussit à s'en évader en 1721, passa d'abord en Sardaigne, puis en
Espagne, et enfin en Hollande, où il composa sa quatrième et sa cin-
quième Philippiques, celle-ci écrite à l'annonce de la mort du Régent.
Cet événement semblait devoir lui rouvrir les portes de la France ; mais
Monsieur le Duc refusa de le laisser rentrer, et il sollicitait encore cette
faveur en 1725 (Ravaisson, Archives de la Bastille, tome XII, p. 109-
112). Ce n'est qu'en 1729 qu'il put revenir à Paris. Après cette époque,
il composa encore quelques pièces, mais se retira de bonne heure dans
son château natal, où il mourut le 26 décembre 1758.
1. La Grange Chancel garda bon souvenir de sa première maîtresse et
fît son éloge dans l'avant-dernière strophe de sa première Philippique.
2. Comme on l'a vu par une note précédente, il ne peut s'agir ici
que des trois premières Philippiques, et probablement de la première
seulement, dont les copies manuscrites commencèrent à circuler dès le
début de 1719 : voyez la note de Lescure dans son édition des Mémoires
de Mathieu Marais, tome I, p. 285-286. Ces trois pièces ne furent
imprimées qu'en 1723, en Hollande; une autre édition, sans date, en
contient quatre; les cinq ne se trouvent que dans l'édition de 1795.
Depuis il y en eut plusieurs autres : en 1797, par le fils de l'auteur, en
1858 par M. de Lescure, en 1874, enfin en 1878, par M. Dujarric-
Descombes d'après un manuscrit autographe. Comme pour toute œuvre
littéraire qui reste longtemps inédite, il y eut des variantes, des strophes
supprimées, d'autres ajoutées ou modifiées ; il n'existe pas encore des
cinq Philippiques, et surtout des trois premières, d'édition critique
satisfaisante. Buvat a inséré le texte de celles-ci dans son Journal
(tome II, p. 126-154, septembre 1720), et l'éditeur a donné en appen-
dice celui des deux dernières. Dom Leclercq, Histoire de la Régence,
tome II, p. 510-512, a cru que les cinq odes furent écrites de 1717 à
1719.
[1719] DE SAINT-SIMON. 124
poème, car la pièce étoit longue 1 , et n'en put venir à bout,
parce que personne n'osa la lui montrer. Il m'en parla
plusieurs fois, et à la fin il exigea si fort que je la lui appor-
terois, qu'il n'y eut pas moyen de m'en défendre. Je la
lui apportai donc ; mais de la lui lire je lui déclarai que je
ne le ferois jamais. Il la prit donc, et la lut bas debout
dans la fenêtre de son petit cabinet d'hiver, où nous étions.
Il la trouva tout en la lisant telle qu'elle étoit ; car il s'arrê-
toit de fois à autre pour m'en parler sans en paroître fort
ému. Mais tout d'un coup je le vis changer de visage et
se tourner à moi les larmes aux yeux, et près de se trouver
mal. « Ah ! me dit-il, c'en est trop ; cette horreur est plus
forte que moi. » C'est qu'il étoit à l'endroit où le scélérat
montre M. le duc d'Orléans dans le dessein d'empoisonner
le Roi, et tout près d'exécuter son crime 2 . C'est où l'au-
teur redouble d'énergie, de poésie, d'invocations, de
beautés effrayantes et terribles, d'invectives, de peintures
hideuses, de portraits touchants de la jeunesse, de l'inno-
cence du Roi, et des espérances qu'il donnoit, d'adjura-
tions à la nation de sauver une si chère victime de la bar-
barie du meurtrier 3 , en un mot tout ce que l'art a de plus
4. Saint-Simon ne parlant que d'une seule pièce, il est croyable que
le Régent ne vit que la première ode.
2. Probablement cette strophe, la vingt-deuxième de la première
Philippique dans le texte donné par Buvat :
Royal enfant, jeune monarque
Tant qu'on te verra sans défense
Dans une assez paisible enfance,
On laissera couler tes jours;
Mais quand, par le secours de l'âge,
Tes yeux s'ouvriront davantage,
On les fermera pour toujours.
3. Il est étonnant que Saint-Simon ne dise rien des deux passages
où il est personnellement mis en cause : les dix-huitième et dix-neu-
viùine strophes de la seconde Philippique. Cela tend à faire croire qu'il
oe connut et ne montra au Régent que la première, comme d'autres
indices le font supposer, ainsi qu'il a été dit plus haut.
Ul MolHls m SAINT-SIMON. XXXVI 10
122 MÉMOIRES [1719]
délicat, de plus tendre, de plus fort et de plus noir, de
plus pompeux et de plus remuant 1 . Je voulus profiter du
morne silence où M. le duc [d'Orléans] tomba pour lui ôter
cet exécrable papier; mais je ne pus en venir à bout. Il se
répandit en justes plaintes d'une si horrible noirceur, en
tendresse sur le Roi, puis voulut achever sa lecture, qu'il
interrompit encore plus d'une fois pour m'en parler. Je
n'ai point vu jamais homme si pénétré, si intimement
touché, si accablé d'une injustice si énorme et si suivie.
Moi-même, je m'en trouvai hors de moi. A le voir, les
plus prévenus, pourvu qu'ils ne le fussent que de bonne
foi, se seroient rendus à l'éclat de l'innocence et de l'hor-
reur du crime dans laquelle il étoit plongé. C'est tout dire
que j'eus peine à me remettre, et que j'eus toutes les
peines du monde à le remettre un peu.
Ce la Grange, qui de sa personne ne valoit rien en quel-
que genre que ce fût, mais qui étoit bon poète 2 , et n'étoit
que cela, et n'avoit jamais été autre chose, s'étoit par là
insinué à Sceaux, où il étoit devenu un des grands favoris
de Mme du Maine 3 . Elle et son mari en connurent la vie,
la conduite, les mœurs et la mercenaire scélératesse ; ils
la surent bien employer. Il fut arrêté peu après et envoyé
aux îles de Sainte-Marguerite 4 , d'où à la fin il obtint de
sortir avant la fin de la Régence 5 . Il eut l'audace de se
montrer partout dans Paris, et tandis qu'il y paroissoit
1. Les mots et de plus remuant ont été ajoutés sur la marge à la fin
de la ligne. Saint-Simon n'avait évidemment plus le texte sous les
yeux ; car la strophe ne mérite pas tant d'épithètes.
2. Il y a eu deux éditions de ses Œuvres complètes : en 1734-35,
trois volumes, et en 4758, l'année même de sa mort, cinq volumes.
3. On est mal renseigné sur la participation de la Grange-Chancel
aux divertissements de Sceaux : Général de Piépape, La Duchesse
du Maine, p. 67-68.
4. Il y a quelques renseignements de nature anecdotique sur cet
emprisonnement dans le Dictionnaire des ouvrages anonymes
de Barbier, édition 1875, tome III, col. 869-870.
5. Nous avons dit dans une note précédente qu'il s'évada,
[1719]
DE SAINT-SIMON.
123
aux spectacles et dans tous les lieux publics, on eut l'im-
pudence de répandre que M. le duc d'Orléans l'avoit fait
tuer 1 . Les ennemis de M. le duc d'Orléans et ce prince
ont été également infatigables, les premiers en toutes les
plus noires horreurs, lui à la plus infructueuse clémence,
pour ne lui pas donner un nom plus expressif.
Mareschal, premier chirurgien du Roi 2 , dont le fils
avoit la survivance 3 , mais si dégoûté du métier qu'il ne
vouloit plus l'exercer 4 , s'accommoda de sa charge avec
la Peyronie, fort grand chirurgien 5 , qui parut depuis
grand et habile courtisan, et qui fit grand bruit à la cour
La Peyronie
premier
chirurgien
du Roi.
1. Comme on l'a vu ci-dessus, il ne rentra pas en France; néan-
moins le bruit de son assassinat par deux exempts du guet, et par ordre
du Régent, courut en juin 1722 : Journal de Barbier, tome I, p. 221.
Buvat, tome II, p, 126, donne une version plus romanesque.
2. Les mots du Roy ont été ajoutés en interligne.
3. Les Mémoires ont dit en effet en 1706 que cette survivance fut
donnée à Georges-Louis Mareschal, « paresseux qui ne promettoit pas
d'approcher de son père » : tome XIV, p. 103.
4. Dès 1716, il avait renoncé à la médecine et obtenu une charge
de gentilhomme ordinaire du Roi : ibidem, note 5. Le père reçut une
pension de quatre mille livres (reg. 0'64, fol. 330 v°).
5. François Gigot de la Peyronie, fils d'un médecin de Montpellier,
naquit dans cette ville le 15 janvier 1678, et suivit les cours de la
faculté. Il exerçait la chirurgie à Montpellier avec réputation lorsque,
en 1714, il fut appelé à Paris pour faire une opération au duc de
Ghaulnes. Celui-ci lui fit donner en reconnaissance la place de chirur-
gien de la prévôté de l'hôtel, 8 juin 1715 (reg. O 1 59, fol. 92); en
même temps, il enseigna l'anatomie à l'école de Saint-Côme et fut
démonstrateur au Jardin du Roi. En 1719, il obtint la survivance de
premier chirurgien du Roi (brevet du 6 février, avec un brevet d'assu-
rance de soixante mille livres: reg. O 1 63, fol. 38 et 39); mais il ne
succéda en fait à Mareschal qu'en 1733. Le Roi avait fondé à sa prière
en 1731 l'Académie de chirurgie. M de la Peyronie, ennuyé du
mépris dans lequel les médecins tenaient les chirurgiens, se fit rece-
voir docteur en médecine à la faculté de Reims, et le Roi le nomma en
1743 un de ses médecins par quartier (brevet du 14 mars ; reg.
O 1 87, fol. 103). Il mourut à Versailles le 25 avril 1747, associé libre
de l'Académie des sciences depuis plusieurs années. Il avait eu
«les lettres de noblesse en juin 1721 : reg. O 1 65, fol. 133.
124 MÉMOIRES [4719]
et dans le monde ; il avoit beaucoup d'esprit et d'ambi-
tion 1 .
Belle entrée Stair fit une superbe entrée. Soit ignorance que les
ambassadeur ambassadeurs n'entrent à Paris dans la cour du Roi qu'à
d'Angleterre; deux chevaux, ou entreprise, ses carrosses, attelés de huit
entreprises chevaux, prétendirent entrer. La contestation fut vive ;
et chez le Roi mais enfin il fallut entrer à deux chevaux, et dételer les
des rmces s * x au t res2 - Les jours suivants, il alla voir les princes du
du sang. sang suivant l'usage. M. le prince de Gonti lui rendit sa
[Add. S'-S. 1568] v i s ite ; mais, ne voyant pas Stair au bas de son escalier pour
le recevoir, comme c'est la règle, il attendit un peu dans
son carrosse, puis le fit tourner, et alla au Palais- Royal se
plaindre de cette innovation. Stair avoit déjà envoyé
demander audience à Mmes les princesses de Conti, à qui
M . le duc d'Orléans manda de ne le point recevoir qu'il n'eût
reçu les princes du sang comme il devoit. Monsieur le Duc
suspendit aussi la visite qu'il devoit lui rendre. Stair pré-
tendit que la réception au bas du degré n'étoit 3 pas dans
son protocole. Il se fit approuver par les autres ambassa-
deurs, et blâmer par eux d'en avoir trop fait pour M. le
duc de Chartres, qui, quoique premier prince du sang,
ne devoit pas être traité différemment des autres princes du
1 . Saint-Simon fait allusion à la faveur que Louis XV lui accorda
toujours. M. de la Peyronie obtint du Roi l'émancipation des chirur-
giens, assimilés autrefois aux barbiers, et qui furent égalés aux docteurs
médecins. Il légua sa grosse fortune aux divers établissements de chi-
rurgie de Paris et de Montpellier. Le duc de Luynes fit son éloge à sa
mort {Mémoires, tome VIII, p. 192-193). Le fait que Saint-Simon ne
fait pas allusion à cette mort, peut faire penser que notre auteur écri-
vait avant cette date cette partie des Mémoires.
2. L'entrée eut lieu le 5 février ; le 7, l'ambassadeur fut reçu par le
Roi en audience solennelle, le 11, par la duchesse de Berry, le 15, par
le Régent et Madame (Dangeau, tome XVII, p. 473 et 475 ; Gazette,
p. 71-72; les Correspondants de Balleroy, tome II, p. 18; Gazette
de Rotterdam, n 0s 18 à 20, 22 et 23, où l'on trouve beaucoup de
détails). Il y eut une relation imprimée de cette entrée ; un exemplaire
en existe dans le ms. 5720 de la Bibliothèque de l'Arsenal.
3. Westoit corrige n'est, que Saint-Simon avait pris à Dangeau.
[1719J
DE SAINT-SIMON.
125
sang 1 . Enfin, au bout de deux mois de lutte et de négo-
ciations, Monsieur le Duc et M . le prince de Conti rendirent
séparément leur visite à Stair, qui les reçut au bas de son
degré 2 . L'audace de cet ambassadeur d'Angleterre, qu'il
portoit également peinte dans sa 'personne, dans ses dis-
cours et dans ses actions, avoit révolté toute la France. On
a vu en son lieu 3 que le Régent, d'abord par Ganillac et
par le duc de Noailles, puis par l'abbé Dubois dès qu'il
fut à portée d'agir par lui-même, en fut subjugué, et Stair
se crut assez le maître du terrain pour hasarder, seul de
tous les ambassadeurs des têtes couronnées, une entreprise
sur les princes du sang, dont la longue dispute fut hon-
teuse à notre cour. Elle finit pourtant sans innovation, mais
uniquement par la persévérance des princes du sang, et sans
que Stair en fût plus mal à Londres ni au Palais-Royal.
Mme de Seignelay Valsassine 4 mourut en couche 5 . Elle
avoit épousé le dernier fils de Seignelay, ministre et se-
crétaire d'État, qui avoit quitté le petit collet, et qui ne
servit point 6 . Il avoit eu dans son partage l'admirable
bibliothèque de M. Golbert, son grand-père, qu'il vendit
longtemps après au Roi 7 .
Mort de Mme
de Seignelay ;
la
bibliothèque
de feu
M. Golbert
achetée
par le Roi.
i. Sur cette visite, voyez le Journal de Dangeau, p. 481 ; elle eut
lieu le 18 février et fut rendue le 20 par le prince.
2. L'affaire ne fut en effet arrangée qu'à la fin d'avril : Dangeau,
tomes XVII, p. 483-484 et 485, et XVIII, p. 2, 39 et 42; les Corres-
pondants de Balleroy, tome II, p. 29, 30 et 48 ; Lettres de la duchesse
de Lorraine, p. 410; mention dans le registre du greffier du Parlement
au 25 février (Archives nationales, reg. U 362) ; Gazette de Rotter-
dam, n os 29, 34, 39, 50 et 54. Amelot parle de ces difficultés dans
une lettre du 6 mars au cardinal Gualte le 2 mars (tome XVIII du
Journal, p. 2) pour quatre cent mille livres.
5. Dangeau, tome XVIII, p. 1 ; les Correspondants de Balleroy,
tome II, p. 32. Bourgueil, abbaye bénédictine, fondée au dixième
siècle au diocèse d'Angers par les ducs d'Aquitaine, valait environ
douze mille livres de rente ; elle était vacante par la mort de l'abbé de
Louvois.
6. Louis-Joachim de Montaigu, marquis de Bouzols, puis vicomte
de Beaune, que Saint-Simon nous a déjà fait connaître sous le premier
nom, lorsque, en 1696, il épousa Mlle de Groissy, sœur du secrétaire
d'État Torcy (tome III, p. 35), était lieutenant général depuis 4708.
Cette pension lui fut donnée, dit Dangeau (tome XVII, p. 483) pour
le consoler de n'avoir pu obtenir le gouvernement de Briançon ; il
acheta aussitôt du comte de Nogent la lieutenance générale d'Auvergne,
dont il fut pourvu par provisions du 4 mars 1719, et c'est alors qu'il
prit le nom de vicomte de Beaune. Notre auteur ne semble pas recon-
naître sous ce nom le mari de cette marquise de Bouzols, dont il a
souvent noté l'esprit, la laideur, la méchanceté et la liaison intime
avec Madame la Duchesse (nos tomes III, p. 35, XVIII, p. 18, XIX,
p. 260, XXI, p. 365, etc.), ce qui explique l'intervention de cette
princesse et de son fils dans la faveur faite au mari.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
133
duc de Tresmes 1 . Comme gouverneur de Paris 2 , il avoit
un jeu public dans une maison qu'il louoit pour cela,
et dont il tiroit fort gros. Il l'avoit prétendu comme un
droit depuis qu'il en avoit vu s'établir d'autres par licence,
et quelques-uns, depuis la Régence, par permission. Ces
jeux étoient devenus des coupe-gorge 3 , qui excitèrent tant
de cris publics, qu'ils furent tous défendus 4 , et celui du
duc de Tresmes comme les autres. Ce fut en dédomma-
gement de ce jeu que la pension lui fut donnée. Il ne
laissa pas de s'en introduire de temps en temps 5 , mais
plus modestement. Tout ayant changé de face sous le gou-
vernement de Monsieur le Duc, premier ministre, Mme de
Carignan, arrivée, ancrée, et point du tout oisive pour
son intérêt, obtint un jeu à l'hôtel de Soissons, qui lui
valut extrêmement 6 . Sur cet exemple, le duc de Tresmes
prétendit et obtint le rétablissement du sien. Le rare fut
qu'il ne laissa pas de conserver la pension de vingt mille
livres qu'il n'avoit eue que pour le lui ôter.
Le jeune Bournonville 7 , petit-fils, par sa mère, du duc
Beaune,
et 20 000 tt
au duc
de Tresmes,
au
lieu de son jeu,
qui se rétablit
après,
et la pension
lui demeure.
L'abbaye
de Bourgueil
à
l'abbé Dubois.
[Add. S*-S. 1570
et Î57Ï]
Mariage
1. Dangeau mentionne ce don le 5 mars (tome XVIII, p. 3).
2. Toute la fin de ce paragraphe est la copie exacte de l'Addition
que Saint-Simon avait faite au Journal à cette occasion et qu'on trou-
vera plus loin sous le numéro 1571.
3. Nous avons rencontré le mot coupe-gorge dans le tome XV,
p. 18, pour désigner un des coups du jeu de lansquenet. Ici c'est le
sens ordinaire de « lieu où il est dangereux de passer à cause des vo-
leurs», et figurément « une académie de jeu où l'on trompe» {Aca-
démie, 171 8).
4. La défense réitérée a été notée ci-dessus, p. 110.
5. C'est-à-dire, qu'il s'ouvrit encore de temps en temps quelques
maisons de jeu.
6. Mme de Carignan n'arriva à Paris qu'en 1720 (notre tome XXXIII,
p. 169, note 1). Sur le jeu qui se tint à l'hôtel de Soissons et qui fut
fermé en 1741, voyez les Mémoires de Luynes, tome III, p. 363, le
Journal de Barbier, tome III, p. 270, et les Pièces intéressantes et
peu connues pour servir à l'histoire, par Pierre-Ant. de la Place
(1785), tome VII, p. 273.
7. Philippe-Alexandre, prince de Bournonville : tome VIII, p. 290.
134
MEMOIRES
[1749]
de M. de
Bournonville
avec Mlle
de Guiche.
Profusion au
Grand Prieur.
Mariage
du prince
électoral de
Saxe déclaré
avec une
archiduchesse.
Le roi Jacques
en Espagne.
de Luynes et d'une sœur de M. de Soubise 1 , et fils du
cousin germain paternel de la maréchale de Noailles 2 , et
frère de la duchesse de Duras 3 , épousa la seconde fille du
duc de Guiche, mort maréchal duc de Gramont 4 ; c'est
celle qui épousa depuis mon fils aîné 5 .
Le Grand Prieur attrapa de M. le duc d'Orléans un don
sur les loteries de Paris de plus de vingt-cinq mille écus
de rente 6 .
Le mariage du prince électoral de Saxe fut arrêté et
déclaré avec une des archiduchesses 7 .
Le roi Jacques partit assez publiquement de Rome,
s'embarqua à Nettuno, 8 février 8 , et aborda en Espagne,
d'où il se rendit à Madrid 9 .
1. Sa mère, Marie-Charlotte-Victoire d'Albert de Luynes, était fille
du duc Louis-Charles et de sa seconde femme Anne de Rohan, sœur
de François, prince de Soubise.
2. Son père était Alexandre -Albert-François-Barthélemy, duc de
Bournonville (tome I, p. 257), dont le père était frère de celui de la
maréchale de Noailles, Marie-Françoise de Bournonville.
3. La duchesse de Duras était Angélique-Victoire de Bournonville
(tome VIII, p. 290).
4. Catherine-Charlotte-Thérèse de Gramont (tome XIII, p. 125). Le
mariage fut célébré le 28 mars par le cardinal de Noailles ; il avait fallu
une dispense de Rome à cause de la parenté des époux (Dangeau,
tome XVIII. p. 3, 19 et 23, 27 et 28 mars ; Journal de Buvat, tomel,
p. 369). Le contrat de mariage, du 27 mars, est dans le registre Y 302
des Archives nationales, fol. 61.
5. Ce second mariage et ses circonstances ont été racontés dans le
tome XXVII, p. 244-252.
6. Dangeau, p. 3 et 13 ; c'était, paraît-il, pour être employé à la
rédemption des captifs.
7. Marie-Josèphe-Bénédicte d'Autriche (tome XVII, p. 93), aînée
des filles du défunt empereur Joseph, épousa Frédéric-Auguste le
20 août 1719 ; mais cette union était décidée et annoncée dès le mois
de mars (Dangeau, p. 20-21 ; Gazette de Rotterdam, n os 39 et 42,
correspondances de Vienne); voyez ci-après, p. 343.
8. Les mots 8 p" sont en interligne. Nettuno est un petit port au
sud de Rome, entre Ostie et Gaëte, sur la mer Tyrrhénienne.
9. Saint-Simon ne s'appesantit pas sur les aventures du Prétendant,
quoique le Journal de Dangeau et les gazettes soient remplis des
[1719] DE SAINT-SIMON. 135
Prye revint avec sa femme de son ambassade de Turin 1 . Retour
Je ne remarque ce retour que par le bruit et le mal g^es^aTtet à
que fit cette femme, qui fut maîtresse publique de Mon- M. de Prye.
sieur le Duc, et de la cour, et de l'État, quand et tant l AMSiS 157 ^
qu'il fut premier ministre. Prye eut douze mille [livres]
de pension et quatre-vingt-dix mille livres de gratifica-
tion 2 .
Rémond, dont il a été parlé ailleurs 3 , fut introducteur Rémond;
des ambassadeurs 4 . Gomme il devint une espèce de petit son ictère.
bruits qui couraient à son égard. Il quitta en effet Rome le 8 février
ostensiblement avec un cortège assez nombreux ; mais, à peu de dis-
tance de la ville, il réussit à donner le change aux espions. Il y a des
récits variés sur le subterfuge qu'il employa, de même que sur le lieu
de l'embarquement, Nettuno, Gività-vecchia ou Livourne ; on préten-
dit même qu'il avait été arrêté et emprisonné à Milan. Son bâtiment
joignit des vaisseaux espagnols qui l'amenèrent à Roses, en Catalogne.
Il semble que, tandis que le duc d'Ormond s'embarquait au Passage
avec quelques troupes pour se rendre en Ecosse, il resta en Espagne
attendant le résultat de cette expédition, qui fut dispersée par la tem-
pête et ne réussit pas. Voyez le Journal de Dangeau, tome XVIII,
p. 2, 3, 15-21, 29, 33, 34, 40, 44; celui de.Buvat, tome I; p. 357-358,
363, 364, 372, 390 ; notre Gazette, p. 114, 151, 173, 177, 196, 271 ;
la Gazette de Rotterdam, n os 27, 30, 33, 34 et 36 ; les Correspondants
de Balleroy, tome II, p. 26-28, 35-36, 40-41 ; les Mémoires du mar-
quis de Franclieu, p. 142 et suivantes, etc. ; Saint-Simon mentionnera
l'insuccès de l'entreprise et le retour du Prétendant à Rome, ci-après,
p. 342, où sera placée l'Addition que notre auteur avait faite au
Journal de Dangeau, à propos de la nouvelle de son départ pour
Rome. Il y a au Dépôt des affaires étrangères, vol. Espagne (Mémoires
et documents) 238, une correspondance d'Alberoni au sujet du voyage
du prince en Espagne.
1. Il était déjà revenu depuis quelques semaines, lorsque Dangeau
annonça le 19 mars (p. 18) qu'il ne retournerait pas à Turin. On l'at-
tacha sans titre à la personne du jeune Roi.
2. Cette dernière phrase a été ajoutée après coup à la fin du para-
graphe ; l'indication vient de Dangeau.
3. Nicolas-François Rémond ; tomes XXIX, p. 261-294 (où a déjà
été fait un portrait du personnage), et XXX, p. 1-5 et 56.
4. Il succéda à Foucault de Magny qui s'était sauvé en Espagne, et
il y eut quelques difficultés parce que Rémond n'avait pas les deux
cent vingt mille livres nécessaires; Law les lui fournit, et il obtint la
436 MEMOIRES [17191
personnage, et, quoique subalterne, fort dangereux, il
est à propos de le faire encore mieux connoître. Il étoit
fils de Rémond, fermier général, connu sous le nom de
Rémond le Diable 1 . Ce fils étoit un petit homme qui
n'étoit pas achevé de faire, et comme un biscuit manqué 2 ,
avec un gros nez, de 3 gros yeux ron3s sortants, de gros
vilains traits, et une voix enrouée comme un homme ré-
veillé en pleine nuit en sursaut. Il avoit beaucoup d'es-
prit; il avoit aussi de la lecture et des lettres, et faisoit
des vers 4 . Il avoit encore plus d'effronterie, d'opinion de
soi, et de mépris des autres. Il se piquoit de tout savoir,
prose, poésie, philosophie, histoire, même galanterie 5 ;
charge, grâce au Régent, quoique Sainctot, déjà titulaire de la seconde
charge, eût offert trente mille francs de plus à M. Foucault père ; le
brevet de provision est du 18 juin (reg. 1 63, fol. 151), et il prêta
serment le ^(Dangeau, tome XVIII, p. 14, 60, 61 et 66). Il obtint un
brevet d'assurance de cent cinquante mille livres en décembre 1721
(reg. O 1 65, fol. 266).
1. François Rémond, sieur de la Renouillère, mêlé de bonne heure
aux affaires de finances, ne fut intéressé en nom dans les fermes géné-
rales qu'à partir de 1679 ; il mourut en août 1699 (Mercure du mois,
p. 499-200). Les Rémond de Montmort, de Rréviande, de Saint-Mard,
sont ses descendants. On a de lui un rapport d'inspection sur le Rour-
bonnais en 1682, qui est aux Archives nationales, carton G 7 1143. Il
est parlé de ce fermier général dans les pamphlets Pluton maltôtier et
les Partisans démasqués. L'origine de son surnom de Rémond le
Diable est inconnue; mais on peut remarquer que Rémond était juste-
ment le nom de ce chanoine de Notre-Dame, dont la miraculeuse
résurrection pour annoncer sa damnation éternelle fut, selon la légende,
la cause de la conversion de saint Rruno. Est-ce pour rappeler le sur-
nom de son père que notre Rémond se fit faire, pour le carnaval de
1719, un habit de velours noir et feu avec des bas pourpre (E. Raunié,
Chansonnier historique du dix-huitième siècle, tome III, p. 116-117).
2. Qualification déjà donnée à Mme de Castries : tome III, p. 332.
3. Avant ce de il a biffé de gros nés.
4. On a de lui des Dialogues des dieux.
5. « C'est un homme qui a beaucoup d'esprit et de belles-lettres,
disait Mathieu Marais (Mémoires, tome I, p. 283); il joue, il aime les
femmes et la cour ; c'est un marchand mêlé. » Le marquis de Franc-
lieu parle de lui dans ses Mémoires, p. 15-17.
[1719] DE SAINT-SIMON. 137
ce qui lui procura force ridicules aventures et brocards.
Ce qu'il sut le mieux fut de tâcher à faire fortune, pour
quoi tous moyens lui furent bons. Il fut le savant 1 des uns,
le confident et le commode 2 des autres, et de plus d'une
façon, et ne se cachoit pas de la détestable, le rapporteur
quand on le voulut et que cela lui parut utile. Il s'atta-
cha à Canillac, à Noce, aux ducs de Brancas, puis de
Noailles, sur tous à l'abbé Dubois, dont il alloit disant pis
que pendre, pour faire parler les gens et le lui aller
redire ; enfin à Stair, dont il devint le panégyriste et
l'homme à tout faire 3 . Sa souplesse, l'ornement de son
esprit, son aisance à parler et à frapper, sa facilité à adop-
ter le goût de chacun, une sorte d'agrément qu'on trou-
voit dans sa singularité, le mirent quelque temps fort à
la mode, dont il sut tirer un grand parti pécuniaire. Il en
avoit espéré d'autres, qui s'évanouirent avec son cardinal
Dubois. Tel qu'il étoit, il ne laissa pas de trouver et de
conserver des entrées et de la familiarité dans plusieurs
maisons distinguées. Il a fini par épouser une fille du
joaillier Ronde 4 , en quoi il n'y a eu ni disparité ni mé-
1. Le manuscrit porte bien s gavant ; dans l'Addition à Dangeau
indiquée ci-contre, on lit le suivant des uns, et cette leçon est peut-
être la véritable.
2. Au sens d'entremetteur ; voyez ci-après, p. 169.
3. Voyez tome XXIX, p. 261-264.
4. Laurent Ronde, qui est indiqué dans le Livre commode des
adresses de Paris en 1692 (tome I, p. 248) comme demeurant rue
Bertin Poirée et « trafiquant de barres, lingots et grenailles d'or et
d'argent», devint en 1710 « joaillier metteur en œuvre des pierreries
du Roi » à la place de Montarsy, et obtint par brevet du 8 mai le loge-
ment de celui-ci aux galeries du Louvre (reg. O 1 54, fol. 72). C'est lui
qui avait été chercher à Londres en 1717 le diamant le Régent, si l'on
en croit le Journal de Buvat, tome I, p. 281-282. Nous ignorons le
nom de sa fille et la date du mariage de celle-ci avec Rémond. C'est
sans doute à son fils, aussi joaillier du Roi que s'adresse une lettre du
31 janvier 1747, relative aux joyaux que la Reine et les princesses
devaient offrir à la nouvelle Dauphine, dont on trouvera le texte dans
le registre O 1 392, p. 55.
MKMOIBKS DE SAINT-SIMON. IXXYI 18
438 MÉMOIRES [1749]
salliance 1 , et par donner souvent des soupers à bonne et
honorable compagnie. Il avoit eu la charge de Magny. Il
ne la garda pas longtemps, voyant ses espérances trom-
pées, et qu'elle ne le menoit à rien 2 .
Mimeure; Mimeure 3 mourut officier général 4 , dont je crois avoir
son caractère, parlé ailleurs. Il étoit fils d'un président du parlement de
sa mort. Dijon 5 . Je ne sais par quelle protection il avoit été atta-
■• ché à Monseigneur dès sa jeunesse 6 , chez qui il avoit les
entrées ; mais il n'alla jamais dans aucun lieu où on
mangeât avec lui 7 . Son esprit souvent plaisant sans son- \
ger à l'être, et l'ornement de son esprit joint à beaucoup
de modestie et de savoir-vivre, l'avoit mêlé avec le grand
monde et fait désirer dans les meilleures compagnies 8 . Il j
étoit aimé et estimé, sur un pied agréable, et le méri-
toit ; il étoit honnête homme et fort brave, sans se piquer
de rien, et fort doux, aimable et sûr dans le commerce;
il servit toute sa vie, presque toujours dans la gendar-
4. Les Rémond avaient été maintenus dans leur noblesse par arrêt
de l'intendant de Champagne du 22 mars 4708.
2. Il démissionna en décembre 4723.
3. Jacques-Louis Valon, marquis de Mimeure : tome XI, p. 248.
4. Il était lieutenant général depuis mars 4748. Il mourut à Auxonne
le 3 mars 4719 (Dangeau, p. 43).
5. Nicolas Valon, seigneur de Hauteroche, nommé conseiller au
parlement de Dijon en 4630.
6. Voyez A. Floquet, Bossuet précepteur du Dauphin, p. 426.
7. C'est-à-dire que, n'étant pas d'une qualité à s'asseoir à table avec
le Dauphin, il s'absentait des occasions où cela se présentait.
8. Poëte précoce, il y a des vers de lui dans le Mercure de juillet
4677, p. 89-93, alors qu'il n'avait pas vingt ans; néanmoins il ne pro-
duisit aucune œuvre sérieuse, et c'est comme amateur et protecteur
des poëtes que Boileau le fit entrer à l'Académie en 4707, à la place de
Cousin. Son discours de réception, le 4 er décembre, est dans le Recueil
des harangues, tome II, p. 692-699 ; voyez d'Artigny, Nouveaux mé-
moires d'histoire et de littérature, tome VI, première partie, p. 125-
434 ; d'Alembert, Histoire de V Académie française, tome III, p. 424-
435, et Muteau, La Bourgogne à l'Académie française, p. 49 et
suivantes. Voltaire parle de lui dans ses Écrivains du siècle de
Louis XIV, et cite avec éloge une Ode à Vénus imitée d'Horace.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
139
merie, avec réputation. Il se maria à la fin de sa vie 1 , et
fut regretté de beaucoup d'amis.
Terrât, chancelier et surintendant des affaires et finances
de M. le duc d'Orléans 2 , mourut 3 en même temps*. II.
avoitun râpé de l'Ordre 5 . Il étoit fort vieux et fort riche 6 ,
fort homme d'honneur et fort désintéressé. Il étoit chan-
celier de Monsieur quand, à la mort de Béchameil, qui
étoit surintendant, il eut sa charge, dont il refusa abso-
lument les appointements 7 . Ce fut une perte pour M. le
duc d'Orléans, dont il gouvernoit très bien les affaires 8 .
Il vivoit fort honorablement, et n'étoit déplacé en rien ;
il étoit généralement aimé et estimé ; il ne laissa point
d'enfants 9 . Je n'ai point su qui il étoit ; je crois que c'étoit
1. Il avait épousé Charlotte-Madeleine de Carvoisin d'Achy. N'ayant
point d'enfants, ils se firent le 8 juin 1709 une donation mutuelle au
dernier mourant (Archives nationales, reg. Y 282, fol. 460 v°). La
femme mourut en 1724 d'un cancer au sein ; il y a dans le tome I de la
Correspondance de Voltaire plusieurs lettres qui lui sont adressées.
Voyez aux Additions et Corrections.
2. Gaston-Jean-Baptiste Terrât : tome VIII, p. 356.
3. Avant ce verbe, Saint-Simon a biffé un premier mourut.
4. Dangeau inscrit au 19 mars dans son Journal ces trois mots :
« M. Terrât mourut » ; voyez la Gazette, p. 156.
5. On a vu dans le tome XI, p. 208-211, ce que c'était que le râpé
des charges de l'ordre du Saint-Esprit. Terrât avait eu en 1715 celui
de la charge de trésorier ; tome XXIX, p. 48.
6. Il avait quatre-vingts ans. Dangeau lui attribuait cent mille livres
de rente en 4699 (tome VII, p. 65), et Buvat prétend qu'à sa mort on
trouva chez lui douze millions en espèces (Journal, tome I, p. 365).
Sa terre de Chantôme, dans la Marche, avait été érigée en marquisat
en décembre 1695 (Archives nationales, X 1A 8691, fol. 77 v°).
7. Il avait succédé à Boisfranc comme chancelier de Monsieur en
février 1688, et passa en cette qualité auprès du duc d'Orléans à la
mort de Monsieur ; c'est en mai 1703 qu'il y joignit la surintendance,
et le Mercure fit alors son éloge (mai 1703, p. 222-223).
8. En décembre 1707, il donna une fête en l'honneur de la prise de
Lerida par son maître (Mercure, p. 631-643).
9. Il avait épousé en premières noces en avril 1699 Mlle de Gines-
tous de la Tourette (Dangeau, tome VII, p. 65), qu'il perdit le 10 jan-
vier 1705 (Mémoires de Sourches, tome IX, p. 159). Il se remaria en
Mort
et caractère
de Terrât.
La Houssaye,
conseiller
d'État,
lui succède.
140
MÉMOIRES
[1749]
Mort d'un fils
de l'électeur
de Bavière
élu évêque de
Munster.
Mort
et caractère
de Puyzieulx.
Belle-Isle
s'accommode
lestement
de son
gouvernement
d'Huningue.
Gheverny
a sa place de
conseiller
d'Etat d'épée.
peu de chose ; aussi étoil-il fort éloigné de s'en faire ac-
croire 1 . La Houssaye, conseiller d'Etat 2 , eut les deux
charges de Terrât chez M. le duc d'Orléans 3 , qui le con-
duisirent à être enfin contrôleur général des finances.
Un fils de l'électeur de Bavière fut élu évêque de Mun-
ster. Il étoit allé se promener en Italie, et mourut à Rome
sans avoir su son élection 4 .
La mort de Puyzieulx, duquel on a déjà parlé lorsque
son esprit et son adresse le firent si singulièrement che-
valier de l'Ordre 5 , devint le commencement et la base
de la prodigieuse fortune de Belle-Isle. Les chartreux,
qui sont accoutumés à donner quelquefois de grands
repas, en donnèrent un à beaucoup de gens distingués
de la cour et des conseils. J'en fus prié, et Puyzieulx,
que tout le monde aimoit, et qui étoit bon et joyeux con-
vive, en fut aussi. Le repas fut également grand et bon 6 ,
octobre 1706 avec Louise- Anne d'Ambly de Chaumont, nièce de la
maréchale de la Motte (Sourches, tome X, p. 188 ; Mercure du mois,
p. 323-329 ; contrat du 29 septembre dans le registre Y 279, fol. 85 v°),
et n'eut de postérité d'aucune des deux.
1 . Il était de famille bourgeoise, fils d'un trésorier général des finances
de Monsieur Gaston ; nn de ses frères fut conseiller au parlement de
Metz. Voyez au Cabinet des titre: le volume 629 des Dossiers bleus.
2. Félix le Pelletier de la Houssaye : tome XXI, p. 373.
3. Dangeau, tome XVIII, p. 20.
4. Philippe-Maurice-Marie-Dominique-Joseph de Bavière, second fils
de l'Electeur, né le 5 août 1698, avait été élu évêque de Paderborn le
19 mars 1719, et de Munster le 21, à la mort de François-Arnold de
Metternich qui possédait ces deux évêchés. Le jeune prince se trouvait
alors à Rome ; il y tomba malade de la petite vérole et mourut le
12 mars ; la nouvelle n'en parvint en Allemagne qu'après l'élection
(Gazette, p. 163, 174 et 186; Dangeau, tome XVIII, p. 21 et 26).
Voyez plus loin, p. 179.
5. Roger Brûlart, marquis de Puyzieulx : tomes III, p. 206, et XII,
p. 320-322. Il mourut le 28 mars (Dangeau, p. 21 et 23 ; Gazette,
p. 168), à soixante-dix-neuf ans.
6. Saint-Simon racontant qu'il assista à ce repas offert par les char-
treux, on ne peut révoquer en doute son témoignage ; mais nous n'avons
rencontré aucune autre mention de ces repas.
[1719] DE SAINT-SIMON. 141
et la compagnie, quoique fort nombreuse, de très bonne
humeur. Puyzieulx en fit la joie ; mais, pour un homme
fort près de quatre-vingts ans, gros et court, il y mangea
beaucoup, et tant que, la nuit même, il se sentit d'une
indigestion et de fièvre, qui l'emporta en fort peu de
jours. Ce fut grand dommage, pour sa probité, sa valeur, I
sa modestie, l'ornement de son esprit, qui avoit égale-
ment l'agréable et le solide, et qui en faisoit tout à la fois
un homme de guerre, un homme capable de bien manier
les affaires les plus délicates et un homme de la meilleure
compagnie, qui étoit estimé partout et recherché de ce
qui étoit le plus distingué 1 . Son père 2 s'étoit ruiné à ne
rien faire ; il étoit resté peu de bien à Puyzieulx, et son
frère 3 , qui n'avoit presque rien, avoit été trop heureux
d'être écuyer de M. le prince de Conti, qui le traita tou-
jours avec distinction. Puyzieulx étoit conseiller d'État
d'épée, dont Cheverny eut la place 4 ; il avoit 5 aussi le
gouvernement d'Huningue 6 . Sa famille, le voyant mori-
bond et n'ayant que des filles 7 , songea promptement à
profiter de la facilité du temps pour en faire une pièce
d'argent 8 , et Belle-Isle, fort à l'affût de tout ce qui pou-
1. Il y a déjà eu un portrait de M. de Puyzieulx au tome XII, p. 320.
2. Louis-Roger Brûlart, marquis de Sillery : tome V, p. 86.
3. Carloman-Philogène Brûlart, chevalier, puis comte de Sillery :
tome I, p. 256.
4. M. de Cheverny avait l'expectative de la première place vacante ;
mais il n'en fut pourvu que le 2 novembre 1720 (reg. O 1 64, fol.
307). Dès le 2 avril 1719, le Régent avait donné des lettres de conseil-
lers d'État d'épée surnuméraires aux marquis de Brancas et de Canil-
lac (reg. O 1 63, fol. 93 v°-94 v°).
5. Tout ce qui précède, depuis estoit, a été ajouté après coup en
interligne, au-dessus d'un premier avoit, biffé.
6. Ce gouvernement rapportait environ quinze mille livres à son titu-
laire.
7. M. de Puyzieulx avait eu un fils, tué à Almanza en 4707. Il lui
restait trois filles, Mmes de Montmartin, d'Asnois et de Genlis.
8. Au sens d'une certaine somme ; nous avons eu une pièce de pain
dans le tome XXXII, p. 112.
142 MÉMOIRES [1749]
voit l'avancer, conclut bientôt ce marché 1 . Il étoit ami
intime de le Blanc, qui l'avoit mis dans quelque pri-
vance avec l'abbé Dubois et Law. Il ne faisoit qu'être
maréchal de camp, par conséquent fort loin d'un gouver-
nement, bien plus d'un de cette importance. Ces trois pro-
tecteurs, avec le maréchal de Bezons, frère de la mère
de le Blanc 2 , qui entraîna d'Effiat, joints avec la famille
de Puyzieulx, emportèrent d'emblée l'agrément du Ré-
gent, et toute l'affaire fut menée si brusquement et si se-
crètement, qu'on ne la sut que lorsqu'elle fut consommée,
la veille de la mort de Puyzieulx. Une grâce si singulière
excita les cris de tout ce qui se proposoit de demander
cette récompense dès qu'elle seroit vacante. L'adresse de
Belle-Isle excita ceux des moins à portée et le blâme des
importants, parmi lesquels les maréchaux de Villeroy,
Villars, Huxelles se signalèrent, autant que leur frayeur
de toute la suite de l'affaire du duc du Maine le leur
permit, c'est-à-dire qu'ils ne se contraignirent pas avec
leurs familiers, qu'ils encouragèrent secrètement les
plaintes, et qu'ils se contentèrent d'ailleurs d'un silence de
désapprobation. Tant de bruit, et la réflexion tardive sur
sa matière, fit assez repentir le Régent pour être tenté de
révoquer la permission ; mais le marché étoit signé et
l'argent compté ; il ne se trouvoit d'autre moyen que l'au-
torité, par un changement subit de volonté qui ne pou-
voit se couvrir de surprise. Ceux qui avoient obtenu cette
permission du Régent lui firent honte de reculer, et
Belle-Isle demeura paisible gouverneur d'Huningue;
mais il en resta 3 une dent contre lui à M. le duc d'Orléans,
qu'il lui a toujours, mais assez inutilement, gardée 4 .
4. Dangeau, p. 23.
2. Suzanne Bazin, sœur du maréchal, avait épousé Louis le Blanc,
maître des requêtes, père du ministre ; elle était morte à cinquante-un
ans, le 4 juin 1699.
3. Resta est en interligne au-dessus de demeura, biffé à cause de la
répétition.
4. Locution qui a déjà été relevée dans le tome XXIV, p. 222.
[4719]
DE SAINT-SIMON.
143
Ce qui tenoit de si court les trois maréchaux dont on
vient de parler, étoit ce qu'ils sentaient en leur âme et
conscience sur l'affaire du duc du Maine. Orceau, des
postes, avoit été arrêté 1 , Boisdavid 2 en Saintonge, et
amené à la Bastille 3 , où il arrivoit journellement des gens
pris dans les provinces 4 ; même le duc de Richelieu fut
mis à la Bastille 5 . La peur étoit grande que quelqu'un
1. François Orceau de Fontettes, trésorier général des galères,
intéressé à la ferme des postes (Saint-Simon écrit Orseau), avait épousé
Françoise-Agnès Quentin de la Vienne, fille du premier valet de
chambre du Roi, dont la femme était une Orceau. Une autre Orceau
avait épousé Louis Rouillé, le premier contrôleur général des postes.
L'arrestation de François Orceau remontait au 18 janvier, et Saint-
Simon lit mal Dangeau, qui dit (p. 463) que « cela n'a point de rapport
aux affaires d'Espagne». Plusieurs membres de sa famille avaient été
taxés par la Chambre de justice de 1716 (Journal de Buvat, tome I,
p. 202).
2. François de Montaigu, chevalier de Boisdavid, appartenait à une
famille du Poitou ; il avait un frère aîné, appelé le comte de Mon-
taigu, qui était alors enseigne aux gardes françaises et qui devint briga-
dier d'infanterie en janvier 1740.
3. Il fut arrêté à l'île de Ré au milieu de mars par les soins du gou-
verneur de Saintonge, le comte de Chamilly, et amené à La Rochelle,
puis transféré à la Bastille, où il entra le 29 avril ; il ne tarda guère à
obtenir des adoucissements à sa captivité et fut enfin relâché le 31 dé-
cembre 1719 (Dangeau, tome XVIII, p. 20, 22, 40, 63, 93, 144 et
193 ; Ravaisson, Archives de la Bastille, tome XIII, p. 243 -244 ; Funck-
Brentano, Les Lettres de cachet, p. 192, n° 2464; Journal de Buvat,
tome I, p. 371 ; Mémoires de Mme de Staal, tome I, p. 187, 196, 239
et 244). Il y a aussi des renseignements sur lui dans les dossiers Bas-
tille 10677-78 à la Bibliothèque de l'Arsenal.
4. Le relevé des prisonniers de la Bastille (Funck-Brentano, Les
Lettres de cachet, p. 191-192) montre qu'il y entra en effet un certain
nombre de comparses en mars-avril 1719.
5. Le jeune duc fut arrêté chez lui dans la matinée du 29 mars par
un lieutenant et des archers de la prévôté et mené aussitôt à la Bas-
tille, avec son valet de chambre Bertel et son intendant Sandrier. On
prétendait avoir saisi sur lui ou chez lui des lettres d'Alberoni, prou-
vant qu'il avait promis de livrer aux Espagnols la place de Bayonne,
où son régiment était alors en garnison (Dangeau, p. 23-24 ; Ed. de
Barthélémy, Gazette de la Régence, p. 324-325; Journal de Buvat,
Inquiétude
des maréchaux
de Villeroy,
Villars
et Huxelles;
Villars,
dans la frayeur,
me prie
de parler à
M. le
144 MÉMOIRES [4719]
duc d'Orléans; d'eux ne parlât, et qu'on ne mît la main sur le collet 1 à
1C lC IU1S ôt 16
veux rassurer, des gens de leur corinoissance qui en savoient encore plus,
qui étoient encore libres et tâchoient de faire bonne con-
tenance. Il courut même un bruit que le maréchal de
Villars alloit être arrêté 2 . Sa frayeur éclata sur son visage
et dans sa conduite. Il n'osoit plus sortir de chez lui, et il
s'informoit de ce qui se disoit sur lui avec une inquiétude
indécente 3 . Lui et sa femme m'avoient toujours extrêmement
ménagé de tout temps. Ils avoient fermé les yeux et les
oreilles à mes façons et à mes propos sur leur duché*, et
depuis encore sur leur pairie 5 , et m'avoient sans cesse
également cultivé et Mme de Saint-Simon . Ils m'envoyèrent
prier d'aller chez eux avec instance. J'y allai, et je trouvai
le maréchal dans des transes et dans un abattement
incroyable. Il me dit sans façon qu'il savoit qu'il alloit
être arrêté, qu'il s'y attendoit à tous les instants, que ce
n'étoit qu'avec la dernière inquiétude qu'il sortoit de chez
lui pour le conseil de régence, ou pour aller au Palais-
Royal le moins qu'il pouvoit, même sans se croire en
sûreté chez lui ; que cela prenoit fort sur sa santé, que les
tome I, p. 369-370; Correspondance de Madame, recueil Brunet,
tome II, p. 83-84, 92, 98, 103, et recueil Jasglé, tome III, p. 15 et 22-
23; Mémoires du marquis d'Argenson, édition Rathery, tome I,
p. 23-24; du maréchal de Villars, tome IV, p. 133-134; de Mme de
Staal, tome I, p. 179; Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 191,
n 0s 2454-55 et 2457 ; dossiers Bastille, à la Bibliothèque de l'Arsenal,
n os 12479 et 12547). Un exposé de ses agissements délictueux est dans
le volume Espagne 288, fol. 115, au Dépôt des affaires étrangères.
1. «On dit mettre à quelqu'un la main sur le collet, pour dire
l'arrêter et le faire prisonnier» (Académie, 1718).
2. Mécontent du Régent depuis longtemps, il s'était lié, au moins
secrètement avec ses ennemis (notre tome XXXIII, p. 109).
3. Voyez ce que dit le maréchal de ses craintes dans ses propres
Mémoires, tome IV, p. 123-124 ; il ne parle pas de la visite que notre
auteur va raconter, mais seulement d'une au garde des sceaux d'Ar-
genson.
4. Tome XII, p. 373-375.
5. En 1709 : tomes XVIII, p. 202-203, et XIX, p. 108-109.
[1719] DE SAINT-SIMON. 145
avis lui en venoient de toutes parts, que le bruit en étoit
public, qu'il n'y avoit pas moyen de vivre de la sorte ;
qu'il s'apercevoit depuis du temps que M. le duc d'Orléans
ne le voyait plus de bon œil 1 , et qu'il étoit embarrassé
et froid avec lui, qu'il ne sa voit quel mauvais office on
lui avoit rendu ; s'étendit sur son attachement et sa fidélité,
et me conjura de parler à M. le duc d'Orléans, et de
tâcher à le faire expliquer sur son compte. Sa femme,
beaucoup plus tranquille que lui, me pria de la même
chose. Je les assurai 2 , comme il étoit vrai, que je n'avois
rien remarqué en M. le duc d'Orléans qui eût pu donner
lieu aux bruits qui couroient, et que je croyois qu'il se
faisoit tort à lui-même d'en avoir de l'inquiétude. Ce
n'étoit pas que je 3 fusse persuadé qu'il dût être dans la
sécurité. On a vu comme le hasard fit savoir si peu avant
le lit de justice l'assemblée mystérieuse du duc du Maine
avec lui chez le maréchal de Villeroy *, et toutes ses liaisons
y étoient conformes. Mais M. le duc d'Orléans étoit si
essoufflé des deux tours de force qu'il n'avoit pu éviter
de faire coup sur coup, si éloigné de ces coups d'éclat, si
peu capable encore de les soutenir, beaucoup moins de
les oser pousser, que j'ai toujours cru les gros complices
en pleine sûreté, même les plus médiocres. Je parlai donc
à M. le duc d'Orléans, qui n'étoit pas fâché de la peur
que le maréchal avoit prise, mais qui me répondit ce qu'il
falloit pour le rassurer. Je le rendis aussitôt au maréchal
et à la maréchale ; elle en prit thèse pour le rassurer. Ils
me remercièrent beaucoup tous deux, mais le maréchal
toujours fort dans l'inquiétude. Elle fit une telle impres-
sion sur lui, qu'il en maigrit à vue d'œil. Son sang se
corrompit; il lui vint un mal au col qui menaça d'un
1. Locution que signalait le Dictionnaire de V Académie de 1718.
1. Au-dessus de ces mots, Saint-Simon a biffé le fis et, qu'il avait
ajouté en interligne.
3. Il avait d'abord écrit : je ne fusse.
4. Tome XXXV, p. 89.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 19
146 MEMOIRES [1719]
cancer 1 . Le remède de Garus 2 l'en garantit, dont il prit
souvent depuis, et en porta toujours dans sa poche. Mais
il languit toujours jusqu'à l'élargissement du duc et de la
duchesse du Maine; après quoi il reprit bientôt son
embonpoint et sa première santé, en sorte que la cause de
son mal fut manifestement visible 3 .
Manège Le Blanc alloit souvent à la Bastille et à Vincennes 4 , et,
et secret sur les sans que je le lui eusse demandé, ne manquoit point de
prisonniers ; • i *. • 1 • u ■ j
politique de venir le même jour, le soir, chez moi me rendre compte
l'abbé Dubois de ce qu'il avoit appris des prisonniers, et de ce qu'il
S j r j affaire s'étoit passé entre eux et lui, ainsi que de tout ce qui lui
de la duchesse revenoit sur cette affaire ; mais les prisonniers, à ce qu'il
1. Dans ses Mémoires, Villars parle d'abord seulement de fièvre,
d'estomac dérangé, de santé très chancelante pendant toute l'année
1719 (p. 124); mais plus tard (p. 132-133), il avoue une tumeur, qu'on
fut obligé d'ouvrir, et il ne fut guéri que par le remède de Garus,
comme le dit Saint-Simon.
2 Cet élixir, qui n'était qu'un perfectionnement du célèbre « élixir
de propriété » inventé par Paracelse, était obtenu par la macération
prolongée dans l'alcool de diverses épices, telles qu'aloès, myrrhe,
muscade, cannelle, safran, etc. ; on y ajoutait un sirop de fleurs d'oran-
ger et de capillaire, de manière à former une liqueur stomachique
très agréable. Nous allons retrouver l'empirique Garus plus loin,
p. 262, lorsqu'il sera appelé pour soigner la duchesse de Berry.
3. Ce qui précède, depuis et sa p™ santé, a été ajouté après coup
dans le blanc resté à la fin du paragraphe et en interligne. — Compa-
rer avec ce récit la première rédaction, dans l'Addition à Dangeau,
n° 1558, ci-après, p. 382.
4. Dangeau note deux visites de M. le Blanc à Vincennes et à la
Bastille les 31 mars et 3 avril (p. 25 et 27) ; mais il y en eut beaucoup
d'autres, dans lesquelles il reçut les déclarations des inculpés, notam-
ment de Malezieu (18 avril), l'abbé Brigault (24 avril), Boisdavid
(14 mai), dont les originaux sont dans le volume Espagne 291. Voyez
aussi les Mémoires de Mme de Staal, tomel, p. 180, 194, 200-203, etc.
Les déclarations de Boisdavid et de l'abbé Brigault dont on vient de
parler ont été publiées par Lémontey, Histoire de la Régence, tome II,
p. 400 et 409. Le chevalier du Menil en fit une aussi, au début d'août,
que nous n'avons pas, mais dont on connaît l'existence par un billet de
le Blancà M.deLauney(Ravaisson, Archives de la Bastille, tome XIII,
p. 268).
[1719] DE SAINT-SIMON. 147
m'assuroit toujours, ne disoient rien ou que les riens du Maine
qu'il me rapportoit. Belle-Isle, qui s'étoit fort initié chez e es eur&f
moi par Gharost et par Mme de Lévis 1 , qui n'étoit qu'un
avec le Blanc et qui entroit dans tout ce qu'il pouvoit,
venoit raisonner avec moi en cadence des visites de le
Blanc. Je ne fus pas longtemps à démêler que je n'en sau-
rois jamais davantage, comme il arriva en effet, excepté
ce qu'il fallut tout à la fin en dire au conseil de régence
pour excuser les emprisonnements et les exécutions de
Bretagne. M. le duc d'Orléans n'en savoit pas plus que
moi, ou, si on lui en disoit quelque chose de plus, ce fut
sous un secret recommandé plus pour moi que pour per-
sonne. L'abbé Dubois, maître absolu de M. le duc
d'Orléans, faisoit trembler, excepté moi, tout ce qui appro-
choit ce prince. L'abbé 2 craignoit le nerf de mes conver-
sations et de n'être pas le maître de son aiguière 3 , s'il
venoit jusqu'à moi des découvertes dont je pusse battre le
Régent 4 , et venir à bout de son incurie et de sa débonnai-
reté. On a vu, lors de l'arrêt 5 de l'abbé Portocarrero,
l'adresse et la hardiesse dont Dubois 6 se saisit de tous les
papiers 7 . Il n'eut pas moins de soins de s'emparer de ceux
de Cellamare, que le Blanc, qui l'y accompagnoit, n'étoit
pas pour lui disputer. Il s'étoit donc ainsi rendu seul
maître du secret et du fond de l'affaire, et tellement que
M. le duc d'Orléans ni personne n'en pouvoient savoir
que ce qu'il vouloit bien leur dire. Le Garde des sceaux,
qui alloit rarement interroger les prisonniers, et le Blanc
1. Déjà dit ci-dessus, p. 77.
2. L'abbé est en interligne au-dessus d'il, biffé.
3. Locution rencontrée plus haut, p. S.
4. Les mots le Régent sont en interligne. On a déjà rencontré la
locution battre quelqu'un, au sens de l'attaquer, l'obséder, dans le
tome XIX, p. ni.
5. Au sens d'arrestation.
§. Encore ici Dubois est en interligne au-dessus d'il, biffé.
7. Ci-dessus, p. 20 et suivantes.
148 MÉMOIRES [4749]
qui les voyoit bien plus souvent, et à qui venoient tous
les avis sur cette affaire, étoient dans l'entière frayeur et
la plus soumise dépendance de l'abbé Dubois, avec
lequel ils concertoient chaque jour ce qu'ils dévoient dire
à M. le duc d'Orléans sur les avis et sur ce qu'ils avoient
tiré ou n'avoient pu tirer des prisonniers, et rendoient
compte, au sortir d'avec lui, au redoutable abbé de tout
ce qui s'étoit passé entre eux et le Régent.
Dubois vouloit faire la peur entière au duc et à la
duchesse du Maine et aux prisonnniers pour tirer tout
d'eux, et y mettre si bon ordre qu'il n'y eût plus rien à
craindre; il vouloit aussi épouvanter les maréchaux pour
les humilier et les contenir ; mais il étoit bien éloigné
d'aller plus loin. Il vouloit régner sans trouble, et parvenir
à la pourpre et à la place et à toute l'autorité de premier
ministre sans embarras au dedans, pour n'avoir à vaincre
sur le chapeau, qui le conduisoit à l'autre, que les diffi-
cultés du dehors. Il vouloit de plus se préparer une
domination absolue, sans contradiction. Il sentoit quel
seroit le cri public, le dépit et l'impétuosité de Monsieur
le Duc sur un second maître et de son intimité *; de
combien de personnages il seroit escorté dans un mécon-
tentement qui seroit universel. Il y redoutoit les mouve-
ments que le Parlement y pourroit faire, à qui, dans un
cas si étrange, chacun se réuniroit. Il se proposoit donc
de mettre 2 entre ses seules mains la vie et toute la fortune
du duc du Maine et de ses enfants et celles de ses com-
plices, pour s'acquérir sur eux l'obligation de leur avoir
lui seul rendu le tout, et à ses plus importants croupiers 3 ,
pour s'en faire une protection sûre contre le cri public
et contre les princes du sang, et s'acquérir le Parlement,
4. Ce mot inusité a déjà été employé par notre auteur dans le
tome XXXIV, p. 310.
2. Avant mettre, il a biffé se.
3. Croupier, au figuré, a passé dans nos tomes XXV, p. 84, et
XXVI, p. 44.
[1719] DE SAINT-SIMON, 149
au moins l'arrêter et le rendre neutre et sans mouvement,
par le crédit du duc et de la duchesse du Maine sur le
premier président, qui s'y trouvoit en son particulier
tout de son long 1 , et sur les principaux moteurs de la
Compagnie. Je ne répondrois pas aussi que, sans s'être
commis à confier le fond du sac 2 à M. le duc d'Orléans,
il n'ait profité de son incroyable foiblesse, de son insen-
sibilité aux plus cruelles injures encore plus incroyable,
de son penchant à ne rien pousser et à des me zzo- termine
déplorables, pour lui persuader cette politique à l'égard
de tous ceux qui avoient trempé dans le complot, et que,
profitant des sueurs 3 que l'opiniâtre impétuosité de Mon-
sieur le Duc avoit données au Régent lorsqu'il lui força
la main au dernier lit de justice sur la destitution du duc
du Maine, sur l'éducation du Roi, sur un établissement
pour M. le comte de Gharolois, sur une augmentation
d'une pension de cent cinquante mille livres pour soi-
même 4 , il n'ait fait comprendre au Régent la nécessité
indispensable d'une barrière contre la hauteur et l'avidité
des princes du sang, et que cette barrière ne se pouvoit
trouver que dans la conservation du duc du Maine, de
ses rangs, de ses établissements, et de ses complices les
plus considérables. Je ne doute pas non plus qu'il n'ait
fait peur à son maître des maréchaux de Villeroy, dont
Tallard seroit inséparable, Yillars et Huxelles, du premier
président et de nombre d'autres, qui, venant à être publi-
quement convaincus, feroient avec le duc du Maine un
groupe formidable dont le Régent seroit d'autant plus
embarrassé par le nombre, les établissements, la paren-
1. Tome XXXIII, p. 83-84, et ci-dessus, p. 44.
°2. « On dit proverbialement et figureraient voir le fond du sac, pour
dire, pénétrer dans ce qu'une affaire a de plus secret, de plus caché »
{Académie, 1718).
3. Au sens de peines, soucis, tracas, comme dans le tome XXI,
p. 38.
4. Voyez notre précédent volume, p. 49-65, 113-116, etc.
150
MÉMOIRES
[1749]
La même
politique
fausse et très
dangereuse
pour M. le duc
d'Orléans.
Je le
lui représente
très fortement,
ainsi
que l'énorme
conduite
à son égard
du
duc du Maine
et de
ses principaux
croupiers,
et le danger
d'une
continuelle
impunité.
Je ne trouve
que refuites
et misère.
tèle 1 et le poids dans le monde, que, criminels par les
lois, il resteroit vrai toutefois qu'ils ne l'étoient directe-
ment que contre le Régent, subsidiairement contre l'État,
mais pour le sauver du prétendu mauvais gouvernement,
point du tout contre la personne du Roi, dont la conser-
vation contre les périls du poison deviendroit leur pré-
tendue apologie, et produiroit tôt ou tard de funestes
effets. Il n'en falloit pas tant pour étourdir un prince au
fond timide, ennemi des grands coups, parfaitement
insensible aux plus cruelles et aux plus dangereuses
injures, bon et doux par nature, choisissant toujours le
plus aisé comme tel, par foiblesse, dans les affaires grandes
ou épineuses, et par incapacité de les suivre et d'en sou-
tenir le poids, enfin livré et abandonné à l'abbé Dubois,
auquel il ne pouvoit plus résister sur quoi que ce fût.
Mais cette politique, si bonne et si fort dans le vrai
pour la fortune où tendoit l'abbé Dubois, n'étoit ni bonne
ni dans le vrai pour son maître. Plus M. du Maine et ses
plus considérables complices lui auroient une obligation
signalée de la vie, des honneurs, des établissements, plus
cette obligation à ne jamais l'oublier seroit aux dépens
de M. le duc d'Orléans. Quelques marques de clémence
et de misère, quand elle est gratuitement poussée à
l'extrême, que ce prince eût données, jamais de grands
coupables ne pardonnent à ceux contre qui ils ont commis
de grands crimes, et il étoit tout naturel qu'ils fussent
persuadés et que l'abbé Dubois leur fît délicatement
entendre qu'il les avoit habilement arrachés des mains de
son maître, sans quoi ils étoient perdus. Le coup double
et prodigieux que le Régent venoit si nouvellement de
frapper au dernier lit de justice sur le Parlement et sur
le duc du Maine, n'avoit causé ni trouble ni rumeur, mais
une frayeur extrême, un silence de tremblement, une
soumission entière. Cet exemple devoit donc l'encourager,
1. Mot déjà relevé dans le tome XIV, p. 363.
[1719] DE SAINT-SIMON. 151
puisque c'étoit aux mêmes gens qu'il avoit affaire et pré-
venus de plus du crime d'État. C'est ce que je lui avois
représenté plus d'une fois, et que le pardon, ni le semblant
de manquer de preuves quand on en a, ne réconcilient
jamais ceux qui ont manqué un grand coup à celui contre
qui il étoit préparé ; que, le péril couru, plus il est
grand 1 , plus il irrite; qu'un tel bienfait reçu redouble
la haine et la rage de qui s'est vu dans la main et à la merci
de qui les pouvoit exterminer, leur fait mépriser une géné-
rosité qu'ils imputent à foiblesse, qui les excite à prendre
mieux leurs mesures, ou, s'ils ne le peuvent pendant le
reste de la Régence, à renverser le Régent auprès du Roi
majeur, avec d'autant plus de hardiesse qu'alors il n'y a
plus de crime ; qu'il n'est point de régence dont le gouver-
nement ne puisse être attaqué, ni de vie et de mœurs
telles que celles de M. le duc d'Orléans à couvert sous
l'abri de son rang. Je m'étendis un peu avec le Régent
sur les points de son gouvernement qu'on pourroit rendre
très répréhensibles aux yeux d'un jeune roi majeur, avec
le secours d'une bonne et secrète cabale, en quoi le duc du
Maine étoit un grand et dangereux ouvrier, en quoi les
maréchaux de Villeroy, Yillars, Huxelles, par leurs em-
plois dans la Régence, comme témoins de près, et d'autres
joints à eux, aideroient le duc du Maine : Law et sa
banque ; l'alliance d'Angleterre jusqu'à l'ensorcellement,
pour la fortune de l'abbé Dubois, conséquemment avec
l'Empereur, les deux plus grands et plus naturels ennemis
de la France ; la rupture pour eux seuls, et malgré la
Hollande entraînée de force 2 , contre l'Espagne, après tant
de sang et de trésors répandus pour la conserver, et avec
qui la plus étroite union étoit si naturelle et si utile ; la
facilité de fasciner les yeux d'un jeune roi et de lui tour-
ner toute cette conduite à intérêt particulier contre celui
de l'État, pour monter sur le trône sans obstacle, s'il fût
1. Plus le pardon est grand.
2. Ces trois mots ont été ajoutés en interligne.
152 MÉMOIRES [1719]
mcsarrivé 1 au Roi ou s'il lui mésarrivoit encore sans
enfant mâle, et de. là revenir aux anciennes horreurs pour
lui faire craindre pour sa vie, tant que son précédent
régent ne seroit pas mis en lieu de sûreté. Je ne trouvai
que foiblesse ou dissimulation. Gela ne m'arrêta pas. Je
lui demandai quel retour il trouvoit dans le maréchal de
Villeroy pour l'avoir traité avec une distinction qui ne
différoit pas du respect, sans jamais aucun refus ni aucun
délai à toutes ses demandes, qui étoient continuelles pour
faire montre de son crédit et de sa protection, souvent en
choses considérables ; pour avoir accru son autorité à Lyon
fort au delà de raison et d'usage, au point qu'il y étoit
uniquement et absolument le maître de tout; enfin pour
l'avoir admis fort dangereusement au secret de la poste,
et à la lecture que Torcy lui venoit faire des extraits, et
encore en d'autres confidences. Je lui demandai quel
retour il trouvoit dans le maréchal d'Huxelles pour avoir
comblé ses désirs en lui confiant le secret et l'adminis-
tration des affaires étrangères, et de 2 son ami, le premier
président, en l'accablant d'argent et outre cela de pensions.
Enfin je vins au duc du Maine, et je lui demandai quel
los 3 il en avoit reçu, pour ne l'avoir pas destitué à la mort
du Roi, comme tout le monde, tous les seigneurs, le Par-
lement même s'y attendoit et le desiroit alors 4 , avec un
empressement qu'il ne pouvoit ignorer : « Mais, me répon-
dit-il d'une voix basse, honteuse et foible, c'est mon beau-
frère. — Gomment votre beau-frère! repris-je avec feu :
est-ce donc un titre à lui pour vous étrangler comme il y a
tâché et buté 5 toute sa vie ? Avez-vous oublié la honte et
1. S'il fut arrivé malheur. Le Dictionnaire de V Académie de 1718
indiquait ce verbe, que la dernière édition a conservé.
2. Il y a bien de dans le manuscrit ; il faudrait plutôt dans.
3. Au sens de récompense : voyez nos tomes XVII, p. 271, et XXIV,
p. 359.
4. Alors est en interligne.
5. Avoir pour but : tome XIII, p. 213.
[1719] DE SAINT-SIMON. 153
le désespoir de Monsieur, le vôtre alors à vous-même, la
fureur et les larmes publiques de Madame d'un mariage
si étrangement disproportionné * ? Avez-vous oublié que
l'intérêt de ce beau-frère vous a éloigné du commande-
ment des armées, dont Monsieur mourut de colère et de
dépit après la prise qu'il en avoit eue avec le Roi le jour
même 2 ? Avez-vous oublié jusqu'à quel point il intéressa
Mme de Maintenon à votre perte, lors de votre affaire
d'Espagne, malgré tous les efforts de Mme la duchesse de
Bourgogne auprès d'elle en votre faveur, et de combien
près vous frisâtes les derniers malheurs 3 ? Avez-vous ou-
blié les horreurs dont ce cher beau-frère vous affubla à
la mort de Monseigneur le Dauphin et de Madame la Dau-
phine, du petit prince leur fils, et de M. le duc de Berry
ensuite 4 ; qu'il en persuada le Roi par Mme de Maintenon,
et qu'ils l'ont toujours été, la cour, Paris, les provinces, les
pays étrangers ; l'art et le soin de répandre cette opinion
jusqu'à en rendre le doute ridicule, et le soin vigilant de
la renouveler de temps en temps et de lui donner une
couleur nouvelle? Enfin avez-vous oublié le testament et
le codicille du Roi, la dispute si forte de M. du Maine en
plein Parlement contre vous, et si impudemment soutenue
en faveur du codicille 5 , et ce que vous seriez devenu si
l'une de ces deux pièces, que personne n'ignore que le
Roi fit malgré lui, avoit subsisté, bien pis si toutes deux
avoient été exécutées ? Tous ces crimes à votre égard sont
antérieurs à votre régence, sans que vous ayez jamais
donné le moindre ombrage à M. du Maine, que celui qu'il
a voulu prendre de votre naissance et de votre droit. Vous
avez cru par la conduite que vous avez si longtemps sou-
1. Tome I, p. 58 et suivantes.
2. Tome VIII, p. 264-269, 316 et suivantes.
3. Tome XVIII, p. 63 et suivantes.
4. Tomes XXII, p. 370-399, XXIII, p. 62-63, et XXIV, p. 262-
263.
5. Tome XXIX, p. 21-25.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 20
154 MÉMOIRES [1719]
tenue et tant que vous l'avez pu à son égard, aux dépens
des princes du sang et de toute justice, regagner ce bâtard
brûlant de la soif de régner. Il vous en a payé, dans le
temps même qu'il jouissoit de votre plus grand déni de
justice, par la requête au Parlement de cette prétendue
noblesse, et par son appel aux États généraux ou au Roi
majeur 1 , avec la criminelle audace de vous attaquer vous-
même sur l'incompétence et le défaut de pouvoir d'un
régent. Enfin vous voyez ce qu'il vient de brasser, et par
tant d'expériences anciennes et nouvelles ce que vous
devez attendre de lui, si vous le laissez en état de conti-
nuer. »
Ces propos, que je renouvelois de temps en temps,
jetoient M. le duc d'Orléans dans un trouble extrême. Il
sentoit tout le poids de mes raisons ; mais il étoit enchaîné
par les prestiges de l'abbé Dubois. Tantôt il s'excusoit sur
le défaut de preuves, et je lui remettois ce qu'il en avoit
dit à Monsieur le Duc et à moi, que M. et Mme du Maine
étoient des plus avant dans la conspiration, comme je l'ai
rapporté en son temps 2 . Une autre fois, il alléguoit le dan-
ger d'entreprendre un homme 3 si grandement établi, et
je lui démontrois qu'après le grand pas de l'avoir fait
arrêter lui et Mme du Maine, et confinés en deux prisons
éloignées, le danger du retour seroit bien plus grand,
mortellement offensés qu'ils seroient, et que de plus ils
se le dévoient montrer 4 comme innocents. Enfin, retranché
sur l'embarras de leurs enfants, aussi grandement établis 5
que le père, dont ils avoient les survivances, et le gouver-
nement de Guyenne de plus, qui sûrement netrempoient
point dans le complot du père, et que par conséquent on
1. Tome XXXI, p. 249-252, 268, 317 et 336.
2. Ci-dessus, p. 44.
3. « On dit entreprendre quelqu'un pour dire le poursuivre, le per-
sécuter, le pousser, le railler » (Académie, 1718).
4. Ils se dévoient montrer offensés ; le est en interligne.
5. Le mot establis a été remis en interligne.
[1749] DE SAINT-SIMON. 155
ne pouvoit dépouiller, je lui demandai où il avoit vu ou
lu qu'on eût jamais laissé aux fils des criminels d'Etat,
convaincus et punis comme tels, des établissements dont
ils pussent abuser ; qu'il prît garde qu'une telle condam-
nation emportoit confiscation des biens patrimoniaux, quoi-
que les enfants ne fussent pas coupables, à plus forte rai-
son l'extinction des titres, honneurs, etc., et la privation
des gouvernements et des charges dans le père, et des sur-
vivances dans ses fils, lesquels, bien que non coupables,
perdoient par la condamnation du père la succession entière
du patrimoine, qui, sans cela, leur étoit de tout droit
acquis, à plus forte raison des grâces dont le père étoit
justement dépouillé ; qu'il étoit du plus évident danger de
les leur laisser, et sur lesquelles ils ne pouvoient avoir un
droit en rien comparable au droit qu'ils avoient aux biens
de leur père, qui étoit leur patrimoine, duquel toute-
fois ils ne laissoient pas d'être de tout droit totalement
privés par la confiscation inséparable de la condamnation ;
qu'à la vérité on n'y touchoit jamais au bien et aux reprises
de la mère, qui demeuroient après elle aux enfants; mais
ici, la mère se trouvant aussi coupable que le père, la con-
damnation emportoit confiscation de tout le bien maternel
comme du bien paternel. A cette réponse, M. le duc d'Or-
léans n'eut point de réplique, baissa la tête et demeura
quelque temps rêveur, puis me dit : « Mais Mme du Maine,
vous ne sauriez nier qu'elle ne soit princesse du sang. —
Non, certes, lui répondis-je; mais vous ne me prouverez
pas aussi qu'elle la soit davantage que les deux ducs d'Alen-
çon, père et fils 1 , que le connétable de Bourbon 2 , que
Monsieur le Prince, propre grand-père de Mme du Maine,
qui tous aussi étoient princes du sang bien reconnus pour
tels, et néanmoins atteints, convaincus, et solennellement
jugés et condamnés comme criminels d'État. Vous savez
1. Jean II et René. Saint-Simon a mentionné leur procès dans le
tome XV, p. 302.
2. Charles III : tome IV, p. 43.
456 MÉMOIRES [1719]
après combien de prison et à quelles conditions 1 l'un de
ces ducs d'Alençon eut sa grâce, ce que devint le conné-
table de Bourbon, et que, quelque désir qu'on eût d'une
paix aussi avantageuse que fut alors celle des Pyrénées,
la passion extrême de la Reine votre grand mère du ma-
riage du Roi avec l'infante sa nièce, quelque pressé qu'en
fût le cardinal Mazarin et la Reine même, dans la frayeur
qu'ils avoient eue l'un et l'autre de ce qui avoit pensé
arriver de la nièce du cardinal, qui épousa depuis le con-
nétable Colonne 2 , et de ce qui étoit toujours possible à
l'égard de quelque autre tant que le Roi ne seroit pas
marié, on aima mieux hasarder la paix et le mariage,
essuyer toutes les longueurs à conclure, les persécutions
et les propositions de toutes les sortes de don Louis de
Haro en faveur de Monsieur le Prince, même aux dépens
du roi d'Espagne, que de souffrir qu'il tirât aucune sorte
d'établissement des Espagnols, ni qu'il rentrât dans son
gouvernement, ni dans sa charge de grand maître de
France, qui à la fin, mais sans stipulation, furent donnés
à Monsieur son fils, mais quelque temps après, grâce dont,
pour conclure, on n'étoit convenu que verbalement, secrè-
tement, et comme une grâce et une galanterie personnelle
au roi d'Espagne et à son ministre. Aujourd'hui que vous
commencez la guerre, vous ne traitez ni mariage néces-
saire et pressé, vous ne traitez point la paix, vous ne sau-
riez craindre qu'on se persuade au dedans ni au dehors,
après l'éclat fait sur l'ambassadeur d'Espagne et ce que
vous savez déjà sur M. et Mme du Maine de leurs complots
avec lui, qu'on leur fasse accroire des crimes pour les per-
dre, et vous en saurez bien davantage quand il plaira à
l'abbé Dubois de vous instruire à fond par les papiers dont
1. Il y a quelles au pluriel et condition au singulier, dans le ma-
nuscrit.
2. Marie Mancini. Saint-Simon a déjà fait allusion à l'amour du
jeune Roi pour elle : tome XIII, p. 104; voyez A. Renée, Les nièces
de Mazarin, et L. Perey, La connétable Colonna.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
157
vous convenez qu'il s'est saisi, qu'il a vus lui seul, et
qu'il ne vous a pas montrés. Grand Dieu ! ajoutai-je avec
dépit de ne trouver que de la filasse, pour ne pas dire du
fumier 1 , grand Dieu I quel précieux présent avez-vous fait
à ce prince de la plus difficile vertu du christianisme, de
cette vertu tellement surhumaine, si contraire à la nature
et à la plus droite raison quand elle n'est pas miséricor-
dieusement éclairée et 2 entraînée par votre grâce toute-
puissante, cette vertu, l'écueil des plus grands hommes, le
plus dur et le plus continuel combat des plus grands saints,
cette vertu toutefois à qui vous prescrivez des bornes pour la
conservation des Etats et des hommes, enfin ce pardon
des ennemis, sans lequel 3 , ô mon Dieu, nul ne vous verra ;
et vous l'accordez à un prince qui vit comme un homme
qui compte pour rien le bonheur éternel de vous voir, ô
profondeur immense de vos jugements terribles! qui, par
l'usage et en même temps par le mépris djun présent si
rare et si exquis, va faire tout ce qui le peut conduire aux
plus redoutables malheurs, et le va faire non-seulement
sans éprouver en soi la plus légère violence qu'éprouvent
si fortement 4 en ces occasions les personnes les plus à Dieu,
mais avec l'incurie, la facilité, l'insensibilité la plus pro-
digieuse, la plus incroyable, la plus unique ! »
Une si violente exclamation, précédée d'aussi fortes
raisons, ébranla assez M. le duc d'Orléans pour se mettre
à raisonner sur le dépouillement. Alors, quoique sans
espérance par sa mollesse, son peu de tenue, l'intérêt et
l'ensorcellement de l'abbé Dubois, mais pour n'avoir rien
à me reprocher à moi-même, je lui dis qu'il avoit beau
jeu à réparer les fautes précédentes qui lui avoient fait tout
pardonner au plus cruel et au plus gratuit ennemi qui fût
1. Image qui peint la faiblesse et la mollesse du Régent.
2. Les mots éclairée et sont en interligne.
3. Saint-Simon avait d'abord écrit auquel sans v s , qu'il a biffé pour
mettre en interligne sans lequel.
4. Si fortem 1 ajouté en interligne.
Trois crimes
du
duc du Maine
à
punir à la fois.
Premier :
attentat
d'usurper
l'habileté de
succéder
à la couronne.
458 MÉMOIRES [1719]
jamais, et au plus continuellement acharné contre ses
droits, son honneur et sa vie, ce que lui même ne se pou-
voit dissimuler ; qu'au crime présent pour lequel le duc
du Maine se trouvoit maintenant arrêté, il en pouvoit rap-
peler deux autres, et les faire d'autant mieux valoir, que
le criminel avoit d'autant plus pernicieusement abusé du
silence et de la patience 1 à l'égard de tous les deux : le pre-
mier, d'avoir attenté à se faire prince du sang, puis à se
faire déclarer capable de succéder à la couronne, contre
l'honneur de la loi de Dieu, contre la loi unanime de la Fran-
ce et de tous les pays chrétiens, où le fils d'un double adul-
tère ne peut, en aucun cas, recueillir rien des biens de la
famille dont il est sorti, combien moins une couronne :
contre le droit de la nation en cas d'extinction de tous les
mâles de la race régnante, contre le respect et le droit des
princes du sang, enfin contre la précieuse vénération due
à la loi salique qui distingue si grandement la couronne de
France de toutes les autres couronnes. Je le fis souvenir
de ce que je lui avois proposé à cet égard vers la fin de la
vie du Roi, pour l'exécuter dès qu'il ne seroit plus, et de la
nécessité que je lui en avois prouvée, et de laquelle il n'é-
toit pas disconvenu, de mettre un tel frein à l'ambition de
pouvoir être rendu capable de succéder à la couronne,
que la vue certaine de la profondeur du précipice retînt
bâtards, sujets trop puissants, premiers ministres, favoris
démesurés, princes étrangers trop établis et appuyés, d'at-
tenter à ce crime qui en prépare tant d'autres, et d'abuser
ou de la folle tendresse, ou de la foible complaisance, ou
de l'âge, ou de l'imbécillité d'un roi, ou de l'entêtement
extravagant de sa toute-puissance même, pour renverser
l'État; que le silence sous lequel il l'avoit laissé couler,
avoit donné le temps au duc du Maine de commettre le
second, de le tromper par ce ramas de prétendue noblesse,
1. L'auteur avait d'abord écrit de vostre silence et de vostre patience;
li a biffé les deux vostre et les a remplacés par la en interligne : puis
il a biffé le premier la et corrigé de en du avant silence.
[4749] DE SAINT-SIMON. 159
dont plusieurs étoient, et de son aveu, à lui et des princi-
paux de sa maison, en apparence, quoi qu'on eût pu lui
dire et follement, contre les ducs, en effet contre lui-même,
comme il y avoit bientôt paru par leur belle requête au
Parlement, et de là par l'appel des bâtards du Régent,
comme incompétent et impuissant, aux Etats généraux ou
au Roi devenu majeur, autre crime d'Etat, et toujours
connu et puni comme tel, de contester la puissance royale
et d'en faire aucune distinction du Roi mineur ou majeur,
et par là M. du Maine l'avoit réduit en la presse où il
s'étoit trouvé entre les princes du sang et les bâtards, et
après une longue et criante injustice, ou déni de justice, en
faveur des bâtards, forcé, parleur audace à ventiler 1 son
pouvoir de régent, de les déclarer déchus et non habiles à
succéder à la couronne, mais avec de tels ménagements de
rang et contre les termes exprès de l'arrêt qu'il venoit de
rendre, que cette foiblesse avoit encouragé M. et Mme du
Maine à entreprendre ce qui les retenoit maintenant en
prison, dans la rage de n'avoir pas été maintenus ou souf-
ferts dans l'habileté de succéder à la couronne, et dans le
mépris de tout ce qui leur étoit conservé, compté par eux
pour rien, sinon pour une foiblesse sur laquelle ils pou-
voient toujours compter, quelque chose qu'ils osassent
entreprendre.
Après ce tableau ramassé et raccourci, je représentai à
M. le duc d'Orléans qu'au moins pou voit-il maintenant
mettre deux aussi lourdes fautes à profit et les faire bien
payer à ces deux premiers crimes à l'appui du troisième
qui en étoit la suite et le fruit : reprendre le premier, en
montrer l'énormité, le danger extrême de l'exemple dans
un royaume Très chrétien, et l'unique qui suive la loi sa-
lique comme loi fondamentale pour la succession à la
couronne depuis tant de siècles, l'exposer au sort de la
Russie, à l'ambition de quiconque qui auroit la force des
1. Menacer, discuter, comme dans les tomes VI, p. 67,etXXX,p.l77.
160 MÉMOIRES [1719]
établissements en main et qui posséderoitun roi; faire sen-
tir que de se faire prince du sang et habile à succéder à
la couronne, après tous les princes du sang, comme fils
du Roi, et de transmettre à sa postérité, à se faire préférer
aux princes du sang, comme bien plus proches qu'eux par
la qualité de fils du Roi, il n'y avoit guères de distance,
avec la force en main, et à quiconque obtient ce droit,
une violente tentation de se faire place nette et s'abréger
le chemin du trône ; dire que le respect pour la mémoire
du Roi et la considération d'une alliance, quoiqu'elle
n'eût jamais dû être, l'estime de la probité du comte de
Toulouse, qui n'avoit eu ni voulu avoir aucune part aux
démarches de son frère pour s'élever aussi monstrueuse-
ment, avoit arrêté Son Altesse Royale sur la justice qu'il
devoit aux princes du sang, à la nation entière, à soi-
même, d'une entreprise si criminelle, qui n'alloit à rien
moins qu'à déshonorer la mémoire du feu Roi, quoiqu'on
sût bien qu'il avoit eu là-dessus la main forcée comme sur
les dispositions de son testament et de son codicille en
faveur du duc de Maine ; que, le cas avenant, cette pré-
tention à la couronne pouvoit renverser l'État par le choc
des forces de l'intrus et de celles de la nation, qui ne se
laisseroit pas priver d'un si beau droit, qui lui étoit si
certainement et si constamment acquis, et dont les étran-
gers sauroient profiter pour s'agrandir des provinces à
leur bienséance ; et de là s'étendre sur la nécessité d'un
châtiment tel qu'il ôtât pour toujours un pareil dessein de
la tête des plus ambitieux et des plus puissants, et de
celle des rois par orgueil ou par foiblesse, auxquels le
royaume n'appartient point comme une terre à un parti-
culier, mais comme un fidéicommis qui est perpétuelle-
ment affecté à l'aîné de génération en génération, à moins
qu'une couronne présente, une vaste monarchie, un trône
étranger vacant où un prince françois est appelé par le
testament du dernier roi mort sans postérité de lui ni de
ses prédécesseurs rois de sa maison, testament appuyé de
[1749]
DE SAINT-SIMON.
164
l'exprès consentement et des vœux de toute cette nation,
ne fasse préférer une couronne présente aux futurs les plus
contingents, et que toute l'Europe, avec la monarchie va-
cante, ne stipule la renonciation à la possible succession 1 ,
avec le gré et le consentement du roi de France et les
solennités célébrées pour cette renonciation ; qu'un roi de
France n'a pas le pouvoir de disposer de sa couronne,
laquelle suit de droit et par elle-même cette aînesse de
génération en génération ; et, si la race masculine vient à
manquer, le droit commun acquiert alors tout son droit,
qui donne à la nation celui de se choisir un roi et sa
postérité légitime masculine pour lui succéder tant qu'elle
durera de génération en génération par aînesse ; appuyer
sur l'attentat de troubler cet ordre, et sur tous les points
qui viennent d'être mis sous les yeux.
Passer de là au second crime : ameutement de gens à
qui on fait usurper le nom de la noblesse, sans convoca-
tion du Roi, ou du Régent en son nom, s'il est mineur, à
qui seul elle appartient, par conséquent sans légitimes
assemblées des bailliages pour le choix des députés, par
conséquent sans mission, sans pouvoir de personne, des
gens ramassés de toutes parts pour faire nombre, et dont
plusieurs se trouveroient bien empêchés de prouver leur
noblesse ; éblouir des gens distingués par la leur 2 à frater-
niser en égaux avec ce vil mélange; abuser des fantaisies
qu'on leur a inspiré de loin pour les ramasser et les ani-
mer, se les dévouer après à soi pour tout faire, jusqu'à
avilir le nom du second, mais du plus illustre, des trois
états, que ce ramas se prétend être, par une requête au
Parlement, plus basse et plus humble que celle du moin-
dre particulier; le traiter de Nosseigneurs 3 , en nom
collectif de la noblesse, et avoir recours à sa justice, à son
Second :
les moyens pris
pour soutenir
cette
usurpation.
4. Succession a été ajouté en interligne.
2. Par leur noblesse.
3. Reproche déjà adressé à la requête de la noblesse, lorsqu'elle
fut remise en 4717 : tome XXXI, p, '254; voyez ci-dessus, p. 448.
UÉMOI&ES DE 8AJHT-SIMON. XXXVI 21
462 MÉMOIRES [1749J
autorité, à sa protection, au nom de la noblesse, et en
chose où ces mêmes suppliants prétendent le droit de
juger. Se peut-il rien de plus contradictoire en soi, de
plus injurieux au second corps de l'État, en tous les
points et en tousles genres, de plus insultant au pouvoir du
Régent et à la majesté royale, de plus visiblement et
prochainement tendant à révolte et à félonie, et sous un
roi mineur, à nier toute autorité, pour n'en reconnoître
qu'autant qu'on le veut bien , et qu'elle peut et veut bien ser-
vir aux vues qu'on s'est formées ? Montrer enfin l'énormité
de cet attentat, le crime et le danger de ses diverses
branches, qui ne viennent d'être touchées qu'en deux
mots.
Troisième : Joindre à ces deux crimes le troisième qui a fait arrêter
sa conspiration j e ^ uc e j. j a duchesse du Maine. Les preuves des deux
l'Espagne. premiers sont claires. De ce dernier, qui est le fruit des
deux premiers, les preuves seront évidentes quand il
plaira à l'abbé Dubois de montrer les papiers de Gellamare
* et ceux de l'abbé Portocarrero, qui n'ont été vus que de
lui seul \ et qui ne sont pas sortis de sous sa clef, et quand
il plaira à son maître de se faire l'effort de le lui com-
mander de façon à se faire obéir.
Conduite à G'étoit bombarder 2 rudement la foiblesse du Régent, et
tenirà l'égard tâcher à l'exciter à force de boulets rouges 3 . Je lui laissai
de la duchesse prendre haleine et voulus voir quel effet la batterie 4 auroit
du Maine, produit. Il m'avoit laissé tout dire sans aucune interrup-
e eurs tion, et je lui voyois l'âme fort en peine. Nous fûmes
complices quelques moments en silence. Il le rompit le premier pour
et ^T ^ nfants me répondre que ce que je lui avois représenté étoit bel
du Maine, et bon sur M. et Mme du Maine, mais que je ne prenois
1. Seul ajouté en interligne.
2. Au sens figuré d'attaquer à coups répétés ; nous en avons déjà
trouvé un exemple dans le tome XIV, p. %6.
3. Les lexiques du temps ne donnaient pas au figuré cette locution
empruntée, comme la précédente et la suivante, aux usages des sièges.
4. A rapprocher de l'emploi du verbe battre, ci-dessus, p. 147.
[1719] DE SAINT-SIMON. 163
pas garde à ce qui étoit avec eux de personnages engagés
peut-être dans la même affaire et sous les mêmes preuves,
et, à faire un si grand coup de filet, que le filet en pourroit
rompre.
Ma réplique fut prompte. Je l'assurai qu'il ne devoit pas
avoir assez mauvaise opinion de mon jugement de n'avoir
pas pensé à une partie si principale de cette affaire, dont
j'avois bien compté de l'entretenir, après avoir achevé sur
M. et Mme du Maine ; que, pour venir à cette autre
partie, je le suppliois de se représenter toutes les conspi-
rations qu'il avoit lues, dont il n'y avoit aucune qui n'eût
son chef, et des complices principaux et distingués par la
force qu'ils y pouvoient ajouter, outre le nombre des
autres dont les personnes étoient de peu ou rien ; qu'en
cela on dépendoit des preuves, qu'il n'étoit pas permis de
retrancher ni de grossir ; que plus le nombre des complices
considérables seroit grand, plus le crime du chef le seroit,
et le danger de l'État aussi, plus la punition très sévère
deviendroit indispensable, plus la clémence et la justice
devroient marcher de front, plus le crime des personnages
que le chef de la conspiration auroit débauchés de leur
devoir devoit à plomb retomber sur sa tête, plus la bonté
du Régent auroit de quoi se' satisfaire, en montrant ne
chercher que la sûreté présente et future du royaume, et
de la succession à la couronne, par la punition du chef et
du criminel de trois grands crimes, comme du plus grand
coupable, du plus dangereux ou du seul dangereux, de
celui qui feroit exemple à la postérité, et en pardonnant
généreusement aux personnages qu'il auroit entraînés,
qui, ensemble et par eux-mêmes, n'étoient point à crain-
dre, et par la timidité qu'il en avoit éprouvée, et par les
qualités de leur esprit, et par l'impuissance de leurs établis-
sements, qui ne sont plus que des noms sans force et sans
autorité dangereuse l ; qu'il prît bien garde que passer les
1. Dangereuse ajouté en interligne.
164 MEMOIRES [1719]
yeux clos à côté d'un tel complot, précédé de tant d'autres
par le même, étoit la plus insigne preuve de crainte et de
foiblesse, et le plus puissant convi 1 à recommencer avec
plus de succès ; que voir le crime d'une façon publique,
telle que de mettre en prison le duc et la duchesse du
Maine, et leur pardonner après sans plus d'examen, re-
vient au premier 2 ; mais qu'articuler les preuves juridi-
quement, ne punir que le chef et pardonner aux autres,
si ce n'est à quelques gens obscurs trop signalés, c'est
courage, c'est justice, c'est exemple, c'est sûreté, c'est
générosité, c'est clémence, c'est rendre à jamais les per-
sonnages pardonnes hors de mesure d'oser remuer, et,
quelque malveuillants 3 qu'ils puissent être, hors d'état de
toute sorte d'opposition, et par crainte et par honneur,
en un mot, c'est savoir discerner, laisser les boucheries
aux Christierns' f etaux Cromwells, ne vouloir que l'indis-
pensable à l'exemple et à la sûreté, n'être sévère que par
la nécessité, et clément et généreux par grandeur et par
nature. Mais, pour arriver à ce point, il faut un jugement
juridique, où tous les pairs soient juridiquement convo-
qués et sans excuses admises, parce que, en cas de pairie
et de crime, nulle sorte de cause de récusation ne peut en
exclure aucun, et appeler 5 avec eux les officiers de la
couronne. J'ajoutai que, le comte de Toulouse n'ayant
trempé dans aucun des trois crimes de son frère, sa con-
sidération ne devoit ni ne pouvoit retenir, puisqu'il étoit
en pleine innocence, et que, à l'égard même de Mme du
Maine, sa, condamnation se pouvoit commuer à passer le
reste de sa vie bien et sûrement enfermée, sans commu-
1. Au sens d'invitation, comme dans le tome XXVI, p. 26.
2. C'est à dire, à crainte et à faiblesse.
3. Telle est l'orthographe de Saint-Simon.
4. Ghristiern II, roi de Danemark en 1513, surnommé le Néron du
Nord, à cause de ses cruautés dans son royaume et surtout en Suède,
dont il s'était fait élire roi en 4519.
5. Appeler ajouté en interligne.
[1719] DE SATNT-SIMON. 165
nication avec personne, en faveur de sa qualité de prin-
cesse du sang.
Le Régent écouta tout, puis me dit : « Mais les enfants,
qui sont innocents, qu'en feriez-vous? — Les enfants,
repris-je, il est vrai qu'ils sont innocents ; mais il les faut
empêcher de devenir coupables, et leur ôter les ongles 1
pour qu'ils ne puissent venger leurs malheurs domesti-
ques, ne leur laisser ni charge, ni gouvernement, ni le
comté d'Eu, petite province trop sur le bord de la mer et
d'un petit port, et trop voisine de l'Angleterre ; ni Dom-
bes, trop près de Savoie, qui ne fut jamais qu'un franc
alleu 2 , encore tout au plus, que les ducs de Montpensier
ont par degrés fait souveraineté, Mademoiselle encore
plus, à quoi M. du Maine a fait mettre la dernière main,
depuis le don que Mademoiselle fut forcée de lui en faire,
avec Eu et d'autres encore, pour tirer M. de Lauzun de
Pignerol 3 . Il restera encore le duché d'Aumale et 4 de
grands biens aux enfants de M. du Maine, dont vous leur
ferez présent sur la confiscation, sans compter l'immensité
de meubles, les maisons et les pierreries, dont vous savez
que Mme du Maine en cacha et en emporta pour un mil-
lion, que la Billarderie découvrit et qu'il rapporta 5 , ce qui,
pour le dire en passant, vous montre bien que Mme du
Maine n'avoit perdu ni jugement ni desseins, pour être
arrêtée, et que ce million de pierreries n'étoit pas destiné
à la parer dans sa prison. J'appelle cela, ajoutai-je, faire
un bon et grand parti aux enfants qui sont innocents, et
les mettre seulement hors d'état de devenir criminels 6 . »
1. Locution déjà rencontrée dans le précédent volume, p. 209.
2. En droit féodal, on appelait alleu ou franc-alleu une terre libre
de toute obligation féodale ; il s'opposait au bénéfice ou fief, qui était
une terre dépendant d'un suzerain.
3. Voyez notre tome I, p. 31-32 et 124-125.
4. Les cinq mots le Duché d'Aumale et ont été ajoutés en inter-
ligne.
5. Ci-dessus, p. 54, note 5.
6. Le marquis d'Argenson, dans ses Mémoires (édit. Rathery,
466 MÉMOIRES [4749]
Mollesse, M. le duc d'Orléans fut un peu ébranlé de ce plan et
ensorceUement ^ es ra i sons qui I e soutenoient. Il raisonna assez dessus
du Régent avec moi. Mais je n'en conçus pas une meilleure espè-
ce ciT rance - ^ e plan, tout juste, tout sage, tout nécessaire qu'il
de parler au me paroissoit, se trouvoit en contradiction avec le naturel
Régeirtduduc (J u maître, et qui, bien pis étoit, avec les vues et l'intérêt
qui peu à peu de l'abbé Dubois, et ce valet avoit ensorcelé M. le duc
est rétabli. d'Orléans. Je ne me trompai pas. Je retrouvai ce prince
de leïlancf 6 s 'affoiblissant tous les jours sur cette affaire, de sorte que,
et de content 1 d'avoir fait ce que je croyois de mon devoir à
Belle-Isle. j ous égards, je ne lui en parlai plus, et le mis ainsi fort à
son aise sur les divers et prompts adoucissements qu'il
donna par reprises au duc et à la duchesse du Maine jus-
qu'à leur liberté, et depuis. Je l'avois pourtant fort flatté
sur la distribution de leurs charges et gouvernements, et
je lui avois bien déclaré que je ne voulois d'aucun de
ces grands morceaux, ni même de leurs cascades 2 , parce
que je lui parlois là-dessus sans aucun intérêt. Je ne son-
geai donc plus à percer les mystères du complot et des
complices que l'abbé Dubois se réservoit à lui seul, ni les
dépositions des prisonniers, dont le Blanc ne me disoit
que des riens souvent absurdes, parce qu'il ne lui étoit
pas permis de me dire mieux ; mais, après le retour du
duc et de la duchesse du Maine en leur précédent état, je
n'eus pas de peine à m'apercevoir, par l'amitié qu'ils ont
toujours depuis témoignée à Belle-Isle et à le Blanc, qu'ils
les avoient bien et efficacement servis, même auprès de
tome I, p. 46), reproche en termes violents cette attitude à notre
auteur : « Ce petit boudrillon, dit-il, vouloit qu'on fît le procès à
M. le duc du Maine et qu'on lui fît couper la tête, et le duc de Saint-
Simon devoit avoir la grande maîtrise de l'artillerie. Voyez un peu quel
caractère odieux, injuste et anthropophage de ce petit dévot sans génie,
plein d'amour propre et ne servant d'ailleurs aucunement à la guerre. »
4. Avant content, il a biffé comptant, mot qui pouvait aussi bien
s'employer dans la phrase.
2. Événements qui découlent successivement d'une même cause,
comme dans le tome I, p. 6, et souvent depuis.
[4719J
DE SAINT-SIMON.
167
l'abbé Dubois, dont ils avoient très bien suivi l'esprit et
imité la politique. Elle réussit si bien que bientôt, c'est-
à-dire au commencement d'avril, Madame la Princesse
obtint que Mme du Maine, qui faisoit la malade, fût con-
duite de Dijon à Chalon-sur-Saône *, avec la permission de
l'y aller voir 2 .
On sut néanmoins en ce même temps par M. le duc
d'Orléans, qui le rendit public, qu'il avoit quatre lettres
au cardinal Alberoni du duc de Richelieu, dont trois
étoient signées de lui, qu'il s'engageoit à livrer Bayonne,
où son régiment et celui de Sailians 3 étoient en garnison,
pour quoi Sailians, qui étoit du complot, avoit été mis à
la Bastille 4 , et que le marché du duc de Richelieu étoit
d'avoir le régiment des gardes 5 . Le rare est que, quatre
1. Saint-Simon écrit ici Chalons-sur-Saone.
2. La duchesse demandait depuis longtemps à quitter le château de
Dijon, dont l'insalubrité, disait-elle, nuisait à sa santé, et Madame la
Princesse insista tellement auprès du Régent, qu'il consentit à ce qu'elle
fût transférée au château de Chalon-sur-Saône. La Billarderie alla la
prendre à Dijon et l'amena dans sa nouvelle résidence, dans les pre-
miers jours de mai 4719 (Dangeau, p. 22 et 24; Journal de Buvat,
tome I, p. 376; Gazette de Rotterdam, n° 56; Correspondance de
Madame, recueil Brunet, tome II, p. 86 ; général de Piépape, La
Duchesse du Maine, p. 205-206). Saint-Simon reviendra sur ce trans-
fert, plus loin, p. 230.
