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Full text of "Memoires de Saint-Simon"

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in 2012 with funding from 

University of Toronto 



http://archive.org/details/memoiresdesaints36sain 



LES 

GRANDS ÉCRIVAINS 

DE LA FRANCE 

NOUVELLES ÉDITIONS 

PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION 

DE M. AD. REGNIER 

Membre de l'Institut 

SUR LES MANUSCRITS, LES COPIES LES PLUS AUTHENTIQUES 

ET LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS 

AVEC VARIANTES, NOTES, NOTICES, PORTRAITS, ETC. 



MÉMOIRES DE SAINT-SIMON 

ÉDITÉS PAR 

A. DE BOISLISLE 

AVEC LA COLLABORATION DE L. LECESTRE 
ET DE J. DE BOISLISLE 

TOME JLXXVI 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE 

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 



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LES 

GRANDS ÉCRIVAINS 

DE LA FRANCE 

NOUVELLES ÉDITIONS 

PUBLIEES SOUS LA DIRECTION 

DE M. AD. REGNIER 

Membre de l'Institut 



MEMOIRES 



OE 



SAINT-SIMON 



TOME XXXVI 



MEMOIRES 

DE 



SAINT-SIMON 



NOUVELLE EDITION 

COLLATIONNEE SUR LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE 

AUGMENTÉE 
DES ADDITIONS DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU 

et de notes et appendices 

PAR A. DE BOISLISLE 

Membre de l'Institut 

AVEC LA COLLABORATION DE L. LECESTRE 
ET DE J. DE BOISLISLE 



TOME TRENTE-SIXIEME 



PARIS 

LIBRAIRIE HACHETTE 

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 
1924 

Tous droits réservés. 



PC 

MO 
3 SIS 

v. 2 .-. 



MÉMOIRES 



DE 



SAINT-SIMON 



J'étois inquiet de voir que tout se préparoit à rompre 
avec 1 l'Espagne. L'intérêt de l'abbé Dubois y étoit tout 
entier. On a vu, dans ce que j'ai donné de M. deTorcy 2 , 
quelle fut sa conduite en Angleterre. Il n'avoit osé y con- 
duire son maître que par degrés, et ce fut à ce premier 
degré, dont je prévis l'entraînement et les suites, que je 
crus me devoir opposer à temps. Il n'étoit alors question 
que de subsides de la France à l'Angleterre, se déclarant 
contre l'Espagne, conjointement avec l'Empereur, et ces 
subsides dévoient être secrets. Après avoir effleuré cette 
matière avec M. le duc d'Orléans, nous convînmes, lui et 
moi, de la traiter à fond. Il en usa pour cette affaire comme 
il avoit fait pour celle des appels 3 , et me traîna, malgré 
tout ce que je lui pus représenter, dans sa petite loge de 
l'Opéra. Il en ferma la porte, après avoir défendu qu'on y 
frappât, et là, tête à tête, nous ne songeâmes à rien moins 

1. La préposition avec, oubliée, a été ajoutée en interligne. 

°2. Il veut parler des extraits des Mémoires manuscrits de Torey qui 
ont figuré dans nos précédents volumes depuis la page 207 du tome 
XXIX. 

3. En 1717 : tome XXXI, p. 150 et suivantes. 

UÉMOIRLS 1>E SAINT-SIMON. XX X\l 1 



(Suitedel718) 

Conversation 

entre 

M. le duc 

d'Orléans 

[et moi] sur 

ses subsides 

secrets contre 

l'Espagne, 
qui la voulut 

avoir 

enfermé seul 

avec moi 

dans 

sa petite loge 

à l'Opéra. 
[Add S'-S. 1557] 