3. Charles-François d'Estaing, marquis de Sailians, neveu du gou-
verneur de Metz (tome XXIII, p. 167), avait débuté comme mousque-
taire en 1702, et passa dès l'année suivante au régiment de cavalerie
du Roi en qualité de capitaine. Il avait eu en 1706 un régiment d'in-
fanterie, et était brigadier de la dernière promotion, 1 er février 1719.
Il devint maréchal de camp le 20 février 1734, fut nommé lieutenant
général le 18 octobre de la même année et mourut le 29 septembre
1746, âgé de soixante- trois ans.
4. Il y entra le 29 mars, mais fut relâché dès le 4 mai, sa culpabi-
lité n'ayant pas été prouvée (Funck-Brentano, Les Lettres de cachet,
p. 191 ; Dangeau, p. 24 et 42). A propos de son arrestation, le Régent
écrivit le 13 avril au vieux marquis du Terrail, son père, une lettre
courtoise (reg. KK 1325 des Archives nationales; voyez dans notre
prochain volume le n° 4 de l'appendice I).
5. Il semble que le jeune duc n'était point mêlé à la conspiration de
Duc
de Richelieu
et Sailians
à la Bastille ;
leur folie.
Traité
du premier ;
ils sont bientôt
élargis.
Singularité
de
168
MEMOIRES
[1719]
la promotion
de l'Ordre
dont je fus
moins de* dix
ans après.
Conduite
étrange de
Mme
la duchesse
jours après ce récit public de M. le duc d'Orléans, auquel
il ajouta que, si M. de Richelieu avoit quatre têtes, il
avoit dans sa poche de quoi les faire couper toutes quatre 1 ,
on donna à M. de Richelieu un de ses valets de chambre,
des livres, un trictrac et une basse de viole, qu'il de-
manda 2 . On se moqua dans le monde avec raison de la
belle idée de deux jeunes colonels qui se crurent assez
maîtres de leurs régiments, et leurs régiments assez
maîtres de Bayonne, pour se figurer de pouvoir livrer
cette place 3 . Qui 4 m'auroit dit que, moins de dix ans après,
je serois chevalier de l'Ordre en même promotion de huit
que les deux fils du duc du Maine en princes du sang,
MM. de Richelieu, Cellamare et d'Alègre, m'auroit bien
étonné 5 .
Mme la duchesse de Berry vivoit, à son ordinaire, dans
le mélange de la plus altière grandeur, et de la bassesse
et de la servitude la plus honteuse, des retraites les plus
Cellamare et avait avec celui-ci une intrigue d'un autre genre. Il avait
alors une liaison avec Mlle de Charolais, sœur du duc de Bourbon, et
on crut qu'il voulait se rendre assez considérable pour qu'on ne pût lui
refuser cette alliance princière (Correspondance de Madame, recueil
Brunet, tome II, p. 103; Mémoires de Mme de Staal, tome I, p. 179).
1. Dangeau disait seulement (p. 24) : « M. le duc d'Orléans a ré-
pondu à gens qui lui ont voulu parler pour M. de Richelieu qu'il avoit
dans sa poche de quoi lui faire faire son procès » (29 mars) ; voyez
aussi l'article du 30 mars.
2. Dangeau, p. 27, 3 avril.
3. Nous donnerons aux Additions et Corrections une lettre de
M. Amelot au cardinal Gualterio sur ces arrestations.
4. Toute cette dernière phrase a été ajoutée après coup dans le blanc
resté à la fin du paragraphe et en interligne.
5. Saint-Simon se trompe, et l'erreur est étrange de sa part : la pro-
motion de chevaliers du Saint-Esprit de 1728, dont il fit partie, fut non
pas de huit, mais de quatorze ; elle comprenait bien le prince de
Dombes, le comte d'Eu et le maréchal d'Alègre, mais point le duc de
Richelieu et le prince de Cellamare, qui ne furent que de la promotion
de 1729. Il lui aurait suffi de regarder dans son Moréri pour constater
que sa mémoire lui était infidèle.
* Les mots moins de ont été ajoutés en interligne.
[4749] DE SAINT-SIMON. 469
austères, fréquentes mais courtes, aux Carmélites du fau- de Berry,
bourg Saint-Germain 1 , et des soupers les plus profanés i a Mouchy.
par la vile compagnie, et la saleté et l'impiété des propos,
de la débauche la plus effrontée et de la plus horrible
frayeur du diable et de la mort, lorsqu'elle tomba malade
à Luxembourg 2 . Il faut tout dire, puisque cela sert à
l'histoire, d'autant plus qu'on ne trouvera dans ces Mé-
moires aucunes autres galanteries répandues que celles
qui tiennent nécessairement à l'intelligence nécessaire de
ce qu'il s'est passé d'important ou d'intéressant dans le
cours des années qu'ils renferment. Mme la duchesse de
Berry ne vouloit se contraindre sur rien : elle étoit indi-
gnée que le monde osât parler de ce qu'elle-même ne
prenoit pas la peine de lui cacher, et toutefois elle étoit
désolée de ce que sa conduite étoit connue. Elle étoit
grosse de Rions ; elle s'en cachoit tant qu'elle pouvoit.
Mme de Mouchy étoit leur commode 3 , quoique les choses
à cet égard se passassent tambour battant 4 . Rions et la
Mouchy étoient amoureux l'un de l'autre, et vivoient avec
toute sorte de privances, et de facilité pour les avoir 5 . Ils
1. Voyez nos tomes XXIX, p. 380-384, et XXXII, p. 535. En ce
carême de 4749, elle alla passer à ce couvent les après-dînées des ven-
dredis (Dangeau, p. 54) ; elle y dîna et y resta l'après-midi du dimanche
26 mars (p. 22).
2. Dès le mardi 28 mars, Dangeau annonce qu'elle a été « saignée
du pied le soir et a eu de grandes convulsionsaux mains et aux pieds » ;
le 29, nouvelle saignée.
3. Nous avons déjà rencontré cet adjectif pris substantivement,
ci-dessus, p. 137, appliqué à Rémond au sens d'entremetteur, ou
tout au moins de complaisant, de confident facile; le Dictionnaire de
l 'Académie ne le donne pas; le Littrë n'a relevé aucun des exemples
de notre auteur et n'en cite qu'un seul d'Hamilton, dans les Mémoires
de Gramont. Saint-Simon l'avait déjà appliqué à Langlée (Addition à
Dangeau, notre tome VII, p. 394) et à Mme d'O (tome III, appendice,
p. 473). On peut en signaler d'autres emplois par le marquis d'Argen-
son, Bussy-Habutin, la duchesse de Lorraine, etc.
4. Locution familière déjà relevée dans le tome VIII, p. 345.
5. Déjà dit tome XXIX, p. 379.
MÉMOIRES DK SAINT-SIMON. XXXVI 22
470
MEMOIRES
[1749]
Conduite
de Mme de
Saint-Simon.
Scandaleuse
maladie
de Mme
la duchesse
de Berry
à
Luxembourg.
se moquoient ensemble de la princesse, qui étoit leur
dupe, et de qui ils tiroient de concert tout ce qu'ils pou-
voient. En un mot, ils étoient les maîtres d'elle et de sa
maison, et l'étoient avec insolence, jusque-là que M. et
Mme la duchesse d'Orléans, qui les connoissoient et les
haïssoient, les craignoient et les ménagoient.
Mme de Saint-Simon, fort à l'abri de tout cela, extrê-
mement aimée et respectée de toute la maison, et res-
pectée même de ce couple qui se faisoit tant redouter et
compter, ne voyoit Mme la duchesse de Berry que pour
les moments de représentation qu'elle arrivoit à Luxem-
bourg, dont ellerevenoit dès qu'elle étoit finie, et ignoroit
parfaitement tout ce qu'il s'y passoit, quoiqu'elle en fût
parfaitement instruite.
La grossesse vint à terme, et ce terme, mal préparé par
les soupers continuels fort arrosés de vins et de liqueurs
les plus fortes 1 , devint orageux et promptement dange-
reux. Mme de Saint-Simon ne put éviter de s'y rendre
assidue dès que le péril parut; mais jamais elle ne céda
aux instances de M. et de Mme la duchesse d'Orléans et
de toute la maison, ni pour y coucher dans l'appartement
qu'on lui avoit toujours réservé, et où elle ne mit jamais
le pied, ni même pour y passer les journées, sous pré-
texte de venir se reposer chez elle. Elle trouva Mme la du-
chesse de Berry retranchée 2 dans une petite chambre de
son appartement, qui avoit des dégagements commodes et
hors de portée, et qui que ce fût dans cette chambre que
la Mouchy et Rions, et une femme ou deux de garde-
4. Madame (Correspondance, recneil Brunet, tome II, p. 84) parle
le 25 mars de soupers avec le Régent dans une maison près de Ver-
sailles, d'où on ne revient qu'au milieu de la nuit. « Il est d'ailleurs
impossible de se bien porter, écrit-elle plus tard (p. 85), avec son
affreuse gloutonnerie : chaque soir elle se met à table à huit ou
neuf heures et elle mange jusqu'à trois heures du matin. »
2. Emploi figuré du terme de guerre, au sens de mise à couvert
contre les importunités et les indiscrétions.
[1719] DE SAINT-SIMOJN. 471
robe affidées; le nécessaire au secours avoit les dégage-
ments libres. M. et Mme la duchesse d'Orléans, Madame
même n'entroient pas quand ils vouloient, à plus forte
raison la dame d'honneur ni les autres dames, la première
femme de chambre ni les médecins : tout cela entroit de
fois à autre, mais des instants. Un grand mal [de] tête ou
le besoin de sommeil les faisoit souvent prier de vouloir
bien ne point entrer, et, quand ils entroient, de s'en aller
après quelques instants. Eux-mêmes, qui ne voyoient que
trop de quoi il s'agissoit, ne se présentoient pas le plus
souvent pour entrer, se contentoient de savoir des nou-
velles par Mme de Mouchy, qui entre-bâilloit à peine la
porte, et ce manège ridicule, qui se passoit devant la foule
du Luxembourg, du Palais-Royal, et de beaucoup d'au-
tres gens qui, par bienséance ou par curiosité, venoient
savoir des nouvelles, devint la conversation de tout le
monde. Le danger redoublant, Languet, célèbre curé de
Saint-Sulpice 1 , qui déjà s'étoit rendu assidu, parla des
sacrements à M. le duc d'Orléans. La difficulté fut qu'il pût
entrer pour les proposera Mme la duchesse de Berry. Mais
il s'en trouva bientôt une plus grande: c'est que le curé,
en homme instruit de ses devoirs, déclara qu'il ne les
administreroit point, ni ne souffriroit qu'ils lui fussent
administrés, tant que Rions et Mme de Mouchy seroient
non-seulement dans sa chambre, mais dans le Luxem-
bourg. Il la fit 2 tout haut, et devant tout le monde exprès,
à M. le duc d'Orléans, qui en fut moins choqué qu'em-
barrassé. Il prit le curé à part, et le tint longtemps à tâ-
cher de lui faire goûter quelques tempéraments. Le voyant
inflexible, il lui proposa à la fin de s'en rapporter au
cardinal de Noailles. Le curé l'accepta sur-le-champ, et
promit de déférer à ses ordres, comme étant son évêque,
pourvu qu'il eût la liberté de lui expliquer ses raisons.
4. Jean-Baptisto-.Toseph Languet de Gergy : tome XXXIII, p. 465.
2. Il fit cette déclaration.
\n MEMOIRES [1719]
L'affaire pressoit, et Mme la duchesse de Berry se confes-
soit pendant cette dispute à un cordelier son confesseur 1 .
M. le duc d'Orléans se flatta sans doute de trouver le dio-
césain plus flexible que le curé, avec lequel il étoit très
opposé de sentiment sur la Constitution 2 , et qui pour la
même affaire étoit si fort entre les mains du Régent: s'il
l'espéra, il se trompa.
Le cardinal de Noailles arriva; M. le duc d'Orléajns le
prit à l'écart avec le curé, et la conversation dura plus
d'une demi-heure. Comme la déclaration du curé avoit été
publique, le cardinal-archevêque de Paris jugea à propos
que la sienne la fût aussi. En se rapprochant tous trois du
monde et de la porte de la chambre, le cardinal de Noail-
les dit tout haut au curé qu'il avoit fait très dignement son
devoir, qu'il n'en attendoit pas moins d'un homme de
bien, éclairé comme il l'étoit, et de son expérience ; qu'il
le louoit de ce qu'il exigeoit, avant d'administrer ou de
laisser administrer les sacrements à Mme la duchesse de
Berry ; qu'il l'exhortoit à ne s'en pas départir et à ne se
laisser pas tromper sur une chose aussi importante ; que,
s'il avoit besoin de quelque chose de plus pour être auto-
risé, il lui défendoit, comme son évêque diocésain et son
supérieur, de laisser administrer ou d'administrer lui-
même les sacrements à Mme la duchesse de Berry, tant
que M. de Rions et Mme de Mouchy seroient dans la
chambre, même dans le Luxembourg, et n'en seroient pas
congédiés. On peut juger de l'éclat d'un si indispensable
scandale, de l'effet qu'il fit dans cette pièce si remplie, de
l'embarras de M. le duc d'Orléans, clu bruit que cela fit
incontinent partout. Qui que ce soit, pas même les chefs
de la Constitution, les plus violents ennemis du cardinal
de Noailles, les évêques du plus bel air, les femmes du
1. Dangeau note la confession le 31 mars (p. 25); ce cordelier était
le P. Binet, d'après la Gazette de Rotterdam, n° 44.
1. Languet de Gergy était en effet partisan déterminé de la bulle
Unigenitus comme tous les sulpiciens et les jésuites.
[4749] DE SAINT-SIMON. 473
plus grand monde, les libertins même, pas un seul ne blâma
ni le curé ni son archevêque, les uns par savoir les règles
ou par n'oser les impugner ', le gros et le plus nombreux
par l'horreur de la conduite de Mme la duchesse de Berry,
et par la haine que son orgueil lui attiroit.
Question après entre le Régent, le cardinal et le curé,
tous trois dans le coin de la porte, qui d'eux porteroit cette
résolution à Mme la duchesse de Berry, qui ne s'attendoit
à rien moins, et qui, toute confessée, comptoit à tous
moments de voir entrer le saint sacrement et le recevoir.
Après un court colloque, que l'état de la malade pressa,
le cardinal et le curé s'éloignèrent un peu, tandis que M. le
duc d'Orléans se fit entr'ouvrir la porte et appeler Mme de
Mouchy. Là, toujours la porte entr'ouverte, elle dedans,
lui dehors, il lui déclara de quoi il étoit question. La
Mouchy, bien étonnée, encore plus indignée, le prit sur
le haut ton, dit ce qu'il lui plut sur son mérite et sur
l'affront que des cagots 2 entreprenoient de lui faire et à
Mme la duchesse de Berry, qui ne le souffriroit et n'y con-
sentiroit jamais, et qui la feroit mourir dans l'état où elle
étoit, si on a voit l'imprudence et la cruauté de le lui dire.
La conclusion pourtant fut que la Mouchy se chargea
d'aller dire à Mme la duchesse de Berry ce qui étoit ré-
solu sur les sacrements ; on peut juger ce qu'elle y sut
ajouter du sien. La réponse négative ne tarda pas à être
rendue parla même à M. le duc d'Orléans, en entre-bâil-
lant la porte. Avec une telle commissionnaire, il devoit
bien s'attendre à la réponse qu'il en reçut. Aussitôt après,
il fut la rendre au cardinal et au curé. Le curé, ayant là
son archevêque, et de même avis que lui, se contenta de
hausser les épaules ; mais le cardinal dit à M. le duc d'Or-
4. Combattre, discuter. Saint-Simon a déjà employé ce verbe, que
mentionne Y Académie, dans ses Considérations préliminaires (tome I,
p. 2) et dans un autre passage des Mémoires (tome XXIV, p. 365).
2. Dans notre tome XII, p. 88, il a été parlé de « ces cagots abrutis
de barbichets des Missions ».
174 MÉMOIRES [1719J
léans que Mme de Mouchy, l'une des deux personnes
indispensables à renvoyer, et sans retour, n'étoit guères
propre à faire entendre règle et raison à Mme la duchesse
de Berry; que c'étoit à lui, son père, à lui porter cette
parole et à la porter à faire le devoir d'une chrétienne, si
près de paroître devant Dieu, et le pressa d'aller lui parler.
On n'aura pas peine à croire que son éloquence n'y gagna
rien . Ce prince craignoit trop sa fille, et auroit été un foible
apôtre avec elle.
Le refus réitéré fit prendre sur-le-champ au cardinal le
parti de parler lui-même à Mme la duchesse de Berry,
accompagné du curé, et, comme il vouloit s'y acheminer
tout de suite, M. le duc d'Orléans, qui n'osa l'en empê-
cher, mais qui eut peur de quelque révolution subite et
dangereuse dans Madame sa fille, à l'aspect et au discours
des deux pasteurs, le conjura d'attendre qu'on l'eût dis-
posée à les voir. Il alla donc faire un autre colloque dans
cette porte, qu'il se fit entre-bâiller, dont le succès fut
pareil au précédent. Mme la duchesse de Berry se mit en
furie, répondit des emportements contre ces cafards 1 qui
abusoient de son état et de leur caractère pour la désho-
norer par un éclat inouï, et n'épargna pas Monsieur son
père de sa sottise et de sa foiblesse de le souffrir. Qui l'au-
roitcrue, on auroit fait sauter les degrés 2 au cardinal et au
curé. M. le duc d'Orléans revint à eux fort petit 3 effort
en peine, et qui ne sa voit que faire entre sa fille et
eux. Il leur dit qu'elle étoit si foible et si souffrante
qu'il falloit qu'ils différassent, et les entretint comme
il put. L'attention et la curiosité de tout ce grand monde
1. « Cafard, hypocrite, bigot», disait Y Académie de 1718. Saint-
Simon, qui écrit caffard, avait déjà appliqué ce terme injurieux au
sulpicien le Peletier : notre tome IV, p. 273.
2. Il y a le au singulier et degrés au pluriel dans le manuscrit.
3. « On dit qu'im homme est petit devant un autre, pour dire qu'il
s'abaisse devant lui par respect ou par crainte» {Académie, 1718).
Dans notre tome XII, p. 297, nous avons vu Saumery « petit
comme une fourmi » devant sa femme ; voyez ci-dessus, p. 83, note 6.
[1719] DE SAINT-SIMON. 175
qui remplissent cette pièce étoit extrême, qui sut enfin
ce détail par-ci par-là, et tout de suite après dans la
journée. Mme de Saint-Simon, avec quelques dames de
Mme la duchesse de Berry, et quelques autres qui étoient
venues savoir des nouvelles, étoit assise dans une em-
brasure de fenêtre, un peu au loin, qui voyoit tout ce
manège, et qui de temps en temps étoit instruite de ce
qui se passoit.
Le cardinal de Noailles demeura plus de deux heures
avec M. le duc d'Orléans, desquels à la fin le monde prin-
cipal se rapprocha. Le cardinal, voyant enfin qu'il ne
pouvoit entrer dans la chambre sans une sorte de vio-
lence et fort contraire à la persuasion, trouva indécent
d'attendre inutilement davantage. En s'en allant, il réitéra
ses ordres au curé, et lui recommanda de veiller à n'être
point trompé sur les sacrements, qu'on tenteroit peut-être
d'administrer clandestinement. Il s'approcha ensuite de
Mme de Saint-Simon, la prit en particulier, lui conta ce
qui s'étoit passé, s'en affligea avec elle et de tout l'éclat
qu'il n'avoit pu éviter. M. le duc d'Orléans se hâta d'an-
noncer à Madame sa fille le départ du cardinal, dont lui-
même se trouva fort soulagé. Mais, en sortant de la
chambre, il fut étonné de trouver le curé collé tout près
de la porte, et encore plus de la déclaration qu'il lui fit
que c'étoit là le poste qu'il avoit pris et dont rien ne le
feroit sortir, parce qu'il ne vouloit pas être trompé sur les
sacrements. En effet, il y demeura ferme quatre jours, et
les nuits de même, excepté de courts intervalles pour la
nourriture et quelque repos qu'il alloit prendre chez lui,
fort près de Luxembourg, et laissoit en son poste deux
prêtres jusqu'à son retour ; enfin, le danger passé, il
leva le siège 1 . Mme la duchesse de Berry, bien accouchée
1. Notre auteur est le seul contemporain qui raconte ces incidents
d'ordre religieux avec tous ces détails ; Dangeau n'en dit rien, ni
Madame, ni les correspondants si bien informés cependant de la mar-
quise de Balleroy. Il dut les connaître par Mme de Saint-Simon, pré-
176 MÉMOIRES [1719]
d'une fille 1 , n'eut plus qu'à se rétablir, mais dans un
emportement égal contre le curé et contre le cardinal
de Noailles, auxquels elle ne l'a jamais pardonné 2 , et fut
de plus en plus ensorcelée des deux amants, qui se
moquoient d'elle, et qui ne lui étoient attachés que pour
leur fortune et leur intérêt, qui restèrent encore du temps
enfermés avec elle, sans voir M. et Mme la duchesse
d'Orléans qu'à peine et des moments, Madame de même,
mais qui, excepté les premiers jours, n'y alloit presque
point.
Mme la duchesse de Berry ne se vouloit pas montrer à
qui que ce fut en couche, ni se contraindre là-dessus
pour personne. Personne aussi, à commencer par Mme de
Saint-Simon, n'eut d'empressement à la voir, parce que
personne n'ignoroit ce qui tenoit la porte close. Mme de
Saint-Simon la vit pourtant des instants; mais c'étoit tou-
jours Mme la duchesse de Berry qui luimandoit d'entrer,
sans que Mme de Saint-Simon lui en eût fait rien dire, ni
qu'elle s'y fût présentée. Elle y demeuroit des moments,
sente à la scène et renseignée, comme il vient d'être dit, par le cardinal
de Noailles lui-même. Buvat est le seul qui rapporte (Journal, tome I,
p. 372) que le cardinal de Noailles, ayant été averti de l'état de la
princesse « lorsqu'il s'habilloit pour aller dire pontificalement la messe
en la chapelle du Grand Ghâtelet et pour assister à la cérémonie qui
s'y fait tous les ans le jour des Rameaux, courut en diligence au palais
du Luxembourg, où il resta longtemps pour consoler cette princesse,
et après dîner Son Eminence y retourna et y resta jusqu'à sept heures
du soir». Sur la maladie elle-même, on peut voir la Correspondance
de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 85, les Correspondants de
Balleroy, tome II, p. 43 et 46, le Journal de Dangeau, tome XVIII,
p. 25 à 27, et la Gazette de Rotterdam, n° 44.
1. On ne sait rien sur cet enfant, qui ne vécut sans doute pas.
2. La Gazette de Rotterdam (n° 47) dit cependant qu'en remer-
ciement de sa guérison elle donna deux cent mille livres pour conti-
nuer la construction de la nouvelle église de Saint-Sulpice, et elle fit
rendre le pain bénit le jour de Pâques par un de ses aumôniers en son
nom. Les gens de sa maison firent célébrer un Te Deum à cette église
et aux Carmes déchaussés (Gazette de Rotterdam, n os 45 et 47 ; Jour-
nal de Buvat, p. 374).
|1719]
DE SAINT-SIMON.
177
prenoit pour bon ce que Mme la duchesse de Berry lui di-
soit de sa santé, et se retiroit au plus vite.
Rions, comme on l'a dit \ cadet de Gascogne qui n'avoit
rien, quoique de bonne maison, étoit petit-fils d'une
sœur du duc de Lauzun 2 , dont les aventures avec Made-
moiselle, qui voulut Fépouser, ne sont ignorées de per-
sonne. Cette parité de son neveu et de lui leur mit en
tête le même mariage. Cette pensée délectoit l'oncle, qui
se croyoit revivre en la personne de son neveu, et qui le
conduisoit dans cette trame. L'empire absolu qu'il avoit
usurpé sur cette impérieuse princesse, à qui, de propos
délibéré, il faisoit chaque jour essuyer ses caprices qui
lui ôtoient jusqu'à la moindre liberté, et des humeurs
brutales qui la faisoient pleurer tous les jours et plus
d'une fois 3 , le danger qu'elle avoit couru dans sa couche,
l'horreur de l'éclat où elle s'étoit vue entre les derniers
sacrements et la rupture entière avec ce dont elle étoit
affolée, la peur du diable, qui la mettoit hors d'elle-même
au moindre coup de tonnerre, qu'elle n'avoit jamais
craint jusqu'alors, enhardirent l'oncle et le neveu. C'étoit
l'oncle qui avoit conseillé à son neveu de traiter sa prin-
cesse comme il avoit lui-même traité Mademoiselle. Sa
maxime étoit que les Bourbons vouloient être rudoyés et
menés le bâton haut, sans quoi on ne pouvoit se conser-
ver sur eux aucun empire. Rions, maître du cœur de la
Mouchy, qui l'étoit de l'esprit de leur princesse, lui fut
d'un merveilleux usage à son dessein 4 . Tous deux y trou-
voient leur compte. Ils avoient tremblé de l'éclat qui
venoit d'arriver sur eux, dont l'occasion pouvoit revenir
encore et les perdre. La peur du diable et des réflexions
1. Tome XXIX, p. 376 et suivantes.
2. Diane-Charlotte de Caumont-Lauzun, marquise de Nogent :
tome XII, p. 283; voyez aussi tome XXIX, p. 378.
3. Ibidem, p. 378-379.
i. C'est-à-dire que Mme de Mouchy, maîtresse de l'esprit de la
princesse, fut d'un merveilleux usage à Rions, qui était maître de son
cœur à elle. La phrase, mal tournée, est logiquement incompréhensible.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXTl 23
Rions, conduit
par le duc
de Lauzun,
son
grand oncle,
épouse
secrètement
Mme
la duchesse
de Berry.
178
MEMOIRES
[171ÎJ]
Mme
la duchesse
de Berry
rouvre le jardin
de
Luxembourg;
se voue
au blanc pour
six mois,
change
de capitaine
des gardes.
pou voient à la fin produire le même effet, au lieu que
Rions n'avoit plus rien à craindre, et n'avoit [qu'à] jouir
de la plus incompréhensible fortune en réussissant à
épouser, et la Mouchy à se tout promettre d'une union où
elle auroit tant de part, et tous deux 1 sûrs de se posséder
l'un l'autre, sans appréhender rien pour leurs secrets
plaisirs. Je m'en tiens ici à cette préparation de scène,
qui commença au plus tard à l'époque de cette maladie
et de l'éclat dont on vient de parler. Il n'est pas temps
encore d'en dire davantage 2 .
Mme la duchesse de Berry 3 , infiniment peinée de la
façon dont tout le monde, jusqu'au peuple, avoit pris sa
maladie et ce qu'il s'y étoit passé, crut regagner quelque
chose en faisant rouvrir au public les portes du jardin de
Luxembourg, qu'elle avoit fait fermer il y avoit long-
temps 4 . On en fut bien aise ; on en profita ; mais ce fut
tout 5 . Elle se voua aussi au blanc pour six mois. Ce vœu
fit un peu rire le monde 6 . Il survint quelques piques avec
le marquis de la Rochefoucauld 7 , qui remit sa place de
capitaine des gardes, que Mme la duchesse de Berry donna
au comte d'Uzès 8 ; car, pourvu qu'elle eût des noms, elle
n'en cherchoit pas davantage.
1. Le mot deux a été ajouté en interligne.
2. Saint-Simon reviendra sur cette affaire plus loin, p. 217, et il
affirmera alors le mariage secret.
3. Les mots de Berry sont en interligne. — 4. Tome XXX, p. 77.
5. Dangeau dit simplement : « Mme la duchesse de Berry a fait
rouvrir toutes les portes du jardin du Luxembourg, ce qui cause une
grande joie à tout ce quartier-là par la commodité du passage et de la
promenade» (p. 27, 5 avril); voyez aussi les Correspondants de Bal-
leroy, tome II, p. 43, et la Gazette de Rotterdam, n° 46, qui indique
qu'il y avait deux portes au jardin, une sur la rue d'Enfer et l'autre
du côté des Carmes.
6. Voyez les Correspondants de Balleroy, p. 43; Dangeau, p. 28;
Buvat, p. 375-376 ; Gazette de Rotterdam, n° 47.
7. Barthélémy, marquis de la Rochefoucauld, d'abord chevalier de
Roye : tome II, p. 336.
8. François de Crussol : tome VII, p. 184. Dangeau ne raconte
[1719]
DE SAINT-SIMON.
179
Canillac et le marquis de Brancas, qui avoient des
expectatives de conseiller d'Etat, obtinrent, en attendant
les places, d'en faire les fonctions avec les appointements 1 .
Le prince Clément 2 fut élu évêque de Munster, au lieu
de son frère, mort à Rome 3 , et aussitôt après, de Pader-
born 4 . Le Pape donna au cardinal Albano, son neveu, la
charge de camerlingue, par la mort du cardinal Spinola 5 .
Le duc d'Albret, qui avoit épousé une fille de feu M. et
Mme de Barbezieux, malgré toute la famille 6 , et plaidé
fortement là-dessus au Parlement, puis au conseil de ré-
gence, refit son mariage suivant l'arrêt de ce conseil 7 . Il
épousa donc une seconde fois sa femme chez Gaumartin,
conseiller d'État, dont le frère, évêque de Vannes, leur
donna à minuit la bénédiction nuptiale dans la chapelle
point ces « piques » ; mais il y eut des tiraillements pour le successeur ;
on prétendit même que Mme de Berry voulait donner la charge au frère
aîné de Rions (Dangeau, p. 30-31, 34 et 41 ; Gazette de Rotterdam
n° 47).
1. Il y avait entre ces deux seigneurs, au sujet de leur rang au Con-
seil, une contestation assez futile que Dangeau explique et que le
Régent trancha par une cote mal taillée (Journal, p. 33 et 36; voyez
ci-dessus, p. 141, note 4). Le brevet qui la régla en faveur de Canil-
Jac est dans le registre O 1 63, p. 119 v°. Après la mort de Dangeau,
Canillac le remplaça comme conseiller d'Etat d'épée (reg. 1 64,
fol. 252 v°, brevet du 11 septembre 1720).
2. Clément-Auguste de Bavière: ci-dessus, p. 71, note 2.
3. Ci-dessus, p. 140.
4. Paderborn, ville de Westphalie, siège d'un évêché fondé au
huitième siècle et suffragant deMayence. La double élection du prince
Clément à ces deux évêchés eut lieu les 26 et 27 mars (Gazette, p. 206 ;
Dangeau, p. 26).
5. Jean-Baptiste Spinola, dit le cardinal de San-Cesareo (tome VII,
p. 351), était mort à Rome le 19 mars (Gazette, p. 198). Clément XI
désigna son neveu Annibal comme camerlingue dans le consistoire du
29 (Gazette, p. 211 ; Dangeau, p. 31).
6. Tome XXXIII, p. 165-166.
7. Croyant que notre auteur ne reparlerait plus de ce mariage, nous
en avions exposé les suites dans le tome XXXIII, p. 166, note 2. L'ar-
rv\ du conseil des parties, du 3 avril (Dangeau, p. 27), rejeta les
oppositions des Louvois, mais déclara le mariage non valablement fait.
Canillac
et le marquis
de Brancas
entrent
au conseil
des parties.
Prince
Clément
de Bavière est
évêque
de Munster
et
de Paderborn.
Le cardinal
Albano est fait
camerlingue.
Le duc d'Albret
épouse
de nouveau
la fille de feu
Barbezieux.
Mort de Mme
do Maintenon;
sa vie
et sa conduite
180
MÉMOIRES
[4719]
de la maison 1 . Si on savoit et si on se soucioit en l'autre
monde de ce qui se passe en celui[-ci], je pense que M. de
Turenne et M. de Louvois seroient tous deux bien étonnés 2 .
Le samedi au soir 15 avril, veille de la Quasimodo,
mourut à Saint-Cyr la célèbre et fatale Mme de Main-
tenon 3 . Quel bruit cet événement en Europe, s'il fût ar-
4. Dangeau, p. 27, 4 avril. Nous connaissons déjà ces deux frères
Gaumartin (notre tome II, p. 493 et 494). Les différents arrêts inter-
venus dans le procès furent imprimés à l'époque en une petite plaquette
in-4° qui se termine par l'acte du nouveau mariage régularisé par
l'évêque de Vannes (Archives nationales, ADf 753, au 5 avril 4749).
2. Le duc d'Albret était petit-neveu de Turenne et sa femme petite-
fille de Louvois. L'inimitié constante entre ces deux hommes est bien
connue : nos tomes II, p. 264, IV, p. 80, V, p. 254, XXVIII, p. 47-
48, etc.
3. Le 4 avril, Dangeau insérait dans son Journal (p. 27) qu'elle
avait depuis quelques jours une fièvre assez violente et que cela, joint
à son grand âge, faisait craindre pour sa vie. Le 45 il annonça sa mort
(p. 32), en ajoutant ces simples mots : « G'étoit une femme d'un si
grand mérite, qui avoit tant fait de bien et tant empêché de mal durant
sa faveur, qu'on n'en sauroit rien dire de trop. » Sur la copie du
Journal qu'il possédait, Saint-Simon a écrit en marge de cette phrase :
« Voilà bien fadement, salement et puamment mentir à pleine gorge. »
De son côté, Madame écrivait à la raugrave Louise (Correspondance,
recueil Brunet, tome II, p. 93) : « La vieille gueuse est crevée à Saint-
Cyr samedi passé 45 avril, entre quatre et cinq heures du soir. La
nouvelle de l'arrestation du duc du Maine et de sa femme l'a fait tom-
ber évanouie, et cela peut avoir été la cause de sa mort.... Elle a eu
durant vingt jours une fièvre continuelle ; un orage qui est survenu a
fait rentrer la maladie, ce qui l'a étouffée. » Et dans une autre lettre
(p. 94) : « Si elle était morte vingt ans plus tôt, je m'en serais cordia-
lement réjouie; mais maintenant cela ne me fait ni plaisir ni peine. »
Sur la maladie et la mort de Mme de Maintenon, on peut consulter
d'abord le récit de Mlle d' Au maie dans ses Souvenirs, tome I, p. 229-
240, le Journal de Buvat, p. 379, la Gazette de la Régence, par Ed.
de Barthélémy, p. 334, les Mémoires de Languet de Gergy, p. 479 et
suivantes, ceux du maréchal de Villars, tome IV, p. 426, les Corres-
pondants de Balleroy, tome II, p. 46 (cinq mots d'annonce sèche), le ms-
Clairambault 4465, fol. 204 et suivants, et Th. Lavallée, Madame de
Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr, p. 283 et suivantes, avec
(p. 405) le texte de l'acte de décès relevé sur les registres de la paroisse.
[4719] DE SAINT-SIMON. 484
rivé quelques années plus tôt' I On l'ignora peut-être à à Samt-Cyr.
Versailles, qui en est si proche ; à peine en parla-t-on à J
Paris 2 . On s'est tant 3 étendu sur cette femme trop et si
malheureusement fameuse, à l'occasion de la mort du
Roi 4 , qu'il ne reste rien à en dire que depuis cette épo-
que. Elle a tant, si puissamment et si funestement figuré
pendant trente-cinq années, sans la moindre lacune, que
tout, jusqu'à ses dernières années de retraite, en est
curieux.
Elle se retira à Saint-Cyr au moment même de la mort
du Roi 5 , et eut le bon sens de s'y réputer morte au monde,
et de n'avoir jamais mis le pied hors de la clôture de cette
maison. Elle ne voulut y voir personne du dehors, sans
exception que du très petit nombre dont on va parler, rien
demander ni recommander à personne, ni se mêler de
rien où son nom pût être mêlé 6 . Mme de Gaylus, Mme de
Dangeau, Mme de Lévis étoient admises, mais peu sou-
4. Amelot écrivait de même le 47 avril au cardinal Gualterio (British
Muséum, ms. Addit. 20365, fol. 374): «Dans un autre temps sa
mortauroit été une nouvelle plus considérable qu'elle ne Test aujour-
d'hui. »
2. Il est exact que la Gazette de France ne mentionne pas cette
mort ; mais il y eut à ce silence quelque raison politique. Par contre,
les gazettes étrangères l'annoncèrent : voyez particulièrement la Gazette
de Rotterdam, n° 48, qui avait déjà noté sa maladie (n° 38), et qui
donnait d'ailleurs de temps en temps de ses nouvelles : dans son n° 24
de 4748, un correspondant de Paris lui écrivait le 6 mai : « Une per-
sonne qui a été voir Mme de Maintenon à Saint-Cyr et l'entretint
durant une petite heure, assure qu'elle conserve beaucoup de fraîcheur,
de présence d'esprit et de politesse. »
3. Tant est en interligne. — 4. Dans notre tome XXVIII, p. 489-294.
5. Tome XXVII, p. 294.
6. On trouvera à la lin du présent volume, appendice IV, un certain
nombre de lettres inédites de Mme de Maintenon ou adressées à elle
pendant cette dernière période de sa vie, qui fourniront quelques ren-
seignements sur son existence et sur les relations qu'elle avait conser-
vées. Elles complètent celles que M. Geiïroy a publiées pour cette
époque de septembre 4715 à avril 4749 dans le tome II de Madame de
Maintenon d'après sa correspondance authentique, et les lettres à
482 MÉMOIRES [1719]
vent, les deux dernières encore plus rarement à dîner 1 .
Le cardinal de Rohan la voyoit toutes les semaines, le duc
du Maine aussi, et passoit trois et quatre heures avec elle
tête à tête. Tout lui rioit quand on le lui annonçoit ; elle
embrassoit son mignon avec la dernière tendresse, quoi-
qu'il puât bien fort 2 ; car elle l'appeloit toujours ainsi 3 .
Assez souvent le duc de Noailles 4 , dont elle paroissoit se
soucier médiocrement, de sa femme encore moins, quoi-
que sa propre nièce, qui y alloit fort rarement et d'un air
contraint et mal volontiers ; aussi la réception étoit pareille ;
le maréchal de Yilleroy, tant qu'il en pouvoit prendre le
temps, et toujours avec grand accueil ; presque point le
cardinal de Bissy ; quelques évêques obscurs et fanatiques
quelquefois; assez souvent l'archevêque de Rouen, Au-
bigny ; Blouin de temps en temps ; et l'évêque de Chartres,
Mérinville, diocésain et supérieur de la maison s . Une fois
la semaine, quand la reine d'Angleterre étoit à Saint-Ger-
main, [elle] alloit dîner avec elle; mais de Ghaillot, où
Mme de Gaylus qui forment le tome III des Souvenirs de Mlle d'Au-
male par le comte d'Haussonville.
1. Deux des lettres que nous donnerons à l'appendice IV, p. 448-
449 parlent des visites de ces trois dames et des autres personnes qui
vont être énumérées.
2. C'est le seul passage de ses Mémoires et de ses autres écrits où
Saint-Simon mentionne cette infirmité du duc ; aucun contemporain-
croyons-nous, n'y a fait allusion.
3. Dans une lettre de 1681 au marquis de Montchevreuil (original,
vente Gharavay du 5 février 1844), elle écrivait : « Quoique l'on fasse,
mon mignon sera un ignorant, et, si on lui apprend quelque chose
malgré lui, il l'oubliera ou fera semblant de l'avoir oublié, quand il
n'agira plus par la crainte. » C'est en effet l'appellation familière qu'elle
donnait au prince dans son enfance : voyez la Correspondance géné-
rale, par Th. Lavallée, tome II, p. 169, 182, 203, etc. L'avait-elle
conservée lorsque le duc du Maine était parvenu à l'âge d'homme ?
4. Elle lui écrivait pourtant en 1716 : « Vous êtes un des hommes
du monde que je vois le moins » : ci-après, appendice IV, p. 454.
5. La lettre assez raide qu'elle écrivit à ce prélat le 2 juillet 1716
et qu'on trouvera à l'appendice IV, ne semble pas montrer une grande
sympathie entre eux.
[1719] DE SAINT-SIMON. 183
elle passoit des temps considérables, elle n'y alloit pas.
Elles avoient chacune leur fauteuil égal, vis-à vis l'une de
l'autre 1 . A l'heure du dîner, on mettoit une table entre
elles deux, leur couvert, les premiers plats et une cloche.
G'étoit les jeunes demoiselles de la chambre 2 quifaisoient
tout ce ménage, et qui leur servoient à boire, des as-
siettes et un nouveau service, quand la cloche les appe-
loit ; la reine leur témoignoit toujours quelques bontés.
Le repas fini, elles desservoient et ôtoient tout de la
chambre, puis apportoient et rapportoient le café. La reine
y passoit deux ou trois heures tête à tête ; puis elles
s'embrassoient ; Mme de Maintenon faisoit trois ou quatre
pas en la recevant et en la conduisant; les demoiselles,
qui étoient dans l'antichambre, l'accompagnoient à son
carrosse, et l'aimoient fort, parce qu'elle leur étoit fort
gracieuse. Elles étoient charmées surtout du cardinal de
Rohan, qui ne venoit jamais les mains vuides et qui leur
apportoit des pâtisseries et des bonbons de quoi les réga-
ler plusieurs jours. Ces bagatelles faisoient plaisir à
Mme de Maintenon. Il est pourtant vrai que, avec ce peu
de visites, qui ne se hasardoient point qu'elle n'en mar-
quât le jour et l'heure, qu'on envoyoit lui demander, ex-
cepté son mignon, toujours reçu à bras ouverts, il arrivoit
rarement des journées où elle n'eût personne. Ces temps-
là et les vuides des matinées étoient remplis par beaucoup
de lettres qu'elle recevoit et de réponses qu'elle faisoit,
presque toutes à des supérieurs de communautés de prê-
tres ou de séminaires, à des abbesses, même à de simples
religieuses 3 ; car le goût de direction surnagea toujours
1 . Sur ses relations avec la reine Marie d'Esté, voyez le tome XXVIII,
p. 243 et 277, et les Mémoires de Languet de Gergy, p. 470.
2. Il va parler de ces « demoiselles » à*la page suivante.
3. Saint-Simon revient sur ce qu'il avait dit à ce sujet dans le
tome XXVIII, p. 219-221, et nous avons montré alors combien il exa-
géroit ; ses dires sont encore bien moins exacts pour cette dernière
période de la vie de Mme de Maintenon.
184 MEMOIRES [4749]
à tout, et, comme elle écrivoit singulièrement bien et
facilement, elle se plaisoit à dicter ses lettres. Tous ces
détails, je les ai sus de Mme de Thibouville, qui étoit
Rochechouart, sans aucun bien, et mise enfant à Saint-
Cyr 1 . Mme de Maintenon, outre ses femmes de chambre,
car nul homme de ses gens n'entroit dans la clôture 2 , avoit
deux, quelquefois trois anciennes demoiselles, et six
jeunes, pour être de sa chambre, dont, vieilles et jeunes,
elle changeoit quelquefois. Mlle de Rochechouart fut une
des jeunes. Elle la prit en amitié, et autant en une sorte
de petite confiance que son âge le pouvoit permettre,
et, comme elle lui trouvoit de l'esprit et la main bonne,
c'étoit à elle qu'elle dictoit toujours. Elle n'est sortie de
Saint-Cyr qu'après la mort de Mme de Maintenon, qu'elle
a toujours fort regrettée, quoiqu'elle ne lui ait rien donné.
Le mariage que son total manquement de bien fit faire
pour elle à d'Antin, qui l'eut toujours chez lui depuis sa
sortie de Saint-Cyr, ne fut pas heureux. Thibouville 3
mangea son bien à ne rien faire, quoique très considé-
rable, vendit son régiment dès que la guerre pointa, et se
conduisit de façon que sa femme n'eut de ressource qu'à
se retirer chez l'évêque d'Évreux, son frère 4 . La maison
1. Louise-Elisabeth de Rochechouart-Montigny, née le 5 décembre
1/02, entrée à Saint-Cyr en 1713, épousa le marquis de Thibouville
(ci-après) le 40 décembre 1731, et mourut le 31 juillet 1772, au château
de Montigny, en Beauce, sans avoir eu d'enfants.
2. On verra plus loin, p. 191, note 1, qu'elle n'avait conservé de ses
gens qu'un seul valet de chambre, pour le dehors, les courses, etc.
3. Henri de Lambert d'Herbigny, né le 4 décembre 1710, et titré
marquisdeThibouville(Saint-SimonécritTï'6owm7/e), achetale régiment
de dragons de laReine en décembre 1731, mais s'en démit dès le mois de
janvier 1734. Ami et correspondant de Voltaire, auteur de quelques
romans et de deux tragédies, très dépensier, il se trouva enveloppé en
mars 1744 dans la banqueroute du notaire Laideguive, ce qui acheva
de le ruiner. Il survécut à sa femme et vivait encore en 1776.
4. Pierre-Jules-César de Rochechouart-Montigny, né le 8 mars 1698,
d'abord vicaire général d'Orléans sous l'évêque Fieuriau, prieur de
Saint-Laud de Rouen en 1724, fut nommé à l'évêché d'Évreux en
[1719] DE SAINT-SIMON. 185
de campagne de Pévêché d'Evreux n'est qu'à cinq petites
lieues de la Ferté 1 ; nous voisinions continuellement, et
ils passoient souvent des mois entiers à la Ferté 2 . Ce détail
est peu intéressant ; mais ce que je n'ai pas vu ou manié
moi-même, je veux citer comment je le sais et d'où je l'ai
pris 3 .
Mme de Maintenon, comme à la cour, se levoit matin
et se couchoit de bonne heure 4 . Ses prières duroient long-
temps ; elle lisoit aussi elle-même des livres de piété ;
quelquefois elle se faisoit lire quelque peu d'histoire par
ces jeunes filles 3 , et se plaisoit à les faire raisonner dessus
et à les instruire. Elle entendoit la messe d'une tribune
tout contre sa chambre, souvent quelques offices, très
rarement dans le chœur. Elle communioit, non comme le
dit Dangeau dans ses Mémoires, ni tous les deux jours,
ni à minuit, mais deux fois la semaine 6 , ordinairement
septembre 1733, fut transféré à Bayeux en août 1756, se démit de son
évêché en 1776, et se retira alors dans son château de Montigny, où il
mourut le 24 janvier 1781.
1. Les évoques d'Evreux étaient seigneurs de Gondé-sur-Iton, près
Breteuil, où ils possédaient une belle maison, que l'évêque Roche-
chouart fit augmenter et embellir. Cette seigneurie n'était guère en
effet qu'à vingt-cinq kilomètres Nord de la Ferté-Vidame, en passant par
Verneuil-au-Perche.
2. Gomme M. de Rochechouart fut évêque d'Evreux de 1733 à
1756, c'est en effet pendant la période où Saint-Simon préparait et
écrivait ses Mémoires qu'il eut avec lui et avec sa sœur ces relations
d'amitié.
3. Notre auteur reviendra encore dans la suite des Mémoires,
tome XVII de 1873, p. 186, sur les communications que lui fit Mme de
Thibouville.
4. Ceci, comme ce qui va suivre, est confirmé par Mlle d'Aumale
(Souvenirs, tome I, p. 212-213 et 216-218).
5. En 1716, Dangeau lui communiqua son Journal manuscrit, et
elle eut grand plaisir à le lire (Lettres à Mme de Gaylus, dans le
tome III des Souvenirs de Mlle d'Aumale, p. 111, 113, 116, 117, etc.).
6. Saint-Simon a mal lu Dangeau, qui ne parlait de cette commu-
nion à minuit que pendant sa dernière maladie (p. 32). Mlle d'Aumale
(Souvenirs, tome I, p. 216) écrit : « Elle se levoit ordinairement à
MÉMOIBES DE SAINT-SIMON. XXXVI 24
486 MÉMOIRES [1749]
entre sept et huit heures du matin, puis revenoit dans sa
tribune, où ces jours-là elle demeuroit longtemps. Son
dîner étoit simple, mais délicat et recherché dans sa sim-
plicité, et très abondant en tout 1 . Le duc de Noailles,
après Mornay, et Blouin 2 ne la laissoient pas manquer de
gibier de Saint-Germain et de Versailles, ni les Bâtiments
de fruits 3 . Quand elle n'avoit point de dames de dehors,
elle mangeoit seule, servie par ces demoiselles de sa
chambre, dont elle faisoit mettre quelques-unes à table
trois ou quatre fois l'an tout au plus. Mlle d'Aumale 4 , qui
six heures, alloit à la messe, communioit trois ou quatre fois la semaine,
comme elle faisoit étant à la cour. »
1. Gela est en contradiction avec ce que dit Mlle d'Aumale (p. 243) :
« Elle se réduisoit à se servir de tout ce qu'il y avoit de plus simple
pour sa nourriture et pour tout le reste de son service ; elle ne vouloit
à ses repas qu'une seule chose, quoiqu'elle eut été accoutumée à une
grande chère. Il est vrai aussi qu'elle a toujours été fort sobre. »
2. Le duc de Noailles avait remplacé Mornay comme gouverneur et
capitaine des chasses de Saint-Germain en octobre 4717 (notre
tome XXXII, p. 201-202) ; Blouin était gouverneur de Versailles.
3. Rien ne confirme cette affirmation ; elle vient sans doute de
Mme de Thibouville.
4. Marie-Jeanne d'Aumale, d'une bonne famille de Picardie, bap-
tisée le 4 juillet 4683, fut reçue à Saint-Cyr à l'âge de sept ans, en
novembre 1690 j elle y resta jusqu'à latin de 1705, où Mme de
Maintenon l'appela auprès d'elle comme secrétaire pour remplacer
Mlle d'Osmond, qui venait d'épouser le marquis d'Havrincourt (notre
tome XII, p. 423). Mlle d'Aumale resta auprès de sa maîtresse jusqu'à
la mort de celle-ci ; elle se retira alors à Vergies en Picardie, auprès de
sa mère qui vivait encore. Il semble qu'elle habita ce château tout le
le reste de sa vie, ne faisant que de courts et rares voyages à Saint-
Cyr, à Paris, ou chez son amie la marquise d'Havrincourt. C'est cepen-
dant à Soissons qu'elle mourut en décembre 1756. On peut voir sur sa
vie la notice que M. le comte d'Haussonville a placée en tête du
tome I er de ses Souvenirs sur Mme de Maintenon. Louis XIV lui
avait donné le 30 avril 1711 une pension de deux mille livres (Archives
nationales, reg. O 1 55, fol. 40) et, la même année, une gratification de
quarante mille livres {Ibidem, carton G 7 1024, 29 mai); peut-être
était-ce le capital de la pension. M. Asselin a publié en 1875 dans les
Mémoires de V Académie d'Arras, un certain nombre de lettres d'elle
[1719] DE SAINT-SIMON. 187
étoit vieille 1 , et qu'elle avoit eue longtemps à la cour,
n'étoit pas de ce côté la plus distinguée 2 . Il y avoit un
souper neuf 3 pour cette Mlle d'Aumale et pour les demoi-
selles de la chambre, dont elle étoit comme la gouver-
nante ; Mme de Maintenon ne prenoit rien le soir 4 . Quel-
quefois, dans les fort beaux jours sans vent, elle se
promenoit un peu dans le jardin.
Elle nommoit toutes les supérieures, première et subal-
ternes 5 , et toutes les officières 6 . On lui rendoit un compte
et de Mme d'Havrincourt. Le dévouement de Mlle d'Aumale pour
Mme de Maintenon est proclamé par les Dames de Saint-Cyr : voyez
la note mise par M. d'Haussonville à la p. 218 du tome I er des Sou-
venirs. Le 23 janvier 1720, elle fit don à son neveu Jacques-Antoine
d'Aumale d'une somme de trente mille livres à prendre après son
décès, à l'occasion de son mariage avec Mlle de Polastron (Archives
nationales, Y 302, fol. 176).
1. Au printemps de 1719, elle n'avait pas trente-six ans.
2. Ce n'était que par exception qu'elle mangeait avec Mme de Main-
tenon (Th. Lavallée, Lettres historiques et édifiantes, tome II, p. 239).
3. C'est-à-dire que ce n'était pas la desserte de la table de la maî-
tresse, mais un repas préparé spécialement.
4. « Il y avait quelques années qu'elle ne soupoit point, et qu'elle
prenoit tous les soirs une petite tasse de chocolat, et, le même soir
qu'elle vint à Saint-Cyr, elle cessa d'en prendre, de peur d'apporter
dans la maison l'usage d'une délicatesse » (Souvenirs de Mlle d'Au-
male, tome I, p. 213).
5. Il n'y avait qu'une supérieure à Saint-Cyr, et on ne comprend pas
ce que Saint-Simon veut dire en parlant de « première et subalternes».
C'était en 1719, Marie-Madeleine de Glapion, qui avait succédé en
décembre 1716 à Mme de la Poype de Vertrieux. Mme de Glapion, née
en 1674- et appartenant à une famille noble de Normandie, était entrée
dès 1682 à la maison de Noisy qui avait précédé l'établissement de
Saint-Cyr; elle fit profession parmi les dames de Saint-Louis le 23 no-
vembre 1695; elle fut supérieure du 16 décembre 1716 au 30 mars
1723, et du 2 juin au 29 septembre 1729, date de sa mort.
6. On appelle officières dans les communautés celles qui ont des
charges, comme assistante, maîtresse des novices, dépositaire, etc.
Lavallée (Mme de Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr, p. 144
et suivantes) a exposé les fonctions des différentes charges et le mode
d'élection de la supérieure, qui n'était point nommée par Mme de
Maintenon, pas plus que les otficières.
188 MÉMOIRES [1719]
succinct du courant; mais, de tout ce qui étoit au delà, la
première supérieure prenoit ses ordres. Elle étoit Ma-
dame tout court dans la maison, où tout étoit en sa main ;
et, quoiqu'elle eût des manières honnêtes et douces avec
les dames de Saint-Cyr, et de bonté avec les demoiselles,
toutes trembloient devant elle. Il étoit infiniment rare
qu'elle en vît d'autres que les supérieures et les ofticières ;
encore n'étoit-ce que lorsqu'elle en envoyoit chercher, ou
encore plus rarement, quand quelqu'une se hasardoit de
lui faire demander une audience, qu'elle ne refusoit
pas 1 . La première supérieure venoit chez elle quand elle
vouloit, mais sans en abuser ; elle lui rendoit compte de
tout et recevoit ses ordres sur tout. Mme de Maintenon
ne voyoit guères qu'elle. Jamais abbesse fille de France,
comme il y en a eu autrefois, n'a été si absolue, si ponc-
tuellement 2 obéie, si crainte, si respectée 3 , et, avec cela,
elle étoit aimée de presque tout ce qui étoit enfermé dans
Saint-Cyr. Les prêtres du dehors étoient dans la même
soumission et dans la même dépendance. Jamais, devant
ses demoiselles, elle ne parloit de rien qui pût approcher
du gouvernement ni de la cour, assez souvent du feu Roi
avec éloge, mais sans enfoncer rien, et ne parlant jamais
des intrigues, des cabales, ni des affaires.
On a vu 4 que, lorsque, après la déclaration de la Ré-
4. Ceci est encore contredit par Mlle d'Aumale (Souvenirs, tome I,
p. 247) : « Après son dîner, elle alloit à la récréation avec les dames,
à la communauté », etc. Voyez aussi les Mémoires de Languet de
Gergy, p. 477.
2. Saint-Simon a écrit ici puncutellem 1 , par mégarde.
3. Encore en contradiction avec Mlle d'Aumale (p. 223) : « Gomme
tout étoit réglé dans la maison, elle ne vouloit jamais y rien changer,
quoique, dans les trois ans et demi qu'elle y vécut depuis la mort du
Roi et voyant les choses de suite, il lui vînt des vues différentes de ce
qu'elle avoit établi, et qu'elle auroit voulu changer; mais elle me dit:
«Je ne voudrois pas changer la moindre chose; car ce seroit un
« exemple pour, dans la suite, changer continuellement. »
4. Tome XXIX, p. 37.
[1719J DE SAINT-SIMON. 189
gence, M. le duc d'Orléans alla voir Mme de Maintenon à
Saint-Cyr, elle ne lui demanda quoi que ce soit que sa
protection pour cette maison. 11 l'assura, elle Mme de
Maintenon, que les quatre mille francs 1 que le feu Roi lui
donnoit tous les mois lui seroient payés de même avec
exactitude chaque premier jour des mois, et cela fut tou-
jours très ponctuellement exécuté. Ainsi, elle avoit du
Roi quarante^huit mille livres de pension. Je ne sais
même si elle n'avoit pas conservé celle de gouvernante
des enfants du Roi et de Mme de Montespan 2 , quelqu'au-
tres qu'elle avoit dans ce temps-là 3 , et les appointements
de seconde dame d'atour de Madame la Dauphine Ba-
vière, comme la maréchale de Rochefort, première dame
d'atour de la même, conservoit encore les siens, et comme
la duchesse d'Arpajon, dame d'honneur, avoit touché les
siens, tant qu'elle avoit vécu, depuis la mort de Madame la
Dauphine Bavière. Outre cela, Mme de Maintenon jouis-
soitde la terre de Maintenon et de quelques autres biens 4 .
1. Il y a 4 000* dans le manuscrit avec l'abréviation de livres; nous
mettons cependant francs, parce que le participe payes, qui va suivre,
est au masculin dans le manuscrit.
2. Il est exact qu'elle avait conservé ces appointements et ceux de
seconde dame d'atour de la Dauphine, dont il va être parlé ; ils mon-
taient ensemble à quinze mille livres (Souvenirs de Mlle d'Aumale,
tome I, p. 188); mais elle les avait abandonnés à sa nièce Caylus
(ibidem, p. 216, note); pour le droit de navigation sur la rivière
d'Eure dans l'étendue de ses terres, elle le céda au Roi sans com-
pensation en décembre 1716 (procès-verbaux du conseil de régence:
ms. Franc. 23672, fol. 121).
3. Saint-Simon écrit bien quelqu'autrcs, pour quelques autres, sui-
vant un usage assez commun en ce temps.
4. Lors de la mort de Mme de Maintenon, les bruits les plus absurdes
coururent sur sa fortune. Jean Buvat inscrivait gravement dans son
Journal (tome I, p. 379) qu'elle laissait à sa nièce la duchesse de
Noailles trois cent cinquante mille livres de rente, trois millions de
pierreries et un très riche mobilier. Or, ce que dit Mlle d'Aumale
d'une part, d'autre part son testament et son inventaire après décès
publiés en 1903 par Gouard-Luys dans Mémoires et recueils composés
à l'aide de documents conservés dans les archives de Seinc-ct-Oisc,
190 MÉMOIRES [4749]
Saint-Cyr, par sa fondation, étoit chargé, en cas qu'elle
s'y retirât, de la loger, elle et tous ses domestiques et équi-
pages, et de les nourrir, gens et chevaux, tant qu'elle en
voudroit avoir, pour rien, aux dépens de la maison 1 , ce
qui fut fidèlement exécuté jusqu'aux bois, charbon, bou-
gie, chandelle, en un mot, sans que, pour elle ni pour pas
un de ses gens ni chevaux, il lui en coûtât 2 un sou, en
aucune sorte que ce puisse être, que pour l'habillement
de sa personne et de sa livrée. Elle avoit au dehors un
maître d'hôtel, un valet de chambre, des gens pour l'office
et la cuisine, un carrosse, un attelage de sept ou huit che-
tome II, n° xi, montrent que sa situation était bien plus modeste. Son
revenu à Saint-Cyr ne dépassait guère soixante-quatre mille francs,
soit quarante-huit mille de pension et les revenus de Maintenon, qui
étaient environ de seize à dix-sept mille. Elle employait tout cela en
charités et en pensions à des gens nécessiteux, sa dépense personnelle
étant insignifiante (Aumale, p. 246). On trouva dans sa cassette trente-
trois mille livres en espèces, qui servirent à payer les legs aux pauvres,
aux couvents et aux domestiques. Le testament, assez court (extraits
dans les Souvenirs oV Aumale. tome I, p. 240-242), est daté du 44 dé-
cembre 4748; elle laissait à sa nièce Noailles la terre de Maintenon,
qui lui était assurée par son contrat de mariage, et un diamant qu'elle
portait au doigt, présent de Louis XIV, estimé mille livres ; à sa nièce
Gaylus un service de vermeil, sa vaisselle d'argent et un ameublement
de damas cramoisi ; à Mlle d' Aumale seize pièces de vaisselle d'argent
et un meuble de damas bleu, des souvenirs à l'évêque de Chartres, un
portrait de Louis XIV sur émail et un crucifix à l'archevêque de Rouen.
L'inventaire après décès décrit l'appartement : « au fond du corridor
bas près le chœur de l'église, ayant vue sur la petite cour de la maison
du côté du nord », et se composant de deux antichambres, une cham-
bre à coucher et une garde-robe. Le mobilier est des plus simples ;
les vêtements et le linge sont prisés trois cents livres. Dans le public,
on revint vite sur les évaluations exagérées des premiers jours : le
22 mai l'abbé Tamisier écrivait de Paris au cardinal Gualterio (Rritish
Muséum, ms. Addit. 20376, fol. 208) : « Mme de Maintenon n'est pas
morte riche, et sa succession ne va guère à plus de trente mille livres
de rente», ce qui était encore presque le double du chiffre exact;
voyez aussi la Gazette de Rotterdam, n° 50.
4. Déjà dit dans le tome XXIX, p. 38.
2. Avant luy, Saint-Simon a biffé ne, etcoustast corrige cousta pas.
[1719] DE SAINT-SIMON. 191
vaux, et un ou deux de selle 1 , et au dedans, Mlle d'Au-
male et ses femmes de chambre, et les demoiselles dont
on a parlé, mais qui étoient de Saint-Cyr 2 : toute sa dé-
pense n'étoit donc qu'en bonnes œuvres et en gages de ses
domestiques.
J'ai souvent admiré que les maréchaux d'Harcourt, si
intrinsèquement lié avec elle,Tallard 3 , Villars, qui lui de-
voit tant, Mme du Maine et ses enfants, pour qui elle
avoit fait fouler aux pieds toutes les lois divines et humai-
nes, le prince de Rohan et tant d'autres ne l'aient jamais
vue 4 .
La chute du duc du Maine au lit de justice des Tuileries
lui donna le premier coup de mort 5 . Ce n'est pas trop pré-
sumer que de se persuader qu'elle étoit bien instruite des
mesures et des desseins de ce mignon, et que cette espé-
rance l'ait soutenue ; mais, quand elle le vit arrêté, elle suc-
comba : la fièvre continue la prit, et elle mourut à quatre-
vingt-trois ans, avec toute sa tête et tout son esprit 6 .
1. Tout cela est absolument faux. Dès son entrée à Saint-Cyr, elle
avait renvoyé ses domestiques, vendu son carrosse et ses chevaux, ne
gardant qu'un valet de chambre pour le dehors et les courses, et deux
femmes de chambre (Souvenirs de Mlle aVAumale, tome I, p. 211-
212, et tome III, p. 81, lettre à Mme de Gaylus ; notre tome XXIX,
p. 38), et c'est aussi ces trois seuls domestiques auxquels elle fait de
petits legs dans son testament.
2. Les six derniers mots ont été ajoutés en interligne.
3. Ce nom a été ajouté en interligne, ainsi que plus bas le P. de
Rohan.
4. C'est qu'elle se refusa à toutes visites dès sa retraite à Saint-Cyr,
sauf pour ses proches et quelques gens intimes (Souvenirs d'Aumale,
tome I, p. 222).
5. Voyez dans le tome XXXV, p. 208, et note 6, et ce qu'en dit
Madame : ci-dessus, page 180, note 3.
6. Elle fut enterrée le 17 avril au milieu du chœur de l'église de
Saint-Cyr (quoiqu'elle eût demandé à être mise dans le cimetière des
religieuses), sous une dalle de marbre noir (Piganiol de la Force dit
blanc), sur laquelle on grava une épitaphe composée par l'abbé de
Vertot, dont il y a des textes très différents suivant les auteurs qui
192
MEMOIRES
[1719J
Mort
d'Aubigny
archevêque de
Rouen.
Bezons,
archevêque de
Bordeaux,
lui succède,
et le frère
du Garde des
sceaux
à Bezons.
[Add. S*-S. 1576]
Les regrets de sa perte, qui ne furent pas universels
dans Saint-Cyr, n'en passèrent guères les murailles 1 .
Je n'ai su qu'Aubigny, archevêque de Rouen 2 , son
prétendu cousin 3 , qui fut assez sot pour en mourir 4 : il
fut tellement saisi de cette perte qu'il en tomba malade et
la suivit bientôt 5 . Bezons, archevêque de Bordeaux, passa
à Rouen, et Argenson, archevêque d'Embrun 6 , frère
l'ont reproduite (Souvenirs de Mlle d'Aumale, tome I, p. 239-240 ;
Mémoires de Languet de Gergy, p. 483-486 ; Lavallée, Madame de
Maintenon et Saint-Cyr, p. 284-285 et 407 ; Journal de Buvat,
tome I, p. 379 ; Germain Brice, Description de Paris, édition 1752,
tome II, p. 161 ; Piganiol de la Force, Description de Paris, édition
1765, tome IX, p. 390; Bibliothèque nationale, Dossier bleu 879,
fol. 67, et ms. Clairambault 293, fol. 127-143). La tombe fut violée en
1794 par les révolutionnaires, le cadavre exhumé, insulté et enfoui au
cimetière (Lavallée, Saint-Cyr, p. 385). — L'apposition des scellés
sur l'appartement avait eu lieu dès le 15 avril par les soins d'Auvery,
prévôt et juge du bailliage de Saint-Cyr; ils furent levés le 17 pour
l'inventaire qui dura deux jours (publication de Gouard-Luys, citée
ci-dessus, p. 189, note 4).
1. A l'occasion de cette mort, le Régent assura la supérieure de
Saint-Cyr de la continuation de sa protection : Archives nationales,
KK 1325, 18 avril ; notre prochain volume, appendice I, n° 5.
2. Claude-Maur d'Aubigny : tome VIII, p. 77.
3. Sur cette prétendue parenté, voyez le même tome VIII de nos
Mémoires, p. 77-78, et appendice VIL
4. Il avait été moins sévère dans l'Addition à Dangeau indiquée
ci-contre.
5. Il mourut le 22 avril : Gazette, p. 216 ; Dangeau, p. 37 ; Corres-
pondance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 108 ; Revue rétros-
pective de Rouen et de la Normandie, tomel, 1837, n° 8. Le rédacteur
de la Gazette de la Régence, publiée par Edouard de Barthélémy,
écrivait (p. 333) : « L'archevêque de Rouen est mort samedi sans avoir
rendu l'esprit, parce qu'il n'en avoit pas. C'est un constitutionnaire de
moins. Il étoit pour les cent-une propositions et n'en entendoit pas
une. » Il avait eu beaucoup de difficultés dans son diocèse à propos de
la bulle Unigenitus (Fallue, Histoire du diocèse de Rouen, tome IV,
p. 270-305; lettre de Mme de Maintenon du 8 mars 1716 dans le
tome III des Souvenirs de Mlle d'Aumale, p. 94, et les deux lettres
de lui qu'on trouvera ci-après à l'appendice IV, p. 456-457).
6. Les mots Arch. d' Ambrun sont en interligne au-dessus de Ev.
L1719]
DE SAINT-SIMON.
493
du Garde des sceaux, passa à l'archevêché de Bordeaux 1 .
M. le duc d'Orléans fit ériger des officiers de l'ordre de
Saint-Louis presque à l'instar de celui du Saint-Esprit, avec
des appointements et des marques, moyennant finance à
proportion 2 . Le Garde des sceaux fut chancelier et garde
des sceaux de cet ordre; le Blanc, prévôt et maître des
cérémonies; Armenonville en râpé 3 , et Morville, son fils,
en titre de greffier 4 . Bientôt après, le Garde des sceaux,
dans la Guyenne, biffé. — François-Elie de Voyer d'Argenson :
tome XXVI, p. 97.
4. Dangeau, p. 37, 39 et 40. M. de Bezons ne prit possession de
Rouen que le 42 janvier 4720.
2. Ce fut une véritable réorganisation de l'ordre de Saint-Louis que
consacrait l'édit d'avril 4749. Il en confirmait l'institution, portait la
dotation annuelle à quatre cent cinquante mille livres de rentes, aug-
mentait le nombre des grand'croix et des commandeurs et le taux et le
nombre des pensions, laissoit illimité le nombre des chevaliers, réglait
le port et la forme des insignes, et enfin instituait des officiers : trois
grands officiers, chancelier-garde des sceaux, grand prévôt-maître des
cérémonies, et secrétaire-greffier, pris parmi les grand'croix; douze
petits, un intendant, trois trésoriers servant par années, trois contrô-
leurs, un aumônier, un receveur particulier et agent, un garde des
archives et deux hérauts d'armes. Toutes ces charges étaient hérédi-
taires et vénales, ce qui procura quelque argent au Trésor royal. Le
Dictionnaire de Moréri, tome VI, deuxième partie, p. 466-467, a
donné un bon résumé de ce long édit en 34 articles, qui fut imprimé
en plaquette spéciale (Archives nationales, ADf 753, et U 362, au
4 er juillet). Mazas, Histoire de l'ordre de Saint-Louis, tome I, p. 299-
304, s'y est peu arrêté et a même mal interprété certaines disposi-
tions; il semble cependant avoir fait la loi de l'ordre jusqu'à la fin de
la monarchie. Cet édit ne fut pas enregistré au Parlement, mais exécuté
en vertu des lettres patentes promulguées dans le lit de justice du
26 août 4748, dont nous avons déjà vu l'application à propos de la
Banque royale (ci-dessus, p. 42). Nous donnerons plus loin, à l'ap-
pendice V, divers textes se rapportant à cet édit.
3. On a vu dans le tome XI, p. 208-244, et dans plusieurs autres
endroits des Mémoires, ce que signifiait ce mot pour les charges de
l'ordre du Saint-Esprit.
4. Ce qui précède, depuis Armenonville, est en interligne au-dessus
des mots suivants biffés : puis un fils de Bernard le fameux Banquier
Trésorier et Greffier. — Dangeau mentionne cette combinaison
MÉMOIRES BK SAINT-SIMON. XXX VI 25
Érection de
grands officiers
de l'ordre
de Saint-Louis
à l'instar
de ceux de
l'ordre du
Saint-Esprit.
494
MEMOIRES
[4749]
Nouveaux
règlements sur
l'ordre de
Saint-Louis
et leurs
inconvénients.
conservant les marques, fit passer sa charge à son second
fils, dont l'aîné eut le râpé 1 . Tous ceux-là portèrent le
grand cordon rouge et la croix brodée d'or, cousue sur
leurs habits. Trois gros trésoriers de la marine et de l'ex-
traordinaire des guerres furent trésoriers de l'ordre 2 et
portèrent le grand cordon rouge comme les commandeurs,
mais non la croix brodée sur leurs habits comme les
grand'eroix et comme les trois principales charges ci-
devant dites. D'autres gens moindres, la plupart des bu-
reaux, eurent les autres petites charges avec la croix à
la boutonnière, comme les simpleschevaliers 3 . Bientôt après
il fut réglé, au conseil de régence, que les rachats qui
revenoientauRoi^ seroient affectés, par un édit enregistré,
à l'ordre de Saint-Louis, et que les grand'eroix, comman-
deurs, et même les chevaliers, de Saint-Louis qui avoient
des pensions sur cet ordre les perdroient, s'ils devenoient
chevaliers du Saint-Esprit. Ces deux règlements passèrent:
le premier en forme 5 , l'autre par l'usage, malgré leurs
inconvénients. Celui du premier regardoit essentiellement
tout le monde, parce qu'il ôtoitau roi la liberté de remet-
(p. 37), mais ne dit rien de la création d'officiers, de l'augmentation
du nombre des membres de l'ordre, ni de l'ordonnance rendue à ce
sujet. Il y avait déjà un greffier auparavant (voyez Dangeau, tome VI,
p. 445); mais il n'exerçait que par commission.
1. Nous connaissons ces deux fils, Pierre-Marc, comte d'Argenson,
et René-Louis, marquis d'Argenson (notre tome XX, p. 327), qui
devaient l'un et l'autre devenir des personnages sous le règne de
Louis XV.
2. Voyez ci-après aux Additions et Corrections.
3. Cela ne vient pas de Dangeau ; l'article vi de l'édit énuméroit les
nouvelles charges d'officiers, telles qu'elles sont énoncées ci-dessus
dans la note 2 de la page 493.
4. On appelait rachat ou relief, en matière féodale, ce que le nou-
veau vassal payait au seigneur dominant pour les mutations qui étaient
sujettes à ce droit.
5. C'est l'article n qui énonçait les droits casuels affectés à la dota-
tion de l'ordre ; on en trouvera l'énumération dans l'extrait des
registres du Parlement donné à l'appendice V, p. 464.
[1719] DE SAINT-SIMON. 195
tre les rachats qui lui étoient dus, et à ses sujets de toute
qualité une gratification qui s'accordoit aisément pour peu
que les débiteurs de ces rachats fussent graciables 1 par
leurs services ou par leur considération; le second, parce
que le cordon bleu ne valant que mille écus 2 , et les grandes
croix, les unes six mille livres, les autres huit mille francs,
les commanderies, les unes quatre mille livres, les autres
six mille livres, et les pensions des chevaliers, plusieurs
de mille livres, de quinze cent livres etde deux mille livres,
il se pouvoit trouver parmi tous ceux-là des maréchaux
de France et d'autres à être chevaliers du Saint-Esprit,
mais pauvres, qui perdroient, à devenir chevaliers du Saint-
Esprit, un revenu qui faisoit toute leur aisance, comme il
arriva en effet. Il fut réglé aussi qu'ils demeureroient par
simple honneur ce qu'ils étoient dans l'ordre de Saint-
Louis, et que leurs pensions seroient distribuées en détail
dans le même ordre. Au moins eût-il mieux valu rendre
vacant ce qu'ils y étoient, pour faire en leurs places d'au-
tres grand' croix et d'autres commandeurs, puisque, rece-
vant l'ordre du Saint-Esprit, ils quittaient la croix d'or
brodée sur leurs habits pour y porter celle d'argent du
Saint-Esprit, ettousle grand cordon rouge, etne gardoient
que le petit ruban rouge et la petite croix de Saint-Louis
attachés au bas du cordon bleu 3 . On fut encore choqué
de voir des homme de robe et des gens de plume et de
finances porter, pour de l'argent, des marques précisément
militaires et des croix sur eux et à leurs armes (car qui n'a
1. L'Académie de 1718 ne connaissait graciable qu'au sens de
« rémissible, digne de pardon » ; ici c'est plutôt « susceptible d'une
grâce, d'une faveur ».
2. Les titulaires de l'ordre du Saint-Esprit ne jouissaient en effet
que d'une pension de trois mille livres (les statuts primitifs disaient
mille écus d'or), fournie par le produit du droit de marc d'or levé sur
les offices de judicature.
3. Comme l'a dit plus haut notre auteur, aucune de ces dispositions
n'est prescrite par un règlement écrit; nous ne savons si elles furent
réellement en usage.
196
MÉMOIRES
[4719]
Extraction ,
caractère,
fortune
de Monti.
pas des armes aujourd'hui ?) sur lesquelles on voyoit écrites
ces paroles en lettres d'or : Prœmium hellicx virtulisK
Monti, dont il a été souvent parlé ici dans ce qui y a
été copié de M. de Tore y sur les affaires étrangères 2 , eut
ordre, par une lettre de cachet, de sortir incessamment du
royaume, et défense en même temps d'aller en Espagne 3 .
Il étoit colonel réformé, et, comme il avoit de l'esprit et du
sens, il étoit bien reçu dans les meilleures compagnies»
et avec cela fort honnête homme, quoique ami intime d'Al-
beroni. Il étoit pauvre, et de Bologne 4 , où il avoit plusieurs
frères et un à Rome, fort distingué dans laprélature, qui
à la fin est devenu cardinal 5 . H y a deux familles Monti ,
qui ne sont point parentes: l'une ancienne et fort noble 6 ,
1. La croix de l'ordre de Saint-Louis était d'or à huit pointes, can-
tonnée de fleurs-de-lys, chargée d'une effigie de saint Louis sur champ
de gueules, entourée d'une bordure d'azur avec l'inscription Ludovicus
magnus instituit 1693 ; au revers une épée nue sur champ de gueules,
passée dans une couronne de lauriers et nouée d'une écharpe blanche,
entourée d'une pareille bordure avec, en lettres d'or, Bellicœ virtutis
prœmium. On peut voir aux Invalides, au Musée de l'armée, des spé-
cimens de croix de Saint-Louis.
2. Antoine-Félix, marquis Monti : tomes XXX, p. 257-258, 328,
XXXII, p. 313-314, 333, XXXIII, p. 188, 220-221, etc.
3. Dangeau, p. 34, qui ajoute : « On lui conserve son rang et ses
appointements. 11 est apparent qu'on ne lui donne la lettre de cachet
que parce qu'il est ami intime du cardinal Alberoni. »
4. Écrit ici Boulogne.
5. Philippe-Marie Monti était secrétaire de la congrégation de la
Propagande, lorsque Benoît XIV le créa cardinal dans la grande pro-
motion de 1743. Il mourut le 17 janvier 1754. Un autre frère, qualifié
aussi marquis Monti, eut en juin 1745 la charge de général des postes
à Rome (Gazette, p. 318) et mourut en fonctions à Bologne en mars
4725 (Gazette, p. 201).
6. Il y avait en Toscane une ancienne famille Monti, qui, au seizième
siècle, fournit à Florence des gonfaloniers et à laquelle appartenait le
pape Jules III, un grand maître de Malte et plusieurs cardinaux ; on
y rattache ordinairement la branche des Monti de Rezé établie en
France; mais les généalogies sont très incertaines, et il est quasi im-
possible de reconnaître si les diverses familles italiennes du nom de
Monti viennent d'une souche commune, ou non.
[4719] DE SAINT-SIMON. 497
l'autre qui n'est ni l'un ni l'autre, dont étoit celui dont il
s'agit ici 1 . Son mérite, et des hasards qui dépassent de
beaucoup le temps de ces Mémoires, lui procurèrent des
emplois fort importants au dehors et un très principal lors
de la seconde catastrophe du roi Stanislas en Pologne,
dont il s'acquitta très judicieusement 2 . Il y avoitla dispo-
sition de grandes sommes fournies par la France, dont il
rapporta plus d'un million qu'il pouvoit très aisément
s'approprier sans qu'on en pût avoir nulle connoissance.
Le ministère même fut très agréablement surpris de revoir
ce million, auquel il étoit bien loin de s'attendre 3 . Monti,
qui avoitdéjà le régiment Royal-Italien 4 , fut fait chevalier
de l'Ordre 5 ; mais ce fut tout. On le laissa mourir de faim,
et il en mourut en effet peu après, quoique en grande con-
sidération et en grande estime. Le ministère lui parloit
même quelquefois des affaires. Il étoit encore dans la force
de l'âge quand il mourut de déplaisir de sa misère 6 , et
n'avoit point été marié. Il fut fort regretté, et mérita de
l'être.
M. de Laval, dit la Mentonnière, d'une blessure qu'il Laval,
avoit reçue au menton, qui lui en faisoit porter une par __ dlt la .,
^ l l Mentonnière,
1. Dans une lettre qui se trouve dans la copie de la correspon-
dance de Vendôme (Bibliothèque nationale, ms. Franc. 14174, fol.
324 v°), il est dit que notre Monti était fils d'un marchand de Bologne ;
certaines généalogies indiquent son père comme gonfalonier de cette
ville.
2. Voyez la note 1 de la page 257 de notre tome XXX, et la notice
que lui a consacrée le Dictionnaire de Moréri, tome VII, p. 731. C'est
en 1729 qu'il fut envoyé en Pologne pour remplacer l'abbé de Livry ;
ses instructions sont dans le Recueil des instructions aux ambassa-
deurs en Pologne, tome II, p. 1-24. Il quitta Paris le 31 mai (Gazette,
p. 276).
3. Nous n'avons pas trouvé la confirmation de cette anecdote.
4. Il avait ce régiment depuis 1734.
5. Dans la promotion de janvier 4737. Peu après son retour en
France, on l'avait nommé lieutenant général (.juin 4736).
6. Il mourut le 42 mars 1738, à cinquante-cinq ans. Le duc de
Luynes (Mémoires, tome II, p. 61) confirme qu'il était fort estimé.
198 MÉMOIRES [4749]
mis besoin ou pour se faire remarquer 1 , fut mis à la Bastille 2 .
\Add. S'S. 15771 ^ e ^ e détention renouvela très vivement et d'une façon
marquée les alarmes de ceux qui ne se sentoient pas nets de
l'affaire de Gellamare et du duc du Maine. Il venoit d'attra-
per une pension 3 , et il se trouva à la fin qu'il étoit une clef
de meute 4 et le plus coupable de tous, sans qu'il lui en soit
rien arrivé qu'une courte prison. C'est le même Laval
dont il a été parlé à propos de la prétendue noblesse et de
l'effronterie de ses mensonges en confondant hardiment
les Laval Montfort avec les Laval Montmorency, dont il
étoit, et neveu paternel de la duchesse de Roquelaure 5 .
Gellamare Peu après, le prince de Cellamare, conduit par de
deGio^enazzo, L *koV' gentilhomme ordinaire du Roi, qui ne l'avoit
arrive point quitté depuis le jour qu'il fut arrêté à Paris 6 , arriva
en Espagne; ^ j a f ron tière et passa en Espagne 7 . Il fut aussitôt déclaré
4. Guy-André de Montmorency, marquis de Laval : tome XV,
p. 298, note 2.
2. Gomme impliqué dans l'affaire de Cellamare ; il entra à la Bas-
tille le 23 avril, et n'en sortit que le 40 janvier 4724 (Dangeau, p. 37 ;
Correspondance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 99 et 402 ;
Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 492). Sur sa détention, on
peut voir les Mémoires de Mme de Staal, tome I, p. 207, 247-
248, etc. Dès le courant de mai, ses parents la duchesse de Roquelaure
et le marquis de Laval vinrent solliciter du Régent sa mise en liberté ;
mais il leur répondit qu'il était beaucoup plus coupable qu'ils ne le
croyaient (Gazette de Rotterdam, n° 56).
3. Saint-Simon fait erreur : le marquis de Laval qui venait d' « attra-
per une pension » n'était pas La Mentonnière, mais un autre Laval,
Guy-Claude-Roland de Montmorency, qui avait été fait maréchal de
camp en février précédent comme Dangeau le spécifie bien (p. 29), qui
devint maréchal de France en 4747 et mourut le 44 novembre 4754.
M. de Laval la Mentonnière avait bien eu une pension du Régent, de six
mille livres, mais en juin 4747, et notre auteur en a parlé dans le
tome XXXI, p. 230, où aurait dû être être placée l'Addition à Dan-
geau que nous indiquons ci-contre.
4. Voyez sur cette locution notre tome XVI, p. 239.
5. Notre tome XXXI, p. 499, 234 et suivantes.
6. Ci-dessus, p. 27-29 et 38.
7. Il était à Saint-Jean-Pied-de-Port le 28 mars, et il adressa de là
à l'abbé Dubois une lettre de remerciement : ci-après, appendice IL
[1719]
DE SAINT-SIMON
199
vice-roi de Navarre 1 , et, comme son père étoitmort 2 , il prit
tout à fait le nom de duc de Giovenazzo, auquel on n'avoit
pu s'accoutumer en France par l'usage de l'y avoir tou-
jours appelé prince de Cellamare.
Je ne puis passer sous silence une bagatelle de soi très
peu intéressante, mais parfaitement ridicule, pour ne
rien dire de pis. On obtint mille écus de pension pour
Marthon, fils de Blanzac, et colonel du régiment de Gonti 3 .
Il avoit vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Quand il fallut
lui expédier sa pension, point de nom de baptême. On
chercha; il se trouva qu'il avoit été ondoyé tout au plus.
On suppléa donc les cérémonies pour lui donner un nom.
On le dispensa de l'habit blanc ; il fut tenu par M. le
prince de Gonti et Mme la duchesse de Sully 4 .
Madame d'Orléans, religieuse professe à Ghelles par fan-
taisie, humeur et enfance 5 , ne put durer qu'en régnant où
elle étoit venue pour obéir. L'abbesse, fille de beaucoup
de mérite, sœur du maréchal de Yillars 6 , se lassa bientôt
d'une lutte où Dieu et les hommes étoient pour elle, mais
qui lui étoit devenue insupportable, et qui troubloit
toute la paix et la régularité de sa maison. Elle ne songea
donc qu'à céder et à avoir de quoi vivre ailleurs. Elle
obtint douze mille livres de pension du Roi 7 , vint à Paris
1. Dangeau l'annonce le 19 mai (p. 49) ; la Gazette n'en parla pas.
2. L'année précédente : tome XXXIII, p. 152.
3. Louis-Armand-François de la Rochefoucauld-Roye de Blanzac,
titré comte de Marthon, plus tard duc d'Estissac : tome XIX, p. 286.
4. C'est Dangeau qui raconte cette histoire (p. 38). La duchesse de
Sully était Madeleine-Armande du Cambout : tome IV, p. 302.
5. Tomes XXXI, p. 171-172, et XXXV, p. 16.
6. Agnès de Villars : tome XXXI, p. 172.
7. Les négociations pour cette affaire furent assez longues ; la princesse
étaitvenue s'installer au Val-de-Grâce ; elle ne retourna à Ghelles, comme
abbesse, que le 25 mai (Dangeau, p. 30, 35, 38, 39, 41, 43, 50, 51 et
52; Journal de Buvat, p. 384 et 389; Correspondance de Madame,
recueil Brunet, tome II, p. 95, 106, 107, 110, 111 et 113-114). Il y a
aux Archives nationales, carton K 544, n° 26, diverses pièces relatives
à cette transmission de l'abbaye : démission de Mme de Villars, nomi-
est aussitôt
fait vice-roi de
Navarre.
Rare baptême
de Marthon.
L'abbesse
de Ghelles,
sœur
du maréchal
de Villars,
se démet
et se retire dans
un couvent
à Paris avec
une pension
de 12000*
du Roi.
Madame
200 MÉMOIRES [1719]
d'Orléans lui loger chez son frère en attendant un appartement dans
succe e, un couvent 1 . Elle le trouva chez les bénédictines du
se démet,
se retire à la Cherche-Midi 2 près la Croix-Kouge 3 ; elle s'y retira, elle y
Madeleine; vécut plusieurs années faisant l'exemple et les délices de
[Add. S'-S. 1578] la maison, et y est enfin morte fort regrettée 4 . Pour
achever de suite une matière qui ne vaut pas la peine
d'être reprise, et dont la fin passe les bornes du temps
de ces Mémoires, la princesse qui lui succéda 3 se lassa
bientôt de sa place. Tantôt austère à l'excès, tantôt n'ayant
de religieuse que l'habit, musicienne, chirurgienne,
théologienne, directrice, et tout cela par sauts et par
bonds, mais avec beaucoup d'esprit 6 , toujours fatiguée
et dégoûtée de ses diverses situations, incapable de persé-
vérer en aucune, aspirante à d'autres règles et plus encore
à la liberté 7 , mais sans vouloir quitter son état de reli-
nation de la princesse, copie de la bulle du pape, etc. La Gazette de
Rotterdam, n° 58, explique par quelle combinaison on arriva au règle-
ment de la pension.
4. Dangeau, p. 45.
2. Ce couvent fondé en 1634, dans la rue du Chasse-Midi ou
Cherche-Midi, par des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame
venues de Laon, sous le titre de Notre-Dame de Consolation, passa en
1669 aux mains des bénédictines de l'abbaye de Malnoue, qui en
firent un prieuré indépendant, l'abbesse de Mainoue ne conservant que
le droit de confirmer l'élection des prieures.
3. Ce carrefour, connu dès la fin du quinzième siècle, tirait son nom
soit d'une croix peinte en rouge, soit plutôt d'une enseigne.
4. Le 17 septembre 1723.
5. Nous verrons sa bénédiction comme abbesse, ci-après, p. 343.
6. Ces cinq mots ont été ajoutés en interligne.
7. Voyez son portrait par sa grand'mère Madame (Correspondance,
recueil Brunet, tome II, p. 29 et 204), qui parle de ses «dents de
perle», de sa gaieté, de sa franchise, de son bégaiement, que notre
auteur a aussi noté (tome XXIV, p. 33), et les Mémoires de Maure-
pas, tome I, p. 126 et suivantes. « Elle est digne fille de mon frère »,
disait la duchesse de Lorraine (Lettres, publiées par A. de Bonneval,
p. 162), et le marquis d'Argenson (Mémoires, édition Janet, tome I,
p. 245) : « Elle a de l'esprit, mais tourné aux petites choses ; elle est
moine des pieds à la tête. » Ses « Confessions », en trente-huit pages,
[4719] DE SAINT-SIMON. 201
gieuse, [elle J ] se procura enfin la permission de se démet-
tre 2 et de faire nommer à sa place une de ses meilleures
amies de la maison 3 , dans laquelle néanmoins elle ne put
durer longtemps. Elle vint donc s'établir pour toujours
dans un bel appartement du couvent des bénédictines de
la Madeleine de Traînel 4 , auprès duquel Mme la duchesse
d'Orléans, qui avoit quitté Montmartre, s'étoit fait un
établissement magnifique et délicieux, avec une entrée
dans la maison 5 , où elle alloit passer les bonnes fêtes et
quelquefois se promener. Madame de Chelles peu à peu
reprit la dévotion et la régularité, et, quoique en princesse,
mena une vie qui édifia toujours de plus en plus jusqu'à
sa mort, qui n'arriva que plusieurs années après dans la
même maison sans en être sortie 6 .
forment le manuscrit 6108 de la Bibliothèque de l'Arsenal ; elles ont
été imprimées en 1863 par Lescure, dont on pourra consulter aussi
l'ouvrage Les Filles du Régent. Un autre examen de conscience, écrit
probablement en 1737, est conservé à la bibliothèque de Chantilly,
ms. XVIII B II, n° 1387. La princesse fit faire son portrait en médaille
en 1722 par la Monnaie (lettre de Launay, garde de la Monnaie des
médailles, au P. Sébastien Truchet, du 3 janvier, dans le carton M 855,
n° 11* 1 , aux Archives nationales).
1. Cet elle a été biffé par erreur ici dans le manuscrit.
2. C'est le 3 octobre 1734 que la princesse se démit de son abbaye.
3. Anne de Clermont de Gessans, née le 15 février 1697 et élevée à
Saint-Cyr, d'abord religieuse à Chelles, puis abbesse de Beaurepaire
au diocèse de Vienne en 1726, succéda à Madame d'Orléans à Chelles et
prit possession de l'abbaye le 25 janvier 1735.
4. Tome XXXIII, p. 114.
5. Nous n'avons pas de renseignements sur cette maison, dont rien
n'existe aujourd'hui. Elle est indiquée sur le plan de l'abbé de Lagrive
(1728), et l'on distingue la disposition des bâtiments et des jardins, peu
étendus, contigus au couvent de Traînel du côté de la Croix Faubin,
avec entrée sur la rue de Charonne. La duchesse d'Orléans protégeait
le couvent voisin, auquel elle fit en 1743 un don de quatre cents livres
de rente, ratifié par l'abbesse de Chelles, sa fille (Archives nationales,
S* 4603, dernier feuillet). Voyez ci-après aux Additions et Corrections.
6. Elle mourut de la petite vérole dans la nuit du 19 au 20 février 1743
(Gazette, p. 96 ; Mémoires du duc de Luynes, tome IV, p. 415). Mathieu
Marais (Journal, tome III, p. 177-178) prétend qu'à la fin de sa vie
SlKMOlBtS DE SAINT-SIMON. XXXVi 26
20 c 2 MEMOIRES [1719]
Diminution On diminua les espèces par un arrêt du Conseil 1 . On
Élargissement commen Ç a aussi le très nécessaire élargissement du quai
du quai le long du vieux Louvre 2 , et d'accommoder la place du
du Louvre. Palais-Royal en symétrie d'architecture en face, avec une
Gruichet, place e . J , . , T
et fontaine fontaine et un grand réservoir 3 . Je fis tout ce que je pus
p i d R auprès de M. le duc d'Orléans pour faire changer le gui-
ya ' chet du Louvre, le mettre vis-à-vis la rue Saint-Nicaise,
et le faire de la largeur de cette rue 4 , sans avoir pu, en
faveur d'une telle commodité pour un passage qui fait la
elle s'était ralliée au jansénisme, et il est de fait que les Nouvelles
ecclésiastiques de 1743 firent son éloge, p. 77. Nous donnerons plus
loin à l'appendice VI un résumé de son inventaire après décès, et des
renseignements sur l'appartement qu'elle habitait.
1. Dangeau, 7 mai (p. 43) : « Au conseil de régence, on approuva
la résolution qu'on a prise de diminuer le prix des louis d'or de vingt
sols : ils ne vaudront plus que trente-cinq livres ; mais on ne diminue
rien sur l'argent. » L'arrêt fut publié le même jour et imprimé (Archives
nationales, ADf754).
2. Une délibération du Bureau de la Ville, du 17 mars 1719, avait
décidé l'agrandissement du quai de l'École et du devant de la terrasse
du Louvre, conformément aux plans et devis dressés par les architectes
(Archives nationales, H 1848, fol. 46; Dangeau, p. 42).
3. Il y avait déjà une place devant l'entrée du Palais-Royal, qu'Anne
d'Autriche avait fait faire pendant sa régence par la démolition de
l'hôtel de Sillery, entre le débouché des rue Fromenteau et Saint-
Thomas-du-Louvre sur la rue Saint-Honoré. Cette démolition n'avait
laissé vis-à-vis du Palais que des masures sales et délabrées. Le Régent
fit construire au-devant par l'architecte Robert de Cotte un bâtiment à
deux étages, qu'on nomma « château d'eau », renfermant un réservoir
d'eau d'Arcueil et au milieu une fontaine ornée de statues de Coustou
le jeune (Piganiol de la Force, Description de Paris, 1765, tome II,
p. 347-348, avec vue du château d'eau). Ces travaux se firent non pas
aux frais de la Ville, comme le dit Dangeau, mais à ceux du Régent.
4. Il s'agit du guichet ouvert sous les galeries du Louvre, vis-à-vis
remplacement de notre actuel pont du Carrousel ; c'était le seul pas-
sage de voitures entre le quai et le vieux quartier qui se trouvait der-
rière les galeries. Il ouvrait sur la rue des Orties, en face la petite ruelle
Matignon, et la rue Saint-Nicaise ne tombait dans la rue des Orties
qu'une vingtaine de mètres plus à l'Ouest. Le déplacement de ce guichet
aurait demandé des travaux très coûteux. La rue Saint-Nicaise allait de
la rue des Orties à la rue Saint-Honoré.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
203
Efforts peu
heureux
sur l'Ecosse.
\4nt*
communication d'une partie de Paris, surmonter la rare
considération du Régent pour Launay, fameux et très riche
orfèvre du Roi 1 , qui étoit logé dans l'emplacement de ce
guichet 2 , et qu'il auroit fallu déranger et loger ailleurs.
Le chevalier de Saint-Georges 3 avoit été très bien reçu
en Espagne 4 . Alberoni, enragé contre l'Angleterre, et qui
n'avoit de ressource qu'à y jeter des troubles, fit équiper
une flotte; mais, à peine fut-elle en mer qu'une tempête
la dispersa et la maltraita fort 5 . Cependant les lords Mar-
shall, Tullibardine et Seaforth 6 , partis du port du Passage
sur des frégates avec beaucoup d'armes, étoient heureu-
sement arrivés en Ecosse 7 .
Ce port du Passage 8 , qu'Alberoni avoit entrepris de
fortifier et où il avoit le dépôt principal de construction
pour l'Océan, étoit le point secret de la jalousie de l'An-
gleterre depuis que ce cardinal s'étoit sérieusement
Tyrannie
maritime des
Anglois.
Gilly prend
le port
1. Nicolas de Launay : tome XVII, p. 408.
2. C'est-à-dire, dans l'emplacement où il aurait fallu ouvrir le nou-
veau guichet, en face de la rue Saint-Nicaise.
3. Il avait d'abord écrit S. Jacq., qu'il a biffé pour mettre Georges.
4. On a vu ci-dessus, p. 134, son départ secret de Rome pour
l'Espagne. Il arriva à Madrid à la fin de mars et fut logé au Retiro
{Gazette, p. 173 et 196).
5. Voyez la Gazette, p. 214-215, 226, 239 et 257, et la Gazette de
Rotterdam, n° 56, qui ne donnent que des nouvelles assez vagues sur
ce désastre.
6. Saint-Simon écrit les lords Maréchal, Tullybaldine et Seaford.
— Georges Keith, maréchal héréditaire d'Ecosse, et appelé en consé-
quence le comte Marshall (1693-1778), était neveu par sa mère, Marie
Drummond, du duc de Perth ; William Murray, titré marquis de Tulli-
bardine (1689-1746), était fils aîné du duc <f Atholl ; quant au comte
de Seaforth, il se nommait William Mackensie et mourut en 1740. Il
y a de bons articles sur ces trois seigneurs avec des renseignements sur
leur expédition de 1719 en Ecosse dans la National biographtj, tomes X,
p. 1209, XII, p. 607, et XIII, p. 1305.
7. Sur ce débarquement, voyez les nouvelles de la Gazette, p. 238-
239, 250-251, 261, et de la Gazette de Rotterdam, n os 55, 56 et 58;
Dangeau en parle dans son Journal, p. 29, 44, 46 et 140.
8. Tome XVI, p. 340.
204 MEMOIRES [4719]
du Passage applique à rétablir la marine d'Espagne 1 : les Anglois ne
toutela marine vouloient souffrir de marine à aucune puissance de
renaissante l'Europe. Elle étoit venue à bout, par l'intérêt de l'abbé
spagne. j) u b i S) ^ obtenir formellement qu'il ne s'en formât point
en France, et qu'on y laissât tomber le peu qui en restoit.
La ruine de la flotte d'Espagne par une angloise très supé-
rieure avoit été l'objet du secours de Naples et de Sicile
pour le moins autant que l'attachement aux intérêts de
l'Empereur, et la guerre déclarée à l'Espagne en consé-
quence de la Quadruple alliance avoit en point de vue
principal la destruction de la marine d'Espagne renaissante
au Passage 2 . L'union de l'Angleterre avec la Hollande n'em-
pêchoit pas cette couronne d'abuser de sa supériorité sur
la République, et de lui donner souvent des occasions de
plaintes sur le trouble de ses navigations et de son com-
merce, et les plus clairvoyants de ces pays de liberté sen-
toient le poids de cette alliance léonine 3 , et que, si
l'Angleterre avoit jamais autant de moyens que de volonté,
elle ne traiteroit pas mieux leur marine, pour en avoir
seule en Europe, et c'est ce qui avoit rendu les Hollandois
si rétifs à la Quadruple alliance, dans laquelle ils n'étoient
[Add.S t -S.1579] enfin entrés qu'après coup 4 , malgré eux et foiblement,
parce qu'ils étoient fâchés de la destruction de la marine
renaissante de l'Espagne, à quoi ils voyoient que tout ten-
doit principalement. En effet, dès que Gilly 5 se fut em-
1. Il a été dit dans le tome XXXII, p. 328, qu'Alberoni y faisait
construire six vaisseaux de guerre.
2. Voyez ci-après, p. u 236, note 8, la phrase bien caractéristique
d'une lettre de Berwick citée par Lémontey.
3. « Léonin, qui appartient au lion, qui est propre au lion. Il n'a
guère d'usage qu'en cette phrase : société léonine, qui veut dire société
où le plus fort tire tout l'avantage de son côté » {Académie, 1718).
4. Dangeau annonce leur signature au traité le 13 février 1719
(tome XVII, p. 477), et Saint-Simon a fait alors la courte Addition que
nous indiquons en marge.
5. Claude du Fay d'Athies, marquis de Gilly, lieutenant général :
tome XII, p. 191.
[4719] DE SAINT-SIMON. 205
paré de quelques petits forts sur la Bidassoa 1 , il marcha
secrètement et brusquement au port du Passage 2 , le prit
et les forts commencés pour le défendre, brûla six vais-
seaux qui étoient sur les chantiers, un amas immense
d'autres bois et de toutes les choses nécessaires aux
constructions, et n'y laissa chose quelconque dont on pût
faire le moindre usage 3 . Ce coup fit exulter l'Angleterre,
et fixa la certitude du chapeau sur la tête de Dubois. Il
montra une joie odieuse de cette funeste expédition, et
toute la France une douleur dont personne ne se contrai-
gnit, et qui embarrassa le Régent pendant quelques jours.
Le grand but se trouvant rempli, on se soucia médiocre-
ment depuis des expéditions militaires sur la frontière
d'Espagne.
Dans cette satisfaction angloise et si peu françoise Les plus
de l'abbé Dubois et de son maître, Mlle de Montauban confidents du
duc et
fort attachée à Mme du Maine, le fils de Malezieu, Dadvi- de la duchesse
sard et l'avocat Bargeton, qui étoient à la Bastille, furent du Maine
mis en pleine liberté 4 , quoique Saillans, en sortant de de la Bastille
et
1. Le château de Béhobie (en espagnol Bioby), qui commandait le son t m i s
passage de la Bidassoa par l'île des Faisans, assiégé le 21 avril par les en
troupes françaises, se rendit le lendemain (Gazette, p. 228 ; Dangeau, pleine liberté,
p. 34 et 39). La Gazette de Rotterdam, n° 56, raconte avec plus de
détail les premières opérations.
2. La belle rade du Passage n'est qu'à quelques lieues de la frontière
française sur la route de Saint-Sébastien. L'expédition était décidée dès
le mois de janvier, comme le montre une phrase d'une lettre du Régent
au maréchal de Berwick, dont on trouvera le texte à l'appendice I de
notre prochain volume, sous le n° 1.