2 MÉMOIRES [1718J 

qu'à l'opéra. Je 1 lui représentai le danger d'élever l'Em- 
pereur, à l'abaissement duquel et de sa maison la France 
avoit sans cesse travaillé depuis les grands coups que le 
cardinal de Richelieu lui avoit su porter, toutes les fois 
que l'État n'avoit pas été trahi par l'intérêt et l'autorité des 
reines mères italiennes ou espagnoles 2 ; de 3 l'Empereur 
qui, de plus, ne pardormeroit jamais à la France d'avoir 
enlevé l'Espagne et les Indes à sa maison et à lui-même ; 
de l'Empereur enfin qui avoit mis 4 la France à deux doigts 
de sa perte, et qui, lorsque la reine Anne la sauva, fit l'im- 
possible contre elle, et fut le dernier de tous les alliés à 
signer la paix ; que l'agrandissement de l'Angleterre et du 
roi Georges n'étoit pas moins redoutable, qui, sous les 
trompeuses apparences d'une feinte amitié, étoient nos 
plus anciens et plus naturels ennemis ; que l'épreuve de 
cette vérité étoit de tous les siècles, si on en excepte des 
instants, comme entre Henri IV et Elisabeth, et 5 les mo- 
ments d'autorité de Charles II et du changement du con- 
seil de la reine Anne ; que leur double intérêt revenoit au 
même : celui du roi Georges 6 , de tout faire pour l'Empe- 
reur, par la raison de ses Etats d'Allemagne, et par l'in- 
vestiture de Bremen et de Verden 7 , après laquelle il soupi- 
roit depuis si longtemps, et que l'Empereur lui faisoit 
attendre pour le tenir en ses mains et s'en servir sûrement 

1. Tout ce récit qui va suivre n'est que le développement, et sou- 
vent la copie exacte de la longue Addition mise à l'article de Dangeau 
du 3 janvier 1719, dont on trouvera le texte ci-après, sous le numéro 
4557. 

2. Marie de Médicis et Anne d'Autriche. 

3. Ce de est incorrect, étant donné la construction de la phrase, 
ainsi que celui qui va se trouver deux lignes plus loin. 

4. Mis, oublié, a été ajouté en interligne. 

5. Les mots entre H. IV et Elisabeth et ont été ajoutés en interligne. 

6. Ce nom propre est aussi en interligne. 

7. Il a été souvent question de ces deux duchés usurpés sur les 
Suédois par le roi Georges comme électeur de Hanovre : tomes XXIX, 
p. 268, XXX, p. 15, 262, 279, 348, etc. . 



[4718] DE SAINT-SIMON. 3 

dans toutes ses vues ; de la nation, qui n'avoit d'objet que 
le commerce, que de ruiner celui d'Espagne et le nôtre 
en même temps, peu inquiets de celui du Portugal, où ils 
étoient les maîtres, ni de celui de Hollande, qu'ils avoient 
à demi ruiné et dont ils dominoient la république 1 et que 
nous avions grand intérêt de ne pas laisser achever de 
ruiner, parce qu'il ne pouvoit nous être contraire au point 
où il se trouvoit réduit. J'ajoutai l'intérêt commun de 
toute l'Europe de brouiller sans cesse et irrémédiablement, 
si elle le pouvoit, les deux branches de la maison de 
France, dont la jalousie étoit telle, depuis que la couronne 
d'Espagne y étoit entrée, qu'il n'étoit efforts qu'elle n'eût 
faits pour l'en arracher, et depuis ne l'avoir pu par les 
armes, pour brouiller les deux couronnes et y semer sans 
cesse la zizanie 2 depuis la mort du Roi ; que cet objet 
étoit si grand pour l'Empereur et pour l'Angleterre, qu'il 
ne falloit pas croire que nulle difficulté pût les rebuter, 
et d'autre part aussi tellement visible que tous leurs arti- 
fices ne pouvoient qu'être grossiers ; que l'intérêt si grand, 
si évident, si naturel de notre union avec l'Espagne, nous 
étoit appris par leur acharnement à tout tenter pour la 
rompre, quand nous ne sentirions pas jusqu'à quel point 
il étoit capital à la France d'entretenir une union indis- 
soluble avec l'Espagne, d'avoir mêmes amis et mêmes en- 
nemis 3 , et, comme je le lui avois si souvent représenté 
dans son cabinet et en plein Conseil, d'imiter l'union des 
deux branches de la maison d'Autriche, qui avoit mis le 
sceau à sa grandeur, et dont l'identité, continuelle tant 
que celle d'Espagne avoit duré 4 , l'avoit conservée. 

4. Voyez notre tome XXIX, p. 268-270. 

2. « Zizanie, ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain. 
Il n'est plus en usage au propre; il se dit au tiguré pour signilier divi- 
sion » {Académie, 4748). 

3. Le manuscrit porte par inadvertance mcsmes amis et mesmes amis. 

4. Cette incidente, depuis continuelle, a été ajoutée en interligne 
et sur la marge. 



4 MÉMOIRES [1718] 

Je lui fis remarqueravec détail que l'Empereur et l'An- 
gleterre ne pouvoient être que de faux amis, et encore de 
moments 1 , parce que ces deux puissances avoient et au- 
roient toujours des intérêts directement contraires à ceux 
de la France, au lieu que, outre le même sang et la proxi- 
mité, nul intérêt essentiel ne pouvoit jamais aliéner la 
France de l'Espagne, depuis qu'elle n'obéissoit plus à un 
roi de la maison d'Autriche 2 , ni l'Espagne de la France. 
Je lui touchai après son intérêt personnel, de ne se pas 
mettre au hasard de rompre avec l'Espagne, après tout ce 
qui s'étoit passé vers la fin du feu Roi sur son compte avec 
l'Espagne 3 . Ensuite je lui fis sentir la grossièreté du piège 
qu'on lui tendoit ; que des subsides secrets étoient un en- 
gagement qui l'entraîneroit à la rupture, qu'on n'osoit 
lui proposer d'abord et où on l'amèneroit par degrés ; 
qu'il étoit honteux et très nuisible à la France de payer 
les ennemis de l'Espagne pour lui faire la guerre, et plus 
honteux à lui personnellement, après ce qui s'étoit passé 
de personnel, qu'à tout autre qui auroit le timon de l'État ; 
que l'intérêt, le but, les vues de l'entraîner à la rupture 
étoient trop grands et trop évidents pour qu'il dût espérer 
que l'Empereur et l'Angleterre ne trahissent pas le pré- 
tendu secret des subsides qu'il donneroit, et qu'il devoit 
compter 4 qu'eux-mêmes auroient grand soin de faire reve- 
nir à l'Espagne qu'il leur en fournissoit ; que dès lors il 
devoit s'attendre aux plus vifs reproches, aux emporte- 
ments de la reine, à tout le venin d'Alberoni, dont l'abbé 
Dubois sauroit bien profiter pour l'aigrir, pour emporter 
ainsi ce qu'il n'ose proposer encore ; qu'alors Son Altesse 

1. Par moments. 

2. Ce qui précède, depuis depuis qu'elle, a été encore ajouté sur la 
marge avec un signe de renvoi, et après le ny qui suit Saint-Simon a 
biffé la Fr. de. 

3. Tomes XVIII, p. 45-81, et XXVI, p. 170-171. 

4. Compter remplace en interligne s'attendre, pour éviter la répéti- 
tion du même verbe qui se retrouve deux lignes plus loin. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 5 

Royale donneroit beau jeu aux brouillons qui ne cher- 
choient qu'à ranimer les haines amorties de l'Espagne 
contre sa personne pour s'en avantager à l'abri de la nais- 
séance et de la puissance du roi d'Espagne, et à faire 1 payer 
bien cher la complaisance pour l'abbé Dubois, qui, 
n'osant aller directement où il aspire, ne songeoit, pour 
y parvenir, qu'à servir si utilement nos ennemis naturels 
contre des amis que tout nous doit faire à jamais consi- 
dérer comme des frères, et j'ajoutai avec feu : « Qu'il 
obtienne donc la pourpre par le crédit de l'Empereur, 
qui peut maintenant tout à Rome, et par celui du roi 
Georges, qui peut infiniment sur l'Empereur. » 