3. Le fort Sainte-Elisabeth qui défendait la rade se rendit le 24 avril,
et l'occupation du port suivit immédiatement ; la nouvelle en fut appor-
tée à Paris dès le 29 par le chevalier de Saint-Pé, aide-de-camp de
M. de Cilly (Gazette, p. 228 ; Dangeau, p. 40 ; Gazette de Rotterdam,
n° 56; Dépôt de la Guerre, vol. 2561).
4. Dangeau, en notant ces mises en liberté le 16 mai (p. 48), disait
« le secrétaire de M. Dadvisart » ; ce secrétaire, qui s'appelait Jacques
Lagasse, entré le 29 décembre en même temps que son patron, fut libéré
par ordre du 15 mai, en môme temps que Bargeton et Mlle de Montau-
ban ; Dadvisard lui-même ne sortit que le 23 octobre suivant (ci-après,
206
MÉMOIRES
[1749]
Merveilles
du Missi[ssi]pi.
Law
et le Régent
me pressent
d'en recevoir.
Je le refuse :
cette prison, eût été exilé chez son père en Auvergne 1 .
Law faisoit toujours merveilles avec son Mississipi. On
avoit fait comme une langue pour entendre ce manège et
pour savoir s'y conduire, que je n'entreprendrai pas d'ex-
pliquer, non plus que les autres opérations de finances 2 .
G'étoit à qui auroit du Mississipi. Il s'y faisoit presque tout
p. 363). Quant au fils Malezieu, Dangeau avait bien annoncé son
emprisonnement en décembre (tome XVII, p. 445), et cela est confirmé
par Mme de Staal (Mémoires, tome I, p. 487 et 240); mais il ne figure
pas dans la Liste des prisonniers de la Bastille donnée par Funck-
Brentano, Les Lettres de cachet, p. 489-490. C'était Pierre de Malezieu,
qui servit d'abord dans la marine, mais devint dès 4706 lieutenant
provincial de l'artillerie à Mézières, et eut le titre de lieutenant général
de l'artillerie en mai 4746; il commanda à ce titre au département de
la Moselle (mars 4726), puis à celui d'Alsace (avril 4729). Nommé bri-
gadier d'infanterie en avril 4724, il succéda à son père le 4 mars 4727
comme secrétaire général des Suisses et Grisons, passa maréchal de
camp en août 1734 et lieutenant général des armées le 20 février 4743.
Il commanda l'artillerie de l'armée du Rhin pendant la campagne de
4744 et celle de l'armée du Roi en 4746. Nommé commandeur de
l'ordre de Saint-Louis le 4 er mars 4750 avec trois mille livres de pen-
sion, il mourut le 24 mars 4756, âgé de quatre-vingts ans.
4. Dangeau, p. 42, 4 mai.
2. Nous suivrons l'exemple prudent de Saint-Simon. Indiquons seu-
lement deux décisions du conseil de régence : le 22 mai, il approuva
la suppression des compagnies des Indes orientales et de la Chine et
leur réunion à la Compagnie d'Occident, en créant vingt-cinq millions
d'actions nouvelles de cinq cent cinquante livres chacune, qui ne pou-
vaient être levées qu'en argent comptant (Bibliothèque nationale, ms.
Franc. 23673, fol. 444 ; comparez Dangeau, p. 54 et suivantes). Le
27 août, le procès-verbal du conseil de régence, siégeant au Palais-Royal
(Saint-Simon était absent), est ainsi conçu : « Mgr le duc d'Orléans a
expliqué un nouveau projet de finance par lequel Sa Majesté casse et
annule, à commencer au 4 er octobre prochain, le bail des fermes géné-
rales fait à Aymard Lambert, pour les cinq années qui en restent à
expirer, accorde le bail desdites fermes générales à la Compagnie de-
Indes pour neuf ans, continue les privilèges de ladite compagnie jus-
qu'en l'année 4770, et accepte le prêt que ladite Compagnie des Indes
fait à Sa Majesté de douze cents millions pour servir à l'acquittement
de toutes les dettes de l'État. M. le duc de la Force, président du con-
seil de finance, a rapporté le projet de l'arrêt dressé en conséquence,
et il a été approuvé » (Ibidem, fol. 442 v°).
[1749] DE SAINT-SIMON. 207
à coup des fortunes immenses. Law, assiégé chez lui de mais j. e reçois
suppliants et de soupirants, voyoit forcer sa porte, entrer Vanciens
du jardin par ses fenêtres, tomber dans son cabinet par billets
sa cheminée. On ne parloit que par millions 1 . Law, qui, e E P ar S ne *
comme je l'ai dit, venoit chez moi tous les mardis entre
onze heures et midi 2 , m'avoit souvent pressé d'en rece-
voir sans qu'il m'en coûtât rien, et de le gouverner, sans
que je m'en mêlasse, pour me valoir plusieurs millions.
Tant de gens de toute espèce y en avoient gagné, plusieurs
par leur seule industrie, qu'il n'étoit pas douteux que Law
ne m'en fît gagner encore plus et plus rapidement ; mais
je ne voulus jamais m'y prêter. Law s'adressa à Mme de
Saint-Simon, qu'il trouva aussi inflexible. Enrichir pour
enrichir, il eût bien mieux aimé m'enrichir que tant
d'autres, et m'attacher nécessairement à lui par cet intérêt,
dans la situation où il me voyoit auprès du Régent. Il lui
en parla donc pour essayer de me vaincre par cette auto-
rité. Le Régent m'en parla plus d'une fois : j'éludai tou-
jours. Enfin, un jour qu'il m'avoit donné rendez-vous à
Saint-Cloud, où il étoit allé travailler pour s'y promener
après, étant tous deux assis sur la balustrade de l'Orangerie
qui couvre la descente dans le bois des Goulottes 3 , il me
parla encore du Mississipi, et me pressa infiniment d'en
recevoir de Law; plus je résistai, plus il me pressa, plus
il s'étendit en raisonnements ; à la fin il se fâcha, et me dit
que c'étoit être trop glorieux aussi, parmi tant de gens de
ma qualité et de ma dignité qui couroient après, de refuser
obstinément ce que le Roi me vouloit donner, au nom
duquel tout se faisoit. Je lui répondis que cette conduite
1. L'engouement du public pour toutes les affaires lancées par Law
est trop connu pour que nous y insistions; notre auteur y revien-
dra à diverses reprises : ci-après, p. 367, et suite des Mémoires,
tome XVI, p. 349.
2. Tome XXX, p. 93-94, et XXXIII, p. 2.
3. Nous avons déjà parlé de l'Orangerie de Saint-Cloud cTans le
tome XIX, p. 269, et des Gouloltes dans le tome XXXV, p. 245.
208 MÉMOIRES [1719]
seroit d'un sot et d'un impertinent encore plus que d'un
glorieux ; que ce n'étoit pas aussi la mienne ; que, puisqu'il
me pressoit tant, je lui dirois donc mes raisons; qu'elles
étoient que, depuis la fable du roi Midas 1 , je n'avois lu
nulle part, et encore moins vu, que personne eût la faculté
de convertir en or tout ce qu'il touchoit ; que je ne croyois
pas aussi que cette vertu fût donnée à Law, mais que je
pensois que tout son savoir étoit un savant jeu, un habile
et nouveau tour de passe-passe, qui mettoit le bien de
Pierre dans la poche de Jean, et qui n'enrichissoit les uns
que des dépouilles des autres ; que tôt ou tard cela tari-
roit, le jeu se verroit à découvert ; qu'une infinité de gens
demeureroient ruinés ; que je sentois toute la difficulté,
souvent l'impossibilité des restitutions, et de plus à qui
restituer cette sorte de gain? que j'abhorrois 2 le bien
d'autrui, et que pour rien je ne m'en voulois charger,
même d'équivoque. M. le duc d'Orléans ne sut trop que
me répondre, mais néanmoins parlant, rebattant 3 et mé-
content, revenant toujours à son idée de refuser les bien-
faits du Roi. L'impatience heureusement me prit: je lui
dis que j'étois si éloigné de cette folie que je lui ferois
une proposition dont je ne lui aurois jamais parlé sans tout
ce qu'il medisoit, et dont non-seulement je ne m'étois pas
avisé, mais, comme il étoit vrai, qui 4 me tomboit en ce
moment dans l'esprit pour la première fois. Je lui expli-
quai ce qu'autrefois je lui avois quelquefois conté, dans
nos conversations inutiles, des dépenses qui avoient ruiné
mon père à la défense de Blaye contre le parti de Mon-
sieur le Prince, à y être bloqué dix-huit mois, à avoir payé
la garnison, fourni des vivres, fait fondre du canon, muni
la place, entretenu dedans cinq cents gentilshommes qu'il
1. Rapportée par Ovide, au premier livre des Métamorphoses.
2. Il écrit ici haborrois.
3. On a déjà rencontré rebattre quelque chose, au sens de répéter,
dans nos tomes VI, p. 311, XVIII, p. 324, et XIX, p. 261.
4. Ce qui est en interligne, précédé d'un mais répété inutilement.
[1719] DE SAINT-SIMON. 209
y avoit ramassés, et fait plusieurs dépenses pour la con-
server au Roi sans rien prendre sur le pays, n'ayant tiré
que du sien 1 ; qu'après les troubles on lui avoit expédié
pour cinq cent mille livres d'ordonnances dont il n'avoit
jamais eu un sou, et dont M. Foucquet alloit entrer en
payement lorsqu'il fut arrêté. Je dis après à M. le duc
d'Orléans que, s'il vouloit entrer dans la perte de cette
somme et dans celle d'un si long temps sans en rien toucher,
tandis que mon père et moi portions, pour ce service essen-
tiel rendu au Roi, bien plus que la somme, et de plus les
intérêts tous les ans depuis, ce seroit une justice que je
tiendrois à grande grâce, et que je recevrois avec beau-
coup de reconnoissance, en lui rapportant mes ordonnan-
ces à mesure des payements pour être brûlées devant lui.
M. le duc d'Orléans le voulut bien : il en parla dès le
lendemain à Law ; mes billets ou 2 ordonnances furent peu
à peu brûlées dans le cabinet de M. le duc d'Orléans 3 , et
c'est ce qui a payé ce que j'ai fait à la Ferté 4 .
1. Déjà dit dans le tome I, p. 499 ; voyez aussi l'appendice II du
même volume, p. 460-462 et 469-470.
2. Les mots billets ou ont été ajoutés en interligne.
3. Il ne semble pas être resté trace de ces paiements, et nous igno-
rons la valeur des remboursements faits.
4. Nous sommes très mal renseignés sur les travaux que notre auteur
fit dans sa terre et à son château de la Ferté- Vidame, les archives de
ce domaine n'existant plus. Mais il paraît probable que Saint-Simon
n'employa pas à la Ferté la totalité des sommes à lui remboursées.
Nous le voyons en effet, dans les derniers mois de cette même année 1719,
faire deux acquisitions importantes. Le 11 octobre, il achète du marquis
d'Hautefort, par devant le notaire Le Roy, une grande maison sise rue
Neuve-Saint-Dominique, vis-à-vis le couvent de Bellechasse, pour
105395 livres; le 11 novembre, il acquiert encore de la duchesse
de Richelieu née Rouillé, pour 54766 livres, cinq cent quarante-sept
toises deux tiers de terrain, rue de l'Université, depuis l'hôtel Richelieu
jusqu'à la rue de Bellechasse. Ce terrain se trouvait jouxtant les dépen-
dances de la maison acquise le mois précédent, et de ce fait Saint-
Simon devenait possesseur d'un vaste enclos s'étendant le long de la
rue de Bellechasse, sur la droite en venant de la Seine, entre les rues
de l'Université et Saint-Dominique. Or ses affaires très embarrassées
VlhMOlHLS DE SAINT-SIMON. XXXVI 27
210
MÉMOIRES
[1749J
Blamont
rappelé à sa
charge, devient
l'espion
du Régent
et le mépris
et l'horreur
du Parlement.
[Âdd.S t S.Î580]
Le président Blamont eut permission de revenir à Paris
et d'y faire sa charge aux Enquêtes 1 ; il avoit fait son
marché avec le Régent, qui, moyennant quelque gratifi-
cation secrète, fit de ce beau magistrat, si ferme et si zélé
pour sa Compagnie, un très bon espion 2 , qui lui rendit
compte depuis avec exactitude de tout ce qui se passoit de
plus intérieur dans le Parlement 3 . Il en fut reçu comme le
défenseur et le martyr, et jouit quelque temps des applau-
dissements républicains 4 ; mais à la fin il fut découvert et
parfaitement haï, méprisé et déshonoré dans sa Compa-
gnie et dans le monde.
Mort Pécoil mourut en ce temps-ci 5 . C'était un vieux et plat
ne lui auraient pas permis des acquisitions aussi importantes, s'il n'y
avait employé une partie du montant des remboursements précités. Les
minutes des deux actes dont nous venons de parler doivent exister dans
le minutier du successeur du notaire Le Roy ; des expéditions en sont
mentionnées dans l'inventaire des papiers de notre duc fait lors de sa
mort en 1755 (Armand Baschet, Le Cabinet du duc de Saint-Simon,
p. 176-178). La maison et une partie du terrain furent revendues
56000 livres, probablement à perte, en 1739, à un sieur Mesnager,
maître menuisier. — Saint-Simon fit mieux; car le 28 janvier 1720,
il remboursa, probablement sur les mêmes fonds, à la veuve du traitant
Pierre des Chiens, une vieille dette de 46689 livres qu'il avait à l'égard
de son mari (A. Vitu, La Maison mortuaire de Molière, p. 256-257).
1. Dangeau, p. 47. Les gens du Roi annoncèrent ce même jour cette
nouvelle au Parlement, qui en témoigna sa satisfaction et vota des
remerciements au Régent. M. de Blamont s'attarda quelque temps à
Sées chez l'évêque, son ami, où il avait eu précédemment permission
de séjourner; il ne rentra à Paris que le 4 juin et reprit ses fonctions
le 6 (Archives nationales, U 363).
2. Un u pigeon privé », disait-il dans l'Addition indiquée ci-contre.
3. Mathieu Marais écrit dans ses Mémoires en septembre 1 720 (tome I,
p. 442) : « Le président de Blamont, cet homme si ferme et qui s'est
fait exiler, a tourné du côté de la régence : il a fait son fils mousque-
taire ; on lui a promis quelque régiment. Il y a eu aussi quelque
ordonnance du Trésor royal qui a achevé de le corrompre. »
4. On voit que Saint-Simon donne cette qualification à ce qui était
opposé au gouvernement.
5. Claude III Pécoil, sieur de Villedieu et marquis de Septême,
baptisé en l'église Saint-Paul de Lyon le 11 avril 1655, d'abord con-
[1719] DE SAINT-SIMON. 211
maître des requêtes, qui n'avoit jamais su rapporter un d e Pécoil père,
procès ni aller en intendance, fort obscur et riche à mil- d'un avare
lions, ne laissant qu'une fille unique l . Cet article ne sem- mais affreuse.
ble pas fait pour tenir place ici ; mais l'étrange singularité
au rapport de laquelle il donne lieu m'a engagé à ne pas
l'omettre. Ce Pécoil étoit petit-fils d'un regrattier 2 de
Lyon 3 , dont le fils, père du maître des requêtes, travailla
si bien et fut si prodigieusement avare qu'il gagna des mil-
lions 4 , mourant de faim et de froid auprès, n'habillant pres-
que pas ni soi ni sa famille, et le magot 5 croissant toujours.
Il avoit fait chez lui à Lyon 6 une cave pour y déposer son
argent avec toutes les précautions possibles, avec plusieurs
portes dont lui seul gardoit les clefs. La dernière étoit de
fer et avoit un secret à la serrure qui n'étoit connu que de
lui et de celui qui l'avoit fait, qui étoit difficile et sans le-
quel cette porte ne pouvoit s'ouvrir. De temps en temps il
y alloit visiter son argent et y en porter de nouveau, telle-
ment qu'on ne laissa pas de s'apercevoir chez lui qu'il
alloit quelquefois dans cette cave, qu'on soupçonna exister
seiller au Parlement en 1682, avait acheté en 1695 une charge de maître
des requêtes ; il mourut vers le 14 mai 1719 (Dangeau, p. 47), âgé de
soixante-quatre ans.
1. Ci-après, p. 212-213.
2. On appelait regrattiers les petits marchands qui revendaient en ,
détail les denrées ou autres marchandises achetées en gros. — Nous
donnerons à la fin du présent volume, à l'appendice VII, des renseigne-
ments puisés aux sources authentiques, qui rectifient tout ce que
Saint-Simon dit des Pécoil, et semblent ne laisser rien subsister de
l'histoire macabre qu'il va raconter.
3. Claude I er Pécoil, banquier à Lyon et bourgeois de cette ville,
en fut échevin en 1655-1657 et mourut le 22 décembre 1662.
4. Claude II Pécoil, seigneur de Villedieu et marquis de Septême
en Viennois, banquier à Lyon comme son père, fut receveur des deniers
communs de la ville, échevin en 1671-74 et 1681-82, prévôt des mar-
chands en 1685-86; il mourut le 14 décembre 1719, à quatre-vingt treize
ans, après son fils le maître des requêtes.
5. Tome XXIX, p. 96.
6. Il demeurait rue Saint-Dominique, sur la paroisse d'Ainay.
111 MEMOIRES [4719]
par ces voyages à la dérobée. Un jour qu'il y étoit allé, il
ne reparut plus. Sa femme, son fils, un ou deux valets
qu'ils avoient, le cherchèrent partout, et ne le trouvant ni
chez lui ni dans le peu d'endroits où quelquefois il alloit,
se doutèrent qu'il étoit allé dans cette cave. Ils ne la con-
noissoient que par sa première porte qu'ils avoient décou-
verte dans un recoin de la cave ordinaire. Ils l'enfoncè-
rent avec grand'peine, puis une autre et parvinrent à la
porte de fer; ils y frappèrent, crièrent, appelèrent, ne
sachant comment l'ouvrir ou la rompre. N'entendant rien,
la crainte redoubla ; ils se mirent à tâcher d'enfoncer la
porte ; mais elle étoit trop épaisse et trop bien prise dans
la muraille pour en venir à bout; il fallut du secours.
Avec de leurs voisins et un pénible travail ils se firent un
passage ; mais que trouvèrent-ils ? des coffres-forts de fer
bien armés de grosses barres 1 , et le misérable vieillard
mort le long de ces coffres, les bras un peu mangés, le dé-
sespoir peint encore sur ce visage livide, une lanterne près
de lui dont la chandelle étoit usée, et la clef dans la porte,
qu'il n'avoit pu ouvrir cette fois après l'avoir ouverte tant
d'autres. Telle fut l'horrible fin de cet avare 2 . L'horreur
et l'effroi les firent bientôt remonter ; mais les voisins qui
avoient aidé au travail et les mesures qu'il fallut prendre,
quoique avec le moindre bruit qu'il fût possible, empê-
chèrent que l'affaire fût assez étouffée. Elle est si épou-
vantable, et le châtiment y est si terriblement marqué,
que j'ai cru qu'elle ne devoit pas être oubliée.
La fille unique de Pécoil et d'une fille de le Gendre,
1 . Cette description rappelle le caveau de Bourvallais dont a parlé
Buvat (Journal, tome I, p. 136-137).
1. L'histoire sera racontée une seconde fois dans la suite des
Mémoires, tome XVII de 1873, p. 161 ; nous répétons qu'elle semble
controuvée : voir l'appendice VII. On la retrouve dans les Mémoires de
Duclos et dans les Pièces intéressantes et peu connues de P. -A. de la
Place, tome I, p. 141, qui l'ont prise à Saint-Simon. Mary Lafon en a
fait le sujet d'une historiette qu'elle a contée dans le Musée des familles,
1858, p. 81-91, mais en la plaçant en 1780.
[1719] DE SAINT-SIMON. 213
riche, honnête et fameux marchand de Rouen 1 , épousa
depuis le duc de Brissac 2 ; car, excepté ma sœur et la
Gondy, sa belle-mère 3 , il est vrai que MM. de Brissac
n'ont pas été heureux ni délicats en alliances*.
On a parlé ailleurs de l'abbé Vittement 5 , que son seul Dl g ne ref ys,
t , t nt , , i t» • i i • i i belle et sainte
mente ht sous-precepteur du noi, chose bien rare a la retraite
cour, et sans qu'il y pensât ni personne pour lui. Il y curieuse mais
vécut en solitaire, mais sans être farouche ni singulier, et dTclaration de
s'y fit généralement aimer et fort estimer. Il vaqua en ce l'abbé
temps-ci une abbaye de douze mille livres de rente. M. le Vittement
i «y sur 1g rèffiiG
duc d'Orléans proposa au Roi de la lui donner et de le lui sans bornes
apprendre lui-même. Le Roi en fut ravi, l'envoya cher- et sans épines
cher sur-le-champ, et le lui dit. Yittement lui témoigna Fleury.
toute sa reconnoissance, et le supplia avec modestie de le [Add.S'-S. 1581
dispenser de l'accepter. Il fut pressé par le Roi, par le e ■"
Régent, par le maréchal de Villeroy, qui étoit présent. Il
répondit qu'il avoit suffisamment de quoi vivre. Le maré-
chal insista, et lui dit qu'il en feroit des aumônes. Vitte-
ment répondit humblement que ce n'étoit pas la peine de
recevoir la charité pour la faire, tint bon et se retira 6 .
1. Nous connaissons Thomas le Gendre, dont le fils Collande obtint
un régiment en 4702 (tome X, p. 96-97). Sa fille Catherine-Marie
épousa vers 1701 Claude III Pécoil, et mourut le 24 décembre 1749,
âgée d'environ soixante-cinq ans ; le duc de Luynes parle dans ses
Mémoires (tome X, p. 42) de sa mort et de son testament. Son portrait,
fait par Rigaud en 1701, fut gravé par S. Valée en 1709.
2. Catherine-Madeleine Pécoil, titrée marquise de Septême, née le
5 mars 1707, épousa le 22 octobre 4720 Charles-Timoléon-Louis
de Cossé, duc de Brissac (notre tome XX, p. 272) ; elle resta veuve en
4732, et mourut le 4 er mai 4770. Nous verrons ce mariage se faire dans
la suite des Mémoires, tome XVII de 4873, p. 461.
3. Marguerite-Françoise de Gondy (tome III, p. 48) et Marguerite-
Gabrielle-Louise de Saint-Simon (tome I, p. 22). — Les mots il est
vray que, qui suivent, ont été ajoutés sur la marge du manuscrit.
4. Voyez notre tome XIX, p. 134, note 3.
5. Jean, abbé Vittement : tomes V, p. 157-158, et XXX, p. 78. L'abbé
Desjardins a publié en 1884 une notice biographique sur Vittement.
6. Saint-Simon prend tout ce récit à Dangeau, p. 48-49, et c'est à
214 MÉMOIRES [1719]
Cette action, qui a si peu d'exemple, et faite avec tant de
simplicité, fit grand bruit et augmenta l'estime et le res-
pect même que sa vertu lui avoit acquis. Mais elle incom-
moda Monsieur de Fréjus, qui voyoit croître l'affection du
Roi pour Vittement. Dès que celui-ci s'en aperçut, il
compta sa vocation finie, d'autant plus que, s'il 1 avoit su
se faire aimer et goûter, il n'en espéroit rien pour le but
qu'il avoit uniquement en vue. Bientôt après, Monsieur
de Fréjus, qui s'inquiétoit de lui, lui conseilla doucement
la retraite. Il la fit sur-le-champ, avec joie 2 , à la Doc-
trine chrétienne 3 , d'où il ne sortit plus, et où il ne vou-
lut presque recevoir personne.
On a de lui une prophétie aussi célèbre que surprenante,
dont on a vainement cherché la clef, et que Bidault 4 m'a
cette occasion qu'il a écrit la seconde des Additions que nous indiquons
ci-contre. D'après la notice du Moréri, ce refus était l'effet d'un
vœu qu'il avait fait dans sa jeunesse de n'accepter aucun bénéfice tant
qu'il aurait de quoi subsister en pauvre prêtre.
1. S'il est en interligne, au-dessus de qu'il, biffé.
2. En 1722. Les registres de la Maison du Roi ne contiennent à
cette époque la mention d'aucune pension ou gratification.
3. La congrégation de la Doctrine chrétienne, formée de prêtres
séculiers engagés par des vœux simples, avait été fondée à Avignon à
la fin du seizième siècle par le bienheureux César de Bus et approuvée
par Clément VIII en 1597. Son objet était l'enseignement du catéchisme
d'après les règles du concile de Trente. En 4616, Paul V la réunit à
la congrégation des Somasques ; mais, à la suite de difficultés inté-
rieures, elle en fut disjointe par Innocent X en 1647. Leur maison de
Paris, appelée la maison de Saint-Charles parce que la chapelle en
était dédiée à saint Charles Borromée, avait été fondée en 1627 dans
la rue des Fossés-Saint- Victor • c'était là où résidait ordinairement le
général de la congrégation. Au milieu du dix-huitième siècle, les Pères
de la Doctrine chrétienne avaient en France cinquante-huit maisons,
divisées en trois provinces.
4. Augustin-François Bidault (Saint-Simon écrit Bidault, Bidauld
et Bidaut) avait succédé en 1694 comme valet de chambre ordinaire
du Roi à son père, dont il avait la survivance depuis plusieurs années ;
il fut ensuite attaché à la personne du duc de Bourgogne, et, après la
mort du prince, reprit ses fonctions auprès du Roi ; il était encore en
place en 1722. Il était aussi horloger du Roi, et avait à ce titre un
[1749] DE SAINT-SIMON. 213
contée. Bidault étoit un des valets de chambre que le duc
de Beauvillier avoit choisis pour mettre auprès de Mgr le
duc de Bourgogne. Il avoit de l'esprit, des lettres, du sens,
encore plus de vraie et solide piété. Son mérite, joint à une
grande et respectueuse modestie, l'avoit distingué dans son
état. M. de Beauvillier l'aimoit, et Mgr le duc de Bourgo-
gne avoit beaucoup de bonté pour lui. Il avoit le soin de ses
livres; cela me l'avoit fait connoître et, encore plus fami-
lièrement, depuis 1 le soin dont il voulut bien se charger
des affaires que la Trappe pouvoit avoir à Paris. On le mit
auprès du Boi dès son enfance, et, quand il commença à
avoir quelques livres, il en fut chargé. Gela lui donna du
rapport avec Yittement et les lia bientôt d'amitié et de
confiance. Bidault venoit chez moi quelquefois et voyoit
Vittement dans sa retraite. Effrayé des premiers rayons
de la toute-puissance de Fréjus, devenu tout nouvel-
lement cardinal 2 , il en parla à Vittement, qui, sans
surprise aucune, le laissa dire. Bidault, étonné du froid
tranquille et silencieux dont il étoit écouté, pressa Vitte-
ment de lui en dire la cause. « Sa toute-puissance,
répondit-il tranquillement, durera autant que sa vie, et
son règne sera sans mesure et sans trouble. Il a su lier le
Roi par des liens si forts, que le Roi ne les peut jamais
rompre. Ce que je vous dis là, c'est que je le sais bien.
Je ne puis vous en dire davantage ; mais, si le cardinal
meurt avant moi, je vous expliquerai ce que je ne puis
faire pendant sa vie. » Bidault me le conta quelques jours
après, et j'ai su depuis que Vittement avoit parlé en mêmes
termes à d'autres 3 . Malheureusement il est mort avant le
cardinal, et a emporté ce curieux secret avec lui. La suite
n'a que trop montré combien Vittement avoit dit vrai.
logement aux Galeries du Louvre, où le petit Louis XV alla visiter ses
a ouvrages » le 21 février 1719 (Gazette, p. 96).
1. Depuis est en interligne. — 2. C'est donc en 1726 ou peu après.
3. Le marquis d'Argenson, dans ses Mémoires (éd. Rathery, tome II,
p. 409), contirme ce récit.
216
MÉMOIRES
[1719]
moo*
d'augmen-
tation
d'appoin-
tements
de
gouvernement
à Castries.
Mme
la duchesse
de Berry
va demeurer
à Meudon,
où sa maladie
empire
et sa volonté
de déclarer
son mariage
augmente.
M. le
duc d'Orléans
me le confie
Jamais, depuis sa retraite, il n'a songé à voir le Roi ni
à visiter personne. Il a vécu dans la Doctrine chrétienne,
dans la pénitence et dans la médiocrité la plus frugale,
dans une séparation entière, dans une préparation conti-
nuelle à une meilleure vie, et il y est saintement mort au
bout de quelques années *. Le maréchal de Villeroy l'alloit
voir quelquefois malgré lui, et en revenoit toujours
charmé, quoi[qu'] il y trouvât souvent des morales courtes,
mais bien placées, que peut-être il n'y cherchoit pas.
Castries, gouverneur de Montpellier et chevalier d'hon-
neur de Mme la duchesse d'Orléans, dont il a été parlé
quelquefois ici 2 , obtint que le port de Cette fût mis en
gouvernement pour lui, uni à celui de Montpellier avec
des appointements particuliers de çlouze mille [livres]
payés par la province 3 .
La maladie de Mme la duchesse de Berry, dont on a
parlé 4 , la prit le 26 mars, et le jour de Pâques se trouva
le 9 avril. Elle étoit tout à fait bien, mais sans vouloir
voir personne. La semaine de Pâques après la semaine
sainte étoit fâcheuse à Paris, après le scandale qu'on a
raconté. D'ailleurs les visites de M. le duc d'Orléans deve-
noient rares et pesantes. Le mariage de Rions causoit de
violentes querelles et force pleurs. Pour s'en délivrer et
sortir en même temps de l'embarras des pâques, elle
résolut de s'aller établir à Meudon le lundi de Pâques.
1. Il mourut le 31 août 1731, à Dormans, son pays natal, où il était
allé passer quelques jours. Il fut enterré dans la chapelle du collège
de Beauvais ou de Dormans à Paris. Le Dictionnaire de Moréri, qui
lui consacre une longue notice, a donné son épitaphe qu'Emile Raunié
a reproduite, avec un extrait de son testament, dans son Épitaphier
du vieux Paris, tome I, p. 339-340. La bibliothèque d'Amiens con-
serve parmi ses manuscrits des Commentaires sur les Évangiles et
d'autres travaux faits par lui.
2. Joseph-François de la Croix, marquis de Castries : tomes III,
p. 328, XXIX, p. 345-347, etc.
3. Saint-Simon prend cela dans le Journal de Dangeau, p. 54.
4. Ci-dessus, p. 170 et suivantes.
[4719]
DE SAINT-SIMON.
217
On eut beau lui représenter le danger de l'air, du mou-
vement du carrosse et du changement de lieu au bout
de quinze jours, et de beaucoup moins depuis le grand
danger où elle s'étoit vue, rien ne put lui faire supporter
Paris plus longtemps. Elle partit donc 1 , suivie de Rions
et de la plupart de ses dames et de sa maison. M. le duc
d'Orléans m'apprit alors le dessein arrêté de Mme la
duchesse de Berry de déclarer le mariage secret qu'elle
avoit fait avec Rions 2 . Mme la duchesse d'Orléans étoit à
Montmartre pour quelques jours, et nous nous prome-
nions dans le petit jardin de son appartement. Le
mariage ne me surprit que médiocrement par cet assem-
blage de passion et de peur du diable, et par le scandale
qui venoit d'arriver. Mais je fus étonné au dernier point
de cette fureur de le déclarer dans une personne si
superbement glorieuse. M. le duc d'Orléans s'étendit avec
moi sur son embarras, sa colère, celle de Madame, qui
se vouloit porter aux dernières extrémités 3 , le dépit
extrême de Mme la duchesse d'Orléans. Heureusement le
gros des officiers destinés à servir sur les frontières
d'Espagne partoient tous les jours, et Rions n'étoit resté
qu'à cause de la maladie de Mme la duchesse de Berry.
M. le duc d'Orléans trouva plus court de se donner une
espérance de délai en faisant partir Rions, se flattant que
cette déclaration se diffèreroit plus aisément en absence
qu'en présence. J'approuvai fort cette pensée, et dès le
lendemain Rions reçut à Meudon un ordre sec et positif
de partir sur-le-champ pour joindre son régiment dans
1. Le mercredi de Pâques, 12 avril: Dangeau, p. 30; les Corres-
pondants de Balleroy, tome II, p. 43, lettre du 13 avril datée par
erreur du 1 er ; Gazette de Rotterdam, n° 47.
2. Un correspondant de Mme de Balleroy parle de ce mariage dès
1718 (tome I, p. 222).
3. La princesse n'en dit rien dans sa Correspondance à l'époque
même; mais plus tard (recueil Brunet, t. II, p. 153 et 175-176) elle
confirma la réalité du mariage, en ajoutant qu'elle n'aurait consenti
« de l'éternité à pareille impertinence. » Voyez à la page suivante.
MÉM01BE8 DE SAINT-SIMON. XXXVI 28
et
fait subitement
partir Rions
pour l'armée
du maréchal de
Berwick.
Mme
la duchesse
de Berry,
déjà considéra-
blement mal,
se fait
transporter
à la Meute.
C M8 MEMOIRES [1719]
l'armée du duc de Berwick. Mme la duchesse de Berry
en fut d'autant plus outrée qu'elle en sentit la raison, et
par conséquent son impuissance de retarder le départ,
à quoi Rions, de son côté, n'osa se commettre. Il obéit
donc 1 , et M. le duc d'Orléans, qui n'avoit pas encore été
à Meudon, fut plusieurs jours après sans y aller 2 . Ils se
craignoient l'un l'autre, et ce départ n'avoit pas mis
d'onction entre eux. Elle lui avoit dit et répété qu'elle
étoit veuve, riche, maîtresse de ses actions, indépendante
de lui, répétoit ce qu'elle avoit ouï dire des propos de
Mademoiselle quand elle voulut épouser M. de Lauzun,
grand-oncle de Rions, y ajoutoit les biens, les honneurs,
les grandeurs qu'elle prétendoit pour Rions dès que leur
mariage seroit déclaré, et se mettoit en furie jusqu'à
maltraiter fortement de paroles M. le duc d'Orléans, dont
elle ne pouvoit supporter les raisons ni les oppositions.
Il avoit essuyé de ces scènes à Luxembourg dès qu'elle
fut mieux, et il n'en essuya pas de moins fortes à Meudon
dans le peu de visites qu'il lui fit. Elle y vouloit déclarer
son mariage, et tout l'esprit, l'art, la douceur, la colère,
les menaces, les prières et les instances les plus vives de
M. le duc d'Orléans ne purent qu'à grand'peine pousser
en délais le temps avec l'épaule 3 . Si on en avoit cru
Madame, l'affaire auroit été finie avant le voyage de
Meudon ; car M. le duc d'Orléans auroit fait jeter Rions
par les fenêtres de Luxembourg 4 .
1. La Gazette de Rotterdam, n° 49, lettre de Paris du 17 avril,
annonce l'ordre donné ; M. de Rions ne partit que le 26 (Dangeau,
p. 39).
2. Saint-Simon se trompe : Dangeau note des visites du Régent à sa
fille à Meudon le 19 avril, le 26, jour même du départ de Rions, et le
1 er mai, où il alla dîner avec elle (p. 34, 38 et 40).
3. Locution déjà rencontrée dans nos tomes XX, p. 114, et XXI,
p. 3.
4. Le bruit courut que dans sa route vers la frontière, il avait été
arrêté et mené à Pierre-Encise, à l'instigation de Madame (Journal de
Buvat, tome I, p. 383).
[4719] DE SAINT-SIMON. 249
Le voyage si prématuré de Meudon et des scènes si
vives n'étoient pas pour rétablir une santé si nouvel-
lement revenue des portes de la mort 1 . Le désir extrême
qu'elle eut de cacher son état au public 2 et de soustraire
à sa connoissance la situation où elle se trouvoit avec
Monsieur son père, dont on remarquoit la rareté des
visites qu'il lui faisoit 3 , l'engagèrent à lui donner un
souper sur la terrasse de Meudon, sur les sept heures du
soir 4 . En vain on lui représenta le danger du serein et du
frais du soir sitôt après l'état où elle avoit été et dans
l'état chancelant où sa santé se trouvoit encore ; ce fut
pour cela même qu'elle s'y opiniâtra, dans la pensée
qu'un souper sur la terrasse, sitôt après l'extrémité où
elle avoit été, ôteroit à tout le monde la persuasion de sa
couche, et feroit croire qu'elle étoit toujours avec M. le
duc d'Orléans comme elle y avoit été, nonobstant la rareté
inusitée de ses visites, qui avoient été remarquées. Ce
souper en plein air ne lui réussit pas. Dès la nuit même
elle se trouva mal. Elle fut attaquée d'accidents causés
par l'état où elle étoit encore et par une fièvre irrégulière
que la contradiction qu'elle trouvoit à la déclaration de
son mariage ne contribuoit pas à diminuer. Elle se
dégoûta de Meudon 5 comme les malades de corps et d'es-
prit, qui, dans leur chagrin, se prennent à l'air et aux
lieux. Elle étoit embarrassée de ce que les visites de
4. Depuis le 18 avril, Dangeau enregistre fréquemment des nou-
velles de la santé de la princesse, qui est fort languissante, a toujours
la fièvre, etc. (p. 34, 35, 38, 39, 41).
2. Dangeau note le 3 mai que les nouvelles qui viennent de Meudon
sont contradictoires.
3. Il n'alla pas à Meudon entre le 1 er et le 12 mai, et Dangeau le
remarque (p. 45).
4. Saint-Simon est seul à parler de ce souper dont il n'est question
nulle part. La Gazette de Rotterdam, n°59, raconte seulement que, le
8 mai, Mme de Berry envoya chercher sa sœur l'abbesse de Ghelles avec
trois religieuses pour les recevoir à Meudon.
5. Nous la verrons revenir à la Muette, plus loin, p. 220 et 253.
220
MÉMOIRES
[4719]
M. le duc d'Orléans ne se rapprochement point, et de ce
que Madame et Mme la duchesse d'Orléans n'alloient
presque point la voir, quoique considérablement malade.
Son orgueil en souffroit plus que sa tendresse, qui étoit
nulle pour ces princesses, et qui commençoit à se tour-
ner en haine par leur résistance à ses plus ardents désirs.
La même raison commençoit à lui faire prendre les mêmes
sentiments pour Monsieur son père; mais elle espéroit
le ramener à ses volontés par l'empire qu'elle avoit sur
lui, et elle étoit de plus peinée que le monde s'aperçût
de la rareté de ses visites et ne diminuât la considération
qu'elle tiroit du pouvoir si connu qu'elle avoit sur
lui, quand il paroîtroit qu'il n'étoit plus le même.
Quelque contraire que lui fût l'air, le mouvement, le
changement de lieu dans l'état où elle se trouvoit, rien
ne put l'empêcher de se faire transporter de Meudon à la
Meute, couchée entre deux draps, dans un grand carrosse,
le dimanche 14 mai 1 , où elle espéra que la proximité de
Paris engageroit M. le duc d'Orléans à la venir voir plus
souvent, et Mme la duchesse d'Orléans aussi, au moins
par bienséance. Ce voyage fut pénible par les douleurs
qui s'étoient jointes aux autres accidents, que ce
trajet augmenta et que le séjour de la Meute ni les
divers remèdes ne purent apaiser que par de courts
intervalles, et qui devinrent très violentes 2 .
Le marquis d'Effiat, dont on a parlé ici en plusieurs
endroits et suffisamment pour le faire connoître 3 , se trouva
sa dernière fort mal à quatre-vingt-un ans 4 dans sa belle maison
1. Dangeau, p. 46; Buvat, tomel, p. 387; Gazette de Rotterdam,
n°60.
2. Tout ceci sera répété ci-après, p. 253, lorsqu'il racontera la
suite de la maladie.
3. Son portrait a été fait dans le tome XXII, p. 392-393, et nous
l'avons rencontré fréquemment dans nos derniers volumes ; voyez aussi
l'appendice XXVI de notre tome VIII.
4. Les mots à Si ans sont en interligne, au-dessus de le 23 may,
biffé.
Mort d'Effiat
, singularité
étrange
[1719] DE SAINT-SIMON. 221
de Chilly, près de Paris 1 , où il étoit allé prendre du lait 2 . maladie.
Il fut ramené à Paris le 23 mai, mais si mal qu'on n'en es- ■•
péroit plus. Le maréchal de Villeroy, son bon ami et sa
dupe en bien des choses, courut chez lui, et pour se don-
ner le vernis de sa conversion, si convenable à sa place
de gouverneur du Roi, vint à bout de lui faire recevoir
ses sacrements sur-le-champ 3 . Sa maladie diminua et
traîna. C'étoit, comme on l'a vu ici, un homme dont le
fond de la vie étoit obscur par goût, par habitude et par
la plus sordide avarice. Il avoit toujours quelques femmes
de rien et de mauvaise vie qui l'amusoient, qui en es-
péroient, et qui lui coûtoient peu 4 . 11 avoit la meute de
Monsieur, que M. le duc d'Orléans lui avoit conservée 5 .
Il étoit maître de leur écurie comme leur premier
écuyer. Ainsi c'étoit à leurs dépens qu'il couroit le cerf,
tous les étés, chez lui à Montrichard 6 , ou dans les forêts
1. Ghilly, autrefois Chailly et aujourd'hui Ghilly-Mazarin, à quatre
lieues au sud de Paris, avait été acheté en 1596 par Martin Ruzé,
qni légua ce domaine (1613) à son neveu Antoine Coiffier. Celui-ci
devenu par la suite surintendant des finances et maréchal de France,
fit ériger la terre en marquisat en mai 1624 (Archives nationales,
X 1A 8651, fol. 410); elle passa ensuite à son gendre le maréchal de
la Meilleraye, appartint quelque temps à la Grande Mademoiselle
et revint enfin à notre marquis d'Effiat, petit-fils du maréchal. Pa-
trice Salin a écrit en 1867 une notice sur le village, l'église et le
château. Ce château, bâti sur les plans de l'architecte Métezeau, et
dont on vantait la magnificence, fut abandonné au dix-huitième siècle
et tomba en ruines ; des vues en furent gravées par Chastillon et par
Silvestre.
2. Sur la médication par le lait, voyez notre tome XVII, p. 120.
3. Dangeau, p. 51 et 52.
4. Il était prodigieusement avare, dit le commentaire du Chansonnier
(ms. Franc. 12692, p. 200), quoique riche de quarante mille écus de
rente et sans enfants. Il se refusait le nécessaire, et à plus forte raison
à sa maîtresse, la Saint-Quentin.
5. A condition qu'ils chasseraient ensemble, dit la Gazette d'Amster-
dam, de 1701, n° li.
6. Petite ville de Touraine, dans l'élection d'Amboise, avec un
ancien château bâti par Foulques Nerra, comte d'Anjou ; cette seigneu-
222 MÉMOIRES [1719]
voisines de Montargis dont il étoit capitaine 1 . Il y voyoit
peu de noblesse du pays, à qui il faisoit très courte chère.
La chasse et les filles l'avoient peu à peu apprivoisé
avec du Palais 2 , qui chassoit les étés avec lui et le voyoit
les hivers. Il n'en voyoit guères d'autres avec familiarité,
et, malgré cette liaison, du Palais, qui avoit de l'esprit et
du monde, étoit honnête homme, connu pour tel, et
voyoit bonne compagnie à Paris 3 , et avoit très bien servi.
Il eut grand soin d'Effiat pendant sa maladie, qui ne
voulut voir que lui. Tous les jours sur les sept heures du
soir, Effiat le renvoyoit et, comme par politesse et amitié,
il le forçoit de s'en aller. Du Palais, au bout de quelques
jours, s'aperçut de la régularité de l'heure et de l'in-
quiétude d'Effiat à se défaire de lui. Comme de longue
main il étoit familier dans la maison, il en parla aux valets
de chambre. Ils se regardèrent et lui dirent ensuite qu'ils
étoient dans le même cas et dans la même curiosité ;
qu'eux-mêmes étoient chassés de la chambre à cette
même heure, avec des défenses si expresses d'y rentrer
et d'y laisser personne sans exception quelconque, et par
quelque raison que ce put être, jusqu'à ce qu'il sonnât,
qu'ils ne savoient ce que ce pouvoit être. Mais ce qu'ils
ajoutèrent est bien plus étrange. Ils dirent à du Palais qu'ils
rie appartenait au marquis d'Effiat du chef de sa mère, Isabelle
d'Escoubleau de Sourdis.
1 . La terre de Montargis faisait partie de l'apanage du duc d'Orléans :
notre tome V, p. 355.
2. Gilbert-François de Rivoire, marquis du Palais, d'une famille de
Bourbonnais et dont le père avait été condamné par les grands jours
d'Auvergne en 1665 (Fléchier, Les Grands jours d'Auvergne, p. 138-
145), avait commandé un régiment de cavalerie de 1706 à 1714, et
était lieutenant des gardes du corps ; il avait été fait brigadier dans la
promotion de février 1719, et mourut le 14 juin 1737 (Mercure du
mois, p. 1460), âgé de soixante-six ans environ.
3. Dans l'appendice XXVI de notre tome VIII, p. 634, Saint-Simon
avait dit que « sa belle figure recherchée des dames et l'attachement
que Mme de Bouillon Mancini avoit eu pour lui les dix dernières
années de sa vie l'avoient fait beaucoup connoître dans le monde. »
[1719] DE SAINT-SIMON. 223
s'étoient mis à écouter à la porte ; que, tantôt plus tôt,
tantôt plus tard, ils y entendoient parler leur maître et
une autre voix avec lui, étant très sûrs qu'il n'y avoit et
ne pouvoit y avoir que le malade dans la chambre ; qu'ils
ne pouvoient distinguer que rarement quelques mots qui
leur avoient paru indifférents; que ce colloque duroit
souvent une heure et plus, très rarement court; que,
rentrant dans la chambre au bruit de la sonnette, ils n'y
remarquoient aucun changement en rien, mais leur maître
fort concentré 1 en lui-même, et d'ailleurs comme ils
l'avoient laissé. Ce récit augmenta tellement la curiosité
de du Palais, qu'il accepta la proposition que lui firent
les valets de chambre d'éprouver lui-même ce qu'ils lui
racontoient. Du Palais, sortant de chez d'Effiat qui à l'or-
dinaire l'avoit congédié, demeura avec eux, écouta et
entendit comme eux parler d'Effiat et l'autre voix, et
quelquefois l'élever l'un et l'autre, mais sans en entendre
que quelques mots rares, indifférents et seuls. Du Palais
voulut se donner encore le même passe-temps et se le
donna deux ou trois fois encore. Il raisonna avec les
valets de chambre, et ne purent deviner ce que ce pou-
voit être, d'autant que du Palais, qui connoissoit cet
appartement comme le sien, savoit comme eux que, depuis
sa sortie de la chambre d'Effiat, il étoit impossible que
par aucune voie il s'y fût glissé personne. Il fut tenté de
tourner d'Effiat là-dessus; mais, n'osant trop, il se con-
tenta de lui montrer sa surprise de l'heure fixe de son
renvoi. Effiat fit la sourde oreille, puisbattitla campagne 2
sur l'heure de la société, et qu'il ne vouloit pas abuser de
son amitié et de son assiduité, puis, l'heure venue, le
renvoya comme de coutume. Du Palais fit semblant de
sortir et demeura près de la porte. Un peu après, du Palais
ne sait s'il lui échappa quelque mouvement; mais d'Effiat
1. Ecrit consentré, comme nous l'avons remarqué dans le volume
précédent.
2. Tome XV, p. 203.
224 MÉMOIRES [4719]
s'aperçut qu'il étoit là, se mit en colère, lui dit que, quand
il le prioit de s'en aller, il vouloit qu'il s'en allât; qu'il
ne savoit par quel esprit il se cachoit dans sa chambre ;
que c'étoit l'offenser cruellement; qu'en un mot, s'il vou-
loit continuer à le voir, et qu'il demeurât son ami, il le
prioit de sortir sur-le-champ, et de ne lui faire pareil tour
de sa vie. Du Palais répondit d'où il étoit ce qu'il put 1 ;
l'autre à répéter avec empressement « Sortez donc ; mais
sortez. » Il sortit en effet, et se tint en dehors à la porte.
Le colloque, à ce qu'il entendit, ne tarda pas à commencer.
Ni lui ni les valets de chambre n'en ont jamais pu
découvrir davantage 2 .
Sur les neuf heures 3 , quelque femme de l'espèce dont
j'ai parlé, et quelque complaisant, venoient l'amuser;
quelquefois du Palais y revenoit. Effiat ne sortoit point
de son lit, et eut sa tête libre et entière jusqu'à sa mort,
qui arriva le 3 juin 4 . Il laissa un prodigieux argent comp_
tant, de grands biens et de belles terres, Ht des legs con-
sidérables, et des fondations fort utiles pour l'éducation
de pauvres gentilshommes. Il donna Chilly à M. le duc
d'Orléans, qui ne le voulut pas accepter, et le rendit à la
famille. Le duc Mazarin, fils de sa sœur 5 , en hérita, et de
4. Il y a pust, au subjonctif, dans le manuscrit.
2. Cette anecdote avait été déjà racontée deux fois par notre auteur,
et de manière quelque peu différente : d'abord dans l'Addition que
nous indiquons ci-dessus, n° 4583, et ensuite dans la notice insérée
dans notre tome VIII, p. 634-635. Dans l'Addition, c'est Cominges qui
est le héros de l'aventure, et non du Palais ; mais cette attribution est
sûrement erronée ; car Cominges était mort dès 4742 (notre tome XXIII,
p. 70-72).
3. Pendant le temps de sa maladie.
4. Dangeau, p. 56-57 ; Gazette, p. 287 ; etc. Son service se fit à
Saint-Eustache ; mais il fut enterré dans l'église de Chilly, où sa pierre
tombale existe encore, très mutilée et indiquant le 2 juin comme date
de sa mort.
5. Saint Simon fait ici une erreur. Paul-Jules de la Porte de la
Meilleraye, duc Mazarin (notre tome III, p. 45), qui hérita en effet de
M. d'Effiat, n'était point fils de sa sœur, mais petit-fils de sa tante,
[4719J DE SAINT-SIMON. 225
la plupart de ses biens. Il fit du Palais exécuteur de son
testament, et lui donna un diamant de mille pistoles 1 . Il
avoit beaucoup de pierreries. C'est le premier particulier
à qui j'ai vu une croix du Saint-Esprit de diamants fort
belle sur son habit, au lieu de la croix d'argent brodée,
et tout l'habit garni de boutons et de boutonnières de
diamants. A la considération que M. le duc d'Orléans lui
avoit toujours témoignée, on fut surpris et lui mortifié de
ce qu'il ne l'alla point voir, et il parut si peu touché de
sa maladie et de sa mort, que les maréchaux de Villeroy,
Villars, Tessé, Huxelles et autres en prirent une nouvelle
inquiétude 2 . L'écurie et les équipages de M. le duc d'Or-
léans, qu'Effiat entretenoit moyennant une somme, se
trouvèrent dans un grand délabrement. Biron fut, deux Biron
jours après, choisi par M. le duc d'Orléans pour remplir p ï er îl er , eC j ye
cette charge lucrative 3 . Il faut dire maintenant où j'ai pris d'Orléans.
Marie Coiffier-Ruzé d'Effiat, première femme du maréchal de la Meille-
raye (notre tome XXVI, p. 360). M. d'Effiat n'avait pas de sœur.
1. Saint-Simon prend tous ces détails à Dangeau. Madame écrivait
(recueil Brunet, tome II, p. 415) : « Hier est mort à Paris, à l'âge de
quatre-vingts ans, un homme qui, durant les trente années que j'ai
passées avec mon mari, m'a fait bien du mal ; Dieu veuille le lui par-
donner ! C'est le marquis d'Effiat, qui était grand écuyer et grand
veneur de Monsieur, et qui avait gardé ces fonctions auprès de mon fils.
Il lui a légué une belle maison d'une valeur de cent mille livres ; mon
fils n'a pas voulu l'accepter ; il l'a rendue aux héritiers. C'était un
homme extrêmement riche ; il avait des caisses pleines d'or et d'argent,
et, le feu ayant pris dans son appartement, six hommes ne purent les
emporter, tant elles étaient lourdes. Il n'a pas laissé d'enfants, et ses
héritiers sont dans l'allégresse. » A propos de l'argent comptant, Dan-
geau dit deux millions, et la Gazette de Rotterdam quatre (n° 69).
Voyez aussi la Gazette de la Régence, p. 336, etles Correspondants de
Balleroy, tome II, p. 61. Il est curieux de remarquer que dans l'hôtel
qu'il possédait dans la rue Vieille-du-Templc, on trouva un trésor lors-
qu'on le démolit en 1882.
2. Parce qu'ils supposèrent que le Régent était au courant des rela-
tions de M. d'Effiat avec le duc du Maine.
3. Charles- Armand de Gontaut, duc de Biron, devint en effet pre-
mier écuyer du duc d'Orléans, mais dans des conditions très différentes
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 29
226 MÉMOIRES [4719]
ce récit curieux ; car j'étois fort éloigné d'avoir jamais eu
aucun commerce avec d'Efïiat 1 . Du Palais avoit épousé
la mère de Lanmary 2 , et vivoit avec lui dans la plus étroite
amitié 3 , contre l'ordinaire de telles parentèles 4 ; il conta tout
ce que je viens d'écrire à Lanmary, qui étoit fort de mes
amis et en est encore, qui me le rendit incontinent après 5 .
de celles qu'avait M. d'Efïiat (Dangeau, p. 57 et 59 ; les Correspon-
dants de Balleroy, p. 61-62). Quant à la charge de premier veneur,
d'Efïiat en avait vendu la survivance avant sa mort à M. de Barbançon.
1. Déjà dit dans le tome XVIII, p. 297.
2. Le marquis du Palais avait épousé, le 31 janvier 1704 (Mercure
de février, p. 271), Jeanne-Marie Perrault, fille du fameux président
de la Chambre des comptes, mariée en premières noces, le 30 mai 1681,
au marquis de Lanmary, qui avait été tué en Italie le 22 juillet 1702;
elle mourut le 28 janvier 1719. Son fils du premier mariage, Marc-
Antoine-Front Beaupoil de Saint-Aulaire, marquis de Lanmary, né le
25 octobre 1689, avait eu dès septembre 1702 la charge de grand échan-
son qu'avait son père (Mémoires de Sourches, tome VII, p. 361). Entré
aux mousquetaires en 4706, il eut une cornette de cavalerie en
avril 1709, un guidon aux gendarmes de Berry en septembre suivant,
passa enseigne à ceux d'Anjou (juin 1742), sous-lieutenant à ceux de
Bourgogne (avril 4 743) et en devint capitaine-lieutenant en octobre 4 730.
Il se démit en 4734 de sa charge de grand échanson, fut nommé bri-
gadier en février 4734, maréchal de camp en mars 4738, quitta alors
sa compagnie des gendarmes et fut désigné comme ambassadeur à
Stockholm en août 4744 (instructions dans le Recueildes instructions,
p. 354 et suivantes). Pendant son ambassade, il passa lieutenant géné-
ral (janvier 4748), mais mourut en Suède le 24 avril 4749. Il fut néan-
moins reçu le 25 mai chevalier du Saint-Esprit, le Roi l'y ayant nommé
en janvier précédent. — M. du Palais, ayant perdu sa femme en jan-
vier 4749, se remaria le 43 mai 4728 avec une jeune fille de vingt ans,
Marie-Catherine-Dorothée de Roncherolles de Pont-Saint-Pierre, qui
elle-même convola en secondes noces en 4 739 avec le marquis de Rothelin
(Mémoires de Luynes, tome II, p. 434).
3. Le marquis de Sourches (Mémoires, tome XIII, p. 44) rapporte
une belle action de désintéressement accomplie par M. du Palais en 4744
au profit de son beau-fils.
4. Parentèle, mot déjà rencontré dans nos tomes XIV, p. 363, et
XXIX, p. 69.
5. Comment expliquer alors que, dans l'Addition à Dangeau, n° 4583,
il ait mis l'aventure sur le compte de Cominges ?
[1749] DE SAINT-SIMON. 227
La Vieuville mourut à Paris ' ; il étoit veuf de la dame M ° rt .
d'atour de Mme la duchesse de Berry 2 , et avoit été che- et de Mme
valier d'honneur de la Reine, mais le plus pauvre et de Leuville;
obscur homme du monde 3 . elffSto't
Mme de Leuville mourut aussi à soixante-sept ans *. Son
mari, mort très jeune, étoit frère de la femme d'Effiat,
duquel on vient de parler, morte jeune aussi, et tous deux
sans enfants 5 . Le chancelier Olivier 6 étoit leur trisaïeul
paternel, mort en 1560, dont le père fut premier pré-
sident du parlement de Paris, après avoir été avocat du
Roi, comme on parloit alors, c'est-à-dire avocat général,
et président à mortier 7 . Ce fut lui qui commença la race,
car son père, qui étoit de Bourgneuf, près de la Rochelle 8 ,
1. René-François, marquis de la Vieuville, mourut le 9 juin 1719
(Dangeau, p. 60-61).
2. Marie-Louise de la Chaussée d'Eu d'Arrest, que nous avons vu
mourir en 1715 (tome XXIX, p. 45); son mari s'était remarié dès
avril 171 6 à la veuve de Breteuil (notre tome XXX, p. 75).
3. C'était, a-t-il dit en 1710 (tome XIX, p. 341-342), « une manière
de pécore lourde et ennuyeuse à l'excès. » Au dire de M. de Caumartin
de Boissy (les Correspondants de Balleroy, tome II, p. 49), il avait
encore des maîtresses malgré son âge.
4. Marguerite de Laigue, mariée le 10 novembre 1670 à Charles
Olivier (ci-après), veuve en 1671, morte le 20 avril 1719 (Dangeau,
p. 35-36). Elle fut inhumée dans l'église des Jacobins de la rue Saint-
Dominique ; Piganiol de la Force (Description de Paris, 1765, tome
VIII, p. 155) rapporte son épitaphe.
5. Charles Olivier, marquis de Leuville, cornette des chevau-légers
de la garde, mourut en novembre 1671, à l'âge de vingt-deux ans. Sa
sœur, Marie-Anne Olivier, marquise d'Effiat (tome XXVI, p. 371),
avait quarante-six ans lorsqu'elle mourut en 1684. C'est pour leur père
que la terre de Leuville avait été érigée en marquisat en juin 1650
(Archives nationales, X 1A 8658, fol. 105).
6. François Olivier : tome XI, p. 188.
7. Jacques II Olivier, seigneur de Leuville, d'abord conseiller au
Parlement, avocat général en 1502, président à mortier en 1507, chan-
celier du duché de Milan en 1510, premier président en 1517, mort le
20 novembre 1519.
8. Bourgneuf, dans le département actuel de la Charente inférieure,
arrondissement de la Rochelle.
228
MEMOIRES
[1719]
Pensions
données
Goëtanfao,
ne fut jamais que procureur au Parlement '. Mme de Leu-
ville dont on parle ici étoit nièce de Laigue, un des
Importants de la Fronde 2 , qu'on prétendit que la fameuse
Mme de Gbevreuse avoit, à la fin, épousé secrètement 3 .
Sa nièce tâcha aussi d'être importante 4 . Elle avoit beau-
coup d'esprit, de domination, d'intrigue, et d'amis qui se
rassembloient chez elle et qui lui donnoient de la consi-
dération 5 . G'étoit une femme qui, sans tenir à rien, eut
l'art de se faire compter : elle étoit riche et médiocre-
ment bonne.
Je fis rendre à Coëtanfao une ancienne pension qu'il
avoit eue du feu Roi de six mille livres 6 , et donner parole
1. Jacques Olivier, seigneur de Leuville près Châtres, procureur au
Parlement, mort en 1488. Saint-Simon prend toutes ces indications
dans son Moréri.
2. Geoffroy, marquis de Laigue (Saint-Simon écrit Laigues), d'une
famille protestante du Dauphiné, baptisé le 10 novembre 1614, eut une
compagnie aux gardes françaises en 1643, devint maréchal de camp
en 1649, remplaça Jarzé en janvier 1650 comme capitaine des gardes
du corps du duc d'Anjou frère de Louis XIV, et non pas de Gaston
d'Orléans. Il obtint par la suite un titre de conseiller d'État, mais se
retira après la Fronde et mourut le 19 mai 1674. Son épitaphe aux
Jacobins est donnée par Piganiol à la suite de celle de sa sœur (ci-
dessus, p. 227, note 4). Sur son rôle dans les intrigues de la Fronde, on
peut voir tous les Mémoires de cette époque, Retz, Mme de Motteville,
Guy Joly, Dubuisson-Aubenay, le jeune Brienne, etc.
3. Tallemant des Réaux, Historiettes, tome III, p. 81-82 ; Histoire
amoureuse des Gaules, tome I, p. 144, note, et H, p. 89 ; Ghéruel,
Histoire de France sous la minorité, tome IV, p. 44-45 ; etc.
4. Son oncle lui avait fait une donation considérable en 1671 (Archives
nationales, Y 221, fol. 147 v°), et l'institua sa légataire universelle.
5. Le commentaire du Chansonnier, ms. Franc. 12692, p. 193, la
qualifie de femme pleine d'esprit et de bon sens, veuve fort jeune et
riche, jouissant de tous les plaisirs de la vie, sans souci des médisants
qui l'accusaient de grandes privautés avec son cousin germain le comte
de Relingue ; on les croyait même mariés, et elle se consola difficile-
ment de sa mort, arrivée en septembre 1704. Il est curieux de remar-
quer que ce Relingue fut enterré aussi aux Jacobins de la rue Saint-
Dominique (voyez Piganiol).
6. Dangeau, p. 53.
la Billarderie.
[1719] DE SAINT-SIMON. 229
de l'Ordre, par M. le duc d'Orléans, pour la première à Fourilles, â
promotion qui se feroit. Fourilles, aveugle et ancien capi- à Savines
taine aux gardes, fort pauvre 1 , eut quatre mille livres de à Béthune, à
pension, et Ruffey, sous-gouverneur du Roi 2 , une de six
mille 3 . Savines 4 obtint six mille [livres] d'augmentation
d'appointements à son gouvernement d'Embrun s ; Béthune ,
distingué dans la marine, eut une pension de trois mille
livres 6 , et la Billarderie, conducteur de Mme du Maine à
4. Henri de Chaumejan, marquis de Fourilles : tomes I, p. 257, et
XXXI, p. 45.
2. Anne-Louis Damas, marquis de Ruffey : tome X, p. 56.
3. Dangeau annonce ces deux grâces les 46 et 23 juin (p. 64
et 67).
4. Antoine de la Font, marquis de Savines (Saint-Simon écrit Savine),
baptisé le 46 février 4669 et mort le 42 avril 1748, débuta comme page
du Roi en 1685, entra aux mousquetaires en 1687, et reçut le gouver-
nement d'Embrun le 23 juin de cette même année sur la démission de
son père. Il eut une compagnie de cavalerie en août 1688 et un régi-
ment en mai 1695. Nommé enseigne aux gardes du corps en mars 1702,
il reçut le grade de brigadier en février 1704, celui de maréchal de
camp en mars 1709, et passa lieutenant aux gardes du corps en
avril 1740. Lieutenant général des armées en octobre 4718, il conserva
sa charge aux gardes jusqu'en avril 4727 et reçut alors six mille livres
de pension. On le nomma en juillet 4734 directeur de la cavalerie, et
il fut reçu chevalier du Saint-Esprit le 47 mai 1739. S'étant démis en
faveur de son neveu du gouvernement d'Embrun, le Roi lui donna en
août 4743 celui de Bergues, qu'il conserva jusqu'à sa mort.
5. Dangeau, p. 70, 27 juin. Le gouvernement d'Embrun valait
environ huit mille livres, et le gouverneur était suppléé par un lieute-
nant de Roi.
6. Le 22 avril, Dangeau insérait dans son Journal (p. 36) : « On a
donné une pension de mille écus à M. de Béthune, qui travaille depuis
longtemps à une machine pour trouver les longitudes, que M. le duc
d'Orléans a vue et approuvée, et beaucoup de gens qui s'y connoissent
la trouvent fort ingénieusement imaginée. » C'était Louis, comte
de Béthune, de la branche de Selles, baptisé le 45 juin 1663, capitaine
de vaisseau depuis 1705; il passa chef d'escadre en novembre 1720,
devint lieutenant général des armées navales en mars 1734 et mourut
à Rochefort le 10 novembre suivant, ne laissant qu'une fille. Sa pension
fut portée à deux mille écus en décembre 1749, lorsqu'il perdit sa
femme (Dangeau, tome XVIII, p. 484).
230 MÉMOIRES [1719]
Dijon, en eut une de six mille livres l . Trois semaines après,
il y fut chercher la même avec un chirurgien et deux
femmes de chambre, et la mena à Chalon-sur-Saône
presque en pleine liberté; elle y arriva le 24 mai 2 .
L'épouse L a fille aînée du prince Jacques Sobieski 3 , arrêtée avec
du roi Jacques , , T . i i i?n 1 1
se sauve sa mere a Inspruck par ordre de 1 hmpereur, depuis quel-
d'Inspruck; ques mois, allant à Rome épouser le roi Jacques 4 , trouva
Rome^nreine mo y en de se sauver la nuit en chaise de poste escortée
par quatre hommes à cheval. On trouva sur sa table un
écrit par lequel elle marquoit que c'étoit par ordre de sa
famille 5 . Elle arriva le 2 mai à Bologne ; elle y fut épousée
le 7 par le lord Murray 6 , chargé de la procuration du roi
Jacques, en partit le 9 pour Rome, où elle fut reçue et
traitée en reine 7 .
1. Dangeau (p. 42) disait seulement mille écus.
2. Voyez ci-dessus, p. 167. Saint-Simon se trompe sur la date de
l'arrivée, qui eut lieu dans les premiers jours de mai. Le registre 2575
du Dépôt de la Guerre renferme la correspondance du secrétaire d'État
le Blanc avec les officiers qui gardèrent la princesse à Chalon-sur-Saône,
et particulièrement avec Georges de Renard des Angles ou Desangles,
brigadier d'infanterie, commandant du château ; il s'y trouve aussi plu-
sieurs lettres d'un certain abbé Desplannes, aumônier, qui joua auprès
d'elle le rôle d'espion. Une partie de ces correspondances a été publiée
par Ravaisson dans le tome XIII des Archives de la Bastille.
3. Elle était non pas l'aînée, mais la troisième.
4. Tome XXXV, p. 303-305.
5. Sur cette évasion voyez la Gazette, p. 271-272, la Gazette de
Rotterdam, n° 63, correspondances de Rome, Bologne, Venise et
Vienne, le Journal de Dangeau, p. 43, celui de Buvat, p. 357-358,
et surtout une relation inédite publiée par O'Kelly de Galway à la suite
de son Mémoire historique et généalogique sur la famille de Wogan
(1896).
6. Ce lord Murray (Saint-Simon écrit Mourray) doit être Georges
Murray, cinquième fils du duc d'Atholl (1694-1760); mais il semble
qu'il accompagnait alors son frère Tullibardine à l'expédition d'Ecosse.
7. Saint-Simon prend à Dangeau (p. 52-53) ces indications, qui sont
en partie erronées. La princesse arrivée à Bologne le 2 mai en effet,
en partit le 12 pour Rome, où elle arriva le 15 au soir, et alla loger
au monastère des Ursulines ; elle eut le 17 une audience du Pape, qui
la traita en reine (Gazette, p. 284 et 293-294 ; Gazette de Rotterdam,
[1719]
DE SAINT-SIMON.
231
Quelle que fût la persécution sans bornes et sans
mesure, et ouverte depuis si longtemps et avec une si
scandaleuse animosité, contre le cardinal de Noailles 1 , elle
ne put empêcher que le Roi fit une démarche publique
qui ne sentoit ni le prélat réprouvé ni son église héré-
tique. Il fut, i'après-dînée du jour de la Pentecôte, après
avoir entendu le sermon aux Tuileries, à Notre-Dame en
pompe. Il fut reçu à la porte par le cardinal de Noailles
pontificalement revêtu, à la tête de son chapitre, avec les
cérémonies accoutumées, et par lui conduit au chœur, où
ce prélat entonna le Te Deum, qui fut continué par la
musique et terminé par la bénédiction que le cardinal
donna 2 . Le chœur étoit nouvellement achevé 3 , et la cha-
pelle de la Vierge aussi, qui fut trouvée très magnifique,
laquelle fut toute aux dépens du cardinal, ainsi que
l'admirable vitrage sur la porte collatérale, que le cardi-
nal avoit tout refait, quoiqu'il ne fût obligé à aucune de
ces deux grandes dépenses 4 . Après la bénédiction, il
n oS 66 et 69; Mercure de juin, p. 153-154). Il n'est parlé nulle part
d'un mariage par procureur à Bologne ; en outre, la National biography
dit à tort qu'elle fut mariée par procureur le 28 mai à Avignon, ce qui
est manifestement faux ; car la princesse ne quitta pas Rome jusqu'au
retour du roi Jacques en Italie en septembre. Voyez ci- après, p. 342.
1. Les cinq derniers mots, oubliés, ont été remis en interligne.
2. Journal de Dangeau,, p. 54 ; Journal de Buvat, tome I, p. 396 ;
Gazette, p. 275-276. Les procès-verbaux du chapitre de Notre-Dame
manquent pour l'année 1719, et nous ne connaissons d'autre relation
de cette visite royale que celle du Mercure, mai, p. 200-201.
3. Le chœur et le nouvel autel, commencés en 1699 en exécution
du vœu de Louis XIII (notre tome VI, p. 54, note 3), étaient achevés
depuis 1714.
4. La chapelle ou plutôt l'autel de la Vierge dont parle ici Saint-
Simon se trouvait dans le bras méridional du transept ; elle fut en effet
très richement refaite par le cardinal de Noailles, qui chargea le scul-
pteur Antoine Vassé de toute la décoration ; lors de sa mort, en 1729,
il fut inhumé devant l'autel (Piganiol de la Force, Description de
Paris, 1765, tome I, p. 352-355). La chapelle Saint-Denis, qui faisait
pendant à -celle-ci dans l'autre bras du transept, fut aussi refaite par
le cardinal. Quant à la rose méridionale, ce ne fut qu'en 1725 que le
Le Roi
en pompe
à Notre-Dame :
étrange
arrangement
de son
carrosse.
232 MEMOIRES [1719]
conduisit le Roi autour du chœur et à cette chapelle, et
de là à son carrosse. Le Roi y étoit avec peu de dignité,
et comme si on eût voulu le mettre incognito, malgré la
pompe de sa suite. Il y fut entre M. le duc d'Orléans et
M. le comte de Glermont sur le derrière ; le prince Charles,
grand écuyer, sur le devant, entre M. le duc de Chartres
et Monsieur le Duc ; le maréchal de Villeroy, gouverneur,
et le duc de Charost, capitaine des gardes en quartier, aux
portières 1 . On fut très étonné de cet arrangement; le
Roi en cérémonie, comme il étoit là, devoit être seul sur le
derrière, M. le duc d'Orléans, régent, et Monsieur le Duc,
surintendant de l'éducation , seuls sur le devant, les por-
tières comme elles étoient. M. le duc de Chartres et M. le
comte de Clermont n'y avoient que faire pour offusquer 2
le Roi et faire de son carrosse un coche 3 , le prince Charles
encore moins. Bien est vrai que le grand écuyer entre
les grands officiers y a la première place ; mais il n'est
pas moins vrai que le grand chambellan, le premier gen-
tilhomme de la chambre, et même le premier écuyer, y
entrent de préférence à lui ; c'est ce qui a été expliqué
ailleurs ici assez clairement pour n'avoir pas besoin d'être
répété 4 . On trouva aussi fort singulier que M. le duc de
Chartres fût sur le devant, tandis que M. le comte de
Clermont étoit sur le derrière. Il avoit neuf ans et M. de
Chartres quinze, qui, de la taille dont il étoit, n'auroit
pas plus pressé le Roi que M. le comte de Clermont.
cardinal la fit complètement réparer, en même temps que la voûte adja-
cente, et cela lui coûta deux cent mille livres (ibidem, p. 357). En sou-
venir de la munificence de l'archevêque, le chapitre de la cathédrale
fit placer dans la chapelle Saint-Martin et Sainte-Anne, affectée à la
sépulture de la famille de Noailles, une longue inscription dont le texte
est rapporté par Piganiol (p. 363-366).
1. Saint-Simon prend ces indications à Dangeau ; mais il les copie
mal : le petit comte de Glermont, qui allait avoir dix ans, fut placé
entre le jeune Roi et le Régent.
2. Au sens de cacher. — 3. Une voiture publique.
4. Nos tomes XXIX, p. 322, et XXXI, p. 174-175.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
233
Le maréchal de Berwick fit ouvrir la tranchée le 27 mai
devant Fontarabie 1 . Pendant ce siège, où étoit M. le
prince de Gonti, il reçut une lettre anonyme par laquelle
on lui promettait de le faire roi de Sicile, s'il vouloit passer
en Espagne. Il s'en moqua avec raison, et l'envoya à
M. le duc d'Orléans 2 . La proposition ne pouvoit venir
d'Espagne 3 . M. le prince de Gonti n'avoit ni place, ni
Siège
de Fontarabie
Folle lettre
anonyme
à M. le prince
de Conti.
1. Sur le siège de Fontarabie, l'on peut voir les nouvelles de la
Gazette, p. 276, 288, 298-299, 310-311, et de la Gazette de Rotterdam,
n os 68, 70, 71 et 72; Dangeau donne aussi quelques détails, p. 56,
58, 60, 61, 64 et 65. La correspondance et le journal du siège sont au
Dépôt de la guerre, vol. 2560 à 2562, et la capitulation à celui des
affaires étrangères, vol. Espagne 292, fol. 228 et 242.
2. Saint-Simon prend cette mention à Dangeau, p. 64. Le prince
envoya en effet cette lettre au Régent, qui lui répondit qu'il la regar-
dait comme une « très mauvaise plaisanterie » (Archives nationales,
KK1325, 19 juin; voyez notre prochain volume, appendice I, n° 11).
Une copie de ce billet anonyme est conservée dans le carton K570,
n° 156 ; nous en donnons le texte aux Additions et Corrections.
3. L'Espagne faisait répandre dans les troupes françaises des écrits
tendancieux (Gazette de Rotterdam, n° 75), et c'est pour cela que le
Régent lit écrire de la part du Roi au maréchal de Berwick la lettre que
la même Gazette inséra dans son numéro 73 et qui fut imprimée et
répandue dans les troupes et dans le public. Notre auteur écrivait à ce
propos à l'abbé Dubois, de la Ferté, le 9 juin (lettre inédite, Dépôt des
affaires étrangères, vol. France 1235, fol. 40, autographe) : « J'ai
lu à plusieurs reprises la lettre du Roi à M. de Berwick, et il n'y en a
eu aucune qui ne m'ait fait un nouveau plaisir. La grâce de la diction
y est jointe à la force des raisons, à la majesté du style, au ménage-
ment du roi d'Espagne, et aux louanges les plus propres et les mieux
séantes des deux nations. La breveté si convenable au Roi n'empêche
pas d'y développer les contrariétés de conduite, l'intérêt personnel, les
attentats du ministre d'Espagne, et, sans descendre à la bassesse de la
plus légère injure, tout le tissu de la lettre le rend si odieux et si dif-
forme, et son joug si palpable et si honteux au roi d'Espagne et à sa
nation, qu'il ne se peut rien ajouter à la délicatesse de cette pièce si
fine, si forte, si ménagée, et si capable de décréditer entièrement le
crédit et l'autorité de ce cardinal en Espagne et en France, même parmi
ceux qui ont pu s'y laisser tromper. Je vous félicite de cet ouvrage
* Ces trois premiers mots ont été ajoutés après coup.
MÉMOIBUS DE SAINT-SIMON. XXXVI 30
234 MÉMOIRES [1719]
suite, ni parti, ni réputation ; son acquisition n'eût pas
valu que l'Espagne se dépouillât de la Sicile pour l'avoir,
et il n'y auroit été que fort à charge. La proposition de
plus étoit ridicule ; quinze mille Impériaux venoient d'y
passer de Naples, et avoient déjà obligé le marquis de
Lede de leur abandonner son camp de Melazzo \ avec ses
malades, ses blessés, et toutes les provisions de vivres
et de fourrages qu'il y avoit amassées 2 . Il recommanda
ceux qu'il y laissoit au général Zum Jungen 3 , qui,
aussitôt après, laissa le commandement de l'armée
impériale à Mercy 4 , et la Sicile ne fut pas longtemps
à changer de maître 5 . Mais la conjuration du duc et de
la duchesse du Maine, enhardie après les frayeurs des
emprisonnements par leur courte durée et par la conduite
du Régent et de l'abbé Dubois à cet égard, faisoit bois
achevé, comme du plus utile et du mieux écrit de la Régence, et je
vous exhorte d'en faire répandre des exemplaires partout à milliers
dedans et dehors le royaume, où nos alliés se verront traités avec toute
la dignité convenable au Roi et à eux. Mais ce qui m'en a le plus
louché est la manière également naturelle et puissante dont tout ce que
ce premier ministre a voulu faire est rétorqué contre lui, sans lui laisser
aucun mot raisonnable à répondre. Je mande qu'on m'en envoie une
cinquantaine d'exemplaires, que je répandrai en ces pays-ci, quelque
déserts qu'ils soient; cela est toujours excellent »
1. Melazzo, sur la mer Tyrrhénienne, à trente-cinq kilomètres à
l'Ouest de Messine, possédait une très forte citadelle, devant laquelle
le marquis de Lede était venu mettre le siège.
2. Il y a amassés, au masculin, dans le manuscrit. — Les troupes
impériales avaient débarqué le 28 mai, et le marquis décampa dès le
26, aussitôt qu'il aperçut leur flotte à la hauteur de Stromboli, et se
retira du côté de Messine (Gazette, p. 300, 327 et 330).
3. Jean-Jérôme, baron von ou zum Jungen : notre tome XXIII, p. 92.
Les correspondants de la Gazette ne le désignent pas comme comman-
dant en chef de l'expédition, mais parlent seulement du comte de Mercy;
c'est Dangeau qui donne son nom.
4. Claude-Florimond, comte de Mercy : tome XV, p. 183.
5. Le texte allemand de la convention conclue entre le marquis de
Lede et M. de Mercy pour l'évacuation de la Sicile est dans le Corps
diplomatique de Du Mont, tome VIII, deuxième partie, p. 27.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
235
de toute flèche ' et ne désespéroit pas encore de réussir.
Le fils unique d'Estaing, aide de camp de Joffre-
ville 2 , fut tué devant Fontarabie, sans enfants de la fille
unique de Mme de Fontaine Martel 3 . L'armée d'Espagne
étoit vers Tafalla, à trois lieues de Fontarabie 4 . Coigny,
par ordre du duc de Berwick, visitoit cependant, avec
un léger détachement, les gorges et les passages de
toute la chaîne des Pyrénées pour les bien reconnoître 5 .
Fontarabie capitula le 16 juin 6 . Traînel, gendre de le
Mort du fils
d'Estaing.
Prise
de Fontarabie,
puis de
Saint-Sébastien.
On brûle
à Santona
trois vaisseaux
espagnols
prêts à être
1. Il veut dire : « faisoit flèche de tout bois », au sens d'employer
tous les moyens possibles, h 1 Académie de 1718 ne donnait que la
locution ne savoir de quel bois faire flèche, dont notre auteur s'est
servi dans le tome XVI, p. 36.
2. François le Danois, marquis de Joffreville : tome XXVIII, p. 313.
3. Louis-Claude d'Estaing, titré marquis de Murol, était, non pas le
fils unique, mais le second fils de François III, comte d'Estaing
(tome X11I, p. 43). Il fut blessé dans la nuit du 10 au 11 juin et mou-
rut le 13 (Dangeau, p. 65 et 66). C'est son frère aîné, Charles-
François-Marie, qui avait épousé en 1716 Henriette-Madeleine-Julie
de Fontaine-Martel : notre tome XXX, p. 315.
4. Tafalla (Saint-Simon écrit Taffala), petite ville de la Navarre,
au sud de Pampelune, est à beaucoup plus de trois lieues de Fonta-
rabie ; Saint-Simon lit mal Dangeau, p. 65.
5. « Le marquis de Coigny est détaché avec quinze bataillons et
soixante-cinq escadrons qu'on fait venir de Languedoc et qu'on étendra
le long des Pyrénées » {Dangeau, p. 61).
6. Gazette, p. 312 et p. 323-324, où sont énumérées les conditions
de la capitulation ; Gazette de Rotterdam, n° 77 ; Dangeau, p. 66 ;
vol. Guerre 2562. Le Roi prescrivit le chant d'un Te Deum à cette
occasion ; dans la lettre circulaire qu'il adressait à cet effet aux évêques
et aux bonnes villes, on lui faisait dire : « Toute l'Europe sait par
quels motifs nous avons été forcé de déclarer la guerre au roi d'Espagne,
et avec quelle douleur nous tournons nos premières armes contre un
prince dont la personne et les intérêts nous doivent être si chers.
Quoique Dieu paroisse, par les succès qu'il nous accorde, approuver
la justice et la droiture de nos intentions, nous ne ressentirions aucune
joie de ces avantages si ce n'étoit des acheminements à la tranquillité
générale, que nous tâchons avec nos alliés d'obtenir du roi d'Espagne.
La prise de Fontarabie ne nous flatte donc point pour la gloire et la
conquête, mais seulement par l'espoir de parvenir à une paix avanta-
^36 MÉMOIRES [1749]
lancés Blanc 1 , en apporta la nouvelle. Le duc de Berwick fit
à 1b. mer •
aussitôt après le siège de Saint-Sébastien 2 . Il y eut quel-
que désertion dans ses troupes, mais pas d'aucun officier 3 .
L'armée d'Espagne n'étoit pas en état de se commettre
avec celle du maréchal de Berwick. Saint-Sébastien
capitula le 1 er août 4 . Bulkeley, frère de la maréchale
de Berwick, en apporta la nouvelle 3 . Quinze jours après,
M. de Soubise apporta celle du château , et qu'on avoit
brûlé, dans un petit port près de Bilbao nommé Santona 7 ,
trois gros vaisseaux espagnols qui étoient sur le chantier
prêts à être lancés à la mer 8 .
geuse aux deux nations » (Archives nationales, H 1848, registres du
bureau de la Ville, fol. 68 v°, et Kl 39, n° 7; Gazette de Rotterdam
n° 80 ;) le texte de toutes les lettres envoyées à cette occasion est dans
le registre 1 63, fol. 461 v° à 166 v°; il est curieux de noter qu'une de
ces lettres fut adressée au duc du Maine comme grand maître de
l'artillerie pour faire tirer le canon de l'Arsenal, quoique le prince fût
alors en prison.
1. Claude-Constant-Esprit Jouvenel de Harville des Ursins, marquis
de Traînel, dont on a vu le mariage avec Mlle le Blanc en 4747 :
tome XXXI, p. 345.
2. Gazette, p. 347-348, 360, 372, 383-384 et 395-396 ; les corres-
pondances et pièces militaires sont dans le volume 2563 du Dépôt de
la guerre.
3. La Gazette de Rotterdam (n° 79) évalue à cinq cents hommes les
tués et blessés du siège de Fontarabie, avec autant de déserteurs.
4. Gazette, p. 396. Le journal du siège et le texte de la capitulation
sont dans le volume Espagne 292, fol. 224, 226, 230 et 232, au Dépôt
des affaires étrangères.
5. Dangeau, p. 98. Ce frère de la maréchale de Berwick, François,
comte Bulkeley, servait d'aide-de-camp à son beau-frère depuis 4703:
tome XIV, p. 422.
6. On le sut à la cour le 23 août; le château s'était bien défendu,
et il avait fallu transformer le siège en blocus : Dangeau, p. 403, 404-
405 et 440. Jules-François-Louis de Rohan, prince de Soubise (tome
XVII, p. 44), était le fils aîné du prince de Rohan.
7. Petit port de la Vieille Castille entre Bilbao et Santander.
8. Cette expédition avait eu lieu par mer : un détachement de sept
cent cinquante hommes commandés par le chevalier de Givry fut
embarqué le 4 4 août sur des frégates anglaises et réussit à débarquer
[47493
DE SAINT-SIMON.
237
L'archevêque de Narbonne mourut dans son diocèse 1 .
Il s'appeloit le Goux 2 ; il étoit frère de la Berchère qui
avoit passé sa vie maître des requêtes 3 , dont le fils, guères
plus esprité 4 mais fort riche, étoit devenu conseiller d'État
et chancelier de M. le duc de Berry, parce qu'il avoit
épousé une fille du chancelier Voysin 5 . Le prélat avoit été
le 12 au soir sur la plage de Santofïa. Il s'empara du port, incendia
trois vaisseaux en construction et beaucoup de matériel et de bois ; on
évaluait la perte espagnole à deux ou trois millions (Gazette, p. 420;
vol. Guerre 2563). Le maréchal de Berwick écrivait le 8 août au Régent
que l'on avait brûlé Santona, « afin que le gouvernement de l'Angle-
terre puisse faire voir au parlement prochain que l'on n'a rien négligé
pour diminuer la marine d'Espagne » (Cité par Lémontey, Histoire de
a Régence, tome I, p. 268).
1. Charles le Goux de la Berchère, mentionné déjà par incidence
dans notre tome XVII, p. 150, note 4, était né en 1647. Docteur en
théologie, il fut nommé aumônier ordinaire du Roi le 4 janvier 1672
et évêque de Lavaur en juin 1677 (Mercure de juillet, p. 197-200).
Désigné pour l'archevêché d'Aix en novembre 1685 par l'amitié que
lui portait le P. de la Chaise, on le jugea insuffisant pour cette grande
place (Mémoires de Sourches, tome I, p. 327), et on le transféra à Albi
avant qu'il fût sacré, dès janvier 1687. Il administra pendant plusieurs
années le diocèse comme vicaire capitulaire et ne fut préconisé que le
5 octobre 1693. Transféré à Narbonne en 1703, à la mort du cardinal
Bonsy (Mercure d'août, p. 245-252), il mourut dans cette ville le
2 juin 1719; la Gazette, en annonçant sa mort (p. 287), l'appelle
Claude.
2. Ces le Goux étaient une famille de robe de Bourgogne, originaire
de Nuits ; le père de l'archevêque avait été premier président du parle-
ment de Dijon, puis de celui de Grenoble. Leur généalogie est au
Cabinet des titres, dossier bleu 8302.
3. Urbain le Goux : tome XX, p. 221.
4. Terme picard, au dire du Littré, qui, selon le Dictionnaire de
Trévoux, fut très en vogue dans la société précieuse. Littré ne cite que
le présent exemple; notre auteur l'avait déjà employé à propos des
Aligre dans l'Addition à Dangeau, n° 295 : notre tome VI, p. 451, et
on le rencontre dans le Voyage de Chapelle et Bachaumont, dans les
Historiettes de Tallemant des Réaux, tome IV, p. 27, et dans une
lettre publiée dans les Archives de la Bastille, par Ravaisson, tome
XI, p. 232.
5. Il a été parlé du mariage de M. de la Rochepot, Louis le Goux
Mort, fortune
et caractère
de la Berchère,
archevêque
de Narbonne.
Beauvau,
archevêque
de Toulouse,
lui succède.
238 MÉMOIRES [1749]
évêque de Lavaur, puis archevêque d'Aix, après de Tou-
louse l , enfin de Narbonne. G'étoit un grand vilain homme,
sec et noir, avec des yeux bigles 2 , qui avoit été ami
intime du P. de la Chaise 3 . L'âme en étoit aussi belle que
le corps en étoit désagréable 4 : très bon évêque et pieux,
sans fantaisie et sans faire peine à personne, adoré par-
tout où il avoit été, beaucoup d'esprit et facile, et l'esprit
d'affaires et sage 5 , possédant au dernier point toutes
de la Berchère, avec Mlle Voysin, et aussi de l'acquisition de la charge
en 1710: tome XX, p. 221.
1. Il veut dire Albi. Dangeau (p. 59) ne faisait pas cette erreur.
2. « Bigle, louche, qui a un œil ou les deux yeux tournés en
dedans » (Académie, 1718); aujourd'hui ce mot a presque disparu de
l'usage. Littré en donne des exemples de Voiture et de Voltaire. Le
portrait de l'archevêque gravé en 1702 par J.-F. Gars ne permet pas de
distinguer cette particularité.
3. Voyez les Mémoires de l'abbé Legendre, p. 107.
4. On trouve son éloge dans le Mercure, septembre 1703, p. 43-55,
et juin 1719, p. 125-127 ; ses oraisons funèbres par Maboul, évêque
d'Alet, et par le P. Beaufils sont indiquées dans la Bibliothèque histo-
rique de la France du P. Lelong, tome I, n os 9179 et 9180 ; un éloge
historique par Gauteron est dans les Mémoires de la Société des sciences
de Montpellier, tome II, p. 78 ; voyez aussi les Souvenirs du président
Joly de Blaisy, p. 18, 42, etc. Le duc de Beauvillier, son ancien ami,
écrivait à son sujet à l'évêque d'Alet le 17 octobre 1703 (Annuaire-
Bulletin de la Société de l'histoire de France, 1922, p. 193) : « Il me
paroît avoir les meilleures intentions du monde et que son cœur est
simple, droit et ingénu. Il a même un goût foncier pour la solitude, et
je croirois qu'en l'aidant pour le tourner un peu plus qu'il n'est vers
la vie intérieure, il seroit disposé à plus d'oraison qu'il n'en a Por-
tez-le doucement à modérer un peu son activité et à s'appliquer, en
rentrant en lui-même et en parlant un peu moins, à faire croître en
lui le germe intérieur qu'e je croirois y apercevoir. » C'est lui qui eut
en 1708 l'initiative de YHistoire générale de Languedoc entreprise par
les Bénédictins, et il contribua à la nouvelle édition de la Gallia chris-
tiana. On trouvera quelques lettres de lui dans le ms. Franc. 5894 de
la Bibliothèque nationale, et on connaît des livres de musique reliés à
ses armes (Catalogue du libraire Claudin de janvier 1889). H. Lau-
tier, curé de Dourgne, lui dédia en 1678 un livre intitulé le Lis mys-
tique.
5. Les mots et sage ont été ajoutés en interligne.
[1719] DE SAINT-SIMON. 239
celles du clergé, et venant à bout des plus difficiles sans
faire peine à personne, allant au bien, parlant fran-
chement aux ministres et en étant cru et considéré.
Ce fut une perte qui ne fut pas réparée par M. de
Beauvau, qui lui succéda, après avoir été évêque de
Bayonne, ensuite de Tournay, puis archevêque de Tou-
louse 1 .
Du Pin, célèbre docteur de Sorbonne 2 par sa vaste et Mort, caractère
profonde érudition, et par le grand nombre et la qualité ^eDuPfcT
4. René-François de Beauvau du Rivau : tome XVI, p. 295. Il fut
nommé à Narbonne en novembre 1719 (Dangeau, p. 150).
2. Louis Ellies du Pin (on disait plus souvent Dupiri), fils de Louis
Ellies, écuyer, sieur du Pin en Normandie, naquit à Paris et y fut bap-
tisé le 17 juin 1657. Après avoir fait ses études au collège d'Harcourt,
il prit successivement tous ses grades en Sorbonne et reçut le bonnet
de docteur le 1 er juillet 1684 ; il avait été admis auparavant aux ordres
sacrés. Il entreprit aussitôt la publication d'une Bibliothèque univer-
selle des auteurs ecclésiastiques, dont le premier volume parut en 1686
et qui suscita des critiques de la part des Bénédictins. M. de Harlay,
archevêque de Paris, y releva des erreurs de doctrine et le Parlement
le condamna le 16 avril 1693 (voyez Allaire, La Bruyère dans la mai-
son de Condé, tome H, p. 511-513). Du Pin put cependant continuer
son ouvrage sous un titre différent et conserva la chaire de physique qui
lui avait été donnée au Collège Royal. En 1703, l'affaire du Cas de con-
science attira de nouveau sur lui les foudres du pouvoir : il fut exilé à Châ-
tellerault par lettre de cachet du 20 mars ; un arrêt du Conseil d'État
du 26 mars révoqua le privilège d'impression de ses œuvres, et il fut
remplacé dans sa chaire du Collège Royal (Archives nationales, O 1 47,
fol. 45 et 89, et reg. E 1923; Depping, Correspondance administra-
tive, tome IV, p. 226; Sainte-Beuve, Port-Royal, tome VI, p. 174-
175). Il obtint son rappel moyennant rétractation ; mais sa chaire ne
lui fut pas rendue. En 1710, nouvel orage, le lieutenant de police
Argenson se transporta lui-même chez le docteur pour enlever deux
coffres de ses papiers (lettre du 27 juillet indiquée dans le Catalogue
d'Etienne Charavay, n° 52975). Enfin, en 1719, sa correspondance avec
Guillaume Wake, archevêque de Cantorbery, au sujet de la possibilité
de la réunion de l'église anglicane à l'église romaine, sembla suspecte;
le 10 février, ses papiers furent encore une fois saisis (Nouvelle biogra-
phie générale de Didot, v° Dupin). Cette nouvelle persécution dut
contribuer à avancer sa mort, qui arriva le 6 juin 1719.
240 MÉMOIRES [1719]
Misère de de ses ouvrages 1 , mourut en même temps 2 . Il fut un
ui dd étrange exemple de la conduite, si funestement répétée
Rome. en France par la suggestion des jésuites et de leurs adhé-
[Add.S t -S.l584] ren { s Dans 3 les temps de brouillerie avec Rome, sur les
propositions de l'assemblée du clergé de 1682, etc., la
cour se servit très avantageusement de sa plume, et,
pour plaire à Rome depuis, le laissa manger aux poux 4 .
Il fut réduit à imprimer pour vivre 5 : c'est ce qui a rendu
ses ouvrages si précipités, peu corrects, et ce qui enfin le
blasa 6 de travail et d'eau-de-vie qu'il prenoit en écrivant
pour se ranimer, et pour épargner d'autant sa nourriture.
Bel et bon esprit, juste, judicieux quand il avoit le temps
de l'être, et un puits de science et de doctrine, avec de
la droiture, de la vérité et des mœurs 7 .
1 . La liste en est donnée dans le Moréri et dans la Nouvelle biogra-
phie générale. Un mémoire historique inédit sur l'affaire de la grâce
forme le ms. Franc. 49036 à la Bibliothèque nationale. Saint-Simon
possédait deux traités de lui dans sa bibliothèque, n os 108 et 123 de
son Catalogue, et avait eu recours à son érudition lorsque, en 1718,
il avait été chargé d'étudier la question des bulles des évêques (notre
tome XXXIII, p. 156, note 2).
2. Dangeau, p. 59 ; Gazette, p. 288 ; Gazette de Rotterdam, n° 71.
Il fut inhumé dans le cimetière de Saint-Séverin, où son libraire Vin-
cent fit placer une épitaphe latine composée par Rollin et dont le texte
est donné par le Dictionnaire de Moréri. Cousin issu de germain de
Jean Racine, il avait été le parrain de son fils Louis en 1692 (Diction-
naire critique de Jal, p. 1032).
3. Toute la fin de l'article est la copie de l'Addition indiquée ci-
contre, moins l'incidente sur les propositions de l'assemblée du clergé
de 1682, qui a été ajoutée malheureusement ; car il ne semble pas que
M. du Pin ait rien publié avant 1686.
4. Locution que ne donnent pas les lexiques. Le Littré dit qu'elle
s'applique aux personnes malpropres. Notre auteur veut dire qu'on le
laissa végéter dans l'indigence.
5. C'est-à-dire : à composer des ouvrages et non pas à se livrer au
travail manuel de l'imprimeur.
6. Verbe déjà appliqué à Mme de Vendôme : tome XXXIII, p. 133.
7. L'abbé Legendre (Mémoires, p. 160-164) a donné un portrait peu
flatteur de son caractère à propos de ses affaires de 1693, mais recon-
naît sa science, sa facilité de travail et sa vaste érudition.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
241
Madame la Duchesse, qui avoit été longtemps fort mal *,
fut si considérablement mieux qu'on la crut guérie. Il y
eut pour cela un Te Deum aux Gordeliers, que l'hôtel de
Gondé fit chanter plus que très mal à propos 2 . Le Te Deum
est une action publique jusqu'alors réservée au public
et aux rois pour remercier Dieu solennellement, au
nom du public, des grâces qui intéressent l'un ou l'autre,
ou plutôt inséparablement tous les deux. Celui-ci ne
porta pas bonheur à Madame la Duchesse 3 ; c'étoit la
jeune, sœur de M. le prince de Gonti. Des princes du sang
on les vit tôt après tomber aux moindres particuliers 4 .
Nyert, premier valet de chambre 5 , mourut en ce même
temps 6 ; c'étoit un des plus méchants singes, auxquels il
ressembloit fort, et des plus gratuitement dangereux
qu'il y eût parmi ce qu'on pouvoit appeler les affranchis
du feu Roi, qui, par leurs entrées à toute heure et leur
familiarité avec lui, étoient des personnages fort comptés
et redoutables aux ministres mêmes. Celui-ci l'amusoit
aux dépens de tout le monde avec le jugement d'un
valet d'esprit et d'expérience. Aussi l'avarice, l'envie et
la haine étoient peintes sur son visage décharné 7 . Il
Impudence
des Te Deum.
{Add.S t S.i58S\
Mort, fortune
et caractère
de Nyert.
[Add $-8.1586]
4. Il s'agit de Madame la Duchesse la jeune, Marie-Anne de Bour-
bon-Conti, comme Saint-Simon va le dire plus loin. Elle était grave-
ment malade depuis le commencement de 1718, et on l'avait cru perdue
à diverses reprises (Dangeau, tomes XVII, p. 434, 435, 437, 461, etc.,
XVIII, p. 15, 21, etc.; Les Correspondants de Balleroy, tomes I,
p. 392 et 394, et II, p. 20, 44, 47, 53 et 58).
2. Dangeau, p. 62, annonce en effet la guérison le 15 juin en même
temps que le Te Deum; ce qui amena notre auteur à rédiger l'Addition
indiquée ci-contre.
3. Nous la verrons mourir l'année suivante.
4. On en avait chanté aussi à l'occasion du rétablissement de la du-
chesse de Berry : ci-dessus, p. 176, note 2.
5. François-Louis de Nyert : tome I, p. 171.
6. Le 13 juin: Dangeau, p. 63. L'Addition que Saint-Simon avait
faite à cette occasion a été placée dans notre tome I, p. 367, sous le
n° 46, parce qu'il y était plus question de son père que de lui-même.
7. Le portrait est plus corsé dans l'Addition ci-contre. Saint-
UÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 3i
242 MÉMOIRES [1749]
étoit fils d'un excellent musicien, dont la voix et le luth
étoient admirables 1 ; il étoit au marquis de Mortemart,
premier gentilhomme de la chambre de Louis XIII 2 , du
temps que mon père l'étoit aussi, père de la trop fameuse
Mme de Montespan. et duc et pair des quatorze de 1663.
Louis XIII, s'opiniâtrant dans les Alpes en 1629, à forcer
le célèbre Pas de Suse malgré la nature 3 , et ce qui étoit
peut-être plus, malgré le cardinal de Richelieu, et
malgré tous ses généraux, qui jugeoient l'entreprise
impraticable, s'ennuyoit fort les soirs au retour de ses
recherches assidues des passages, parce que le cardinal
lui écartoit le monde à dessein, dans l'espérance de
l'abandon plus prompt de [ce] projet, que tous jugeoient
impossible. Mon père, alors en grandes charges et en
grande faveur, cherchoit à amuser le Roi, quiaimoit fort
la musique, et lui proposa, dans cette solitude des soirs,
d'entendre Nyert. Le Roi le goûta fort, tellement qu'au
retour de ce triomphant voyage, où le Roi s'étoit couvert 4
de lauriers si purs et si uniquement dus à lui seul, mon
père trouva jour à lui donner Nyert; il en parla à M. de
Mortemart avant de rien entreprendre, qui fut ravi de
faire cette fortune, et qui même 5 pria mon père d'en
parler au Roi. Le héros le prit, et mon père, dans la suite,
Simon avait toujours trouvé Nyert assez mal disposé à son égard
(nos tomes XVIII, p. 95, et XXII, p. 45); c'est sans doute pour cela
qu'il en fait un portrait si noir. Au contraire, le maréchal de Villars,
auquel il rendit service en 4693, le considérait comme un homme
d'honneur et naturellement vertueux (Mémoires, tome I, p. 463). Mais
Louville l'estimait méchant (notre tome X, p. 447).
4. Pierre de Nyert, mort en 4682. Tout ce qui va suivre a déjà été
raconté au début de nos Mémoires (tome I, p. 474-476).
2. Gabriel de Rochechouart : ibidem.
3. Notre tome I, p. 472-474, et appendice III, p. 492-495.
4. Il avait d'abord écrit s'estoit à la tin d'une ligne, et chargé au
commencement de la suivante ; il a biffé chargé et écrit couvert sur la
marge après s'estoit.
5. Mesme a été ajouté en interligne.
[1719] DE SAINT-SIMON. 243
le fit premier valet de chambre. Son fils, dont on parle
ici, ne lui ressembla en rien, et le fils que celui-ci laissa 1
ressembla encore moins au père. Il fut modeste, très
honnête homme, et un saint ; il dura peu 2 . Il laissa deux
fils de même caractère que lui, qui ne durèrent pas non
plus 3 . Le singe qui a donné lieu à cet article avoit
attrapé le petit gouvernement de Limoges 4 et celui des
Tuileries 5 , lequel passa à son fils avec sa charge de premier
valet de chambre.
On donna le plaisir au Roi d'aller voir le feu de la Le Roi à
1. Louis de Nyert, marquis de Gambais : notre tome XXXIV,
p. 312.