M. le duc d'Orléans, qui jusque-là m'avoit écouté atten- 
tivement et tranquillement, excepté quelques applaudis- 
sements sur ne pas rompre avec l'Espagne, s'écria que 
voilà comme j'étois, suivant toujours mes idées aussi loin 
qu'elles pouvoient aller ; que Dubois étoit un plaisant 
petit drôle 2 pour imaginer de se faire cardinal; qu'il 
n'étoit pas assez fou pour que cette chimère lui entrât dans 
la tête, ni lui, si elle y entroit jamais, pour le souffrir ; 
que, pour son intérêt personnel, il ne risqueroit rien, 
parce qu'il ne s'agissoit que de subsides secrets qui se- 
roient toujours ignorés de l'Espagne ; et que, à l'égard 
de celui de l'État, il se garderoit bien de lâcher aux 
Anglois ni à l'Empereur la courroie assez longue 3 pour 
que la puissance de l'Empereur pût s'augmenter, ni le 
commerce des Anglois s'accroître. Je ne me payai point 



1. Avant faire, il a biffé luy. 

2. Ce qualificatif, que nous avons déjà rencontré pris substantive- 
ment dans nos tomes X, p. 7, XI, p. 243, etc., n'était admis que comme 
adjectif par l'Académie en 1718; elle disait cependant : « On dit d'un 
homme tin, rusé, dont il faut se défier, que c'est un drôle. » 

3. Le Dictionnaire de l'Académie donnait une expression analogue : 
« On dit proverbialement et fïgurément étendre la courroie pour dire 
étendre ses droits et les pousser au-delà des bornes de l'équité : 1/ a 
bien fallu allonger la courroie pour en venir là. » 



6 MÉMOIRES [1748] 

de ces raisons ; j'assurai le Régent qu'en de telles liaisons 
on étoit toujours mené plus loin qu'on ne pensoit et qu'on 
ne vouloit, et, pour le secret de ses subsides, je lui main- 
tins que l'intérêt de ces deux puissances étoit si capital 
de le brouiller avec l'Espagne, qu'elles se garderoient 
bien de ne le pas publier, comme le moyen le plus court 
et le plus certain d'arriver à leur but principal, qui étoit 
de le forcer à la rupture ouverte, et par là même à une 
liaison avec elles de nécessité et de dépendance. 

Tout cela agité, approfondi, discuté et disputé entre 
nous deux, tant que l'opéra dura sans le voir ni l'entendre, 
nous laissa chacun dans sa persuasion : M. le duc d'Orléans, 
qu'il demeureroit très sûrement maître de son secret et de 
son aiguière 1 , et que, par cette complaisance, il s'assure- 
roit d'autant plus d'être le modérateur de l'Europe; moi, 
au contraire, que le secret et l'aiguière lui échapperoient 
l'un et l'autre, et bientôt, et qu'il se trouveroit dans un 
embarquement 2 dont il auroit tout lieu et tout le temps de 
se bien repentir. En effet, de là à la rupture il s'écoula 
peu de mois. Il arriva, comme je l'avois prévu, que l'Es- 
pagne fut promptement informée de l'engagement que le 
Régent avoit pris avec l'Empereur et l'Angleterre, et 
qu'elle redoubla tout aussitôt ses soins à donner à M. le 
duc d'Orléans tant d'affaires domestiques, qu'il ne fût 
plus à craindre pour celles du dehors, dont on verra bien- 
tôt les effets, mais qui heureusement ne firent que mon- 
trer l'étendue des projets et de ses ressorts. 
Conversation L a rupture s'approchoit par les ruses de l'abbé Dubois 3 , 

1. Expression figurée que ne donnent pas les lexiques du temps, et 
qu'on peut rapprocher de celle d'ouvrir ou fermer le robinet dans nos 
tomes XII, p. 289, et XXI, p. 295 ; on va la retrouver trois lignes plus 
loin, et encore ci-après, p. 147. 

u 2. Nous avons déjà rencontré embarquer quelqu'un dans le tome XVII, 
p. 170, et l'expression embarquement, au sens figuré d'engagement, 
a passé dans notre tome XXVI, p. 7. 

3. Dubois était décidé depuis longtemps à une rupture complète avec 
l'Espagne ; ce n'était plus pour lui qu'une question de moment oppor- 



[1718] DE SAINT-SIMON. 7 

qui n'en laissoit voir à personne que ce qu'il ne pouvoit forte entre 
empêcher, par l'extérieur de mesures qui ne se quali- d'Orléans 
fioient que de simples précautions, et il avoit fermé la et moi dans 
bouche là-dessus à M. le duc d'Orléans, jusqu'avec le très 8 °JJ c , abl " et 
petit nombre de ceux avec qui il s'ouvroit le plus sur dif- sur la rupture 
férentes affaires; car nul n'eut jamais sa confiance sur t avec 
toutes que l'abbé Dubois, depuis qu'il s'y fut tout à fait s P a g ne 

abandonné. Dubois ne put pourtant si bien faire que le 
secret m'en fût gardé jusqu'au bout. Une après-dînée 
que j'allai au Palais-Royal pour mon travail ordinaire, 
tête à tête, comme j'avois accoutumé un jour au moins de 
chaque semaine, et que je commençois à en mettre les 
papiers sur le bureau de M. le duc d'Orléans, il me dit 
que, avant de commencer, il avoit chose bien plus impor- 
tante à me dire, sur laquelle il vouloit raisonner à fond 
avec moi, et tout de suite m'expliqua la situation en la- 
quelle il se trouvoit avec l'Empereur, l'Angleterre et 
l'Espagne, et combien il étoit vivement pressé de se décla- 
rer ouvertement et par les armes contre la dernière. 

Après avoir bien écouté tout son récit, je le fis souvenir 
de ce que je lui avois dit et prédit à l'Opéra, quand, tête 
à tête, nous y agitâmes, dans sa petite loge, l'affaire des 
subsides secrets, et je lui rappelai fort en détail tout ce 
que je lui avois allégué alors contre la rupture avec 

tun. Dès le 29 novembre 1718, il écrivait au ministre anglais Craggs : 
« Mylord Stair m'a fait l'honneur de venir chez moi aujourd'hui pour 
m'expliquer de quelle importance il est de ne pas différer la déclara- 
tion de guerre [à l'Espagne] et pour concerter le temps où on doit la 
faire de part et d'autre. Je l'ai assuré qu'il n'y seroit apporté de ce 
côté-ci que le retardement nécessaire pour prendre des mesures si 
justes avec ceux qui composent le conseil de régence, qui est, comme 
vous le savez, très nombreux, qu'il ne puisse rien arriver, lorsque cette 
proposition y sera faite, qui fasse naître des obstacles à l'accomplisse- 
ment des desseins de S. A. R. et aux engagements où le Roi est entré. 
Vous connoîtrez aisément l'importance de cette précaution, et je suis 
convaincu que S. M. Britannique en approuvera les motifs. » (L. de 
Sévelinges, Mémoires secrets de Dubois, tome I, p. 260.) 



8 MÉMOIRES [1718] 

l'Espagne, dont il avoit été si bien convaincu, qu'il n'avoit 
persisté à donner les subsides contre mon avis que dans la 
prétendue certitude du secret et 1 de nul danger d'enga- 
gement plus fort, ni que les choses pussent aller trop loin 
de la part de l'Empereur et de l'Angleterre contre l'Es- 
pagne, choses que je lui avois toujours fortement contes- 
tées. La rupture, à laquelle il étoit violemment poussé par 
l'abbé Dubois, fut longuement et fortement discutée. 