2. Il mourut le 27 mars 1736, à quarante-neuf ans.
3. Non plus a été ajouté en interligne. De ces deux fils, l'aîné,
Alexis, mourut quelques heures avant son père (voyez l'Addition à
Dangeau indiquée ci-contre); il avait obtenu le 25 juillet 1712 la sur-
vivance dé la capitainerie du Louvre (reg. O 1 56, fol. 14). Le second,
Alexandre-Denis, succéda à son père lors de sa mort (1736) comme
premier valet de chambre, charge dont il avait la survivance, et il
obtint le 20 avril suivant celle de capitaine du Louvre (reg. O 1 80,
p. 230-236). Il mourut le 30 janvier 1744 à trente-quatre ans, sans
alliance ; ses charges furent distribuées entre diverses personnes
(Mémoires de Luynes, tome V, p. 322). C'était un amateur d'art dis-
tingué, d'après P.-J. Mariette, qui fait son éloge dans son Abecedario
(Archives de l'art français, iomo, IV, p. 56-57).
4. Ce gouvernement, de peu d'importance et de nulle utilité, fut
supprimé en 1736, à la mort de Louis de Nyert (Expilly, Dictionnaire
géographique, tome IV, p. 269), lequel en avait eu la survivance le
1 er mai 1719, six semaines avant la mort de son père (reg. O 1 63,
fol. 129).
5. Saint-Simon veut dire du Louvre, comme dans l'Addition ; le
gouvernement et capitainerie des Tuileries appartenait à Bontemps
(État de la France, 1722, tome I, p. 464-467). — La survivance de ce
gouvernement du Louvre avait été accordée le 30 juin 1693 au fils
cadet de François de Nyert (reg. O 1 37, fol. 206-208), comme succes-
seur éventuel de René Seguin, et elle avait été reportée à la mort de
ce cadet sur son aîné Louis, 18 juin 1699 (reg. O 1 43, fol. 179).
Mme de Nyert avait obtenu, peu avant la mort de son mari, de conser-
ver, sa vie durant, la jouissance de leur appartement au Louvre (reg.
O 1 63, fol. 132 v°, 5 mai 1719).
2,44 MÉMOIRES [4719]
l'hôtel de ville, Saint-Jean à l'hôtel de ville, qui fut, à cause de lui, beau-
la Saint-Jean, coup plus beau qu'à l'ordinaire. Quantité de dames de la
Fatuités CO ur et de seigneurs y furent conviés par le duc de
de Villeroy. Tresmes l . On ne doutoit point que, le Roi ayant huit ans,
\Add. S'-S. 1587] la galanterie dont le maréchal de Villeroy s'étoit piqué
toute sa vie et se piquoit encore ne fît manger les dames
avec lui. La pédanterie de gouverneur l'emporta. Il fit
souper le Roi seul dans une chambre particulière et à
son heure accoutumée. Le premier maître d'hôtel 2 , sou-
tenu de Monsieur le Duc comme grand maître, prétendit
le servir, parce que le souper du Roi fut fait par la
bouche 3 . Le prévôt des marchands 4 revendiqua son droit ;
un mezzo-termine, si chéri du Régent, finit la dispute. Il
fit signer un billet au prévôt des marchands, par lequel
il reconnut que ce seroit sans conséquence à l'égard du
premier maître d'hôtel qu'il serviroit le Roi, et en effet
il le servit 3 . Après ce solitaire souper, la fatuité du maré-
chal de Villeroy se déploya toute entière. Il fit faire au
Roi la prière comme s'il alioit se coucher, et se fit moquer
par tout le monde. Après, le Roi vit le feu. Le Roi parti,
il y eut plusieurs tables magnifiquement servies pour tout
ce qui avoit été convié, et un bal à l'hôtel de ville ter-
mina la fête 6 .
1. Gomme gouverneur de Paris.
2. Le marquis de Livry : tome II, p. 84.
3. C'est-à-dire par les officiers du service de la bouche du Roi :
tome VIII, p. 462.
4. Charles II Trudaine : tome XXXI, p. 31.
5. Dangeau raconte sommairement ce conflit (p. 67), et c'est à cette
occasion que Saint-Simon fit l'Addition indiquée ci-contre, n° 1587.
6. La Gazette donna une courte relation de la fête (p. 322-323), et
la Gazette de Rotterdam n'en parla qu'à l'avance (n° 77). On trouve
dans les registres du Bureau de la Ville (Archives nationales, H 1848,
fol. 60-62) une « Explication du feu d'artifice tiré en la présence du
Roi la veille de Saint-Jean-Baptiste 1719 », et l'état de la dépense des
«collations» fournies à cette occasion, qui monta à 3352 livres.
L' «Explication» fut même imprimée (Bibliothèque nationale, Lb 38 ,
n° 143).
[4749] DE SAINT-SIMON. 245
On a tant parlé de Chamlay i dans ces Mémoires, qu'on Mort
n'a rien à y ajouter. Il étoit extrêmement gros 2 ; sa grande chamlay.
sobriété et un exercice à pied journalier et prodigieux ne [Add.S t -S.i588]
purent le garantir de l'apoplexie. Il en eut plusieurs
attaques qui lui avoient fort abattu le corps et l'esprit 3 . Il
en mourut à Bourbon 4 . G'étoit un homme d'un mérite
très rare, qui, en quelque état qu'il fût, fut fort regretté.
Il étoit grand croix de Saint-Louis, dès la fondation de
l'ordre 5 , et maréchal général des logis des armées du Roi,
qu'il avoit exercé avec la plus grande capacité et distinc-
tion, et la confiance de M. de Turenne et des meilleurs
généraux des armées 6 . On a vu ailleurs combien il eut tou-
jours la confiance du Roi, et la probité, la modestie et le
désintéressement avec lequel il en usa 7 .
1. Jules-Louis Bolé, marquis de Chamlay : tome I, p. 266.
2. Voyez son portrait dans notre tome XXVIII, p. 79-80.
3. Dangeau en a mentionné une particulièrement violente en juin
4715 (tome XV, p. 436: voyez notre tome XXVI, p. 208).
4. Le 21 juin. Dangeau l'annonce le 25 (p. 68). Il habitait rue du
Colombier (aujourd'hui rue Jacob), près de la rue des Petits- Augustins
(Topographie historique du vieux Paris, tome IV, p. 249).
5. Chamlay était commandeur depuis la création (mai 1693) ; il fut
fait grand croix en octobre suivant (Dangeau, tome IV, p. 283 et
376).
6. Outre les mémoires fournis par lui aux divers secrétaires d'Etat
de la guerre, Louvois, Barbezieux, Chamillart et Voysin, et qui se
retrouvent en grande partie à leur date dans les volumes du Dépôt de
la guerre, Chamlay avait conservé par devers lui un grand nombre de
projets, plans, notes, mémoires, correspondances, rédigés ou recueillis
par lui pendant sa longue carrière. Cet ensemble, formant vingt et un
volumes, fut remis en 1729 à ce Dépôt par ses héritiers. Malheureu-
sement on dispersa ces volumes parmi les autres suivant les dates aux-
quelles ils se rapportaient ; on peut cependant aujourd'hui les retrou-
ver sans trop de peine. Beaucoup des travaux de Chamlay ont été
utilisés par C. Rousset pour son Histoire de Louvois, par l'abbé
Esnault dans Michel Chamillart, et par les historiens des guerres de
Louis XIV. Deux autres volumes de papiers existent au Dépôt des
affaires étrangères, France 450 et 451.
7. Voyez particulièrement notre tome XXVIII, p. 71 et 78-82. —
Chamlay avait une vieille liaison avec Mme de la Taste (notre
246 MÉMOIRES [1749]
La Cour M. le duc d'Orléans, à qui tout couloit entre les doigts,
obtient accorda la noblesse aux officiers de la Cour des monnoies ■ ,
la noblesse, et dix mille écus au chevalier de Bouillon 2 .
de Bouillon" ^ y eu * un g ran d incendie à Francfort-su r-le-Mein 3 ,
obtient et en Champagne toute la ville de Sainte-Menehould fut
™?W*, de brûlée'.
gratification.
Sainte- On a souvent parlé de Nancré, assez nouvellement
Menehould revenu d'Espagne 5 , charmé d'Alberoni, avec qui il étoit
autre incendie aussi assez homogène, lorsqu'il vint mourir ici en vingt-
à Francfort- quatre heures 6 . C'étoit un des hommes du monde le plus
tome XXIV, p. 267), et il laissa une bâtarde, nommée Julie du Fresne,
à qui les héritiers naturels de Ghamlay disputèrent la succession. Nous
ne connaissons sur Chamlay que deux travaux assez courts : l'un publié
en 1877 dans le Cabinet historique, par M. A. de Boislisle, l'autre
cité plus haut, de Jules d'Auriac(1899); ce personnage mériterait une
étude plus approfondie.
1. Cet édit datait du mois de mars; mais il ne fut porté au Parle-
ment pour être enregistré qu'en juin. On trouvera dans le registre
U 363 des Archives nationales le sommaire des délibérations du Par-
lement les 23 et 27 juin, et la mention de l'enregistrement ce même
jour, avec un exemplaire imprimé de l'édit ; voyez le Journal de
Dangeau, p. 70.
2. Le chevalier de Bouillon portait alors le nom de prince d'Au-
vergne, et c'est sous ce nom que Dangeau mentionne cette gratifi-
cation, le 30 juillet (p. 95).
3. Le feu prit par accident à une maison dans la nuit du 26 au
27 juin et gagna avec tant de rapidité que près de cinq cents maisons
furent détruites (Gazette de Rotterdam, n os 79, 81 et 82 ; Dangeau,
p. 73-74).
4. Saint-Simon prend cette nouvelle à Dangeau (p. 105) , comme la
précédente. Notre Gazette ne parla ni de l'un ni de l'autre événement;
mais la Gazette de Rotterdam annonça dans son n° 96 : « Les bourgs
de Sainte-Menehould et de la Charité ont presque été entièrement
consumés par le feu du ciel. Il n'y a que trente-cinq maisons dans le
premier qui en aient été garanties. » Voyez le Journal de Buvat,
tome I, p. 423 et 425. Le cardinal de Noailles recommanda la détresse
des sinistrés à la charité des fidèles de son diocèse par un mandement
du 21 août (Archives nationales, U 362).
5. On l'a vu rentrer à Paris le 29 novembre 1718 (notre tome XXXV,
p. 324).
6. Le 7 juillet : Dangeau, p. 74; Gazette, p. 348.
[1719] DE SAINT-SIMON. 247
raffiné et dont le cœur et l'âme étoient le plus parfaite- surle-Mein.
ment corrompus, avec beaucoup d'esprit, des connois- e t caractère
sances et beaucoup de souplesse et de liant. Il avoit de Nancré*.
servi, puis fait le philosophe; après, s'étoit accroché au l AddS - Sio89 \
Palais-Royal par Ganillac et par les maîtresses, de là à
M. de Torcy, et le plus sourdement qu'il avoit pu à tout
ce qui approchoit du feu Roi ; il ne tint pas à lui d'en
devenir l'espion, puis l'organe *. On a vu ici qu'il le fut
bien étrangement lors des Renonciations 2 . Valet de Noce,
enfin âme damnée de l'abbé Dubois, qui le porta aux
négociations étrangères, et à d'autres plus intérieures,
Nancré 3 comptoit voler haut, lorsque tout à coup il lui
fallut quitter ce monde.
Ce n'étoit pas la peine de tant de bruit de part et d'autre, Mort
d'importuner les tribunaux, le Régent et le conseil de e d*Albre\ eSS
régence sur le mariage du duc d'Albret avec une fille de le Tellier.
Barbezieux 4 . Elle mourut presque incontinent après 5 en
couche d'un fils qui mourut dix ou douze ans après 6 .
M. le duc d'Orléans remplit dignement la place de Glermont
Nancré, capitaine de ses suisses, de vingt mille livres de e st & capitaine'
rente par les profits 7 . Nancré n'étoit point marié, étoit des suisses
1. Le portrait du marquis de Nancré a déjà été fait dans nos
tomes XVIII, p. 404, XXIII, p. 157, et XXXII, p. 245-246.
2. En 1712 : tome XXIII, p. 456-158.
3. Notre auteur a écrit par mégarde ici Noce, au lieu de Nancré.
4. Voyez nos tomes XXXI, p. 347, XXXIII, p. 51 et 165-166, et
ci-dessus, p. 179-180.
5. Elle mourut dans la nuit du 7 au 8 juillet, à vingt-trois ans :
Dangeau, p. 73-75 ; Gazette, p. 348 (qui dit le 9) ; les Correspondants
de Balleroy, tome II, p. 64-65, où se trouve une lettre émue et détaillée
de M. de Gaumartin de Boissy, qui était parent de la jeune femme.
Un récit de ses obsèques par un greffier du Parlement sera inséré
ci-après, aux Additions et Corrections.
6. Godefroy-Géraud de la Tour d'Auvergne, titré duc de Château-
Thierry, né le 2 juillet, mort le 29 mai 1732, dans sa treizième année.
7. Les appointements n'étaient que de trois mille six cents livres ;
* Saint-Simon a biffé ici les mots Clermont Chattes a sa charge, qui se
retrouvent plus loin.
248 MÉMOIRES [1719J
de M. le duc sans suite, et n'avoit point de brevet de retenue. Le
[Add. s-S. 3 1590 i^^^nt 1 la donna à Clermont-Chaste, frère de Roussillon
et 1591] et de l'évêque-duc de Laon 2 , qui n'avait rien vaillant,
et qui, des plus riantes espérances, étoit tombé dans la plus
cruelle disgrâce, à laquelle la mort de Monseigneur avoit
mis le dernier sceau, et qui a été racontée ici sous l'an
[1694 3 ], avec l'aventure célèbre de Mlle Choin et de
Mme la princesse de Conti*. Glermont, en naissance, en
honneur, en probité, étoit le parfait contraste deNancré 5 .
Ce choix fut fort applaudi 6 .
mais le capitaine disposait de toutes les charges et places qui venaienl
à vaquer par mort dans la compagnie, qui toutes lui devaient un droit
d'entrée, comme il a été dit déjà dans notre tome XII, p. 426.
1. Les mots le Régent sont en interligne, au-dessus d'il, biffé.
2. François-Alphonse, comte de Clermont-Chaste (tome II, p. 186),
frère de Louis-Anne, évêque de Laon (tome IX, p. 10), et de Charles-
Balthazar, titré comte de Roussillon. Ce dernier fut capitaine de
cavalerie en 1677, puis mestre-de-camp lieutenant du régiment de
cavalerie de la Reine en 1684. Sa santé l'obligea de se démettre
de ce régiment en février 1691 (Mémoires de Sourches, tome III,
p. 360 et 363), et de se contenter des fonctions honorifiques de
sénéchal du Velay, titre qu'il avait depuis 1685. Il ne mourut que
le 20 avril 1740 à quatre-vingt-deux ans. Rigaud fit son portrait en
1694, ainsi que celui de sa première femme née Caillebot de la Salle.
C'est à propos de la mort de cette dame en 1707 que notre auteur
a fait sur ces trois frères l'Addition que nous plaçons ici, n° 1591, et
où il insère sur l'évêque de Laon une anecdote qui n'a pas trouvé place
dans les Mémoires, mais qu'il avait reproduite à la fin de la notice
inédite que nous avons donnée à l'appendice V de notre tome VIII,
p. 442.
3. Cette date est restée en blanc dans le manuscrit.
4. Aventure racontée dans notre tome II, p. 183-191.
5. La branche de Clermont-Chaste, malgré, le mot cruel de l'évêque
de Noyon rapporté dans l'Addition n° 1591, appartenait à la très
ancienne maison de Clermont, en Dauphiné, dont les Clermont-Ton-
nerre étaient eux-mêmes issus (Histoire généalogique, tome VIII,
p. 924). Elle tirait son nom du bourg de Chaste, aujourd'hui Chatte,
dans le département actuel de l'Isère, canton de Saint-Marcellin.
6. Après la mort du Régent, M. de Clermont-Chaste resta capitaine
des gardes du duc d'Orléans, son fils, comme gouverneur de Dauphiné :
voyez ci-après, p. 293 et 312, et l'Addition n° 1602.
[1719] DE SAINT-SIMON. 249
Le Garde des sceaux maria son second fils 1 à la fille Le Garde des
fort riche du président Larcher 2 . Ce mariage ne fut pas sceaux mane
, r . , . , « A j i-j.ii son second fais,
heureux ; mais le jeune époux ht dans la suite la plus per{ j
brillante fortune de son état^. Le mariage de son père avec sa femme,
une sœur de Gaumartin, intendant des finances fort ses deux^fils.
accrédité et conseiller d'État, n'avoit pas été non plus
fort heureux s ; il perdit sa femme de la petite vérole quel-
ques mois après le mariage de son fils 6 . Il en avoit deux j
fils: celui-ci plein d'esprit et d'ambition, et fort galant de ;
plus, et un aîné qui étoit et fut toujours un balourd 7 . Le
1. Pierre-Marc de Voyer, comte d'Argenson : tome XX, p. 327.
2. Anne Larcher, née le 6 mars 1706, après la mort de son père^
était fille de Pierre Larcher, seigneur de Pocancy, mort à vingt-cinq
ans le 19 février 1706, n'étant conseiller au Parlement que depuis juil-
let 1704. Saint-Simon en le qualifiant de président le confond avec son
parent Michel Larcher, président en la Chambre des comptes, mort en
1715. Dangeau annonce le mariage prochain dès le 3 mai (p. 42) ; il
n'eut lieu en réalité que le 24, et il est curieux qu'il n'en soit pas
mention dans la Correspondance de la marquise de Balleroy si liée
avec les Argenson. La comtesse d'Argenson ne mourut que le 14 avril
1754. Sa mère, Anne-Thérèse Hébert de Bue, restée veuve fort jeune,
s'était remariée le 23 novembre 1718 avec un Talon, capitaine aux
gardes françaises.
3. Son beau-frère le marquis d'Argenson parle dans ses Mémoires
(tomes V, p. 290 et 305, et VII, p. 160) de sa conduite méprisable,
de ses mœurs dépravées et surtout de son avidité à profiter malhonnê-
tement dans les affaires de la guerre.
4. A l'époque où écrit notre auteur, le comte d'Argenson est secré-
taire d'État de la guerre.
5. Marguerite Lefèvre de Caumartin, sœurde Louis-Urbain (tomes II,
p. 194, et VI, p. 321).
6. Elle mourut le 1 er août 1719, à quarante-sept ans (Dangeau,
p. 96 ; Gazette, p. 383 ; les Correspondants de Balleroy, tome II,
p. 67-68 et 71).
7. C'est le marquis d'Argenson, secrétaire d'État des affaires étran-
gères (tome XX, p. 327). Son maintien embarrassé, et surtout une
affectation de bonhomie et de trivialité, le faisaient regarder comme
peu intelligent ; on l'avait même surnommé la Bête. En 1746, le duc
de Luynes note (Mémoires, tome VII, p. 338-340) la grossièreté
d'expressions dont il usait à l'égard des ministres étrangers. Il est cer-
MtUOlHKS DE SAINT-SIMON. XXXVI 32
Mort
de Chauvelin,
conseiller
d'Étal.
[Add. S'-S. 1592]
Mort,
extraction,
fortune du duc
de
Schônberg.
250 MEMOIRES [1719]
père ne fut pas longtemps à les mettre dans les emplois
de leur état, et, malgré leur jeunesse, à les faire conseil-
lers d'Etat, tous deux à peu de distance l'un de l'autre 1 .
Chauvelin, conseiller d'État, mourut aussi 2 . Il avoit été
intendant de Picardie 3 , avec peu de lumière, mais beau-
coup de probité. Il étoit père de l'avocat général dont il a
été parlé ici 4 , et de Chauvelin dont la prodigieuse éléva-
tion et la lourde chute ont fait depuis tant de bruit 5 .
Le duc de Schônberg mourut subitement en une de
ses maisons, près de Londres, à soixante-dix-neuf ans 6 .
Il étoit fils du dernier maréchal de Schônberg, qui avoit
tain qu'on le jugeait alors tout différemment de ce qu'on pense aujour-
d'hui de sa capacité.
4. L'aîné en janvier 1720, l'autre en janvier 1724. Le père qui
n'était encore que conseiller d'Etat semestre, quoique garde des sceaux,
remplaça Chauvelin comme ordinaire par lettres du 1 er août 4719;
l'ambassadeur Ghâteauneuf eut sa place de semestre (reg. O 1 63,
fol. 193 et 193 v° ; Gazette, p. 394-395).
2. Louis III Chauvelin (notre tome XXIII, p. 68); il mourut le
30 juillet (Gazette, p. 383; Dangeau, p. 95); il avait soixante-dix-
neuf ans.
3. Intendant de Franche-Comté dès 1675, il passa à Amiens en
décembre 1683 et y resta jusqu'en janvier 1694 ; Saint-Simon ne parle
que de la dernière intendance, parce qu'il y avait particulièrement
connu M. Chauvelin, son duché de Saint-Simon étant situé dans cette
généralité.
4. Louis IV Chauvelin, mort en 1715 : tome XXVI, p. 254-255.
5. Germain-Louis Chauvelin : tome VI, p. 321.
6. Meinard, comte puis duc de Schônberg, né à Cologne le 30 juin
1641, avait été colonel de cavalerie en France dès 1673, et était briga-
dier lorsqu'il passa en Angleterre en 1685 avec son père, à la suite de
la révocation de l'édit de Nantes. Le prince d'Orange le nomma géné-
ral de la cavalerie, duc de Leicester en 1691, et lui donna des com-
mandements importants pendant la guerre de succession d'Espagne. Il
mourut dans son châleau d'Hillington, près Uxbridge, à quinze milles
Nord-Ouest de Londres, le 16 juillet 1719 (la National biography dit
le 5; mais ce doit être selon l'ancien style). La correspondance de son
secrétaire avec le sieur Duval, chargé de ses affaires en France, de
1697 à 1701, est conservée dans le manuscrit 607 de la bibliothèque de
Chartres.
[1719] DE SAINT-SIMON. 251
commandé les armées de Portugal, et depuis celles de
France avec réputation 1 . Il étoit Allemand et gentil-
homme 2 , mais point du tout parent des deux précédents
maréchaux de Schônberg, père et fils, lequel fut duc
et pair d'Halluin, en épousant l'héritière, par de nou-
velles lettres 3 . Ce dernier maréchal de Schônberg dont
on parle ici étoit huguenot, et se retira en Allemagne avec
sa famille, à la révocation de l'édit de Nantes. L'électeur
de Brandebourg le mit à la tête de son conseil et de ses
troupes, et le donna après au prince d'Orange comme un
homme utile dans les affaires et dans les armées, lorsqu'il
fut question de la révolution d'Angleterre. Le maréchal
en eut le secret tout d'abord et en dirigea la mécanique
avec le prince d'Orange. ïl passa avec lui en Angleterre,
puis avec lui en Irlande, où il commanda son armée sous
lui, et fut tué à la bataille de la Boy ne, que le prince
d'Orange gagna contre le roi d'Angleterre, laquelle fut le
dernier coup de son accablement 4 . Le fils du maréchal
de Schônberg fut fait duc par le roi Guillaume, et com-
manda les troupes angloises en chef en divers pays et
diverses armées, et se retira à la fin mécontent. Il avoit
épousé une sœur bâtarde de Madame R , que l'électeur
palatin avoit eue d'une demoiselle de Degenfeld, et qu'il
fit faire comtesse par l'Empereur 6 .
1. Frédéric- Armand : tome XV, p. 22-23.
2. Sa maison était originaire du diocèse de Trêves et peut-être issue
des ducs de Clèves ; elle portait les mêmes armes.
3. Henri, mort en 1632 : tome XIII, p. 429, et Charles, duc d'Hal-
luin par son mariage avec Anne d'Halluin-Piennes (tomes I, p. 165,
et V, p. 222 et 225), et qui se remaria avec Marie de Hautefort.
4. Voyez nos tomes IV, p. 22-23, et XXXI, p. 217, où tout cela a
déjà été dit.
5. Meinard de Schônberg avait épousé au commencement de 1683
Charlotte ou Caroline Raugrave, fille de Charles-Louis, électeur pala-
tin, et de Louise de Degenfeld; née en 1660, elle mourut le
6 juin 1696.
6. Marie-Suzanne-Louise de Degenfeld (Saint-Simon écrit Degen-
252 MÉMOIRES [4719]
Mort, fortune Bonrepaus 1 mourut subitement dans sa maison à Paris,
de Bonrepaus. dans une heureuse vieillesse saine de corps et d'esprit,
sans avoir été marié 2 . Il avoit été longtemps dans les
bureaux de la marine du temps de M. Colbert, ensuite
un des premiers commis de Seignelay, dont il eut la
confiance 3 . A sa mort, il se tira des bureaux, qui lui
avoient servi à se faire à la cour des amis, et à être depuis
bien reçu dans toute la bonne compagnie. Il alla en Angle-
terre faire un traité de commerce 4 , puis aux villes hanséa-
tiques, enfin ambassadeur en Danemark 5 , puis en Hol-
lande, où il réussit fort bien 6 . Le Roi le traitoit avec
feldt), née en 1636, était demoiselle d'honneur de Pélectrice palatine
Charlotte de Hesse, mère de Madame ; l'électeur divorça en 1656 et se
remaria morganatiquement en 1657 avec Mlle de Degenfeld, dont il
eut treize enfants; elle mourut enceinte d'un quatorzième le 18 mars
1677. L'électeur avait obtenu en 1667 de l'empereur Léopold de faire
revivre pour elle et pour ses enfants le titre des anciens raugraves,
dont il n'existait plus qu'une branche cadette et dont la plupart des
domaines étaient passés à lamaison palatine. Mme Arvède Barine a parlé
de cette épouse de la main gauche dans Madame mère du Régent
(1909).
1. François Dusson ou d'Usson de Bonrepaus : tome IV, p. 198.
2. Il mourut le 12 août (Dangeau, p. 100-101; Gazette, p. 419),
dans l'ancien hôtel de Ranes, rue Visconti, où Racine était mort en
1699. Il avait vendu au mois de juin précédent sa charge de lecteur
du Roi au fils de Crozat (Dangeau, p. 58; reg. O 1 63, fol. 143).
3. Il était auprès de Seignelay comme Saint-Pouenge auprès de
Louvois, et remplaçait chez le Roi le secrétaire d'État, quand il
s'absentait (Mémoires de Sourches, tome III, p. 114 et 324). Une
partie de ses papiers relatifs à la marine est aux Archives nationales,
carton K 1360.
4. Notre tome IV, p. 279, note 3.
5. C'est en octobre 1692 qu'il fut désigné pour Copenhague. Les
papiers de son ambassade sont aux Affaires étrangères, Danemark,
Correspondance politique, vol. 42-58, et Mémoires et documents,
vol. 1-3, et aux Archives nationales, K 1352; voyez notre tome IV,
p. 281, note 4.
6. Les cartons K 1349 à 1353 contiennent divers papiers de son
ambassade de Hollande ; mais les plus importants sont aux Affaires
étrangères.
[1719] DE SAINT-SIMON. 253
bonté, Mme de Maintenon aussi 1 ; il étoit estimé, et sur
un pied de considération dans le monde, avec de l'esprit,
de l'honneur, de la capacité et des talents 2 . Bonnac, fils
de son frère aîné 3 , hérita de lui. Il étoit gendre de Biron,
qui lors n'avoit rien à donner à ses filles 4 , et à Gonstanti-
nople, où il étoit ambassadeur. Bonrepaus avoit près de
trente mille livres du Roi 5 .
Mme la duchesse de Berry étoit à Meudon du lende- Mme
main de Pâques, 10 avril, d'où elle s'étoit fait transporter de Berry se fait
à la Meute le 14 mai, couchée dans un carrosse entre transporter
deux draps 6 . Elle ne s'y trouva point soulagée. Le mal eut ® a ^ n ™
1. Elle écrivait le 9 juin 1685 à son frère Aubigné : « M. de Bonre-
paus et vous, vous encensez à qui mieux mieux, il écrit de vous à peu
près ce que vous me mandez de lui, et je le montre à celui à qui il est
bon de plaire » (Correspondance générale, tome II, p. 402 ; voyez
aussi tome V, p. 341-342).
2. On a dit dans le tome IV, p. 230, note 6, qu'il était en relations
avec toute la société d'Auteuil. Racine (Œuvres, tome VII, p. 268)
compare le style de ses lettres à celui de Gicéron.
3. Ce frère aîné était Salomon d'Usson, marquis de Bonnac : tome VI,
p. 280.
4. Nous avons vu ce mariage se faire en 1715 : tome XXIX,
p. 300.
5. Cette dernière phrase a été ajoutée après coup. Bonrepaus avait
une pension de six mille livres depuis septembre 1688, ses appointe-
ments de conseiller d'État, de membre du conseil de marine et de
lecteur du Roi ; il avait eu en outre à la suite de ses missions diverses
gratifications importantes (Dangeau, tomes I, p. 353, II, p. 176, IV,
p. 172, XV, p. 372).
6. Saint-Simon avait d'abord écrit : « M e la Duch. de Berry estoit à
la Meutte le 11 av. » ; il a biffé ces trois derniers mots et continué « du
lendemain de Pasques 10 avril, où elle s'estoit fait transporter de
Meudon, couchée », etc. Puis, s'apercevant de son erreur, il a biffé la
Meutte pour mettre au-dessus Meudon et biffé plus loin de Meudon,
pour écrire en interligne à la Meutte le f 4 may, après avoir ajouté un
oV avant où. En réalité, comme on l'a vu p. 216-217, la princesse
n'alla à Meudon que le mercredi de Pâques, 12 avril ; elle quitta ce
châtoau le dimanche 14 mai pour la Muette (ci-dessus, p. 220), dans
l'équipage indiqué (Dangeau, p. 46) ; Buvat (tome I, p. 387) ajoute
que c'était pour boire les eaux de Passy, qui ne lui procurèrent aucun
254 MÉMOIRES [1719]
son cours ; les accidents et les douleurs augmentèrent
avec des intervalles courts et légers, et la fièvre le plus
ordinairement marquée, et souvent forte. Des irrégula-
rités de crainte et d'espérance se soutinrent jusqu'au
commencement de juillet 1 . Cet état, où les temps de sou-
lagement passoient si promptement et où la souffrance
étoit si durable, donna des trêves à l'ardeur [de] déclarer
le mariage de Rions, et engagea, outre la proximité de
lieu, M. le duc d'Orléans à rapprocher ses visites, et même
Mme la duchesse d'Orléans et Madame aussi, laquelle pas-
soit l'été à Saint-Gloud 2 . Le mois de juillet devint plus
menaçant par la suite continuelle des accidents et des
douleurs et par beaucoup de fièvre. Ces maux augmen-
tèrent tellement le 14 juillet, qu'on commença tout de bon
à tout craindre 3 . La nuit fut si orageuse qu'on envoya
éveiller M. le duc d'Orléans au Palais-Royal 4 . En même
temps, Mme de Pons 5 écrivit à Mme de Saint-Simon, et
Conduite la pressa d'aller s'établir à la Meute. On a vu 6 qu'elle ne
soulagement (p. 392). La duchesse amena toute sa maison, et notam-
ment ses aumôniers, ce qui produisit une réclamation des Barnabites,
curés de Passy, qui se prétendaient en possession de la desserte de la
chapelle de la Muette (Affaires étrangères, vol. France 1238, fol. 284).
1. Le Journal de Dangeau donne (p. 47 à 71) des nouvelles presque
quotidiennes de la santé de la princesse, qui souffrait surtout extraor-
dinairement de la plante des pieds ; voyez aussi le Journal de Buvat,
p. 397 à 399, les Correspondants de Balleroy, tome II, p. 58 et 60, la
Gazette de Rotterdam, n os 62, 65, 66, 68, 69 et 74, et la Gazette de
la Régence, publiée par Edouard de Barthélémy, p. 335-338.
2. Le Journal note des visites du Régent à la Muette les 16, 19 et
28 mai, 8, 12 et 19 juin, de la duchesse d'Orléans le 20 mai, et de
Madame les 20 mai et 12 juin.
3. Après une amélioration au début de juillet, l'état de la princesse
empira le 14 {Dangeau, p. 72 et 78 ; les Correspondants de Balleroy,
p. 64; Gazette de Rotterdam, n os 82, 86 et 88).
4. Dangeau, p. 78, 15 juillet.
5. Marie-Guyonne de Rochefort-Théobon, dame d'atour de la prin-
cesse : tome XXIX, p. 45.
6. Tome XXIX, p. 118.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
255
voyoit Mme la duchesse de Berry que pour des cérémo-
nies, et les soirs pour l'heure de sa cour, où elle ne sou-
poit presque jamais, et retenoit seulement les dames qui
étoient choisies pour y souper 1 , entre celles qui s'y trou-
voient ou au jeu ou à voir jouer, ce qui étoit le temps de
sa cour publique. Elle ne la suivoit guères que chez le Roi,
ce qui étoit rare, et, quoiqu'elle eût un logement à la
Meute, elle n'y alloit comme point ; c'étoit excès de com-
plaisance si elle y couchoit une nuit, quoi[que] la prin-
cesse et sa maison n'y fussent occupées que d'elle, et que
ce fût une fête et toutes sortes de soins quand elle faisoit
tant que d'y aller une fois, et rarement deux pendant tout
le séjour qu'on y faisoit. Elle se rendit à l'avis de Mme
de Pons, et s'y en alla sur-le-champ pour y demeurer.
Elle trouva le danger grand. Il y eut une saignée faite au
bras, puis au pied ce même jour 15 juillet, et on envoya
chercher un cordelier son confesseur 2 . J'interromps ici
la suite de cette maladie, qui dura encore sept jours, et
qui finit le 21 juillet, parce que ce qui reste à en rappor-
ter s'entendra mieux après avoir vu d'un même coup d'œil
cette princesse toute entière, au hasard peut-être de
quelques légères redites de ce qui se trouve d'elle ici en
différents endroits.
Mme la duchesse de Berry a fait tant de bruit dans
l'espace d'une très courte vie, que, encore que la matière
en soit triste, elle est curieuse et mérite qu'on s'y arrête
un peu 3 . Née avec un esprit supérieur, et, quand elle le
vouloit, également agréable et aimable, et une figure qui
imposoit et qui arrêtoit les yeux avec plaisir, mais que
sur la fin le trop d'embonpoint gâta un peu, elle parloit
de Mme de
Saint-Simon
à l'égard
de Mme
la duchesse
de Berry.
Raccourci
de Mme
la duchesse
de Berry.
[AMS t -S.1593]
1. Ce qui précède, depuis et retenoit, a été ajouté en interligne et
sur la marge.
2. Le P. Binet : ci-dessus, p. 172, note 1.
3. Les Mémoires ont déjà donné divers portraits de la princesse :
tomes XXI, p. 79-81, XXII, p. 4G-47, XXVI, p. 315-322 ; on pourra
es rapprocher de celui qui va suivre.
256 MEMOIRES [1719]
avec une grâce singulière 1 , une éloquence naturelle qui
lui étoit particulière, et qui couloit avec aisance et de
source, enfin avec une justesse d'expressions qui surpre-
noit et charmoit 2 . Que n'eût-elle point fait de ces talents
avec le Roi et Mme de Maintenon, qui ne vouloient que
l'aimer, avec Mme la duchesse de Bourgogne, qui l'avoit
mariée, et qui en faisoit sa propre chose, et depuis avec
un père régent du royaume, qui n'eut des yeux que pour
elle, si les vices du cœur, de l'esprit et de l'âme, et le
plus violent tempérament n'avoient tourné tant de belles
choses en poison le plus dangereux? L'orgueil le plus
démesuré et la fausseté la plus continuelle, elle les prit
pour des vertus, dont elle se piqua toujours, et l'irréligion,
dont elle croyait parer son esprit, mit le comble à tout le
reste.
On a vu en plus d'un endroit ici son étrange conduite
avec M. le duc de Berry 3 , son horreur pour une mère
bâtarde 4 , ses mépris pour un père qu'elle avoit dompté 5 ?
ses extravagantes idées à l'égard de Monseigneur, son
désespoir de rang et d'ingratitude pour M. et Mme la.
duchesse de Bourgogne, à qui elle devoit tout 6 , son peu
d'égards pour le Roi et pour Mme de Maintenon 7 , sa haine
déclarée pour tous ceux qui avoient contribué à son
mariage, parce que, disoit-elle, il lui étoit insupportable
d'avoir obligation à quelqu'un 8 , ses grossières tromperies
et ses hauteurs, l'inégalité d'une conduite si peu d'accord
avec elle-même, enfin jusqu'à la honte de l'ivrognerie
complète et de tout ce qui accompagne la plus basse cra-
4. Singulière est en interligne, au-dessus de naturelle, biffé.
2. Il avait déjà remarqué ces grâces du langage lors du mariage avec
le duc de Berry : tome XIX, p. 289.
3. Tomes XXIV, p. 257-258, et XXVI, p. 318.
4. Tomes XIV, p. 411, XXI, p. 80 et 100, XXVI, p. 321.
5. Tome XXIX, p. 221 et 382, et ci-dessus, p. 218.
6. Tome XX, p. 82-84 et 105-106.
7. Tome XXVI, p. 322.
8. Tome XXI, p. 80.
[4749] DE SAINT-SIMON. 257
pule en convives, en ordures et en impiétés 1 . On a vu
que, dès les premiers jours du mariage, la force du tem-
pérament ne tarda pas à se déclarer, les indécences jour-
nalières en public, ses courses après plusieurs jeunes
gens avec peu ou point de mesure, et jusqu'à quelles
folies fut porté son abandon à la Haye 2 , ensuite à Rions,
enfin ses projets d'avoir de grands noms et des braves
dans sa maison, pour se faire compter entre l'Espagne
et son père 3 , se tourner du côté qui lui sembleroit le plus
avantageux des deux, se figurer que cela lui seroit pos-
sible, usurper aussi le rang de reine en plusieurs occa-
sions 4 , et une fois de plus que reine avec les ambas-
sadeurs 5 .
Ce qui parut de plus extraordinaire fut l'étonnant con-
traste d'un orgueil qui la portoit sur les nues, et de la
débauche qui la faisoit manger non-seulement avec quel-
ques gens de qualité, elle dont le rang ne souffroit point
d'autres hommes à sa table que des princes du sang,
même en particulier uniquement et à des parties de cam-
pagne, mais d'y admettre le P. Riglet, jésuite, qui en
savoit dire des meilleures, et d'autres espèces de canailles,
qui n'auroient été admis dans aucune honnête maison 6 ,
et souper souvent avec les roués de M. le duc d'Orléans,
avec lui et sans lui, et se plaire et exciter leurs gueulées 7
et leurs impiétés 8 . Ce court crayon rappelle en peu de
4. Tomes XX, p. 98-99, et XXVI, p. 319.
2. Tomes XXIV, p. 228, et. XXXI, p. 349-320.
3. Tome XXXII, p. 236-237.
4. Tomes XXIX, p. 374-376, et XXXV, p. 326.
5. Tome XXXV, p. 327-328.
6. Déjà dit dans nos tomes XXIX, p. 379, et XXXII, p. 235-236.
7. « Gueulce, paroles sales, déshonnêtes : Il a dit beaucoup de
(jueulées » (Académie, 4748). Le Littré ne l'a pas relevé, et le Diction-
naire d'Hatzfeld ne cite que le présent exemple de notre auteur, qui
l'emploiera encore dans la suite des Mémoires, tome XIX de 4873,
p. 25.
8. Ces trois derniers mots de la phrase ont été ajoutés en interligne.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 33
'jss
MEMOIRES
1749]
Mme
la duchesse
de Berry
reçoit
superbement
ses sacrements;
fait
après à Mme
de Mouchy
présent
d'un baguier
de deux cent
mille écus.
M. le
duc d'Orléans
le prend,
et elle demeure
perdue.
mots ce qu'on a vu épars ici plus au long à mesure que
les occasions s'en sont présentées, quoique écrites le plus
succinctement qu'il a été possible, qui a montré jusqu'à
quel point elle manquoit de tout jugement et de tout
honnête, même naturel, sentiment.
Parmi une dépravation si universelle et si publique,
elle étoit indignée qu'on osât en parler. Elle débitoit
hardiment qu'il n'étoit jamais permis de parler des per-
sonnes de son rang, non pas même de blâmer ce qui
pouvoit le mériter dans leurs actions les plus publiques,
et qu'on auroit vues soi-même 1 , combien moins de ce qui
ne se passoit qu'en particulier. C'est ce qui l'irritoit
contre tout le monde, comme d'un droit sacré violé en sa
personne, le plus criminel manquement de respect, le
plus indigne de pardon. Sa mort aussi fut un étrange
spectacle. C'est maintenant à quoi il faut revenir.
Les longues douleurs dont elle fut accablée ne purent
la persuader de penser à cette vie par un régime néces-
saire à son état, ni à celle qui la devoit bientôt suivre,
jusqu'à ce qu'enfin parents et médecins se crurent obli-
gés de lui parler un langage qu'on ne tient aux princes
de ce rang qu'à grand'peine dans la plus urgente extré-
mité, mais que l'impiété de Chirac déconcerta. Néanmoins
comme il fut seul de son avis, et que tous les autres qui
avoient parlé continuèrent à le faire, elle se soumit aux
remèdes pour ce monde et pour l'autre. Elle reçut ses
sacrements à portes ouvertes, et parla aux assistants sur sa
vie et sur son état, mais en reine de l'une et de l'autre 2 .
Après que ce spectacle fut fini et qu'elle se fut renfermée
avec ses familiers, elle s'applaudit avec eux de la fermeté
qu'elle avoit montrée, et leur demanda si elle n'avoit pas
bien parlé, et si ce n'étoit pas mourir avec grandeur et
4. Membre de phrase mis après coup en interligne.
2. Après avoir vu son confesseur le 46 juillet, la princesse commu-
nia dans la nuit du 16 au 17 (Dangeau, p. 79 ; Correspondance de
Madame, recueil Brunet, tome II, p. 434).
[1719] DE SAINT-SIMON. 959
avec courage 1 . Un peu après, elle ne retint que Mme de
Mouchy, lui indiqua clef et cassette, et lui dit de lui
apporter son baguier 2 ; il fut apporté, et ouvert. Mme la
duchesse de Berry lui en fit un présent après quantité
d'autres; car, outre ce qu'elle avoit eu souvent, il n 'y avoit
guères de jour, depuis qu'elle étoit malade, qu'elle n'en
tirât tout ce qu'elle pouvoit, souvent de l'argent et des
pierreries ; le moins étoit des bijoux. Ce baguier valoit seul
plus de deux cent mille écus. La Mouchy, tout avide qu'elle
étoit, ne laissa pas d'en être étourdie. Elle sortit et le
montra à son mari. C'étoit le soir. M. et Mme la duchesse
d'Orléans étoient partis. Le mari et la femme eurent peur
d'être accusés de vol, tant leur réputation étoit bonne.
Ils crurent donc en devoir dire quelque chose à ce qu'il
leur étoit le moins opposé dans la maison, où ils étoient
généralement haïs et méprisés. De l'un à l'autre la chose
fut bientôt sue, et vint à Mme de Saint-Simon. Elle con-
noissoit ce baguier, et en fut si étonnée, qu'elle crut en
devoir informer M. le duc d'Orléans, à qui elle le manda
sur-le-champ. L'état où étoit Mme la duchesse de Berry
faisoit qu'on ne se couchoit guères à la Meute, où on se
tenoit dans un salon. Mme de Mouchy, voyant que l'affaire
du baguier devenoit publique et réussissoit mal, s'appro-
cha fort embarrassée de Mme de Saint-Simon, lui
conta comment cela s'étoit passé, tira le baguier de sa
poche et le lui montra. Mme de Saint-Simon appela les
dames les plus proches d'où elle étoit pour le voir aussi,
et, devant elles (car elle ne les avoit appelées que dans
ce dessein), elle dit à Mme de Mouchy que c'étoit là un
beau présent, mais qu'il étoit si beau qu'elle lui conseilloit
d'en aller rendre compte au plus tôt à M. le duc d'Orléans,
et le lui porter. Ce conseil, et donné en présence de
témoins, embarrassa étrangement Mme de Mouchy. Elle
1. Notre auteur est le seul à rapporter ces propos, qu'il tenait sans
doute de sa femme.
"2. « Baguier, coffret pour serrer des bagues » (Académie, 1718).
260 MEMOIRES [1719]
répondit néanmoins qu'elle le feroit, et alla retrouver son
mari, avec qui elle monta dans sa chambre. Le lende-
main matin, ils furent ensemble au Palais-Royal, et
demandèrent à parler à M le duc d'Orléans, qui, averti
par 1 Mme de Saint-Simon, les fit aussitôt entrer, et sortir
le peu qui étoit dans son cabinet; car il étoit fort matin.
Mme de Mouchy, son mari présent, fit son compliment
comme elle put. M. le duc d'Orléans, pour toute réponse,
lui demanda où étoit le baguier. Elle le tira de sa poche
et le lui présenta. M. le duc d'Orléans le prit, l'ouvrit,
considéra bien si rien n'y manquoit, car il le connoissoit
parfaitement, le referma, tira une clef de sa poche,
l'enferma dans un tiroir de son bureau, puis les congédia
par un signe de tête, sans dire un mot, ni eux non plus.
Ils firent la révérence, et se retirèrent également outrés et
confus. Oncques depuis ils ne reparurent à la Meute. Bien-
tôt après M. le duc d'Orléans y arriva, qui, dès qu'il eut 2
vu un moment Madame sa fille, prit Mme de Saint-Simon
en particulier, la remercia beaucoup de ce qu'elle lui avoit
mandé et fait 3 , lui conta ce qu'il venoit de faire, et que
le baguier ne sortiroit plus de ses mains. Il étoit si en
colère de cette effronterie, qu'il ne put se tenir d'en
parler dans le salon en termes fort désavantageux pour
M. et Mme de Mouchy, au grand applaudissement de
toute la compagnie, même jusque des valets 4 .
1. Avant par, Saint-Simon a biffé aussy tost.
2. 11 y a eust, au subjonctif, par erreur dans le manuscrit.
3. Les mots et fait ont été ajoutés en interligne.
■4. M. de Balleroy écrivait à sa femme le 24 juillet (les Correspon-
dants de Balleroy, tome II, p. 66) : « On parle fort mal de M. et
Mme de Mouchy. Ce qui est certain, c'est que M. de Mouchy est venu,
après la mort de Mme de Berry, trouver M. le Régent, le baguier de
Mme de Berry à la main, et lui dit que c'étoit un présent que Mme de
Berry avoit fait à Mme de Mouchy. On dit que, le Régent ayant avancé
la main pour le prendre, Mouchy fit un petit mouvement pour retirer
la sienne, assez pour être aperçu ; mais cependant il le répara dans le
moment, et le Régent le mit dans la poche. On dit qu'il y a pour cent
[1719] DE SAINT-SIMON. 261
Je ne sais si l'absence de la Mouchy fit quelque impres- Mme
sion heureuse sur Mme la duchesse de Berry ; mais elle de B
n'en parla jamais, et peu après elle parut fort rentrée reçoit une
en elle-même, et souhaita de recevoir encore une fois Jg sapements
Notre-Seigneur. Elle le reçut, à ce qu'il parut, avec beau- et
coup de piété, et tout différemment de la première fois 1 , pieusement.
Ce fut l'abbé de Gastries, son premier aumônier, nommé
à l'archevêché de Tours, qui le fut après d'Alby, et enfin
commandeur de l'Ordre 2 , qui le lui administra, et qui le
fut chercher à la paroisse de Passy, et l'y reporta, suivi
de M. le duc d'Orléans et de M. le duc de Chartres 3 . Cet
mille écus de pierreries. M. de Mouchy cita trois témoins de ce pré-
sent; le Régent les aenvoyé chercher ; ils ont tous dit n'en avoir aucune
connoissance. Ils sont sortis tous deux de la Muette, où elle est morte,
un peu avant sa mort. On dit qu'ils ont bien fait, parce que le reste de
la maison les auroit assommés, tant pour tout ce qu'ils avoient pris à
visage découvert que parce qu'ils étoient persuadés que lui et sa femme
avoient beaucoup abrégé les jours de la princesse en lui fournissant
les plus mauvaises choses à manger, dès qu'elle en avoit la moindre
envie. On les accuse même, dans les derniers jours de la vie de la
princesse d'avoir tiré la nuit quantité de ballots. Enfin ils sortent delà
fort riches et fort déshonorés. »
1. Dangeau, p. 80. Sa grand'mère Madame raconte dans une lettre
du 20 juillet, à propos de cette cérémonie (Correspondance, recueil
Brunet, tome II, p. 133): «Elle a dit qu'elle mourrait sans regret,
puisqu'elle était réconciliée avec Dieu, et que, si sa vie se prolongeait,
elle pourrait bien l'offenser de nouveau. Cela nous a si fort touchés que
je ne saurais l'exprimer. »
2. Armand-Pierre de la Croix, abbé de Castries : tome IV, p. 350.
Il était désigné pour l'archevêché de Tours depuis janvier 1717, après
la mort de M. d'Hervault (Dangeau, tome XVII, p. 13); mais Rome
lui refusait ses bulles; voyez ci-après p. 355.
3. Dangeau, p. 80 ; le premier aumônier était accompagné par le
supérieur des Barnabites qui desservaient la cure de Passy. Cette pa-
roisse, démembrée de celle d'Auteuil, n'avait été érigée que par lettres
patentes de mai 1672, et la cure unie au couvent des Barnabites en
juin suivant (reg. O 1 16, fol. 305 v°; article de Léopold Mai- dans le
Bulletin de la Société historique d'Auteuil et de Passy, tome 1, 1893,
p. 92-96). Nous avons dit ci-dessus, p. 253, note 6, qu'il y avait eu
un petit conflit entre les Barnabites et les aumôniers de la princesse.
2<>2
MEMOIRES
[1719]
Scélératesse
insigne
de Chirac
impunie.
abbé fit une exhortation courte, b îlle, touchante, et
tellement convenable, qu'elle fut admirée de tout ce qui
l'entendit.
Dans cette extrémité où les médecins ne savent plus
que faire et où [on] a recours à tout, on parla de l'élixir
d'un nommé Garus 1 , qui faisoit alors beaucoup de bruit,
et dont le Roi a depuis acheté le secret 2 . Garus fut donc
mandé et arriva bientôt après. 11 trouva Mme la duchesse
deBerry si mal, qu'il ne voulut répondre de rien. Le re-
mède fut donné et réussit au delà de toute espérance. Il
ne s'agissoit plus que de continuer. Sur toutes choses,
Garus avoit demandé que rien, sans exception, ne fût
donné à Mme la duchesse de Berry que par lui, et cela
même avoit été très expressément commandé par M. et par
Mme la duchesse d'Orléans. Mme la duchesse de Berry con-
tinua d'être de plus en plus soulagée, et si revenue à elle-
même, que Chirac craignit d'en avoir l'affront. Il prit son
temps que Garus dormoit sur un sofa 3 , et avec son impé-
4. Joseph Garus ou Garrus (Saint-Simon écrit Garu et Garru) était
docteur en médecine de la faculté de Montpellier, d'après les pièces
énoncées dans la note suivante; il dut mourir au début de 1723, assez
âgé, puisqu'il était grand-père et qu'une de ses petites-filles était déjà
mariée. Il avait inventé et vendait l'élixir qui porte son nom, et dont la
composition a été indiquée plu? haut, p. 146, note 2. Madame (Cor-
respondance, recueil Jyeglé, tome III, p. 125) fait l'éloge du médecin
et du remède, en août 1722.
2. On trouve dans le registre du Secrétariat de la Maison du Roi,
O 1 67, p. 330 et 332, un brevet de mille livres de pension en faveur de
Marie-Madeleine Barbey, veuve de Joseph Garus, « en considération
de l'utilité d'un élixir de la composition de son mari, dont elle a donné
le secret » et une autre de pareille somme en faveur de ses quatre pe-
tits-enfants, à raison de deux cent cinquante livres chacun, avec per-
mission pour la veuve de continuer à vendre cet élixir (21 et 22 mai
1723).
3. Le sofa ou sopha est en Turquie une estrade élevée recouverte
d'un tapis; en France, on donnait ce nom à « une espèce de lit de
repos à trois dossiers, dont on se sert comme de siège » (Académie,
1718). On confondait souvent dans l'usage les canapés avec les sofas.
Une gravure de mode de la collection Trou vain de 1694 (Archives
[1749] DE SAINT-SIMON. 263
tuosité présenta un purgatif à Mme la duchesse de Berry,
qu'il lui fit avaler sans en dire mot à personne, et sans
que deux gardes-malades, qu'on avoit prises pour la ser-
vir, et qui seules étoient présentes, osassent branler de-
vant lui. L'audace fut aussi complète que la scélératesse;
car M. et Mme la duchesse d'Orléans étoient dans le salon
de la Meute. De ce moment à celui de retomber pis que
l'état d'où l'élixir l'avoit tirée, il n'y eut presque pas d'in-
tervalle. Garus fut réveillé et appelé. Voyant ce désordre,
il s'écria qu'on avoit donné un purgatif, qui, quel qu'il
fût, étoit un poison dans l'état de la princesse. Il voulut
s'en aller; on le retint; on le mena à M. et à Mme la du-
chesse d'Orléans. Grand vacarme devant eux, cris de Garus,
impudence de Chirac et hardiesse sans égale à soutenir
ce qu'il avoit fait. Il ne pouvoit le nier, parce que les deux
gardés avoient été interrogées et l'avoient dit. Mme la
duchesse de Berry, pendant ce débat, tendoit à sa fin, sans
que Chirac ni Garus eussent de ressource. Elle dura
cependant le reste de la journée, et ne mourut que sur
le minuit. Chirac, voyant avancer l'agonie, traversa la
chambre, et, faisant une révérence d'insulte au pied du
lit, qui étoit ouvert, lui souhaita un bon voyage en termes
équivalents, et de ce pas s'en alla à Paris. La merveille
est qu'il n'en fut autre chose, et qu'il demeura auprès de
M. le duc d'Orléans comme auparavant 1 .
Depuis la légèreté, pour ne pas employer un autre Ma conduite
nom, que M. le duc d'Orléans avoit eue de parler à Mme de Mme
la duchesse de Berry d'un avis que je lui avois donné, si la duchesse
nationales, MM 914, n° 94) représente la duchesse de Bouillon sur un
sofa, qui n'est qu'un large fauteuil à dos très élevé et renversé. Voyez
H. Havard, Dictionnaire de l'ameublement, au mot Sopha.
1. Dangeau confirme l'emploi de l'élixir de Garus; mais toute cette
histoire du purgatif donné par Chirac, ce qui s'en suivit, et la façon
insultante dont ce médecin quitta la malade, n'est raconté que par nos
Mémoires et par l'Addition n° 1593, qui leur a servi de canevas. Nous
répétons cependant que Saint-Simon a pu savoir ces détails de première
main par sa femme.
264
MEMOIRES
[1719]
de Berry.
En sa dernière
extrémité,
je vais
à la Meute
auprès
de M. le duc
d'Orléans.
Il me charge
de ses ordres
sur tout
ce qui devoit
suivre la mort.
J'empêche
toute
cérémonie
et l'oraison
funèbre.
important à l'un et à l'autre, au lieu d'en profiter, et de
la haine qu'elle en conçut, ce qui arriva dès les premiers
mois de son mariage, je ne la vis plus qu'aux occasions
indispensables, qui n'arrivoient presque jamais, et d'ail-
leurs quand il n'en arrivoit point, une fois ou deux l'an
tout au plus, à une heure publique, et un instant à chaque
fois 1 . Mme de Saint-Simon, voyant que la fin s'approchoit,
et qu'il n'y avoit personne à la Meute avec qui M. le duc
d'Orléans fût bien libre, me manda qu'elle me conseilloit
d'y venir pour être auprès de lui dans ces tristes moments.
Il me parut en effet que mon arrivée lui fit plaisir, et
que je ne lui fus pas inutile au soulagement de s'épancher
en liberté avec moi, Le reste du jour se passa ainsi, et à
entrer des moments dans la chambre. Le soir, je fus
presque toujours seul auprès de lui. Il voulut que je me
chargeasse de tout ce qui devoit se faire après que Mme la
duchesse de Berry [seroit morte], sur l'ouverture de son
corps, et le secret en cas qu'elle se trouvât grosse, sur
tous les détails qui demandoient ses ordres et sa décision,
pour n'être point importuné de ces choses touchantes, et
de tout ce qui regardoit les funérailles et les ordres qu'il
y avoit à y donner. Il me parla avec toute sorte d'amitié
et de confiance, ne voulut point qu'ensuite 2 je lui deman-
dasse ses ordres sur rien, et dit en passant à toute la mai-
son de la princesse, qui se trouvoit là toute rassemblée,
qu'il m'avoit donné ses ordres, et que c'étoit à moi, qu'il
en avoit chargé, à les donner sur tout ce qui pourroit de-
mander les siens. Il me dit, de plus, qu'il ne comptoit plus
Mme de Mouchypour être 3 de la maison, avec sa chimère
de charge de seconde dame d'atour ; qu'elle avoit perdu sa
fille, qu'elle l'avoit pillée, n'oublia pas le baguier qu'il
lui avoit ôté, et me chargea, conjointement avec Mme de
Saint-Simon, d'empêcher qu'elle demeurât à la Meute, si
1. Tome XXII, p. 49-52, où cela a été raconté.
2. Ensuitte est en interligne.
3. Les deux mots p T estre ont aussi été mis en interligne.
[1719] DE SAINT-SIMON. 265
elle s'y présentoit, encore plus de lui laisser faire aucune
fonction, ni d'entrer dans les carrosses pour accompagner
le corps à Saint-Denis, ou le cœur au Val-de-Grâce. Je
proposai à M. le duc d'Orléans qu'il n'y eût ni garde du
corps, ni eau bénite, ni aucune cérémonie, que le con-
voi fût décent, mais au plus simple, et les suites de même ;
surtout qu'au service de Saint-Denis, où on ne pouvoit
éviter le cérémonial ordinaire, qu'il n'y eût point d'orai-
son funèbre ; je lui en touchai légèrement les raisons,
qu'il sentit très bien, me remercia, et convint avec moi
que les choses se passeroient ainsi, et que, de sa part, je
les ordonnasse de la sorte 1 . Je fus le plus court que je
pus avec lui sur ces funèbres matières, et je le promenois
tant que je pouvois de temps en temps dans les pièces
de suite de la maison et dans l'entrée du jardin, et le détour-
nois de la chambre de la mourante autant qu'il me fut pos-
sible. Le soir bien avancé, et Mme la duchesse de Berry
de plus en plus mal et sans connoissance depuis que Chi-
rac l'avoit empoisonnée, comme on a vu en son lieu que
les médecins de la cour en firent autant au maréchal de
Boufflers, en pareil cas, à Fontainebleau, et avec même
succès 2 , M. le duc d'Orléans rentra dans la chambre, et
approcha du chevet du lit, dont tous les rideaux étoient
ouverts ; je ne l'y laissai que quelques moments, et le
poussai dans le cabinet, où il n'y avoit personne. Les
fenêtres y étoient ouvertes ; il s'y mit appuyé sur le
balustre de fer, et ses pleurs y redoublèrent au point que
j'eus peur qu'il ne suffoquât 3 . Quand ce grand accès se
1 . Tout ceci, et ce qui va suivre, est bien moins développé dans l'Addi-
tion à Dangeau n° 1593, où Saint-Simon se contente de dire : « M. le
duc d'Orléans, qui n'avoit eu que M. de Saint-Simon auprès de lui à la
Meute, ....le chargea des soins et des ordres de tout ce qui devoit suivre,
et se laissa arracher par lui de la Meute quelques heures avant la mort. . . .
On eut le bon sens de ne vouloir point d'oraison funèbre, et de ne
faire sur les obsèques que ce qui ne se put absolument éviter. »
2. Tome XXII, p. 100.
3. Madame écrivait (Correspondance, recueil Jœglé, tome III,
MÉMOIBr.S DE SAINT-SIMON. XXXVI 34
266 MÉMOIRES [1719]
fut un peu passé, II se mil à me parler des malheurs de
ce monde et du peu de durée de ce qui y est de plus
agréable. J'en pris occasion de lui dire ce que Dieu me
donna, avec toute la douceur, l'onction et la tendresse
qu'il me fut possible. Non seulement il reçut bien ce que je
lui disois, mais il répondit, et en prolongea la conversation.
Après avoir été là plusd'une heure, Mme de Saint-Simon
me fit avertir doucement qu'il étoit temps que je tâchasse
d'emmener M. le duc d'Orléans, d'autant plus qu'on ne
pouvoit sortir de ce cabinet que par la chambre. Son
carrosse étoit prêt, que Mme de Saint-Simon avoit eu soin
de faire venir. Ce ne fut pas sans peine que je pus venir
doucement à bout d'arracher de là M. le duc d'Orléans
plongé dans la plus amère douleur. Je lui fis traverser la
chambre tout de suite, et le suppliai de s'en retourner à
Paris. Ce fut une autre peine à l'y résoudre. A la fin il se
rendit. Il voulut que je demeurasse pour tous les ordres.
Il pria Mme de Saint-Simon, avec beaucoup de politesse,
d'être présente à tous les scellés. Après quoi, je le mis
dans son carrosse, et il s'en alla. Je rendis ensuite à
Mme de Saint-Simon les ordres qu'il m'avoit donnés sur
l'ouverture du corps, pour qu'elle les fît exécuter, et sur
tout le reste, et je 1 l'empêchai de demeurer dans le
spectacle de cette chambre, où il n'y avoit plus que de
l'horreur.
Mort de Mme Enfin, sur le minuit du 21 juillet, Mme la duchesse de
de Berry Se B eri 7 mourut, deux jours après le forfait de Chirac 2 .
p. 35) : « J'ai trouvé mon pauvre fils dans une telle affliction que cela
attendrirait un rocher. Il ne veut pas pleurer; il se raidit contre la
douleur, et à tout instant les larmes ne lui en montent pas moins aux
yeux. »
1. Les mots et je surchargent enfin, effacé du doigt.
2. Sur la mort de la princesse, on peut voir le Journal de Dangeau,
p. 81, la Gazette de France, p. 360, le Mercure de juillet, p. 178 et
suivantes, la Gazette de Rotterdam, n° 89, la Correspondance de
Madame, recueil Jseglé, tome III, p. 34-35, et recueil Brunet, tome II,
p. 131-137, 143-144, les Mémoires secrets de Duclos, édition Michaud
[1749] DE SAINT-SIMON. 267
M. le duc d'Orléans fut le seul touché 1 . Quelques per- regrettée, sans
dants s'affligèrent ; mais qui d'entre eux eut de quoi sub- ^personne
sister ne parut pas même regretter sa perte. Mme la du- que de M. le
chesse d'Orléans sentit sa délivrance, mais avec toutes les uc , reans >
7 et encore
mesures de la bienséance. Madame ne s'en contraignit peu de jours,
que médiocrement 2 . Quelque affligé que fût M. le duc d'Or-
léans, la consolation ne tarda guères. Le joug auquel il
s'étoit livré, et qu'il trouvoit souvent pesant, étoit rompu.
Surtout il se trouvoit affranchi des affres de la déclara-
tion du mariage de Rions et de ses suites 3 , embarras
d'autant plus grand, qu'à l'ouverture du corps la pauvre
princesse fut trouvée grosse ; on trouva aussi un déran-
gement dans son cerveau 4 . Cela ne promettoit que de
et Poujoulat, p. 547, le Journal de Buvat, tome I, p. 411-412, qui
place la mort au 19 juillet, les Correspondants de Balleroy, tome II,
p. 65, et les Souvenirs (apocryphes) de la marquise de Créquy,
tome II, p. 20-24. L'article de la Gazette fut imprimé sur feuille vo-
lante et vendu dans les rues ; un exemplaire s'en trouve dans le registre
U 362 des Archives nationales.
1. Ce mot remplace affligé, écrit d'abord. — Madame a parlé à
diverses reprises du chagrin de son fils, au moins dans les premiers
moments. La duchesse de Lorraine, tante de Mme de Berry, écrivait à
la marquise d'Aulède (Correspondance, éditée par A. de Bonneval,
p. 118) : « Je l'aimois comme mes propres enfants, et ce coup-là m'ac-
cable. » Dans le public, cette mort rapide fut un prétexte à chansons ;
l'une, jouant sur son nom d'Elisabeth et sur le diminutif employé pour
les soubrettes de théâtre, disait :
Babet a perdu la vie,
Quelle perte pour le dieu d'amour!
— Quoi ! Babet de la Comédie?
— Non; Babet du Luxembourg.
2. Dans sa Correspondance, elle déplora surtout cette mort préma-
turée, mais en insistant sur ce que la princesse s'était tuée par sa glou-
tonnerie, favorisée par la Mouchy (recueil Ja^glé, tome III, p. 38;
recueil Brunet, tome II, p. 131-133). Plus tard, en septembre, elle
écrivait (reciueil Jseglé, p. 43) : « Plût à Dieu que j'aie moins de motifs
de me consoler de sa mort ; c'est pire que tout ce que vous sauriez
imaginer. »
3. Ci-dessus, p. 217-218.
4. Saint-Simon est le seul qui parle d'un commencement de gros-
26S
MEMOIRES
[1719]
Scelles mis
parla Vrillière,
secrétaire
d'État.
Convois du
cœur
et du corps.
Ni manteaux
ni mantes
au
Palais- Royal.
grandes peines, et fut soigneusement étouffé pour le temps.
Sur les cinq heures du matin, c'est-à-dire cinq heures
après cette mort, la Vrillière arriva à la Meute, où il mit
le scellé en présence de Mme de Saint-Simon. Dès que
cela fut fait, elle monta dans son carrosse avec lui, que les
gens nécessaires au scellé suivirent dans le carrosse de la
Vrillière, et s'en allèrent en faire autant à Meudon, puis
au Luxembourg 1 , de là au Palais-Royal en rendre compte
à M. le duc d'Orléans; après quoi, Mme de Saint-Simon
revint à la Meute, où une plus cruelle nuit l'attendoit par
l'horreur de ses fonctions à l'ouverture du corps, de
laquelle j'allai rendre compte à M. le duc d'Orléans, et de
l'exécution de ses ordres. Le corps fut déposé ensuite
dans la chapelle de la Meute sans être gardé 2 , où les
messes basses furent continuelles tous les matins. Je m'éta-
blis à Passy chez M. et Mme de Lauzun 3 , pour être plus
près de la Meute sans y être toujours, d'où j'allois pres-
que tous les jours voir M. le duc 4 d'Orléans, outre les
jours de conseil de régence. Gomme il n'y eut point de
cérémonie, tout le monde fut dispensé des manteaux et
des mantes au Palais-Royal, où on se présenta en deuil,
sesse; il put le savoir par Mme de Simon, et il est certain qu'on dut le
cacher. Parlant de l'autopsie, Madame disait (recueil Jaeglé, p. 35) :
«Hier on l'a ouverte... Elle avait un ulcère à l'estomac, un autre à
l'aîne ; la rate était entièrement pourrie, ce n'était plus qu'une bouillie ;
la tête était pleine d'eau, la cervelle réduite de moitié. »
4. Le procès-verbal d'apposition des scellés dans ces divers lieux,
dont le texte est conservé dans les archives de la Maison du roi, car-
ton O 1 1043, et registre O 1 63, fol. 184, a été publié parEm. Gampar-
don en note au Journal de Buvat, tome I, p. 445-416. Dangeau
annonce ce scellé dès le 17 juillet, par erreur; en marge de son exem-
plaire du Journal, Saint-Simon a écrit : « Ce ne fut qu'après la mort. »
2. On a vu récemment, à propos de la mort de la duchesse de Ven-
dôme (tome XXXIII, p. 134-137), en quoi consistait la garde du corps
des princesses décédées.
3. Ils avaient chacun une maison à Passy : nos tomes XXIV,
p. 245, note 2, et XXIX, p. 274.
4. Les mots le duc surchargent et M e .
[1749] DE SAINT-SIMON. 269
mais en habits ordinaires. Il ne se trouva point de testa-
ment, et Mme la duchesse de Berry ne donna rien à per-
sonne que ce que Mme de Mouchy s'étoit fait donner.
Elle jouissoit de sept cent mille livres de rente, sans ce
que, depuis la Régence, elle tiroit de M. le duc d'Orléans 1 .
Le soir du samedi 22, l'abbé de Castries, nommé à
l'archevêché de Tours et son premier aumônier 2 , porta le
cœur au Val-de- Grâce, ayant à sa gauche Mlle de la
Roche-sur-Yon 3 , Mme de Saint-Simon au-devant et la
duchesse de Louvigny 4 nommée parle Roi, Mme de Bras-
sac, dame de Mme la duchesse de Berry 5 , à une por-
tière, et, ce qui fut fort étrange, la dame d'honneur de
Mme la princesse de Gonti, mère de Mlle de la Roche-sur-
Yon, à l'autre 6 . Le deuil du Roi fut de six semaines,
celui du Palais-Royal de trois mois, par le respect du
rang 7 , et Mme de Saint-Simon drapa pour six mois, parce
1. Dangeau (p. 81) dit six cent quatre vingt mille livres, savoir : six
cent quarante mille de pensions, douaire, etc., et quarante mille pour
l'intérêt de sa dot.
2. Ci-dessus, p. 261.
3. Louise- Adélaïde de Bourbon-Conti : tome XVII, p. 131.
4. Louise-Françoise d'Aumont d'Humières : tome XIX, p. 33.
5. Lucie-Françoise de Tourville : tome VIII, p. 292.
6. Cette dame d'honneur était Elisabeth le Cocq, veuve de Jacques
de Souillac, marquis de Châtillon, lieutenant général au gouvernement
de Roussillon et lieutenant de Roi de Perpignan, maréchal de camp
en 1652, mort à Perpignan le 26 février 1681. Sa veuve accepta d'abord
une place de dame de confiance auprès de la jeune duchesse de
Noailles, nièce de Mme de Maintenon ; puis en octobre 1714 la prin-
cesse de Conti mère, née de Bourbon-Condé, la prit comme dame
d'honneur (Dangeau, tome XV, p. 266 ; Dictionnaire de Moréri,
tome IX, p. 516-517). Saint-Simon prend à Dangeau l'indication de ce
cortège (tome XVIII, p. 90-91 ; voyez aussi la Gazette, p. 371).
7. « Nous n'aurons que trois mois de deuil au lieu de six, écrivait
Madame (Correspondance, recueil Brunet, tome II, p. 137); car un
usage tout récent a abrégé de moitié la durée des deuils. » Voyez
aussi le Journal de Dangeau, p. 91. Selon l'usage, le Roi donna trois
mille livres aux prévôt des marchands et échevins de Paris pour leurs
frais de deuil (reg. 0' 63, fol. 138).
270
MÉMOIRES
[4749]
qu'elle avoit, comme on l'a vu en son lieu 1 , drapé par
excès de complaisance à d'autres deuils où M. le duc de
Berry drapoit sans que le Roi drapât.
Le dimanche 23 juillet, sur les dix heures du soir, le
corps de Mme la duchesse de Berry fut mis dans un car-
rosse dont les huit chevaux étoient caparaçonnés. Il n'y
eut aucune tenture à la Meute. L'abbé de Castries et les
prêtres suivoient dans un autre carrosse, et les dames de
Mme la duchesse de Berry dans un autre. Il n'y eut
qu'une quarantaine de flambeaux, portés par ses pages et
ses gardes. Le convoi passa par le bois de Boulogne et la
plaine de Saint-Denis, avec beaucoup de simplicité, et fut
reçu de même dans l'église de l'abbaye 2 .
Les La veille du convoi 3 , M. le duc d'Orléans, sans que je
a eUogements S ^ en parlasse, me dit que le Roi conservoit à Mme de
Saint-Simon ses appointements en entier, qui étoient de
continues
à toutes les
dames
vingt et une mille livres 4 . Je l'en remerciai, et en même
4. En 4742, pour le deuil de laduchesse de Bourgogne : tome XXII,
p. 355.
2. Sur ces obsèques, on peut voir le Journal de Dangeau, p. 94, la
Gazette, p. 371-372, le Mercure de juillet, p. 484-482, la Gazette de
Rotterdam, n° 90, et divers documents officiels dans le carton K 139,
n° 8, aux Archives nationales. Voyez aussi ci-après aux Additions et
Corrections.
3. Avant La veille, Saint-Simon a biffé Le lendemain, écrit d'abord
parce que Dangeau annonce le 24 juillet les grâces qui vont suivre.
4. L'Etat de la France de 4742 énonçait ainsi les émoluments de la
dame d'honneur de Mme de Berry: « 4 200 livres de gages, 7200 livres
de livrées, 930 livres pour habillements, 448 livres pour jetons et
tapis, 4 080 livres pour charrois, 6000 livres de pension » ; soit 46558
livres, auxquelles il faut ajouter 5 000 livres de pension spéciale pour
égaler les appointements de Mme de Saint-Simon à ceux de la duchesse
du Lude (voyez notre tome XX, p. 505), et cela fait bien 24 000 livres.
Mais le brevet qui fut accordé le 24 juillet à Mme de Saint-Simon
(registre O 1 63, fol. 186 v°) dit : « Le Roi, voulant témoigner à la dame
duchesse de Saint-Simon, dame d'honneur de feu Mme la duchesse de
Berry, sa tante, sa satisfaction, etc., lui a conservé, des appointe-
ments qu'elle avoit en ladite qualité, la somme de douze mille livres. »
Ce serait donc seulement en cette dernière somme qu'aurait consisté
la grâce faite.
[4719] DE SAINT-SIMON. 274
temps je lui dis que ce seroit faire à Mme de Saint-Simon de Mme
et à moi la grâce entière de conserver aux dames de deBerrv Se
Mme la duchesse de Berry leurs appointements : il me les
accorda sur-le-champ. Ensuite je lui demandai la même
grâce pour la première femme de chambre, qui étoit une
fille d'un singulier mérite 1 : je l'obtins aussi. Au sortir
du Palais-Royal, j'allai à la Meute, où je dis à Mme de
Saint-Simon ce que je venois de faire ; elle envoya prier
toutes les dames de venir dans sa chambre, et leur manda
que j'y étois, et que j'avois à leur parler. J'eus la malice
de ne leur rien dire jusqu'à ce que toutes fussent arri-
vées ; alors je leur appris les grâces du Régent, qui leur
conserva aussi en même temps leurs logements au Luxem-
bourg 2 . La joie fut grande et sans contrainte, et je fus
bien embrassé. Je leur conseillai d'aller toutes ensemble
le lendemain remercier M. le duc d'Orléans; elles le
firent, et furent reçues de très bonne grâce. En même
temps, Mme de Saint-Simon lui remit l'appartement qu'elle
avoit au Luxembourg, et lui demanda de le rendre à
Mlle de Langey et à ses frères 3 , qui l'avoient auparavant,
4. Les Mémoires ont déjà parlé avec éloge de cette personne,
Mlle d'Avaise : tome XXVI, p. 206-207.
2. Les brevets, du 24 juillet, sont dans le registre O 1 63, fol. 487-
488: Mme de Pons, dame d'atour, eut 9000 livres, Mlle d'Avaise
6000, Mmes d'Armentières, de Laval, de Brassac et d'Arpajon, dames
d'accompagnement, chacune 4000 livres, mais toujours, comme pour
Mme de Saint-Simon, à titre de pension pour conservation de partie de
leurs appointements. Voyez aussi Dangeau, p. 94-92.
3. On a déjà rencontré dans le tome XXXI, p. 5-6, la marquise de
Langey, Diane de Montault-Navailles, lors de sa mort en 4747, et nous
avons dit qu'elle avait eu sept enfants. A l'époque où nous sommes il
restait encore les quatre tils et deux tilles. La dernière, Anne-Henriette,
née en 4667, fille d'honneur de la duchesse de Guise, épousa le
44 mai 4703, Charles Houel d'Houelbourg, dit le marquis d'Houel,
capitaine aux gardes (Dangeau, tomes V, p. 380 et IX, p. 182;
Mémoires de Sourches, tomes V, p. 430, et VIII, p. 72-73 et 78-79 ;
Mercure de mai 4703, p. 479-484), plus tard maréchal de camp en 4748
et gouverneur de l'île de Ré; elle mourut le 20 décembre 4749. L'autre
sœur, Diane-Judith, née vers 4663, vivait avec sa mère au Luxem-
272 MÉMOIRES [1719]
et elle l'obtint 1 . On a vu ailleurs que Mme de Saint-Simon
ne s'en étoit jamais servie 2 ; mais on n'avoit pas voulu le
reprendre, et qu'il parût qu'elle n'avoit point d'apparte-
ment au Luxembourg.
Mouchy Mme de Mouchj fit demander une audience à M. le duc
chassés. d'Orléans, qui ne voulut pas la voir, et lui fit dire d'aller
parler à la Vrillière. Elle y fut donc avec son mari. Elle
y reçut l'ordre de sortir tous deux en vingt-quatre heures
de Paris, et de n'y pas revenir 3 . Longtemps après ils y
revinrent; mais aucun des événements arrivés dans la
suite n'a pu les rétablir dans le monde, ni les tirer d'obs-
curité, de mépris et d'oubli.
bourg; elle ne se maria pas, et nous ignorons la date de sa mort. Les
fils étaient : Philippe de Gordouan, marquis de Langey, né vers 4662,
qui épousa (contrat du 26 février 1689, reg. Y 254, fol. 264 v°) Gene-
viève Siffe de Ghastenay, veuve de François-Paul de Gaudechart,
marquis de Querrieux, puis, en secondes noces, Hardouine-Françoise
du Brossin de Méré ; il mourut le 10 août 1744. Le second, Henri 5
comte de Langey, né vers 1664, exempt des gardes du corps, se maria
par contrat du 27 avril 1704 (reg. Y 277, fol. 87) avec Marie de Beli-
neau, veuve de René Guillon de la Gailleterie, trésorier de France à
Tours (voyez aussi E 1964, fol. 100); il mourut décoré de l'ordre de
Saint-Louis, le 25 janvier 1747. Le troisième, Augustin-Benjamin, titré
marquis de Téligny, né en 1665, homme très estimable, fut choisi en
janvier 1718 pour être gouverneur du comte de Glermont (Dangeau,
tome XVII, p. 228, 242 et 315); il mourut le 31 juillet 1750. Enfin le
dernier, René, comte de la Noue, né en 1666, page de la petite écurie
en 1684, servit dans la gendarmerie et devint en avril 1715 premier
écuyer du prince de Conti et colonel-lieutenant de son régiment de
cavalerie ; il mourut le 20 mai 1732, brigadier et inspecteur général de
la cavalerie. Nous retrouverons ces deux-ci dans la suite des Mémoires
(tome XVII de 1873, p. 67), à propos du mariage du dernier avec
Mme de Chevry.
1. Ce logement resta longtemps dans la famille; car, en 4746, il
passa au comte de Langey, après son frère Téligny (reg. O 1 90,
fol. 193).
2. Tome XXIX, p. 118 ; il n'avait pas été dit alors que eet apparte-
ment était celui de Mme de Langey.
3. Journal de Dangeau, p. 93 et 94 ; Journal de Buvat, p. 420-
421 ; Correspondance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 444.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
273
de Meudon
rendu
à du Mont.
Désespoir
de Rions, qui
à la fin
se console.
Les spectacles furent interrompus huit jours à Paris 1 .
M. le duc d'Orléans, dès les premiers jours, envoya Gouvernement
chercher du Mont, lui rendit le gouvernement de Meu-
don, et lui ordonna d'y faire revenir tous les gens qui y
étoient lorsque Mme la duchesse de Berry eut Meudon, et
que leurs emplois leur seroient rendus 2 .
On peut juger en quel état tomba Rions en apprenant
à l'armée une aussi terrible nouvelle pour lui 3 . Quel
affreux dénouement d'une aventure plus que romanesque,
au point qu'il touchoit à tout ce que l'ambition peut pro-
curer même de plus imaginaire. Aussi fut-il plus d'une
fois sur le point de se tuer, et longtemps gardé à vue par
des amis que la pitié lui fit. Il vendit bientôt après la fin de
la campagne son régiment et son gouvernement 4 . Comme
il avoitété doux et poli avec ses amis, il en conserva, et
fit bonne chère avec eux pour se consoler 5 ; mais, au
fond, il demeura obscur, et cette obscurité l'absorba.
Le service de Mme la duchesse de Berry se fit à Saint-
Denis avec les cérémonies accoutumées, mais sans oraison
funèbre 6 , les premiers jours de septembre 7 .
1. Dangeau dit, le vendredi 28 juillet (p. 94) : « Les spectacles
recommencèrent. »
2. Journal de Dangeau, p. 93-94 ; notre tome XXXV, p. 319.
3. Madame raconte (Correspondance, recueil Brunet, tome II, p. 154):
« Lorsque la nouvelle de la mort de Mme de Berry vint à l'armée, le
prince de Gonti alla trouver Rions et lui chanta une sotte chanson :
« Elle est morte, la vache aux paniers; il n'en faut plus parler. »
4. Il garda son gouvernement de Cognac jusqu'en 1722 et son régi-
ment des dragons du Dauphin jusqu'en 1725.
5. Il n'eut permission de revenir à Paris qu'en avril 1720, et on
prétendit alors qu'il allait se marier (Dangeau, tome XVIII, p. 273 •
voyez la suite des Mémoires, tome XVII de 1873, p. 60).
6. Le 2 septembre : Dangeau, p. 117 ; Gazette, p. 443-444. Madame
écrivait dans une lettre datée par erreur du 20 juillet (recueil Brunet,
p. 133) et qui doit être du 29 ou du 30 : « On a été tellement embar-
rassé pour faire son oraison funèbre, qu'on a jugé à propos de n'en
point faire du tout. » Voyez ci-après aux Additions et Corrections.
7. A la suite de ce paragraphe, Saint-Simon a biffé : Peu après je
fis donner à Pesé le gouv 1 de; voyez plus loin, p. 291.
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXYl
35
274
MEMOIRES
[1719]
Maladie
de Mme de
Saint-Simon
à Passy.
Le Régent
nous prête le
château neuf
deMeudon*.
Mme de Saint-Simon, qui, comme on l'a vu en son lieu 1 ,
avoitété forcée, et moi aussi, à consentir qu'elle fût 2 dame
d'honneur de Mme la duchesse du Berry, n'avoit pu, en
aucun temps, trouver le moindre jour à quitter cette triste
place. On avoit pour elle toute sorte de considération, et
on lui laissoit toute sorte de liberté ; mais tout cela ne la
consoloit point de cette place, de sorte qu'elle sentit tout
le plaisir, pour ne pas dire toute la satisfaction, d'une
délivrance qu'elle n'attendoit pas d'une princesse de vingt-
quatre ans. Mais l'extrême fatigue des derniers jours de
la maladie, et de ceux qui suivirent la mort, lui causèrent
une fièvre maligne 3 dont elle fut six semaines à l'extré-
mité dans une maison que Fontanieu lui avoit prêtée à
Passy* pour prendre l'air et des eaux de Forges, et s'y re-
poser ; elle fut 5 deux mois à s'en remettre. Cet accident,
qui me pensa tourner la tête, me séquestra de tout pen-
dant deux mois sans sortir de cette maison et presque de
sa chambre, sans ouïr parler de rien 6 , et sans voir que le
peu de proches ou d'amis indispensables. Lorsqu'elle
commença à se rétablir, je demandai à M. le duc d'Orléans
1. Tome XIX, p. 237-248 et 291-313.
2. Ces cinq mots ont été écrits en interligne, au-dessus de d'estre,
biffé.
3. Ni Dangeau ni aucun contemporain n'ont parlé de cette maladie.
4. Il a paru en 1895 dans le Bulletin de la Société historique d'Au-
teuil et de Passy (tome II, p. 56-62) une note sur ce séjour de Saint-
Simon à Passy dans la maison de Fontanieu pendant l'été de 1719 ;
mais ce n'est qu'un simple extrait de nos Mémoires, sans aucun ren-
seignement complémentaire. Notre auteur était en relations d'affaires
et même d'amitié avec Fontanieu comme on l'a vu dans le tome XXXV,
p. 42-45. Voyez ci-après aux Additions et Corrections.
5. Les mots elle fut sont en interligne, au-dessus â'et, biffé.
6. Cependant Dangeau signale sa présence à un conseil au Palais-
Royal le 2 août (p. 96), et nous verrons ci-après, p. 305, Saint-Simon
avoir dans le courant de ce même mois un long entretien avec le
Régent.
* Dans le manuscrit cette manchette se trouve placée quelques lignes
trop haut.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
275
quelques logements au château neuf de Meudon 1 . Il me
le prêta tout entier et tout meublé. Nous y passâmes le
reste de l'été 2 , et plusieurs autres depuis 3 . C'est un lieu
charmant pour toute espèce de promenades. Nous comp-
tions de n'y voir que nos amis ; mais la proximité nous
accabla de monde, en sorte que tout le château neuf fut
souvent tout rempli, sans les gens de simple passage 4 .
Pour ne plus revenir à la même matière, le deuil de
Mme la duchesse de Berry eut une chose jusqu'alors sans
exemple, et qui n'en a pas eu depuis : c'est que, le Roi
ne le portant que six semaines, la cour ne comptoit pas le
porter davantage, parce que les deuils de cour ne se
portent que par respect pour le Roi, et se prennent et se
quittent en même temps que lui. Cependant il y eut ordre
de le continuer au delà du Roi, et de le porter trois mois,
c'est à-dire autant que M. le duc d'Orléans le porta 5 . Les
logements au Luxembourg furent conservés aux deux
premiers officiers et au premier maître d'hôtel 6 , et le
4. Bâti par le grand Dauphin à côté de l'ancien château des le Tel-
lier : notre tome XVII. p. 431.
2. En admettant que la duchesse soit tombée malade à la fin de
juillet, puisqu'elle assista le 24 aux obsèques de Mme de Berry, si elle
passa deux mois àPassy, ce n'est qu'au début d'octobre que le ménage
Saint-Simon put aller s'installer à Meudon.
3. Saint-Simon y passa encore l'été de 1720 (Addition au Journal
de Dangeau, tome XVIII, p. 312, et suite des Mémoires, tome XVII
de 1873, p. 94); il est probable qu'il en fut de même en 1721 ; en
1722, nous le verrons y marier sa fille (suite des Mémoires, tome XVIII,
p. 448), et il y séjourna encore pendant l'été de 1723 (ibidem,
tome XIX, p. 159).
4. Cela sera répété dans la suite (tome XVIII de 1873, p. 474).
5. Dangeau écrit le 7 septembre, p. 119 : « Le Roi quitta hier le
deuil ; mais les courtisans le porteront encore six semaines. On avoit
cru que, le Roi le quittant, la cour le quitteroit aussi mais cela a été
réglé autrement. Le duc de Tresmes, premier gentilhomme de la
< kunbre en année l'a déclaré aux domestiques du Roi, et l'introduc-
teur des ambassadeurs l'a déclaré aussi aux ambassadeurs. » C'est à
ce propos que Saint-Simon a fait l'Addition indiquée ci-contre.
0. Saint-Simon a ajouté les six derniers mots en interligne, et a
Deuil
de la cour
prolongé
six semaines
au-delà de
celui du Roi.
Il visite
Madame,
M. et Mme la
duchesse
d'Orléans.
[Add. S*-S. 1594]
276 MÉMOIRES [4719]
chevalier d'Hautefort, premier écuyer, obtint de conserver
les livrées et un carrosse aux armes de Mme la duchesse
de Berry sur le dernier exemple de Sainte-Maure, premier
écuyer de feu M. le duc de Berry *. Le Roi alla voir sur
cette mort Madame et M. et Mme la duchesse d'Orléans 2 .
Le Roi Le 3 Roi, qui étoit depuis trois semaines dans l'apparte-
en visite" toutes men ^ de la Reine mère au Louvre, pour laisser nettoyer
les Académies les Tuileries 4 , alla, pendant ce séjour, voir toutes les
corrigé 3 en 2 avant p TS officiers. Il y avait en effet trois officiers prin-
cipaux : le chevalier d'honneur, marquis de Goëtanfao, le premier
écuyer, chevalier d'Hautefort, et le premier maître d'hôtel, marquis de
Saumery, ce dernier inférieur aux deux autres. C'est ce qui explique
la correction ; mais en réalité, il n'y eut que Saumery et Hautefort qui
bénéficièrent de la faveur annoncée (Dangeau, p. 93) ; Goëtanfao âgé
et malade ne servait plus.
4. Cet exemple de Sainte-Maure a été raconté dans le tome XXVI,
p. 219. Saint-Simon ne trouve pas l'indication de cette faveur à Hau-
tefort dans le Journal de Dangeau ; il la prend dans ses souvenirs
personnels. Mais il aurait pu mentionner aussi que Mme de Saint-
Simon bénéficia très abondamment de la « dépouille » de la princesse
dont elle était dame d'honneur, comme c'était l'usage. On trouvera à
la fin du présent volume, appendice VIII, l'énumération des meubles et
de l'argenterie dont « hérita » la duchesse.
2. Louis XV alla au Palais-Royal voir le Régent et Mme d'Orléans
dès le 22 juillet, et le 23 il se rendit à Saint-Gloud chez Madame
(Dangeau, p. 90 et 91).
3. Avant ce paragraphe, Saint-Simon a biffé : « M e du Maine obtint
la permission d'aller dans un chasteau voisin de Ghalon sur Saône ou
la Billarderie alla la conduire, et le Duc du Maine celle de chasser
autour de Dourlens, mais sans en découcher. Gepend 1 le Secrétaire de
Gellamare qui avoit eu permission de retourner en Espagne fut arresté
à Orléans et conduit au chasteau de Saumur. » On va retrouver cela
presque textuellement un peu plus loin. En marge a été aussi biffée la
manchette suivante : « M. et M e du Maine fort relâchés. Le secrétaire
de Gellamare mis au chasteau de Saumur. »
■4. « Le Roi alla, par la grande galerie, au Louvre, où on veut le
transporter pour quinze jours, afin d'avoir le temps de nettoyer les
Tuileries, qui en ont grand besoin. » (Dangeau, p. 76, 40 juillet). Ce
n'était ce jour-là qu'une visite. L'annaliste écrit encore le 42 (p. 77) :
« Le Roi ira dimanche coucher au Louvre, dans l'appartement de la
Reine mère, où il demeurera quelques jours, pour donner le loisir de
[1719] DE SAINT-SIMON. 277
Académies 1 et le Balancier 2 . Le maréchal de Villeroy
voulut parler aux Académies françoise, des sciences et des
belles-lettres ; on ne comprit ni pourquoi ni trop ce qu'il
y dit 3 . Les directeurs de ces académies firent chacun une
harangue au Roi, qui retourna après aux Tuileries.
Mme du Maine obtint d'aller demeurer dans un château
pendant
qu'on nettoie
les
Tuileries.
M. et Mme
nettoyer les Tuileries, dont les mauvaises senteurs commençoient à
incommoder fort Sa Majesté et toute la cour. » Puis il annonce en effet
le transfert du jeune Roi le dimanche 16, et son retour aux Tuileries
le 2 août (p. 79 et 96). Sur l'appartement d'Anne d'Autriche, voyez
notre tome XXXI, p. 364.
1. Il alla à l'Académie française et à celle des sciences le 22 juillet
(Dangeau, p. 90; Gazette, p. 369). Les Registres de l'Académie fran-
çoise (tome II, p. 81-82) donnent un compte rendu de la visite. Il y
avait vingt-quatre présents ; après un petit discours du maréchal de
Villeroy, Valincour lit un compliment, auquel le Roi répondit en
quelques mots, et le poëte Houdard de la Motte lut des vers de cir-
constance. « Après cela le Roi a dit à M. Dacier, secrétaire perpétuel,
qu'il vouloit voir comment on procédoit à l'élection des officiers tous
les trimestres. M. Dacier a pris la boîte et a fait voir à S. M. comment
on faisoit sortir alternativement de leurs cornets les boules blanches et
noires, jusqu'à ce que la sortie de la boule rouge ou de la boule verte
eût déclaré le directeur et le chancelier. Cela a diverti S. M. pendant
quelques moments. » Il monta ensuite à l'Académie des sciences, où
il fut reçu par le marquis de Torcy, président, et vit quelques expé-
riences de physique. A l'Académie des inscriptions, le 24, il futcom-
phmenté par le secrétaire perpétuel, Gros de Boze, et le 2 août il
alla à l'académie d'architecture {Gazette, p. 371 et 382; Dangeau,
p. 91 et 96).
2. On appelait ainsi la Monnaie des médailles (tome XXVIII,
p. 157). C'est encore le 2 août qu'eut lieu cette visite; le directeur,
l'orfèvre Launay, fit frapper devant le Roi une médaille dont Dangeau
fait la description (p. 96 ; voyez aussi la Gazette, p. 382, qui donne
plus de détails). La veille, le jeune Roi avait visité l'imprimerie royale
du Louvre.
3. Cette appréciation malveillante fut peut-être celle du public, mais
plutôt celle de Saint-Simon. Les Registres de V Académie disent:
« M. le maréchal de Villeroy a expliqué avec beaucoup d'éloquence et
de dignité ce qui avoit porté le Roi à nous faire un si grand honneur,
a <lit des choses très honorables pour la compagnie », etc. Dangeau non
plus ne fait aucune critique.
278
MÉMOIRES
[4719]
du Maine,
fort relâchés.
Aveux
de la duchesse
du Maine.
Misérable
comédie entre
elle et
son mari.
Le secrétaire
du prince
voisin de Chalon-sur-Saône, où la Billarderie la fut con-
duire 1 , et le duc du Maine celle de chasser autour de
Doullens, mais sans en découcher 2 . En même temps le
secrétaire du prince de Cellamare, qui avoit eu enfin per-
mission de retourner en Espagne, fut arrêté en chemin
à Orléans, et mené dans le château de Saumur 3 . C'est
que la duchesse du Maine avoit enfin commencé à parler,
à avouer beaucoup de choses, peut-être à en cacher davan-
1. La santé de la princesse souffrait du séjour dans l'intérieur de
la citadelle de Ghalon, et elle demanda à aller dans une maison de cam-
pagne. On lui permit, au début d'août, de se rendre au château de
Ghailly, près Beaune, qui appartenait à M. Brunet, président au par-
lement de Bourgogne. Le lieu étant malsain, à cause des fossés plein
d'eau qui entouraient le château, on la transféra dans le voisinage, à
celui de Savigny, qui appartenait au président de Migieu. On avait
pensé aussi à celui de Serrigny, dans la même région, ou à celui de
Gilly, propriété de l'abbé de Citeaux. Madame la Princesse, sa mère,
désirait qu'elle se rapprochât de Paris, et demandait pour elle l'auto-
risation de séjourner à Anet; mais le Régent refusa, et accorda le
château de Champlay (on prononce et on écrivait Chamlay), non loin
de Joigny, dont le possesseur, le célèbre tacticien, venait de mourir
(ci-dessus, p. 245). La princesse quitta Savigny après le milieu de
septembre ; mais le voyage était long, plus de trente lieues, et sa santé
délabrée l'allongea encore. Elle dut s'arrêter plusieurs jours à Chan-
ceaux (Côte d'Or, près de Semur), puis à Régennes, maison de cam-
pagne de l'évêque d'Auxerre, à quelques lieues de cette ville. Elle
n'arriva à Chamlay que le 19 ou le 20 octobre ; sa mère quitta Paris le
25 pour aller l'y voir et la trouva assez souffrante (Journal de Dan-
geau, p. 95, 102, 104, 116-117, 124, 140, 142, 144 et 147 ; Archives
de la Bastille, par Ravaisson, tome XIII, p. 270-271, 274 et 276,
lettres de le Blanc à M. de la Billarderie et à l'abbé Desplannes ; géné-
ral de Piépape, La Duchesse du Maine, p. 214-215); voyez ci-après,
p. 312.
2. Dangeau, p. 95 ; Archives de la Bastille, p. 264.
3. Ce secrétaire d'ambassade s'appelait Fernand Trivigno de Fi-
gueroa ; il fut arrêté en même temps que l'aumônier de l'ambassadeur,
et resta dans le château de Saumur jusqu'au 14 février 1720, où on
leur permit de retourner en Espagne (vol. Espagne 294). Il emportait
les papiers de l'ambassade, au moins ceux que Dubois n'avait pas con-
servés (Journal de Buvat, tome I, p. 417); le procès-verbal de levée
des scellés, daté du 17-20 juillet est dans le volume Espagne 289.
de Gellamare
mis au château
[H19] DE SAINT-SIMON. 279
ta^e 1 - car. comme ie l'ai dit au commencement de cette
8 ' ' J . . , . . . , . , . , misauchâtea
affaire 2 , et pourquoi, je n y ai jamais vu bien clair, et de Saumur<
ie suis très persuadé que M. le duc d'Orléans, qui sûrement
en a su davantage, en a ignoré plus qu'il n'en a su, et
que l'abbé Dubois s'est bien gardé de ne retenir pas pour
soi tout seul le fonds et le tréfonds 3 de l'affaire, n'en a
dit à son maître que ce qu'il n'a pu lui cacher, et lui a
soigneusement tu tout ce qui ne le conduisoit pas aux vues
que j'ai expliquées 4 . Mme du Maine avoua donc enfin,
par une espèce de mémoire qu'elle envoya, signé d'elle,
à M. le duc d'Orléans, que lé projet d'Espagne étoit
véritable, nomma comme complices ceux dont j'ai parlé,
mais fort diversement 5 . Elle y traita Pompadour avec un
1. Saint-Simon anticipe sur le temps; car Mme du Maine ne com-
mença à avouer qu'en décembre ; mais, comme à cette époque, notre
auteur n'y reviendra pas, nous allons donner ci-après un commentaire
sommaire. En tout cas, ce ne fut pas les aveux de la princesse qui
firent arrêter le secrétaire. Mme de Staal (Mémoires, tome II, p. 9-10)
dit que les instances de sa mère Madame la Princesse la décidèrent
enfin à parler.
2. Ci-dessus, p. 48.
3. Ce mot n'était pas donné par Y Académie en 1718. La dernière
édition le définit : « Terme de coutume ; le fonds qui est sous le sol et
qu'on possède comme le sol même. » Elle ajoute qu'on écrit aussi
très-fonds, et c'est l'orthographe de notre auteur.
4. Ci-dessus, p. 49-50 et 146-150.
o. L'original de la déclaration de la duchesse du Maine, ce qu'elle
a appelé elle-même « sa confession », est aux Affaires étrangères, dans
le volume Espagne 293, fol. 128-139. Elle est écrite de la main de M. de
la Billarderie sous la dictée de la princesse, qui y ajouta de sa main :
« Je certifie avoir dicté ce mémoire à M. de la Billarderie, qui contient
pure vérité. Louise-Bénédicte de Bourbon. » Une autre copie en
existe au même dépôt dans le volume France 1235, fol. 171-191, et à
la suite se trouvent (fol. 197-201) des notes sur les complices, Laval,
Pompadour, d'Aydie, Boisdavid, rédigées d'après les dires de la du-
chesse. Lémontey a publié dans les Pièces justificatives de son Histoire
de la Régence, tome II, p. 413-438, la lettre du 3 décembre 1719 par
laquelle la princesse annonçait sa confession, celle du 14, qui l'accom-
pagnait, et enfin la déclaration elle-même. Los originaux de ces deux
lettres sont conservés dans le volume Espagne 292, fol. 335 et 344,
280 MÉMOIRES [1749]
grand mépris, et les gens de peu qui étoient arrêtés, con-
firma la chimère du duc de Richelieu sur Bayonne pour
avoir le régiment des gardes, et de Saillans qui y avoit
aussi son régiment, et qui s'étoit laissé entraîner 1 . Bois-
david y étoit fort chargé, et Laval plus qu'aucun autre 2 ,
comme la clef de meute 3 , l'homme de confiance et d'ex-
pédients, qui conduisoit Gellamare en beaucoup de choses,
le seul qui allât directement de lui à elle et d'elle à lui,
qui avoit la créance de la noblesse qui leur étoit attachée,
et qu'il savoit conduire où il convenoit sans leur rien dire
qu'avec grande mesure pour les temps et pour le choix
des personnes ; enfin qu'ils avoient compté de faire une
révolte à Paris et dans les provinces contre le gouver-
nement, de le changer, d'y faire déclarer le roi d'Es-
pagne régent, de mettre à la tête de toutes les affaires et
de toutes les troupes celui que le roi d'Espagne nommeroit
pour exercer la régence en son nom et en sa place, défaire
enregistrer ces changements dans tous les parlements, et
que, pour opérer ces choses, ils avoient formé un grand parti
en Bretagne avec promesse réciproque que le roi d'Espagne
leur rendroit tous leurs privilèges, tels qu'ils en jouissoient
du temps d'Anne de Bretagne et des deux rois successi-
vement ses époux, Charles VIII et Louis XII, et que la
Bretagne recevroit toutes les troupes que l'Espagne vou-
droit envoyer en France, et lui livreroit le Port-Louis pour
en être le seul maître absolu 4 . Plusieurs Bretons furent
1. Dans sa confession, Mme du Maine ne parle ni de Richelieu, ni
de Saillans, pas plus que de Boisdavid ; ce dernier avait nié avoir
jamais vu le duc du Maine (Mémoires de Mme de Staal, tome I,
p. 196).
2. Il est exact que, d'après les dires de la princesse, M. de Laval
joua un rôle prépondérant dans l'affaire.
3. Locution empruntée au vocabulaire de la vénerie et déjà rencon-
trée dans les tomes XVI, p. 239, et XXIX, p. 24, et encore ci-des-
sus, p. 498.
4. Tout ce résumé de la confession de la duchesse est fort exagéré,
ainsi qu'on le pourra voir sur le texte publié par Lémontey.
[1749] DE SAINT-SIMON. 281
nommés 1 ; je n'ai point su qu'aucun membre des parlements
de Paris et de Rennes l'ait 2 été, peut-être bien M. le duc
d'Orléans l'a-t-il ignoré lui-même. Si elle a chargé des
seigneurs de la cour qui ont montré avoir grand peur,
mais qui ne furent pas arrêtés, c'est encore ce qui n'est
pas venu jusqu'à moi 3 .