Le Régent ne trouva point de réponse valable à mes 
raisons ; mais il étoit embarrassé de l'Empereur, enchanté 
par l'Angleterre, plus que tout entraîné par sa foiblesse 
pour l'abbé Dubois, qui comptoit la fortune après laquelle 
il soupiroit avec de si vifs élans indissolublement attachée 
à la rupture. Voyant donc le Régent convaincu, mais 
pourtant point persuadé, et gémissant intérieurement des 
chaînes dans lesquelles il se sentoit entravé, j'imaginai 
tout à coup de les lui faire rompre par quelque chose 
d'extraordinaire. Je lui dis donc avec feu que je le sup- 
pliois de vouloir bien ne se pas effaroucher d'une suppo- 
sition impossible, de m'écouter tout du long et de suivre 
mon raisonnement : « S'il vous étoit aussi évident, lui 
dis-je, qu'il y eût quelque part à portée de vous un devin 
ou un prophète qui sût clairement l'avenir, et qui fût en 
pouvoir et 2 en volonté de répondre à vos consultations, 
comme il est évident que cela n'est pas, n'est-il pas vrai 
qu'il y auroit de la folie d'entreprendre une guerre sans 
avoir su de lui auparavant quel en seroit le succès? Si ce 
prophète ne vous annonçoit que places et batailles per- 
dues, n'est-il pas vrai encore que vous n'entreprendriez pas 
cette guerre, et que rien ne vous y pourroit entraîner? 
Et moi je vous dis que, sur celle dont il s'agit, votre réso- 

1. A la place de cet et, Saint-Simon avait d'abord écrit ny d'engage- 
ment plus fort, qu'il a ensuite biffé, et qui va se retrouver un peu 
plus loin. 

2. Les mots en pouvoir et sont en interligne, au-dessus de à portée, 
biffé. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 9 

lution devroit être aussi fermement la même, si cet homme 
merveilleux ne vous promettoit que victoires et que suc- 
cès, et en voici mes raisons : dans l'un et dans l'autre cas, 
vous affaiblissez l'État; vous en agrandissez d'autant les 
ennemis naturels, par qui vous vous laissez entraîner à la 
guerre ; vous tentez toute une nation, accoutumée, depuis 
qu'elle existe dans le pays où elle est, à l'aînesse dans la 
maison de ses rois ; vous hasardez un pouvoir précaire, 
et vous donnez lieu de publier que vous ne l'employez que 
pour votre intérêt personnel, et pour acheter aux dépens 
de l'État, de son plus^naturel intérêt et de tout le sang et 
les trésors répandus depuis la mort du feu roi d'Espagne, 
pour acheter, dis-je, un appui étranger contre les droits 
de Philippe V sur la France, dont par là vous avouez 
toute la force et toute votre crainte ; et, au cas d'heureux 
succès, que ces mêmes puissances vous forcent à pousser 
plus loin que vous ne voudrez, où en seriez- vous si le roi 
d'Espagne, à bout de moyens, et de dépit, vous laissoit 
faire, entroit en France désarmé, publioit qu'il vient se 
livrer à ces mêmes François qui l'ont mis et qui l'ont main- 
tenu sur le trône, qui sont les sujets de ses pères et de 
son propre neveu paternel ; qu'il ne vient que pour le 
secourir et en prendre la régence, que sa naissance lui 
donne sitôt que son absence ne l'en exclut plus, et l'arra- 
cher lui, sa nation et son héritage à un gouvernement tel 
qu'il lui plaira de le représenter? Je ne sais, ajoutai-je, 
quelle en pourroit être la révolution ; mais je vous con- 
fesse, Monsieur, à vous tout seul, que pour moi, qui n'ai 
jamais été connu du roi d'Espagne que pour avoir joué 
aux barres avec lui et à des jeux de cet âge, qui n'en ai 
pas ouï parler depuis qu'il est en Espagne, ni lui beaucoup 
moins de moi, et qui n'y connois qui que ce soit, moi, 
qui suis à vous dès l'enfance, et qui savez à quel point j'y 
suis, qui ai tout à attendre de vous, et quoi que ce soit 
de nul autre, je vous confesse, dis-je, que, si les choses 
venoient à ce point, je prendrons congé de vous avec 

IIÉMOIIUS DE SAINT-SIMON. XXXVI 2 



40 MÉMOIRES [4718] 

larmes, j'irois trouver le roi d'Espagne, je le tiendrois 
pour le vrai régent et le dépositaire légitime de l'autorité 
et de la puissance du Roi mineur ; que si moi, tel que je 
suis pour vous, pense et sens de la sorte, qu'espéreriez- 
vous de tous les autres vrais François? » La sincérité, la 
vérité, la force de ce discours accabla le Régent, et le 
tint assez longtemps en silence, la tête et le visage entre 
ses deux mains, les coudes sur son bureau, comme il se 
mettoit toujours quand il étoit fort en peine ; puis il avoua 
sans détour que j 'avois raison, et que je lui rendois un 
grand service de lui parler de la sorte. 