Laval, interrogé à la Bastille sur ces aveux, entra en
furie contre la duchesse du Maine, jusqu'à lui donner toutes
sortes de noms, s'écria que c'étoit bien la dernière per-
sonne dont il auroit soupçonné la foiblesse et l'infamie de
révéler et de perdre ses amis, qu'il y avoit plus de dix
ou douze ans qu'il la voyoit peu en public, très fréquem-
ment en secret ; que c'étoit elle qui l'avoit embarqué dans
toute cette affaire, dont la colère lui fit dire plusieurs
détails, sans que ces détails soient revenus à moi ni à
personne qu'à M. le duc d'Orléans, qui, à ce que je crus
voir, n'en fut même que légèrement instruit, et ne les
approfondit pâ*s. Un seul fut su : c'est que, une nuit
qu'après avoir été souper à l'Arsenal Mme du Maine alloit
en bonne fortune voir Gellamare sans valets, n'ayant que
quelques gens afïidés dedans et derrière son carrosse, et
Laval la menant au lieu de cocher, et sans flambeaux *,
elle fut accrochée par un autre carrosse, dont ils eurent
toutes les peines du monde à se débarrasser, et la plus
grande frayeur d'en être reconnus.
Ce furent ces aveux qui valurent plus de liberté à M. et
à Mme du Maine, et qui firent mettre à Saumur le secré-
taire de Gellamare. Ce fut aussi où commença cette
comédie entre eux deux, dont qui que ce soit ne put être la
4. Elle parle de MM. de Noyant, de Bonamour et du Groesquer.
Saint-Simon dira plus loin, à tort, que ces aveux déterminèrent les
l ri (-stations en Bretagne : ci-après, p. 356.
°2. 11 y a Vayent, au pluriel dans le manuscrit.
3. Elle n'en parla pas. Il est évident que Saint-Simon ne vit pas
cette pièce, ou du moins en avait oublié les détails.
I Ecrit flambleaux, par mégarde.
IIÉ1I01BIS DK saist-siuon. xxxv; 36
282 MÉMOIRES [1749J
dupe. Ces aveux furent accompagnés de toutes sortes d'as-
surances et de protestations que le duc du Maine n'avoit
jamais su un mot de toute cette affaire; qu'ils n'avoient
garde d'en rien laisser apercevoir à sa timidité naturelle ;
car, pour le sauver, elle ne le ménageoit pas ; qu'ils se
seroient exposés à voir rompre leur projet à l'instant, et
très possiblement encore à la révélation qu'il en auroit
faite dans la peur où il en auroit été ; que leur plus épi-
neux embarras avoit été de se cacher de lui, ce qui avoit
souvent retardé et quelquefois déconcerté toutes leurs
mesures par les contretemps des rendez-vous et la fré-
quente nécessité de les abréger 1 . Ce fut à cette rao-
1. Voici le passage de la déclaration qui regarde le duc du Maine
(Lémontey, Histoire de la Régence, tome II, p. 435): «Je dois une
justification authentique à M. le duc du Maine, et qui me tient infini-
ment plus à cœur que ma liberté et que ma propre vie : c'est qu'il n'a
jamais su le moindre mot de toutes ces intrigues, que je me suis cachée
de lui plus que de personne au monde, que je lui ai toujours dit que
mon commerce avec M. de Laval n'avoit été fondé que sur les affaires
qui regardoient son rang, et que nous nous contentions, lui et moi, de
parler des affaires du temps, sans qu'il fût question d'aucune cabale.
Je lui ai dit la même chose sur M. de Pompadour, et, lorsque M. du
Maine entroit dans ma chambre dans le temps que je parlois avec ces
Messieurs de ces sortes d'affaires, nous changions de discours. J'avoue
que j'ai dit témérairement à l'ambassadeur d'Espagne que le roi son
maître pouvoit être assuré de M. du Maine ; mais je déclare que je l'ai
dit de moi-même et sans qu'il m'en ait jamais parlé. Je dois même
dire que M. du Maine m'a défendu plusieurs fois de voir MM. de Pom-
padour et de Laval, par la crainte qu'il avoit qu'ils ne m'embarquassent
dans quelques intrigues. Je supplie donc M. le duc d'Orléans, avec les
plus fortes instances, de lui rendre sa liberté sur le témoignage que je
lui rends de son entière innocence. » Les historiens de la Régence
admettent en effet l'ignorance du duc du Maine de toute l'affaire :
Lémontey (tome I, p. 236) parle de son « innocence passive» ; Dom
Leclercq (tome II, p. 259) pense qu'il ignorait tout; le général de
Piépape, La Duchesse du Maine, p. 491-492 ne se prononce pas. Le
garde des sceaux d'Argenson semblait plus incrédule (Mémoires de
Mme de Staal, tome I, p. 208-209), et Madame écrivait (Correspon-
dance, recueil Brunet, tome II, p. 244) : « Mme du Maine a disculpé
complètement son mari Il est possible que ce soit vrai, quoique ce
[1749] DE SAINT-SIMON. 283
merie 1 que tout l'esprit de la duchesse du Maine s'aiguisa,
comme celui du duc du Maine, quand il apprit ces
aveux, à jurer de son ignorance, de son aveuglement, de
son imbécillité à ne s'être ni aperçu ni même douté de
rien, à détester le projet et ceux qui y avoient embarqué
sa femme, et à se déchaîner contre elle avec peu de
ménagement 2 .
M. le duc d'Orléans me conta toutes ces choses en
attendant qu'il en parlât au conseil de régence 3 . Il eut
l'air avec moi de mépriser la conspiration, et de rire de
la comédie entre le mari et la femme, de la malepeur 4
du duc du Maine, et de l'usage que Mme du Maine ne
doutoit pa,s de faire de son esprit à cet égard, et de son
sexe et de sa naissance pour elle-même, et du plein suc-
cès quelle s'en promettoit sûrement. Je me contentai de
sourire et de lui répondre un peu dédaigneusement que je
serois bien de moitié avec elle, parce qu'il n'est rien de si
certain que de persuader qui veut absolument être per-
suadé, et aussitôt je changeai de discours. Il y avoit long-
temps que nous ne nous étions parlé de cette affaire. Il
sentoit bien que j'avois raison ; mais il sentoit encore
plus le poids du joug de l'abbé Dubois, et j'avois bien
reconnu, comme je l'ai dit plus haut 5 , à quoi abou-
tiroit tout ce vacarme, et l'indignation m'avoit fermé la
bouche là-dessus. On verra bientôt les suites de ces aveux
soit difficile à croire. » Dans l'entourage de la marquise de Balleroy,
on croyait aussi à l'ignorance du prince (Les Correspondants de Bal-
leroy, tome II, p. 105-406), et Mme de Maintenon écrit dans le cou-
rant de 4749 que son innocence «se répand tous les jours « et que
« tout tombera sur M. de Malezieu » (Lettres historiques et édifiantes,
publiées par Th. Lavallée, tome II, p. 470).
4. Saint-Simon écrit mommcrie ; voyez tome XXXIV, p. 275.
2. Dans le public, on désapprouva en général les aveux de la prin-
cesse (Mémoires de Mme de Staal, tome II, p. 22-24).
3. Suite des Mémoires, tome XVI de 4873, p. 429.
4. Tome XXIX, p. 499.
5. Ci-dessus, p. 447.
284
MEMOIRES
[1710]
[Add. S'-S. 1595
et 1596]
MM.
d'Allemans,
Renau et le P.
Malebranche;
quels.
sur la Bretagne, et à quel point la comédie fut poussée
entre M. et Mme du Maine 1 .
Quoique je fasse profession dans ces Mémoires de ne
les charger pas de deux matières, dont l'une a produit
une infinité de volumes, qui sont entre les mains de tout
le monde, et dont l'autre n'en fourniroit guères moins par
son étendue et l'excès de ses révolutions, je veux dire la
constitution Unigenitus et la finance, il se trouve néan-
moins en mon chemin des choses là-dessus que je me crois
quelquefois obligé de raconter.
La taille, et la manière de la lever, plus à charge que
la taille même, avoit été un objet sur lequel on avoitsans
cesse médité depuis la Régence 2 . Les inconvénients en
étoient extrêmement moindres en Languedoc et en
Bretagne ; mais c' étoient les seuls pays d'États; car le peu
d'autres pays d'États sont si petits 3 , et objets si peu
considérables, que ce n'étoient pas des objets. M. d'Alle-
mans, qui étoit un homme fort distingué parmi la noblesse
du Périgord 4 , par la sienne et par son mérite, et qui,
1. Ci-après, p. 356, et suite des Mémoires, tome XVI de 1873, p. 425
et suivantes.
2. Voyez notre tome XXXIII, p. 17-19.
3. Il est certain que la Flandre, le Hainaut, l'Artois, le Béarn, le
Roussillon et le Pays de Foix étaient des provinces peu importantes ;
mais notre auteur oublie parmi les pays d'États la Bourgogne et la Pro-
vence dont le territoire était assez considérable.
4. La famille du Lau d'Allemans était originaire de Béarn, mais
établie depuis longtemps en Périgord (voyez les notes et documents
publiés par Tamizey de Larroque dans la Revue de Gascogne,
tome XVIII, p. 41-46). M. Dujarric-Descombes a donné en 1889 dans
le tome* XVI du Bulletin de la Société historique et archéologique du
Périgord, p. 352-408 et 452-497, une bonne notice sur le marquis
d'Allemans, ses relations et ses travaux ; nous lui empruntons les
renseignements qui vont suivre, en les complétant. Armand du Lau,
marquis d'Allemans, naquit en Périgord sur la paroisse de Brassac le
8 mai 1651 ; il épousa par contrat du 19 janvier 1675 sa cousine
Suzanne du Lau de Ghampniers, qui lui donna six lils et sept filles,
dont plusieurs naquirent sourds-muets. En mai 1677, il acheta une
charge d'écuyer de la Reine (brevet du 10 mai : Archives nationales,
[17191 DE SAINT-SIMON. 285
depuis qu'il s'y étoit retiré, y étoit considéré par tout
ce qui y vivoit comme un arbitre général à qui chacun
avoit recours pour sa probité, sa capacité et la douceur de
ses manières, et comme un coq de province 1 , où il vivoit
très honorablement, étoit venu faire un tour à Paris,
revoir ses anciens amis, et il en avoit beaucoup, et
quelques-uns fort considérables ; car il avoit longtemps
vécu à la cour et à Paris 2 , où il s'étoitfait généralement
estimer. Il étoit des miens dès ma jeunesse, et son fils
aussi, qui est devenu lieutenant-colonel du régiment du
Roi infanterie, brigadier et commandeur de Saint-Louis 3 ,
1 3713, fol. 19); mais il la perdit à la mort de Marie-Thérèse en
1683. Il se retira alors dans son château de Montardy, qu'il ne quitta
plus que pour quelques voyages à Paris. C'est là qu'il mourut le
16 janvier 1726, ayant eu ses dernières années attristées par un procès
que lui intenta une certaine Marie Poupart, qui contrefaisait la sourde-
muette et se prétendait sa fille ; il eut beaucoup de peine à faire
reconnaître son imposture.
1. « On appelle figurément coq celui qui est le principal en quelque
endroit, qui y paroît, qui s'y distingue, qui se fait valoir davantage »
{Académie, 1718). On trouve l'expression « coq de paroisse » dans une
lettre du Régent à Renau du 21 janvier 1719 (Archives nationales,
KK 1325).
2. Il semble au contraire à peu près certain qu'il ne séjourna à Paris
que de 1677 à 1684 au plus tard.
3. Jean du Lau, dernier fils, chevalier, puis comte d'Allemans, a
une notice dans le tome VIII de la Chronologie militaire de Pinard,
p. 374. Né le 24 novembre 1682, il eut dès 1704 une lieutenance au
régiment d'infanterie du Roi, et monta successivement jusqu'au grade
de lieutenant-colonel dans ce corps (1734) ; brigadier en 1736 et com-
mandeur de Saint-Louis en 1739, il eut un rôle distingué, cette môme
année, lors des manœuvres du camp de Compiègne et fut très bien
traité par le Roi {Mémoires de Luynes, tome II, p. 457-459, 462-464
et 466). Comme va le dire notre auteur, les suites d'une blessure qu'il
avait reçue à la tète en Italie l'obligèrent à se retirer en 1741, et on
lui donna alors le gouvernement de Cognac {ibidem, tome III, p. 358).
Il mourut en 1762. Un frère aîné, Jean-Armand, capitaine au régiment
du Roi, se retira en disgrâce en 1706 {Mémoires de Sourchcs, tomeX,
p. 5 et ti), épousa en novembre 1712 Mlle de Lanmary et mourut le
ptembre 1746.
286 MÉMOIRES [1749]
et qui n'a quitté que par une grande blessure à la bataille
de Parme 1 , avec des pensions, parce qu'elle l'avoit mis
hors d'état de servir. Le père et le fils avoient beaucoup
d'esprit, de savoir et de monde. Je les avois connus chez
le célèbre P. Malebranche, de l'Oratoire, dont la science
et les ouvrages ont fait tant de bruit, et la modestie, la
rare simplicité, la piété solide ont tant édifié, et dont la
mort dans un âge avancé a été si sainte, la même année
de la mort du Roi 2 . D'autres circonstances l'avoient fait
connoître à mon père et à ma mère 3 . Il avoit bien voulu
quelquefois se mêler de mes études ; enfin il m'avoit pris
en amitié, et moi lui, qui a duré autant que sa vie. Le
goût des mêmes sciences l'avoit fait ami intime de
MM. d'Allemans père et fils *, et c'étoit chez lui que
j'étois devenu le leur. Cette préface semble bien étrangère
à ce qui est annoncé. Elle y va pourtant paroître nécessaire,
parce qu'elle y montre la raison qui m'a fait mêler d'un
projet de finance, moi dont le goût et l'aptitude en sont si
éloignés.
M. d'Allemans, excellent citoyen, qui étoit depuis long-
temps témoin oculaire des malheurs de la campagne,
chercha des remèdes à ces maux. Il crut en avoir trouvé
un dans une manière de taille proportionnelle 5 . Il travailla
1. Gagnée le 29 juin 1734 par le maréchal de Goigny.
2. Nicolas Malebranche ou de Malebranche : tome XII, p. 16. —
Saint-Simon écrit Malebranche et Malbranche.
3. Il s'agit de Malebranche. Lorsque notre auteur avait parlé de
lui la première fois, il n'avait rien dit de ces relations avec sa famille
et avec lui-même.
4. Le père n'avait pu connaître l'Oratorien qu'entre 1677 et 1684 ;
mais celui-ci passa au château de Montardy une partie de l'été de 1688,
et entretint une correspondance suivie avec son hôte. Elle est malheu-
reusement perdue, sauf une dizaine de lettres que l'abbé Blampignon
a publiées.
5. M. d'Allemans n'était pas partisan de la taille proportionnelle,
selon le système de Renau ou de la dîme royale de Vauban, dont il
montrait les inconvénients. Il préconisait une taille « en espèce »,
sorte d'impôt général établi sur le revenu de chacun et variable avec
[1719] DE SAINT-SIMON. 287
son projet, et il en apporta des mémoires à Paris. Il me
vint voir et il m'en parla. Je lui dis que le petit Renau
avoit eu une idée pareille, et que M. le duc d'Orléans
aussi l'avoit envoyé en quelques provinces faire quelques
essais sur des paroisses en petit nombre 1 , et Silly 2 d'un
autre côté, qui s'y étoit présenté 3 , qui est le même Silly
dont j'ai ailleurs raconté par avance la fortune et la
catastrophe *. Je crois avoir aussi fait connoître ailleurs ce
petit Renau 5 , que tout le monde, et le meilleur, avec qui [Add.S t -S. 1597]
les fluctuations de ce revenu. Il exposa ses idées dans un Mémoire
envoyé à M. le maréchal-duc de Berwick sur la taille en espèce et qui
date de la fin de 1718 ; M. Dujarric-Descombes l'a publié dans le recueil
indiqué ci-dessus, p. 492-497. Deux lettres du Régent, du 21 janvier
1719, adressées à Berwick et à Renau et relatives aux propositions de
M. d'Allemans se trouvent aux Archives nationales dans le registre
KK 1325 ; nous en donnerons le texte dans l'appendice I de notre pro-
chain volume, sous les n os 1 et 2. — Dès 1715, M. d'Allemans avait
adressé au Régent un Avis au régent de France (ibidem, p. 480-491)
où il montrait les abus du régime antérieur et indiquait la manière de
les corriger. En 1716, lors des affaires de la noblesse, il avait écrit un
Mémoire envoyé à M. le duc de Saint-Simon touchant les moyens de
réunir la noblesse avec les pairs du royaume.
1. Voyez notre tome XXXIII, p. 17-19.
2. Jacques-Joseph Vipart, marquis de Silly : tome XII, p. 190.
3. Deux arrêts du conseil d'État des 7 et 15 avril 1719 avaient dési-
gné MM. de Silly, conseiller d'État, d'Herbigny, colonel d'infanterie,
et de Prémagny, correcteur en la chambre des comptes de Rouen,
pour établir dans l'élection de Pont-1'Évêque une nouvelle manière de
lever la taille, et reviser les rôles des dix dernières années ; un règle-
ment détaillé avec tarif, signé des trois commissaires, fut publié le
27 mai (Archives nationales, ADf 753; voyez aussi Dangeau,
tome XVIII, p. 96). Dès le mois de juillet 1718, un correspondant de
la marquise de Balleroy lui écrivait (lettre inédite du 30) : « Le cheva-
lier de Gaumartin nous conta qu'on donnoit au marquis de Silly, du
pays d'Auge, la place de conseiller du dedans qu'avoit M. Ferrand et
qu'on l'envoyoit en Normandie pour établir la dîme royale dans son
canton. C'est une suite de ce qu'on vient de faire pour la généralité de
la Rochelle. »
4. Tome XII, p. 189 et suivantes.
5. Voyez notre tome XIII, p. 27-31.
288
MEMOIRES
[1749]
Mémoire
d'Allemans
sur la manière
de
lever la taille.
son mérite l'avoit mêlé, l'appeloit ainsi, de sa très petite
taille. Il étoit très savant, très homme d'honneur, modeste,
désintéressé, zélé citoyen, avec de l'esprit et du monde,
des distractions plaisantes de géomètre, consommé dans
toutes les parties de la marine, fort brave, lieutenant
général des armées navales, grand croix de Saint-Louis,
qui avoit fait en chef diverses expéditions, fort estimé du
feu Roi, dont il avoit des pensions, et de ses ministres, et
de tout temps aimé de M. le duc d'Orléans. Il étoit ami
intime de Louville ; il étoit des miens, et, comme il étoit
grand disciple du P. Malebranche \ il avoit connu aussi
M. d'Allemans. Ce dernier me lut un mémoire tiré de ses
observations 2 . Louville, qui le connoissoit, et qui avoit
dîné avec lui chez moi, demeura présent à cette lecture.
Le mémoire étoit beau et solide et nous parut mériter
d'aller plus loin ; mais, avant d'en parler à M. le duc
d'Orléans, nous jugeâmes qu'il falloit éviter d'être croisé 3 ,
et qu'il étoit à propos de rassembler les lumières. Renau
étoit venu faire un tour à Paris ; nous en voulûmes pro-
fiter. Louville aboucha d'Allemans avec lui ; ils eurent
plusieurs conférences chez Louville, et une dernière chez
moi. Réciproquement ils approuvèrent leurs vues et leurs
moyens de les remplir ; réciproquement aussi ils trou-
vèrent des embarras et des obstacles. Deux hommes d'hon-
neur et d'esprit qui sincèrement ne cherchent que le bien
et ne se proposent aucun but particulier conviennent
aisément, même sur ce qui reste en dispute entre eux ;
ainsi, tout bien examiné, ils jugèrent tous deux que ce
plan devoit être proposé au Régent, et lu en leur présence,
pour qu'il jugeât lui-même des points qui demeuroient
indécis entre eux. Louville n'avoit pas laissé de travailler
1. Ces relations ont déjà été mentionnées au même endroit, p. 30-31.
2. Ce mémoire ne nous est pas parvenu ; il devait être rédigé dans
le même sens que celui adressé au maréchal de Berwick, dont il a été
parlé ci-dessus.
3. Au sens de traversé, comme dans le tome X, p. 212.
[1749] DE SAINT-SIMON. 289
aussi à la refonte des points convenus, sur plusieurs des-
quels Renau et d'Allemans s'étoient conciliés ; il entendoit
bien la matière, et nous crûmes qu'il ne seroit pas inutile.
Je parlai donc à M. le duc d'Orléans de ce mémoire, et
je lui proposai d'en entendre la lecture en présence de
ces trois hommes, pour en raisonner en même temps avec
eux. 11 me parut que la proposition lui plut ; il l'accepta
avec plaisir ; il voulut aussi que j'y assistasse, et me
donna jour au 2 août, trois ou quatre jours après. Nous
allâmes donc ce jour-là de bonne heure l'après-dînée chez
lui. Lecture ou conférence durèrent quatre bonnes heures
sans dispute, et chacun ne cherchant que les meilleurs
moyens à lever les embarras et les difficultés. La conclu-
sion fut louanges et remerciements du Régent et appro-
bation du mémoire ; mais il fut convenu de voir pendant
un an les difficultés et les succès de Renau dans la géné-
ralité de la Rochelle, et de Silly dans une des élections
de Normandie, où ils travailloient à établir la taille pro-
portionnelle, pour ensuite revoir avec eux ce même
mémoire, et sur l'expérience de leur travail et les lumières
que donnoit le mémoire, se déterminer, se fixer, et tra-
vailler en conséquence dans tout le royaume sur la
manière de lever la taille 1 . Ce projet, qui fut de l'avis de
1. Dangeau, tome XVIII, p. 96, 2 août: «M. le duc d'Orléans
travailla l'après-dînée, durant près de quatre heures, avec le duc de
Saint-Simon, le petit Renau, M. Dalman (sic) et M. de Louville sur la
dîme royale. Il eut la patience de se faire lire un mémoire fort long
fait par M. de Louville, et fort bien fait. Le résultat de cette conférence
tut que M. le duc d'Orléans ne prendroit point son parti sur l'établis-
sement de la dîme royale dans le royaume que dans un an, quand il
aura vu comme on s'en trouvera dans la généralité de la Rochelle et
dans une élection de Normandie où Silly l'a établie et dans laquelle
élection M. le duc d'Orléans a beaucoup de terres. » L'expérience
entamée à la Rochelle se continua encore l'année suivante, car nous
voyons, le 10 décembre 1719, l'intendant de Greil et le commissaire
spécial M. de Foudras publier un règlement pour « l'établissement de
la dîme royale et de la taille d'industrie » dans la généralité (Archives
nationales, ADf 756).
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON XXXVI 37
290 iMEMOIRES [4719]
tous, et qui étoit sage, n'eut pas le temps d'être exécuté.
Renau, malade de fatigue, et du chagrin que lui cau-
soient les obstacles qu'il rencontroit dans la généralité de
la Rochelle, et de la haine que, sans savoir pourquoi, la
nouveauté qu'il vouloit introduire avoit excité contre lui
malgré la netteté de ses mains très reconnue, parce que
toute nouveauté est suspecte en matière d'impôts et de
levée, Renau, dis-je, voulut se presser de retourner à son
travail. Il voulut prendre des eaux de Pougues 1 ; il en
prit par excès 2 ; car par principe, comme le P. Male-
branche, il étoit grand buveur d'eau 3 , et mourut à Pougues
les derniers jours de septembre 4 . M. d'Allemans, retourné
chez lui, ne le survécut que de peu de mois 5 ; ainsi tout
ce projet s'en alla en fumée 6 .
La Meute M. Je duc d'Orléans fit au Roi une galanterie très con-
donneeauRoi vena bi e a son âge ; ce fut de lui proposer de prendre la
gouvernement maison de la Meute pour s'en amuser, et y aller faire des
à Pezé.
4. Pougues, entre Nevers et la Charité, à trois kilomètres environ
de la rive droite de la Loire, était renommé dès le seizième siècle pour
la vertu de ses eaux « froides, vineuses, aigrettes et ferrugineuses »
dans les affections des voies urinaires et particulièrement de la gra-
velle ; on les regardait comme aussi efficaces que celles de Spa.
Henri III y fit une saison en 1586 ; au dix-septième siècle, leur vogue
avait diminué ; elle reprit au dix-huitième. Le docteur Paul Rodet
a fait paraître en 1894 denx volumes intitulés Hydrologie historique ;
les médecins à Pougues aux XVI e , XVII e et XVIII e siècles.
2. Dangeau (p. 132) dit : en^trop grande abondance, ce qui est plus
clair.
3. Saint-Simon a déjà parlé, comme buveur d'eau, de l'abbé de
Lionne, qui absorbait chaque jour une vingtaine de pintes d'eau de
Seine (notre tome XXVI, p. 94, et suite des Mémoires, tome XVII de
1873, p. 249).
4. Renau mourut à Pougues le 30 septembre 1719 (Dictionnaire
critique de Jal, p. 1049 ; Dangeau, p. 132). La Gazette (p. 516) dit
par erreur à la Charité-sur-Loire.
5. Il ne mourut qu'en 4 726, sept ans plus tard.
6. Il y a des documents relatifs à la taille tarifée et à la taille pro-
portionnelle dans des dossiers venant du Régent et conservés dans le
carton R 4 825 des Archives nationales.
[1749] DE SAINT-SIMON. 291
collations 1 . Le Roi en fut ravi. Il crut avoir quelque chose
personnellement à lui, et se fit un plaisir d'y aller, d'en
avoir du pain, du lait, des fruits, des légumes, et de s'y
amuser de ce qui divertit à cet âge. Ce lieu, changeant de
maître, changea aussi de gouverneur. Le duc d'Humières
me parla pour Pezé 2 ; je le lui fis donner 3 , et il en sut tirer
parti pour se rendre de plus en plus agréable au Roi. Il
eut aussi la capitainerie du Bois de Boulogne 4 , comme
Rions avoit l'un et l'autre.
Monsieur le Duc, qui avoit un procès fort aigre avec 20000*
Mme la princesse de Gonti sa tante, l'accommoda ; mais ce à P Mme
fut aux dépens du Roi, à qui il en coûta une pension de la princesse
vingt mille livres à Mme la princesse de Conti, outre celles Gonti ^ mere#
qu'elle avoit déjà 5 . M. le duc d'Orléans accorda aussi à 150000*
1 . La duchesse de Berry en avait fait un « petit château délicieux »
(Gazette de la Régence, p. 176). Dangeau ne parle pas de cette reprise
par le Roi ; mais tous les biens de la princesse défunte revenaient à la
couronne. Le Mercure d'août (p. 159-160) dit que le Roi en acheta les
meubles. C'est dans le parc du château que le jeune Roi commença
l'équitation en mai 1720 (Mercure, p. 177) et qu'il eut, le 16 juillet
suivant, sa première chasse, où il tua dix pièces (ibidem, p. 158 ;
Gazette, p. 348).
2. Hubert de Gourtarvel, marquis de Pezé : tome XXXV, p. 320.
3. Le brevet du 10 août (Dangeau l'annonce le 7, p. 99), est dans
le registre O 1 63, fol. 199 v° ; dans le préambule on trouve cette phrase :
« Le Roi ayant choisi le château de la Meute comme un lieu propre
à se délasser après ses études », etc. Voyez dans le Bulletin de la
Soéiété historique d'Auteuil et de Passy, tome I, p. 189 et suivantes,
l'article de Léopold Mar sur Les quatre gouverneurs du château de
la Muette.
4. Dangeau ne dit rien sur cette capitainerie, et nous n'en avons pas
trouvé les provisions. Notre auteur doit se tromper, car, lorsque
Mme de Berry avait acheté la Muette, la capitainerie du Bois de Bou-
logne avait été laissée à Armenonville, avec la survivance pour son
flh : notre tome XXX, p. 80, note 4.
5. « Monsieur le Duc et Mme la princesse de Conti, sa tante, qui
plaidoiont depuis longtemps, s'accommodent. Monsieur le Duc donne
à cette princesse la terre de Senonches, qui vaut près de cinquante
mille livres de rente, cent mille francs d'argent comptant, et M. le duc
d'Orléans, en faveur de l'accommodement, fait augmenter la pension
292 MÉMOIRES [1749]
de brevet de Lautrec cent cinquante mille livres de brevet de retenue
à Lautrec sur sur sa lieutenance générale de Guyenne 1 . Il profita aussi
sa lieutenance du bon état de la banque de Law pour faire payer toutes
de g Guyenne. ^ es P ens i° ns > vieux et courant 2 ; il fit aussi une grande
Toutes augmentation de troupes pour environ sept à huit millions 3 .
sïTTent Peu ^ e i ours a P r ^ s ' il fit un marché qui scandalisa
Forte étrangement, après tout ce qui s'étoit passé à Turin de la
augmentation Feuillade à lui \ et les exécrables propos que ce dernier
de troupes. ,, , . , . , ira
M i e s etoit pique de tenir a tous venants sur la mort de
duc d'Orléans Monsieur et de Madame la Dauphine °. Ils furent tels et si
pour M. le duc publics, et si continus, que j'eus toutes les peines du
de Chartres monde à empêcher M. le duc d'Orléans de lui faire donner
gouvernement ^ es C0U P S de bâton, lui si insensible à tout ce qui s'est
de Dauphine fait et dit contre lui, comme on le voit en tant d'endroits
d ? la de ces Mémoires 6 . Mais Canillac, ami intime de la
qu'il accable Feuillade de tous temps 7 , voulut faire éclater son crédit
de Mme la princesse de Gonti de vingt mille francs » (Journal de Dan-
geau, p. 100). Le brevet d'augmentation de pension, daté du 13 août,
est dans le registre O 1 63, fol. 204.
1 . Louis-Hector de Gelas de Voisins, comte de Lautrec : tome XXVI,
p. 240. Dangeau annonce cette grâce le 16 août (p. 103).
2. Un arrêt du conseil d'État du 25 juillet avait cédé à la Compa-
gnie des Indes (c'était le nom qu'avait pris la banque de Law) pour
neuf années le bénéfice de la refonte des monnaies moyennant le
versement de cinquante millions au Trésor royal en quinze paiements
mensuels. La Compagnie proposa alors de se substituer au Trésor pour
payer aux pensionnaires de l'État tout l'arriéré de leurs pensions, y
compris l'année courante, en déduction de ces cinquante millions,
moyennant une remise de trois pour cent abandonnée par les inté-
ressés; l'opération fut approuvée par un arrêt du 19 août (Archives
nationales, ADf 754 et 755 ; Journal de Buvat, tome I, p. 423).
3. Les nouvelles levées de troupes étaient nécessitées par la guerre
d'Espagne (Dangeau, p. 99-102); elles furent rendues possibles par
l'opération mentionnée ci-dessus.
4. En 1706 : tome XIV, p. 52 et suivantes.
5. Tome XXII, p. 399.
6. Voyez notamment dans les tomes XXVI, p. 269 et suivantes, et
XXX, p. 308.
7. Tomes XXVI, p. 364, et XXIX, p. 312.
i
[1749] DE SAINT-SIMON. 293
et la puissance de sa protection aux dépens de M. le duc d'argent.
d'Orléans, même raccommoder avec lui un homme si J
gratuitement et si démesurément coupable envers lui, et
lui ouvrir un large robinet d'argent 1 . Il persuada donc à
M. le duc d'Orléans, qui ne songeoit à rien moins, d'ache-
ter de la Feuillade, pour M. le duc de Chartres, le gou-
vernement de Dauphiné cinq cent cinquante mille livres
comptant, trois cent mille livres en outre pour le brevet de
retenue que la Feuillade avoit, et de plus les appoin-
tements d'ambassadeur à Rome depuis le jour que le
même Canillac l'avoit fait nommer en obtenant son par-
don, jusqu'à son départ 2 . Ce fut donc près d'un million
pour un gouvernement de soixante mille livres de rente 3 ,
et dix ans d'appointements d'ambassadeur à Rome, où il
n'alla jamais. On verra, dans la suite, la rare reconnois-
sance de ce galant homme 4 , le plus corrompu et le plus
méprisable que j'aie jamais connu. Clermont, qui, comme
on l'a dit 5 , avoit les Suisses de M. le duc d'Orléans, fut
aussi capitaine des gardes de M. le duc de Chartres 6 , comme [AddS'-S 1599]
gouverneur de Dauphiné 7 ; il n'avoit rien, et grand besoin
de subsistance 8 .
4 . Locution déjà rencontrée dans nos tomes XII, p. 289, XXXI,
p. 52, etc.
2. Saint-Simon a déjà mentionné par avance cette acquisition dans
le tome XXIX, p. 342, lorsqu'il a raconté la nomination de la Feuil-
lade comme ambassadeur à Rome à la fin de 4745. Dangeau l'annonce
le 27 août (p. 444, avec l'Addition indiquée ci-contre).
3. Dangeau dit en effet que le gouvernement ne valait que vingt
mille écus de rente, et on en avait augmenté les appointements de dix
mille francs en 4745.
4. Il ne sera plus parlé de M. de la Feuillade que par incidence.
5. Ci-dessus, p. 247-248.
6. Les mots de Chartres sont en interligne, au-dessus de d'Orléans,
biffé.
7. Dangeau, p. 444, 29 août. C'est à propos de cette nomination que
Saint-Simon avait écrit l'Addition n° 4604, que l'on trouvera plus loin en
regard de la page 342.
8. Il épousa secrètement, on ne sait aujusteà quelle époque, la veuve
La Vrillière
présente
au Roi
les députés
des Etats
de Languedoc
de préférence
à Maillebois,
lieutenant
général
de la province.
Extraction
de Maillebois.
[Add.&S.lôOO]
294 MEMOIRES [1719]
L'audience ordinaire du Roi à la députation des États
de Languedoc donna lieu à une étrange dispute à qui les
présenteroit, par l'absence du duc du Maine et du prince
de Dombes 1 , gouverneurs de cette province, entre Maille-
bois, qui en étoit un des lieutenants généraux, et la Vril-
lière, secrétaire d'Etat, qui avoit le Languedoc dans son
département, qui, plus étrangement encore, l'emporta 2 .
Voilà ce que perdent les charges à tomber à des gens
infimes. On 3 n'a jamais contesté au lieutenant général
d'une province d'y faire les fonctions de gouverneur en
son absence, quand le lieutenant général y est de l'agré-
ment du Roi. Or, c'en est une constante 4 de présenter
au Roi les députés des États en l'absence du gouver-
neur, et qui n'a pas besoin de l'agrément du Roi, parce
que cette fonction est très passagère, et n'emporte ni
détail ni commandement. Toutefois la Vrillière ose le
prétendre, et l'emporte, parce qu'il n'eut affaire qu'à
Maillebois, et, delà en avant 5 , voilà cette fonction ôtée
aux lieutenants généraux par les secrétaires d'État, dans
un pays où rien de suivi par règle, par principes, par
maximes, tout par exemples et par considération. A ce
propos, puisque dans la suite ce Maillebois a voulu faire
du seigneur, si faut-il que je dise au vrai d'où il vient 6 .
de lord Jersey (notre tome VI, p. 89, note 4), revenue en France en
octobre 1713 (voyez l'Addition ci contre n° 1599). Madame prétend
(Correspondance, recueil Brunet, tome II, p. 147) qu'il partageait avec
le Régent les faveurs de Mme de Parabère.
4. Il avait d'abord écrit C. d'Eu; il a surchargé ces mots en P. de
et écrit Dombes à la suite.
2. Dangeau, p. 102, au 16 août. La Gazette (p. 406) et la Gazette
de Rotterdam (n° 97), qui copie la première, placent l'audience au 17.
3. Avant cet On, Saint-Simon a biffé Desmaretz.
4. Après constante, il a encore biffé et qui n'a pas besoin de l'agré-
ment, qu'on va retrouver un peu plus loin ; à la ligne suivante, les
mots en l'absence du Gouverneur ont été ajoutés en interligne.
5. C'est-à-dire, à partir de cela, comme conséquence.
6. Notre auteur oublie qu'il a raconté l'origine des Desmaretz, plus
sommairement, à l'année 1700 : tome VII, p. 129-132.
[4719]
DE SAINT-SIMON.
Desmaretz étoit laboureur de l'abbaye d'Ourscamp 1 ,
comme l'avoit été son père. Peu à peu il en prit des
fermes, et s'y enrichit 2 . M. Colbert, fort petit compagnon
alors, mais déjà dans les bureaux, n'avoit pas encore
oublié Reims, sa patrie, ni ses environs. Il sut que ces
Desmaretz, père et fils, étoient devenus de gros marchands
de blés et qu'ils y avoient fait fortune. Il trouva le nid
bon pour sa sœur 3 , et la leur fit proposer pour le fils. Les
Desmaretz ne se firent pas prier pour s'allier à un homme
qui travailloit dans les bureaux du premier ministre, et
le mariage se fit. Golbert, de degré en degré parvenu à
la place d'intendant des affaires du cardinal Mazarin et
d'intendant des finances, voulut recrépir son beau-frère.
Il lui fit acheter une charge de trésorier de France à
Soissons 4 , où il alla s'établir, sans avoir jamais monté
plus haut 5 , et ne laissa pas tout doucement de continuer
son commerce et d'accumuler. Il eut trois fils de la sœur
de Colbert 6 , dont l'aîné fut Desmaretz, dont il a été
suffisamment parlé en plusieurs endroits ici pour n'avoir
rien de plus à en dire, et qui, à la mort du Roi, étoit
ministre d'État et contrôleur général des finances, lequel,
d'une fille de Béchameil 7 , surintendant de Monsieur, a
eu Maillebois, qui a donné lieu à ce récit.
Le même, mot pour mot, m'a été fait dans l'abbaye
d'Ourscamp par le prieur et par ses principaux religieux,
i. Notre-Dame d'Ourscamp (tome VII, p. 429). Saint-Simon écrit
Orcamp, comme on le faisait couramment alors.
2. Nous avons dit (ibidem, p. 430, note 4) que ces origines modestes,
si rapprochées du contrôleur général, semblent être une légende.
3. Marie Colbert : ibidem, p. 430, note 3.
L. Jean Desmaretz possédait cette charge depuis douze ans lorsqu'il
épousa Mlle Colbert en 4646.
5. Ces six mots ont été ajoutés en interligne, et constituent une
erreur : Jean Desmaretz eut un brevet de conseiller d'État en 4652.
6. Nicolas, le ministre, Jacques, archevêque d'Auch (tome XXIII,
p. 280), et Jean-Baptiste, dit Desmaretz de Vaubourg(t. XVII, p. 452).
7. Madeleine Béchameil: tome VI, p. 64.
Belle action
des moines
d'Ourscamp.
296 MÉMOIRES [1719]
et m'a été confirmé unaniment par tout le pays. Ce
qu'ils ne m'ont pas dit, et ce que j'ai appris de tout leur
voisinage, mérite de n'être pas oublié, pour la beauté et
encore plus pour l'extrême rareté de l'action. Il y avoit
trente ans, lorsque je l'appris, que le prieur et les princi-
paux religieux de l'abbaye d'Ourscamp surent que deux
enfants gentilshommes, dont les ascendants paternels
avoient fait de grands biens à leur abbaye et l'avoient
presque fondée, étoient tombés dans la nécessité. Ils les
prirent chez eux, les élevèrent, et leur firent apprendre
tout ce qui convenoit à leur état ; ensuite ils trouvèrent
moyen de les faire officiers, leur achetèrent après des
compagnies, et tous les hivers défrayoient leurs équi-
pages chez eux ; enfin au printemps leur faisoient une
bourse pour leur campagne, et ont toujours continué tant
que ces gentilshommes ont eu besoin et ont bien voulu
recevoir ce secours. Aussi ces moines, tout riches qu'ils
sont, en ont recueilli la vénération de tout leur pays : ils
la méritent sans doute et d'être proposés en exemple.
J'ai regret d'avoir oublié le nom de ces gentilshommes,
qui doivent être d'ancienne race ; Ourscamp est si près de
Paris que ce nom est aisé à retrouver 1 .
Mme Avant de quitter Maillebois et la députation des États
d'Orléans* ^ e Languedoc, il ne faut pas oublier cette singularité 2 ,
refuse audience Cette députation, après avoir fait sa harangue au Roi,
à ^ ? Et é at8 lté8 alloit tou J ours en faire une à Madame et à M. et à Mme
depuis la prison la duchesse d'Orléans, ainsi que les députés des États de
du duc Bretagne. Cela se pratiquoit de même sous le feu Roi.
du Maine.
[AddS'-S 1601] Mme la duchesse d'Orléans ne voulut point la recevoir
cette année 3 , pour marquer le deuil qu'elle déme-
4. Il est regrettable que Saint-Simon ait oublié ce nom; car, quoi
qu'il en dise, il semble impossible de le retrouver et de vérifier ces dires.
2. Les sept derniers mots de cette phrase, omis par inadvertance,
ont été écrits en interligne.
3. Dangeau en le disant (p. 113) ajoute que la duchesse avait déjà
refusé de même aux États de Bourgogne et à ceux de Bretagne.
|1719] DE SAINT-SIMON. 297
noit 1 de la situation du duc du Maine, quoique si étran-
gement adoucie, d'une manière plus solennelle et plus
publique.
Peu de jours après, le duc de Richelieu sortit de la L Ç duc .
Bastille, et alla coucher à Conflans chez le cardinal de e *\ p e ^ u
Noailles 2 . Il étoit veuf sans enfants de sa nièce 3 , mais, mis en liberté,
par son traité avec l'Espagne, il avoit voulu dépouiller le
duc de Guiche, autre neveu du cardinal de Noailles, du
régiment des gardes, et l'avoir 4 . Il devoit s'en aller à Riche-
lieu 5 ; il obtint d'aller faire une pause à Saint-Germain,
1 . Les lexiques du dix-septième siècle ne connaissent plus ce verbe
que sous la forme réfléchie se démener, se remuer. Au seizième, on
l'employait encore au mode actif, au sens de faire, mener, porter :
démener grand deuil (Amyot), démener réjouissance (Clément Marot),
démener le bal (Ronsard).
2. Le 30 août : Dangeau, p. 416. On prétendit dans le public que
le jeune duc était l'amant de deux princesses du sang, Mlle de Valois,
fille du Régent, et Mlle de Gharolais, une Gondé, et que le duc d'Or-
léans n'avait accordé la grâce de Richelieu et sa liberté que sous la
condition que Mlle de Valois accepterait d'épouser le duc de Modène
(ci-après, p. 321). Mme de Staal (Mémoires, tome I, p. 244-245) dit :
« Le duc de Richelieu avait obtenu sa liberté par le sacrifice d'une
belle victime, qui, à ce qu'on prétendoit, s'étoit volontairement immo-
lée à ce prix. » Voyez sur cette question délicate Le Maréchal de
Richelieu, par Paul d'Estrée (1917), p. 58 et suivantes, qui résume la
question. Les Souvenirs de la marquise de Créquy racontent (tome II,
p. 18) qu'à peine sorti de la -Bastille, le marquis d'Aumont, dont il
avait insulté la sœur, le provoqua en duel et lui donna un coup d'épée
dans la hanche, dont il faillit rester boiteux ; mais l'anecdote semble
controuvée.
3. Anne-Catherine de Noailles, morte le 7 février 1716 : tome XXX,
p. 298.
4. Ci-dessus, p. 167.
5. La seigneurie de Richelieu, en Touraine, à quelques lieues au
Sud de Chinon, près des confins du Poitou, était venue à la famille du
Plessis au milieu du quinzième siècle par le mariage de Perrine de
Clairambault, dame de Richelieu, avec Geoffroy du Plessis. Autour de
l'ancien château, dont une vue du seizième siècle existe au Cabinet
des Estampes de la Bibliothèque nationale, il n'y avait qu'un village,
lorsque le cardinal de Richelieu obtint en mai 1631 des lettres patentes
l'autorisant à y construire un bourg sur un plan régulier. Trois mois
MtMOlBI.S DE SAINT-SIMON. XXXVI 3b
298 MÉMOIRES [4719]
où il avoit une maison, puis d'y demeurer, après d'être à
Paris sans voir le Roi ni le Régent ; au bout de trois mois,
il eut permission de les saluer, et tout fut bientôt oublié \
Pa *\, Enfin l'alliance du Nord se démancha. Le roi de Suède
avec n'étoit plus, et la foiblesse où son règne avoit réduit ce
l'Angleterre, royaume contribua beaucoup à la paix qu'il conclut enfin
avec le roi d'Angleterre 2 . Le Gzar, déjà adouci par la
même raison, même du temps dernier de Charles XII,
étoit plus occupé du dedans que du dehors; le roi de
Danemark demeura seul faisant la guerre en Norvège.
C'est grand dommage que les Mémoires de M. de Torcy
ne soient pas venus jusqu'à ce temps-ci 3 , et que le joug
de l'abbé Dubois n'ait pas laissé la liberté 4 à M. le duc
plus tard, en août, il faisait ériger la terre en duché-pairie, et y com-
mençait, sous la direction de l'architecte Jacques Lemercier, un magni-
fique château qu'il orna d'oeuvres d'art remarquables, notamment les
« Esclaves » de Michel-Ange, venant du château d'Écouen, et un
Bacchus renommé. Les constructions étaient achevées en 1637, époque
où Mlle de Montpensier y séjourna et en décrivit les beautés (Mémoires,
tome I, p. 23-25). Louis XIV s'y arrêta le 49 juillet 1650, et Mme de
Maintenon y passa quelques jours avec le duc du Maine en revenant
de Barèges en octobre 1675 (Th. Lavallée, Correspondance générale,
tome I, p. 289). Quelques années plus tard, La Fontaine en célébrait
les agréments dans une longue pièce publiée dans ses Œuvres diverses.
Le château fut démoli sous la Restauration ; on trouvera des détails
sur ce qu'il en reste et sur la petite ville bâtie par le cardinal dans un
récit d'excursion publié par A. Bossebœufen 1887 dans le Bulletin de
la Société archéologique de Tour aine, tome VII, p. 317 et suivantes.
4. Dangeau, p. 124, 170 et 184. La Gazette de Rotterdam (n° 106)
dit que M. de Richelieu, au lieu d'aller à sa terre, se rendit à Saint-
Germain chez le duc de Noailles.
2. Traité de paix définitif entre Georges, roi de la Grande-Bretagne,
comme électeur et duc de Brunswick, et Ulrique-Eléonore, reine de
Suède, signé à Stockholm le 9-20 novembre 1719. Du Mont, Corps
diplomatique, tome VIII, deuxième partie, p. 14-17, en a donné le
texte allemand. Un traité provisoire avait été conclu dès le 22 juillet
(Dangeau, p. 104).
3. Regret déjà exprimé dans le tome XXXIV, p. 282-283.
4. Les mots la liberté ont été ajoutés en interligne.
[1719] DE SAINT-SIMON. 299
d'Orléans de me parler aussi librement qu'il avoit accou-
tumé de l'intérieur des affaires étrangères : c'est ce qui
m'y rendra sec désormais, parce que je ne veux dire que ce
que je sais par moi-même ou par des gens assez instruits
pour que je puisse m'y fier et les citer pour garants 1 .
Le roi d'Espagne, qui s'étoit approché de son armée, *
et qui même ï'étoit venu voir, s'en retourna à Madrid 2 .
Le prince Pio, qui la commandoit, ne se trouva pas en
état de s'opposer à rien. Il se contenta de bien faire
rompre autour de l'abbaye de Roncevaux 3 les chemins
qu'on y avoit faits à grand peine pour le canon et les
autres voitures, dans un temps où on n'imaginoit pas qu'il
pût jamais arriver de rupture avec Philippe V.
On vit au conseil de régence tous les ressorts que le Le duc
duc de Lorraine remuoit pour obtenir l'érection d'un échoue" 6
évêché à Nancy 4 . Cet objet avoit été celui de ses pères pour l'érection
1. Déjà dit dans le tome XXXIV, p. 284.
2. Philippe V, accompagné de la reine, après un court séjour à
Tudela, était arrivé à Pampelune le 11 juin, et s'était même approché
jusqu'à Vera, à quatre lieues d'Irun; la nouvelle de la prise de Fonta-
rabie le fit revenir près de Pampelune. Après la capitulation de Saint-
Sébastien, il reprit le chemin de Madrid le 2 juillet et arriva au Buen-
Retiro le 31 (Gazette, p. 329, 347, 365, 389, 424-425, 450 et 461).
3. Ronoevaux, en espagnol Roncevalles, est un village de la Navarre*
à quarante kilomètres au Nord de Pampelune, sur la route de Saint"
Jean-Pied-de-Port. Les Gascons y défirent le 15 août 778 l'arrière-
garde de l'armée de Gharlemagne, commandée, disent les chansons de
geste, par son neveu Roland, qui y périt. Il y existait un couvent-
hôpital, à l'usage des pèlerins qui se rendaient à Saint-Jacques-de-
Compostelle, et qui fut peut-être fondé par Gharlemagne. Il était
desservi par un ordre religieux et militaire spécial, dit de Roncevaux,
sous la règle de saint Augustin, dont la date de fondation est incertaine.
Cet ordre fut très prospère au moyen âge, et il possédait de nom-
breuses commanderies dans la plupart des pays d'Europe. Il tomba en
décadence au quinzième siècle et finit par disparaître; aujourd'hui
l'abbaye de Roncevaux est presque en ruines. Voyez un travail de
M. Marquet de Vasselot dans les Mémoires de la Société des Anti-
quaires de France, tome LV, 1895, p. 195-217.
4. Dangeau ne mentionne pas ces commmunications au conseil de
300
MÉMOIRES
[1710]
de Nancy
en évêché.
Vaudémont
en tombe
fort malade
à Paris.
et le sien pour se tirer du spirituel de l'évêché de Toul \
à quoi, par la raison contraire, la France s'étoit toujours
opposée. Il étoit temps d'arrêter les menées là-dessus. Le
Pape, qui trembloit toujours devant l'Empereur, le lui
avoit comme accordé. Il espéroit brusquer l'affaire avant
que la France intervînt. Je ne sais si M. le duc d'Orléans,
abandonné ou plutôt entraîné comme il l'étoit à tout ce
qui convenoit au duc de Lorraine par Madame, par
Mme la duchesse de Lorraine, et par d'autres gens, en
auroit été bien fâché. J'ai soupçonné que l'affaire n'avoit
pu être conduite si près du but sans qu'il eût su quelque
chose, et qu'il l'avoit voulu ignorer ou négliger. Mais
enfin l'abbé Dubois, qui n'avoit rien personnellement à y
gagner, ne crut pas devoir salir son ministère d'une
tolérance si préjudiciable, et qui feroit crier contre lui,
de sorte qu'il y fit former à Rome une opposition solennelle
et parler si ferme au Pape et au duc de Lorraine qu'il
abondonna ses poursuites. Ainsi le voyage précipité de
Commercy ici, d'où M. de Vaudémont venoit d'arriver,
fut inutile. Deux jours après il tomba malade à l'extré-
régence, et les procès-verbaux n'existent plus guère pour cette époque.
Saint-Simon s'en souvient à propos de l'indication dans le Journal
(p. 54, 28 mai) de l'arrivée de M. de Vaudémont à Paris (ci-après).
1. Les évêques de Toul, et particulièrement M. de Bissy, avaient
toujours soutenu beaucoup de prétentions sur les églises de Lorraine
et particulièrement sur la « primatiale » de Nancy : nos tomes XII,
p. 54, et XX, p. 335. Le duc de Luynes confirme les efforts constants
des ducs de Lorraine pour faire ériger Nancy en évêché, sans avoir pu
y parvenir (Mémoires, tome VI, p. 412 ; voyez aussi Dangeau,
tome VI, p. 455) ; le duc Léopold avait aussi pensé à Saint-Dié (notre
tome XXXIII, p. 66, note 2). Le Parlement rendit, le 23 août, un
arrêt, qui fut imprimé, « faisant défenses à tous évêques, chapitres et
autres personnes de comparoir à aucunes citations en cour de Rome
pour l'érection d'un évêché dans la Lorraine, et de donner aucun
consentement à ce sujet » (Archives nationales, U 362), et la Gazette
de 1720 mentionne (p. 404) que, en juillet, l'évêque de Sisteron Lafi-
tau, chargé d'affaires de France à Rome, s'opposa au nom du Roi à
tout projet d'érection d'un évêché à Saint-Dié.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
301
mité 1 . Le dépit du peu de succès de sa conversation avec
le Régent le piqua ; il n'avoit pas l'habitude d'être con-
tredit; il n'avoit pas compté avoir grand peine à tirer le
consentement, au moins tacite, à une chose si avancée et
que le duc de Lorraine desiroit si ardemment. Il y fut
trompé, et ne fut plaint que de ses chères nièces 2 , aussi
dépitées que lui, et de ses complaisants, dont quelques-
uns encore étoient ou se réputoient du plus haut parage.
Le Parlement, comme on l'a déjà dit, plus irrité du lit
de justice des Tuileries qu'abattu, étoit revenu du pre-
mier étourdissement. Après quelque temps d'inaction et
de crainte, il ne trouva dans la conduite du Régent à
l'égard du duc du Maine que de quoi se rassurer. Il ne
s'appliqua donc plus qu'à éluder tout ce qui le regardoit
dans les enregistrements que le Roi avoit fait faire en sa
présence. Cette Compagnie est très conséquente pour ses
intérêts : elle se prétend, quoique très absurdement, la
modératrice de l'autorité des rois mineurs, même majeurs.
Quoique si souvent battue sur ce grand point, elle n'a
garde de l'abandonner. De cette maxime factice, elle en
tire une autre sur les enregistrements : elle ne les prend
point comme une publication qui oblige parce qu'elle ne
peut être ignorée ; elle n'en regarde point la nécessité
comme étant celle de la notoriété, de laquelle 3 résulte
l'obéissance à des lois qu'on ne peut plus ignorer ; mais
elle prétend que l'enregistrement est en genre de lois,
d'ordonnances, de levées, etc., l'ajoutement* d'une auto-
rité nécessaire et supérieure à l'autorité qui peut faire
1. Il y a de ses nouvelles dans le Journal de Dangeau, aux 10, 12
et li juin (p. 60-62); il était hors d'affaire dès le 15 (p. 63).
°2. L'abbesse de Remiremont et la princesse d'Espinoy.
3. Avant de laquelle, Saint-Simon a biffé mais elle prétend, qui
revient plus loin.
i. Mot inventé par notre auteur et qui ne se trouve dans aucun
lexique. Le Littré ne l'a même pas relevé ici. Saint-Simon l'avait déjà
employé dans l'Addition à Dangeau indiquée ci-contre ; on va le retrou-
vai quelques lignes plus loin.
Maximes
absurdes,
mais suivies
toujours
et inhérentes,
du
Parlement
sur
son autorité.
J'empêche
le Régent d'en
rembourser
toutes
les charges
avec le papier
de Law.
[Add.S t -S.160Z]
302 MEMOIRES [1719]
les lois, les ordonnances, etc., mais qui, en les faisant,
ne peut les faire valoir, ni les faire exécuter sans le con-
cours de la première autorité, qui est celle que le Parle-
ment ajoute par son enregistrement à l'autorité du roi,
laquelle, par son concours, rend celle-ci exécutrice, sans
laquelle l'autorité du roi ne la seroit pas. De cette der-
nière maxime suit, dans les mêmes principes, que tout
effet d'autorité nécessaire, mais forcée, est nul de droit;
par conséquent, que tout ce que le roi porte au Parlement
et y fait enregistrer par crainte et par force, est vaine-
ment enregistré, est nul de soi et sans force; enfin qu'il
n'y a d'enregistrement valable et donnant aux édits,
déclarations, règlements, lois, levées, etc., l'ajoutement
nécessaire à l'autorité du roi qui les a faits, l'autorité
qui les passe en loi et qui les rende exécutoires, que l'en-
registrement libre, et qu'il n'est libre qu'autant que ce
qui se porte au Parlement pour y être enregistré y soit
communiqué, examiné et approuvé; ou que, porté direc-
tement par le roi au lit de justice, y est, non pas approuvé
du bonnet, parce que nul n'ose parler, mais discuté en
pleine liberté pour être admis ou rejeté.
Dans cet esprit, il étoit très naturel et parfaitement
conséquent que non seulement le Parlement ne se crût
pas tenu d'observer rien de tout ce qui avoit été enre-
gistré au lit de justice des Tuileries malgré lui et contre
ses prétentions 1 , mais encore qu'il se crût en droit d'agir
d'une manière toute opposée à la teneur de ce qui y avoit
été ainsi enregistré. C'est aussi ce que le Parlement fit
pas à pas, avec toute la suite et la fermeté possible, et
toute la circonspection aussi qui pût assurer l'effet de son
intention, en s'opposant à tous les enregistrements néces-
saires aux diverses opérations de Law, et vainement 2
tentées sous toutes les formes 3 .
1. Tome XXXV, p. 234.
2. Vainem 1 a été ajouté en interligne.
3. En effet le Parlement, qui avait refusé d'enregistrer en décembre
[1719] DE SAINT-SIMON. 303
M. le duc d'Orléans étoit exactement informé et très
peiné de cette conduite, et Law infiniment embarrassé ;
il avoit bien des manèges et des opérations à faire qui
demandoient un parlement soumis, et il avoit affaire à
un régent qui n'aimoit pas les tours de force, et qui sem-
bloit épuisé sur ce point par ceux où il avoit été contraint
d'avoir recours. Dans cette perplexité, Law imagina de
trancher ce nœud gordien. Il se trouvoit au plus haut
point de son papier 1 : le feu du François y étoit 2 ; il n'y
avoit que peu de gens, en comparaison du grand nombre,
qui préférassent l'argent à ce papier. Il proposa donc à
M. le duc d'Orléans de rembourser avec ce papier toutes
les charges du Parlement de gré ou de force, de se parer
à l'égard du public d'ôter la vénalité des charges, qui a tant
fait crier autrefois, et qui nécessairement entraîne de si
grands abus ; de les remettre toutes en la main du Roi
pour n'en plus disposer que gratuitement, comme avant
1748 (tome XXXV, p, 326) la déclaration qui transformait la banque
de Law en Banque royale, refusa également d'enregistrer toutes les
décisions du conseil de régence qui furent la conséquence de cette pre-
mière mesure : refonte de la monnaie, création de la Compagnie des
Indes, transfert à cette compagnie des fermes générales, etc. Depuis
février 1719 jusqu'à l'exil du Parlement à Pontoise, les finances ne
furent régies que par des arrêts du Conseil non enregistrés. Il y a des
détails très précis sur cette résistance dans un Journal historique du
Parlement, rédigé par le président Roland, et dont le manuscrit a passé
en vente, il y a une quarantaine d'années, à la librairie Techener, mais
dont nous ignorons le sort actuel.
4. C'est-à-dire que les actions de la Banque ou de la Compagnie
des Indes, du Mississipi, comme on disait, étaient alors à un cours
très élevé, même exagéré.
2. « On dit que le feu est à quelque chose, pour dire que tout le
monde s'empresse pour en avoir » (Académie, 4748).— L'engouement
de toutes les classes de la société pour le papier de Law n'est plus à
exposer. En voici un exemple que nous croyons inédit : en 1749, les
filles du peintre Mignard adressèrent un placet au Régent pour le
•opplier, en souvenir de leur père, de leur faire attribuer à chacune
deux actions de la Banque (Dépôt des affaires étrangères, vol. France
1240, fol. 67).
304 MÉMOIRES [4719J
que les charges fussent vénales, et le rendre ainsi maître du
Parlement, par de simples commissions qu'il donneroit
pour le tenir d'une vacance à l'autre, et qui seroient ou
continuées ou changées à chaque tenue du Parlement, en
faveur des mêmes, ou d'autres sujets, selon son bon plaisir.
Un spécieux si avantageux, et sans bourse délier,
éblouit le Régent. Le duc de la Force appuya cette idée
de concert avec l'abbé Dubois, qui n'y vouloit pas trop
paroître, mais qui faisoit agir, et qui, dans la crainte des
revers et dans la connoissance qu'il avoit et du Parlement
et de son maître, se tenoit derrière la tapisserie 1 , d'où il
dirigeoit ses émissaires. Lui-même trouvoit son compte à
ce remboursement, dans ses vues de se rendre maître
absolu du gouvernement sous le nom du Régent, et tout
de suite après sous le nom du Roi majeur ; mais il sentoit
tous les hasards de la transition, et ne vouloit pas se
commettre.
Law, qui, comme je l'ai déjà dit 2 , venoit chez moi tous
les mardis matins, ne m'avoit pas ouvert la bouche de
rien qui pût me faire sentir ce projet. J'ai lieu de croire,
sans pourtant rien d'évident, qu'ils n'osèrent se hasarder
à un examen de ma part, et qu'ils voulurent surprendre
ce qu'ils imaginoient de mon goût, de ma haine, de mon
intérêt, par la proposition que m'en feroit M. le duc
d'Orléans, et m'engager ainsi à l'improviste à une appro-
bation qui se tourneroit incontinent en impulsion. C'est
ce qui m'a toujours fait pencher à croire que ce fut de
cet artifice que vint à M. le duc d'Orléans la volonté de
me consulter là-dessus. Ils me connoissoient tous pour
être un des hommes du monde qui portoit le plus impa-
tiemment les prétentions et les entreprises sur l'autorité
royale, et qui, par attachement à ma dignité, demeuroit
le plus ouvertement 3 et le plus publiquement ukéré de
1. Locution déjà rencontrée dans le tome XVI, p. 46-47.
2. Tome XXXIII, p. 2.
3. Adverbe répété deux fois et biffé la première.
[1749] DE SAINT-SIMON. 305
toutes les usurpations que cette Compagnie lui avoit
faites et de tout ce qui s'étoit passé en dernier lieu sur
le bonnet dans les fins du feu Roi et depuis sa mort.
C'étoit aussi par là que M. le duc d'Orléans, dont les
soupçons n'épargnoient pas les plus honnêtes gens ni ses
plus éprouvés serviteurs, avoit regardé de cet oeil tout ce
que je lui avois dit dans les commencements des entre-
prises du Parlement sur son autorité, et pourquoi j'étois
demeuré depuis à cet égard dans un silence entier et
opiniâtre l avec lui, et qui n'avoit été que forcément
rompu de ma part, quand il me parla du lit de justice peu
de jours avant qu'il fût tenu aux Tuileries, comme il a
été rapporté en son lieu 2 . Les mêmes raisons, les mêmes
soupçons, le même naturel de M. le duc d'Orléans le
dévoient éloigner de me parler du remboursement du
Parlement, s'il n'y avoit été poussé d'ailleurs ; mais, si
j'étois celui contre lequel, à son sens, il devoit être le plus
en garde là-dessus, c'étoit, à ce qu'il pouvoit sembler aux
intéressés, un coup de partie d'engager M. le duc
d'Orléans à consulter un homme qu'ils comptoient être si
fait exprès pour seconder leurs désirs, et qui rassembloit
en soi tout ce qu'il falloit pour les faire réussir pleine-
ment et avec promptitude.
Quoi qu'il en fût, une après-dînée que je travaillois
à mon ordinaire tête à tête avec M. le duc d'Orléans,
il se mit avec moi sur le Parlement, sans que rien y eût
donné lieu, et à me conter et m' expliquer les entraves
que cette Compagnie lui donnoit sans cesse, le peu de
compte qu'elle faisoit publiquement du lit de justice des
Tuileries, le peu de fruit qu'il en tiroit, puis tout de
suite me proposa l'expédient qu'on lui avoit trouvé, et
en même temps tira de sa poche un mémoire bien rai-
sonné du projet, dont jusqu'à ce moment il ne m'étoit pas
1. Déjà dit plusieurs fois, notamment tome XXX, p. 478-179.
i. Tome XXXV, p. 27.
MEMOIRES DE VUM SIUOX. XXXVI 39
306 MEMOIRES [4719]
revenu la moindre chose. J'entrai fort dans ses plaintes
de la conduite du Parlement, et dans les raisons de le
ranger à son devoir à l'égard de l'autorité royale. Je n'ou-
bliai pas d'alléguer les causes personnelles de mon désir
de le voir mortifier ' et remis dans les bornes où il devoit
être, et les avantages que ma dignité ne pouvoit manquer
de trouver dans l'exécution de ce projet ; mais j'ajoutai
tout de suite que, de première vue, il me paroissoit d'un
côté bien injuste, et de l'autre bien hardi, et que ce
n'étoit pas là matière à prendre une résolution sans beau-
coup de mûre délibération, et sans en avoir bien reconnu
et pesé toutes les grandes suites et l'importance très
étendue. Il ne m'en laissa pas dire davantage, et voulut
lire le mémoire d'abord de suite et sans interruption,
malgré sa mauvaise vue, puis une seconde fois en s'arrê-
tant et raisonnant dessus.
Cette lecture première me confirma dans l'éloignement
que j'avois conçu du projet dès sa première proposition,
et que je n'avois pu tout à fait cacher. Quand ce fut à la
seconde lecture, je raisonnai, et mes raisonnements
alloient toujours à la réfutation. M. le duc d'Orléans,
surpris au dernier point de m'y trouver contraire, mais
déjà entraîné et enchanté du projet, ne fut pas con-
tent de ma résistance. Il me témoigna l'un et l'autre ; il
n'oublia rien pour me piquer, et me ramener par l'intérêt
de ma dignité, me dit qu'il falloit donc laisser le Parle-
ment le maître, ou en venir à bout par l'unique moyen
qu'on en avoit, puis se répandit sur l'odieux et les incon-
vénients infinis de la vénalité des charges, sur le bonheur
public que ce changement apporteroit, et sur les accla-
mations qu'fon] en devoit attendre. Le voyant si prévenu,
et reployer le mémoire pour le remettre dans sa poche,
je sentis tout le danger où on Falloit embarquer. Je lui
dis donc qu'encore qu'il y eût déjà fort longtemps que
4. Ce verbe est bien à l'infinitif dans le manuscrit.
[1719] DE SAINT-SIMON. 307
nous en étions là-dessus, cette matière étoit, pour ou
contre, trop importante pour n'être pas examinée plus
mûrement ; que j'avois dit ce qui s'étoit présenté
d'abord à mon esprit 1 ; qu'en y pensant davantage, et fai-
sant tout seul plus de réflexion sur ce mémoire, et avec
plus de loisir 2 , peut-être que je changerois d'avis; que je
le souhaitois passionnément pour lui complaire, pour
l'intérêt de ma dignité, pour l'extrême plaisir de ma ven-
geance personnelle, mais qu'il ne devoit pas avoir oublié
aussi ce que je lui avois protesté en plus d'une occasion,
et qu'il m'avoit vu pratiquer si fermement et si opiniâtre-
ment, quoique presque 3 si inutilement, sur celle du chan-
gement de main de l'éducation du Roi, et sur la réduction
des bâtards au rang et ancienneté de leurs pairies 4 ; que
je le lui répétois en celle-ci, que j'aimois incomparable-
ment mieux ma dignité que ma fortune, mais que l'une
et l'autre ne me seroient jamais rien en comparaison de
l'État. Je le priai ensuite que je pusse emporter le mé-
moire pour le mieux considérer tout à mon aise. Il y
consentit à condition qu'il ne seroit vu que de moi seul.
Il me le donna, mais avec promesse de le lui rapporter
le surlendemain, sans m'avoir jamais voulu accorder un
plus long terme. Je tins parole, et plus, car je fis de ma
main une réponse si péremptoire, que je lus à M. le duc
d'Orléans, qu'il demeura convaincu que le projet étoit
la chimère du monde la plus dangereuse. Cette réponse,
je l'ai encore ; elle se trouvera parmi les Pièces 5 . En effet,
4. Le manuscrit porte par mégarde son esprit, ce qui est le texte de
l'Addition à Dangeau, que notre auteur reproduit ici et qui est rédi-
gée sous la forme impersonnelle.
2. Après loisir, le manuscrit porte une seconde fois les mots sur ce
mémoire, répétés par inadvertance.
3. Presq. ajouté en interligne.
4. Tome XXXV, p. 37, 49 et suivantes, 58-60, 404 et suivantes,
41H, otc.
5. En marge du manuscrit : « Voir les Pièces ». On ne sait ce qu'est
devenu ce mémoire, qui devrait se trouver au Dépôt des affaires
308
MEMOIRES
[1719]
Raisons
secrètes contre
le
Parlement.
il ne fut plus parlé du projet. Ceux qui l'avoient fait et
conseillé trouvèrent M. le duc d'Orléans si armé contre
leurs raisons, qu'ils n'y trouvèrent point de réplique, et
qu'ils se continrent dans le silence ; mais ce ne fut pas
pour toujours.
Outre les raisons contre ce remboursement, expliquées
dans le mémoire qui persuada alors M. le duc d'Orléans,
remboursement trop long pour être inséré ici, mais qu'il faut voir dans
des charges j es p^ces, j'en eus deux autres non moins puissantes,
non moins inhérentes à l'intérêt de l'État, mais qui
n'étoient pas de nature à mettre dans mon mémoire : la
première est que, quelque fausses et absurdes que soient
les maximes du Parlement qui viennent d'être expliquées,
et quelque abus énorme et séditieux qu'il en ait fait trop
souvent, surtout dans la minorité du feu Roi, il ne falloit
pas oublier le service si essentiel qu'il rendit dans le
temps de la Ligue, ni se priver d'un pareil secours dans
des temps qui, pouvoient revenir, puisqu'on les avoit
déjà éprouvés, en même temps ne pas ôter toute entrave
aux excès de la puissance royale, tyranniquement exercée
quelquefois sous des rois foibles par des ministres, des
favoris, des maîtresses, des valets même, pour leurs inté-
rêts particuliers contre celui de l'État, de tous les parti-
culiers, de ceux d'un roi même qui les autoriseroit à tout
faire, et à employer son nom sacré et son autorité entière
à la ruine de son État, de ses sujets et de sa réputation.
Mon autre raison fut l'importance d'opposer l'unique bar-
rière que l'État pût avoir contre les entreprises de Rome,
du clergé de France, d'un régulier 1 impétueux qui gou-
verneroit la conscience d'un roi ignorant, foible, timide,
ou qui, n'étant d'ailleurs ni timide ni foible, le seroit par
la grossièreté d'une conscience délicate et ténébreuse sur
étrangères et qui a disparu, comme la plupart des Pièces justificatives
des Mémoires et comme la correspondance de Saint-Simon.
1. D'un religieux régulier; il pense évidemment au P. le Tellier,
dernier confesseur de Louis XIV.
[4749]
DE SAINT-SIMON.
309
toutes les matières ecclésiastiques, ou qu'on lui donne-
rait pour l'être. Il n'y a qu'à ouvrir les histoires de tous
les pays, et du nôtre en particulier, pour voir la solidité de
ces raisons. Celles de mon mémoire ne me parurent ni
moins fortes ni moins solides; mais celles-ci, qui ne s'y
pouvoient mettre, me semblèrent encore plus impor-
tantes.
Tandis que je suis sur cette matière, je suis d'avis de
l'achever, pour n'avoir pas à y revenir sur l'année pro-
chaine, où il n'y auroit qu'un mot à en dire. Ce projet
étoit trop cher à Law et à l'abbé Dubois pour l'abandon-
ner : à Dubois pour s'ôter toutes sortes d'obstacles pré-
sents et à venir pour l'établissement et la conservation de
sa toute-puissance ; à Law pour son propre soutien par ce
prodigieux débouchement de papier 1 dont il sentoit de
loin tout le poids, en quelque vogue qu'il fût alors. On
verra sur l'année prochaine qu'elle se passa en luttes entre
le gouvernement et le Parlement. Ces luttes donnèrent
lieu aux promoteurs du projet abandonné de tâcher de le
ressusciter, sans qu'en aucun temps ni l'un ni l'autre m'en
aient parlé, sinon une fois ou deux quelques regrets
échappés courtement à Law d'un si bon coup manqué.
J'étois allé, dans l'été, passer quelques jours à la Ferté 5 ,
dans un intervalle d'affaires et du conseil de régence.
Peut-être que mon absence leur fit naître l'espérance de
le brusquer. Le lendemain de mon arrivée, j'allai faire
ma cour à M. le duc d'Orléans, comme je faisois à tous
mes retours. Je le trouvai avec assez de monde. Après
quelques moments de conversation générale, M. le duc
d'Orléans me tira à part dans un coin ; il me dit qu'il
Seconde
tentative du
projet du
remboursement
des charges
du
Parlement,
finalement
avortée.
4. «. Débouchement se dit aussi au figuré pour issue : on a trouvé
un débouchement pour ces billets» (Académie, 4748). C'est plutôt ici
le sens moderne d'émission, de mise en circulation.
2. Une lettre de Saint-Simon à Valincour, du 44 juin 4720, publiée
dans le tome XIX de l'édition des Mémoires de 4873, p. 294-295,
montre qu'il était à la Ferté les jours précédents.
340 MEMOIRES [1719]
avoit bien à m'entretenir de choses instantes et pressées,
et que ce seroit pour le lendemain. Je le pressai de m'en
dire la matière ; il eut quelque peine à s'expliquer, puis
me dit qu'il étoit excédé du Parlement, qu'il falloit
reprendre le projet du remboursement et voir enfin aux
moyens de l'exécuter. Je lui témoignai toute ma surprise
de le voir revenir encore une fois à un expédient si rui-
neux, et de l'abandon duquel il étoit demeuré si pleine-
ment convaincu. Le Régent insista, mais coupa court, et
me donna son heure pour le lendemain. Je lui dis que
j'étois tout prêt, mais que je n'avois rien de nouveau à
lui exposer sur cette matière, et que je serois surpris si
on lui en proposoit quelque solution praticable. La nuit
suivante, la fièvre me prit assez forte ; je m'envoyai donc
excuser d'aller au Palais-Royal. Le jour d'après, M. le
duc d'Orléans envoya savoir de mes nouvelles, et quand 1
je pourrois le voir. Ce fut une fièvre double-tierce, qui
impatienta d'autant plus les promoteurs du projet qu'ap-
paremment ils trouvèrent le Régent arrêté à n'y avancer
pas sans moi ; car, deux jours après, le duc de la Force
vint forcer ma porte de la part de M. le duc d'Orléans. Il
me trouva au lit, dans Taccès, et hors d'état de raisonner
sur la mission qui l'amenoit, et qu'il me dit être le projet
du remboursement du Parlement. Il me demanda avec
empressement quand il en pourroit conférer avec moi,
parce que l'affaire pressoit. Je sus après que c'étoit la
première fois que M. le duc d'Orléans lui en avoit parlé 2 .
Je répondis au duc de la Force que je ne prévoyois pas
être si tôt en état de raisonner, ni d'aller au Palais-Royal,
mais que si l'affaire pressoit tant, que j'avois tellement
dit à M. le duc d'Orléans, il y avoit plus d'un an, tout ce
1. Avant ce quand, l'auteur a biffé sçâvoir dans le manuscrit.
2. Dans l'Addition n°1602, ci-après, p. 414, il y avait: » G'étoitla pre-
mière fois qu'autre que M. le duc d'Orléans lui en eût parlé (à Saint-
Simon); » ce qui est très différent du texte des Mémoires, lequel est
ici en contradiction avec ce qui a été dit p. 304 sur le duc de la Force.
[1749]
DE SAINT-SIMON.
311
que je pouvois lui en dire, que je n'avois plus rien à y
ajouter ; que tout ce que je pouvois faire, c'étoit de lui
prêter à lire un mémoire que j'avois fait là-dessus, et que
par hasard j'avois gardé. En effet, je le lui envoyai
Taprès-dînée du même jour. Apparemment qu'ils le trou-
vèrent péremptoire ; car le duc de la Force me le rapporta
quelques jours après. Je n'étois pas lors encore trop en
état de parler d'affaires, et moins en volonté d'entrer sur
celle-là en matière avec lui ; aussi n'y insista-t-il pas, et
se contenta d'avouer en général que le mémoire étoit
bon. Ils n'y purent apparemment rien répondre, parce
que, la première fois ensuite que je vis M. le duc d'Or-
léans, il me dit d'abord qu'il n'y avoit pas moyen de son-
ger davantage à ce projet, et en effet il n'en fut plus du
tout parlé depuis.
Ce qui ne peut se comprendre, et qui pourtant est ar-
rivé quelquefois dans la Régence, c'est que tout cela fut
su en ce même détail par le premier président, avec qui
j'étois demeuré en rupture plus qu'ouverte, sans le sa-
luer, et quelquefois pis encore, depuis l'affaire du bonnet,
dès avant la mort du Roi. Peu après ceci, le Parlement,
comme on le verra en son lieu, fut envoyé à Pontoise 1 .
Le premier président, en y allant avec sa famille, dit en
carrosse à Mme de Fontenilles, sa sœur 2 , le risque que le
Parlement avoit couru, et lui donna à deviner qui l'avoit
sauvé, dont il ne sortoit pas de surprise, et me nomma.
Sa sœur n'en fut pas moins étonnée ; elle-même me l'a
raconté après que nous fûmes raccommodés 3 . Ils surent
aussi la part contradictoire que le duc de la Force y avoit
Le Parlement
informé
du risque
qu'il a couru,
qui le lui
a paré et qui
y a poussé.
1. Nous verrons cette translation dans le prochain volume.
2. Louise-Marie-Thérèse de Mesmes, très liée plus tard avec Saint-
Simon : tome XXV, p. 22. Nous pouvons donner la date exacte de son
décès, que nous ne connaissions pas alors : elle mourut le 6 janvier
1755, quelques mois avant notre auteur, et fut enterrée le 7 aux Incu-
rables (Bibliothèque nationale, ms. Nouv.acq. franc. 3617, n° 3435).
3. Suite des Mémoires, tome XVII de 1873, p. 159-1 GO.
312 MÉMOIRES [1719]
eue, et surent après s'en venger cruellement 1 . Pour moi,
qui n'avois pas prétendu à leur reconnoissance, je de-
meurai avec eux tel que j'étois auparavant, et eux avec
moi 2 .
Duchesse Madame la Princesse fut refusée du séjour d'Anet pour
a Chamlay ^ù ^ a duchesse du Maine, où elle auroit voulu la faire venir
Madame et y passer quelque temps avec elle. Mais peu après elle
& la visite 8Se °' 3 ^ m ^ ^ e séjour du château de Chamlay, près de Joigny,
qui étoit à vendre depuis la mort de Chamlay ; et, comme
cette mort étoit récente, le lieu, qu'il avoit fort accom-
modé, étoit encore entretenu et meublé. Madame la Prin-
cesse eut permission d'y aller voir Madame sa fille 3 .
Officiers A propos de princes du sang, il faut réparer ici, bien
des princes i r n ii- i> • •- JA
du san £ ou ma * a P ro P os > 1 oubli d une remarque qui auroit du
et leur date, être placée lors de l'achat du gouvernement de Dauphiné,
US ric P hessês S Ct et ( î ue Glermont-Ghaste, capitaine des suisses de M. le
[Add. S'-S. 1603 duc d'Orléans, fut aussi capitaine des gardes de M. le
et 1604] j uc fi e Chartres, comme gouverneur de Dauphiné 4 . Les
princes du sang, comme tels, n'ont ni gardes ni capitaines
1. Par le procès en concussion et monopole qui lui fut intenté en
1721, et sur lequel Saint-Simon n'insistera pas : tome XVII de 1873,
p. 211-212.
2. 11 est certain qu'il circula alors des bruits vagues sur des réformes
importantes projetées dans le Parlement ; car le greffier inscrit dans
son registre (Archives nationales, U362) la note suivante : « Ce jour-
d'hui lundi 21 août 1719 et jours suivants, le bruit s'est répandu dans
tout le public qu'il y avoit un édit qui supprimoit la cinquième chambre
des Enquêtes du Parlement, les présidents des autres chambres des
Enquêtes et des Requêtes du Palais et quarante conseillers ; que
Messieurs les présidents de la cour iroient présider aux Enquêtes et
un de Messieurs les conseillers de la grand chambre aux Requêtes du
Palais, et autres choses que l'on disoit que portoit l'édit. L'on disoit
même dans le Palais que l'édit avoit été apporté au parquet à M. le
procureur général, ce qui s'est trouvé faux, et depuis l'on n'en a plus
rien dit. » Les bruits se renouvelèrent en mars 1720 : voyez ci-après
aux Additions et Corrections.
3. Nous avons donné ci-dessus par avance, p. 278, note 1, le com-
mentaire de ce paragraphe.
4. Ci-dessus, p. 293
[1719]
DE SAINT-SIMON.
313
des gardes ; mais, quand ils sont gouverneurs de province,
ils ont en cette qualité des gardes, mais dans leur pro-
vince, et un capitaine des gardes comme en ont tous les
autres gouverneurs de province. Le seul premier prince
du sang a un gentilhomme de la chambre ; ils l'appellent
maintenant premier gentilhomme de la chambre et en ont
tous un. La date de cette nouveauté, peu après imper-
ceptiblement introduite, est depuis la mort du Roi, et n'a
paru que longtemps après. Qui voudroit expliquer leurs
diverses usurpations en tous genres 1 depuis la mort du
Roi, et les millions qu'ils ont eus, et les augmentations
immenses en sus de pensions, feroit un volume.
Le chevalier de Vendôme, grand prieur de France,
dont [on] a assez parlé ailleurs pour le faire connoître 2 ,
avoit passé sa vie à se ruiner et à manger tout ce qu'il
avoit pu d'ailleurs 3 . Les biens du grand prieuré étoient
tombés dans le dernier désordre, et l'ordre de Malte avoit
à cet égard une action toujours prête contre lui. Il avoit
tiré infiniment de Law, et n'étoit pas d'avis d'en réparer
ses bénéfices 4 . Les accroissements prodigieux et parfaite-
ment inattendus qu'il avoit vu arriver à son rang par le
feu Roi, à cause de ses bâtards, et que son impudence
avoit augmentés depuis par les tentatives hardies que la
foiblesse, ou peut-être la prétendue politique de M. le duc
d'Orléans, avoit souffertes 5 , lui avoient tellement tourné
la tête, que la chute de ce rang arrivée au dernier lit de
justice des Tuileries n'avoit pu le rappeler à la première
moitié de sa vie, ni le détacher de la folle espérance de
revenir au rang de prince du sang. 11 la combla par vou-
Le chevalier
de
Vendôme
vend au bâtard
reconnu
de M. le duc
d'Orléans
le
grand prieuré
de France
et veut
inutilement
se marier.
[Add. S<-S. 1605]
1. Il y a tout au singulier, et genres au pluriel, dans le manuscrit.
2. Son portrait a été fait dans le tome XIII, p. 101-104 et 297-300.
:i. Sur ses dettes, voyez le tome X, p. 202-203.
4. C'est-à-dire, d'employer cet argent aux réparations que nécessi-
tait l'état délabré des cornmanderies ou bénéfices ecclésiastiques qu'il
possédait.
5. Tomes XXX, p. 68-71, XXXI, p. 77-78, XXXIII, p. 137.
MÉ1I01P1S DE SAINT-SIMON. IXJ
ÏQ
314 MÉMOIRES [1719]
loir avoir postérité, et ne put comprendre que cette pos-
térité même seroit un obstacle de plus à ses désirs. Il
s'abandonna donc à sa chimère, et Law, son ami et son
confident, en profita pour faire sa cour au Régent, et pro-
curer au bâtard qu'il avoit reconnu de Mme d'Argenton '
le grand prieuré de France. Le marché en fut bientôt fait,
et payé gros. Pas un de ceux qui y entrèrent de part et
d'autre n'étoient pas pour en avoir plus de scrupule que
du marché d'une terre ou d'une charge, et l'ordre de
Malte, ni le grand maître, pour oser refuser un régent de
France. L'affaire se fit donc avec si peu de difficulté qu'on
la sut consommée avant d'en avoir eu la moindre idée 2 .
Il s'en trouva davantage pour la dispense des vœux du
chevalier de Vendôme, et pour celle de se pouvoir marier ;
mais il l'obtint enfin par la protection de M. le duc d'Or-
léans, et au moyen des sûretés qtt'il donna à la maison de
Gondé de ne répéter rien de la succession du feu duc de
1. Jean-Philippe, chevalier d'Orléans : tomes IX, p. 280 et XIII,
p. 456.
2. Dangeau annonce la nouvelle le 8 septembre (p. 120) et ajoute :
« On ne sait point encore ce qu'on donne pour cela au chevalier
de Vendôme. » Buvat (Journal, tome I, p. 430) parle d'une pension
de neuf mille livres par mois. La Gazette de Rotterdam, n os 104 et 105,
ne donne aucune précision sur ce point spécial. Pour le chevalier
d'Orléans, il était à Malte depuis le mois d'avril dans le but avoué de
« faire ses caravanes », comme c'était l'obligation de tout chevalier. 11
avait été fort bien reçu, et le grand maître Perellos s'était empressé
de le nommer bailli grand-croix. Quant à l'échange du grand prieuré,
il ne semble pas avoir rencontré d'obstacle sérieux, ni à Rome, ni à
Malte. Le Régent d'ailleurs avait écrit lui-même et fait écrire par le
Roi à ce sujet, dès le début d'août, au Pape, au Grand Maître et aux
chevaliers de la langue de France résidant à Malte, de manière
qu'il n'y eût pas d'opposition : voyez aux Archives nationales, dans le
registre KK1325, aux 22 et 25 avril, 4 et 5 août, les lettres du Régent,
dont on trouvera le texte dans l'appendice I de notre prochain volume,
sous les n os 6 et 8 et 13 à 17. Les volumes de la correspondance poli-
tique des fonds Rome, n° 599, et Malte, n° 5, au Dépôt des affaires
étrangères, pour l'année 1719, contiennent tous les documents relatifs
à cette affaire.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
315
Vendôme, son frère, qui, par la donation entre vifs de son
contrat de mariage avec la dernière fille de feu Monsieur le
Prince, fondée sur la profession de cet unique frère,
étoit passée toute entière aux héritiers de la feue duchesse
de Vendôme, excepté ce qui se trouva réversible à la
couronne 1 . Cela fait, il chercha partout à se marier, et
partout personne ne voulut d'un vieux ivrogne de soixante-
quatre ou cinq ans, pourri de vérole 2 , vivant de rapines,
sans autre fonds de bien que le portefeuille qu'il s'étoit
fait, et dont tout le mérite ne consistoit que dans son
extrême impudence ; lui, au contraire, se persuadoit qu'il
n'y avoit rien de trop bon pour lui. Il chercha donc en
vain et si longtemps qu'il se lassa enfin d'une recherche
vaine et ridicule 3 . Il continua sa vie accoutumée, qu'il
étoit incapable de quitter, qui l'obscurcit de plus en plus,
et qui ne dura que peu d'années depuis cette dernière
scène de sa vie.
Ce fut en ce temps-ci que Pléneuf revint en France en
pleine liberté, après s'être accommodé avec ses créanciers
à peu près comme il voulut 4 . Je ne barbouillerois pas ces
Retour
de Pléneuf
en France.
Raisons
1. C'est ainsi que les terres d'Anet et de Dreux passèrent à Mme du
Maine, sœur de la duchesse de Vendôme : tome XXIII, p. 87.
2. Sauf la manchette de notre tome VI, p. 196, c'est ici la première
fois que Saint-Simon, dans ses Mémoires, écrit le nom de cette maladie
honteuse, à laquelle il a fait plusieurs fois allusion, particulièrement
en parlant des Vendôme.
3. Si l'on en croit le Journal de la Régence publié par Éd. de Bar-
thélémy, p. 115, il avait été question en 1716 de lui faire épouser une
Condé, Mlle de Gharolais, en lui rendant les duchés de Vendôme et
d'Etampes, réunis au domaine lors de la mort de son frère. Il fut aussi
parlé de la fille de Law (Desnoiresterres, Les Cours galantes, tome IV,
p. 269); en(in, en octobre 4719, le bruit courut qu'il allait se marier
avec lady Powis, fille de l'ancien gouverneur du roi Jacques III, qui
avait gagné trois ou quatre millions à la Banque (Dangeau, tome XVIII,
p. 132). Celle-ci avait d'ailleurs été visée aussi par le duc d'Albret, et
le Régent s'était même laissé entraîner à adresser au père une demande
en forme le 9 novembre (Archives nationales, KK4325).
Au U septembre, Dangeau écrit dans son Journal (p. 121) :
316 MÉMOIRES [1719]
d'en parler. Mémoires du nom et du retour de ce bas financier, sans
[Add.S t -SA606\ , . . , , . ,, ,,
J les raisons curieuses qui s en présenteront d elles-mêmes
en cet article, et qui m'engageront même à une courte,
mais nécessaire répétition. Il étoit de la famille des Ber-
thelot, tous gens d'affaires 1 , et frère de la femme du
Pléneuf, maréchal de Matignon 2 . Il entra dans plusieurs affaires,
sa Jf mme e } enfin dans les vivres et les hôpitaux des armées, où tant
sahlle; quels. f . J (
Courtereprise de soldats périrent par son pillage, et ou il amassa tant de
, de . . trésors. Embarrassé de tant de proie, il se mit à l'abri en
sa négociation „ . , Tr . l .
de Turin, se taisant connoitre a Voysin comme un homme consomme
avortée ^ dans la science des vivres et des fourrages, qui le fit un
P personne7 ^e ses premiers commis 3 . Il ne s'oublia pas dans cet ém-
et la ploi, et en profita dans le peu qu'il dura pour cacher si
ruse singu îere ^j en ^^ ce q U 'jj avo it amassé que, lorsqu'il se vit re-
Dubois, cherché par la chambre de justice, après la mort du Roi,
il fit une banqueroute frauduleuse et prodigieuse 4 , se
« Pléneuf est revenu de son exil ; il est en pleine liberté ; son accom-
modement est fait avec ses créanciers, et on le remboursera de sa
charge. » Voyez la Gazette de Rotterdam, n° 107.
1. Nous connaissons déjà son frère, Berthelot de Duchy (tome XVI,
p. 22), et il y a eu une note sur ces financiers dans les Additions et
Corrections de notre tome XIII, p. 622-623. Les généalogies données
par le Dictionnaire de la noblesse de la Ghenaye des Bois, et par
Ghaix d'Est-Ange, Dictionnaire des familles françaises, tome IV,
p. 103-105, montrent qu'en effet les nombreux Berthelot du dix-septième
et du dix-huitième siècles furent presque tous des financiers, sauf un
magistrat et un maréchal-de-camp. Lorsque la famille fut devenue puis-
sante, on voulut les rattacher à une famille d'ancienne noblesse de
Bretagne ; mais ils sont au contraire de famille roturière de Picardie.
Saint-Simon a parlé de leur « nom si vil » dans le tome XIII, p. -427 ;
cependantils étaientalliés à Mme de Saint-Simon parlesRioult deDouilly
et les Frémont.
2. Cette Marie-Elisabeth Berthelot était morte le 26 juin 1702, alors
que son mari ne s'appelait encore que le comte de Gacé. Notre auteur
a parlé d'elle dans le tome XIII, p. 426-427, en la confondant avec sa
belle-fille.
3. C'est Chamillart qui le prit comme premier commis à la guerre
en 1707, et Voysin le conserva.
4. Dès septembre 1715, il avait été dénoncé au Régent par un de
[1719] DE SAINT-SIMON. 317
sauva hors du royaume 1 , et ne craignit point qu'on trou-
vât ce qu'il avoit caché. Ce fut d'au delà des Alpes qu'il
plaida en sûreté et mains garnies, et qu'il se servit, sans
qu'il lui en coûtât rien, de ce qui corrompt tant de gens,
de l'argent et de la beauté. Sa femme 2 en avoit, des agré-
ments encore plus, tout l'esprit, et la sorte d'esprit de
suite, d'insinuation et d'intrigue qui est la plus propre au
grand monde, et à y régner autant que le pouvoit une
bourgeoise que sa figure, son esprit, ses manières, ses
richesses y avoient mêlée d'une façon fort au-dessus de
son état, et avec un empire qu'elle ne déployoit qu'avec
discrétion, mais qu'elle eut toujours l'art de faire aimer
à ceux qu'elle avoit entrepris d'y soumettre. Elle étoitmère
de la trop fameuse Mme de Prye, qui avoit autant d'esprit
et d'ambition qu'elle, et plus de beauté. Elle 3 enchaîna
Monsieur le Duc, le gouverna entièrement, et pendant
qu'il fut premier ministre fit des maux infinis à la cour et
à l'État, dont il se peut dire que les trésors immenses
qu'elle ramassa de toutes parts fut le moindre mal qu'elle
fit, si on excepte la pension d'Angleterre, pareille à celle
qu'avoit eue l'abbé Dubois, et qui ne coûta guères moins
cher au royaume 4 . La rivalité de beauté brouilla la mère
et la fille, les rendit ennemies implacables, et y entraîna 5
leurs adorateurs. C'est ce qui mit le Blanc et Belle-Isle à
ses anciens commis (Journal de Buvat, tome I, p. 53-54), et il y a aux
Archives nationales, dans la dernière liasse du carton R 4 825, un
mémoire sur les affaires traitées par lui, daté du 13 septembre 1715.
Il fut taxé à quinze cent mille livres, et des arrêts du Conseil ordon-
nèrent la vente de ses biens. Pour ses créanciers, il dut les désintéres-
ser promptement ; car, dans le minutier de l'ancienne étude Breuillaud,
on trouve une main-levée dès le 29 novembre de la même année.
4. Sa fuite a été signalée en 1715 : notre tome XXIX, p. 157.
I. Agnès Uioult de Douilly : tome XXXII, p. 202.
3 C'est Mme de Prye. — 4. Voyez notre tome XXXIV, p. 306-307.
> Saint-Simon avait d'abord mis les trois verbes au pluriel par
erreur ; il a corrigé brouillèrent et rendirent au singulier, mais oublié
Minèrent, qui est resté au pluriel dans le manuscrit.
318 MÉMOIRES [1749]
une ligne de leur perte après une longue et dure prison 1 .
On se contente d'en faire ici la remarque; le règne fu-
neste et cruel de Mme de Prye dépasse le temps de ces
Mémoires, qui ne doivent pas aller plus loin que la vie de
M. le duc d'Orléans.
Pléneuf, d'extérieur grossier, lourd, stupide, étoit le
plus délié matois, qui alloit le mieux et le plus à ses fins,
qui n'étoit retenu par aucun scrupule et dont l'esprit
financier étoit propre aussi aux affaires et à l'intrigue.
Ce dernier talent l'initia dans la cour de Turin, et le mit
en situation de mettre sur le tapis le mariage de Mlle de
Valois avec le prince de Piémont, sans en avoir nulle
charge. On a vu ailleurs ce qu'il se passa là-dessus 2 ,
comme je fus chargé malgré moi de la correspondance
sur cette affaire avec Pléneuf, comme sa femme s'insinua
chez Mme la duchesse d'Orléans et chez moi, sous pré-
texte de rendre elle-même les lettres de son mari, et
comme, l'affaire avortée, elle sut se maintenir toujours
auprès de Mme la duchesse d'Orléans, et m'a toujours
cultivé depuis. On a vu aussi qu'alors l'abbé Dubois étoit
auprès du roi d'Angleterre, et que, dès qu'il fut arrivé,
las de la correspondance avec un homme tel que Pléneuf,
et connoissant la jalousie de l'abbé Dubois et la foiblesse
de M. le duc d'Orléans pour lui, enfin qu'il goûtoit très
médiocrement ce mariage, quoique très mal à propos, je
lui 3 proposai de ne pas faire un pot à part 4 de cette seule
affaire étrangère, et de trouver bon que je la remisse à
l'abbé Dubois, pour ne m'en plus mêler, ce que je fis en
même temps, au grand regret de Mme la duchesse d'Or-
1. Il parlera de la liaison de Mme de Pléneuf avec ces deux hommes,
à la fin des Mémoires, tome XIX de 1873, p. 53 et 78.
2. Dans le tome XXXII, p. 202-205.
3. Au duc d'Orléans.
4. Au sens de faire une affaire à traiter isolément. Le Littré en
cite des exemples au figuré du dix-huitième siècle. Voyez ci-après,
p. 361.
[1749] DE SAINT-SIMON. 319
léans, et dont Mme de Pléneuf fut aussi bien fâchée, mais
à ma grande satisfaction. Celle-ci bâtissoit déjà beaucoup
en espérance, si son mari concluoit ce mariage. Mme la
duchesse d'Orléans le desiroit passionnément; elle étoit
informée de tout par moi, ce qu'elle n'espéroit pas de
l'abbé Dubois, et craignoit tout de lui, avec raison, pour
le faire manquer. Mme de Pléneuf, le voyant en dételles
mains, le comptoit déjà rompu et ses espérances perdues.
En effet ce mariage n'étoit pas le compte personnel de
l'abbé Dubois. Sa boussole étoit sa fortune particulière,
comme on l'a remarqué ici bien des fois 1 , et ses vues
étoient trop avancées pour leur tourner le dos par quelque
considération 2 que ce pût être. Il avoit sacrifié l'Espagne,
sa marine et la nôtre à l'Angleterre ; il ne restoit plus
qu'à sacrifier la même Espagne et le roi de Sicile à l'Em-
pereur. Le sacrifice déjà fait aux dépens de l'État et à
ceux de son maître lui avoit assuré les offices de l'An-
gleterre les plus efficaces auprès de l'Empereur, qui en
profitoit, et qui alors étoit très intimement avec le roi
Georges. Le sacrifice qui restoit à faire, étant directement
à l'Empereur, le rendoit son obligé, et le disposoit person-
nellement à ce que le roi Georges lui demandoit, qui ne
lui coûtoit rien que de faire dire au Pape, qui trembloit
devant lui et qui ne cherchoit qu'à prévenir ses désirs,
qu'il vouloit, et promptement, un chapeau pour l'abbé
Dubois. Dans cette position, l'abbé Dubois n'avoit dans
la tête que la Quadruple alliance, dont la Sicile devoit
être le premier fruit pour l'Empereur, aux dépens du
roi de Sicile, à qui étoit destiné, aux dépens encore de
l'Espagne, le triste dédommagement de laSardaigne, pour
lui conserver le titre et le rang de roi. Dubois n'avoit
donc garde de vouloir le mariage à la veille de le dé-
pouiller. Il fit donc languir la négociation pour se préparer
1. Particulièrement dans le tome XXXIV, p. 300 et suivantes.
2. Après ce mot il a biffé particulière.
320 MÉMOIRES [1719]
à la rompre, la laissa transpirer exprès et revenir à Madame,
sans y paroître, parce qu'il en étoit méprisé et haï 1 , mais
dans l'espérance de quelque trait de férocité allemande.
Il la connoissoit, et il devina.
Étrange trait Madame étoit la droiture, la vérité, la franchise même,
de Madame qui avec ^ e g ran ds défauts, dont l'un étoit de pousser à l'ex-
rompt* trême les vertus dont on vient de parler. Aussi, dans cette
tout court occas i on n ' en fit-elle pas à deux fois. Elle'aimoit tellement
la négociation , . , r .
de Turin. a écrire à ses parents et amis, comme on l'a pu voir ici
[par] ce qui lui en arriva à la mort de Monsieur 2 , qu'elle
y passoit sa vie. La reine de Sicile 3 et elle s'écrivoient
toutes les semaines 4 . Madame lui manda sans détour qu'elle
apprenoit qu'il étoit sérieusement question du mariage du
prince de Piémont avec Mlle de Valois; qu'elle l'aimoit
trop pour lui vouloir faire un si mauvais présent et pour
la tromper; qu'elle l'avertissoit donc, etc.; et lui raconta
tout de suite tout ce qu'elle en savoit, ou ce qu'elle en
croyoit savoir 5 ; puis, la lettre partie et hors de portée de
pouvoir être arrêtée et prise, elle dit tout ce qu'elle
contenoit à M. et à Mme la duchesse d'Orléans, qui en fut
1. On a vu qu'au début de la Régence elle avait fait promettre à son
fils de ne pas employer l'abbé Dubois : tome XXIX, p. 34.
2. Icy a été ajouté en interligne et la préposition par omise par
mégarde. — Voyez notre tome VIII, p. 336-337 et 349-355.,
3. Avant Sicile il a biffé Sardaigne.
4. D'après deux lettres de 1698 et de 1714, dont des extraits ont
trouvé place dans notre tome VIII, p. 337, note 3, on voit que Madame
écrivait tous les lundis à la duchesse de Savoie, plus tard reine de
Sicile, tille du premier mariage de Monsieur, et ces lettres étaient sou-
vent fort longues. Elles ont malheureusement toutes disparu ; on n'en
connaît que deux, insignifiantes, à Victor-Amédée.
5. On peut juger de ce qu'elle pouvait écrire à Turin par ce qu'elle
écrivait à l'électrice de Hanovre, : voyez le recueil Brunet, tome II, p.
41 et 244-245. « J'ai vu bien des femmes qui avaient la tête à l'envers,
disait-elle de sa petite tille ; mais je n'en ai jamais trouvé de cette force. »
Peut-être aussi parlait-elle en Savoie de l'intrigue galante de la
princesse avec le duc de Richelieu (ibidem, p. 109-110).
* Rompt est en interligne au-dessus de finit, biffé.
[1719] DE SAINT-SIMON. 321
outrée. M. le duc d'Orléans, qui n'avoit jamais été de
bon pied en cette affaire 1 , et beaucoup moins depuis
qu'elle avoit été remise à l'abbé Dubois, ne fit qu'en
rire, et Dubûis rit 2 encore de bien meilleur cœur de ce
rare et subit effet de son artifice. Ce mariage tomba donc
de la sorte. Pléneuf en fut éconduit avec assez peu de
ménagement. Ses affaires en France s'étoient accommodées ;
il se hâta de quitter Turin et revint avec l'air de l'impor-
tance, le fruit et la sécurité de sa banqueroute. Il n'en
jouit pas longtemps et ne vécut pas longues années 3 .
Six semaines après cette aventure, M. le duc d'Orléans,
qui avoit ses raisons de se soucier peu de Mlle de Valois,
et beaucoup de s'en défaire, conclut et déclara son
mariage avec le fils aîné du duc de Modène 4 . Personne
malheureusement n'ignoroit pourquoi le Régent se hâtoit
tant de se défaire de cette princesse et avec si peu de
choix. Je ne pus m'empêcher pourtant de le lui reprocher.
« Pourquoi ne mérite-t-elle pas mieux ? me répondit-il ;
tout m'est bon, pourvu que je m'en défasse. » Il n'y eut
rien qui n'y parût : on lui donnoit un des plus petits
princes d'Italie quant à la puissance et aux richesses 5 ,
qui avoit à attendre longtemps à être souverain 6 , et dont
le père étoit connu pour être d'un caractère et d'une
humeur fort difficile, comme il le leur montra bien tant qu'il
vécut. 11 est vrai que la reine d'Espagne n'étoit pas de
1. Locution déjà rencontrée dans le tome XX, p. 277.
2. Avant rit, il y a en biffé. — 3. Il mourut en janvier 1727.
4. François-Marie d'Esté : tome XVII, p. 93. Dangeau annonce la
nouvelle le 26 octobre, et enregistre les jours suivants, en termes dis-
crets, la répugnance de la princesse pour ce mariage (p. 144-146, 148,
157); Madame, au contraire, ne la dissimule pas (Correspondance,
recueil Brunet, tome II, p. 193). Nous verrons le mariage par procu-
reur <;t le départ de la fiancée se faire au début de 1720.
5. Selon Mathieu Marais (Mémoires, tome I, p. 350-351), le fils même
de notre auteur, écho peut-être de son père, qualifiait cette union de
mariage avec « un gentilhomme de campagne ».
I). Il ne devint duc de Modène qu'en 1737.
MtMOIHKS DE SAINT-SIMON. XXXVI 41
322 MÉMOIRES [17191
meilleure maison, et que Philippe V étoit fort 1 au-dessus
de Mlle de Valois en bien des manières. Aussi a-t-on vu
ici en son lieu de quelle façon ce mariage se fit 2 , et que le
feu Roi ne le pardonna pas à Mme des Ursins. Il n'est peut-
être pas inutile d'expliquer ici en peu de mots ce que sont
les Estes d'aujourd'hui, et ce que sont aussi les Farnèses.
Disgression J e ne me donne pas pour être généalogiste, mais je
sur les maisons • T 1 » 3 , . 1
d'Esté suivrai Imhol , qui passe pour exact et savant sur les
et Famèse. maisons allemandes, espagnoles et italiennes, et fort peu
l'un et l'autre sur les françoises 4 . Peut-être que si nous
connoissions autant ces maisons étrangères que nous faisons
celles de notre pays, cet auteur n'auroit pas pris tant de
réputation ; mais ce qui regarde l'origine des Farnèses et
l'étrange déchet des Estes d'aujourd'hui est si moderne et
connu qu'il n'y a pas de méprise à craindre 5 .
Maison d'Esté. Imhof donne pour tige dont la maison d'Esté est sortie,
Azon, seigneur d'Esté 6 , marchis 7 en Lombardie, c'est-à-
dire général et gardien des marches ou des frontières de
ces pays, qui épousa en premières noces Gunégonde, qui
étoit Allemande 8 et héritière de sa maison (héritage dif-
4. Fort a été ajouté en interligne.
2. Tome XXIV, p. 219-221 et 303-304.
3. Jacques-Guillaume de Imhoff : tome IX, p. 157.
4. Il a été expliqué dans la note 7 de la page indiquée ci-dessus
pourquoi Saint-Simon fait des réserves sur les généalogies des familles
françaises par Imhoff.
5. Saint-Simon possédait dans sa bibliothèque deux des ouvrages
d'Imhofî relatifs à l'Italie : Historia Italiœ et Hispaniœ genealogica
(1701), et Genealogide viginti illustrium in Italia familiarum (1710).
Ce dernier ne contient que la généalogie des Farnèses, mais pas celle
de la maison d'Esté, qui se trouve au contraire dans le premier.
6. Este est une petite ville du pays de Padoue, avec titre de marqui-
sat, et siège d'un évêché suffragant d'Aquilée.
7. Saint-Simon traduit ainsi le mot latin marchesius employé par
Imhoff.
8. D'autres généalogies appellent cette femme Gunégonde Guelfe,
ce qui est probablement le nom de baptême de son père, qu'elle donna
à son fils.
[1719] DE SAINT-SIMON. > 323
ficile à entendre dans une fille en Germanie à la fin du
x e siècle, où cela se passoit), et en secondes noces Ermen-
garde, fille du comte du Maine en France 1 . Du premier lit
il eut Guelfe, héritier des biens de sa mère ; il fut créé duc
de Bavière 2 en 1071, répudia sa première femme 3 , fille
d'Othon le Saxon, duc de Bavière \ épousa ensuite Judith,
fille de Baudouin le Pieux, comte de Flandres 5 , mourut
en 1101 dans l'île de Chypre, laissa deux fils : Guelfe l'aîné,
duc de Bavière, mort sans postérité en 1119, et Henri, dit
le Noir, duc de Bavière après son frère. Il épousa Walfide 6 ,
fille de Magnus, duc de Saxe, mourut en 1125, et laissa un
fils nommé Henri comme lui 7 , qui fut duc de Bavière et
de Saxe. Celui-ci épousa Gertrude, fille de l'empereur
Lothaire II 8 , et de ce mariage est sortie la maison de
Brunswick et Lunebourg, à ce qu'on prétend 9 .
1. Cette Ermengarde, fille de Hugues II, comte du Maine, avait
épousé en premières noces Thibault III, comte de Champagne, qui la
répudia.
2 II faudrait plutôt lire duc en Bavière ; car il semble qu'à cette
époque la Bavière était divisée en plusieurs duchés.
3. Après feme (sic), il a biffé Judith. — Cette première femme
s'appelait Étheline.
4. Cet Othon semble être un des ducs qui se partageaient alors la
Bavière.
5. Baudouin V, qui mourut le 1 er septembre 1067. Sa fille Judith
était veuve du comte de Kent, frère de Harold, roi d'Angleterre.
6. Avant Walfide, notre auteur a biffé Gertrude. — On l'appelle
aussi Wilflide.
7. Henri le Superbe, duc de Bavière après son père, devint duc
de Saxe en 1126, lorsque son beau-père Lothaire fut élu empereur et
lui laissa le duché ; il mourut en 1136.
8. Lothaire, duc de Saxe, élu empereur le 13 septembre 1126 sous
le nom de Lothaire II, mourut à Vérone le 30 septembre 1137.
9. Henri le Superbe eut de Gertrude un fils, Henri, surnommé le
Lion, d'abord duc de Bavière et de Saxe ; il fut privé de ces états en
1180 par Frédéric Barberousse et obligé de se réfugier en Angleterre
de son beau-père le roi Henri II, qui lui fit obtenir par la suite
h>s eomtél de Brunswick et de Lunebourg ; il mourut en 1195, laissant
ces deux comtés à son troisième fils Guillaume, dont descendent les
324 MÉMOIRES [1719]
Hugues, second fils d'Azon tige de cette maison, et fils
de son second lit, hérita des biens de sa mère, fut comte
du Maine en France, et vécut peu ; il ne lui paroit point de
postérité, et le comté du Maine disparoît avec lui 1 .
Son frère Foulques fut seigneur d'Esté et marchis.
Obizzo son fils eut les même titres, y ajouta en 1177 celui
de podestat de Pavie, et de Ferrare l'année suivante; il
mourut en 1196. Son fils Azon II devint en 1196 marquis
d'Esté et de Ferrare, en 1199 podestat de Padoue, en 1207
podestat de Vérone, en 1208 marquis d'Ancône ; il mourut
en 1212. Son fils Obizzo III devint premier 2 marquis
d'Esté et de Ferrare, fut aussi seigneur de Modène et de
Parme ; il épousa Elisabeth, fille d'Albert duc de Saxe,
électeur 3 . Nicolas, fils de son fils 4 , ajouta à ces titres ceux
de seigneur de Reggio, Forli et Romandiole 5 . Borsus son
fils fut créé duc de Modène et de Reggio par l'empereur
Frédéric III, 18 mai 1452, et duc de Ferrare par le pape
ducs de Brunswick. En 1696, lorque Renaud d'Esté, duc de Modène,
épousa Charlotte-Félicité de Brunswick-Hanovre, Liebnitz écrivit une
longue lettre pour établir que les deux maisons avaient la même tige
en la personne d'Azon, marquis d'Esté.
4. Certaines généalogies disent que cet Hugues III, comte du Maine,
fut appelé en 1090 par les Manceaux pour succéder à son oncle
Herbert II, mort sans enfants. Mais Hugues vendit peu après ce comté
à son cousin Élie, seigneur de la Flèche. Lorque celui-ci mourut, vers
1110, le comté du Maine fut réuni à celui d'Anjou.
2. Les mots devint p r ont été ajoutés sur la marge à la fin de la
ligne. — Saint-Simon ici fait erreur et passe cinq générations de
marquis d'Esté. Obizzo III n'était point le fils d'Azon II, mais le
second fils d'Aldobrandin, marquis d'Esté et de Ferrare ; il succéda en
1336 à son frère Renaud II, mort sans enfant mâle.
3. Cette Elisabeth mourut en 1341, et son mari en 1352 ; l'électeur
Albert II de Saxe était gendre de l'empereur Rodolphe.
4. Nicolas, était fils d'Albert, lui-même troisième fils d'Obizzo III ;
il mourut le 10 décembre 1441.
5. Reggio en Emilie ; Forli, ville importante, siège d'un évêché, au
sud de Ravenne ; quant à Romandiole, on appelait ainsi la Romagne,
territoire dont les villes principales sont Ravenne, Rimini, Imola et
Faenza.
[1719] DE SAINT-SIMON. 325
Paul III Farnèse, 14 avril 1470 *. Borsus ne se maria point,
et mourut en 1471 2 . Hercule son frère lui succéda ; il fut
gendre de Ferdinand d'Aragon, roi de Naples 3 , et mourut
en 1505.
Son fils Alphonse I er lui succéda. Il épousa en premières
noces Anne Sforze, fille de Galéas-Marie, duc de Milan 4 ; en
secondes noces, Lucrèce Borgia, filledupape Alexandre VI 5 .
Il faut ici expliquer sa famille avant d'aller plus loin. De
trois frères qu'il eut, deux ne se marièrent point, tous
deux moururent longtemps avant lui, dont un des deux
en prison 6 . L'autre frère fut évêque de Ferrare, arche-
vêque de Strigonie, de Milan, de Capoue, de Narbonne 7 ,
fut cardinal en 1493, mourut en 1520 8 . Cet Alphonse I er ,
4. Saint-Simon fait erreur: ce n'est point Paul III (Alexandre
Farnèse), qui conféra le duché de Ferrare à Borsus ou Borso d'Esté,
puisqu'il ne fut élu pape qu'en 1534, mais Paul II (Pierre Barbo), car-
dinal en 1440, élu pape en août 1464, mort le 25 juillet 1471.
2. Ce Borso était fils illégitime de Nicolas, tandis que son frère
Hercule qui lui succéda était fils légitime de Richarde de Saluées,
troisième femme de son père.
3. Ferdinand le Vieil : notre tome XV, p. 292, note 10 ; sa fille,
Éléonore d'Aragon, fut mariée en 1473.
4. Nous avons rencontré ce Galéas-Marie dans le tome XXVI, p. 307.
5. Lucrèce était fille naturelle de Rodrigue Borgia, plus tard pape
sous le nom d'Alexandre VI (tome X, p. 154), et de Julie Farnèse;
elle épousa en 1501 Alphonse d'Esté, qui fut son quatrième mari, et
mourut en 1520.
6. Ces deux frères furent : Ferdinand qui conspira contre son frère
en 1506 et mourut en prison (1540); et Jules, fils naturel d'Hercule,
impliqué dans la même conspiration, qui sortit de prison en 1558 et
mourut en 1561. Tous deux survécurent à Alphonse, qui mourut le
31 octobre 1534, comme il va être dit plus loin.
7. Après Capoue, il a biffé d'Arles, et après Narbonne, se trompant
d'article, il avait écrit de Lyon, Evesq. de Tréguier, d'Autun, de
S. Jean de Maurienne et il s'appelloit Hyppolite, avoit esté nonce en
France, fut Card. en 1538, mourut à 63 ans en 1572. S'apercevant
de son erreur, il a biffé toute la phrase depuis de Lyon jusqu'à France,
corrigé 1538 en 1493 et 1572 en 1520 et biffé aussi à 63 ans.
H. Hippolyte, dit le cardinal d'Esté, a un article dans le Moréri ; il
était grand partisan de Louis XII.
326 MÉMOIRES [1719]
frère aîné de ce cardinal, eut un fils de Laure-Eustochie
degli Dianti, dont le père étoit un artisan de Ferrare. Il
avoit perdu ses deux femmes longtemps avant sa mort 1 .
On a prétendu qu'il épousa enfin cette maîtresse ; mais il
n'est pas contesté que le fils qu'il en eut, et qui s'appela
aussi Alphonse, ne soit né avant ce dernier mariage, si
tant est qu'il ait été fait 2 . Le duc Alphonse I er mourut
en 1534, et laissa : Hercule II, qui lui succéda 3 ; Hippolyte,
élevé en France, évêque de Ferrare, de Tréguier, d'Autun,
de Saint-Jean de Maurienne, archevêque de Strigonie, de
Milan, de Gapoue, de Narbonne, d'Arles, de Lyon, car-
dinal 1538, mort décembre 1572, à soixante-trois ans 4 ;
un fils qui n'eut que deux filles 5 ; le bâtard Alphonse susdit;
un fils mort dès 1545 sans alliance 6 , et une fille reli-
gieuse 7 .
Hercule II, fils aîné susdit d'Alphonse I er , fut son suc-
cesseur, duc de Ferrare, de Modène et de Reggio. Il
épousa, en 1527, Renée de France 8 , fille du roi Louis XII,
et ce mariage fut peu concordant. Il mourut en octobre
1558 à cinquante ans. Renée se retira en France, où elle
mourut en juin 1571 9 avec un grand apanage et une
grande considération. Elle fut la protectrice des savants,
4 . On a vu que la seconde, Lucrèce Borgia, était morte quatorze ans
avant lui.
2. C'est ce bâtard Alphonse qui devint la tige des derniers ducs de
Modène (ci-après).
3. Ci-après. Saint-Simon écrit toujours Hercules.
4. Ce second Hippolyte, qu'on appela le cardinal de Ferrare, fut
très en faveur auprès de François I er et de Henri II.
5. Ce fils s'appelait François, marquis de Massa, qui eut deux filles,
Marfise et Bradamante, que Saint-Simon va nommer plus loin par
erreur.
6. Les mots un fils mort corrigent une fille morte, et après 1545 il a
biffé mariée.
7. La généalogie du Moréri ne parle pas de ces deux derniers
enfants.
8. Tome V, p. 208.
9. Erreur : le 12 juin 1575,
[1719] DE SAINT-SIMON. 327
et, quoique belle-mère du duc de Guise 1 , elle protégea
aussi les huguenots. De ce mariage, deux fils et quatre
filles : Alphonse II, successeur de son père, Louis, évêque
de Ferrare, archevêque d'Auch, cardinal 1561, mort à
Rome, «30 décembre 1586, chargé des affaires de France,
après son oncle Hippolyte, et toujours très françois et
très opposé à la Ligue et aux Guises ses cousins ger-
mains 2 . Les filles, leurs sœurs, furent : la trop célèbre
Anne d'Esté, duchesse de Guise, née 1531, mariée
décembre 1549, veuve par l'assassinat de Poltrot, février
1 563 ; remariée , 1566, à Jacques de Savoi e, duc de Nemours,
mère des duc et cardinal de Guise tués décembre 1588,
aux derniers États de Blois, du duc de Mayenne, de la
duchesse de Montpensier 3 , etc., et du duc de Nemours
et du marquis de Saint-Sorlin, duc de Nemours après
son frère 4 ; elle mourut, mai 1607, à soixante-dix-sept
ans; Lucrèce, épouse de François-Marie délia Rovere,
duc d'Urbin, en 1570, morte 1598 ; Marfise et Bradamante,
mariées au marquis de Carrare Cybo et au comte Bevi-
lacqua 5 .
Alphonse II, duc de Ferrare, de Modène et de Reggio,
et fils aîné et successeur de Hercule II, épousa, en
février 1560, Lucrèce, fille de Corne de Médicis, grand-
4. Anne d'Esté, sa fille, fut mariée à François de Lorraine, duc
de Guise : tome V, p. 208, et ci-après.
2. Louis d'Esté, cardinal de Ferrare, né le 25 décembre 1538, car-
dinal en février 1564, archevêque d'Auch en octobre 1563, se trouva
lui États généraux de Blois en 1578 comme légat du pape, et mourut
à Rome le 30 décembre 1586. Les historiens font un grand éloge de
ses vertus. ^
3. Catherine-Marie de Lorraine-Guise : tome XV, p. 122.
4. Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours (tome XII, p. 368),
« t Henri l r , son frère (tome XV, p. 122).
On a vu plus haut que ces deux femmes étaient nièces et non
Bllei d'Hercule II, duc de Ferrare; Saint-Simon se trompe encore
d'article. Marfise épousa Alderan Gybo, marquis do Carrare et mourut
ou liiOK j Bradamante fut femme d'Hercule, comte Bevilacqua.
328 MÉMOIRES [1719]
duc de Toscane 1 ; en février 1.^65, Barbe d'Autriche,
fille de l'empereur Ferdinand I er2 ; enfin, Marguerite,
fille de Guillaume Gonzague, marquis de Mantoue 3 . Il
mourut sans enfants, 27 octobre 1597, à soixante-quatre
ans, le dernier de la véritable et illustre maison d'Esté.
PRÉSENTEMENT REGNANTE 4 .
Bâtards d'Esté Alphonse, fils du duc Alphonse I er et de la fille de cet
de Modène ar ti san de Ferrare 5 , étoit frère bâtard du duc Hercule
et de Reggio gendre du roi Louis XII, et oncle de son fils Alphonse II
jusqua mor t sans enfants en 1597. Ce bâtard avoit pourtant
aujourd nui. , \
épousé, en 1549, Julie, fille de François-Marie délia
Rovere, duc d'Urbin ; elle mourut en 1563 et lui en 1582,
quinze ans avant le dernier duc de Ferrare, de Modène
et de Reggio, de la véritable maison d'Esté. Ce bâtard
Alphonse laissa César, son aîné, et Alexandre, évêque
de Reggio, cardinal 1598, mort 1624, et deux filles
mariées, l'une à Charles Gesualdo, prince de Venose au
royaume de Naples 6 , l'autre à Frédéric Pic, prince de la
Mirandole 7 .
César, fils aîné du bâtard, se trouva le seul à prétendre
1. Cette Lucrèce, fille de Côme I er , était née en 1542.
2. Barbe, née en 1539, morte en 1572.
3. Ce Guillaume Gonzague, né en 1538, avait succédé en 1550 à son
frère aîné; il épousa en 1561 Eléonore d'Autriche, fille de l'empereur
Ferdinand 1 er , et mourut le 14 août 1587. Sa fille Marguerite était
donc nièce par alliance du duc de Ferrare qu'elle épousa.
4. Nous reproduisons la disposition du manuscrit, où ces deux lignes
sont écrites comme un titre ; même observation pour les titres qu'on
trouvera plus loin (p. 333 et 334).
5. Ci-dessus, p. 326.
6. Venosa, dans la Basilicate, district de Melfi, passait pour être le
lieu de naissance d'Horace. Cette fille s'appelait Léonore.
7. Hippolyte d'Esté épousa, 1594, Frédéric Pic, non pas prince de
la Mirandole, mais fils cadet du seigneur de cette petite ville et titré
comte de la Concordia.
[1719] DE SAINT-SIMON. 329
à la succession de son cousin germain le duc Alphonse II,
mort sans enfants en 1597 et le dernier de l'ancienne et
véritable maison d'Esté. Il fut protégé par l'Empereur, et
sans difficulté duc de Modène et de Reggio. Clément VIII
ne fut pas si facile pour Ferrare, qui ne relevoit pas de
l'Empire comme Modène et Rège 1 , mais du saint-siège,
et qu'il prétendit lui être dévolu faute d'hoirs légitimes.
Il ne voulut pas voir l'envoyé de César, lequel prit les
armes pour soutenir sa prétention et se maintenir dans
Ferrare. Le Pape s'arma de son côté, et n'oublia pas en
même temps de se servir des foudres de l'Eglise. Henri IV,
qui avoit grand intérêt de se montrer ami du Pape, lui
offrit le secours de ses armes. Cette démonstration finit
tout. César, hors d'état de résister, ne pensa plus qu'à
tirer de sa soumission le meilleur parti qu'il put. Il conclut
donc un traité avec le Pape à la fin de 1597 2 , par lequel il
céda au Pape la ville et le duché de Ferrare avec la
Romandiole. Le Pape lui céda quelques terres dans le
Bolonois, lui laissa ses biens allodiaux, lui garantit ses
bien mouvants de l'Empire, lui accorda le rang à Rome
que les ducs ses prédécesseurs y avoienteu 3 , enfin donna
à son frère Alexandre, évêque de Reggio, le chapeau de
cardinal, en mars 1598, lequel mourut en mai 1624 '*.
Après ce traité, Clément VIII alla lui-même à Ferrare
prendre possession de la ville et du duché 5 , qui fait encore
aujourd'hui une des plus belles possessions de l'État ecclé-
siastique. César, seulement duc de Modène 6 et de Reggio,
épousa, 1586, Virginie, fille de Corne de Médicis, grand-
\. Saint-Simon francise ici, et encore plus loin, le nom de Reggio.
2. Le 28 janvier 4598.
3. Le sommaire des conditions du traité est donné dans la Chrono-
logie septénaire, édition 4605, in-8°, fol. 33.
'. . Il en ;i été parlé plus haut.
Cette prise de possession est racontée dans la Chronologie septé-
naire, fol. 34.
8 II v i Vanne par erreur, dans le manuscrit.
Ml'MttlHIs DK SàINT-SIMOÎI. XXXVÎ \t
330 MEMOIRES [4719]
duc de Toscane 1 , qui mourut en 1615, et César en 1628
à soixante-six ans.
Alphonse, son fils, épousa en 1608 Isabelle, fille de
Charles-Emmanuel, duc de Savoie, et la perdit en 1626 2 .
Il se dégoûta en moins d'un an de la souveraineté à
laquelle il avoit succédé à son père, et s'alla faire capucin
à Munich en Bavière en 1629, et mourut dans cet ordre
en 1644, à cinquante-trois ans, ayant porté cet habit
quinze ans. Il laissa entre autres enfants François, son
aîné, qui lui succéda; Renaud, évêque de Reggio, cardi-
nal 1641, mort 1672 3 , qui fut attaché à la France, chargé
de ses affaires à Rome, et qui l'étoit lors de l'insulte que
les Corses de la garde du Pape firent au duc de Créquy,
ambassadeur de France, en [1662 4 ], et qui sut en tirer
un si bon parti pour sa maison, par l'accommodement de
cette affaire 5 ; et une fille mariée à ce fameux muet prince
de Carignan 6 .
François, duc de Modène et de Rége 7 par la retraite
d'Alphonse, son père, épousa les deux filles de Ranuce
4. Virginie était du second mariage de Gôme I er ; la Lucrèce qui
avait épousé Alphonse II, duc de Ferrare, était du premier mariage
avec Éléonore de Tolède.
2. Cet Alphonse I er , duc de Modène, était né en 4594 ; il mourut le
23 mai 4644. Gomme il y avait eu deux Alphonse avant lui, on l'ap-
pelle ordinairement Alphonse III.
3. Renaud, cardinal de Modène, eut aussi en France l'évêché de
Montpellier et l'abbaye de Gluny ; il mourut cardinal-évêque de Pales-
trina le 30 septembre 4673.
4. Cette date est en blanc dans le manuscrit. — Voyez notre tome V,
p. 44-42.
5. En effet, par le traité de Pise, Louis XIV fit obtenir des avan-
tages importants au duc de Modène, qui était alors Alphonse IV (ci-
après).
6. Saint-Simon se trompe encore. Angélique-Catherine d'Esté,
mariée à Emmanuel-Philibert-Amédée de Savoie, prince de Carignan
(tome XVII, p. 370), était fille d'un frère d'Alphonse I er ou III, duc de
Modène, Borso d'Esté, marquis de Scandiano.
7. Notre tome VI, p. 248, où il est parlé aussi de sa troisième femme.
[1719] DE SAINT-SIMON. 331
Farnèse, duc de Parme, l'une après l'autre, en 1630 et
1648 S et en troisièmes noces Lucrèce, fille de Taddée
Barberin, prince de Palestrine, en 1654. Il mourut en
1658, à quarante-huit ans, et sa dernière femme en 1699.
Entre autres enfants il laissa Alphonse II 2 , son fils aîné
et son successeur ; Renaud % cardinal, puis duc de Modène
à son tour, et deux filles, qui, l'une après l'autre, furent
la seconde et la troisième femme de Ranuce Farnèse, duc
de Parme 4 .
Alphonse II, fils et successeur de François, duc de
Modène et de Reggio. Il épousa en 1655 Laure 5 , fille de
Jérôme Martinozzi et de Marguerite, sœur du cardinal
Mazarin 6 . Il mourut en juillet 1662, et son épouse, qui
étoit sœur de Mme la princesse de Gonti 7 , mourut à Rome,
19 juillet 1687. De ce mariage il n'y eut qu'un fils et une
fille à remarquer: François II, successeur 8 , et Marie-
Béatrix, qui épousa en 1673 le duc d'York, depuis roi
d'Angleterre Jacques second 9 , et détrôné par le prince
d'Orange, réfugié en France, mort à Saint-Germain
[16 septembre 1701 10 j, et elle morte aussi à Saint-Ger-
1. Marie Farnèse, morte en 1646, et Victoire Farnèse, morte en 1649.
Il sera parlé plus loin, p. 340, de Ranuce I er , leur père.
2. On l'appelle ordinairement Alphonse IV : tomes VI, p. 248, et
XIV, p. 218.
3. Au lieu de Renaud, Saint-Simon a écrit ici dans son manuscrit
Fr. (François) ; de même, par erreur, il a mis duc de Parme à son
tour, au lieu de duc de Modène; nous rétablissons la bonne leçon. A
la page suivante, il va l'appeler correctement Renaud.
4. Isabelle née en 1635, mariée en 1664, morte le 12 août 1666, et
Marie, née en 1644, mariée en 1668, morte en août 1684. Leur mari
était Ranuce II Farnèse, que nous rencontrerons plus loin, p. 341.
5. Tome VI, p. 248.
6. Elle s'appelait Laure-Marguerite, et on la connaît plutôt sous le
premier nom : ibidem. Son mari est qualifié de gentilhomme romain,
et même de comte.
7. Anne-Marie Martinozzi : tome I, p. 79.
8. Tome VI, p. 186. — 9. Tome I, p. 51 et 95.
10. Saint-Simon a laissé cette date en blanc, ainsi que la suivante.
332 MEMOIRES [4 749]
main [7 mai 1718 4 ], mère de Jacques III, réfugié et
traité en roi à Rome.
François II, fils et successeur d'Alphonse II, duc de
Modène et de Reggio, gendre de Ranuce II Farnèse duc
de Parme 2 , mort sans enfants 1694, à trente-quatre ans.
Renaud 3 , frère d'Alphonse II, oncle paternel de Fran-
çois II, cardinal en 1686 à trente et un ans, n'entra point
dans les ordres sacrés. Il succéda en 1694 à François II,
duc de Modène 4 et de Reggio, son neveu 5 , remit son cha-
peau au Pape, épousa en février 1696 Charlotte-Félicité,
sœur de l'impératrice Amélie 6 , femme de l'empereur
Joseph, qui ne l'épousa que depuis, filles de Jean-Fré-
déric, duc de Brunswick-Lunebourg, et de la sœur de la
princesse de Salm 7 , dont le mari avoit été gouverneur et
grand maître de l'archiduc, puis empereur Joseph, et de
Mme la princesse de Gondé, femme du dernier Monsieur
le Prince 8 .
François-Marie, fils et depuis successeur 9 de Renaud,
duc de Modène 10 et de Reggio, né en 1698, qui a épousé
4. Tome XXXIII, p. 451-152.
2. Il avait épousé le 14 juillet 1692 Marguerite-Marie-Françoise
Farnèse, qui mourut en juin 1718, étant veuve depuis le 6 septembre
1694.
3. Ci-dessus, p. 331, et tome I, p. 112.
4. Ici encore Saint-Simon a mis dans son manuscrit duc de Parme
au lieu de duc de Modène.
5. Ces deux mots sont en interligne.
6. Il a été parlé de l'une et de l'autre dans le tome I, p. 112.
7. Jean-Frédéric de Brunswick, troisième fils de Georges, duc
de Brunswick-Zell, né le 25 avril 1625, porta le titre de duc de Hanovre,
se fit catholique en 1657 et épousa le 25 novembre 1667, Bénédicte-
Henriette-Philippe, princesse palatine (tome I, p. 110); il mourut le
27 décembre 1679. Il a été parlé de la princesse de Salm et de son
mari à la même occasion, p. 112.
8. Madame la Princesse, Anne, palatine de Bavière, était sœur de
cette duchesse de Hanovre et de la princesse de Salm.
9. Depuis est en interligne, et il a écrit succeur.
10. Encore ici Parme.
[4719] DE SAINT-SIMON. 333
Mlle de Val is, fille de M. le duc d'Orléans, lors régent
de France.
Ainsi la bâtardise de ces derniers Este ne peut être plus
clairement ni plus évidemment prouvée. Passons main-
tenont à la
MAISON FARNÈSE.
Elle est d'Orviette et a pris le nom de son fief de Far- Maison
nèse en Toscane \ On prétend qu'ils ont paru dès l'an 1000
entre les principaux citadins d'Orviette ; ce qui est cer-
tain, c'est qu'ils en ont été, plusieurs de suite, consuls,
et vers 1226 podestats 2 . De là ils ont commandé les trou-
pes de Bologne 3 , puis celles de Florence. On en connoît
en tout cinq générations avant le Pape qui a fait les ducs
de Parme, et six générations légitimes sorties du père ou
de l'oncle paternel de ce pape, et qui ont duré jusque
vers 1700 qu'elles se sont éteintes, la plupart connues par
des emplois militaires distingués, par des fiefs qui l'étoient
aussi, par des alliances bonnes, et plusieurs grandes,
comme des maisons Colonne, Ursins, Savelli, Gonti,
Acquaviva 4 , Piccolomini, Sforze, etc. On parle ici des Far-
nèses légitimes; venons maintenant aux bâtards, qui seuls
des Farnèses ont été ducs de Parme et de Plaisance, de
Castro et de Camerino, aux dépens de l'Église.
Alexandre, second fils de Louis Farnèse, seigneur de
Montalte, et de Jeanne Cajetan, fille de Jacques, seigneur
de Sermonette 5 , né dernier février 1468, cardinal 1493,
1. Il ne s'agit pas ici du petit bourg du duché de Castro, dans le dis-
trict actuel de Viterbe, qui porte aujourd'hui le nom de Farnèse, mais
d'un château près d'Orvieto, lequel s'appelait originairement Farneto.
2 C'est ce que dit ImhofT dans la notice qu'il a consacrée aux
Farnèse : Gcnealogiae viginti illustrium inltalia familiarum, p. 13-26.
Ecrit Boulogne suivant l'habitude de notre auteur.
'♦. Saint-Simon écrit Aqueviva.
^•rmoneta est un bourg du Sud des États romains, dans la région
et de Segni, érigé plus tard en duché.
334
MÉMOIRES
[1749]
évêque de Parme, puis d'Ostie, et doyen du sacré collège,
pape 1534, sousle nom de Paul III, mort 2 novembre 1549,
à quatre-vingt-un ans 1 ; il eut un frère aîné, Barthélémy
Farnèse, qui, de Violante Monaldeschi de Gorvara, laissa
une postérité légitime qui a été illustre, et qui, avec celle
de ses autres frères et cousins 2 , n'a fini qu'un peu avant
1700, et avec elle toute la maison Farnèse légitime 3 . Ce
pape eut aussi deux sœurs, dont l'aînée épousa Jules des
Ursins de Bracciano, et l'autre un Pucci de Florence, puis
Gilles comte de PAnguillara 4 .
Famèses
.bâtards ducs
de Parme
et
de Plaisance.
FARNESES BATARDS.
Alexandre Farnèse, depuis pape Paul IIP, avoit com-
mencé par être évêque de Montefiascone et de Gorneto 6 .
Étant cardinal et évêque sacré, il eut deux bâtards : Pierre-
Louis et Ranuce, et une bâtarde, Constance, qu'il maria,
depuis qu'il fut pape, à Etienne Colonne, prince de Pales-
tine.
Ce pape acheta de Lucrèce délia Rovere, veuve de Marc-
1. Tome XI, p. 64.
2. Les huit derniers mots ont été ajoutés en interligne.
3. La dernière Farnèse de la branche légitime fut Anne-Marie,
mariée au comte Terzo de Sessa, morte le 3 janvier 1693.
4. Ces deux sœurs s'appelaient, l'aînée Julie, la seconde Hiéronyme.
Le premier mari de la cadette s'appelait Puccio Pucci, le second Gilian,
comte d'Anguillara-Sabazia, fief voisin de Bracciano, province de Rome,
et non VAnguilliara, comme écrit Saint-Simon.
5. Nous rectifions et complétons, d'après Eubel, Hierarchia catho-
lica medii œvi, la notice du pape Paul III donnée dans notre tome XI,
p. 64. Il n'était que protonotaire apostolique lorsque Alexandre VI
l'éleva au cardinalat dans la promotion du 31 août 1492; il eut en
avril 1501 les évêchés réunis de Gorneto et Montefiascone, et celui de
Parme en mars 1509 ; il devint évêque d'Ostie et doyen du sacré col-
lège en juin 1524. Les autres dates sont exactes.
6. Gorneto et Montefiascone sont deux petites villes du Nord des
États romains, la première près de la mer, la seconde dans le voisinage
du lac de Bolsena au Nord de Viterbe. Les deux évêchés en étaient
unis à perpétuité et relevaient directement du saint-siège.
[17191 DE SAINT-SIMON. 335
Antoine Colonne 1 , la terre de Frascati 2 , qu'elle avoit eue
en dot du Pape son oncle 3 , puis il échangea avec l'Église
Frascati pour les terres de Castro et de Ronciglione 4 ,
qu'il donna à son bâtard Pierre-Louis. Ensuite il acheta
chèrement Camerino 8 de ceux qui y avoient droit, se fon-
dant sur ce que ce fief étoit dévolu à l'Église par la mort
de Jean-Marie Varani sans enfants mâles, et qu'il avoit
droit de l'ôter aux héritiers de Guidobaldo délia Rovere,
son gendre, qui étoit mort. Il maria son bâtard Pierre-
Louis à une fille de Louis des Ursins, comte de Petigliano 6 ,
et Ranuce, son autre bâtard 7 , à Virginie Gambara. Il fut
général des Vénitiens en 152ô, du Pape son père en 1527,
du roi de France 1529 ; il mourut sans postérité 8 .
Il maria Octave, fils de Pierre-Louis, qu'il fit duc de
Camerino, à Marguerite, bâtarde de l'empereur Charles V,
veuve d'Alexandre de Médicis 9 , et ne se flatta pas de
moins que d'obtenir le duché de Milan en dot de ce ma-
riage. Cette espérance fut le grand motif de la conférence
de Nice entre ce pape et Charles V 10 . Il y fut trompé : il
se réduisit donc à l'échange de Camerino avec Parme et
1. Ce Marc-Antoine Golonna (4478-1522) ne laissa que des filles.
2. Frascati (Saint-Simon écrit Frescati), l'ancien Tusculum, à
quelques milles au Sud-Est de Rome.
3. Jules II (Julien délia Rovere) : tome III, p. 4.
4. Il a été parlé du duché de Castro dans notre tome XXXIV, p. 472.
Ronciglione est un petit bourg à quinze kilomètres Sud-Est de Viterbe-
5. Camerino, dans les Marches, sur le versant Est des Apennins,
district de Macerata.
6. Elle s'appelait Hiéronyme des Ursins. Petigliano est dans l'extrême
Sud du pays de Sienne, aux contins du duché de Castro.
7. Il a biffé ici qu'il fit duc de Castro.
H. Otto dernière phrase a été ajoutée en interligne.
9. Cette Marguerite, tille de Charles-Quint et de Marguerite Van Gest,
naquit en 4522, épousa en 4535 Alexandre de Médicis, et, devenue
vnivc en 4537, se remaria en 4538 avec Octave Farnèse ; elle mourut
en 1586. Voyez ci-après, p. 338-339.
40. En 1538, après l'expédition malheureuse de Charles-Quint en
Provence.
336 MÉMOIRES [4719]
Plaisance, que Léon X avoit réclamés et acquis à l'Église
comme ayant fait partie de l'exarchat de Ravenne ; son
prétexte fut la proximité de Gamerino, qui par là con-
venoit mieux à l'Église que Parme et Plaisance, qui étoient
éloignées 1 , et qui ne pouvoient s'entretenir et se conserver
qu'avec beaucoup de dépense. La plupart des cardinaux
s'y opposèrent ; mais le Pape passa outre, fit Pierre-Louis
duc de Parme et de Plaisance, fit remettre à l'Église Game-
rino par Octave, fils de Pierre-Louis, et le retira aussitôt
après et le redonna au même Octave, avec la qualité de
duc et de duché, en le soumettant envers l'Église au tri-
but annuel de dix mille écus d'or 2 . Ainsi ce bon pape fit ses
deux bâtards l'un duc de Parme et de Plaisance, l'autre
duc de Castro 3 , et le fils de son bâtard aîné duc de Game-
rino, en attendant qu'il eût la succession de son père.
Pierre-Louis, bâtard aîné de Paul III, ne fut pas deux
ans duc de Parme et de Plaisance. G'étoit un homme perdu
de toutes sortes de débauches et de crimes, et qui s'étoit
enrichi au pillage de Rome par l'armée du connétable de
Bourbon, quoiqu'il ne fût point dans les troupes. Un
dernier crime, énorme et de la nature de ceux qu'on ne
peut nommer, mit le comble à l'exécration publique. Il
se fit une conjuration, dont le Pape son père l'avertit. L'un
et l'autre étoient fort enclins à la magie ; on prétend que
Pierre sut par cette voie qu'il trouveroit le nom des cons-
pirateurs écrit sur sa monnoie. Elle portoit cette inscrip-
tion : P. Aloïs. Farn. Parm. et Place, dux. Il eut beau
l'examiner, il n'en fut pas plus savant. Il se trouva pourtant
que les quatre premières lettres, P. Aloïs, les désignoient*.
\. Il y a bien ici éloignées au féminin, tandis que quatre lignes plus
haut il a écrit réclamés et acquis au masculin.
2. Notre auteur prend tous ces détails dans l'ouvrage d'Imhoff.
3. Ranuce ne fut pas duc de Castro, et notre auteur lui-même l'avait
reconnu, en biffant plus haut, p. 335, note 7, la mention qu'il en avait mis
par erreur.
4. Saint-Simon lit mal Imhofî, qui dit que ce sont les quatre pre-
[1749] DE SAINT-SIMON. 337
Les comtes Camille Pallavicin, Jean Anguisciola, Auguste
Landi et Jean-Louis Gonfalonier surprirent la forteresse
de Plaisance, tuèrent les gardes, et Anguisciola le tua dans
sa chambre. Aussitôt après cette exécution, qui se fit le
10 septembre 1547, les Impériaux envoyés au voisinage
par Gonzague 1 , qui étoit du complot, se saisirent de Plai-
sance pour l'Empereur. Octave, fils de l'assassiné, se retira
auprès du Pape son grand-père, qui pourvut à la conserva-
tion de Parme par les troupes qu'il y envoya sous Camille
des Ursins. Quelque temps après, Octave, à l'insu du Pape,
tenta d'être reçu dans la citadelle de Parme comme dans
son héritage, et en fut refusé par Camille des Ursins, qui
la gardoit pour le Pape. Octave menaça le Pape de s'accom-
moder avec Ferdinand Gonzague, et de se rendre maître
de Parme par son secours, si le Pape refusoit de lui faire
remettre la place. Le Pape entra sur cette menace dans
une si étrange colère, qu'il en mourut le 2 novembre 1549 2 ,
s'écriant et répétant ce verset du psaume xvin 3 : Si mei
non fuissent dominati, tune immaeulatus essem, etemun-
datus a delieto maximo. Louis XIV, qui se trouvoit dans
le même cas, y mit le comble en mourant, bien loin du
repentir de ce pape, entre les bras de ses bâtards déifiés,
de la Maintenon leur gouvernante, du jésuite Tellier, des
cardinaux de Rohan et de Bissy, et de Voysin, leur fidèle
ministre, et leur immola de plus son royaume, autant qu'il
fut en lui, et l'éducation du Roi son successeur et son
arrière-petit-fils, en plein 4 .
niières lettres du mot Place., qui désignaient les conjurés par les ini-
tiales de leur nom ; P. Aloïs. ne peut servir que pour les trois pre-
miers.
\. Ferdinand de Gonzague, tige de la branche de Guastalla, gou-
verneur du Milanais pour l'Empereur, mort en 1557.
•2. Non pas le 2 novembre, mais le 10.
3. Verset 14. Le texte de la Vulgate porte immaeulatus ero et
emundabor.
Ces deux mots ont été ajoutés après coup, et à la suite Saint-
MLMOIBt» DE «AI.ST-SIMON. XXXVI 43
338 MÉMOIRES [1719]
Les enfants de Pierre-Louis furent : Octave qui lui
succéda ; Alexandre et Ranuce à dix ans l'un de l'autre,
que le Pape leur grand-père fit cardinaux chacun à quinze
ans, et leur donna force grands évêchés et archevêchés,
et les premières charges de la cour de Rome, dont ils
furent l'un et l'autre l'ornement à tous égards: Alexandre
mourut en 1589, à soixante-neuf ans, doyen du sacré
collège 1 , et Ranuce en 1565, à quarante-cinq ans 2 ; Horace,
duc de Castro, tué à la guerre en 1554, un an après avoir
épousé Diane, bâtarde d'Henri II et de Diane de Poitiers,
laquelle fut remariée au duc de Montmorency maréchal
de France, fils et frère des deux derniers connétables de
Montmorency 3 : elle n'eut point d'enfants de ses deux
maris ; enfin une fille, Victoire, mariée à Guidobaldo
délia Rovere, duc d'Urbin.
Octave avoit épousé en 1535, comme on l'a déjà dit,
Marguerite, bâtarde de l'empereur Charles V, qui ne fut
pas heureuse avec lui. Brouillé avec Charles V lors de la
mort du Pape son grand -père, il se jeta dans le service
de France jusqu'à ce qu'il se fut 4 raccommodé avec lui
Simon avait écrit et a biffé : « Pierre Louis laissa 2 fils, Octave qui luy
succéda, dont on a parlé cy dessus et qui mourut sans enfants. Octave. »
1. Alexandre Farnèse, né le 7 octobre 1520, évêque élu de Parme
en novembre 1534, fut créé cardinal par son grand-père en décembre
suivant ; nommé archevêque d'Avignon en août 1535 et de Monreale
en mai 1536, il occupa par la suite successivement plusieurs des évê-
chés suburbicaires et devint enfin évêque d'Ostie et doyen du sacré
collège en décembre 1580 ; il mourut à Rome le 2 mars 1589 (Eubel,
Hierarchia catholica, tome III, p. 25).
2. Ranuce, né le il août 1530, 4ésigné pour archevêque de Naples
en août 1544, fut créé cardinal en décembre 1545, devint archevêque
de Ravenne en octobre 1549, légat de la marche d'Ancône, archevêque
de Bologne en avril 1564, évêque de Sabine en février 1565, et mourut
le 29 octobre suivant.
3. Il a été parlé de cette Diane, de son premier mari Horace
Farnèse, et du second, François de Montmorency, dans le tome XXXI,
p. 243-246.
4. Ce verbe est bien à l'indicatif.
[4719] DE SAINT-SIMON. 339
en 1556. Il joignit alors le duché de Plaisance à celui de
Parme ; mais il ne put jamais ravoir la citadelle de Plai-
sance. Il servit toute sa vie la maison d'Autriche dans
toutes ses guerres, et vint mourir à Parme, en octobre 1586,
à soixante-deux ans. Marguerite, son épouse, fut la
célèbre gouvernante des Pays-Bas pendant huit ans 1 ,
à qui succéda le duc d'Albe 2 ; elle vint se retirer à Ortone,
dans le royaume de Naples 3 , qu'elle avoit eu en dot, et y
mourut dans la plus haute réputation en tout genre, en
janvier 1586. Ils laissèrent Alexandre, leur fils unique,
qui fut duc de Parme et de Plaisance, et quatre filles 4 :
l'aînée épousa Jules Gesarini, puis Marc Pio marquis de
Sassolo ; les trois autres, Alexandre marquis Pallavicini,
Renaud comte Borromée, Alexandre Sforze, comte de
Borgonovo.
Alexandre, duc de Parme et de Plaisance, fut 3 un des
plus grands capitaines de son siècle, si connu par la guerre
qu'il fit dans les Pays-Bas pour l'Espagne, et en France
pour la Ligue 6 . Il épousa, en 1566, Marie, fille d'Edouard,
prince de Portugal, qui mourut en 1577 7 , et lui en Artois,
11 décembre 1592, à quarante-sept ans. Ils laissèrent
deux fils et une fille : Ranuce, qui succéda à son père ;
Odoard, cardinal 1591, mort 1626, à soixante-deux ans 8 ;
4. De 4559 à 4567.
2. Ferdinand Alvarez de Tolède : tome XI, p. 326.
3. Ortona-a-Mare, dans les Abruzzes, district de Chieti.
4. Imhoff, dans son dernier ouvrage, ne parle pas de ces quatre
filles, et le Moréri en indique trois comme filles naturelles d'Octave, et
non légitimes.
5. Avant fut, il y a qui biffé.
6. Alexandre Farnèse, né en 4544, ne devint duc de Parme qu'en
4586 et mourut en 4592 ; il fut gouverneur des Pays-Bas en 4578 après
don Juan d'Autriche et continua à guerroyer dans ce pays et dans le
nord de la France jusqu'à sa mort; il ne semble pas être jamais allé
prendre possession de son duché.
7. ftUrie (Hait fille d'Edouard de Portugal, duc de Guimaraëns, de la
broche des ducs de Viseo issue des rois de Portugal ; il mourut en 4540.
H. Odoard, né en 1565, était abbé commendataire de Grotta-Ferrala,
340 MEMOIRES [1719]
et Marguerite, mariée à Vincent Gonzague, duc de
Mantoue; elle en fut séparée pour cause de parenté, et
se fit religieuse à Plaisance 1 .
Ranuce, duc de Parme et de Plaisance après le fameux
Alexandre, son père, épousa Marguerite Aldobrandin,
fille du frère de Clément VIII 2 . Il fut gonfalonier de
l'Église 3 , et mourut plus craint qu'aimé, en 1622, à cin-
quante-deux ans, et sa femme en 1646. Ils laissèrent deux
fils et deux filles : Odoard, qui succéda; François-Marie,
cardinal 1645, mort 1647, à trente ans 4 ; et Marie, pre-
mière femme de François d'Esté, duc de Modène, et
Victoire, seconde femme du même 5 . Ranuce laissa encore
une bâtarde, qu'il maria à Jules-César Colonne, prince de
Palestrine 6 .
Odoard, duc de Parme et de Plaisance après Ranuce
son père, épousa, en 1628, Marguerite de Médicis, fille de
lorsque Grégoire XIV le nomma cardinal-diacre dans la promotion du
6 mars 1591 ; il mourut le 21 février 1626, ayant été nommé évêque
suburbicaire de Sabine en 1621 et de Frascati en 1624.
1. Vincent de Gonzague, né le 21 septembre 1562, duc de Mantoue
en août 1587, épousa en 1580 Marguerite Farnèse et dut s'en séparer
peu après; il mourut le 18 février 1612.
2. Elle était fille de Jean-François Aldobrandini et d'Olympe Aldo-
brandini, tous deux parents ; c'était cette Olympe qui était nièce de
Clément VIII (Hippolyte Aldobrandini : tome XI, p. 188), et non pas
son mari frère du pape. Ce mariage eut lieu le 7 avril 1600. — Après
cette phrase Saint-Simon a biffé : « Il se brouilla avec les Espagnols
qui luy firent la guerre ; il en essuya une autre des Barberins sous
Urbain VIII, » ce qui va se retrouver au paragraphe suivant.
3. C'est Clément VIII qui lui donna ce titre pour lui et ses succes-
seurs.
4. Les mots Marie Card. 1645 mort 1647 à 30 ans ont été écrits
sur la marge du manuscrit pour remplacer les mêmes mots écrits dans
le texte, mais corrigés à tort par Saint-Simon, puis biffés.
5. Ci-dessus, p. 330-331.
6. Elle s'appelait Isabelle et fut la première femme de Jules-César
Colonna, de la branche de Palestrina, titré prince de Carbognano, qui
mourut le 17 janvier 1681. Ranuce, duc de Parme, eut aussi un bâtard,
Octave, dont les généalogies ne donnent que le nom.
[1719] DE SAINT-SIMON. 341
Gôme II, grand duc de Toscane 1 . Il se brouilla avec les
Espagnols, qui lui firent une cruelle guerre 2 ; il en essuya
une autre des Barberins, non moins fâcheuse, du temps
d'Urbain VIII 3 ; il mena une vie fort agitée, et la finit, en
1616, à trente-quatre ans. Sa femme mourut en 1679.
Leurs enfants furent, Ranuce II, qui succéda ; Alexandre,
qui fut vice-roi de Navarre, puis gouverneur des Pays-
Bas en 1680, et qui mourut sans alliance, en 1689, à
cinquante-quatre ans 4 ; et Horace, général des Vénitiens,
mort sans alliance, en 1656, à vingt ans.
Ranuce II, duc de Parme et de Plaisance 5 , épousa,
en 1660, Marguerite, fille de Victor-Amédée, duc de
Savoie, et la perdit en 1663 6 ; en seconde noces, en 1664,
Isabelle d'Esté, fille de François duc de Modène, qu'il
perdit en 1666; en troisièmes noces, en 1668, Marie
d'Esté, sœur de la dernière : elle mourut en 1684 \
Ranuce ne fut pas moins embarrassé de la guerre de Castro
que son père l'avoit été, et des crimes d'un favori de néant.
1. Odoard I er , né le 28 avril 1612, devint duc de Parme en 1622, et
mourut le 10 septembre 1646. Il avait épousé le 11 octobre 1628
Marguerite de Médicis, née le 31 mai 1612 et morte le 5 février 1679.
Le père de sa femme, Côme II, grand-duc de Toscane depuis février
1608, était mort le 28 février 1621.
2. Odoard s'étant allié avec les Français et ayant quitté le parti des
Espagnols, ceux-ci assiégèrent Plaisance, dévastèrent le pays et con-
traignirent le duc à une paix onéreuse en 1637.
3. C'est à propos du duché de Castro que le duc de Parme engagea
cette nouvelle guerre contre le pape Urbain VIII (Maffée Barberini) et
contre sa famille ; il s'allia avec le duc de Mantoue et les Vénitiens,
mais fut enfin contraint de signer la paix à Venise en 1644, après une
guerre de trois ans.
4. Notre tome IX, p. 132.
5. Ranuce II, né le 17 septembre 1630, duc de Parme en septembre
1646, mourut le 8 décembre 1694.
6. Marguerite-Yolande de Savoie, fille du duc Victor-Amédée I er et
de Christine de France fille de Henri IV, naquit le 15 mai 1635, épousa
Ranuce II le 29 avril 1660, et mourut le 29 avril 1663.
7. Nous avons rencontré ces deux sœurs et leur père dans la généa-
logie de la maison d'Esté : ci-dessus, p. 331.
342 MÉMOIRES [4719]
Il fut malheureux et battu, et réduit à souffrir l'incamé-
ration de Castro *. Sa vie ne fut pas moins agitée, mais
plus triste encore que celle de son père ; il mourut,
en 1694, à soixante-deux ans. Il eut une fille, mariée en
1692 à François d'Esté, duc deModène 2 , et deux fils, qui
lui succédèrent l'un après l'autre.
Odoard II, qui épousa, en 1690, Dorothée-Sophie, fille
de Philippe-Guillaume, électeur palatin, duc de Neu-
bourg 3 : de ce mariage une fille unique, seconde femme
de Philippe V, roi d'Espagne. Odoard mourut en 1693, à
trente-trois ans. Son frère François lui succéda ; il épousa
sa veuve, dont il n'eut point d'enfants; il mourut en
[1727 *], et en lui finirent les ducs de Parme et de Plai-
sance bâtards de la maison Farnèse.
On voit ainsi qu'Elisabeth Farnèse, fille unique
d'Odoard II, duc de Parme et de Plaisance 5 , est la seule
héritière de ses Etats et de ceux de Toscane par la
grand'mère de son père.
Le roi Le roi Jacques, qui avoit été bien reçu en Espagne, et
Jacques III* q U j avo it tenté avec son secours de passer en Ecosse, es-
en Italie. suya une tempête qui endommagea et sépara toute la flotte
[AddS'-S. 1607] d'Espagne 6 . La mort du roi de Suède et les affaires domes-
tiques de Russie avoient fort déconcerté ses projets. Ainsi
il repassa en Italie, et s'en retourna à Rome achever son
mariage, où la fille du prince Sobieski, qu'il avoit épousée
1. C'est-à-dire la réunion du duché de Castro aux domaines de la
Chambre apostolique ; c'était le terme juridique employé dans ces
occasions.
2. Ci-dessus, p. 332.
3. Déjà dit dans le tome XXIV, p. 219, notes 5 et 6.
4. Cette date est restée en blanc dans le manuscrit. — Il a été parlé
du duc François dans le tome V, p. 73, et de son mariage avec sa
belle-sœur dans les notes du tome XXIV, p. 219.
5. C'est-à-dire, la reine d'Espagne seconde femme de Philippe V.
6. Ci-dessus, p. 434 et note 9.
* Le manuscrit porte Jacq. IL
[1719] DE SAINT-SIMON. 343
par procureur, l'attendoit 1 . C'étoit la crainte de cette ten-
tative - et de son succès qui avoit si fort pressé l'abbé Dubois
de la déclaration de la guerre à l'Espagne.
Le prince électoral de Saxe épousa à Vienne l'archidu- L e prince
chesse fille aînée du feu empereur Joseph, avec les plus de Saxe épouse
fortes renonciations en faveur de la maison d'Autriche , con- une
tenues dans le contrat de mariage et solennellement rati- "^^^
fiées devant et après la célébration 3 .
Madame de Ghelles fut enfin bénite à Chelles par le Bénédiction
cardinal de Noailles au milieu de trente abbesses 4 . Il y eut chelles.
des tables pour six cents personnes. Elle en tint une de
cinquante couverts. M. le duc d'Orléans mangea en parti-
culier avec quelques dames qu'il avoit menées 5 . Madame
4. On a vu précédemment (p. 230) l'évasion de la princesse et son
arrivée à Rome-; nous avons dit aussi que le mariage par procureur, à
cette époque, ne paraît pas probable. Le prince s'était embarqué à
Alicante vers le 20 août et avait débarqué à Livourne ; sa fiancée, qui
était restée à Rome sous la protection du cardinal Gualterio {Gazette,
p. 271, 293-294 et 331), le rejoignit à Montefiascone, où leur mariage
fut célébré le 3 septembre par l'évêque du lieu. Le jeune couple sé-
journa ensuite à Viterbe, à Monterotundo, et peut-être au cliâteau de
Castel-Gandolfo, que le Pape lui avait offert. Il rentra à Rome le
29 octobre, et alla loger au palais pontifical de la place des Saints-
Apôtres, préparé pour lui (Gazette, p. 474, 498-499 et 583 ; Gazette
de Rotterdam, suppléments aux n os 105, 107 et 112 ; Dangeau se con-
tente, p. 124, 10 septembre, d'annoncer son départ d'Espagne).
M. Wodzinski a raconté les péripéties de ce mariage dans la Nouvelle
Revue du 1 er juillet 1893, comme nous l'avons déjà indiqué. — Avant
l'attendoit, Saint-Simon a ajouté les mots et qui, inutiles.
2. Les mots cette tentative sont en interligne, au-dessus de ce
voyage, biffé.
3. Ci-dessus, p. 134. Le mariage eut lieu à Vienne le 20 août
(Dangeau, p. 101, 112, 119 et 125; Gazette, p. 421, 433-435, 445-446
• t »">9). La lettre de félicitations du Régent à l'impératrice Amélie,
mère de la mariée, est dans le registre KK 1325 des Archives natio-
nales, au 3 octobre.
4. Deux seulement, dit Madame dans la lettre indiquée à la note 1
de la page suivante.
5. Le 14 septembre. Le Mercure de septembre donna (p. 194-200)
un<- relation de la cérémonie; il n'y a qu'une simple mention dans la
MEMOIRES
[1719J
Mort
de Marillac
doyen
du Conseil:
n'y alla point 1 , et Mme la duchesse d'Orléans passa toute
cette journée dans sa nouvelle maison de Bagnolet 2 .
Il mourut en ce temps-ci un grand nombre de person-
nes distinguées ou connues : Marillac, doyen du Conseil 3 ,
en la place duquel Peletier de Souzy monta 4 . On a vu ail-
leurs 5 que la conversion forcée des huguenots fit Marillac
conseiller d'Etat, qui étoit intendant à Poitiers, et Vérac
chevalier de l'Ordre 6 , qui étoit lieutenant général de Poi-
tou. Marillac fut le dernier de cette famille, assez récemment
sortie d'un avocat 7 , que l'élévation et les malheurs du garde
Gazette, p. 468 et quelques lignes dans la Gazette de Rotterdam,
n° 405; voyez aussi Dangeau, p. 425, et le Journal de Buvat, tomel,
p. 430. Racine fils composa une pièce de vers de circonstance. Un
mémoire montant à treize mille livres pour la menuiserie de l'appar-
tement de la princesse et pour diverses réparations dans l'abbaye est
aux Archives nationales, M 855, n° 41.
4. C'est une erreur. Madame assista à toute la cérémonie, et elle en
écrivit à sa tante de Hanovre un récit humoristique : Correspondance,
recueil Brunet, tome II, p. 454-157, et recueil Jseglé, tome III,
p. 43-45.
2. Sa belle-mère prétend qu'elle s'était fait saigner la veille pour
avoir un prétexte de ne pas y assister. — A la notice donnée sur le
château de Bagnolet dans le tome XXIX, p. 28, nous pouvons ajouter
qu'un plan du domaine et des constructions, vers 4745, à petite
échelle, mais très précis, se trouve aux Archives nationales dans
l'atlas F 14bis 8449, carte n° 6.
3. René de Marillac : tome XI, p. 2. Il mourut le 43 septembre
(Gazette, p. 468).
4. Le Peletier de Souzy devint doyen du Conseil ; mais Desmaretz
de Vaubourg fut nommé conseiller d'Etat ordinaire, et Ferrand, con-
seiller semestre; les brevets, du 47 septembre, sont dans le registre
O 1 63, fol. 256-257.
5. Dans le tome XII, p. 452-453.
6. Olivier de Saint-Georges, marquis de Vérac : ibidem, p. 452-456.
7. La meilleure généalogie des Marillac est dans le manuscrit fran-
çais 20235 de la Bibliothèque nationale, fol. 329 v° à 332; sur leur
origine, voyez aussi le manuscrit Clairambault 1134, fol. 104 et sui-
vants, et le premier chapitre du livre de P. de Vaissière sur Charles
de Marillac (1896), qui contient quelques erreurs rectifiées par l'au-
teur dans le chapitre n de son second ouvrage, L'Affaire du maréchal
[1719] DE SAINT-SIMON. 345
des sceaux et du maréchal de Marillac 1 , frères, avoient fort
décorée.
Mme de Croissy, mère de Torcy, qui étoit fort vieille, mais de Mme
toute entière de corps et d'esprit, dont elle avoit beaucoup*. ^ caractère-
Elle étoit fille unique de Beraud 3 , qui de médecin s'étoit \Add .S'-S. 1608]
fait grand audiencier, après être devenu fort riche 4 . Les
ambassades de son mari l'avoient fort accoutumée au grand
monde, et la cour ensuite, lorsqu'il fut devenu secrétaire
d'État ; elle y étoit fort propre. Son goût étoit d'accord
avec son génie pour la grande représentation, la magnifi-
cence et le jeu, qui l'avoient suivie à Paris dans son veu-
vage. Elle y tint toujours une grande et florissante maison,
où la cour, ce qu'il y avoit de meilleur dans la ville, et
tous les étrangers de distinction, étoient toujours. Elle
excell©ità la tenir et en bien faire les honneurs, avec une
de Marillac (1924). Il semble que les Marillac, originaires du village
de Merliac, dép. Cantal, comra. Drugeac, appartenaient, sous le
nom de Marlhac, à la domesticité des ducs de Bourbon à la fin du
quinzième siècle ; l'un d'eux fut en 1528 conseiller à la chambre des
comptes de Moulins.
1. Il a été parlé du garde des sceaux Michel dans le tome XXII,
p. 256. Le maréchal, Louis de Marillac, ne en 1573, servit sous
Henri IV, et fut envoyé au début de la régence comme ambassadeur
dans diverses cours d'Italie; il servit dans toutes les guerres de
Louis XIII, et fut nommé maréchal de France en 1629. Impliqué avec
son frère dans un complot contre le cardinal de Richelieu, il eut la
tête tranchée en place de Grève le 10 mai 1632. Voyez P. de Vaissière,
L'Affaire du maréchal de Marillac (1924).
2. Françoise Beraud : tome XII, p. 404 et 622. Elle était malade
depuis longtemps, et mourut le 17 septembre : Dangcau, p. 99, 101,
117 et 126; Gazette, p. 468. Elle fut enterrée à Saint-Eustache
(Gazette de Rotterdam, n° 107).
3. Saint-Simon écrit Braud, ce qui indique la façon dont on pro-
nonçait.
'». Joachim Beraud, sieur de Croissy, enrichi dans la fabrication des
liards à Lyon, avait acheté en 1643 une des quatre charges de grand
audiencier de la Chancellerie; il mourut, encore en exercice, le 17 fé-
\i h i 1683 à quatre-vingts ans ; mais nous ne croyons pas qu'il ait été
médecin.
MIMOIKKS Dt SAINT-SIMON. XXXVI 44
346 MÉMOIRES [1719]
politesse et un discernement particulier 1 ; hors de chez elle
impérieuse et insupportable. Son démêlé sur un rien, car
il ne s'agissoitni de cérémonial ni encore moins d'affaires,
avec la femme du comte Olivencrantz 2 , premier ambassa-
deur de Suède, et dont une dispute au jeu fut le plus es-
sentiel, se poussa si loin, que les maris prirent parti, dont
les suites ne furent pas heureuses pour la France par la
haine que cet ambassadeur remporta chez lui, et qu'il ins-
pira au conseil de son maître,
de Gourcillon; Courcillon mourut de la petite vérole 3 . On a eu lieu de
J parler de lui ici assez pour n'avoir rien à ajouter 4 . G'étoit
un homme très singulier, qu'une cuisse de moins n'avoit
pu attrister ; qui, par [la] faveur de sa mère et la sienne per-
sonnelle auprès de Mme de Maintenon 5 , etson état mutilé,
s'étoit mis sur le pied de tout dire et de tout faire, et qui
en faisoit d'inouïes avec beaucoup d'esprit et une inépui-
sable plaisanterie et facétie 6 . Ilavoit aussi beaucoup de lec-
1. Le Mercure loue aussi la bonne tenue de sa maison : août 1701,
p. 314, et janvier 1704, p. 233.
2. Ce nom, laissé d'abord en blanc, a été ajouté après coup dans le
manuscrit, et était resté en blanc dans l'Addition indiquée ci-contre,
n° 1608. — Jean-Paulin Olivencrantz ou Olivekrans, né en 1633, secré-
taire d'État du roi Charles XI et second plénipotentiaire de Suède
à Nimègue, mourut à Stockholm en janvier 1707, à soixante-treize
ans.
3. Il mourut le 20 septembre ; Dangeau, son père, nota sa maladie
dans son Journal (p. 125-128), dont il suspendit la rédaction pendant
quelques jours après sa mort; voyez aussi la Gazette, p. 480, et les
Correspondants de Balleroy, p. 78.
4. Voyez particulièremeat nos tomes XIV, p. 131-133, XVI, p. 83-
89, et XIX, p. 37-40.
5. Les cinq derniers mots ont été ajoutés en interligne.
6. Dans l'Addition n° 1609 ci-contre, Saint-Simon avait raconté une
anecdote bouffonne qu'il n'a pas reproduite dans ses Mémoires. Cour-
cillon était lié avec Voltaire, qui, entre 1715 et 1719, adressa à l'ac-
trice Duclos une pièce de vers assez obscène intitulée VAnti-Giton ou
la Courcillonade (Œuvres, édition Beuchot, tome XIII); voyez aussi
l'Appendice que les éditeurs du Journal de Dangeau ont consacré à
Courcillon : tome XVIII, p. 454-457.
[1719J
DE SAINT-SIMON.
347
ture, de valeur et de courage d'esprit, mais au fond ne
valoit rien, et de la plus étrange débauche et la plus outrée.
Sa femme, fille unique de Pompadour 1 , belle comme le \
jour, eut de quoi être toute consolée 2 . Dangeauetsafemme, [Add.&-S.i610]
qui n'avoient point d'autres enfants, en furent très affligés.
Gourcillon ne laissa qu'une fille unique 3 .
Louvois mourut aussi de la petite vérole à Rambouillet,
chez le comte de Toulouse 4 . Il étoit fils de Gourtenvaux,
fils aîné du trop célèbre Louvois, et d'une fille et sœur
des deux derniers maréchaux d'Estrées 5 , et capitaine des
cent-suisses de la garde du Roi, que son père luiavoitcédé 6 .
Il avoit épousé une fille de la maréchale de Noailles, dont
il laissa un fils qui n'avoit que seize mois 7 . Le lendemain
de sa mort, le maréchal de Villeroy 8 , le duc de Noailles et
le maréchal d'Estrées n'eurent pas honte de demander la
charge pour un enfant à la mamelle, ni M. le duc d'Orléans
de Louvois,
capitaine des
cent-suisses;
sa charge
donnée
à son fils
à la mamelle;
1. Françoise de Pompadour: tome VII, p. 37. Nous n'avions pu
donner alors la date de son décès; elle mourut le 7 juin 1777.
2. « Plus belle qu'un ange, plus précieuse que tout l'hôtel de Ram-
bouillet », dit Mme du Deffand dans une lettre de 1768 à Horace Walpole
{Correspondance de Mme du Deffand, édition Lescure, tome I, p. 473).
Le marquis d'Argenson prétend en 1753 {Mémoires, édition Rathery,
tome VIII, p. 193) qu'elle vécut longues années avec le duc de Vil
leroy.
3. Marie-Sophie de Courcillon, duchesse de Picquigny, puis prin-
cesse de Rohan : tome XX, p. 158.
4. François-Macé le Tellier, marquis de Louvois : tome XXIX,
p. 352. Il mourut le 26 septembre, selon la Gazette, p. 480; les généa-
logies disent le 24.
5. Marie-Anne-Catherine d'Estrées: tome XI, p. 18.
6. Il y a bien cédé, au manuscrit. — On a vu cette cession se faire
en 1746, au moment de son mariage : tome XXIX, p. 352.
7. François-César le Tellier, titré marquis de Montmirail, puis de
Courtenvaux, né le 18 février 1718, capitaine des cent-suisses à la
mort de son père, colonel du régiment Royal-infanterie en février 1740,
se démit de sa charge des cent-suisses en faveur de son fils en 1754,
fut membre de l'Académie des sciences, et mourut le 7 février 1781.
K. Les mots le M 1 de Villeroy, et plus loin les moU et le M 1 d'Estrées
ont été ajoutés en interligne.
348
MEMOIRES
[1719]
du comte
de Reckheim
du duc
de Bisaccia;
sa famille.
de la leur accorder 1 . Ajoutez à cela la naissance, les ser-
vices, le mérite de Courtenvaux et de son fils, et on trou-
vera cette grâce encore mieux placée 2 .
Le comte de Reckheim, chanoine de Strasbourg, avec
deux belles abbayes 3 . Il avoit servi assez longtemps à la tête
d'un des régiments du cardinal de Furstenberg, quoique
dans les ordres; dès que le Roi le sut, il le lui fit quitter*.
Le duc de Bisaccia Pignatelli b . Il avoit été pris à Gaëte
avec le marquis de Yillena, vice-roi de Naples, parles Impé-
riaux, conduit avec lui à Pizzighettone, et chargé comme
lui de chaînes, en haine de la belle défense qu'ils avoient
faite et avoient été pris combattant 6 . Après une longue pri-
son, il étoit venu à Paris. G'étoit un très galant homme. Sa
mère étoit del Giudice 7 , et sa femme la dernière de cette
grande et illustre maison d'Egmont 8 . Elle étoit morte, et
en avoit laissé le nom, les armes, la grandesse et les
biens à son fils, que le père avoit marié, comme on l'a vu,
à la seconde fille du feu duc de Duras 9 . Il avoit aussi
marié sa fille au duc d'Arenberg Ligne, un des plus
grands seigneurs de Flandres 10 .
1. Les provisions, du 28 septembre, sont dans le registre 1 63,
fol. 268 v°; son grand-père, le marquis de Courtenvaux, devait exercer
la charge jusqu'à ce que l'enfant fût en âge de le faire. Voyez aussi
Dangeau, p. 128.
2. La jeune veuve obtint une pension de six mille livres le 14 mai
1721 (reg. O 1 65, fol 98).
3. Charles-Philippe d'Aspremont de Reckheim, le second des deux
frères mentionnés dans notre tome VII, p. 90 et note 7. Il avait eu
l'abbaye de Barbeaux en novembre 1696, et celle de Saint-Évroult
après la mort de son frère, en avril 1703, d'après la Gallia christiana.
4. C'est le frère, François, qui avait commandé un des régiments de
Furstenberg; Saint-Simon fait confusion.
5. Nicolas Pignatelli : tome XV, p. 275.
6. Ibidem, p. 233.
7. Claire del Giudice, fille de Nicolas, prince de Cellamare.
8. Marie-Claire-Angélique d'Egmont : tome XV, p. 275.
9. Il a été parlé de ce fils et de sa femme au même endroit.
10. Léopold, duc d'Arenberg, et sa femme Marie-Françoise Pigna-
[4719]
DE SAINT-SIMON
349
Lapetite vérole emporta encore le comte de Crussol à Villa-
cerf, chez son beau-père 1 . Il étoit jeune et avoit un régi-
ment. Il étoit fils de Florensac, qui étoit menin de Monsei-
gneur et frère du duc d'Uzès gendre du duc de Montausier 2 .
Le comte de Crussol laissa des enfants 3 .
Coëtanfao, dont il a été parlé ici plusieurs fois, et fort
de mes amis, perdit son frère, évêque d'Avranches, très
bon et digne prélat 4 .
telli : tomes XV, p. 288, et XXII, p. 244. Une lettre adressée à la
marquise de Balleroy le 27 novembre 4717, et restée inédite, parle
avec admiration de la beauté de cette duchesse d'Arenberg : « La
beauté de Mme la duchesse d'Arenberg, arrivée ici pour le mariage de
son frère, fait grand bruit. On n'a pas encore vu de plus belle taille ni
de beauté plus parfaite. »
4 . François-Emmanuel de Crussol, déjà rencontré dans le tome XIII,
p. 49, note 4, sous le nom de marquis de Florensac. Il avait épousé le
47 décembre 4744 Marguerite, fille de Pierre-Gilbert Golbert de Villa-
cerf. — La seigneurie de Villacerf en Champagne, acquise par les
Colbert, fut vendue le 14 décembre 4668 par Edouard Colbert, mar-
quis de Villacerf, au maître des comptes François Denis, et il fit trans-
férer le nom de Villacerf-le-Grand et le titre de marquisat sur la
baronnie de Saint-Sépulcre par lettres patentes de décembre 4673.
Puis, en janvier 4688, pour éviter la confusion entre les deux Villa-
cerf, il obtint, de concert avec les héritiers Denis, que l'ancien Villa-
cerf prendrait le nom de Riancey (Archives nationales, X 1A 8670, fol.
550 v°, et 8682, fol. 55 v° j Dépôt des affaires étrangères, vol. France
996, fol. 6; Albert Babeau, Le Château de Villacerf et ses seigneurs,
4897, p. 40 et suivantes).
2. Louis de Crussol, marquis de Florensac (tome XIII, p. 49), frère
d'Emmanuel, duc d'Uzès, qui avait épousé Julie-Françoise de Sainte-
Maure (tomes I, p. 94, et II, p. 284).
3. Cette phrase a été ajoutée après coup dans le blanc resté à la fin
du paragraphe. — Il laissa un fils et une fille : Pierre-Emmanuel de
Crussol, marquis de Florensac, né le 46 avril 4747, colonel d'infanterie
en 4738, brigadier en 4744 et maréchal de camp en décembre 4747,
fut ministre plénipotentiaire à Parme en 4754, reçut l'ordre du Saint-
Esprit le 2 février 4753, et mourut en Champagne le 5 janvier 4758. La
fille, Marie-Anne, née le 14 mars 1719, mourut jeune.
» Roland-François de Kerhoent de Coëtanfao : tome XXVI, p. 203.
Il mourut le 2 octobre, à cinquante-six ans (Gazette, p. 492); il logeait
• Il y a marquis dans la manchette, et comte dans le texte.
du marquis*
de Crussol ;
de l'évêque
d'Avranches
Coëtanfao ;
350 MÉMOIRES [1719]
d'Orry; Orry mourut enfin dans son lit 1 , après avoir frisé de si
■■ -• près, et par deux fois, la corde qu'il méritoit à tant de titres 2 .
Il avoit étéfermierde Villequiers 3 ,puis solliciteur de pro-
cès, après homme d'affaires de la duchesse de Portsmouth,
qui le chassa pour ses friponneries 4 . Il a depuis été par devx
fois maître de l'Espagne, sous la princesse des Ursins. Il y a
eu lieu ici d'en parler assez pour n'avoir rien à y ajouter.
alors au Luxembourg, dans l'appartement que son frère y avait comme
chevalier d'honneur de la duchesse de Berry. Dangeau (p. 132) remarque
que son prédécesseur, Daniel Huet, retiré depuis longtemps et âgé de
quatre-vingt-dix ans, vivait encore.
1. Il mourut le 29 septembre; mais la Gazette n'enregistra pas son
décès. Il habitait dans la rue Saint-Antoine l'ancien hôtel de Beauvais,
qu'il avait acheté en 1706.
2. Déjà dit plusieurs fois, en dernier lieu tome XXVI, p. 167.
3. Villequiers, en Berry, élection de Bourges, était une baronnie
importante qui fut acquise en 1626 par Henri II, prince de Gondé ;
elle passa ensuite à son fils le prince de Gonti, qui la vendit en 1666 à
M. d'Aumont, qui la fit ériger en marquisat. Mais ce n'est pas de cette
terre que Jean Orry fut fermier. Albert Babeau, Un château et une
ferme sous Louis XIV (1882), a établi, après Grosley, qu'il prit à bail
en 1677 le château de Ghappes, en Champagne, élection de Troyes,
pour y établir une verrerie ; ce château appartenant aussi aux Aumont,
c'est l'origine de la confusion faite par Saint-Simon.
4. Ceci a déjà été dit dans le tome X, p. 389, et, pas plus qu'alors,
nous ne connaissons rien qui confirme cette assertion. Glairambault a
réuni dans son manuscrit 1245, fol. 4401 et suivants (voyez aussi le
ms. 1175, fol. 105, 111 et 120), divers mémoires sur les débuts de Jean
Orry. Voici un résumé de ce qu'on y trouve. Né en 1652, il débuta
comme commis chez Pesselier, intéressé aux vivres. Viendrait alors
l'entreprise de verrerie de Ghappes mentionnée dans la note précé-
dente. Elle ne dut pas réussir; car on le trouve en 1686 comme un
des directeurs des terrassements pour les travaux de l'aqueduc de
Maintenon, d'où Louvois le chassa pour malversations. En 1687, il va
aider l'intendant Arnoul à étudier la question de l'aménagement des
bouches du Bhône. En 1690, il participe à l'entreprise des vivres pour
l'armée de Savoie, Dauphiné et Provence ; en 1693, il y joint les vivres
pour les troupes de Languedoc, Roussillon et Catalogne. Enfin de 1698
à 1700, il est employé à la vérification des comptes des vivres et de
l'artillerie pour ces mêmes armées. C'est à la suite de cela qu'il fut
envoyé en Espagne.
[1719]
DE SAINT-SIMON.
351
Mme de Bellegarde, femme du second fils d'Antin depuis
assez peu, fille unique et héritière de Verthamon, premier
président du Grand Conseil, mourut de la petite vérole 1 ,
également riche et laide, mais bonne créature 2 . Elle n'eut
point d'enfants. Son mari, qui avoit la survivance des
Bâtiments, fut fort sensible à cette perte, et mourut quatre
ou cinq mois après 3 .
Le duc de la Trémoïlle mourut de la petite vérole 4 , lais-
sant un seul fils enfant, survivancier de sa charge de
premier gentilhomme de la chambre 5 .
Mme de Coigny mourut aussi fort vieille 6 : elle étoit
sœur du comte de Matignon, chevalier de l'Ordre, et du
maréchal de Matignon. On l'avoit mariée à grand regret,
mais pour rien, à Coigny, qui étoit fort riche. Le fâcheux
étoit qu'il les avoisinoit, et que ce qu'il étoit ne pouvoit
être ignoré dans la Normandie. Son nom estGuillot 7 , et,
de Mme
de Bellegarde,
puis
de son mari ;
du duc de
la Trémoïlle.
Mort de Mme
de Coigny;
extraction
de son mari.
1. Françoise-Élisabeth-Eugénie de Verthamon, dont nous avons vu
le mariage en 1745 : tome XXIX, p. 347-348. Elle tomba malade à sa
terre de Bellegarde, en Gâtinais, et y mourut le 12 octobre (Dangeau,
p. 134 et 137 ; Gazette, p. 516 ; Buvat, tome I, p. 448).
2. Voyez l'Addition à Dangeau, n° 1609, à la fin du présent volume,
où Saint-Simon l'a qualifié de même, à propos d'une aventure avec
Courcillon, dont elle fut la victime.
3. Les mots 4 ou 5 mois sont en interligne, au-dessus d'un mois,
biffé. M. de Bellegarde mourut moins de deux mois après sa femme,
le 5 décembre (Dangeau, p. 167 et 168), de la même maladie, et
inconsolable de sa perte.
4. Charles-Louis-Bretagne, prince de Tarente, puis duc de la Tré-
moïlle depuis 1709 (tome XII, p. 155), mourut le 9 octobre (Dangeau,
p. 135; Gazette, p. 504). Madame, qui l'avait tenu sur les fonts avec
les États de Bretagne, annonce sa mort à sa tanle de Hanovre et le dit
laid, repoussant, mal élevé, incorrigible menteur et d'une affreuse
débauche (Correspondance, recueil Brunet, tome II, p. 179-180).
.">. Charles-Armand-René delà Trémoïlle : tome XII, p. 155.
6. Marie-Françoise- Uranie de Goyon-Matignon : tome II, p. 215.
Elle mourut le 11 octobre, à soixante-onze ans; Buvat (Journal,
p. 451) dit le 13.
7. Tout ce qui va suivre sur l'origine des Franquetot de Coigny a
déjà été dit dans le tome VI, p. 282-285, et nous avons monlré alors
352 MEMOIRES [1719]
lors du mariage, tout étoit plein de gens dans le pays qui
avoient vu ses pères avocats et procureurs du Roi des
petites jurisdictions royales, puis présidents de ces juris-
dictions subalternes. Ils s'enrichirent et parvinrent à
cette alliance des Matignons. Coigny se trouva un hon-
nête homme, bon homme de guerre, qui ne se méconnut
point, et qui mérita l'amitié de ses beaux-frères ; c'est
lui qu'on a vu en son lieu refuser le bâton de maréchal
de France, sans le savoir, en refusant de passer en
Bavière, dont il mourut peu après de douleur. Marcin en
avoit profité 1 . Coigny s'arrondit plus que n 'avoient fait
ses pères. Il acheta tout près de son bien la terre de Fran-
quetot de gens de condition en Normandie. Il vit cette
maison s'éteindre. Alors il obtint des lettres patentes pour
changer son nom de Guillot en celui de Franquetot, et
les fit enregistrer au parlement, etc., de Normandie, par
quoi son ancien nom, conséquemment son ancien état,
est pour toujours solennellement constaté. Que diroit
cette dame de Coigny si elle revenoit au monde ? Pour-
roit-elle croire la fortune de son fils, et la voir sans en
pâmer d'effroi, et sans en mourir aussitôt de joie 2 ?
Mort L'abbé de Montmorel, qui avoit été aumônier de la
de Montmorel. dernière Dauphine 3 et proposé pour être confesseur du
•
que notre auteur se trompait assez lourdement à cet égard, ainsi que
sur l'époque de l'acquisition de la terre de Franquetot.
1. Tome XI, p. 285-286.
2. François de Franquetot (tome VI, p. 429) a été fait maréchal de
France en 1734 à la suite du gain de la bataille de Parme, et fut créé
duc à brevet en février 1747. Les expressions enthousiastes de Saint-
Simon montrent qu'il rédigeait ce passage des Mémoires peu de temps
après cette élévation de M. de Coigny.
3. Charles le Bourg de Montmorel, d'une famille de Normandie, un
des aumôniers de la duchesse de Bourgogne, avait été pourvu en avril
1699 de l'abbaye cistercienne de Lannoy, au diocèse de Beauvais ; il
mourut le 30 octobre 1719, selon la Gallia christiana; Buvat (Journal,
tome I, p. 457), dit le 26, et ajoute qu'il avait soixante-douze ans. Il
demeurait dans la cour de l'abbaye de Sainte-Geneviève, dans une
[1719]
DE SAINT-SIMON.
353
Roi 1 . Son rare mérite l'avoit fort distingué, duquel il
s'étoit toujours contenté avec grande modestie. On a de
lui plusieurs ouvrages de piété pleins d'érudition et d'onc-
tion 2 , deux choses qu'on allie rarement.
Tambonneau, qui avoit été président à la Chambre des
comptes, et longtemps ambassadeur en Suisse, où il avoit
bien fait 3 . Il étoit fils de la vieille Jambonneau, sœur de
la mère du feu maréchal et du cardinal de Noailles, qui
avoit eu l'art de se faire un tribunal dans Paris, où abon-
doit chez elle, jusqu'à sa mort, la fleur de la cour et de
la ville. On en a parlé ici en son temps 4 . Son fils, dont elle
ne fit jamais aucun cas, se fourra tant qu'il put dans le
monde, et sa femme auroit bien voulu imiter sa belle-
mère 5 ; mais les phénomènes ne se redoublent pas. Tam-
bonneau étoit bon homme et honnête homme.
Dangeau n'ayant plus d'enfants, Monsieur le Duc obtint
de M. le duc d'Orléans que le Roi payât comptant quatre
cent mille livres à Dangeau pour le gouvernement de
Touraine qu'il avoit acheté autrefois peu de chose, je ne
me souviens plus de qui 6 , et qui avoit toujours été sur le
maison qu'il louait des religieux (Archives nationales, S* 7100, fol.
158 v°). Les Mémoires de Sourchcs racontent (tome XII, p. 8) une
petite compétition avec les aumôniers du Roi, dont il se tira à son
honneur. Il avait fondé à Pont-Audemeren 1716 un établissement des
Filles de la Charité (Archives nationales, S 6173).
1. Saint-Simon prend tout cela dans Dangeau, p. 147.
2. Il publia de 1698 à 1706, en cinq volumes in-12, des Homélies
sur les Évangiles, sur la Passion de N. S., sur les mystères, etc.
3. Antoine-Michel Tambonneau : tome IV, p. 113. Il mourut le
3 novembre (Gazette, p. 552); Dangeau (p. 148) lui donnait quatre-
vingt-sept ans ou quatre-vingt huit ans, ainsi que Buvat (p. 460).
4. Tome IV, p. 112-1 14.
5. Angélique de Voyer de Dorée de Paulmy : tome VII, p. 20.
« C'étoit une autre intrigante, qui ne valoit pas sa belle-mère, et qui
auroit voulu l'imiter », a-t-il dit alors.
6. Dans le tome XXV, p. 38, notre auteur a raconté que le duc de
Saint- Aignan avait vendu en 1666 fort cher le gouvernement de Tou-
raine à Dangeau, et nous avons vu dans l'appendice XVI de notre
yCUUlBES M SAINT-SIMON. \\V\I 45
Mort
du président
Tambonneau.
M. le comte
de Gharolois
comblé
d'argent
du Roi, fait
gouverneur
de Touraine.
[Add.S t -S.1612]
354
MEMOIRES
[1719]
Comte
d'jivreux
achète le
gouvernement
de
l'Ile-de-France
et la
capitainerie
de Montceaux,
où il désole
pied des petits gouvernements de, province, d'environ
vingt mille livres au plus d'appointements, et de le
donner à M. le comte de Gharolois sur le pied des grands,
c'est-à-dire de soixante mille livres d'appointements au
moins 1 ; ce n'étoit pas que M. de Charolois n'eût de
grosses pensions du Roi, et pour immensément d'actions
en pur présent, à faire valoir sur le Roi au centuple.
Le comte d'Évreux acheta du duc d'Estrées le gouver-
nement de l'Ile-de-France, et du duc de Tresmes la capi-
tainerie de Montceaux 2 , avec laquelle il désola le cardinal
de Bissy sur la chasse, par cent procès et procédés, pour
sa maison de campagne de son évêché de Meaux 3 .
Le nonce Bentivoglio, près enfin d'être cardinal et sûr
de trouver sa calotte en entrant en Italie, prit congé du
tome III, p. 468-469, que le prix d'achat avait été de trois cent soixante-
quinze mille livres. Dangeau faisait donc un bénéfice minime en le
revendant quatre cent mille plus de cinquante ans après.
1. Dangeau a raconté en détail (p. 138-140) les tractations qui
eurent lieu à cet effet entre lui et les Condés. Il conservait le gouver-
nement sa vie durant et touchait dès maintenant quatre cent mille
livres. Les lettres de provision du 17 octobre en faveur du prince
furent enregistrées au Parlement le 20 décembre (Archives nationales,
X la 8723 et U363).
2. Le Journal de Dangeau, rédigé alors par un secrétaire, annonce
les deux nouvelles dans l'article du 20 septembre (p. 128 et 129). La
capitainerie des chasses du château de Montceaux-en-Brie (tomes VI,
p. 422, et XII, p. 388) fut payée par l'acquéreur deux cent mille livres,
quoique les appointements ne fussent que de quatre mille. Les provi-
sions de gouverneur de l'Ile-de-France, du 22 septembre, ainsi que
celles de gouverneur de Laon, Soissons et Noyon, du même jour,
avec un brevet de retenue de deux cent mille livres sur la première
charge, du 9 octobre, et les provisions de capitaine des chasses de
Montceaux, sont dans le registre O 1 63, fol. 261 v°, 264, 280 v°. Le
marquis de Gesvres conservait la survivance de cette capitainerie (bre-
vet du 12 octobre : ibidem, fol. 285 v°).
3. La mense épiscopale de Meaux possédait à Germigny-l'Evêque, à
l'intérieur de la grande boucle que fait la Marne avant d'arriver à
Meaux, une belle maison de campagne pour l'évêque, avec des jardins
et des terrasses sur la rivière ; elle était comprise en effet dans la capi-
tainerie de Montceaux.
[1719]
DE SAINT-SIMON
358
Roi et du Régent 1 , après avoir fait, ou voulu et travaillé
à faire tous les maux dont les chiens et les loups enragés
peuvent être capables. Il emporta le mépris et la malédic-
tion publique, même de ceux de son parti. Il ne fut
regretté que d'une fille de l'Opéra qu'il entretenoit chè-
rement, et dont il eut une fille, qui à son tour monta sur le
théâtre de l'Opéra, où elle a été fort connue, et toujours
sous le nom de la Constitution 2 , en mémoire de son émi-
nentissime père, qui en tout étoit un fou et un scélérat,
qui auroit mis le feu aux quatre coins de l'Europe s'il
avoit pu et cru en hâter sa promotion d'un jour. Il avoit
si bien noirci à Rome l'abbé de Lorraine, nommé à
Bayeux 3 , et l'abbé de Gastries, nommé à Tours 4 , que le
Pape leur refusa leurs bulles. D'autres nommés, par
compagnie, essuyèrent la même vexation. Je m'étois
employé pour l'abbé de Castries, conjointement avec
Mme la duchesse d'Orléans, qui m'en avoit prié avant que
nous fussions brouillés, et l'amitié pour cet abbé et pour
son frère m'y auroit bien porté seule. On voit par cette
date combien ces bulles se différèrent 5 . Enfin, on fit parler
si haut à Rome, qu'à la fin les bulles arrivèrent 6 . Le
le cardinal
de Bissy.
Le nonce
Bentivoglio,
près
d'être cardinal,
prend congé
et part.
Ses horreurs.
L'abbé
de Lorraine
et l'abbé
de Gastries
obtiennent
enfin
leurs bulles
de Bayeux
et de Tours
et sont sacrés
1. 11 eut son audience de congé du Roi le 26 septembre, du Régent
le 27, et de Madame le 30 (Gazette, p. 479-480 et 492).
2. Déjà dit dans nos tomes XXVII, p. 29, et XXX, p. 58.
3. François-Armand de Lorraine-Armagnac avait été désigné pour
l'évêché de Bayeux, quand le cardinal de la Trémoïlle était passé à
Cambray en 4718 : tome XXXIII, p. 401-102.
4. Ci-dessus, p. 269.
5. Il avait été nommé à Tours dès le début de 1717 : tome XXXI,
p. 14-12.
6. Le rédacteur occasionnel du Journal de Dangeau écrivait à la tin de
septembre (p. 130) : « M. le cardinal de la Trémoïlle a ordre, à ce qu'on
prétend, de faire des protestations à Rome sur les refus des bulles, que
le Pape ne veut pas accorder. On croit même que les protestations sont
déjà faites, et on s'attend que les bulles arriveront incessamment, parce
que Rome ne voudra pas se commettre davantage avec la France. »
Dès le. 4 octobre (p. 133), il note que l'avis de la concession des
bulles est arrivé. La préconisation avait eu lieu le 18 septembre.
356 MÉMOIRES [1719]
par le cardinal grand crime de ces deux nommés étoit leur liaison d'ami-
[AddS'-S. 1613] *ié avec I e cardinal de Noailles. Tout deux s'en moquèrent
devant et après ; tous deux se firent sacrer par le cardi-
nal de Noailles, l'abbé de Gastries, à l'ordinaire, dans la
chapelle de l'archevêché 1 ; l'abbé de Lorraine, quelque
peu après, dans le chœur pie Notre-Dame à la prière du
chapitre, ce qui, depuis l'épiscopat du cardinal de Noailles,
ne s'étoit fait que pour son frère, qui lui succéda à l'évê-
ché de Ghâlons 2 .
Commission Les déclarations de la duchesse du Maine qu'on a vues
d^Gonseil * c * en son ^ eu 3 donnèrent lieu à des découvertes impor-
envoyée tantes en Bretagne 4 , et enfin à une commission de douze
à Nantes. maîtres des requêtes, à la tête desquels Ghâteauneuf ,
d'autres en ' conseiller d'État, de retour de ses ambassades, fut mis 5 .
fuite.
1. L'abbé de Gastries fut sacré le 29 octobre (Gazette, p. 540); les
assistants furent les évêques de Vannes et d'Alais. Nous allons voir
plus loin, p. 372, qu'il n'alla pas à Tours et fut transféré à Alby dès
le 7 novembre.
2. Ces détails viennent de Dangeau. La consécration eut lieu le
5 novembre (Gazette, p. 552 ; Dangeau, p. 149). Comme nous avons
déjà eu occasion de le dire, les registres capitulaires de Notre-Dame
manquent pour l'année 1719, ce qui rend impossible de vérifier si la
demande vint bien du chapitre.
3. Ci-dessus, p. 279-280.
4. Comme les déclarations de la duchesse du Maine sont du début
de décembre 1719 et que la commission dont il va être parlé fut dési-
gnée dès la fin de septembre, les premières n'influèrent en rien sur les
découvertes dont parle Saint-Simon. En réalité, Dubois faisait sur-
veiller depuis longtemps tout ce qui se passait en Bretagne, et il y a
au Dépôt des affaires étrangères, vol. France 1519, fol. 31-246, toute
une série de nouvelles à lui adressées sur les agissements des Bretons,
depuis le 16 mai jusqu'au 24 octobre 1719, avec une table alphabé-
tique des noms propres.
5. La commission fut constituée par lettres patentes du 3 octobre
1719, qui furent imprimées, pour juger les «complots, pratiques et
attentats » qui avaient lieu en Bretagne. Le gouvernement du Régent
s'était déterminé à cette mesure extraordinaire à la suite des révéla-
tions d'un sieur Roger arrêté en août 1719. La commission arriva à
Nantes le 25 octobre, et la première audience eut lieu le 30 dans une
[1719] DE SAINT-SIMON. 357
Vatan, maître des requêtes, en fut le procureur géné-
ral 1 , et deux conseillers du Ghâtelet pour substituts 2 .
Plusieurs gentilshommes furent arrêtés en Bretagne,
d'autres en fuite, entre ces derniers Pontcallec 3 , Bona-
des salles du château; elle prit le nom de Chambre royale de justice.
Ses papiers sont à la Bibliothèque de l'Arsenal, archives de la Bastille,
dossiers 10679 à 10687. Une copie des procès-verbaux de ses séances
est conservée dans les manuscrits 651 à 653 de la bibliothèque d'Aix-
en-Provence; le n° 654 est un Journal de la chambre. Il faut aussi voir
aux Archives nationales les liasses H 1 225, 228 et 240, et G 7 201.
A. de la Borderie a publié en 1857-58 dans la Revue de Bretagne et
de Vendée (tomes I à IV), une Histoire de la conspiration de Pont-
callec ; A. de Boislisle en a donné un récit dans la Généalogie de la
maison de Talhouët, p. 280-336; enfin, plus récemment, B. Pocquet,
lui a consacré plusieurs chapitres du tome VI de son Histoire de Bre-
tagne, p. 38 et suivantes, où il a utilisé des documents locaux intéres-
sants, tirés des collections publiques ou venant d'archives de famille,
comme le Journal de Jacquelot, publié en 1905, et celui du président
de Robien, encore manuscrit. Dangeau (p. 130), Buvat (p. 443-444)
et la Gazette de Rotterdam (n° 111) annoncent la nomination de la
commission; cette dernière gazette donne (n° 129) le discours du procu-
reur général à la séance d'ouverture. Saint-Simon ne parlera plus
guère que de l'issue de l'affaire : suite des Mémoires, tome XVII de
1873, p. 48-50.
1. Félix Aubery, marquis de Vatan (il signait Vastan), né en 1680,
d'abord avocat au Ghâtelet, puis conseiller au Parlement, avait une
charge de maître des requêtes depuis 1718 ; il fut nommé intendant en
Hainaut en juin 1724, passa ensuite à Gaen (juillet 1727), puis en
Champagne (janvier 1730); élu prévôt des marchands de Paris en
août 1740, il mourut, encore en fonctions, le 22 juin 1743.
2. La liste des membres composant la chambre de justice fut impri-
mée; elle n'est pas tout à fait conforme à celle que donne le Journal
de Dangeau; les noms des deux substituts, notamment, sont diffé-
rents.
3. Clément-Chrysogone de Guer, marquis de Pontcallec, né le
24 novembre 1679, était entré en 1697 dans la seconde compagnie des
mousquetaires, et avait obtenu en 1701 une compagnie de cavalerie au
régiment des dragons de Bretagne; il avait quitté le service vers 1706.
Il périt à Nantes sur Péchafaud le 26 mars 1720. La terre de Pont-
callec, près le Faouet, dép. Morbihan, avait été érigée en marquisat
en juin 1657 pour Alain de Guer (Archives nationales, X 1A 8665,
fol. 88 v° et 92). B. Pocquet (Histoire de Bretagne, tome VI, p. 47-
358
MÉMOIRES
[1719]
Berwick
en Roussillon,
prend la Seu
d'Urgel,
où finit
la campagne.
Le Guerchoys
gouverneur
d'Urgel.
mour 1 , du Poulduc de la maison de Rohan 2 . La com-
mission se rendit à Nantes; on avoit eu soin de prendre
auparavant des prétextes pour la faire soutenir par des
troupes, et pour que l'arrivée de ces troupes n'effarouchât 3
personne.
Le maréchal de Berwick, n'ayant plus rien à exécuter
du côté de la Navarre, étoit passé en Roussillon, où il
prit la Seu d'Urgel'* et nettoya divers postes en présence
du prince Pio, qui l'avoit suivi à la tête de l'armée
d'Espagne par le dedans du pays, et ce fut là que finit la
campagne 5 . Le Guerchoys, lieutenant général, en eut le
gouvernement avec douze mille [livres] d'appointements 6 .
49) a fait un portrait curieux de ce gentilhomme campagnard, grand
chasseur, violent, emporté et peu estimé de ses voisins.
4. Louis-Germain de Talhouët, comte de Bonamour : tome XXXII,
p. 335.
2. Il y avait parmi les conjurés deux frères du Poulduc (branche de
la maison de Rohan dont il a été question dans notre tome XIV,
p. 166-169) : Jean-Baptiste, dit le comte du Poulduc, marié depuis le
9 août 1690 à Pélagie Martin, dame de Châteaulon, et Jean-Louis,
chevalier du Poulduc, qui avait épousé la mère de sa belle-sœur. L'un
et l'autre échappèrent. L'aîné devint brigadier des armées d'Espagne
et épousa en secondes noces à Gibraltar, le 25 mai 1723, Marie-Louise
de Veltoven; son fils aîné fut l'avant-dernier grand-maître de Malte.
Le chevalier fut premier gentilhomme de la chambre de l'infant don
Philippe, duc de Parme. Le fils cadet du comte obtint des lettres de
rémission le 26 mai 1734 et rentra en France. — On arrêta aussi le
sieur de Latte, ou du Lattay, conseiller au parlement de Rennes, et le
conseiller de Lambilly, très compromis, se sauva en Espagne ; le Régent
crut à cette occasion devoir écrire au parlement de Bretagne, le 27 dé-
cembre, une lettre dont on trouverale texte dansl'appendicel denotre
prochain volume, sous le n° 22.
3. Il y a n'effarouchassent, par inattention, dans le manuscrit.
4. Tome XX, p. 350; Saint-Simon écrit sceu. La ville fut prise le
12 octobre (Dangeau, p. 141 ; Gazette, p. 540 ; Gazette de Rotterdam,
n° 117).
5. Le duc de Berwick rentra à Paris le 8 décembre. Les correspon-
dances relatives à cette petite campagne dans le Nord de la Catalogne
sont dans les volumes 2563 et 2564 du Dépôt de la guerre.
6. Cette dernière phrase a été ajoutée dans le blanc resté à la fin du
[1719]
DE SAINT-SIMON.
359
Sur la fin d'octobre, M. le duc d'Orléans, je n'ai point
su à l'instigation de qui, car il n'étoit guères capable d'y
penser de lui-même, désira que le Roi, parlant à lui,
l'appelât Mon oncle, au lieu de lui dire Monsieur, et cela
fut ainsi désormais 1 . Le feu Roi n'apparentoit personne
sans exception que Monsieur et M. le duc d'Orléans : il les
appeloit Mon frère et Mon neveu, parlant à eux et parlant
d'eux. Il appeloit aussi Ma cousine et disoit Ma cousine
en parlant de Mademoiselle, fille de Gaston, morte en
1693 ; jamais ses petits-fils ni Monseigneur. Il étoit très
rare qu'il lui dît quelquefois Mon fils, ou en parlant de
lui 2 ; jamais Madame ni pas un prince ni princesse du
sang.
Bezons, archevêque de Rouen, entra en ce même temps
au conseil de régence 3 , où il ne se disoit et ne se faisoit
presque plus rien d'important. L'abbé Dubois, qui n'y
entroit que pour les affaires étrangères depuis qu'il
en étoit secrétaire d'État, y entra bientôt après tout à fait 4 .
Le ridicule où ce conseil commençoit à tomber, et que je
prévis devoir s'augmenter par la facilité de M. le duc
d'Orléans à y admettre, parce qu'on n'y faisoit rien et
qu'il s'en moquoit tout bas le premier, me fit sentir de
plus en plus le danger de son cabinet, où tout se régloit,
et celui du crédit de l'abbé Dubois, qui y étoit le maître,
et qui n'y laissoit rien communiquer à personne qu'à
ceux-là seulement dont il ne pouvoit [se] passer pour
l'exécution, et encore 5 pour le moment du besoin; rare-
paragraphe et sur la marge. — Dangeau annonce cette nouvelle le
8 novembre (p. 151).
1. « Le Roi appeloit toujours M. le duc d'Orléans Monsieur en lui
parlant. M. le duc d'Orléans l'a supplié de l'appeler mon oncle, comme
le feu Roi l'appeloit toujours mon neveu, et le Roi présentement
l'appelle mon oncle » (Dangeau, p. 143, 22 octobre).
2. Voyez tome XVII, p. 298.
H. Le 22 octobre : Dangeau, p. 143.
4. Dangeau annonce cette nouvelle le lendemain.
5. Encore a été ajouté sur la marge.
M. le duc
d'Orléans
se fait appeler
mon oncle.
Le feu Roi
n'apparentoit
que lui,
Monsieur
et la vieille
Mademoiselle.
Conseil
de régence
entièrement
tombé. Bezons,
archevêque
de Rouen,
puis
l'abbé Dubois,
y entrent.
Je propose
à M. le duc
d'Orléans
un
conseil étroit
en laissant
subsister
celui
de régence,
que l'abbé
Dubois
empêcha.
360 MÉMOIRES [4719]
ment M. le duc d'Orléans prenoit la liberté d'étendre
cette confiance. Je lui parlai de l'indécence du conseil de
régence, du dégoût de ceux qui le composoient princi-
palement, des inconvénients de son cabinet, où tout pas-
soit et se régloit, et qui donnoit aux mécontents une
toute autre prise que si les affaires se portoient dans un
conseil de régence sérieux et peu nombreux, à l'exception
des choses rares qui avoient besoin d'un entier secret,
comme cela étoit dans les deux premières années. Je lui
représentai que la confiance ne pouvoit plus être la
même ; qu'il donnoit lieu par là à tous les soupçons
qu'on voudroit prendre et qu'on prenoit en effet, et beau
jeu dans la suite à prévenir le Roi contre lui, et peut-être
à lui demander des comptes et à lui imputer bien des
choses, dont il se trouveroit embarrassé. G'étoit l'homme
du monde qui ' convenoit le plus aisément de ce qu'on
lui disoit de vrai, mais qui en convenoit le plus inutile-
ment. Il m'avoua que je pouvois avoir raison, et ajouta
que, à tout ce qui étoit dans le conseil de régence, il n'y
avoit plus moyen d'y rien porter que des choses de
formes. Alors je souris et lui demandai à qui en étoit la
faute, ainsi que de la confusion des autres conseils, qui les
avoit fait supprimer : « Gela est encore vrai, me dit-il en
riant; mais cela est fait, et quel remède ? — Quel
remède ? repris-je. Il est bien nécessaire, et en même
temps bien aisé ; mais il faut le vouloir, et ne s'arrêter pas
à des considérations personnelles de gens qui, s'ils pou-
voient vous tenir, n'en auroient aucune pour vous,
comme vous-même n'en sauriez douter ; et la fermeté
après de ne pas retomber dans l'inconvénient où peu à
peu votre facilité a mis le conseil de régence : c'est 2 , le
laissant tel qu'il est, mais n'y ajoutant plus personne et
continuant à y porter les choses de formes, vous faire un
4. Les mots monde qui, omis par inadvertance, ont été écrits en
interligne.
2. C'est surcharge en.
[1719] DE SAINT-SIMOJN. 361
conseil de quatre personnes, et vous en cinquième, les
bien choisir à vous, mais tels aussi que le monde en
puisse approuver le choix, et y prendre confiance ; que
ce soit tous gens de tel état qu'il vous plaira, mais qui
n'aient aucun département, et ne soient point entraînés
par cet intérêt d'un côté plus que d'un autre ; que tout
sans exception passe par ce conseil, et que vous vous
gardiez surtout de lui rien cacher, et de ces petits pots
à part 1 de travail avec un homme et avec un autre, sur-
tout avec aucun qui ait un département, et qui ne man-
queront pas de prétexte. A cela vous avez beau jeu. Il
n'est personne, à commencer par ceux du conseil de
régence, qui ne sente que, à son nombre et sa composition,
il n'est plus possible d'y traiter rien de sérieux, et qui
n'aime mieux vous voir avec un conseil particulier qu'entre
les seules mains de l'abbé Dubois, et, par-ci par-là, du
premier venu pour d'autres affaires. Vous n'êtes point
gêné en ce choix, comme vous l'avez été pour le conseil
de régence d'y mettre des gens de contrebande 2 , même
en le formant, et, de l'un à l'autre depuis, d'autres par-
faitement inutiles ou même embarrassants. Vous avez eu
depuis la mort du Roi, sans parler des temps qui l'ont
précédée, vous avez eu, dis-je, le temps et les occasions
de connoître le fort et le foible, la conduite et les inclina-
tions de tout ce qui peut être choisi. Choisissez donc
bien et avec mûre réflexion, mais sans lenteur, parce que
vous avez toutes les connoissances, et qu'il ne s'agit que
de repasser les différentes personnes dans votre esprit,
et ce que vous connoissez de chacune d'elles, d'en faire
le triage, et de vous déterminer. Vous n'avez point à
craindre là-dessus ce qui a passé au Parlement sur votre
régence. Vous avez supprimé les conseils particuliers
sans lui, quoique établis avec lui, et le Parlement n'en a
1. Locution déjà rencontrée ci-dessus, p. 318.
S. Des gens de parti opposé au vôtre.
Ml'.MOIlM.h DK 9À1Î1T-81MON. XXXVi 40
362 MEMOIRES [1719J
pas soufflé ; en laissant donc le conseil de régence comme
il est, et y portant les choses seulement de forme, comme
aujourd'hui il ne s'y en porte guères d'autres, le Parle-
ment n'a rien à dire. Vous travaillez chez vous avec qui
il vous plaît ; que ce soit toujours avec les mêmes gens
ou avec un seul, ou quelquefois avec différentes personnes,
le Parlement n'a que voir à cela. Il n'a rien dit là-dessus
jusqu'à cette heure. A l'humeur qu'il vous a montrée, il
auroit bien dit là-dessus, s'il avoit cru pouvoir l'entre-
prendre. Il ne s'agit donc que de votre volonté et
d'aucune autre difficulté. Je trouve la chose si nécessaire
que, pour vous en persuader mieux, je vous déclare de
très bonne foi, et vous ne sauriez me nier que je ne vous
aie parlé toute ma vie de même, je vous déclare, dis-je,
que je ne veux point être de ce conseil, par conséquent
qu'aucune autre vue ne me meut à vous le proposer que
le bien de l'État et que le vôtre. »
M. le duc d'Orléans se promena trois ou quatre tours
dans sa petite galerie, devant son cabinet d'hiver, et moi
avec lui, sans dire un mot et la tête basse, comme il avoit
accoutumé quand il étoit embarrassé, puis il se tournai
moi, qui ne disois mot, et me dit que cela avoit du bon,
et qu'il y falloit penser. « Penser, soit, lui répondis-je,
pourvu que cela ait son terme court ; car les raisons en
sautent aux yeux, et je n'en vois pas une contre; il ne
s'agit que de prendre une résolution, vous déterminer sur
Je choix, et exécuter. »
Je laissai le Régent pensif et mal à son aise ; il sentoit
combien ce que je proposois blesseroit l'abbé Dubois, et
l'abbé Dubois étoit son maître. Il ne se pouvoit défendre
aussi de sentir le ridicule du conseil de régence, et le
murmure général que tout passât par l'abbé Dubois seul,
et rien que par lui ; et pour le danger, s'il le sentoit, le
Rubicon en étoit passé par les chaînes angloises dont il
1, Se tourna est en interligne, au-dessus de s'arresta, biffé.
[1719] DE SAINT-SIMON. 363
s'étoit laissé entraver 1 , et de concomitance parles impé-
riales, et cette folle et funeste guerre contre l'Espagne,
qui en étoit la suite nécessaire, et qui, formant et laissant
une haine personnelle contre le Régent à l'Espagne, l'en
séparoit pour toujours, et nécessairement par cela même
le livroit pour les suites de plus en plus à l'Angleterre, et
par l'Angleterre à l'Empereur, qui étoit le but où l'abbé
Dubois avoit toujours tendu pour son chapeau, et de là
pour être premier ministre. C'est ce que le conseil que je
proposois auroit utilement empêché, s'il avoit été établi
à temps, mais dont l'établissement alors auroit du moins
prévenu les funestes suites et celles du chapeau et de la
toute-puissance ; par conséquent, ce conseil étoit ce qui
pouvoit être proposé de plus contradictoire et de plus
odieux à l'abbé Dubois, à l'opposition duquel et de toutes
ses forces il falloit s'attendre. Aussi en regardai-je l'éta-
blissement comme une chimère, mais chimère toutefois
que le devoir ne me permettoit pas de ne pas proposer, et
de ne pas 2 poursuivre auprès d'un prince, duquel l'expé-
rience montroit qu'il ne falloit ou plutôt qu'on pouvoit
n'espérer et ne désespérer de rien.
Il permit à Dadvisard, cette plume si hardie du duc et Dadvisard
de la duchesse du Maine, malade ou qui le faisoit, de "l^ Chapelle 6
sortir de la Bastille, c'est-à-dire qu'il fut mis en liberté 3 . quel;
1. Voyez notre tome XXXIV, p. 298 et suivantes.
2. Les trois mots de ne pas ont été ajoutés en interligne.
3. Nous avons marqué plus haut (p. 205) que Saint-Simon faisait
erreur en plaçant en mai la mise en liberté de l'avocat; il ne sortit de
la Bastille que le 22 octobre. Mme de Staal a raconté cela très spirituel-
lement (Mémoires, tome I, p. 249): « Dadvisard, homme vif et pétu-
lant, mobile de corps et d'esprit, plus incapable de rester en un lieu
que de se multiplier pour en occuper plusieurs à la fois, tomba malade
assez sérieusement. On le dit et peut-être l'exagéra-t-on au Régent. Il
répugnoit aux choses violentes et n'avoit pas envie que ses prisonniers
lui fissent le tour de mourir en prison. Pour éviter cet accident, on
mit Dadvisard en liberté. « N'est-ce pas un godant ? » dit-il quand il
vit la lettre de cachet. « Non, dit le gouverneur qui la lui portoit ; c'est
« tout de bon. » — « Bas et culotte, vite, vite ! » dit-il en se jetant hors
364 MÉMOIRES [4749]
exilé aussitôt En même temps il exila à Bourges la Chapelle, secrétaire
1 peu apr?s° r de M. le prince de Conti 1 , qui cria tant qu'il le fit revenir
[AddS'-S. 1614] au bout d'un mois 2 . Je n'ai point su quelle sottise ce com-
pagnon avoit faite. C'étoit un très hardi et très dangereux
fripon, recrépi de bel esprit, et de l'Académie françoise.
Il ne vécut pas longtemps depuis son retour 3 .
de son lit. Son habillement, son décamper, sa guérison, tout fut fait en
un moment. » Le président Hénault {Mémoires, édition Rousseau,
p. 433) traite Dadvisard de visionnaire et en fait un portrait peu flatteur.
4. Jean de la Chapelle, fils d'un professeur de droit à l'université
de Bourges, qui se prétendait de bonne noblesse, naquit dans cette
ville en 4655, mais vint s'établir à Paris où il s'occupa d'affaires de
finances ; puis il acheta la charge de receveur général des finances de
la généralité de la Rochelle, sans y résider et même sans en faire les
fonctions {Correspondance des contrôleurs généraux, tome II, n° 472).
En 4687, le prince de Conti, François-Louis, le prit pour secrétaire de
ses commandements, place qu'il conserva sous son fils jusqu'à sa mort.
11 fut élu à l'Académie en 4688. Il avait épousé l'année précédente
(contrat du 23 juillet 4687, reg. Y 253, fol. 472) Cécile Pellard, fille
d'une femme de chambre du duc de Bourgogne. Le prince de Conti se
servit de lui pour soutenir ses intérêts dans l'affaire de Neuchâtel, et
c'est ainsi que, de 4700 à 4704, il publia sous le voile de l'anonyme la
série mensuelle des Lettres d'un Suisse à un François, où l'on voit
les véritables intérêts des princes et des nations de l'Europe, qui ne
forment pas moins de huit volumes. Le Moréri a donné un sommaire
de son œuvre littéraire ; dans le nombre on peut citer deux romans sur
les amours de Catulle et de Tibulle qui donnèrent occasion à une épi-
gramme de Chaulieu, une tragédie d'Ajax jouée à l'hôtel de Guénégaud
en 4686, d'autres tragédies ou comédies, et un opéra épithalame
chanté dans une fête donnée par son maître au Dauphin le 4 er juillet
4688 {Mercure du mois, p. 259-304). A la fin de sa vie, il aurait mani-
festé l'intention d'écrire une histoire de Louis XIV. Il mourut à Paris
le 29 mai 4723, à soixante-huit ans. D'Alembert lui a consacré une
notice dans son Histoire des membres de V Académie française,
tome IV, p. 443-430, et son portrait est à Versailles, n° 2934. C'était
un commensal de Vendôme à Anet (Desnoiresterres, Les Cours
galantes, tome III, p. 244 et suivantes).
2. Dangeau annonce son exil le 22 octobre, et son retour le 44 no-
vembre ; mais n'en dit pas la cause (p. 143 et 456). L'ordre n'est pas
dans les registres de la Maison du Roi.
3, Il vécut encore trois ans et demi (ci-dessus). Mathieu Marais, lors
[1749]
DE SAINT-SIMON.
165
L'argent étoit en telle abondance, c'est-à-dire les billets
de la banque de Law qu'on préféroit alors à l'argent,
qu'on paya quatre millions à l'électeur de Bavière et trois
millions à la Suède, la plupart d'anciennes dettes 1 . Peu
après M. le duc d'Orléans fit donner quatre-vingt mille
francs à Meuse 2 , et huit cent mille francs à Mme de Châ-
teautiers, dame d'atour de Madame, qui l'aimoit fort
depuis bien des années 3 . L'abbé Alary obtint deux
mille livres de pension 4 . Il étoit fils d'un apothicaire de
de sa mort, n'est pas tendre pour lui (Mémoires, tome II, p. 459). « Il
dogmatisoit l'athéisme, dit-il, et le professoit aux femmes. » Il y a deux
notices sur la Chapelle dans les papiers du P. Léonard (Archives natio-
nales, MM 824, fol. 34, et M 758, troisième volume des Auteurs).
4. « Le Roi fait payer tout ce qu'il devoit dans les pays étrangers;
il étoit dû environ quatre millions à l'électeur de Bavière, six ou sept
cent mille écus d'anciennes dettes au feu roi de Suède, et outre cela le
Roi a envoyé un million à la reine de Suède » (Dangeau, p. 143,
23 octobre).
2. Henri-Louis de Ghoiseul, marquis de Meuse : tome XXIII, p. 69.
Il avait, depuis son mariage avec Mlle de Zûrlauben, un procès avec le
comte de Fugger pour une terre de sa femme située en Alsace. Ce
procès venait d'être jugé au conseil de régence, et M. de Meuse devait
payer à son adversaire une indemnité de vingt mille écus ; c'était pour
l'y aider que le Régent lui fit ce présent (Dangeau, tomes XVI, p. 431 ,
et XVIII, p. 16 et 163).
3. Sur l'amitié de Madame pour Mlle de Châteautiers, qu'on appelait
Madame par courtoisie, voyez nos tomes I, p. 72, XIV, p. 120, et XV,
p. 336-338. Dangeau annonce cette grâce le 1 er décembre (p. 166).
4. Pierre-Joseph, abbé Alary, né à Paris le 19 mars 1690, fut secré-
taire de l'abbé de Longuerue et fréquenta le petit cercle qui se réunis-
sait chez l'abbé de Dangeau. Il allait aussi a Sceaux, et, lors de la
conspiration de Cellamare, il faillit être compromis ; mais il se justifia
et l'abbé Fleury lui fit obtenir cette petite pension de deux mille livres,
pour rémunérer les services qu'il lui rendait pour l'éducation du jeune
Roi, auquel il enseignait le blason (Dangeau, tome XVIII, p. 148 et
293). Quoiqu'il n'eût rien publié, il fut néanmoins élu à l'Académie
française et reçu le 30 décembre 1723. C'est l'année suivante qu'il
fonda le club de l'Entresol, dont il va être parlé dans une note ci-après.
En 1733, on le chargea d'apprendre à lire au Dauphin, fils de Louis XV ;
mais, dès 1734, ayant manifesté son mécontentement de n'être pas
nommé sous précepteur, il fut renvoyé, et se renferma dans un petit
Quatre
millions
payés
en Bavière,
trois
en Suède ;
80000
francs
donnés à
Meuse,
et
huit cent mille
francs
à Mme de
366
MÉMOIRES
[1719]
Château tiers,
dame d'atour
de
Madame.
Abbé Alary,
quel ;
obtient 2 000*
de pension.
Paris 1 , et une dangereuse espèce, avec de l'esprit et de
l'érudition, du monde et de la politesse. Il trouva de-
puis le moyen de se faire des amis, de se fourrer à la cour,
d'avoir des bénéfices 2 . Il intrigua tant, qu'après quelques
années il se fit chasser 3 .
emploi qu'il avait obtenu à la Bibliothèque royale. L'Entresol ayant
été fermé en 1751 par mesure administrative, l'abbé Alary se retira
dans son prieuré de Gournay-en-Bray, qu'il avait eu en 1723 sur la
résignation de l'abbé de Dangeau. Il ne mourut que le 15 décembre 1770.
D'Alembert a fait sa notice dans le tome VI de son Histoire de l'Aca-
démie, p. 315 et suivantes. On ne connaît de l'abbé Alary que les lettres
qu'il écrivit à Bolingbroke et que Grimoard a publiées en 1803 dans la
correspondance de celui-ci. Les réponses de Bolingbroke à l'abbé, de
1721 à 1725, sont aujourd'hui conservées au Musée Dobrée, à Nantes.
1 . Son père, établi d'abord apothicaire à Grasse, vint à Paris vers 1680
pour y débiter des remèdes de sa façon, particulièrement des « tablettes
fébrifuges » (Livre commode des adresses de Paris par Abraham du
Pradel, tome I, p. 177). Mathieu Marais (Mémoires, tome II, p. 399) le
traite de charlatan et de chercheur de la pierre philosophale.
2. Saint-Simon fait allusion au « club de l'Entresol », fondé par
l'abbé Alary en 1724 et qui fut l'embryon de l'Académie des sciences
morales et politiques. C'était une réunion périodique, qui se tenait le
samedi de chaque semaine, de cinq heures à huit heures, dans le loge-
ment que l'abbé occupait à l'entresol de l'hôtel du président Hénault,
place Vendôme. On y recevait les gazettes étrangères, on commentait
les nouvelles, on lisait des mémoires sur des questions d'économie
politique, de droit, de morale, de sociologie, etc. ; on y causait surtout,
en buvant du thé l'hiver et des boissons fraîches l'été. C'était un « café
d'honnêtes gens », dit le marquis d'Argenson, qui en fut un des habi-
tués avec les abbés de Saint Pierre et de Pomponne, Lassay, le marquis
de Balleroy, M. de Matignon, le comte de Plélo, Horace Walpole, etc.
On en vint à y fronder beaucoup le gouvernement; aussi, en 1751, le
club fut dissous par ordre ministériel. Le marquis d'Argenson, dans
ses Mémoires (édition Janet, tome I, p. 67-69, 87-110 et 113-115) a
longuement parlé de l'abbé Alary et des réunions de l'Entresol ; voyez
aussi Emm. de Broglie, Bernard de Montfaucon, tome I, p. 111-112.
Des « Mémoires pour servir à l'histoire des conférences de l'Entresol » , de
1724 à 1731, venant du marquis de Mirabeau, sont conservés aux Archives
nationales, M 785, n° 13. Le duc de Luynes (Mémoires, tomes V, p. 1 7,
et IX, p. 510) note le remarquable talent de lecteur de l'abbé Alary.
3. Il veut parler du renvoi de l'abbé en 1734, et non pas de la fer-
meture de l'Entresol en 1751, puisqu'il écrit au début de 1747.
[1719] DE SAINT-SIMON. 367
Le marquis de Brancas, mon ami depuis longtemps 1 , Le marquis
avoit eu, comme on l'a vu en son temps, la lieutenance obtient 4 000*
générale unique de Provence, à la mort de Simiane, de pension
gendre du vieux comte de Grienan 2 . Brancas en vouloit .P our » ,
D , o . son jeune frère
avoir la survivance pour son lils, qui n avoit que neul ans , e t la
et il venoit d'obtenir une pension de quatre mille livres survivance
pour son jeune frère, le comte de Géreste \ Je ne sais pour- sa ii eu tenance
quoi il me pria d'en parler à M. le duc d'Orléans, duquel générale
il étoit très à portée de l'obtenir directement ; je le fis, et e à ^^ e
cela ne fut pas difficile ; M. le duc d'Orléans la lui donna 5 . à neuf ans.
Le maréchal de Matignon, on ne sait pas pourquoi, eut Maréchal de
une augmentation d'appointements de six mille livres sur 0^^6000*
son gouvernement du pays d'Aunis 6 . d'augmentation
Le commerce des actions de la Compagnie des Indes, d'appomte-
., , . ,,. . . . ,. . F. Y i ments de son
appelé communément du Mississipi, établi depuis plusieurs gouvernement.
mois dans la rue Quincampoix 7 , de laquelle chevaux et Fureur
carrosses furent bannis 8 , augmenta tellement qu'on s'y duMississipi
portoit toute la journée, et qu'il fallut placer 9 des gardes Quincampoix.
aux deux bouts de cette rue 10 , y mettre des tambours et Diminution
1. C'est Louis de Brancas-Céreste, marquis de Brancas; sur sa liai-
son avec Saint-Simon, voyez les tomes XXIX, p. 77, et XXXIII, p. 52.
2. Tome XXXIII, p. 52.
3. Louis-Buffile de Brancas : tome XXIX, p. 78.
4. Louis-Buffile-Toussaint-Hyacinthe : tome IX, p. 220. La pension
est mentionnée par Dangeau au 9 septembre (p. 122).
5. Dans le courant d'octobre : ibidem, p. 146.
6. Dangeau, p. 121, 9 septembre.
7. Law avait établi en 1718 les bureaux d'émission de sa banque
dans l'hôtel de Beaufort, situé dans cette petite rue du quartier Saint-
Merry et qui a été démoli par le percement de la rue de Rambuteau.
— Saint-Simon écrit Quinquempoix.
8. Furent est en interligne, au dessus de sont biffés. — Des estampes
de l'époque montrent la rue encombrée de carrosses, de chaises à por-
teurs et de gens affairés.
9. Saint-Simon avait d'abord écrit mettre, qu'il a biffé pour écrire
placer en interligne.
10. Une ordonnance du 26 octobre 1718 avait prescrit de mettre, jour
et nuit, dans la rue Quincampoix une garde de douze hommes pour y
maintenir l'ordre (Archives nationales, ADf 756).
368
MÉMOIRES
[4749]
d'espèces ;
refonte.
Prince de Gonti
retire
Mercœur
sur Lassay.
Largesses
aux officiers
employés
contre
l'Espagne.
des cloches pour avertir à sept heures du matin de l'ou-
verture de ce commerce et de la retraite à la nuit, enfin
redoubler les défenses d'y aller les dimanches et les fêtes *.
Jamais on n'avoit ouï parler de folie ni de fureur qui ap-
prochât de celle-là 2 . Aussi M. le duc d'Orléans fit-il une
large distribution de ces actions à tous les officiers géné-
raux et particuliers, par grades, employés en la guerre
contre l'Espagne 3 . Un mois après, on commença à dimi-
nuer les espèces à trois reprises de mois en mois, puis
une refonte générale de toutes 4 . M. le prince de Gonti
retira forcément 5 le duché de Mercœur 6 , que Lassay avoit
4. Dangeau, p. 448-449.
2. Tous les écrits du temps ne parlent que de la banque de Law, du
cours des actions, de la fureur de l'agiotage, des mesures gouverne-
mentales auxquelles donne lieu la hausse des billets, et des aventures
de tout genre qui résultent de l'engouement du public. Citons seule-
ment le Journal de Buvat, tome I, p. 430 et suivantes ; les Correspon-
dants de Balleroy, tome II, p. 76, 79 et suivantes ; la Correspondance
de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 488-489, 494-492, 496-497,
499, etc. ; Dangeau lui-même note le cours des actions et parle des for-
tunes inouïes que font les agioteurs : p. 423, 433, 435, 440,442, etc.
3. Dangeau écrit le 22 octobre : « On garde quelques milllions des
cinquante nouveaux qu'on a mis à la compagnie des Indes, pour les
officiers qui servent en Espagne, afin que, à leur retour, ils puissent
profiter du gain qui s'y sera fait et de celui qui s'y fera à l'avenir. »
Une ordonnance, imprimée, du 42 novembre régla les gratifications
attribuées aux officiers et soldats des armées d'Espagne.
4. Le 3 décembre, diminution sur les louis d'or et les écus, le 40 sur
les pièces de vingt et de dix sols ; à la fin du même mois, édit pour la
fabrication de nouvelles espèces d'or et d'argent fin ; le 28 janvier, nou-
velle diminution sur toutes les espèces, sauf les pièces de vingt et de
dix sols, qui sont diminuées à leur tour dès le 7 février. Pour connaître
les opérations faites sur les monnaies à cette époque, il faut voir les
nombreux arrêts, règlements, ordonnances et édits imprimés qui se
trouvent dans le carton AD ix 442, aux Archives nationales.
5. C'est-à-dire par force, en vertu du droit de retrait lignager, qui
permettait au parent d'un vendeur de retirer, dans un délai fixé, ordi-
nairement un an, des mains de l'acquéreur un ancien bien propre de sa
famille.
6. Cette terre, située en Auvergne dans l'élection de Brioude, était
à Vienne.
[1719] DE SAJNT-SIMON. 369
acheté huit cent mille livres 1 . Lassay fut au désespoir, et
la chose se passa de manière qu'elle ne fit pas honneur à
M. le prince de Gonti.
La cour de Vienne eut ses orages. Le prince Eugène y Affaires de cour
étoit envié ; son mérite l'y avoit mis à la tête du conseil
de guerre, qui est la première place et de la plus grande
autorité. Tout ce qui avoit été attaché au feu prince Her-
mann de Bade et au feu prince Louis son neveu 2 , qui
arrivée par mariage au quatorzième siècle dans la maison de Bourbon.
En 1529, Antoine de Lorraine, comte de Vaudémont, en hérita du
chef de sa femme Renée de Bourbon. Enfin César de Vendôme, bâtard
d'Henri IV, en devint possesseur en 1609 par son mariage avec Marie
de Lorraine. Erigé en principauté en 1563, Mercœur devint duché-
pairie par lettres d'érection de décembre 1569.
1. Par contrat du 15 mars 1719, passé devant Lorimier et son con-
frère, notaires à Paris, les princes et princesses du sang héritiers de la
duchesse de Vendôme avaient cédé à Law pour huit cent mille livres
le duché de Mercœur, qui provenait de cette succession ; Law déclara
le jour même que l'acquisition avait été faite pour le compte du marquis
de Lassay. Celui-ci obtint du Roi dès le 10 avril des lettres patentes
lui accordant pour cette terre le droit de prélation, qui, dans certaines
coutumes, annihilait le droit de retrait lignager; il croyait ainsi se
garantir contre une réclamation éventuelle. Le mois suivant, mai 1719,
il obtenait encore du Roi d'autres lettres patentes, enregistrées au Parle-
ment le 16 juin (Archives nationales, X 1A 8722, fol. 319, et K617,
n° 25), qui lui permettaient de posséder la terre de Mercœur en titre
de principauté, conformément à l'érection faite en 1563. Mais, le
12 novembre 1719, le prince de Conti présentait une requête au lieu-
tenant civil à l'effet d'exercer son droit de retrait, et l'affaire vint aux
Requêtes du Palais, qui lui accordèrent sa demande par sentence du
22 février 1720 (Archives nationales, X 3B 1955 ; Dangeau, tome XVIII,
p. 157). Lassay en appela à la grand chambre et fit signifier le droit
de prélation qu'il avait obtenu (Dangeau, p. 252, 16 mars). L'affaire
fut plaidée à la grand chambre les 10 et 31 mai, 13, 14, 20 et 21 juin,
et l'arrêt rendu ce dernier jour en faveur du prince de Conti, la cou-
tume de Paris n'admettant pas le droit de prélation (X 1A 7022 et U 363 ;
Dangeau, p. 306 ; voyez aussi le Journal de Buvat, tomes I, p. 368, et
II, p. 103).
2. Nous avons rencontré le prince Louis de Bade dès notre tome I,
p. 230, et son oncle le prince Hermann dans le tome XIV, p. 251.
MKMOIHES DE SAJMT-SIMOX . XXXVI 47
370
MÉMOIRES
[1719]
Prince
d'Elbeuf 7 quel;
obtient
n'avoit pas été 1 sans jalousie de l'éclat naissant du prince
Eugène, et qui malgré ses grandes actions s'en étoit trouvé
obscurci 2 , et tout ce qui avoit tenu au feu duc de Lor-
raine 3 , étoit contraire au prince Eugène. Il se forma donc
une cabale puissante, mais qui fut découverte et dissipée
avant que d'avoir pu lui nuire efficacement 4 . En ce même
temps le comte de Kônigsegg, ambassadeur de l'Empe-
reur ici, fut rappelé pour aller exercer la charge de grand
maître de la princesse électorale de Saxe 5 , et Pentenrie-
der vint ici prendre soin des affaires de l'Empereur, avec
le simple titre de ministre plénipotentiaire 6 . Il n' étoit pas
d'étoffe à être élevé même jusque-là ; mais sa capacité
étoit fort reconnue. Kônigsegg emporta la réputation d'un
homme sage et poli, et qui servoit bien son maître, sans
avoir ce rebut de fierté et de roguerie 7 de presque tous
les Impériaux.
M. le duc d'Orléans ne fut pas plus sévère pour le prince
Emmanuel, frère du duc d'Elbeuf, qu'il l'avoit été pour
1. Navoit pas esté remplace n'estoitpas, et plus loin naissant a été
ajouté en interligne.
2. Les mots s'en estoit trouvé obscurci corrigent s'en trouvoit
effacé.
3. Le duc Charles V, père du duc Léopold régnant.
4. L'affaire est assez obscure ; il semble qu'un certain comte
de Nimpsch, arrêté comme agent d'Alberoni, dénonça le prince comme
ayant été lui-même subventionné par l'Espagne. Notre Gazette n'en dit
rien; la Gazette de Rotterdam (suppléments aux numéros 108, HO,
113-116 et 118, et n° 124) parle sommairement de l'affaire. Notre
auteur en prend la mention dans Dangeau (p. 149), qui annonce plus
tard (p. 191) que l'Empereur a reconnu l'innocence du prince et a puni
ses délateurs ; voyez la Correspondance de Madame, recueil Brunet,
tome II, p. 187. On peut aussi consulter la correspondance de Du Bourg,
notre agent à Vienne (Dépôt des affaires étrangères, vol. Autriche 134).
5. Dangeau mentionne son rappel à la fin d'octobre (p. 146).
6. Après la signature du traité de la Quadruple alliance, il était
retourné de Londres à Vienne; il quitta cette ville le 21 octobre, et
eut audience du jeune Roi le 17 novembre (Gazette, p. 542 et 576).
7. Mot déjà employé à propos des la Rochefoucauld : tomes IV,
p. 56, et X, p. 28.
[1719] DE SAINT-SIMON. 371
Bonneval 1 . La maison d'Autriche a toujours eu de grands son a bolltl °n
6t revient
attraits pour la maison de Lorraine. Sans remonter à la en F rance>
Ligue et aux temps qui en sont voisins, on a vu sous le
feu Roi la désertion du prince de Commercy et des fils
du prince d'Harcourt 2 . Le prince d'Elbeuf, traité par le
Roi avec toute sorte de bonté, crut faire ailleurs plus de
fortune, et déserta. Il fut juridiquement pendu en effi-
gie à la Grève, comme on l'a rapporté ici en son temps 3 .
G'étoit une manière de brigand, mais à langue dorée 4 ,
avec beaucoup d'esprit, qui fit tant de frasques qu'il per-
dit les emplois qu'il avoit obtenus. Il avoit été général de
la cavalerie impériale au royaume de Naples, où il avoit
épousé, en 1713, Marie-Thérèse, fille unique de Jean-
Vincent Stramboni, duc de Salza, avec qui il vécut fort
mal et n'en eut point d'enfants s . Ne sachant plus que de-
venir ni de quoi subsister, il obtint des lettres d'abolition
et revint 6 . Il mena en France sa vie accoutumée, et peu
à peu s'introduisit à Lunéville, où il suça le duc de Lor-
raine tant qu'il put, et il en tira fort gros et même des
terres. Le duc d'Elbeuf le méprisoit et le souffroit avec
peine, et ceux de sa maison établis ici n'en faisoient pas
plus de cas.
1. Tome XXX, p. 316.
2. Tomes IV, p. 337, et XIII, p. 1, note 2.
3. Tome XIII, p. 333-334 et338.
4. V Académie de 1718 ne donnait pas cette locution, au sens de
« parole facile, élégante et propre à séduire. »
5. Ce mariage avait eu lieu à Naples à la fin d'octobre 1713 (con-
trat du 25). La princesse se retira en Lorraine, à Gondreville, s'y
occupa d'œuvres de piété, et y mourut en 1745. Le prince Emmanuel
se remaria le 6 janvier 1747 avec la veuve du marquis de Coëtanfao,
Innocente-Catherine de Rougé du Plessis-Bellière. Il est étonnant que
Saint-Simon, très lié avec les Coëtanfao, n'ait pas mentionné cette
seconde union, contractée à l'époque même où il écrivoit.
6. Il arriva à Paris au début de novembre (Dangeau, p. 151-152).
Le texte des lettres d'abolition, du mois d'août 1719, est dans le
registre 0*63, fol. 200 v° ; on en trouvera les considérants ci-après aux
Additions et Corrections.
372
MEMOIRES
[4719]
Nomination
d'évêchés, où
l'abbé
d'Auvergne
et le jésuite
Lafitau
sont compris.
Conduite
de ce dernier.
M. le duc d'Orléans fit une distribution de bénéfices
qui mérite d'avoir place ici 1 . Beauvau, d'abord évêque
de Bajonne, après de Tournay, puis archevêque de Tou-
louse, comme on l'a vu ici en «on temps 2 , eut Narbonne.
Son nom et sa conduite méritoient bien ce grand siège ;
mais sa tête n'étoit pas assez forte pour être à la tête des
Etats de Languedoc et de toutes les affaires de ce pays-
là 3 . Nesmond, archevêque d'Alby, passa à Toulouse 4 , et
Gastries, archevêque de Tours, à Alby 5 . L'abbé de Thé-
sut, qui avoit la feuille des bénéfices depuis la cessation
du conseil de conscience 6 , procura l'archevêché d'Embrun
à son parent et son ami l'évêque d'Alais, qui étoit Hénin-
Liétard, et homme de bien, de savoir et de mérite 7 . Tours
fut donné à l'abbé d'Auvergne 8 . A ce nom, l'abbé de Thé-
sut s'écria ; M. le duc d'Orléans lui dit qu'il avoit raison,
qu'il ne vouloit pas le lui donner, en déclama autant que
l'abbé de Thésut, qui insista sur le scandale et l'indignité
de ce choix 9 . M. le duc d'Orléans répondit qu'il y avoit
quatre jours que les Bouillons ne le quittoient point de
vue; qu'ils se relayoient ; qu'ils le persécutoient; qu'il
1. Elle est annoncée par Dangeau le 7 novembre : p. 450.
2. René-François de Beauvau du Rivau : tomes XVI, p. 295, XVIII,
p. 150, et XXIV, p. 62-63.
3. Déjà insinué plus haut, p. 239.
4. Henri de Nesmond : tome XXI, p. 339.
5. Cette dernière translation a été annoncée ci-dessus p. 356.
6. Louis, abbé de Thésut (tome X, p. 126), était secrétaire des
commandements du Régent.
7. Louis-François-Gabriel de Hénin-Liétard, né en 1666, était vicaire
général de Chalon-sur-Saône, lorsque Louis XIV le nomma à l'évêché
d'Alais en janvier 1713. Transféré à Embrun, la maladie de la pierre,
dont il était atteint, l'empêcha de prendre possession de son siège avant
le mois de juin 1722; il en mourut à Paris le 26 avril 1724. — Le
petit diocèse d'Alais, créé en 1692 par démembrement du diocèse de
Nîmes, ne comptait que quatre-vingt-quinze paroisses. Il rapportait
vingt-quatre mille livres.
8. Henri-Oswald de la Tour d'Auvergne, tome IV, p. 75.
9. Voyez son portrait dans nos tomes VII, p. 83, et XX, p. 50.
[1719] DE SAINT-SIMON. 373
vouloit enfin acheter repos 1 . Un autre sujet, aussi bon,
mais drôle d'esprit et de manège, eut Sisteron. Ce fut 2
Lafitau, ce fripon de jésuite qui fit cette course légère [Add.S-S.1615]
dans la chaise du cardinal de la Trémoïlle, de Rome à
Paris et de Paris à Rome, pour faire échouer le voyage
que le Régent avoit fait faire à Rome à l'abbé Chevalier
sur la Constitution 3 , et qui 4 , par sa conduite droite, pa-
tiente, mais ferme, avoit forcé toutes les barricades qu'on
avoit multipliées contre lui. Lafitau étoit aussi chargé de
la secrète négociation personnelle de l'abbé Dubois pour
son chapeau 5 , aux dépens duquel ce bon père entretenoit
une fille en chambre, en plein Rome, et y donnoit de fort
bons soupers sans s'en cacher beaucoup, à ce que m'a
conté à moi-même le cardinal de Rohan, et que les
jésuites, dont ce compère étoit parvenu par ses intrigues
à s'en faire craindre et ménager, n'osoient souffler 6 . Ce
que j'ai admiré, c'est que, depuis que le cardinal de
Rohan m'eut fait ce récit et que Lafitau fut évêque, il le
fit prêcher un carême devant le Roi, qui lors étoit à Ver-
sailles 7 . L'abbé Dubois découvrit que Lafitau le trahissoit
au lieu de le servir. Il n'osa éclater, dans l'état douteux
1. Saint-Simon répétera la même anecdote avec plus de détails dans
la suite des Mémoires, tome XVI de 1873, p. 456.
2. Avant ce fut, Saint-Simon a biffé c'estoit.
3. Cette affaire a été racontée en 1716 : tome XXX, p. 213-214.
4. C'est de l'abbé Chevalier dont il est question.
5. Est-ce pour ce motif qu'il était venu secrètement à Paris au prin-
temps de 1719, ainsi que l'apprend une lettre de M. Amelot du 6 mars
adressée au cardinal Gualterio à Rome : « Le séjour en ce pays-ci du
P. Lafitau, vêtu en abbé et demeurant dans une auberge, a fait
soupçonner de grands mystères dans son voyage. On ne parloit pas
moins que d'une négociation très avancée pour réunir les deux cou-
ronnes de France et d'Espagne et pour terminer en même temps
l'affligeante affaire de la Constitution. Ces discours commencent fort à
tomber, et je ne sais même si le P. Lafitau est encore à Paris >>\British
Muséum, ms. Addit. 20365, fol. 362, communiqué par M. Gaucheron).
6. Tout cela a déjà été dit dans le tome XXX, p. 214.
7. En 1730, comme il a été établi dans la note 5 de la même page.
374 MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. [1719]
où il étoit encore, contre un homme à tout faire et qui
avoit son secret ; mais il songea à l'éloigner de Rome sans
le rapprocher de Paris, et le tenir ainsi à l'écart. C'est ce
qui lui fit donner l'évêché de Sisteron, à son extrême dé-
plaisir. Il se plaignit amèrement. 11 lui fâchoit beaucoup
de cesser d'être personnage et libertin à son gré pour
un aussi petit morceau et si reculé 1 . Aussi voulut-il re-
fuser 2 ; mais il fut apaisé à force d'espérances, et, quand
il fut à Sisteron, on l'y laissa 3 . Les jésuites, dont la
politique ne veut point d'évêques de leur Compagnie,
firent aussi les fâchés, mais dans le fond bien aises d'être
défaits d'un drôle qui avoit su gagner l'indépendance
et leur forcer la main. Avranches fut donné à un frère de
le Blanc, secrétaire d'État, qui étoit moine et curé de
Dammartin 4 .
4. Le diocèse de Sisteron, suffragant d'Aix, appartenait au Dauphiné
et à la Provence ; il ne comptait que cinquante paroisses avec vingt-trois
annexes. Son revenu, de quinze mille livres, était augmenté par celui
de l'abbaye de Cruis, réunie depuis le quinzième siècle à la mense
épiscopale.
2. Il était alors à Rome et ne se pressa pas de revenir ; mais il se fit
sacrer dès le 40 mars 4720. Le cardinal de la Trémoïlle étant mort sur
ces entrefaites, Lafitau fut chargé par intérim des affaires de France ;
il ne revint guère dans son diocèse qu'au début de 4724.
3. Il y mourut le 3 avril 4764, à près de quatre-vingts ans.
4. François-César le Blanc, né à Paris le 45 mars 1672, fils d'une
sœur du maréchal de Bezons et du nouvel archevêque de Rouen, était
chanoine régulier de Sainte-Croix de la Bretonnerie (Journal de Buvat,
tome I, p. 464), lorsque le Régent lui donna l'évêché d' Avranches; il
fut sacré par son oncle dans la chapelle des Invalides le 4 er mai 4720, et
mourut le 43 mai 4746. Ce n'était pas lui qui était curé de Dammartin-
en-Brie ou sur-Tigeaux, mais son frère, Denis-Alexandre le Blanc, né en
4676. Comme celui-ci fut nommé évêque de Sarlat en septembre 4724,
où il mourut le 3 mars 4745, cela explique la confusion de notre auteur.
APPENDICE
PREMIERE PARTIE
ADDITIONS DE SAINT-SIMON
AU JOURNAL DE DANGEAU
4557. Conversation du Régent avee Saint-Simon
( sur les affaires d'Espagne.
(Page 1.)
3 janvier 1719. — Il est étonnant que l'anecdote qn'on va donner
ait été sue; mais les tête-à-tête avec M. le duc d'Orléans n'étoient
guères secrets. On en verra un exemple encore plus singulier que
celui-ci entre beaucoup d'autres, quoiqu'en matière moins importante.
Ce fut encore dans la petite loge de M. le duc d'Orléans à l'Opéra, où
ce prince mena le duc de Saint-Simon pour lui parler tête à tête des
premiers engagements qu'il étoit sollicité de prendre contre l'Espagne.
Il ne s'agissoit alors que de subsides secrets à l'Empereur et à l'Angle-
terre. Saint-Simon combattit les raisons du Régent par celles de l'Etat
et par les siennes particulières ; de l'État, pour le danger d'élever
l'Empereur, à l'abaissement duquel la France avoit un si grand intérêt
et avoit si continuellement travaillé, par celui du commerce d'Angleterre
qui ne pouvoit s'augmenter que du débris du nôtre, et par le contre-
poids de celui d'Hollande déjà tropaffoibli et qui ne nous seroit jamais
contraire, au point où il étoit réduit, comme le seroit toujours celui des
Anglois, tous anciens et éternels ennemis, qui le vouloient engloutir
tout entier, et qui s'en trouvoient fort proches par le détriment qu'en
soufïriroit l'Espagne, qui n'éloit pas moins le nôtre, et que l'artifice de
nous brouiller avec elle, après nous être épuisés pour elle, étoit trop
grossier pour y donner, après tous les effets de la jalousie de toute
l'Europe de notre union, qui avoit tout tenté pour la rompre, et qui, y
ayant échoué par les armes, en viendroit maintenant à bout par la
376 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
ruse, au moment que nous étions en état de recueillir les fruits de cette
union si chèrement, si longuement et si dangereusement achetée; par
les raisons personnelles du Régent en lui remontrant son pressant
intérêt, après tout ce qui s'étoit passé à son égard sur l'Espagne du
temps du feu Roi, de ne pas y renouveler les haines amorties, que les
brouillons ne cherchoient que trop à ranimer et à s'en avantager pour,
à l'abri de la puissance et de la naissance du roi d'Espagne, lui faire
payer bien cher sa complaisance pour l'abbé Dubois, qui, n'osant
encore aller directement où il aspire, ne songe qu'à servir si utilement
nos ennemis naturels contre des amis que tout nous doit faire consi-
dérer comme des frères, pour obtenir la pourpre par le crédit de
l'Empereur, qui peut tout à Rome, et sur lequel le roi d'Angleterre peut
infiniment.
Alors le Régent, qui jusque-là avoit tout écouté tranquillement,
s'écria que voilà comme étoit Saint-Simon, qui suivoit ses idées aussi
loin qu'elles pouvoient aller ; que Dubois étoit un plaisant petit drôle
pour imaginer de se faire cardinal ; qu'il n'étoit pas assez fou pour que
cette chimère lui montât à la tête, ni lui, si elle y entroit, pour le
souffrir; que pour son intérêt personnel il ne risqueroit rien, parce
qu'il ne s'agissoit que de subsides secrets qui seroient toujours ignorés
de l'Espagne, et que, à l'égard de celui de l'Etat, il se garderoit bien
de lâcher aux Anglois ni à l'Empereur les courroies assez longues pour
que la puissance de l'Empereur en pût augmenter, ni le commerce des
Anglois s'accroître. Saint-Simon ne se paya point de ces raisons ; il
assura le Régent qu'en de telles liaisons on étoit toujours mené plus
loin qu'on ne vouloit et qu'on ne pensoit, et que, pour le secret de
ses subsides, l'intérêt de ces deux puissances étoit si grand de le
brouiller avec l'Espagne, qu'elles se garderoient bien de ne le pas publier
comme le moyen le plus court et le plus certain d'arriver à leur but
principal, et de le forcer à la rupture ouverte, et à une liaison avec
elles de nécessité et de dépendance. Tout cela agité et approfondi fort
au long entre eux deux, laissa l'un et l'autre dans sa persuasion : le
prince, qu'il demeureroit très sûrement maître de son secret et de son
aiguière, et s'assureroit d'autant plus par cette complaisance d'être le
modérateur de l'Europe ; le duc, que l'un et l'autre lui échapperoit et
bientôt, et qu'il se trouveroit en des embarquements dont il auroit tout
lieu et tout le temps de se repentir. En effet, de là à la rupture, il ne
s'écoula que peu de mois. Il arriva comme il avoit été prévu, que
l'Espagne fut promptement informée de l'engagement que nous avions
pris avec les deux puissances, et qu'elle se tourna tout aussitôt à
donner au Régent tant d'affaires domestiques, qu'il ne fût plus à
craindre pour celles du dehors. Telle fut la source d'où coula, incon-
tinent après, tout ce que l'on vit éclore de la part de Gellamare à Paris,
l'arrêt de sa personne et tout ce qui suivit cette affaire au dedans,
qui, mieux commencée et plus sagement organisée, auroit jeté l'Etat
dans une grande confusion et le Régent dans de grandes extrémités ;
AU JOURNAL DE DANGEAU. 377
de là encore, l'entraînement à la rupture et à la guerre, au lieu de
subsides secrets.
Lorsqu'il en fut question, M. de Saint-Simon allant un après-dînée
travailler avec M. le duc d'Orléans tête à tête comme il avoit accoutumé
un jour de la semaine, et mettant ce qu'il avoit porté sur la table, M. le
duc d'Orléans lui dit que, avant de commencer, il avoit chose bien
plus importante à lui dire, sur laquelle il vouloit raisonner à fond avec
lui, et tout de suite lui expliqua la situation où il se trouvoit avec
l'Empereur, l'Angleterre et l'Espagne, et combien il étoit pressé de se
déclarer ouvertement et par les armes contre cette dernière. Le duc le
fit souvenir alors de ce qu'il lui avoit prédit à l'Opéra, et lui repré-
senta tout ce qu'il lui avoit dit alors contre la rupture avec l'Espagne,
dont il étoit lui-même demeuré pleinement convaincu, et si bien, qu'il
n'avoit persisté contre l'avis du duc à donner les subsides que dans la
prétendue certitude de secret et de nul danger ni d'engagement plus
fort, ni que les choses pussent aller trop loin de la part de ces puis-
sances contre l'Espagne. Cet intérêt d'État fortement discuté, et le
Régent n'y trouvant pas de réplique valable, mais empêché de l'Empe-
reur et enchanté par l'Angleterre, le duc tout à coup le supplia de ne
se pas effaroucher d'une supposition impossible, et de vouloir bien
suivre son raisonnement. « S'il vous étoit, continua-t-il, aussi évident
qu'il y a quelque part et à portée de vous un devin ou un prophète
qui sût clairement l'avenir, et qui fût en pouvoir et en volonté de
répondre à vos consultations, comme il est évident que cela ne peut
être, n'est-il pas vrai qu'il y auroit de la folie d'entreprendre une
guerre, sans avoir su de lui auparavant quel en seroitle succès ? Si ce
prophète ne vous annonçoit que places et batailles perdues, n'est-il pas
vrai encore que vous n'entreprendriez point cette guerre, et que rien
ne vous y pourroit entraîner? et moi, j'ajoute que, sur celle dont il
s'agit, votre résolution devroit être la même et aussi ferme, si cet
homme merveilleux ne vous promettoit que victoires et que succès, et
voici mes raisons. Dans l'un et l'autre cas, vous âffoiblissez l'Etat ;
vous en agrandissez d'autant ses ennemis naturels, pour qui vous vous
laissez entraîner à la guerre; vous tentez toute une nation accoutumée
à l'aînesse dans la maison de ses rois ; vous hasardez un pouvoir pré-
caire, et vous donnez lieu aux curieux et aux mécontents de publier
que vous ne l'employez que pour votre intérêt personnel, et pour
acheter aux dépens de l'Etat, de son intérêt, de tout le fruit du sang
et des trésors répandus depuis la mort du feu roi d'Espagne, un appui
étranger contre les droits de Philippe V, dont parla vous avouez toute
la force et toute votre crainte ; et, au cas d'heureux succès, que ces
mêmes puissances vous pourront forcer de pousser plus loin que vous
ne le voudrez, où en seriez-vous si le roi d'Espagne, à bout de moyens
el de dépit, vous laissoit faire, entroit en France désarmé, publioit
qu'il se livre à ces mêmes François qui l'ont mis sur le trône, qui l'y ont
maintenu, qui sont les sujets de ses pères et de son propre neveu, et
yLMOIRtS Ut SAINT-SIMON. XXW. 48
378 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
qu'il ne vient que pour en prendre la régence due à sa naissance, sitôt
que son absence ne l'en exclut plus, et l'arracher, sa nation et son héri-
tage, à un gouvernement tel qu'il lui conviendroit de le représenter ?
Je ne sais, ajouta le duc, quelle en pourroit être la révolution; mais
je vous confesse à vous tout seul, que pour moi qui n'ai jamais été
connu du roi d'Espagne que pour avoir joué aux barres avec lui et à
d'autres pareils jeux de cet âge, qui n'en ai pas ouï parler, ni lui beau-
coup moins de moi, depuis qu'il est en Espagne, et qui n'y connois
qui que ce soit, moi qui suis à vous dès l'enfance, et qui savez à
quel point j'y suis, qui ai tout à attendre de vous, et quoi que ce
soit de nul autre, je vous confesse, dis-je, que, si je voyois les choses à
ce point, je prendrois congé de vous avec larmes, j'irois trouver le roi
d'Espagne et je le tiendrois pour le vrai régent et comme le dépositaire
légitime de l'autorité du Roi mineur. Que si moi, tel que je suis, pense et
sens de la sorte, qu'espéreriez-vous de tous les autres vrais François ?
La sincérité, la vérité et la force de ce discours accabla le Régent et
le tint assez longtemps en silence: puis il avoua que le duc avoit raison
et lui rendoit un grand service de lui parler de la sorte. Là-dessus,
Monsieur le Duc entra. M. le duc d'Orléans l'emmena dans la Galerie
et laissa Saint-Simon dans le grand salon, où, le bureau entre eux deux,
cette conversation s'étoit faite. Monsieur le Duc ne fut pas longtemps,
et M. le duc d'Orléans vint se remettre à son bureau. Le duc de Saint-
Simon s'y rassit aussi, et voulut déployer ce qu'il avoit apporté. M. le
duc d'Orléans ne le lui permit pas, et lui dit qu'il falloit continuer leur
raisonnement qui rouloit sur chose bien plus importante, se leva et le
mena se promenant par le salon et la Galerie. Saint-Simon lui dit qu'il
n'avoit plus de raisonnement à lui faire, qu'il avoit tout dit, que ce ne
seroit que rebattre et répéter; mais qu'il croyoit aussi en avoir assez
dit pour avoir dû le persuader et l'empêcher de tomber dans les pièges
de l'ambition de l'abbé Dubois, qui de l'un à l'autre l'engageoit où il ne
devoit jamais se laisser entraîner. Le Régent protesta qu'il le mettroit
dans un cachots'il osoit faire un pas vers la pourpre, et convint de ne
point rompre avec l'Espagne. Saint-Simon tâcha de l'y affermir de plus
en plus, puis lui dit: « Vous voilà donc bien persuadé et bien con-
vaincu; mais je ne serai pas sorti d'ici, que l'abbé Dubois vous repren-
dra, vous retournera, verra que c'est depuis que je vous ai entretenu
que vous ne voulez plus vous déclarer, et fera si bien, qu'il vous chan-
gera et qu'il vous tiendra de si près, qu'il viendra à bout de ce qu'il
s'est mis dans la tête, et vous fera rompre. » Le prince l'assura bien
que sa résolution de n'en rien faire étoit si bien prise que rien ne la lui
feroit changer, et toutefois, au bout de huit jours, la guerre à l'Espa-
gne fut déclarée sans que, dans l'intervalle, il eût été possible au duc
de Saint-Simon de parler au Régent, qui pourtant le manda pour en
examiner la déclaration qu'il avoit fait dresser, parce qu'alors les paroles
en étoient données aux ministres des deux puissances et qu'il n'y avoit
plus à s'en pouvoir dédire.
AU JOURNAL DE DANGEAU. 379
1558. La conspiration de Cellamare.
(Page 20.)
8 décembre 1748. — L'éclat de cette affaire, d'où suivit l'arrêt du
prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne, la suite et l'emprison-
nement de plusieurs personnes, entre autres de M. et Mme du Maine,
fut extrême. L'État et le Régent y furent très mal servis. L'abbé Dubois,
à qui les papiers de l'abbé Portocarrero et du fils de Monteleon furent
remis par ceux qui les apportèrent de Poitiers, les reçut comme M. le
duc d'Orléans venoit d'entrer à l'Opéra. Il ne lui en dit la nouvelle
qu'après la tin de ce spectacle. Le prince, qui tout de suite s'enfermoit
avec ses roués dans sa partie du soir, en usa ce jour-là comme à l'ordi-
naire, sous prétexte que l'abbé Dubois n'avoit encore pu examiner les
papiers. Les premières heures des matinées du Régent étoient peu
libres, et sa tête étoit offusquée du vin du souper. Ce temps fut pris
par l'abbé Dubois pour lui rendre compte des papiers, tel qu'il jugea
à propos de le faire. Il n'en dit et n'en montra que ce qu'il voulut, et
ne s'en dessaisit jamais d'aucun entre les mains de M. le duc d'Orléans
ni d'aucun autre. La confiance aveugle et la négligence de ce prince en
cette occasion fut incompréhensible, et ce qui ne l'est pas moins, c'est
que l'une et l'autre régna dans toute la suite de cette affaire et dans
toutes ses parties, avec le même abandon. Par là, l'abbé Dubois se
rendit seul le maître des preuves et des soupçons, de l'absolution et de
la conviction. Le Garde des sceaux étoit également dans son intimité et
dans son entière dépendance ; le Blanc étoit dans la dernière et se
croyoit dans l'autre; tous deux, dans la stupeur de la conduite du
Régent à l'égard de l'abbé dans cette affaire, comptèrent le maître pour
rien et le valet pour tout. Leurs démarches, leurs interrogatoires, les
comptes qu'ils en rendirent au Régent, ce qu'ils poussèrent, ce qu'ils
firent semblant de pousser, ce qu'ils laissèrent échapper, ce qu'ils
favorisèrent, ce qu'ils dirent et ce qu'ils turent, en un mot, toutes
leurs démarches, toutes leurs paroles, furent réglées par l'abbé, qui
fut le seul et suprême conducteur et modérateur, dans la totale et
absolue dépendance duquel ces deux hommes demeurèrent avec frayeur
et tremblement, et dont ils attendoient, recevoient et exécutoient les
ordres à chaque pas et jusque sur les moindres choses dans cette
affaire, dont la connoissance effective et entière demeura à l'abbé seul,
qui ne s'y servit que de ces deux hommes, qui ne leur communiqua
que ce qui lui convint, ni à M. le duc d'Orléans lui-même, auquel le
Blanc et le Garde des sceaux n'osèrent jamais rien dire que les leçons
précises qu'ils recevoient de l'abbé Dubois, et au ton, et au temps, et
en la mesure qui leur étoit prescrite. Par là, cet abbé demeura
maître du secret et du sort des coupables, d'en augmenter et d'en
diminuer le nombre à sa volonté, puisqu'on arrêtait et qu'on relâchoit
380 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
sur des ordres du Roi dont il disposoit par le Régent, et que de
démarches ni de procédures juridiques il n'y en eût jamais aucune.
Personne n'est donc en état de rendre compte du fond, du vrai, de
l'étendue d'une affaire qui a fait tant de fracas et en même temps si
curieuse et si intéressante. Le Garde des sceaux, qui avoit plus de
part en la confiance de l'abbé Dubois, et qui est mort avant celui-ci,
a tout emporté en l'autre monde, et le Blanc, déjà en disgrâce avant
cette mort, et précipité par cet abbé dans le commencement de
l'abîme dont il éprouva depuis toutes les profondeurs, a encore
moins su de cette affaire que le Garde des sceaux, et, de retour au
monde et à la fortune, s'est bien gardé de rien dire du peu qu'il savoit
de cette affaire, dont les principaux accusés et emprisonnés étoient,
dès avant sa chute, revenus en leur premier état et les autres aussi dans
le leur.
Du peu qu'ont pu savoir ceux qui ont été le plus instruits d'une
obscurité si étrangement profonde, il résulte un complot de M. et de
Mme la duchesse du Maine, qui voulut tenir ce qu'elle avoit déclaré aux
ducs de la Force et d'Aumont, lorsqu'ils la virent à Sceaux, comme on
le voit en ces Notes, lors de l'éclat de la rupture de l'affaire du bonnet,
que, quand on avoit une fois acquis, comme que ce fut, la qualité de
princedu sanget l'habileté clesuccéderàlacouronne,ilfalloitbouleverser
l'État et mettre tout en feu plutôt que se les laisser arracher. Leur but
fut tel, à ce qui a paru, depuis que l'aigreur du procès delà succession
de Monsieur le Prince eut porté les princes du sang à attaquer ces con-
cessions du feu Roi, et forcé le Régent à un jugement qu'il tâcha
toujours d'éviter, parce qu'il voyoit bien que le jugement ne pourroit
être favorable à des concessions si énormes et si inouïes, et qu'il en
craignoit les suites, et qu'il ne se rendit enfin que poussé à bout par
les clameurs des princes du sang de déni de justice, et par ladémarche
de M. du Maine d'invoquer la majorité du Roi et les États généraux
du royaume comme seuls juges compétents, qui étoit anéantir l'autorité
du Régent en tout et pour tout, et réduire le gouvernement à la der-
nière confusion de toutes choses, si le Régent, en ne jugeant point,
avoit montré par là se défier de son autorité et de ses forces et recon-
noître lui-même son impuissance. Cette idée de noblesse soulevée par
M. du Maine contre les ducs pour la soutenir contre eux et acquérir
des créatures et des partisans, mais plus véritablement pour s'en
appuyer contre les princes du sang, effrayer le Régent et empêcher le
jugement, comme il parut par cette requête signée de tant de gens de
cette noblesse, présentée au Parlement par six d'entr'eux, dont la plu-
part de ces six portoient sur le front l'attachement personnel à M. du
Maine, fut le premier toscin de ce qui se tramoit, si l'on passoit outre
au jugement, et que la qualité de prince du sang et l'habileté de suc-
céder à la couronne fussent anéantis. Depuis le moment que l'arrêt en
fut prononcé et enregistré, le Rubicon fut intérieurement passé, et tout
montra qu'il ne s'agissoit plus que de mettre la main à l'œuvre. Mais
AU JOURNAL DE DANGEAU. 384
cette œuvre quelle étoit-elle ? La vengeance contre le juge et contre
les parties : de faire le roi d'Espagne régent ; d'abolir les Renoncia-
tions ; de réussir à l'un et à l'autre par le soulèvement de la noblesse,
des parlements, de tout le royaume et par y introduire les forces
d'Espagne. Pour .ce dessein, cet ameutement de noblesse et cette
correspondance de celle de Paris avec celle des provinces, d'abord sous
le prétexte des ducs, puis de ses privilèges sur la succession à la cou-
ronne, cette flatteuse invocation d'Etats généraux, ce mécontentement
entretenu du Parlement et des autres tribunaux, et leur union vantée,
les cris excités contre l'administration des finances, contre les mœurs
du Régent, et, en dernier lieu, les avantages tirés de sa mésintelligence
avec l'Espagne, enfin ces faux-sauniers grossis et organisés, et surtout
les menées de Bretagne pour y avoir des ports ouverts aux flottes
d'Espagne et un entrepôt sûr pour entrer dans les provinces ouvertes
du centre du royaume. Mais, si le projet fut vaste et hardi, la conduite
n'y répondit pas. Il est aisé d'exciter des gens par des intérêts et par
des chimères : la noblesse par jalousie contre des rangs, et par l'émula-
tion de décider de la succession à la couronne ; les tribunaux, par
flatter leur autorité et leur ambition d'être les tuteurs des rois et les
modérateurs de leur autorité ; une province qui se souvient toujours
de son ancien gouvernement et des conditions de sa réunion à la cou-
ronne, en lui montrant le rétablissement de ses anciens privilèges, et
l'honneur de rendre la liberté à elle-même et à toute la nation, en
voulant bien recevoir les flottes et les troupes d'Espagne. Mais les
instruments de tant de grandes choses parurent risibles, au moins ceux
dont l'abbé Dubois laissa paroître les noms. Un homme de l'âge du
duc de Richelieu, qui, parce que son régiment se trouve en garnison à
Bayonne, se croit assez le maître de ce corps et par lui de la place pour
la livrer aux Espagnols et les introduire dans le royaume, et qui, pour
ce service qu'il se croit en état de rendre, capitule des sommes et d'être
fait colonel du régiment des gardes, charge dont se trouvoit revêtu pour
lors le duc de Guiche et son fils en survivance, contre lequel il n'avoit
jamais eu ni haine ni démêlé, dont il avoit épousé la cousine germaine,
et qui avoit dès son entrée dans le monde, et toujours depuis, été re-
cueilli des Noailles, par rapport à l'amitié de Mme de Maintenon pour
son père, et c'est ce qui fut rendu public. Pompadour étoit un homme
nul toute sa vie, et sans moyens, sans talents, sans considération, ruiné
à ne rien faire, sans service et sans cour que tout à la fin du dernier
règne, que la faim et le besoin lui en fit naître la rage et s'allier à Dan-
geau. D'Aydie, de père en fils confiné dans sa province, arriva avec sa
femme, sœur de Rions, pour participer à sa fortune ; ils étaient de
même nom ; il perdit sa femme, et, ne trouvant pas à remplir ses espé-
rances, il se jeta où on lui en fit voir, et où il ne trouva que dangers et
fumée. Saint-Geniès étoit bâtard d'un frère du feu maréchal duc de
Navaillos qui avoit fait le mariage d'une danseuse sortable à son néant ;
brare, débauché, du babil, aide de camp de qui vouloit le prendre, < i
382 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
cherchant à se tirer de misère; cousin germain bâtard de la femme
de Pompadour, celui-ci l'entraîna. Magny, introducteur des ambassa-
deurs, tel qu'il a été représenté en son lieu, fut commode à des gens
qui avoient un commerce étroit et caché à entretenir [avec l'ambas-
sadeur d'Espagne. L'abbé Brigault, Sandraski et autres étoient des
aventuriers sans feu ni lieu en leur manière. Les domestiques de M. et
Mme du Maine étoient leurs confidents, et Dadvisardavoit pendu sa robe
au croc, quoiqu'en conservant longtemps sa charge. 11 s'étoit fixé à
Paris, où il étoit devenu le conseil intime de M. et de Mme du Maine,
et l'âme de toutes leurs affaires, singulièrement de celle contre les
princes du sang, et le confident de tous leurs projets : hardi, audacieux,
plein d'esprit, de savoir, de ressources, et prenant aisément toutes
sortes de formes. M. de Laval étoit un homme de beaucoup d'esprit, de
talents, de valeur distinguée, de naissance élevée, à qui tout cela
ensemble avoit tourné la tête d'opinion de soi, d'ambition et de projets,
qui toutefois avoit fait un mariage peu répondant à la grandeur de ses
idées, et qui, se livrant à M. et à Mme du Maine, compta être leur géné-
ral et leur premier ministre et faire la principale figure dans leurparti.
On sut eton publia les rendez-vous nocturnes de tous ceux qu'on nomme
ici et de quelques autres, dans des lieux écartés, où se trouvoit l'am-
bassadeur d'Espagne, et où M. de Laval, déguisé, servant une nuit de
cocher à Mme du Maine, qui avoit Pompadour et d'autres dans sa
voiture, pensa être reconnu et arrêté avec eux. Il n'est pas douteux
qu'il n'y en eut d'autres, et en nombre, et du plus haut parage, que
l'abbé Dubois a soustrait à toute autre connoissance qu'à la sienne.
Mme d'Alègre, première femme du maréchal de ce nom, et qui ne
l'est devenu que longtemps après sa mort, a raconté, quelque six mois
avant cet éclat et plusieurs fois encore à mesure que le temps s'en ap-
prochoit, des rendez-vous secrets de son mari, pour lequel elle crai-
gnoit, des maréchaux de Villeroy et de Villars et de quelques autres
moindres avec des gens à M. du Maine, quelquefois avec Mme du Maine
en lieux différents, des propos rompus, énigmatiques, pleins d'espé-
rances et de menaces, pour en avertir M. le duc d'Orléans, qui n'en fit
aucun cas par sa négligence habituelle, et par mépris pour une femme
dont en effet la tête n'avoit pas une réputation à faire compter beau-
coup sur elle. Mais ce qui est véritable, c'est que le maréchal de Villars
se trouva comme frappé d'un coup de foudre de ces divers emprison-
nements, que delà plus florissante santé il tomba tout à coup dans une
jaunisse et dans une corruption de sang qui peu à peu, mais toutefois
en bref, fit désespérer de sa vie, qu'il fut si effrayé qu'il se crut long-
temps arrêté chaque jour, qu'il en parla à qui il put pour tâcher de se
garantir, et qu'il donna là-dessus des scènes pitoyables ; que, revenu
des portes de la mort, il demeura dans une langueur menaçante, dont
le mieux et le plus mal dépendit visiblement des apparences et des
suites de cette affaire, et dont il guérit au retour de prison de M. et
de Mme du Maine, et reprit sa première santé et sa gaieté aussi subite-
AU JOURNAL DE DANGEAU. 383
ment qu'il l'avoit perdue. Pour le maréchal de Villeroy, la frayeur et
l'égarement étoient peints sur son visage. Ses bassesses furent prodi-
guées sans mesures, et l'incertitude continuelle de ses mouvements
suffisoit pour le déceler. Beaucoup d'autres ne furent pas maîtres de
leur peur, quoique avec plus de mesure, et un grand nombre de gens
de tous états vécurent longtemps dans une transe cachée mais mortelle.
Mais, malgré les noms et les emplois de ce plus que très petit nombre,
et démentis par eux-mêmes et par ce dont ils étoient capables, il n'y
eut dans tout ce ramas de gens que désirs et volonté, sans moyens et
sans conduite. Les soupçons du Régent, dontilnefaisoitpartà personne,
qu'à Dubois, et peut-être en quelque sous-ordre au Blanc et au Garde
des sceaux, eurent sans doute autant de part à la chute de M. du Maine
lors du lit de justice que la foiblesse pour Monsieur le Duc, et cette
chute même, dont la rage [fut] entée sur celle du jugement de l'affaire
des princes du sang et des bâtards, affoiblit, et pressa également les
projets de ceux-ci d'en venir où ils se proposoient. Mais, quand on les
met en pluriel, c'est de M. et de Mme du Maine qu'on parle, et jamais
trace de rien du comte de Toulouse. Il étoit trop sage pour qu'ils
eussent osé s'ouvrir avec lui. Il avoit hautement désapprouvé tout ce
que son frère avoit extorqué du feu Roi, surtout dans les derniers temps ;
mais, en étant en possession, il ne crut pas la pouvoir abandonner et
se séparer de son frère; et, à l'égard des enfants de M. du Maine, ils
n'étoient pas d'âge à pouvoir servir à rien ni à oser se fier à eux. Le
gros des dispositions n'étoit pas mieux ordonné que le choix des instru-
ments : ils comptoient d'entraîner les troupes et les parlements sans y
avoir aucun parti, ni qu'ils eussent osé se laisser entendre, dans la
juste pensée qu'il n'en étoitpas temps, et dans la fausse qu'ils feroient
entrer tout à coup les forces d'Espagne par la Guyenne et par la Breta-
gne, et qu'alors les déclarations du roi d'Espagne, appuyées par eux et
par ses troupes, et par tant de sortes de mécontentements semés et
aigris de longue main avec art, produiroient en un instant une révolu-
tion générale, telle que la dernière d'Angleterre, et sans coup férir,
d'autant plus qu'on n'en vouloit pas au Roi, mais au Régent, et à lui
en substituer un autre plus proche du sang et un roi puissant à un
prince particulier. La chimère de Bayonne éloit folle, et les appuis de
Bretagne se montrèrent des roseaux et qui furent cassés à coups de
plume. Tout tomba, tout trembla, tout s'enfuit, tout pleura et cria
grâce, au premier pas qui fit voir que la découverte étoit certaine, et
les liaisons prises par la Quadruple alliance contre l'Espagne, qui ache-
voit de rendre ces complots insensés, arrêtèrent ces puissances et leurs
ministres, et à leur exemple tous les autres, sur la violence nécessaire
laite à l'ambassadeur d'Espagne, dont aucun ne se formalisa et ne lit
pas la démonstration la plus légère. 11 n'en fut pas de l'emprisonne-
ment de M. et de Mme du Maine comme du lit de justice qui fut subit.
L'arrêt de l'ambassadeur d'Espagne dut aviser et donner plus que tout
le temps nécessaire à eux et aux leurs de se mettre en étal de De rien
384 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
craindre de leurs papiers, et cette lenteur d'exécution du Régent fut
un ménagement de l'abbé Dubois, qui dut les rassurer pour les suites.
Content d'assurer le gouvernement de son maître, sans lequel il ne
pouvoit rien espérer, il lui convint toujours de lui laisser des entraves,
et à soi des moyens sûrs d'être toujours confident et ministre néces-
saire, et il lui convenoit aussi peu de se charger de haine et de partager
des iniquités que de ne se réserver pas une reconnoissance secrète des
plus essentiels services à des gens si éclairés et si grandement établis,
et en eux un contre-poids toujours prêta balancer les princes du sang,
et à se faire ménager et courtiser par les uns et par les autres, comme
il arriva enfin dans le peu qu'il vécut après avoir délivré M. et Mme du
Maine des fers où il les avoit mis, et qu'il se garda bien de rendre le
moins du monde juridiques ni rien de ce qui pouvoit y avoir trait,
pour en demeurer toujours pleinement et uniquement le maître. Il y a
aussi lieu de croire que le Garde des sceaux et le Blanc en surent plus
qu'ils n'en dirent, et qu'ils servirent utilement M. et Mme du Maine. On
en peut juger par la très sensible part que ceux-ci prirent à leur chute,
au crédit et à l'amitié dans lesquels le second fils du Garde des sceaux
fut initié tout à coup par Mme la duchesse d'Orléans, à l'autorité qu'il
en acquit sur Monsieur son fils dans sa place de chancelier et de surin-
tendant de ses affaires, et où il est demeuré, et à la liaison très grande
où le Blanc et les siens, et ses amis persécutés avec lui, ont toujours été
depuis leur retour avec M. et Mme du Maine, trop grande pour n'avoir
été que le fruit de leur commune inimitié pour Monsieur le Duc, leur
ennemi commun. Au reste, la détention de M. et Mme du Maine, où
leur différence fut si marquée par celle d'un capitaine et d'un lieutenant
des gardes qui les arrêtèrent, ne causèrent pas la plus légère fermen-
tation nulle part. Très peu de gens même les plaignirent, et tous les
oublièrent très promptement ; mais on trouva étrange, même pour l'in-
térêt de M. le duc d'Orléans, que cette affaire ne fût pas remise au Par-
lement, et mauvais que, après ce qui s'étoit passé entre eux et Mon-
sieur le Duc, sa tante l fût mise de préférence dans le centre de son
gouvernement et de sa puissance au château de Dijon, et personne ne
fut la dupe de la légère démarche que fit Monsieur le Duc, après coup,
auprès de M. le duc d'Orléans, pour qu'elle fût envoyée ailleurs, et
qui n'eut aussi aucun effet. En traitant ici tout de suite ce qui regarde
cette affaire, et ainsi par une courte avance la détention de M. et de
Mme du Maine, on ajoutera que l'un et l'autre ne témoignèrent ni
plainte, ni résistance, ni crainte. Ils montèrent en carrosse sans demander
aucun délai, ni à parler ou à écrire à personne. Ils firent la route avec
la même tranquillité et en gens qui s'étoient bien attendus et préparés
i. La duchesse du Maine était la tante paternelle de Monsieur le Duc
gouverneur de Bourgogne. — Le copiste des Additions avait écrit : après
ce qui s'estoit passé entre eux et M. le duc du Maine, ce qui est une
absurdité ; nous rétablissons le texte tel qu'il devait être dans la rédac-
tion de Saint-Simon.
AU JOURNAL DE DANGEAU. 385
à ce qui leur arrivoit. Mme du Maine seulement témoigna sa surprise
et l'indécence qu'elle prétendit être pour elle du lieu où on la menoit,
par rapport à Monsieur le Duc, et M. du Maine se trouva fort gardé et
fort étroitement logé. Ils avoient eu lieu et temps de mettre ordre à ce
qu'il ne se trouvât rien chez eux qui leur pût nuire, et c'étoit Mme du
Maine et non, M. du Maine qui avoit paru, parlé, écrit et figuré dans tout
ce qui se trouva d'ailleurs, et qui fut publié ; précaution sage de tout
mettre à l'abri du sexe et de la naissance légitime, et qui donna lieu, à
leur retour, à la comédie qu'ils jouèrent. M. du Maine ne voulut point
voir Mme du Maine ; celle-ci avoua ses torts à son égard d'avoir agi
indépendamment de lui et à son insu, et fit tous les pas convenables à
une femme envers un mari si fondé à se plaindre. Il résista longtemps,
et à la fin ils se raccommodèrent quand ils jugèrent que le jeu avoit assez
duré, et vécurent depuis ensemble tout comme ils avoient fait avant leurs
aventures.
1559. Sacre de Massillon; débat entre les évêques
et les cardinaux.
(Pages 39-40.)
16 décembre 1718. — Le cardinal de Noailles n'étoit ni en loisir ni
en situation de se trouver à la chapelle du Roi, à un sacre où le grand
aumônier lui auroit disputé sa croix. Le cardinal de Polignac y étoit
encore moins, puisque, à quatre jours de là, il fut emmené par un
ordre du Roi à son abbaye d'Anchin, où il demeura longtemps exilé
et observé de fort près. Restoient uniquement les cardinaux de Rohan
et de Bissy en état d'assister à cette cérémonie. Ilscourtisoient etména-
geoient alors les évêques avec grand soin, dans le feu des appels et
dans la fougue qu'ils excitoient à Rome, et les évêques, qui le sen-
tirent, se hasardèrent à leur disputer les carreaux. Quelque nouvelle
que fût cette prétention, les deux cardinaux crurent devoir acheter
la confirmation de leur crédit sur les évêques par une complaisance
qui, sans toucher à leur possession, devenoit même imperceptible.
Le cardinal de Bissy consentit à ne se trouver point à ce sacre, et
les évêques, contents de ne voir point de carreaux dans la chapelle,
consentirent que le cardinal de Rohan eût le sien, qui, sous prétexte
de sa charge de grand aumônier, ne se trouva point en bas avec les
évêques, et demeura en haut dans la tribune, auprès du Roi, à
qui on avoit voulu faire voir ce sacre. On ne parle point du cardinal
de Gesvres qui, pour sa santé, ne se trouvoit déjà plus à rien en
public.
1560. La banque de Law devient Banque royale.
(Page 42.)
16 décembre 1718. — Quelque abattu que fût le Parlement par le
miuuiiuo ue BAnrr-imoa, kxxvi 49
386 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
dernier lit de justice, il étoit encore plus irrité. Toutle fracas des empri-
sonnements et de l'arrêt de l'ambassadeur d'Espagne l'encouragea encore
de résister sur l'enregistrement delà Banque royale, qui étoit fort mal
reçue du public, et qui étoit toutefois la ressource des finances dans
l'état où on les avoit mises, et le Régent, qui ne vouloit pas embrasser
tant de choses à la fois, se contenta de passer par à côté de ce refus, et
de venir à bout d'établir et de faire publier enfin cette Banque royale à
peu de jours de là.
1561. Le duc de Saint-Aignan s'échappe d'Espagne.
(Page 62.)
28 décembre 1718. — M. de Saint-Aignan, fort brouillé avec le car-
dinal Alberoni, et fort désagréablement à la cour d'Espagne, comme on
le peut juger par la situation de cette cour et de la nôtre, partit fort
subitement et fort à propos deux jours avant que la nouvelle de l'arrêt
fait de la personne du prince de Gellamare arrivât à Madrid. Le duc de
Saint-Aignan, qui en étoit informé, força si bien sa marche, quoiqu'avec
sa femme, qu'il parvint aux Pyrénées sans avoir pu être joint par ceux
qui furent dépêchés après lui pour l'arrêter aussitôt après qu'on eut
su à Madrid la nouvelle de Gellamare. Au pied des montagnes,
Mme de Saint-Aignan prit une mule, une femme de chambre sur une
autre, et son mari deux ou trois valets, se dérobèrent du grand chemin,
et envoyèrent leurs équipages par la route ordinaire droit à Pampe-
lune, avec un homme et une femme de leur suite intelligents, qui con-
trefirent l'ambassadeur et l'ambassadrice, et qui ne manquèrent pas
d'être arrêtés comme ils s'y attendoient bien et décrier bien haut. Cette
prétendue capture détourna des recherches que M. de Saint-Aignan
craignoit pour sa fuite, et, avant que la tromperie fût découverte, lui
et sa femme eurent le temps d'arriver à Saint-Jean-Pied-de-Port, d'où
ils envoyèrent chercher du secours et des voitures à Bayonne, où ils se
rendirent très diligemment, et d'où M. de Saint-Aignan envoya un
courrier à Paris donner avis de son heureuse arrivée, et un messager
à Pampelune pour détromper de sa prise et réclamer ses gens et son
équipage.
1562. Mort du comte de Solre.
(Page 64.)
22 décembre 1718. — Le comte de Solre étoit de la maison de
Croy, avoit toujours servi en France, où sa femme et la maréchale de
Noailles étoient enfants des deux frères. 11 avoit soixante-dix-sept ans
et avoit reçu l'ordre du Saint-Esprit le cinquante-neuvième, à la promo-
tion de!688, sans difficulté parmi les gentilshommes, et n'en fitjamais
AU JOURNAL DE DANGEAU. 387
de se trouver en ce rang à toutes les fêtes de l'Ordre tant qu'il a vécu. Sa
femme étoit assez souvent à la cour, debout parmi les dames de qualité,
et elle est morte longtemps depuis à Madrid sans aucune prétention
de rang, où, du vivant de son mari, elle alla mener leur fille épouser le
prince de Robecq, et elles n'en sont jamais revenues. Leur fils aîné,
devenu riche par son mariage en Flandre et par son industrie, se mita
prétendre un rang que sa maison n'avoit jamais imaginé, et a laissé sa
veuve et son fils avec les mêmes idées, dans lesquelles ils vivent à Paris,
et qui n'ont pas encore réussi.
1563. L'échange de Belle-Isle.
(Page 67.)
30 décembre 1718. — Belle-Isle, de six lieues de long sur deux de
large, appartenoit à l'abbaye de Sainte-Croix de Quimper[lé], lorsque
Charles IX la lui ôta, comme il est arrivé plusieurs pareils démem-
brements de bénéfices dans ces temps de troubles et de guerres
civiles, de religion surtout, dans des lieux suspects et jaloux, comme
l'est cette île par rapport à l'Angleterre, et son éloignement de six
lieues de la côte de Vannes. Le même Charles IX la donna partie en
don, partie en remboursement, à Albert de Gondy, comte de Retz,
depuis duc et pair et maréchal de France, et la lui érigea en marquisat.
Cette même qualité de situation a souvent donné envie aux succes-
seurs de Charles IX de l'acquérir, et il y en a eu des échanges projetés
et fort avancés en divers temps. M. Foucquet, surintendant des
finances, l'acheta de la maréchale de Retz. A sa disgrâce, Belle-Isle
fut adjugée à sa femme pour ses reprises, dont Belle-Isle d'aujourd'hui,
chevalier de l'Ordre en 1735, après de rudes épreuves de la fortune, est
le petit-fils et l'héritier. Monsieur le Duc fut un des plus grands promo-
teurs de cet échange, par amitié pour Belle-Isle, qu'il a si atrocement
persécuté depuis, et sans cause aucune que le vouloir de Mme dePrye.
L'abbé Dubois favorisa fort Belle-Isle pour cet échange, et il passa.
Lorsque, dans les suites, Monsieur le Duc eut juré sa perte, cet échange
fut ressassé en toutes les façons ; mais Belle-Isle et M. le Blanc étant
sortis glorieusement d'affaires, même avant que Monsieur le Duc fût
déchargé du gouvernement de l'État, cet échange fut examiné avec des
yeux d'autant plus favorables qu'on n'avoit pu y donner d'atteinte véri-
table lorsqu'on ne travailloit qu'à l'anéantir, et il a été depuis confirmé
avec toutes les formes judiciaires qui le mettent pour toujours hors de
toute sorte d'atteinte.
1564. Mort de Charles XII, roi de Suède.
(Pages 94-95.)
6 janvier 1719. — La mort du roi de Suède enleva à l'Europe un
388 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
héros, combla la grandeur naissante de la Russie, et délivra son pays
d'un fléau. Son père en avoit été un obscur 1 qui avoit désolé son
royaume, abattu le sénat, ruiné les lois, anéanti l'ancienne noblesse
avec un artifice et un acharnement des tyrans les plus détestés, accablé
tout le reste; aussi mourut-il jeune st empoisonné, dans de longues
et cruelles douleurs. La fin de celui-ci parut aux Suédois une déli-
vrance dont ils surent profiter pour se relever de leur ruine domesti-
que, en attendant que les années et la suite des temps et d'un
gouvernement plus sage pût réparer celles du dehors, qui pour le
présent étoient sans ressource. Ils se remirent donc en possession du
droit d'élire leurs rois, qu'ils avoient perdu d'effet, il y avoit près d'un
siècle, et depuis par une renonciation forcée sous le père du roi qui
venoit d'être tué. Sans égard à la proclamation de l'armée et en garde
contre les droits de succession du duc d'Holstein, fils de la défunte
sœur aînée de leur roi, ils élurent celle qui restoit pour leur reine,
épouse du prince de Hesse vainement proclamé par l'armée, et limi-
tèrent tellement son pouvoir, qu'ils ne lui en laissèrent que l'ombre,
et en transmirent tout l'exercice au sénat et aux Etats généraux de la
nation, plus soigneusement et plus entièrement qu'autrefois. Il est vrai
que, quelque temps après, ils accordèrent aux prières de la reine de
lui associer son époux, mais avec les mêmes précautions contre son
autorité et contre sa succession, et ils se sont depuis si bien soutenus
dans cette sage jalousie, qu'il n'est doge ni roi de Pologne plus entravé
qu'il l'est demeuré.
4565. Sarcasme de M. de Lauzun qui fait créer Broglio
maréchal de France.
(Page 98.)
13 janvier 1719. — Une plaisanterie de M. de Lauzun donna lieu à
cette représentation sérieuse de Broglio, qui fut alors très justement et
très unanimement sifïlée, et qui dans les suites eut son effet malgré
tout son ridicule. Les bruits de guerre donnèrent lieu à des bruits d'une
promotion de maréchaux de France, parce que dès lorsBerwick étoitle
seul en état de servir. Le monde en nomma à son gré de toutes sortes,
et la plupart assez étranges. Gela donna lieu à M. de Lauzun, toujours
prêt aux malices, de les désarçonner pour la plupart par un sarcasme,
en ces occasions-là bien plus dangereux que les plus mauvais offices.
Il fut donc trouver le Régent, et, de ce ton doux et modeste qu'il avoit
si bien fait sien, lui représenta que, au cas qu'il y eût une promotion
de maréchaux, comme le vouloit le public, et qu'il en fît d'inutiles, lui
étoit depuis longues années le premier des lieutenants généraux. M. le
duc d'Orléans, qui étoit l'homme du monde qui sentoit le mieux le sel
i. Avait été un obscur fléau.
AU JOURNAL DE DANGEAU. 389
et la malignité, se mit à éclater de rire, et lui promit que, aux cas
qu'il exposoit, il ne seroit pas oublié; puis en fit le conte à tout le
monde, dont les prétendus candidats se trouvèrent bien fâchés. C'est ce
qui produisit la demande de Broglio et la cruelle réponse qu'il reçut,
qui, en paroissant toute simple, l'affubloit de tout le ridicule que
M. de Lauzun avoit prétendu donner. Mais le rare est que ce qui lui
attira alors la dérision publique, le fit maréchal de France cinq ans après,
à la vérité avec une dérision pareille ; mais il le fut. G'étoit un homme
sans aucun mérite ni de guerre ni de paix, sans talent que pour s'en-
richir, et encore sans agrément d'aucune sorte. Il étoit maréchal de
camp à la défaite du maréchal de Créquy à Gonsarbrûck, en 1675, et
soit qu'on n'eût pas été content de lui ou autrement, jamais depuis il
n'a revu la frontière. Longtemps après, Bâville, frère de sa femme, sen-
tant ses forces dans son intendance de Languedoc, et trouvant jour à y
être pleinement le maître, le demanda pour commander, et, par cet
emploi où il n'avoit rien à faire qu'à souffrir paisiblement d'être nul, il
fut fait lieutenant général quelques années ensuite. Le mépris qu'on avoit
pour lui, les sottises qu'il fit au passage du prince royal de Danemark
par le Languedoc, l'embarras que faire de Roquelaure après sa triste dé-
confiture des lignes de Flandre, et les ressorts de Mme de Roquelaure,
firent rappeler Broglio pour lui donner ce successeur, sans que Bâville,
de longue main importuné de son beau-frère, s'en embarrassât, parce
que, au point de crédit et d'autorité où il étoit monté, il sentoit bien
qu'il ne faisoit que changer de fantôme. Broglio, de retour à Paris, y
languit dans l'obscurité et y arriva à une longue et saine vieillesse, lors-
que son second fils, qui fut depuis maréchal de France en 1734, se trouva
assez à portée de Monsieurle Duc et de ce qui l'environnoit, pour faire
valoir la primauté de lieutenant général de son père et leur faire accroire
que c'étoit obliger tous les officiers généraux que de le faire maréchal
de France. Par cette qualité, il vouloit comme que ce fût illustrer sa
famille dans l'avenir, tandis que le fils aîné déploroit, disoit-il, cette
sottise, et que son pauvre père se seroit bien passé de ce ridicule. En
effet, il étoit complet en tous points, et, pour qu'il n'y en manquât
aucun, il fut remarqué que la Feuillade, qui n'avoit pas servi depuis
Turin et bien peu auparavant, et le duc de Gramont, qui furent maré-
chaux de Francede cette même promotion, n'étoient entrés dans le ser-
vice qu'au siège de Philipsbourg par Monseigneur en 1688, c'est-à-dire
treize ans complets depuis que Broglio l'eut quitté, et simple maréchal
de camp.
1566. Prodigalité du Régent à l'égard des princes du sang,
et spécialement du prince de Conti.
(Pages 101-102.)
14 février 1719. — Gouvernements et régiments achetés parle Roi
390 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
aux princes du sang, et les premiers augmentés en appointements du
triple; pensions et gratifications sans nombre et sans mesure; des monts
d'or en Mississipi dont le fonds encore fourni parle Roi; enfin équipage
de M. le prince de Gonti et fort au delà aux dépens du Roi encore, et
ce que Dangeau n'ose dire, quoiqu'il ait fait l'entretien public, la dépense
de la poste demandée avec tant d'opiniâtreté que le départ de M. le
prince de Conti en fut retardé de dix ou douze jours ; les princesses du
sang, femmes et filles, traitées pareillement, excepté les seuls enfants
de M. le duc d'Orléans, Madame samère et Madame sa femme, laquelle
à la fin pourtant en tira quelque parti pour elle seulement ; et le che-
valier de Vendôme, à faute de mieux, fut aussi prince du sang en cette
partie.
1567. Aventure de Madame de Charlus.
(Pages 108-109.)
30 janvier 4719. — Il faut quelquefois un conte pour délasser.
Mme de Charlus s'appeloit Béthisy, d'une famille anoblie. Sa mère et
le père de M. de Charlus s'étoient épousés en secondes noces, et c'estce
qui avoit fait le mariage de leurs enfants, qui, sans être brouillés,
vivoient presque toute l'année chacun de son côté. Mme de Charlus,
avec le visage, la taille, le port, la saleté et le maintien de ces
grosses vilaines vendeuses de morue qu'on voit bouffies et jurantes
dans leur tonneau aux marchés, étoit d'une avarice que rien n'égaloit,
et faite et vêtue à se faire donner l'aumône, et, avec cela, joueuse
démesurée, à y passer sa vie jour et nuit ; au demeurant glorieuse et
grossière, et brutale à l'avenant. Ellejouoitun soir, déjà vieille, chauve
et blanche, chez Mme la princesse de Conti, fille de Monsieur le
Prince, à une grosse partie de lansquenet, et y soupa pour jouer après
toute la nuit. Les femmes avoient alors ces coiffures si ridiculement hautes
dont le feu Roi ne put jamais les défaire, et les vieilles en portoient des
bonnets tout coiffés qui n'étoient point attachés, et qu'elles mettoient
comme les hommes font leurs perruques. C'étoit de plus un jour maigre,
et personne alors ne donnoit publiquement de gras. Mme de Charlus se
trouva à table auprès de l'archevêque de Reims, le Tellier, et, en ne
prenant pas garde à ce qu'elle faisoit, mit le feu à sa coiffure. L'arche-
vêque, qui la vit embrasée, lui jeta son bonnet par terre. Mme de
Charlus, qui ne s'étoit point aperçue du feu qu'elle y avoit mis et à qui
l'on n'avoit pas eu le temps de le dire, se tourne en furie à l'arche-
vêque, et lui jette dans le visage un œuf qu'elle tenoit dans sa main,
en lui chantant pouille. On peut juger quel spectacle ce fut que cette
vieille chenue, décoiffée et furibonde, et ce large visage de Monsieur de
Reims tout barbouillé d'œuf, qui découloit partout sur sa poitrine.
L'éclat de rire fut universel, et ce qui piqua le plus Mme de Charlus fut
de voir l'archevêque mourant de rire comme les autres. Elle croyoit
AU JOURNAL DE DANGEAU. 391
toujours avoir été insultée, et faisoit contenance de se porter aux soufflets,
que l'archevêque paroit du coude riant de plus en plus. Quand les
éclats permirent de parler, Mme la princesse de Conti et la com-
pagnie eurent toutes les peines du monde à lui faire entendre le bon
office au lieu d'insultes, et l'on ne put parvenir à l'empêcher de rognonner
tout le soir 1 ....
4568. Entreprise de Stair, ambassadeur d'Angleterre,
sur les princes du sang.
(Page 124.)
26 février 1719. — L'audace de cet ambassadeur d'Angleterre, et
qu'il portoit peinte également dans sa personne, dans ses discDurs
et dans ses actions, avoit révolté toute la France. Le Régent, d'abord
par Canillac et par le duc de Noailles, puis par l'abbé Dubois, en fut
subjugué, et Stair se crut assez le maître du terrain pour hasarder
seul de tous les ambassadeurs des têtes couronnées une entreprise sur
les princes du sang, dont la longue et paisible lutte fut honteuse à
notre cour, et qui ne finit sans innovation et au gré des princes du
sang que par leur seule persévérance, sans que Stair en fût plus mal
aux deux cours.
1569. Le Père le Tellier exilé à la Flèche.
(Page 128.)
. 25 février 1719. — On avoit conseillé à M. le duc d'Orléans de
reconnoître les services que le P. Tellier lui avoit rendus auprès du
feu Roi sur le mariage de Mme la duchesse de Rerry et en d'autres
occasions encore, par une fort grosse pension, et par faire tenir la
main par l'intendant qu'il eut toute la considération possible dans sa
maison à la Flèche, mais en même temps de ne l'en laisser jamais
sortir, et défaire veiller par le même intendant avec la dernière exacti-
tude à ses lettres et à ses commerces. La pension fut modérée et la
liberté ne le fut point, dont un boute-feu aussi furieux qu'il l'étoit fit
tous les abus qu'il put, et qui, lorsqu'il n'en fut plus temps, le firent
renvoyer à la Flèche.
1570. Le duc de Mortemart vend son gouvernement
du Havre.
(Pages 132-133.)
2 mars 1719. — Le duc de Mortemart s'appliquaà ruiner sa fortune
1. La fin de cette Addition a été placée dans notre tome XIV,
n« 724.
392 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
avec la même suite d'un ambitieux àla faire. Piqué de ce qu'un lieute-
nant de Roi autre que celui qu'il demandoit fût nommé pour le Havre,
il en vendit le gouvernement. Il ne tint pas à lui qu'il ne se défît aussi
de sa charge de premier gentilhomme de la chambre, et même pour
rien, à qui l'eût bien voulu. Enfin on voitl'usage qu'il a su faire de tout
ce qu'il a eu de père et de beau-père, et la situation unique où il s'est
mis, et pourquoi.
1574. Jeu public du duc de Tresmes ; il reçoit une pension
en échange de sa suppression.
(Page 133.)
5 mars 4719. — Le duc de Tresmes, comme gouverneur de Paris,
avoit un jeu public dans une maison qu'il louoit pour cela, et dont il
tiroit fort gros. Il l'avoit prétendu comme un droit depuis qu'il en avoit
vu d'autres s'établir par licence, et quelques-uns par permission depuis
la Régence. Ces jeux étoient devenus des coupe-gorge, qui excitèrent
tant de cris publics qu'ils furent tous défendus, et celui du duc de
Tresmes comme les autres, ce qui lui valut ce dédommagement de pen-
sion. Une laissa pas de s'en introduire quelques-uns de temps en temps,
mais plus modestement. La Régence finie, et tout ayant changé de face
sous un nouveau gouvernement, Mme de Carignan, arrivée et point du
tout oisive, obtintun jeu à l'hôtel de Soissons. Surcet exemple, le duc
de Tresmes prétendit et obtint le rétablissement du sien, et le rare fut
qu'il ne laissa pas de conserver la pension de vingt mille livres qu'il
n'avoil eue que pour le luiôter.
1572. Le marquis et la marquise de Prye.
(Page 135.)
19 mars 1719. — M. et Mme de Prye dépassent trop ces Mémoires
pour en parler ici. On se souviendra longtemps et amèrement du court
mais terrible règne de cette femme et de son épouvantable fin. On
est témoin du mépris dans lequel vit le mari, et chacun admire
la justesse de l'alliance de sa fille avec un arrière-petit-fils de
M. de Soubise.
1573. Le sieur Rémond.
(Page 135.)
10 mars 1719. — Rémond, fils d'un fermier général connu sous le
nom de Rémond le Diable, étoit un petit homme qui n'étoit pas achevé
de faire et comme un biscuit manqué ; de beaucoup d'esprit; de lettres
AU JOURNAL DE DANGEAU. 393
et d'effronterie, qui se piquoit de tout savoir et d'exceller en tout,
prose, poésie, goût, philosophie, galanterie, ce qui lui procura force
ridicules aventures et brocards ; mais ce qu'il sut le mieux fut
d'essayer à faire fortune, pour quoi tous moyens lui furent bons. Il
fut le suivant des uns, le confident et le commode des autres de plus
d'une façon, le rapporteur quand on le voulut et que cela lui parut
utile. Il s'attacha à Canillac, au duc de Noailles, à Noce, au duc
de Brancas, surtout à l'abbé Dubois, dont il alloit disant du pis
pour faire parler les gens et puis le lui aller redire. Sa souplesse,
son esprit et l'ornement de son esprit, sa facilité à adopter les goûts
de chacun et une sorte d'agrément qu'on trouvoit dans sa singularité,
le mirent quelque temps fort à la mode, dont il sut tirer un grand
parti pécuniaire. Il en avoit espéré d'autres qui s'évanouirent avec
le cardinal Dubois. Tel qu'il fut, il ne laissa pas de conserver des
entrées dans plusieurs maisons distinguées. Il a fini par un
mariage d'amour avec une fille de Ronde, joaillier, en quoi il n'y a
eu ni disparité ni mésalliance, et n'a pas gardé longtemps sa charge
d'introducteur, voyant qu'elle ne le mèneroit plus à être lui-même
introduit.
1574. Le marquis de Mimeure.
(Page 138.)
8 mars 1719. — On a déjà parlé ailleurs dans cesNotes de Mimeure,
qui étoit fils d'un président du parlement de Dijon, et qui, je ne sais
par quelle protection, avoit été attaché à Monseigneur dès sa jeunesse,
et qui, par son esprit et sa modestie, s'étoit mêlé avec la meilleure
compagnie, et qui étoit aimé et estimé. Il servit toute sa vie et avec
réputation ; il se maria sur la fin de sa vie, et il fut regretté de beaucoup
d'amis.
1575. Mort de Madame de Maintenon.
(Pages 180-181.)
15 avril 1719. — On a suffisamment parlé de Mme de Maintenon
dans la Note sur la mort du Roi pour n'avoir plus rien de nouveau à
en dire. Elle eut au moins le bon sens de se réputer morte avec lui, de
ne mettre jamais depuis le pied hors la clôture de Saint-Cyr, et de
s'y restreindre au gouvernement de ce qui s'y trouvoit renfermé ; de
n'y recevoir même à peine que le plus petit nombre de ce qu'elle
s'étoit le plus attaché dans les derniers temps, qui n'étoit pas même
admis toutes les fois que l'audience étoit demandée, et de ne penser
qu'à vivre en effet, et peut-être en effet aussi à son salut. Cette femme
fatale (i de grands maux à la France, et n'ayant plus que ce pourpris à
MÉM01KKS DK 8A.INT- SIMON. HJVi 50
394 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
dominer, y exerça toute son humeur aigrie et raccourcie, et lui fui d'un
grand soulagement par sa mort, qui au reste fut au dehors à peine
aperçue.
1576. Mort de l'archevêque de Rouen Aubigny.
(Page 192.)
23 avril 1719. — Ce pauvre prélat fut si frappé et si touché de ra mort
de Mme de Maintenon, sa bienfaitrice, qu'il en mourut incontinent,
mort certes dont lui seul en France étoit digne.
1577. Pension donnée au comte de Laval.
(Pages 197-198 )
29 juin 1717. — Ce comte de Laval étoit fils du frère de la duchesse
de Roquelaure, et des plus avant dans cette affaire. Cette pension sur^
prit fort le monde, qui ne le fut pas tant que M. le duc d'Orléans,
lorsque, bientôt après, il se trouva engagé dans d'autres dont celle-ci ne
fut que le chausse-pied, et où, avec un autre régent, il eut couru grand
risque de la vie.
1578. Madame de Villars, abbesse de Chelles, cède son abbaye
à la fille du Régent.
(Pages 199-200.)
21 avril 1719. — Madame de Chelles, religieuse par humeur et par
enfance, ne put durer qu'en régnant où elle étoit venue pour obéir.
L'abbesse, bientôt lassée d'une lutte où Dieu et les hommes étoientpour
elle, mais qui lui étoit devenue insupportable, ne songea qu'à céder,
avec de quoi vivre ailleurs en repos. La princesse qui lui succéda fut
aussitôt lassée de sa place ; tantôt austère à l'excès, tantôt n'ayant de
religieuse que l'habit, et toujours fatiguée de ses situations diverses,
incapable de persévérer dans aucune, musicienne, chirurgienne, direc-
trice, aspirante à d'autres règles et plus encore à la liberté. Elle se la
procura enfin en se démettant et vivant à son gré dans le monastère de
la Madeleine, où Mme la duchesse d'Orléans s'étoit accommodé une
retraite, royale par son étendue et délicieuse par ses agréments, où
elle alloit passer ses ennuis et ses dépits.
1579. La Hollande adhère à la Quadruple alliance.
(Page 204.)
13 février 1719. — La Hollande signa quand elle ne put plus
AU JOURNAL DE DANGEAU. 395
reculer, et ses retardements et ses offices témoignèrent bien à toute
l'Europe qu'elle voyoit clair sur son intérêt, et qu'elle ne céda que
forcée.
1580. Retour et trahison du président de Blamont.
(Page 210.)
27 janvier 1749. — Ce Blamont, qui s'étoit tant distingué parmi les
zélés du Parlement et qui en étoit devenu le coryphée, est un exemple
que les voyages font les gens. Il devint à son retour un pigeon privé
du Régent. Le Parlement le découvrit avec une indignation pareille à
la surprise, et il y a passé le reste de sa vie, qui n'a pas été fort
longue, parmi des confrères qui l'eurent toujours en horreur. Il vouloit
surtout de l'argent, quoique riche, et il en eut.
1581 et 1582. Retraite de Vabbé Vittement, sous-précepteur
du jeune Roi.
(Page 213.)
18 avril 1716. — On a vu dans ces Notes ce qui avoit attaché Vitte-
ment, lors recteur de l'Université, aux princes père et oncles du Roi ;
sa vertu, son mérite doux, exquis, son savoir profond et aimable, le
firent encore attacher au Roi. Son désintéressement rare lui fit refuser
dans cette place des abbayes qu'on n'oublia rien pour lui faire accepter.
Il quitta le Roi au bout de quelques années, comme il y étoit entré :
tant de vertu devint suspecte de pouvoir être peu gouvernée et de
pouvoir être trop goûtée. Il se retira sans faire la moindre plainte,
qnoique le Roi l'aimât, et sans que le Régent y eût la moindre part,
et il se logea aux Pères de la Doctrine chrétienne, où le maréchal de
Villeroy, qui avoit en lui une grande confiance, l'alloit voir plus
souvent qu'il ne vouloit. Pour lui, il ne remit jamais les pieds aux
Tuileries, ni chez qui que ce fût de la cour, et ne voulut presque
plus voir personne. Quelqu'un à qui il parloit à cœur ouvert s'éton-
nant avec lui, assez longtemps après sa retraite, de l'ascendant
prodigieux dont on commençoit à s'apercevoir clairement de l'évoque
de Fréjus sur le Roi, et le pressant d'entrer là-dessus en matière :
« Je ne puis que vous dire, répondit Vittement en soupirant ; car je
ne puis parler parce que j'en sais la cause et des choses là-dessus si
particulières, si fortes et si précises, que je ne puis pas ignorer que
je n'en dois jamais ouvrir la bouche à personne ; mais comptez que
Monsieur de Fréjus tient le Roi par des liens si forts et si intimes,
qu'ils sont hors de toute atteinte de pouvoir être jamais entamés, et
que cet ascendant, qui augmentera toujours et qui sera supérieur sans
proportion à tout autre, ne peut finir que par la mort. » Vittement
396 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
mourut dans cette retraite, consommé parla pénitence, dans une grande
solitude, un détachement parfait, une piété éclairée et consommée, et
la plus juste et modique médiocrité, sept ou huit ans après s'y être
enterré.
49 mai 1719. — On a parlé en son lieu de cet abbé Vittement et de
ce qui le mit à la cour. Il y vécut en solitaire, et y méprisa les for-
tunes et tout ce qui y peut conduire. Tant de vertu se fit trop aimer
et respecter; elle incommoda. Dès qu'il s'en aperçut, il crut sa voca-
tion finie, d'autant plus que, s'il avoit su être aimé et goûté, il n'en
espéroit rien pour le but qu'il avoit uniquement en vue. Monsieur de
Fréjus, qu'il inquiétoit sans le vouloir, lui conseilla la retraite, et il la
fit sur-le-champ aux Pères de la Doctrine chrétienne, d'où il ne sortit
plus, et où il ne voulut recevoir presque personne. On a de lui une
prophétie aussi célèbre que surprenante, et dont on a vainement cher-
ché la clef. Monsieur de Fréjus devenu tout ce qu'il a été avant la
mort de Vittement, gens de son ancienne confiance lui parlant de ce
grand essor : <* Il durera, leur répondit-il, autant que sa vie, et son
règne sera sans mesure et sans trouble. Il a su se lier le Roi par de
si forts liens qu'il ne les peut jamais rompre; ce queje vous dis là jele
sais bien » On a vu qu'il a dit vrai. Jamais depuis sa retraite il n'a
songé à voir le Roi. Le maréchal de Villeroy l'a été voir quelquefois
malgré lui. Il a vécu dans cette maison dans la pénitence, dans la
médiocrité la plus frugale, dans une séparation entière, et dans une
préparation continuelle à une meilleure vie, et il y est saintement mort
après quelques années.
1583. Mort étrange du marquis d'Effiat.
(Pages 220-221.)
3 octobre 1716. — ... Sa 1 mort, qui arriva le 3 juin 1719, à
quatre-vingt-un ans, eut quelque chose de si étrange qu'il n'y a pas
moyen de l'omettre, puisqu'on le sait de gens sûrs à qui Cominges,
homme d'honneur et très sûr aussi, l'a raconté. C'est ce Cominges qui
a si souvent été aide de camp du Roi, toujours bien avec lui et fort
mêlé avec la bonne compagnie delà cour, quand il faisoit tant que d'y
vouloir bien être ; c'est lui aussi dont l'énorme grosseur, quoique fort
grand, a fait donner son nom aux plus grosses bombes. Il étoit ami
intime du marquis d'Effiat et lié avec lui par la débauche et par la
chasse. D'Effiat, qui, à une rare et légère goutte près, avoit passé une
vie entièrement saine, tomba malade à Paris, mais d'un mal qui ne
menaçoit pas et ne l'empêchoit pas de s'amuser avec ses compagnies
obscures. Sans être plus mal, il se renferma davantage, et vers une
1. Le commencement de cette Adition a été placé dans nos tomes VIII
et XXII, sous les numéros 385 et 1052,
AU JOURNAL DE DANGEAU. 397
heure, toujours la même, du soir il «faisoit sortir ses valets de sa
chambre, prenoit bien garde qu'il n'en restât aucun*, et demeuroit seul
dans son lit très longtemps, sans qu'ils osassent rentrer pour quoi que
ce fût, qu'il ne les sonnât. Peu de temps après ils entendoient un bruit
dans la chambre de leur maître, et lui-même qui crioit souvent, quoi-
qu'ils fussent bien assurés qu'il y étoit seul et qu'il n'y pouvoit être
entré personne. Aucun d'eux n'osoit lui en parler; mais tous étoient
également surpris, curieux et effrayés. Après plusieurs jours de suite
que la même chose étoit arrivée, ils résolurent enfin d'en parler à
Cominges, comme au meilleur ami de leur maître et qui avoit le plus
de confiance, d'habitude et de liberté avec lui. Cominges eut peine à les
croire ; mais il résolutde voir par lui-même ce qui en étoit. Il vint plus
tard chez le marquis d'Effiat qu'il n'avoit accoutumé et que sa com-
pagnie étoit déjà sortie ; d'Effiat, fâché de le voir arriver si tard, lui
demanda pourquoi il avoit tant différé ce jour-là, et après quelques
moments le pria de s'en aller. Cominges dit qu'il n'en feroit rien, et
qu'il n'étoit pas venu le voir pour n'y être qu'un moment. L'autre
redoubla, et celui-ci à s'opiniâtrer et à ne le vouloir pas laisser ainsi
tout seul. Enfin d'Effiat, à bout, lui dit : « Cominges, en deux mots,
vous êtes de mes amis comme je l'ai toujours cru, ou vous n'en êtes
pas ? Si vous n'en êtes pas, vous ne me sauriez faire un plus grand
plaisir que de me laisser en repos; si vous en êtes, allez vous-en, et ne
me demandez pas pourquoi ; mais j'ai des raisons essentielles de vous
en prier, et je compte que vous ne vous le ferez pas dire davantage. »
Cominges n'eut plus de repartie, et sortit ; mais, ce propos l'ayant con-
firmé dans la pensée que ce que les valets lui avoient dit étoit vrai, il
demeura avec eux, et assez tôt après il entendit lui-même ce vacarne tel
qu'ils le lui avoient représenté. Il revit assidûment son ami à des heures
éloignées de le faire soupçonner de curiosité, et n'a jamais osé lui en
parler, ni lui demander pourquoi il l'avoit prié de sortir de sa chambre.
D'Effiat vécut assez peu de jours depuis, et mourut sans que personne
ait pu pénétrer la vérité d'une chose si extraordinaire. Il étoit veuf sans
enfants d'une Olivier-Leuville, qui étoit morte quarante ans avant lui,
gouvernante des enfants de Monsieur entre les maréchales de Cléram-
bault et de Grancey. Il ne s'étoit point remarié, et laissa des biens
immenses dans un grand ordre au duc Mazarin, petit-fils de sa
sœur, et à la fille de Sourdis, son cousin germain, veuve du fils de
Saint-Pouenge.
1584. Ellies du Pin, docteur de Sorbonne.
(Pages 239-240.)
7 juin 1719. — Du Pin, docteur de Sorbonne et de plus infiniment
docte et laborieux, est un étrange exemple de la conduite de notre
cour, qui, dans des temps de brouilleries avec Rome, se servit très
398 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
avantageusement de sa plume, puis le laissa manger aux poux. Il fut
réduit à imprimer pour vivre : c'est ce qui a rendu ses ouvrages si pré-
cipités, peu courus, et ce qui enfin le blasa de travail et d'eau-de-vie,
qu'il prenoit en écrivant pour se ranimer et pour épargner d'autant sa
nourriture. Bel et bon esprit, juste, judicieux quand il avoit le temps
de l'être, et un puits de science et de doctrine, avec de la droiture et de
la vérité, et des mœurs.
1585. Le Te Deum réservé aux rois et au public.
(Page 241.)
15 juin 1719. — Le Te Deum est une action publique jusqu'alors
réservée au public et aux rois pour remercier Dieu solennellement au
nom du public des grâces qui intéressent l'un ou l'autre, ou plutôt
inséparablement tous les deux.
1586. Louis de Nyert, premier valet de chambre du Roi.
(Page 241.)
1 er décembre 1701. — ... Pour 1 le fils dont il s'agit ici, qui a eu la
charge de son père et la survivance pour son fils, c'étoitun vieux singe,
spirituel et méchant au dernier point, qui disoit rage au Roi de cha-
cun, qu'il amusoit par des contes et des ridicules aux dépens de chacun
et n'avoit rien de sacré. G'étoit un des dangereux hommes du monde,
et qui, en se grattant la tête et la joue, et faisant ses grimaces et ses
gestes, a estropié et noyé bien des gens gratis, dont la plupart ne
l'ont jamais su. Son fils est tout un autre homme, et qui a pensé
perdre sa charge par pitié et attachement à celle qui étoit en butte
à la toute-puissance [sic]. De Bontemps, qui n'avoit jamais fait mal à
personne et qui le rabattoit au contraire devant le Roi quand on en
hasardoit devant lui, et qui avoit fait bien et plaisir tant qu'il avoit
pu à tout le monde, et de Nyert, qui n'avoit fait que du mal, et toujours
et tant qu'il avoit pu, on disoit que le Roi étoit entre eux entre son
bon et son mauvais ange, comme, par la même raison, on le disoit de
Mme de Maintenon entre Mme de Dangeau, qui étoit comme Bon-
temps, et la d'Heudicourt, qui étoit comme Nyert, et qui passoient
leur vie avec elle.
1587. Le jeune Roi à la fête de l'hôtel de ville.
(Pages 243-244.)
23 juin 1719. — Tout en problème et en dispute. On trouva assez
i. Le commencement de cette Addition a été placé dans le tome I, sous
le numéro 45.
AU JOURNAL DE DANGEAU. 399
étrange qu'on ne fît pas manger, en cette espèce de fête de l'hôtel de
ville, un roi qui avoit plus de huit ans avec des dames, et bien plus
encore qu'à l'heure ordinaire de son coucher on lui fît faire sa prière,
au lieu de la remettre aux Tuileries lorsqu'il se coucheroit en effet. Le
maréchal de Villeroy crut faire merveille.
1588. Mort de Chamlay.
(Page 245.)
25 juin 1749. — On a plus d'une fois parlé de Chamlay dans ces
Notes, pour se contenter de dire qu'il mourut de plusieurs apo-
plexies, dont sa sobriété et son exercice à pied continuel et prodi-
gieux, malgré sa grosseur, ne le purent garantir. G'étoit un homme
d'un mérite rare, et qui, en quelque état qu'il fût tombé, fut fort
regretté.
1589. Mort du marquis de Nancré.
(Pages 246-247.)
7 juillet 1719. — Nancré étoit un des hommes du monde des plus
raffinés et des plus corrompus par le cœur et par l'âme. Il avoit servi,
puis fait le philosophe ; après, s'étoit accroché au Palais-Royal par
Ganillac et par les maîtresses ; de là, à M. de Torcy, et le plus qu'il
avoit pu sourdement à tout ce qui approchoit du feu Roi, dont il ne
tint pas à lui d'être l'espion, puis l'organe, et le fut étrangement lors
des Renonciations. Valet de Noce, enfin âme damnée du cardinal
Dubois, et par lui porté aux négociations étrangères et à d'autres plus
intérieures, il comptoit voler haut lorsque tout à coup il lui fallut quitter
ce monde.
1590. Le marquis de Clermont fait capitaine des suisses
du Régent.
(Pages 247-248.)
11 juillet 1719. — On a vu en son temps quel étoit Clermont,
frère de Roussillon et de l'évêque de Laon, et quelle sa profonde
digrâce. Il ne sortit de Laon et de ses environs que sur les dernières
années du Roi, et encore rarement, pour être peu et obscurément
à Paris, et sans paroître en lieu public ni approcher de la cour.
M. le duc d'Orléans avoit toujours eu de l'amitié pour lui, et, quoi-
qu'il en eût aussi et beaucoup de considération de plus pour Mme la
princesse de Conti, et qu'il dût conserver un puissant ressentiment
contre Mlle Choin, rien de tout cela ne l'empêcha de tirer de véritable
400 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
misère un homme de qualité infiniment et si longuement mal-
heureux; c'est ce qui lui fit donner ses suisses qu'avoit Nancré, qui,
pour n'être pas des premières charges, étoit la seconde de sa maison,
pour en vivre.
1591. Le comte de Roussillon et son frère l'évêque deLaon.
(Page 248.)
29 avril 1707. — Lemari de cette Mme de Roussillon avoit plusieurs
frères, dont un perdit fortune et espérances lorsque Mlle Ghoin sortit
de la cour, et demeura hors du service et exilé tout le reste du règne
du feu Roi. Un autre étoit un évêque-duc de Laon, qui, se trouvant chez
Monsieur de Noyon, Tonnerre, avec l'évêque duc de Langres, fils du
frère de ce dernier, survint compagnie qui, les voyant tous trois, dit
poliment à Monsieur de Noyon qu'il ne le vouloit pas troubler, le
voyant ainsi en famille et avec deux prélats de sa maison. « Oui,
Monsieur, répondit brusquement Monsieur de Noyon, voilà Monsieur
qui en est, montrant son neveu, et Monsieur qui s'en dit, en montrant
l'autre. » Et puis de rire et de s'applaudir, et le Laon à demeurer con-
fondu. C'est ce même Laon qu'on verra faireunesi déplorable chute aux
premiers grands éclats delà Constitution.
1592. Chauvelin conseiller d'État.
(Page 250.)
31 juillet 1691. — Ce M. Chauvelin, intendant dePicardie, fait con-
seiller d'État, étoit fils d'une sœur de la femme du chancelier le
Tellier, et père de MM. Chauvelin, dont l'aîné mourut avocat général
peu avant Louis XIV, et le cadet est devenu garde des sceaux,
ministre et secrétaire d'État des affaires étrangères en 1727, à quarante
et un ans, et fait collègue et coadjuteur de M. le cardinal de Fleury au
premier ministère du dernier mars 1732. De conseiller au Grand
Conseil il fut maître des requêtes, puis avocat général après son
frère, et il étoit des derniers présidents à mortier quand il eut les
1593. La duchesse de Berry; sa mort, son caractère.
(Page 255.)
21 juillet 1719. — Mme la duchesse de Berry a fait tant de bruit
dans l'espace d'une très courte vie, qu'il ne peut qu'être très curieux de
s'y étendre un peu, quoique la matière en soit triste sur une princesse
d'un si haut rang. Née avec un esprit supérieur, et, quand elle le vou-
AU JOURNAL DE DANGEAU. 401
loit, également agréable et aimable, une justesse et une précision de
langage qui lui faisoit dire les moindres choses avec une grâce et une
éloquence naturelles qui enlevoient, avec une figure aimable, que
l'embonpoint gâta un peu sur la fin, que n'eût-elle point fait de ces
talents et sous un père régent du royaume, et qui les sentoit, on le
peut dire, jusqu'au centuple de leur valeur, si les vices du cœur et
de l'esprit et un tempérament étrange ne les avoient tournés en
poisons ! Un orgueil fort au delà de ce qui se peut comprendre la
corrompit en toutes ses parties, et le malheur de son tempérament
l'acheva et fit d'elle le plus surprenant contraste qui se puisse imaginer.
La fausseté, dont elle se fit un principe et une vertu dont elle se
piqua, surnagea en elle, et le défaut de jugement joint à celui de
l'expérience, qui lui persuadoit la possibilité de tout ce qu'enfantoit
une imagination égarée et féconde, la faisoit agir comme si tout lui
eût été permis. Le comble de la prudence et de l'art fut, en elle et en
celles qui étoient auprès d'elle, de cacher si bien tous ces défauts,
que personne du dehors ne s'en aperçut jusqu'à son mariage, non
pas même les plus afïidés serviteurs et amis de M. et de Mme la duchesse
d'Orléans, de l'un et de l'autre sexe, et dont aucun de ceux et de
celles qui contribuèrent tant à son mariage ne se seroient jamais
portés, s'ils l'avoient tant soit peu connue, à faire un présent si funeste
au Roi et à sa plus intime famille, on ajoutera à l'État, sielleavoit vécu.
Ces curieux détails feroient un volume ; on se bornera donc aux plus
importants.
Née telle qu'elle vient d'être représentée, l'on se persuadera aisé-
ment avec quelle indignation elle regardoit une mère doublement
bâtarde, et avec quel dépit toutes les personnes qui avoient le plus
contribué à son mariage. L'un et l'autre éclatèrent incontinent après.
Elle se brouilla avec Madame sa mère pour un riche collier de perles,
que M. le duc d'Orléans avoit de la Reine-mère, dont Mme la duchesse
d'Orléans se paroit, et que Madame sa fille se fit donner malgré elle
avec art, et pour lui faire sentir la préférence de Monsieur son père, et
pour la mettre hors de portée et de volonté de se mêler de sa conduite,
comme il arriva à l'égard des personnes qui avoient eu le plus de part
à son mariage. Elle leur marqua tout aussitôt son éloignement, leur fit
toutes les noirceurs qu'elle put imaginer, et ne put s'empêcher de dire
qu'il lui étoit insupportable d'avoir obligation à qui que ce fût. Son
tempérament se montra dès le lendemain de ses noces, et commença
ce qu'on vit bientôt après. Accoutumée à dominer M. le duc d'Orléans
par l'empire le plus absolu et souvent le plus dur et le plus indécent,
elle n'eut pas de peine à réduire sous le même joug M. le duc de
Berry, amoureux, doux, timide, embarrassé, sans expérience, et il ne
tint pas à elle qu'elle ne lui ôtât la religion. Craintive toutefois sous le
Roi et sous Mme deMaintenon, elle s'en sauvoit par l'intérêt de M. et
de Mme d'Orléans à la couvrir eux, et parce que, ayant donné leur cœur
et leurs soins à Mme la duchesse de Bourgogne, ils s'étoionf ontière-
MLMOIIU.S DE SAINT-SIMON. XXXVI 5i
402 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
ment déchargés de sa conduite sur elle et sur Mme la duchesse
d'Orléans. Dès les premiers jours, on eut peine à la faire aller chez
Madame et chez Madame sa mère ; tous les devoirs la révoltoient.
Fière de son nouveau rang, elle voulut faire interdire un huissier du
Roi, qui la servoit avec toute la maison du Roi en attendant qu'elle eût
la sienne, parce qu'il avoit ouvert les deux battants pour Mme la
duchesse d'Orléans, ce qu'il ne devoit faire que pourles fils et filles de
France, et, quand il arrivoit quelque deuil, ou particulier ou plus grand
pour la maison d'Orléans que pour la cour, elle en régloit la durée, et
savoit bien dire en public à M. le duc d'Orléans, et en pleine toilette,
que cela lui appartenoit, et à lui, comme à un cadet, de se régler sur
elle, et cela très sérieusement et très ordinairement. Si elle haïssoit les
gens à qui elle avoit obligation, Mme la duchesse de Bourgogne, à qui
elle en avoit le plus, avoit aussi le plus de part à sa haine, et à ce titre
et à celui de sa supériorité sur elle, et à celui encore d'être toute la
tendresse du Roi et l'amie de Madame sa mère. Cette orgueilleuse
haine la jeta dans un projet si horrible et si insensé, qu'il ne seroit pas
croyable, si l'excès de sa douleur ne lui en eût arraché le secret à la
mort de Monseigneur, et à qui le dit-elle ? à sa dame d'honneur, dont
elle devoit se garder là-dessus plus que d'aucune autre, par son atta-
chement pour Mme la duchesse de Bourgogne et celui de son mari pour
le duc de Bourgogne, qu'elle ne pouvoit ignorer, quoiqu'elle ne sût pas
dans quelle étendue, qui étoit cachée dans le secret; mais elle ne
pouvoit refuser son estime à la duchesse de Saint-Simon, quoiqu'elle
en fût souvent importunée, et celle-ci n'en a guères parlé, et jamais
tant que cela put être important. Surprise à l'excès de la douleur de
Mme la duchesse de Berry à la mort de Monseigneur, et cherchant à la
consoler, dans la longue persévérance des hauts cris qu'elle poussoit et
du désespoir qui éclatoit dans ses propos entrecoupés, de la perte d'un
prince ennemi de Monsieur son père, qui après l'avoir bien dangereu-
sement montré, le marquoit sans cesse, même avec indécence, et qui
avoit été outré de son mariage, le projet lui échappa. G'étoit de gou-
verner Monseigneur à la mort du Roi, et par elle, et par sa tendresse
pour M. le duc de Berry, son fils bien-aimé, et par son éloignement
pour Mgr le duc de Bourgogne, de le tenir lui, et surtout Mme la
duchesse de Bourgogne, sous son joug à son tour, de se venger d'avoir
été sous le sien, de dominer la cour et l'Etat, et de voir après ce qui
arriveroit des temps et des conjonctures. Pour cela elle avoit cultivé et
acquis l'amitié de Madame la Duchesse avec les plus grands soins,
ménagé et cultivé, autant qu'elle l'avoit pu, tout ce qui approchoit le
plus de Monseigneur. Elle avoit la rage dans le cœur de voir ce projet
avorté, M. et Mme la duchesse de Bourgogne au pinacle en attendant
qu'ils devinssent les maîtres. Pour ajouter le dernier trait à ces horreurs
et à cette folie, il faut se souvenir que Madame la Duchesse étoit l'enne-
mie de sa mère, quoique sa sœur, celle de Madame la Dauphine,
et la personne la plus outrée de son mariage, qu'elle avoit espéré pour
AU JOURNAL DE DANGEAU. 403
sa fille aînée; que tout ce qui environnoit Monseigneur de plus près
étoit ennemi de M. le duc d'Orléans, au moins pour lui plaire, etilfaut
savoir que Mme la duchesse de Bourgogne, la douceur même, la bonté
même, la complaisance même, et qui, pour sa vade encore, ne se
soucioit point d'éclairer de trop près les galanteries de sa belle-sœur,
avoit sans cesse vécu avec elle d'une manière à apprivoiser et à
charmer les esprits les plus farouches, et avoit de plus renoncé à se
mêler de sa conduite pour ne s'en point faire une ennemie, tellement
que le Roi, à qui elle l'avoit fait agréer, avoit remis Mme la duchesse
de Berry à celle de Madame et de Mme la duchesse d'Orléans malgré
elle. Ce château en Espagne ne fut pas le seul qu'elle bâtit. Veuve et le
Roi mort, au comble de la liberté et du crédit sur un père régent qui
ne se lassa jamais de l'adorer, elle voulut multiplier les charges et les
places de sa maison pour s'attacher plus de gens, et se partialisa dans
les mêmes vues, comme on l'a trouvé dans les Mémoires, contre le
maréchal de Villars et les maréchaux de France sur le style des lettres
du premier à Bauffremont, dans l'idée qu'elle eut encore le peu de sens
de débiter, entraînée par des moments d'emportement contre Monsieur
son père pour des résistances à ses volontés, et cette idée étoit d'avoir
un parti dans l'État, qui la rendît considérable et à lui et au roi d'Espa-
gne, s'il arrivoit des troubles, ou si leRoivenoit à manquer, et qui la
mît en situation de choisir son meilleur, et de faire ses conditions avec
celui dont elle les tireroit meilleures. Son rang de fille de France
poussé au plus haut, ses tentatives de timbales dans Paris, le Roi y
étant, d'aller à l'Opéra en reine, d'y retourner triompher du rang de
son père, d'un trône en audience tel que le Roi ne l'a jamais pris dans
les siennes, tout cela lui paroissoit peu pour elle. Elle en voyoit un
au-dessus d'elle qui lui étoit insupportable, quelque peu sensible qu'il
fût à son égard par la jeunesse d\i Roi. Surtout elle ne pouvoit s'appri-
voiser avec la vue d'une reine future. Accoutumée à être la première
de son sexe, elle avoit longtemps résisté, puis subi sans cesse avec
rage, au devoir de présenter la chemise et les honneurs à Mme la
duchesse de Bourgogne devenue dauphine, et traité indignement
M. le duc de Berry pour l'avoir fait au nouveau dauphin de bonne
grâce. Qu'étoit-ce donc pour elle d'envisager un tabouret chez la
future reine et tout ce qui suit une telle différence ? Aussi n'y
pouvoit-elle penser qu'avec des élans de fureur, ni sans s'en détourner
incontinent.
Voilà en raccourci, un crayon léger du cœur et de l'esprit de cette
princesse si avant grimpée sur les nues. Voyons-la maintenant ramper
à terre par une autre partie d'elle-même et si étrangement dissem-
blable, mais non moins puissante que la première, et non moins sujette
aux plus fâcheux inconvénients. Ce côté est celui de la galanterie et
de la table. Pour en parler bien modestement, laissant à part les indé-
cences des yeux en public et les passades particulières, elle s'éprit de
l'homme du monde qui avoit le moins de charmes. La Haye, qui de
404 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
page du Roi étoit devenu écuyer particulier de M. le duc de Berry
lorsqu'il commença d'avoir des chevaux pour sa personne, étoit un
grand garçon extrêmement maigre, d'un visage sans aucun agrément,
couperosé de plus, avec des épaules dans les oreilles, une taille con-
trainte, et des jambes de cotret ; l'esprit en étoit des plus communs ;
d'ailleurs très simple gentilhomme. Il fut le Médor qui enchanta cette
Angélique, au point qu'elle le pressa de l'enlever et de l'emmener hors
du royaume. La Haye, transi à une proposition si folle, eût pris la
fuite s'il n'eût craint les plus grands éclats ou d'amour ou de ven-
geance. Il vivoit dans des frayeurs continuelles, et toutefois sa vanité et
sa bourse le soutenoient contre les risques qu'il couroit. M. le duc
d'Orléans employa en vain l'amitié et l'autorité sur Madame sa fille,
après avoir épuisé toutes les raisons. Il y eut des scènes étranges où le
Roi tonna et où Mme de Maintenon prit toutes sortes de tons, mais où,
malgré leurs menaces, ils étoient retenus par la honte des éclats, et
par la crainte d'ouvrir les yeux à M. le duc de Berry. A la fin le pauvre
prince vit clair ; il fut longtemps encore le jouet de l'amour, de l'arti-
fice, de l'humeur, de la jalousie, de sa douceur et de sa timidité. A la
fin, il y eut des scènes terribles entre le mari et la femme, et, lorsqu'il
mourut, il avoit pris le parti d'ouvrir son cœur au Roi, et de faire en-
fermer Madame sa femme dans un couvent. Une si grande, si prompte
perte pour elle, ne fut donc qu'en apparence, et une délivrance en
effet. Le Roi, pénétré de douleur de ses malheurs domestiques, et des
étrangers par une guerre qu'il ne pouvoit plus soutenir ni finir, et qui
avançoit de plus en plus dans le royaume, prit le parti de se fermer
les yeux à tout ce qu'il put faire semblant de ne pas apercevoir, de
laisser faire et de n'en pas vouloir ouïr parler, qui fut encore un grand
soulagement pour Mme la duchesse de Berry, laquelle, par la mort du
dauphin et de la dauphine, étoit arrivée à les remplacer pour l'exté-
rieur, mais sans jamais être admise à rien par delà le simple spectacle.
Malgré tant de facilités, elle sut si peu garder de mesures, qu'elle
essuya encore des ouragans forcés de la part du Roi, qui retomboient à
plomb sur M. le duc d'Orléans, et par le dégoût de Madame sa fille, et
par ne prendre pas assez garde à sa conduite. La Haye demeura en
faveur jusqu'après la mort du Roi. Un jeune homme fort supérieur en
naissance, mais fort inférieur dans tout le reste, le supplanta. Ce fut
Rions, de la maison d'Aydie, cinquième ou sixième fils d'une sœur de
Mme de Biron, mal avec elle, qui passoit sa vie en fond de province, et
qui avoit grand'peine à y vivre avec sa nombreuse famille. M. de Pons,
qui n'en étoit jamais sorti, leur parent et leur voisin, ayant fait un
voyage à Paris avec sa femme pour recueillir la succession de la com-
tesse de Beuvron, cette amie si intime de Madame, et sœur de Théobon,
son beau-père, y eut affaire à M. de Lauzun, qui fut si content de son
procédé sur des breloques qu'il acheta de cette succession, qu'au mariage
de M. le duc de Berry, il se mit en tête de le tirer de sa province, et,
par son crédit et par sa bourse, il lui fit obtenir une charge de maître
AU JOURNAL DE DANGEAU. 405
de la garde-robe de M. le duc de Berry, et le fit revenir de Périgord.
Il s'établit donc dans la maison ; il étoit jeune, hardi, bavard, avec
une sorte d'esprit assez plaisant. Il eut aussi ses passades. Sa femme
fut dame, puis dame d'atour de Mme la duchesse de Berry, à la mort
de Mme de la Vieuville incontinent après celle du Roi. Ils songèrent à
leurs parents de Périgord et en firent venir Rions, qui n'avoit pas de
souliers, et lui procurèrent une sous-lieutenance d'infanterie, puis un
bâton d'exempt chez Mme la duchesse de Berry. G'étoit un petit
homme trapu, grasset, engoncé, sans esprit quelconque ; un visage
écrasé et blafard, plein de gros boutons, en un mot un vilain petit
courtaud de boutique, mais râblu et dans la première jeunesse. En
peu de jours il plut, et il réussit si bien, que ce nouveau Médoreut
toute la fortune de celui des poëtes. Son vol fut rapide, et le voilà à
découvert le maître de la maison ; mais son empire ne fut pas doux.
L'impérieuse princesse n'acheta ses plaisirs que par des larmes. Il étoit
l'arbitre souverain de tout ce qu'elle pouvoit, tant auprès de M. le duc
d'Orléans que chez elle, où il ne lui laissoit pas la moindre disposi-
tion, où son accès et ses manières à l'égard de chacun étoient réglées
par lui et observées avec précision jusqu'à sa parure. Elle n'osoit
mettre un ruban de plus ou de moins sans son congé, et il se plaisoit à
lui faire attendre ses ordres à sa toilette. Modérateur de toutes ses
parties, et jaloux avec emportements sans lui laisser la liberté d'oser
l'être, il l'assujettissoit à faire sa cour aux maîtresses qu'il prenoit pour
la piquer. Il se peut dire que le reste de sa vie elle a vécu de larmes,
mais avec un tel enchantement, qu'elle résolut de l'épouser. Elle en
avoit heureusement dérobé une fille, qui a vécu obscure jusqu'après sa
mort et qu'elle vouloit prendre chez elle. Elle ne se tira pas si bien
d'affaire la seconde fois ; elle en pensa mourir à Luxembourg, et c'est
cette maladie dont a parlé Dangeau. Il fut question des sacrements;
Languet, curé de Saint-Sulpice, y fut très circonspect et très sage,
mais toutefois exact et ferme en son devoir, et, soutenu du cardinal de
Noailles, lui déclara qu'il falloit que Rions et Mme de Mouchy, leur
confidente, sortissent du Luxembourg, et n'y revinssent plus, si elle
vouloit recevoir Notre-Seigneur. Ce fut un vacarme intérieur, mais
épouvantable, et qui fut entendu des chambres voisines. M. le duc
d'Orléans, qui y étoit présent, ne savoit que faire entre les gens qui
faisoient leur devoir, et sa fille furieuse et mourante. Elle ne put se
résoudre à une si dure séparation, et peu à peu revint à la vie; mais
elle ne l'a jamais pardonné au cardinal ni au curé. C'est ce qui la hâta
si fort d'aller à Meudon encore très malade, où un souper qu'elle fit,
mal rétablie et pleine de lait, sur la terrasse à découvert, la frappa
à mort; mais la peur du diable, qui depuis assez longtemps la tour-
mentoit, et qu'elle sentit toute entière au compliment du curé, la
résolut de l'accorder avec sa passion et d'épouser Rions, et elle
l'épousa en secret. Alors ce jeune homme, sûr de son fait, voulut
qu'elle déclarât son mariage. Quelque peu d'esprit qu'il eût, il sut
406 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
sentir que l'époux d'une telle épouse perdoit tout l'empire de l'amant,
et qu'il n'étoit bon de l'être que pour le paroître à découvert, et
forcer par là la fortune à recrépir l'extrême inégalité à force de
dignités et d'établissements. Mme la duchesse de Berry, qui ne pou-
voitlui désobéir en rien, en parla à M- le duc d'Orléans, qui sauta
aux nues ; mais elle connoissoit son empire sur lui et ne fut point
épouvantée de ses menaces. Il en parla à Madame, dont l'emporte-
ment fut tel qu'il se peut imaginer à qui l'a connue. Madame la
duchesse d'Orléans fut aussi admise dans cet étrange secret, et ils en
étoient à consulter sur ce qu'ils avoient à faire, lorsque Rions eut
ordre de partir sur-le-champ pour son régiment à l'ouverture de la
guerre d'Espagne, ce qui fut cause en même temps de hâter le départ
de tous les autres colonels. G'étoit un délai, mais non pas une issue ;
Dieu permit celle qu'ils n'attendoient pas et avant la fin de cette courte
campagne.
Quelque hauteur que Mme laduchesse de Berry ait conservée jusqu'au
dernier moment de sa vie, des goûts si déclarés et si indécents la pré-
cipitèrent continuellement dans l'extrémité opposée; son goût pour la
table y contribua aussi beaucoup. Huit ou dix jours après son mariage,
elle fut souper à Saint-Cloud avec M. et Mme la duchesse d'Orléans,
Madame la Grande- Duchesse et beaucoup de dames. Elle s'y enivra
outrageusement, et avec les suites les plus fortes et les plus longues
de l'ivresse. On peut juger de l'étonnement et de l'embarras de toute
la compagnie et surtout de M. le duc de Berry ; mais elle prit soin
qu'on ne fût surpris qu'une fois, par les promptes récidives, qu'elle
ménageoit toutefois durant la vie du Roi, mais dont elle ne prit plus la
même peine de se cacher après sa mort. L'amour et le vin furent
toujours unis ; mais cette union entraîne souvent méchante compagnie,
et c'est ce qui lui arriva. Cette princesse si tière, qui par son rang ne
pouvoit admettre à table aucun homme avec elle, ni chez elle, ni ailleurs,
qu'il ne fût prince du sang, s'abaissa à manger avec tous les hommes et
avec de tels qui n'auroient pas été reçus dans de bonnes maisons.
Jusqu'à un jésuite, qui la divertissoit et qui n'étoit pas tendre au scan-
dale, eut très souvent cet honneur ; il s'appeloit le P. [Riglet *] et devint
par là utile et très considéré dans sa Compagnie. Elledisoit que c'étoit
un particulier; mais c'étoit un particulier continuel, nombreux et à
portes ouvertes, et tous ses domestiques servant. Delà, ellesoupa sans
cesse avec M. le duc d'Orléans et ce qu'il appeloit ses roués. Elle-même
disoit que c'étoit la plus mauvaise compagnie de France. En effet, les
ordures les plus grossières y dégoûtoient, les impiétés y révoltoient, et
les excès de vin et de mangeaille y étonnoient. De là, nulle dignité en
autres choses, que par caprice et par orgueil et sans règle aucune que
son humeur et sa volonté, irritée surtout de savoir ses actions blâmées,
et débitant comme une maxime dont il n'étoit pas permis de s'écarter,
i, Ce nom est en blanc dans le manuscrit,
AU JOURNAL DE DANGEAU. 407
qu'il ne l'étoit jamais de parler en mal des personnes de son rang, pas
même de leurs actions les plus publiques et qu'on auroit soi-même vues ;
c'est ce qui l'irritoit contre tout le monde comme d'un droit violé en sa
personne par le plus grand manquement de respect et le plus indigne de
pardon.
Sa mort fut un étrange spectacle. Les longues douleurs dont elle fut
accablée ne purent la persuader ni de pensera cette vie par un régime
nécessaire à son état, ni à celle qui la devoit bientôt suivre, jusqu'à ce
qu'enfin parents et médecins se crurent obligés de lui parler un lan-
gage qu'on ne tient guères aux princes, mais que l'impiété de Chirac
déconcerta. Cependant, comme il étoit seul et que tout ce qui lui avoit
parlé continuoit à le faire, elle se soumit aux remèdes pour ce monde
et pour l'autre. Elle reçut donc ses sacrements, et parla aux assistants
sur sa vie et son état, mais en reine de l'un et de l'autre, et, après que
tout fut achevé, elle s'applaudit de la fermeté qu'elle y avoit montrée.
Elle vécut encore assez pour rentrer plus en elle-même, et pour com-
munier une autre fois avec moins de pompe et d'orgueil. Mais il ne
faut pas oublier une scélératesse du premier ordre et d'une hardiesse
insigne et impunie. Désespérée des médecins, et l'arrêt par eux una-
nimement prononcé à M. et à Mme la duchesse d'Orléans, on envoya
chercher un nommé Garus, qui avoit inventé un élixir qui faisoit du
bruit alors, et dont le Roi a depuis acheté le secret fort cher. Le remède
fut donné, et réussit au delà de toute espérance ; il ne s'agissoit plus
que de continuer. Garus avoit demandé que rien ne fût donné que par
son ordre, et celui de M. et de Mme la duchesse d'Orléans y étoit
exprès. La princesse continua d'être si soulagée et si à elle-même, que
Chirac, craignant pour sa réputation, prit son temps que Garus dor-
moit,et avec son impétuosité fit avaler un purgatif sans en dire mot à
personne, qu'il présenta lui-même à Mme la duchesse de Berry. De ce
moment à celui de retomber d'où elle étoit revenue, il n'y eut pres-
que pas d'intervalle. Garus, voyant ce désordre, s'écria qu'on avoit
sûrement donné un purgatif, qui étoit un poison quel qu'il fût, dans
l'état de la princesse. Les gardes, qui l'avoient vu donner, avouèrent que
Mme la duchesse de Berry avoit pris quelque chose de la main de
Chirac. Garus voulut s'en aller ; on le retint, et l'on envoya chercher
M. et Mme d'Orléans. Grand vacarme devant eux ; cris de Garus,
hardiesse de Chirac sans égale de soutenir ce qu'il avoit fait, et de là,
pouilles de l'un à l'autre ; mais pendant ce débat la princesse de pis en
pis tendoit à sa fin, sans que Chirac ni Garus y pussent plus rien, et,
pour couronner l'impudence, Chirac, voyant l'agonie avancée, traversa
la chambre, et faisant une révérence d'insulte au pied du lit, qui étoit
ouvert, lui souhaita en termes équivalents un bon voyage, et de ce pas
alla à Paris.
M. le duc d'Orléans, qui n'avoit eu que M. de Saint-Simon auprès
do lui à la Meute, fut amèrement affligé ; il le chargea des soins et des
ordres de tout ce qui devoit suivre, et se laissa arracher par lui de lu
408 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
Meute quelques heures avant la mort. La pauvre princesse étoit encore
grosse; on lui trouva un notable dérangement au cerveau. Tout cela
fut étouffé pour le temps avec soin ; on eut le bon sens de ne vouloir
point d'oraison funèbre, et de ne faire sur les obsèques que ce qui ne
se put absolument éviter. M. le duc d'Orléans seul fut touché; quelques
perdants s'affligèrent ; mais qui d'entre eux eut de quoi subsister ne
put même regretter sa perte. Rions à l'armée fut plus d'une fois sur
le point de se tuer ; ce fut aussi pour lui un terrible dénoûment de
[cette] plus que romanesque histoire. Il fit bientôt après argent de son
régiment et de son gouvernement, et, comme il avoit été doux et poli
avec ses amis, il en conserva, et fit bonne chère avec eux pour se con-
soler ; mais au fond il demeura obscur, et cette obscurité enfin l'absorba.
Pour M. le duc d'Orléans, sa douleur ne fut pas de durée ; l'habitude,
le goût, la tendresse qu'il avoit eue pour elle dès sa première enfance,
et qui avoit toujours subsisté, cédèrent bientôt à d'autres considérations
qui le consolèrent, surtout à la délivrance de cette déclaration de
mariage, qui lui fit trouver bientôt un grand soulagement. Toute la
maison, qui détestoit M. et Mme de Mouchy, s'éleva contre eux avec
tant de bruit, que, étant sortis de la Meute la veille de la mort, par
l'embarras d'y rester sans protection ni ressource, ils en furent chassés
quand après ils y voulurent rentrer, et que Mme de Mouchy ne put
obtenir de M. le duc d'Orléans d'y faire les fonctions de sa charge ni
même d'y reparoître. Elle fut aussi la seule exceptée de la continuation
de ses appointements, que le duc de Saint-Simon obtint pour toutes
les dames et pour quelques autres personnes de cette maison ; mais
elle s'y étoit si démesurément gorgée d'argent, de pierreries et de
tout, qu'en cela même elle ne fut plainte de personne. Elle et son
mari furent même doucement chassés de Paris. Ils y sont depuis
revenus; mais aucun des changements arrivés jusqu'à cette heure n'a
pu les rétablir dans le monde, ni les tirer d'obscurité, de mépris et
d'oubli.
1594. Le deuil de la duchesse de Berry.
(Page 275.)
7 septembre 1719. — C'est toujours sur le Roi que se règlent tous
les deuils de la cour, parce qu'il n'y a qu'un respect supérieur à tout
autre, qui est le sien et qui fait un deuil quand il s'y met, et le fait
quitter quand il le quitte. Ce même respect le fait encore porter sans
lui de ses enfants, parce qu'un père n'en porte point le deuil par une
supériorité que les sujets ne partagent pas, tandis qu'ils partagent sa
douleur et qu'ils portent le deuil sans lui, en ces seuls cas, par respect
pour lui. Mais de le porter avec lui et de le prolonger sans lui, c'est
ce qui est contre tout respect et tout exemple ; on ne comprend donc
pas comment cela s'est pu faire, quoiqu'il se soit fait. Personne ne
AU JOURNAL DE DANGEAU. 409
se soucioit de Mme la duchesse de Berry, et M. le duc d'Orléans
montroit un continuel exemple du premier respect dû au Roi, et
étoit fort éloigné de rien vouloir pour soi qui y pût être tant soit
peu contraire ; mais telle est en tout la bassesse des François d'en
faire toujours plus qu'il n'est dû et qu'on ne leur en demande, quand
on a du pouvoir et de la supériorité en quelque genre effectif que
ce soit.
1595 et 1596. Pourquoi Saint-Simon ne s'attarde pas
sur les questions de finances.
(Page 284.)
13 octobrel715. — 11 faudroit des volumes pourexpliquer seulement,
etle plus légèrement du monde, tout ce qui se passa en finance, et en
avoir fait de plus une étude particulière ; il s'en faut donc bien qu'on en
puisse charger ces Additions ou Notes. La matière a été si généralement
intéressante et si publique, qu'il est aisé de trouver partout les éclair-
cissements de curiosité qu'on pourroitavoir là-dessus. On enuseradonc
sur les finances ici comme on a fait sur la Constitution et à peu près par
les mêmes raisons.
1 er mars 1719. — On traite ici les finances avec le même silence
que la Constitution. Des volumes in-folio ne suffiroient pas en seules
notes sur ces deux matières. Elles sont d'ailleurs si connues et tant
de gens en ont écrit, qu'on a cru s'en pouvoir tenir à n'en rien
expliquer.
1597. Le petit Renau.
(Page 287.)
3 octobre 1719. — Ce petit Renau, ainsi nommé de sa très petite
taille, fine et proportionnée, étoit des dernières frontières de France
vers le Guipuzcoa, de fort bas lieu, dont l'application, le savoir, la valeur
et la vertu firent la fortune. On a parlé de lui ailleurs en ces Notes. Son
rare désintéressement le laissa pauvre, et son amour pour l'État etpour
le bien public, le jetèrent dans les idées de la taille proportionnelle,
dont il s'infatua, et qui ne le fit pas aimer où il l'essaya, malgré la
pureté de ses mains et de ses intentions. Le Roi l'estimoit, et à son
exemple ce qu'il y avoit à la cour de plus sérieusement distingué parmi
les seigneurs et les ministres, et particulièrement Mgr le duc de Bour-
gogne et M. le duc d'Orléans. Il étoit grand Malebranchiste et grand
mathématicien; simple d'ailleurs, modeste infiniment, et de bonne com-
pagnie. Le chagrin du peu de succès de ses essais et un voyage qu'il
entreprit malade, pour les continuer, le tuèrent en chemin, aidés de trop
d'eau dont il se noya et dontil étoit grand buveur par principe de saule
MtUOlHIs DK SAINT-SIMON. XXXV; U-
410 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
11 étoit grand croix de Saint-Louis et un des meilleurs lieutenants
généraux de mer.
1598. Établissements donnés au duc de Chartres.
(Pages 292-293.)
27 août 4719. — M. le duc d'Orléans songeoit peu à des établisse-
ments pour Monsieur son fils. Ganillac l'y força d'importunité pour
avoir un large robinet d'argent à son ami la Feuillade, qui sut toujours
recevoir sans cesser d'être l'ingratitude même. Pour la charge de
l'infanterie 1 , ce fut l'ouvrage du maréchal de Villeroy pour le rendre
suspect et en aliéner le Roi. De ses aveux sur ce chapitre à son retour
de Lyon, que tout avoit disparu et changé de face, que n'y auroit-il
point à dire !
1599. Clermont, capitaine des gardes du duc de Chartres,
épouse lady Jersey.
(Page 293.)
24 octobre 1743. — Cette Angloise ne fit depuis aucune figure, et
finit par épouser, sans le déclarer, Clermont, qui fut chassé avec tant
de fracas avec Mlle Choin, et qui, après la mort du Roi, succéda à
Nancré à la compagnie des cent-suissesdeM. le duc d'Orléans, régent,
et après la mort de ce prince tomba par famine à être capitaine des
gardes de Monsieur son fils, comme gouverneur de Dauphiné ; car les
princes du sang n'ont ni gardes ni capitaines des gardes que comme les
autres gouverneurs de province, et quand ils le sont.
1600. Contestation entre la Vrillièreet Maillebois.
(Page 294.)
46 août 4749. — Voilà ce que perdent' les charges à tomber à des
gens infimes. On n'a jamais contesté au lieutenant général d'une pro-
vince d'y faire les fonctions de gouverneur en son absence. C'en est
une que présenter les députés des Etats, et toutefois, la Vrillière la
prétend et l'emporte, parce qu'il n'eut affaire qu'à Maillebois, et de là
en avant, voilà cette fonction ôtée aux lieutenants généraux par les
secrétaires d'État dans un pays où rien de suivi par règles et par
maximes, et tout par exemples et par considérations.
4. Saint-Simon veut parler de la charge de colonel général de l'in-
fanterie que le Régent rétablit en faveur de son fils en mai 4724.
AU JOURNAL DE DANGEAU. 411
1601. La duchesse d'Orléans refuse de recevoir les députés
du Languedoc.
(Page 296.)
26 août 1719. — Il ne se pouvoit un deuil plus public ni plus
éclatant de la situation de M. du Maine, quoique sur le point de
sortir de prison, que ce refus de Mme la duchesse d'Orléans de recevoir
des harangues, ordinaires de tous les ans, des députés des États de ces
provinces.
1602. Le duc de Saint-Simon empêche le Régent de rembourser
toutes les charges du Parlement.
(Page 301.)
•
22 août 1719. — Ce bruit ne fut point un faux bruit ; mais on le fit
passer pour tel, et on eut raison. Quelque abattu que fut le Parlement
du dernier lit de justice, on l'a déjà dit, il n'en fut que plus irrité, et
revenu, par le temps, du premier étourdissement, il ne s'appliqua qu'à
éluder tout ce qui le regardoit dans les enregistrements que le Roi y
avoit fait faire en sa présence. Cette compagnie est conséquente pour
son intérêt. Elle se prétend la modératrice de l'autorité des rois; sur
quoi fondé? c'est une autre affaire ; mais elle le prétend et y tient bon.
De cette maxime, elle en tire une autre sur les enregistrements; elle
ne les prend point comme une publication qui oblige, parce qu'elle ne
peut être ignorée, ni la nécessité de l'enregistrement comme celle de
la notoriété, d'où résulte l'obéissance à des lois qu'on ne peut plus
ignorer; elle les prétend comme l'ajoutement d'une autorité supé-
rieure, en genre de lois, d'ordonnances et d'édits, à une autorité qui
seule les peut rendre, mais qui ne les peut faire valoir ni observer sans
le concours de cette autre autorité, qui est celle que le Parlement ajoute
à celle du roi par l'enregistrement ; et de cette dernière maxime suit
que tout effet d'autorité nécessaire, mais forcée, est nul, et que par
conséquent tout ce que le roi porte au Parlement y est vainement
enregistré par la force et par la crainte, et ne le peut être valablement
qu'autant que ce qui s'y porte a été auparavant communiqué et
approuvé par le Parlement, ou qui, porté directement au lit de justice,
y est discuté avec liberté pour y être admis ou rejeté. Dans cet esprit,
il étoit tout simple que le Parlement, non-seulement ne se crût pas
tenu à observer rien de toutce qui avoit été enregistré au lit de justice
malgré la Compagnie et contre ses prétentions, mais encore en droit
d'agir d'une manière tout opposée à la teneur de ce qui y avoit été
ainsi enregistré. Ce fut aussi ce que le Parlement fit pas à pas avec
toute la circonspection, mais en même temps avec toute l'intention et
41$ ADDITIONS DE SAINT-SIMON
la fermeté possible. M. le duc d'Orléans en étoit exactement instruit,
et fort embarrassé. Law l'étoit encore davantage ; il avoit bien des
manèges et des opérations à faire qui demandoient un Parlement
soumis, et il avoit affaire à un prince qui n'aimoit pas les tours de force,
et qui sembloit épuisé sur ce point par celui où il avoit été enfin con-
traint. Dans cette perplexité, il imagina de trancher ce nœud gordien.
Il se trouvoit au plus haut point de son papier : le feu du François y
étoit, et il n'y avoit que peu de gens en comparaison du grand nom-
bre qui préférassent l'argent à ce papier. 11 proposa donc à M. le duc
d'Orléans de rembourser avec ce papier toutes les charges du Parlement
de gré ou de force; de se parer au public d'ôter la vénalité des charges,
qui en effet a tant fait crier autrefois, et qui nécessairement entraîne
de si profonds abus ; de les remettre toutes en la main du Roi pour
n'en plus disposer que gratuitement comme avant que les charges
fussent vénales, et le rendre le maître ainsi du Parlement pardes com-
missions qu'il donneroit pour le tenir d'une vacance à l'autre, et qui
seroient continuées après ou changées en faveur d'autres sujets, suivant
son bon plaisir. Ce spécieux si avantageux éblouit le Régent. Le ducde
la Force appuya cette idée de concert avec l'abbé Dubois, qui nevouloit
pas trop y paroître, mais qui faisoit agir et qui, dans la crainte des
revers, et dans la connoissance et du Parlement et de son maître, se
tenoit derrière la tapisserie, d'où il dirigeoit ses émissaires. Lui-même
y trouvoit son compte, dans ses vues de se rendre le maître de l'État,
sous le nom de M. le duc d'Orléans, puis du Roi majeur; mais il sen-
toit tous les hasards de la transition, et ne se vouloit pas commettre.
Il y a lieu de croire que ce fut de son artifice que vint à M. le duc
d'Orléans la volonté de consulter là-dessus le duc de Saint-Simon.
G'étoit un des hommes du monde qui portoit avec le plus d'impatience
les prétentions et les entreprises contre l'autorité royale, et qui ; par
attachement à sa dignité, demeuroit le plus publiquement ulcéré de
toutes les usurpations que cette compagnie lui avoit faites et de tout
ce qui s'étoit passé en dernier lieu là-dessus sur le bonnet, dans les
fins du Roi et depuis sa mort. C'étoit aussi par là que M. le duc
d'Orléans, dont les soupçons n'épargnoient pas ses plus éprouvés ser-
viteurs, avoit toujours regardé de cet œil tout ce que Saint-Simon lui
avoit dit, dans les commencements, des entreprises du Parlement sur
son autorité, et que le duc étoit demeuré à cet égard dans un entier
silence depuis, et qui n'avoit été rompu que par M. le duc d'Orléans,
lorsqu'il lui parla du lit de justice peu de jours avant qu'il fut tenu.
Les mêmes raisons et le même naturel du prince le dévoient donc
éloigner de consulter, sur ce remboursement du Parlement, M- de
Saint-Simon, s'il n'y avoit été poussé d'ailleurs. Mais, en même temps
qu'il étoit celui de tous de qui le Régent devoit être plus en garde
là-dessus à son sens, c'étoit un coup de partie, à ce qui sembloit aux
intéressés, de faire consulter un homme si fait exprès pour seconder
leurs désirs, et qui rassembloit en soi tout ce qu'il falloit pour les
AU JOURNAL DE DANGEAU. 413
faire réussir pleinement et avec promptitude. Quoi qu'il en fût, une
après-dînée que Saint-Simon travailloit à son ordinaire tête à tête avec
le Régent, ce prince lui expliqua les entraves que le Parlement lui
donnoit sans cesse, le peu de compte que cette compagnie faisoit publi-
quement du lit de justice, et le peu de fruit qu'il en tiroit, puis pro-
posa l'expédient et tira de sa poche un mémoire bien raisonné du
projet. Saint-Simon entra fort dans les plaintes du Régent de la con-
duite du Parlement, et dans les raisons de le ranger au devoir à
l'égard de l'autorité royale. Il allégua ses causes personnelles de désir
de le mortifier et de le voir remis dans les bornes où il devoit être, et
les avantages que sa dignité ne pouvoit manquer de trouver dans
l'exécution de ce projet; mais il ajouta qu'il le trouvoit de première
vue bien injuste d'une part, et bien hardi de l'autre, et que ce n'étoit
pas là une résolution à prendre sans beauconp de mûres délibérations,
et sans en avoir bien pesé toutes les grandes suites et toute l'impor-
tance. M. le duc d'Orléans ne lui en laissa pas dire davantage, et
voulut lire le mémoire d'abord de suite sans interruption, puis une
seconde fois en raisonnant dessus. Cette lecture première confirma le
duc dans l'éloignement qu'il avoit témoigné d'abord, et quand ce fut
à la seconde lecture, il fit toujours des raisonnements qui alloient à la
réfutation. Le Régent, surpris au dernier point d'y trouver le duc
contraire, mais déjà entraîné et enchanté du projet, ne fut pas content
de cette résistance. Il lui témoigna l'un et l'autre, essaya de le piquer
sur les intérêts de sa dignité, auxquels il le savoit fort sensible, et lui
dit qu'il falloit donc laisser le Parlement le maître, ou en venir à bout
par l'unique moyen qu'on en avoit; puis se répandit sur l'odieux et les
inconvénients infinis de la vénalité des charges et sur le bonheur
public de ce changement, et sur l'acclamation qu'on en devoit attendre.
Saint Simon, le voyant si prévenu et reployer son mémoire pour le
mettre dans sa poche, sentit tout le danger où on l'alloit embarquer.
Il lui dit donc que, quoiqu'il y eût fort longtemps qu'ils fussent là-
dessus, cette matière étoit trop importante, ou pour ou contre, pour
n'être pas plus mûrement examinée ; qu'il avoit dit ce qui s'étoit
d'abord présenté à son esprit ; que, en y pensant davantage, et en
faisant plus de réflexions avec loisirtout seul sur cemémoire, peut-être
changeroit-il d'avis, et qu'il le desiroit; que, pour cela, il le prioit qu'il
pût l'emporterchez lui et le mieux examiner tout à son aise. M. le duc
d'Orléans y consentit, le lui donna, mais voulut le ravoir et l'entretenir
le surlendemain, et ne lui donna pas un plus long terme. Il revint au
jour marqué avec un mémoire de sa main, qu'il lut au Régent, auquel
il ne trouva point de réponse, et qui demeura convaincu que le projet
étoit la chimère du monde la plus dangereuse. En effet il n'en fut
plus parlé.
Ceux qui l'avoient conseillé, voyant M. le duc d'Orléans si armé
contre leurs raisons qu'ils n'avoient point de répliques à opposer, se
continrent dans le silence; mais ce ne fut pas pour toujours; ce projet
414 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
leur étoit trop cher pour l'abandonner et par s'ôter toutes sortes
d'obstacles, et par ce grand débouchement de papier dont Law sentoit
le poids de loin, en quelque vogue présente qu'il fût. Il faut achever
cette curieuse et singulière anecdote, quoiqu'elle dépasse ces Mémoires
de Dangeau. L'été suivant se passa en luttes avec le Parlement, et ces
luttes donnèrent lieu aux promoteurs du projet abandonné de tâcher
de le ressusciter. M. de Saint-Simon étoit allé passer quelques jours en
sa maison de la Ferté. Le lendemain de son arrivée, il fut chez M. le
duc d'Orléans, qu'il trouva avec du monde. Après quelques moments
de conversation générale, il prit Saint-Simon dans un coin, et lui dit
qu'il avoit bien à l'entretenir de choses importantes et pressées, et que
ce seroit pour le lendemain. Le duc le pressa de lui en dire la
matière. Le Régent eut peine à s'expliquer; puis il lui dit qu'il étoit
excédé du Parlement, et qu'il falloit reprendre le projet du rembour-
sement et voir enfin aux moyens de l'exécuter. L'autre lui témoigna
toute sa surprise de le voir revenir encore une fois à un expédient si
ruineux, et de l'abandon duquel il étoit demeuré si pleinement con-
vaincu. M. le duc d'Orléans insista, mais coupa court, et lui donna
rendez-vous au lendemain. Le duc lui dit qu'il étoit tout prêt, mais
qu'il n'avoit rien de nouveau à lui exposer sur cette matière, et qu'il
seroit surpris si on lui en proposoit quelque solution praticable. La
même nuit, la fièvre le prit, et il s'envoya excuser du rendez-vous. Le
jour d'après, M. le duc d'Orléans envoya savoir de ses nouvelles et
quand il le pourroit voir; c'étoit une fièvre double tierce, qui impa-
tienta d'autant plus les promoteurs du projet, qu'apparemment ils trou-
vèrent M. le duc d'Orléans arrêté à n'avancer pas sans lui ; car, deux
jours après, le duc de la Force vint forcer sa porte de la part du
Régent. Il trouva M. de Saint-Simon dans l'accès, et hors d'état de rai-
sonner. Suivant la mission qui l'amenoit, il lui demanda avec empres-
sement quand ce pourroit être, parce que l'affaire pressoit. C'étoit la
première fois qu'autre que M. le duc d'Orléans lui en eût parlé. M. de
Saint-Simon répondit à M. de la Force qu'il ne prévoyoit pas être si tôt
en état d'aller au Palais-Royal ni de parler d'affaires, mais que, si
celle-là pressoit tant, il avoit tellement tout dit à M. le duc d'Orléans
tout ce qu'il en pouvoitdire, il y a plus d'un an, qu'il n'avoit plus rien
à y ajouter, et que tout ce qu'il pouvoit faire, étoit de lui prêter à lire
un mémoire qu'il avoit fait là-dessus, et que par hasard il avoit gardé.
En effet, il le lui envoya l'après-dînée du même jour. Apparemment
qu'ils le trouvèrent péremptoire; car M. de la Force le lui rapporta
quelques jours après. M. de Saint-Simon n'étoit pas encore trop en
état, et moins en volonté, d'entrer en matière avec lui ; l'autre aussi n'y
insista pas, et se contenta d'avouer en général que le mémoire étoit
bon. Il y a lieu de croire qu'il n'y fut pas trouvé de réponse, parce
que M. le duc d'Orléans lui dit, lorsqu'il le vit, qu'il n'y avoit pas
moyen de songer davantage à ce projet, et en effet il n'en fut plus
du tout parlé depuis. Ce qui ne se peut comprendre, mais ce qui
AU JOURNAL DE DANGEAU. 415
arrivoit pourtant continuellement, c'est que tout cela fut su, et par
le premier président, avec qui M. de Saint-Simon étoit demeuré en
rupture plus qu'ouverte, et sans le saluer depuis l'affaire du bonnet,
à la fin du feu Roi. Peu après ceci, le Parlement fut envoyé à Pon-
toise, et M. de Mesmes, y allant avec sa famille, dit en carrosse à
Mme de Fontenilles, sa sœur, le risque que le Parlement avoit couru,
et qu'il lui donnoit à deviner quil'avoit sauvé, dont il ne sortoit pas de
surprise, et nomma Saint-Simon. Us surent aussi la part contradic-
toire que le duc de la Force y avoit eue, et surent après s'en venger
cruellement.
4603 et 1604. Les princes du sang n'ont ni grands officiers
ni capitaines des gardes.
(Page 312.)
24 novembre 1707. — La libéralité des Mémoires est infinie. Jamais
les princes du sang n'ont eu de grands officiers ; le premier prince du
sang a un gentilhomme de la chambre, que Monsieur le Prince le
Héros appela le premier gentilhomme de la chambre, en même temps
se donna un premier écuyer. Il y eut des temps où cela ne fut pas diffi-
cile lors de son mariage avec la nièce du cardinal de Richelieu et
dans les premiers temps de la Régence, où il fut le maître par la
foiblesse de Gaston et la crainte et le besoin du cardinal Mazarin. Le
premier prince du sang est le seul dont la maison soit passée â la
Chambre des comptes pour les privilèges de ses officiers, et le seul qui,
à titre de prince du sang, ait une pension du Roi réglée et affectée.
Quelques conquêtes qu'aient fait les princes de sang par leurs mariages
avec les enfants naturels du feu Roi et par l'élévation que le feu Roi a
voulu donner à ces mêmes enfants, ils n'ont pu ni avoir de grands offi-
ciers, ni faire passer leur maison à la Chambre des comptes, ni avoir
des privilèges pour aucun de leurs domestiques. On a vu en plus d'un
endroit qu'ils n'ont jamais pu, sous le feu Roi, faire admettre, ni à
Marly, ni dans les carrosses de Monseigneur, ni à sa table, aucun des
gens distingués de leurs domestiques ; ni pas une de leurs dames
d'honneur, ni à Marly, ni dans les carrosses, ni à la table des filles de
France, et que celles qui y ont été admises l'étoient des filles du Roi
et uniquement par grâce à ce titre, à l'exclusion de celles des autres
princesses du sang, et, tandis que MM. du Maine et de Toulouse
avoient de leurs premiers domestiques à Marly, jamais Monsieur le
Prince, Monsieur le Duc ni M. le prince de Conti n'en ont jamais pu
avoir aucun, à l'exception une fois ou deux de M. deLussan, chevalier
de l'Ordre, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur le Prince,
et de sa femme, qui, une seule fois, à des Rois, mangea à table, à la
suite de Madame la Princesse. Quant à ce choix de ces officiers des
princes du sang, qu'ils ne font point sans le Roi, c'est une nouveauté
446 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
qui n'a été introduite qu'à l'occasion de Monsieur le Duc et de son
mariage, qui faisoit prendre au Roi une part particulière en lui, et
conséquemment à vouloir qu'il n'eût point de gens distingués du com-
mun de ses domestiques qui ne lui fussent agréables ; à quoi le soin
qu'avoit Monsieur le Prince de n'oublier rien qui pût plaire donna lieu,
et qui s'est suivi depuis, mais qui jusqu'alors avoit été parfaitement
inconnu.
29 août 1719. — Les princes du sang, comme tels, n'ont ni gardes ni
capitaines des gardes, mais seulement en qualité de gouverneurs de
provinces, lorsqu'ils le sont, et comme tous les autres gouverneurs de
province, et le seul premier prince du sang a un gentithomme de la
chambre. Ils l'appellent maintenant premier gentilhomme de la cham-
bre, et en ont tous un. La date de cette nouveauté, peu à peu impercepti-
blement introduite, est depuis la mort du Roi, et n'a paru qu'assez
longtemps après.
1605. Le grand prieur de Vendôme cherche à se marier.
(Page 313).
8 septembre 1719. — Le chevalier de Vendôme avoit passé sa vie à
se ruiner et manger tout ce qu'il avoit pu d'ailleurs. Les biens du grand
prieuré étoient tombés dans le dernier désordre, et l'ordre avoit à cet
égard une action toujours prête contre lui. Il avoit tiré infiniment de
Law, et n'étoit pas d'avis d'en réparer ses bénéfices. Les accroisse-
ments prodigieux et inattendus qu'il avoit vu arriver à son rang par le
feu Roi à cause de ses bâtards, et que son impudence avoit augmentés
depuis, par des tentatives que la foiblesse et la politique de M. le duc
d'Orléans avoit souffertes, lui avoient tellement tourné la tète, que la
chute des fondements de ce rang au dernier lit de justice, n'avoit pu
le rappeler à la première moitié de sa vie, ni le détacher de la folle
espérance de revenir au rang de prince du sang. Il la combla par vouloir
avoir postérité, et ne put comprendre que cette postérité même seroit
un obstacle de plus à ses désirs. Il s'abandonna donc à sa chimère, et
Law, son confident et son ami, en profita pour faire sa cour au Régent
et procurer au bâtard qu'il avoit reconnu de Mme d'Argenton le grand
prieuré de France. Le marché en fut bientôt fait et payé. Pas un de
ceux qui y entrèrent de part ou d'autre, n'étoient pas pour en avoirplus
de scrupule que du marché d'une terre et d'une charge, ni l'ordre de
Malte ni le grand maître pour oser refuser un régent du royaume.
Gela passa donc avec si peu de difficulté, qu'on le sut fait avant de le
savoir à faire. Il s'en trouva davantage à la dispense des vœux et de
se marier pour le chevalier de Vendôme ; mais enfin il l'obtint par le
crédit de M. le duc d'Orléans et par les sûretés qu'il donna à la maison
de Gondé de ne répéter rien de la succession de son frère, qui, par la
donation entre-vifs de son contrat de mariage fondée sur la profession
AU JOURNAL DE DANGEAU. 417
de cet unique frère, étoit passée toute entière aux héritiers de Mme de
Vendôme, excepté ce qui se trouva réversible à la couronne. Ce ne
fut pas tout : Vendôme chercha partout à se marier, et partout personne
ne voulut d'un vieux ivrogne, vivant de rapines, sans fonds de bien
que le portefeuille qu'il s'étoit fait et, de plus, pourri de vérole. Lui
au contraire se persuadoit qu'il n'y avoit rien de trop bon pour lui.
Il chercha donc en vain et se lassa enfin d'une recherche ridicule et
inutile ; il continua sa vie accoutumée, qui l'obscurcit toujours de plus
en plus, et qui ne dura que peu d'années depuis cette dernière scène
de sa vie.
1606. Berthelot de Pléneufet sa femme; leur projet de mariage
d'une fille du Régent avec le prince de Piémont.
(Pages 315-316.)
9 septembre 1719. — Pléneuf étoit un Berthelot, gens d'affaires, et
un des frères de la femme du maréchal de Matignon, mère des deux
Matignons, chevaliers de l'Ordre à la Pentecôte 1724 et le premier jour
de l'année suivante. Ce Pléneuf étoit né pour le malheur de la France,
puisqu'il fut père de la trop fameuse Mme de Prye. Il fut aussi très
funeste à l'État par les voleries immenses qu'il commit sur les vivres
et les hôpitaux des armées d'Italie, dont il amassa tant de trésors et
qu'il cacha si bien, lorsque dans la Régence il se vit recherché par la
chambre de justice, et qu'il fit une banqueroute frauduleuse et prodi-
gieuse, et se sauva hors du royaume. Ce fut de là qu'il plaida, mains
garnies en sûreté, et qu'il se servit pour se tirer d'affaires, sans qu'il
lui en coûtât rien, de ce qui corrompt tout dans le monde, je veux dire
de ses richesses et de la beauté. Sa femme en avoit, des agréments
encore plus, et tout l'esprit et la sorte d'esprit d'insinuation, de suite,
d'intrigues, qui est la plus propre au grand monde, et à y régner
autant que le pouvoit une bourgeoise. Le mari, d'extérieur grossier,
lourd, stupide, étoit le plus délié matois et qui alloit le mieux à ses
fins, sans scrupule de moyens, et qui avec beaucoup d'esprit étoit
propre aussi aux affaires et à l'intrigue. Il fit tant par les siennes en
Piémont, où il s'étoit retiré, et par celles de sa femme qui gouvernoit
M. le Blanc et Belle-Isle, et qui fut leur perte dans les suites par la
rage de sa fille contre elle et la réciproque jalousie d'empire et de
beauté, que Pléneuf fut initié et vu de bon œil à la cour de Turin,
et auprès du roi de Sardaigne même directement. Il entama le propos
du mariage de Mlle de Valois avec le prince de Piémont, se fit avouer
par M. le duc d'Orléans, et même autoriser pour aller en avant. Je ne
sais d'où cela vint au duc de Saint-Simon ; mais ce fut à lui que M. le
duc d'Orléans s'adressa pour faire les réponses à Pléneuf, et manier
avec lui cette affaire, après que Mme la duchesse d'Orléans lui eut
demandé avec instance de pardonner à Pléneuf une insolence qu'il lui
MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXX VI 53
418 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
avoit faite du temps du chancelier Voysin, sous le feu Roi, dont il étoit
premier commis, pour un valet à lui qu'il avoit fait placer dans le gou-
vernement de Blaye au fort de Médoc, et que Saint-Simon en avoit fait
chasser après la mort du Roi. La négociation alla vite et très bien.
Mme de Pléneuf, que Mme la duchesse d'Orléans voyoit là-dessus en
secret, apportoit les lettres de son mari au duc de Saint-Simon, et en
venoit prendre les réponses. Gela dura quelques mois, et venoit à con-
clusion lors du retour de l'abbé Dubois d'Angleterre. Alors Saint Simon,
qui ne traitoit qu'à regret avec un homme tel que Pléneuf, et qui con-
noissoit les jalousies de l'abbé Dubois, la foiblesse de M. le duc d'Or-
léans pour lui, et que ce mariage, qui devoit paroître si flatteur à M. le
duc d'Orléans, n'en étoit que médiocrement goûté par des raisons peu
raisonnables, mais particulières, lui proposa de ne pas faire un pot à
part de cette partie seule des affaires étrangères, et de la remettre à
l'abbé Dubois, ce que ce prince approuva au grand regret de Mme la
duchesse d'Orléans et de Mme de Pléneuf, mais à la grande satisfaction
du ducde Saint-Simon. L'abbé Dubois, qui poursafortune à soi n'avoit
en tête que la Quadruple alliance, dont la Sicile devoit être le premier
fruit pour l'Empereur aux dépens du roi de Sardaigne, que j'appelle
par avance de ce nom, n'avoit garde de conclure avec lui un mariage à
la veille de le dépouiller, ou qui en le préservant ruineroit tous ses
projets de fortune particulière. Il fit donc languir la négociation pour
se préparer à la rompre, la laissa transpirer exprès et revenir à
Madame sans y paroître, parce qu'il en étoit méprisé et haï, mais
dans l'espérance de quelque trait de férocité allemande. Il devina.
Madame étoit la droiture et la franchise mêmes avec de grands défauts,
dont un étoit de pousser sans mesure cette droiture et cette fran-
chise ; elle n'en fit pas à cette occasion à deux fois. Elle étoit de tout
temps en commerce de lettres avec la reine de Sardaigne toutes
les semaines ; elle lui manda sans détour qu'elle apprenoit qu'il
étoit sérieusement question du mariage du prince de Piémont avec
Mlle de Valois ; qu'elle l'aimoit trop pour lui vouloir faire un si
mauvais présent et pour la tromper; qu'elle l'avertissoit donc, etc.,
et tout de suite tout ce qu'elle en savoit ou croyoit savoir ; puis, la
lettre partie et hors de portée de pouvoir être arrêtée, dit ce qu'elle
avoit mandé à M. et Mme la duchesse d'Orléans, qui en fut outrée.
M. le duc d'Orléans, qui n'avoit jamais été de bon pied en cette
affaire, et beaucoup encore moins depuis qu'elle avoit passé entre les
mains de l'abbé Dubois, ne s'en soucia point, et l'abbé rit de bon cœur
de cet effet de son artifice. Ce mariage tomba de la sorte, et peu après
Mlle de Valois épousa le fils aîné du duc de Modène, M. le duc
d'Orléans trouvant qu'elle ne méritoit pas mieux et pressé de s'en
défaire. Pléneuf, ayant sauvé son bien et raccommodé ses affaires,
revint à Paris en homme important, où il ne vécut pas longues années
depuis.
AU JOURNAL DE DANGEAU. 419
1607. Voyage du roi Jacques en Espagne.
(Page 342.)
25 mars 1719. — Ce voyage du roi Jacques en Espagne étoit pour
passer de là en Ecosse, sur une escadre avec des troupes; mais le roi
d'Espagne, lui-même attaqué, n'eut pas le temps d'une exécution si
éloignée, et dont le czar, avec une flotte toute prête, étoit de moitié,
et c'est ce qui rendit le roi Georges si pressant et l'abbé Dubois si
ardent à procurer la déclaration delà guerre par la France à l'Espagne,
tandis que rien ne nous convenoit mieux que cette invasion.
1608. Mort et caractère de la marquise de Croissy.
(Page 345.)
17 septembre 1719. — Mme de Croissy étoit fille unique de Beraud,
qui de médecin étoit devenu riche et s'étoit fait grand audiencier.
C'étoit une femme de beaucoup d'esprit, qui s'étoit accoutumée au
grand monde pendant les ambassades de son mari, et qui y étoit fort
propre. Son goût étoit le jeu, la magnificence et la grande représenta-
tion, où elle excelloit à bien faire les honneurs de sa maison, avec
une politesse et un discernement particuliers, mais d'ailleurs impé-
rieuse. Son démêlé à Nimègue avec la femme [du comte Olivencrantz,
premier ambassadeur de Suède *], qui commença par une dispute
au jeu, fut poussée si loin, que les maris prirent parti, dont les
suites ne furent pas heureuses pour la France par la haine que cet
ambassadeur remporta chez lui et qu'il inspira au Conseil de son
maître.
1609. Anecdote sur le marquis de Courcillon.
(Page 346.)
28 septembre 1719. — Courcillon, qui n'avoit qu'une cuisse et dont
on a eu lieu de parler plus d'une fois en ces Notes, n'en fut ni plus
triste ni plus réglé en ses mœurs. C'étoit un homme singulier, qui, par
la faveur de Mme de Maintenon et par sa hardiesse et la plaisanterie
qu'il tiroit de tout, s'étoit acquis, puis conservé la liberté de tout
hasarder, et qui par sa blessure s'étoit mis sur le pied d'aller partout,
et jusque chez le feu Roi, sans chapeau et sans épée. Un trait de lui,
entre une infinité dont il faisoit quelqu'un tous les jours, mais qu'il
savoit toujours n'adresser qu'avec esprit, suffira pour faire connoître de
1. Ce qui est entre crochets a été laissé en blanc par le copiste des
Additions ; on l'a rétabli d'après le texte des Mémoires, ci-dessus
p. 346.
420 ADDITIONS DE SAINT-SIMON
quoi il étoit capable. Il étoit au biribi, à Luxembourg, où Mme la
duchesse de Berry jouoit avec grand monde, qu'il entretenoittout à la
fois de son babil. Tout à coup il lui prit une verve de dire, que, s'il
avoit un plein, il seroit si aise qu'il ne pourroit s'empêcher de baiser
quelqu'une des dames qui étoient là, et, comme il étoit homme à le
faire, les voilà toutes à en avoir peur. Le plein vint; le voilà à sauter
sur son pied comme une pie, à crier qu'il étoit homme de parole, et,
pendant l'effroi des dames qui se cachoient le visage, il va tomber sur
Mme deBellegarde. G'étoit la fille unique de Verthamon, premier pré-
sident du Grand Conseil, qui avoit épousé avec des millions le second
fils de d'Antin. G'étoit une créature toute neuve, élevée dans un grenier,
point encore accoutumée au monde, timide à l'excès, modeste au
dernier point, laide encore plus, et très vertueuse, qui de plus ne le
connoissoit que de nom. A ce choix, éclat de rire universel ; les voilà
tous deux à se débattre; et si bien qu'ils tombèrent par terre roulantl'un
sur l'autre. La pauvre femme désespérée gagna le dessous de la table
à quatre pieds, et Gourcillon après, qui la joignit, la chiffonna, et fit en
dépit de toute sa résistance, claquer des baisers sursajoue, qui furent
entendus à travers de tout le bruit de ce combat. Quand ce fut après à
sortir de là-dessous, on peut juger de l'embarras, de la honte et du
dépit de cette pauvre créature, qui reparut toute déchirée, écheveléeet
dans un état à faire pitié, rendu trop universel. Au fond, ce Gourcillon
ne valoit pas grand'chose, avec bien de l'esprit, de la lecture et un
grand courage, mais qui ne se refusoit rien aux dépens de qui il appar-
tenoit, et qui étoit d'une débauche outrée. Lui et Mme de Bellegarde
vécurent peu de temps après ce combat. M. et Mme de Dangeau,
qui n'avoient que lui, en furent très affligés. Sa veuve, fille unique de
Pompadour, s'en consola fort aisément ; elle est encore une des plus
belles personnes de France. Sa fille unique, veuve sans enfants d'un fils
aîné du duc de Ghaulnes, a épousé le prince de Rohan.
4610. M. de Courcillon, sa femme et sa fille.
(Page 347.)
12 mars 1685. — .... Dangeau 1 eut un fils de son second mariage,
lequel, de Mlle de Pompadour, parfaitement belle, n'eut qu'une fille
unique mariée au duc de Picquigny, fils du duc de Ghaulnes.
1611. Orry ; sa carrière.
(Pages 349-350.)
4 octobre 1719. — Orry, d'origine la plus obscure, et chassé par
1. Le commencement de cette Addition se placera dans la suite des
Mémoires au tome XVII de 1873, en regard de la page 137.
AU JOURNAL DE DANGEAU. 421
la duchesse de Portsmouth dont il avoit été domestique et fait les
affaires, où elle prétendoit qu'il l'avoit fort volée, avoît frisé la
corde plus d'une lois en France et en Espagne. Il y a fait tant de
bruit qu'on en a parlé plus d'une fois dans ces Notes. Lui-même
auroit-il cru que son fils seroit devenu contrôleur général, et encore
malgré lui ?
1612. Bienfaits du Roi au comte deCharolais.
(Page 353.)
17 octobre 1719. — Ce lut encore le Roi qui paya à Dangeau le
gouvernement de Touraine et le mit sur le pied des grands gouver-
nements pour M. le comte de Charolois, outre ses pensions et
tout ce que le Roi lui donna d'actions à faire valoir au centuple sur
lui-même.
1613. Retard des bulles pour les évêchés de Tours
et de Bayeux.
(Pages 355-356.)
4 octobre 1719. — Ces bulles étoient pour Tours et pour Bayeux,
sur je ne sais quelle chicane, où Rome céda après avoir fait sentir sa
mauvaise humeur par ce délai. Le crime pour Tours étoit que l'abbé
de Castries passoit pour attaché au cardinal de Noailles, ce qui ne
l'empêcha pas de se faire sacrer par lui ; cela même le fit passer à Alby
incontinent après, par je ne sais quel inconvénient que cela fit trouver
à Tours. Il y perdit le climat et la proximité; il s'approcha de son
Languedocet y gagna un grand revenu. Et pour Bayeux l sur la première
vie de l'abbé de Lorraine, et en effet sur son attachement au cardinal
de Noailles.
1614. Exil, bientôt terminé, de la Chapelle.
(Pages 363-364.)
11 novembre 1719. — Ce la Chapelle étoit un très hardi et très dan-
gereux fripon, recrépi de bel esprit, et de l'Académie françoise ; aussi
ne fut-il pas longtemps exilé, je ne sais pour quelle sottise particulière.
Il ne vécut pas longtemps depuis son retour.
1615. Le Père Lafitau nommé évêquede Sisteron.
(Page 373.)
8 novembre 1719. — Lafitau étoit ce jésuite qui fit cette course
i. Et le crime pour Bayeux était, etc.
m ADDITIONS DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU.
légère dans la chaise du cardinal de la Trémoïlle de Rome à Paris et de
Paris à Rome pour faire échouer le voyage que le Régent avoit fait
faire à l'abbé Chevalier à Rome sur la Constitution, et qui, par sa con-
duite droite, patiente, mais ferme, avoit forcé toutes les barricades
qu'on avoit multipliées contre lui. Ce bon Père étoit aussi chargé de
la négociation personnelle de l'abbé Dubois pour son chapeau, aux
dépens duquel, nonobstant les mœurs des jésuites, desquels il étoit
parvenu à se faire fort ménager, il entretenoit une fille en chambre
et en plein Rome, et y donnoit de forts bons soupers à ses familiers, à
ce qu'on a su du cardinal de Rohan. L'abbé Dubois découvrit qu'il
le trahissoit au lieu de le servir; il n'osa éclater, dans l'état douteux
où il étoit encore, contre un homme à tout faire, et qui avoit son
secret ; mais il songea à l'éloigner de Rome sans le rapprocher d'ici,
pour le tenir ainsi à l'écart. C'est ce qui lui fit donner l'évêché de
Sisteron, au grand regret des jésuites, qui ne veulent point d'évêques
de leur compagnie, et du nouveau prélat aussi, à qui ilfâchoit fort de
cesser d'être personnage et libertin pour un aussi petit morceau ;
mais il fut apaisé à force d'espérances, et, quand il fut à Sisteron, on
l'y laissa.
APPENDICE
SECONDE PARTIE
I
LETTRES DE LÉGITIMATION DES ENFANTS
DU MARQUIS DE SAINT-GENIES 1
Avril 1678.
Louis, etc. Notre cher et bien amé Henri de Montault, marquis de
Saint-Geniès, lieutenant général en nos armées, gouverneur de Saint-
Omer, nous a fait exposer que, ayant eu habitude avec Anne Drouard,
étant lors veuve et lui non marié, il en avoit eu deux enfants, savoir :
Louis de Montault, né au pays de Liège, au mois de février 4664, et
Philippe de Montault, né à Paris en juin 4666, pour lesquels ayant eu
beaucoup de tendresse, il a pris soin de leur éducation, et à présent il
desireroit les faire légitimer, afin de les mettre en état de nous rendre
leur service avec plus d'honneur. A quoi nous sommes excités avec
d'autant plus de raison, que, depuis l'année 4637, l'exposant nous sert
en nos armées sans aucune discontinuation avec beaucoup de zèle, de
fidélité et de courage, n'y ayant point d'occasion où il ne nous en ait
donné des preuves certaines, dont il porte des marques glorieuses par
tout son corps 2 , ayant été aux sièges de Fontarabie, de Saler (?),
d'Aire, Bapaume, La Bassée, de Vigevano au Milanois, Rethel, Orbi-
telle, Bordeaux, et autres, et s'est aussi trouvé en plusieurs combats
et batailles, même où il commandoit l'aile gauche sous notre cher cou-
sin le maréchal d'Hocquincourt, d'où il fut envoyé à Bapaume, de là
à Philipsbourg, ensuite à Brisach, où il fut fait lieutenant général en
nos armées, commandant en cette qualité dans la haute et basse Alsace
et comté de Belfort, en l'absence de notre cher cousin le feu comte
d'Harcourt, qui en étoit gouverneur, et sous son autorité en sa pré-
i. Gi-dessus, p. 34. — Archives nationales, reg. X*a 8674, fol. 94.
2. L'annotateur des Mémoires de Sourches, tome I, p. 200, écrit:
u II étoit estropié du genou et avoit le talon qui lui touchoit au der-
rière. »
424 APPENDICE 1.
sence, ce qui a duré jusques à la mort de notre très cher cousin le feu
cardinal de Mazarin, que nous lui donnâmes le gouvernement de
Marienbourg ; laquelle place ayant été rasée, nous l'aurions envoyé à
Douay, et en dernier lieu à Saint-Omer, après l'avoir conquise par la
force de nos armes, où il nous continue actuellement ses services. Et
désirant lui faire connoître la satisfaction qui nous en est restée, nous
avons bien voulu lui en donner un témoignage en honorant sesdits
enfants naturels du titre de légitimes et leur accordant le titre de no-
blesse. Sur la très humble supplication qu'il nous en a fait, savoir
faisons que nous, pour ces causes et autres bonnes considérations à ce
nous mouvant, de nos grâce spéciale, pleine puissance et autorité
royale, nous avons, par ces présentes signées de notre main, légitimé
et légitimons lesdits Louis et Philippe de Montault, et du titre de légi-
times les avons décorés et décorons ; voulons et nous plaît qu'en tous
actes, tant en jugement que dehors, ils soient tenus, censés et réputés
légitimes et qu'ils jouissent des mêmes franchises, honneurs, privilèges
et libertés que nos autres sujets, qu'ils puissent tenir tous biens
meubles et immeubles qu'ils ont acquis et pourront acquérir, recevoir
toutes successions qui leur écherront, et accepter tous dons qui leur
seront faits entre vifs, à cause de mort ou autrement, en quelque
manière que ce puisse être, bien que ledit Louis de Montault soit né
en Liège, pourvu toutefois, quant aux biens de leursdits père et
mère, . . . que ce soit du consentement de ceux qui ont droit de succéder
à leursdits père et mère.... Et de notre plus ample grâce et autorité
que dessus nous avons lesdits Louis et Philippe de Montault, leurs
enfants et postérité nés et à naître en loyal mariage anobli et anoblis-
sons, et du titre de nobles et d'écuyers décoré et décorons, voulons et
nous plaît qu'en tous lieux et endroits ils soient tenus et réputés
nobles et gentilshommes,.... tenir et posséder tous fiefs, terres et sei-
gneuries,... porter les pleines armes du sieur marquis de Saint-Geniès,
pourvu que ce soit du consentement des frères et sœurs et des enfants
légitimes dudit marquis de Saint-Geniès leur père, icelles faire graver,
peindre et sculpter en leurs maisons, terres et fiefs.... Données à
Saint-Germain-en-Laye au mois d'avril 1678 et de notre règne le 35 e .
— Registrées.... en Parlement le 27 février 1679.
LA DÉTENTION DU PRINCE DE GELLAMARE 425
II
LA DÉTENTION DU PRINCE DE CELLAMARE 1
Lettres de M. de Liboy à l'abbé Dubois 2 .
A Étampes, le 15 décembre 1718.
Jusques à présent il ne s'est rien passé dans le voyage du prince
Cellamare que de conforme aux ordres du Roi. Je lui ai fait sentir
doucement que j'avois quelque inquiétude sur l'exacte observation de
la parole qu'il m'a donnée. Il m'a protesté avec force qu'il n'a écrit
qu'au cardinal Alberoni par votre consentement, et au cardinal Acqua-
viva et quelques ministres du roi Catholique, et avant la parole que je
lui demandai lundi ; suivant vos ordres, assurant qu'il n'a écrit aucune
lettre dans le royaume et renouvelant sur ce sujet sa parole.
Dans les conversations particulières, le prince Cellamare persiste à
me dire qu'il y a près de six mois qu'on lui a proposé les projets que
vous avez découverts avec tant de bonheur. Il ne sait pas lui-même
parfaitement quels en sont les principaux auteurs, parce que ce ne sont
pas ceux qui lui ont parlé; qu'ayant donné connoissance au roi son
maître de ces projets, il eut défense d'y entrer; que cependant on lui
envoya pour lors quelques papiers, pour les employer au cas seule-
ment que les affaires fussent portées aux dernières extrémités. Il entend
parler d'une lettre au Roi et des autres pièces dont il m'a déjà dit un
mot à Paris. Ce ministre ajoute que cette affaire est demeurée en cet
état jusques aux derniers temps, qu'on lui a fait des instances nou-
velles, qui ont donné lieu à la lettre qui est tombée en vos mains....
Il paroît incertain et fort agité, méditant sur des vues différentes, dont
je m'informerai.... »
Liboy.
A Toury, le 16 décembre 1718.
Le prince de Cellamare désire envoyer par le premier ordinaire un
duplicata de sa dernière lettre au cardinal Alberoni, et du mémoire
qu'il avoit proposé de présenter au roi. Je lui ai fait sentir qu'il con-
tenoit un article contre la vérité, puisqu'il n'informoit point que, aus-
sitôt qu'il avoit été possible, on avoit jeté les yeux très superficiellement
sur une petite partie seulement des papiers qu'il a déclaré être des
1. Ci-dessus, p. 38.
2. Dépôt des affaires étrangères, vol. Espagne 286-288, originaux
autographes.
MLMOlBkS DE SAINT-SIMON. XXXY1 54
426 APPENDICE IL
précédentes ambassades, et ils lui ont été rendus à l'instant.... Le
prince Cellamare, parlant des papiers de la seconde ambassade, m'a dit
avec affectation qu'il y en avoit plusieurs qui concernoient le temps du
séjour de S. A. R. en Espagne, et sa personne même depuis. J'ai brisé
(sic) que je croyois certainement que le roi Catholique avoit pris des
sentiments différents depuis ce temps-là....
A Blois, le 22 décembre 1718.
J'ai trouvé ici cette lettre de Paris ' trop criminelle et trop extrava-
gante pour être rendue. L'écriture pourra faire découvrir l'auteur. Le
prince Cellamare n'a reçu aucune lettre.... Il convient que l'abbé Bri-
gault le voyoit souvent. 11 m'a dit que, ayant reçu jeudi 8 de ce mois
au matin un courrier de l'abbé Portocarrero, de Poitiers, il donna sur-
le-champ avis de tout à plusieurs personnes, afin qu'elles prissent leurs
mesures; j'ai cru que cette date pourroit entrer dans un interrogatoire.
J'essaie par toutes voies douces à engager le prince Cellamare à déclarer
quelques coupables ; il répond que le point d'honneur le force au
secret....
A Blois, le 25 décembre 1718.
Les discours du prince Cellamare sont une espèce d'aveu que l'abbé
Brigault étoit un des principaux porteurs de projets. Ce qu'on a fait
dire le 8 de ce mois à cet abbé étant connu peut l'engager à croire que
tout est avoué ici et à faire une entière confession. Si j'avois une ins-
truction là-dessus, je pourrois arriver à des éclaircissements par forme
de conversation. Le prince Cellamare paroît croire qu'il viendra de
Madrid des choses fâcheuses. Je ne pénètre rien au-delà de quelques
écrits tendant à allumer le feu que le bonheur et la sagesse de S. A. R.
et des ministres ont prévenu. Outre cela il y aura peut-être des mani-
festes peu mesurés, des réclamations contre les Renonciations, et choses
pareilles. J'ai quelquefois poussé nos entretiens sur les négociations
qui pourroient être faites avec les princes et États du Nord, leur inu-
tilité et le poids accablant de leur dépense pour l'Espagne. Cellamare
a paru déconcerté; il croit que ses secondes lettres auront pu porter
à un adoucissement et à une ouverture à traiter....
A Blois, le 12 janvier 1719.
Quoique le prince Cellamare fût préparé à la déclaration de guerre
que je lui ai fait voir, il en a paru étonné à la première lecture ; à la
seconde, il a fait voir de la joie de ce qui est au commencement de la
troisième page. Ensuite il a fait quelques objections légères sur les
narratifs, jusques à affecter un rire forcé. L'ayant après laissé seul
avec les deux officiers, il leur a dit qu'en Espagne on feroit une décla-
ration très différente ; que le roi Catholique diroit qu'il n'a point de
1. La lettre n'est pas jointe.
LA DÉTENTION DU PRINCE DE CELLAMARE 427
guerre contre le Roi ni contre la France. Dès que j'ai été averti, j'ai
parlé à l'ambassadeur avec ressentiment, et, comme j'étois préparé, il
m'a paru que je l'ai terrassé. J'ai dit que ces discours partoient de
l'esprit et des principes des écrits (?) séditieux de Paris ; que je le sup-
pliois de s'en abstenir, persuadé de son désir pour la paix, auquel
j'avois rendu témoignage; que rien n'y étoit plus opposé que des sen-
timents pareils ; que l'intérêt du Roi, du Régent et du royaume étoit
un et inséparable ; qu'il falloit travailler à la paix ou du moins faire
une légitime guerre, à quoi rien n'étoit plus contraire que d'inspirer
des idées de faction et de révolte, et que j'étois très persuadé que le
roi son maître n'emploieroit jamais ces mauvais moyens et ne force-
roit pas S. A. R. à se porter trop loin. A cette occasion, j'ai une
seconde fois passé outre l'article 7 du Manifeste. Gellamare a paru
converti ; mais il croit que le cardinal Alberoni consultera peu les lois
et le droit, si l'on vient à la rupture, de laquelle il doute encore. J'ai
cru que ce récit pourroit engager à prendre des mesures. Si M. le duc
de Saint-Aignan est en France, nous continuerons le voyage, dès que
vous aurez envoyé les ordres d'Espagne ou que je les aurai reçus à
droiture suivant l'instruction. Rien ne retardera que les dispositions
pour le domestique du prince Cellamare, qui écrit à son secrétaire sur
ce sujet, afin d'accélérer.
A Blois, le 19 janvier 1719.
L'impatience du prince Cellamare de recevoir les ordres d'Espagne
augmente, et change ses manières à mon égard. Il avoit espéré quelque
adoucissement par le commerce avec ses domestiques, pour les affaires
seulement, et, quant aux lettres du cardinal Alberoni, il croit que
l'humeur de ce prélat y aura fait entrer jusqu'au 26 décembre des
choses que vous voudrez cacher (Cellamare n'a pas néanmoins vu le
manifeste du Roi, quoiqu'il soit public ici), mais que ces emporte-
ments n'auront pas été exprimés dans les lettres postérieures, depuis
qu'on aura appris à Madrid ce qui s'est fait le 9 dudit mois à Paris, et
qu'il n'étoit plus en pleine liberté. En tout cas, il demande qu'on lui
fasse savoir les ordres du roi son maître en telle sorte qu'on voudra,
et qu'on veuille bien lui faciliter les moyens d'y pouvoir obéir. Je n'ai
rien pénétré depuis mes dernières lettres, sinon que Cellamare envoya
le 8 décembre à l'abbé Brigault environ deux cents pistoles du sien, à
ce qu'il dit, et que, depuis un assez long temps, il a sollicité quelques
personnes qui ont l'honneur d'approcher S. A. R. pour les engager à
parler contre les nouveaux traités, et ce par des grandes promesses, et
peut-être par quelque argent comptant (je ne suis pas certain de ce
dernier point). S. A. R. sait ceux qui peuvent lui avoir parlé avec
quelque chaleur, et approfondira la chose si elle le mérite. Cellamare
ne se vante pas d'avoir fait du progrès, et il assure avoir été prévenu
par les Anglois. Pardonnez à ma sincérité ce récit simple de nos der-
nières conversations.
428 APPENDICE IL
A Blois, le 11 e février 1719.
J'ai reçu par la poste une lettre anonyme pour le prince Cellamare,
que j'ai supprimée. Elle contient le manifeste d'Espagne et des extra-
vagances exécrables, comme celle que je vous ai envoyée le 22 dé-
cembre. Il est venu une troisième lettre de Rome par le même canal
que les deux premières dont j'ai rendu compte le 9. Elle est écrite
dans le même esprit. Le prince Cellamare y répond, ce soir, que peut-
être le cardinal de la Trémoïlle voudra bien se charger de ses lettres
sans chercher d'autre détour, et qu'il les présente ouvertes. Ce M. Giu-
dice paroît sage, modéré, et de ceux qui se laissent gagner et conduire
par les manières douces et polies, et se font un devoir inviolable d'être
reconnaissants; il est dans la faveur et en place pour rendre de bons
offices et détourner les mauvais. Pardonnez ces lignes à mon zèle pour
votre service.
A Bayonne, le 25 mars 1719.
J'ai donné au prince Cellamare un piéton françois pour aller prendre
à Pampelune les derniers ordres de Madrid et les apporter à Saint-Jean-
Pied-de-Port, où nous arriverons lundi. J'ai éludé tous courriers et je
crois en être certain.
J'appris hier que le chevalier de Saint-Georges, que l'on avoit cru,
dans les temps de la lettre du 41, avoir été conduit au château de
Milan, étoit arrivé en Espagne et attendu à Madrid vers le 24, et on me
dit plusieurs choses des prétendus mouvements d'Angleterre.... Il y a
lieu de croire qu'il s'est fait une conspiration contre le roi d'Angle-
terre, que les Anglois l'ont formée et projetée eux-mêmes longtemps
avant d'en communiquer avec les étrangers, et que le motif de la prin-
cipale partie des conjurés est moins l'amour et l'avantage du chevalier de
Saint-Georges qu'un soulèvement contre le roi d'Angleterre même. Le
prince Cellamare a été informé du tout et a travaillé à l'intrigue dès le
temps que M. le comte de Stair lui dit que le duc d'Ormond avoit été appelé
en Espagne; sur quoi il y eut une espèce de vivacité entre ces deux
ministres. Le prince Cellamare a perdu l'affaire de vue depuis près de
quatre mois; mais j'entrevois que les pièces principales pourroient être
dans ses papiers. Dans la vue de le faire parler j'ai traité l'entreprise
de frivole, comme ont été les précédentes. Soit amour pour son ouvrage,
soit vraie connoissance, ce ministre a soutenu que le projet est bien
concerté, que plusieurs personnes notables de tous états y sont entrées,
qu'il y a des sujets du premier ordre capables de conduire une grande
affaire, qu'on n'a demandé que des officiers et quelques armes, sans
faire aucune mention d'argent, dont les chefs assurent avoir une
grande provision. Le prince Cellamare ajoute que le secret principal a
été caché au chevalier de Saint-Georges et au duc d'Ormond, afin
d'éviter les inconvénients arrivés lorsque ses sortes d'affaires avoient
passé par le cabinet de Saint-Germain. Cet ambassadeur insiste que
LA DETENTION DU PRINCE DE CELLAMARE 429
ces mouvements auroient pu être prévenus ou du moins ralentis dans
les premiers jours, [si] on avoit fait quelque fonds sur nos conversa-
tions. Je tâcherai.... de pénétrer un peu plus avant. Il ne m'a point
paru que les conjurés soient sûrs d'un port. J'ai lâché un mot de
Bristol; je n'ai rien connu de certain....
A Bayonne, le 26 mars 1719.
A ce moment arrive un exprès du prince de Gastiglione avec des
lettres du cardinal Alberoni du 22. Il ordonne au prince Cellamare de
s'arrêter à Pampelune et de m'engager à rester ici au voisinage jusques
à ce que j'aie reçu les ordres sur l'ouverture qu'il fait d'une confé-
rence à tenir en un lieu de frontière, et dit que le roi Catholique
offrira des partis tels qu'ils pourront satisfaire S. A. R. et prévenir les
malheurs communs à tous. Cette lettre est en réponse à celle par où
Cellamare a écrit que S. A. R. ne peut rien proposer ni écouter sans
la satisfaction de ses alliés et l'acceptation des points essentiels des
traités. Cellamare m'a fort pressé de demeurer ici après l'avoir conduit
à la frontière et de dépêcher un courrier. Je n'ai pas cru devoir le
rebuter entièrement.... Je serai de retour ici jeudi, et je continuerai
le voyage à petites journées par la route de la poste avec notre équi-
page, qui est très fatigué. J'espère recevoir vos ordres avant d'arriver
à Bordeaux ...
Alberoni finit en disant que le 24 ou le 25 le Prétendant arrivera à
Madrid, où il sera reçu avec la tendresse et avec la compassion due à
un pauvre prince abandonné et persécuté de tout le monde....
Le prince de Cellamare à Vabbé Dubois 1 .
Saint-Jean-de-Pied-de-Port, ce 28 mars 1719.
Monsieur
La grande honnêteté et la politesse avec laquelle M. de Liboy a
exécuté les ordres de S. M. T. C. et de S. A. R. à mon égard, et les
honneurs que j'ai reçus dans toute la route m'engagent à témoigner à
Votre Excellence ma reconnoissance, et à la supplier d'en remercier
très humblement S. A. R. de ma part. Et, quoique je sorte de France
avec la douleur de laisser les affaires dans la situation où elles sont,
j'espère cependant qu'il se trouvera des moyens de parvenir à quelque
heureux changement, et je me remets à ce que M. de Liboy en aura
déjà fait savoir à Votre Excellence, et je suis,
Monsieur
De Votre Excellence
le très humble et très obéissant serviteur,
Le prince de Chelamar.
I. Vol. Espagne 288, fol. 128: P. Bliard, Dubois cardinal, tome II
p. 36.
430 APPENDICE III,
III
L'ÉVASION D'ESPAGNE DU DUC DE SAINT-AIGN AN *
M. Dusault au maréchal de Berwick 2 .
Bayonne, 17 décembre 1718.
« .... M. deSaint-Aignan, qui avoit assuré qu'il partiroit de Madrid
le 5, n'en est sorti que le 9. Il n'étoit pas arrivé hier à midi àPampelune.
Ce retardement fera que votre courrier.... ne pourra le joindre qu'au
delà d'Agreda, parce qu'il ne peut aller que sur des chevaux de
louage, n'y ayant point de poste, supposant même que le prince de
Castiglione, qui commande à Pampelune, l'ait laissé passer sans
l'arrêter. Si M. de Saint- Aignan reçoit à temps votre paquet, je crois
qu'il feroit prudemment de laisser son écuyer dans sa berline avec
Madame la duchesse, qui continuera sa route par Pampelune, et lui
avec un ou deux domestiques, sur des mules, peut prendre vers la
hauteur d'Agreda à droite, un chemin qui va en Aragon, et