Là-dessus Monsieur le Duc entra. Le Régent le mena 
d'abord dans la Galerie 1 , et je demeurai dans le grand 
salon à me promener, où, assis et le bureau entre deux, 
la conversation s'étoit passée. La visite de Monsieur le 
Duc fut très courte, et M. le duc d'Orléans et moi nous 
remîmes aussitôt à son bureau. J'y voulus déployer les 
papiers que j'y avois mis ; mais il ne me le permit pas, et 
me dit qu'il falloit continuer notre raisonnement, qui rou- 
loit sur des choses bien plus importantes. Il se leva, et 
nous nous promenâmes dans le salon et dans la Galerie. 

Je lui dis que je n'avois point de nouveau raisonne- 
ment à faire, que je lui avois tout dit, que redire ne seroit 
que répéter et rebattre, mais que je croyois aussi en avoir 
assez dit pour avoir dû le persuader et l'empêcher de 
tomber dans le précipice par les pièges de l'ambition de 
l'abbé Dubois, qui, de l'un à l'autre, l'engageoit où il ne 
devoit jamais se laisser aller. Le Régent me protesta qu'il 
le feroit mettre dans un cachot, s'il osoit jamais faire un 
pas vers la pourpre, et convint avec moi de ne point rompre 
avec l'Espagne. Je tâchai de l'y affermir de plus en plus ; 
puis je lui dis : « Vous voilà donc bien persuadé et bien 
convaincu ; mais je ne serai pas sorti d'ici, que l'abbé 
Dubois vous reprendra et vous retournera, verra que c'est 

4. La Grande galerie ou galerie de Coypel. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 14 

depuis que je vous ai entretenu que vous ne voulez plus 
vous déclarer contre l'Espagne, fera si bien qu'il vous 
changera, et vous tiendra de si près qu'il viendra à bout 
de ce qu'il s'est mis dans la tête, et vous fera déclarer 
contre l'Espagne. » Le Régent m'assura que sa résolution 
de n'en rien faire étoit si bien prise, que rien ne la lui 
feroit changer, et toutefois, au boutde huit jours, la guerre 
à l'Espagne fut déclarée 1 . 

Pendant ces huit jours, je fis ce que je n'ai jamais fait Foiblesse 

1. La guerre ne fut déclarée officiellement que le 9 janvier 1749 
(Dangeau, p. 456, et ci-après, p. 94). Si la conversation que rapporte 
notre auteur ne se produisit réellement que huit jours avant, il y avait 
longtemps que la rupture était décidée entre le Régent et l'abbé Dubois. 
Celui-ci, qui était fort au courant des menées de Cellamare, n'attendait 
que l'occasion de se saisir de pièces probantes pour s'en servir comme 
de prétextes pour la guerre. Il écrivait le 7 décembre 4718 à un ministre 
anglais (De Sevelinges, Mémoires secrets de Dubois, tome I, p. 262- 
263) : « Quoique les cabales ne diminuent pas en France, S. A. R. 
persévère toujours avec la même fermeté dans la résolution de prendre 
les mesures les plus fortes et les plus décisives pour l'accomplissement 
du traité. Elle ne difîèreroit pas d'un jour à déclarer la guerre à 
l'Espagne, si la manière dont le gouvernement se trouve présentement 
composé et affecté ne demandoit pas des précautions et des formalités 
absolument nécessaires pour faire cette démarche sans aucune contra- 
diction et sans aucun mouvement. Les principales de ces précautions 
sont que le duc de Saint-Aignan soit sorti d'Espagne, qu'on ait renvoyé 
de Paris le prince de Cellamare, que les nouveaux avantages que S. A. R. 
a offert aux États-Généraux [des Provinces-Unies] les aient fait expliquer 
plus favorablement qu'ils n'ont fait jusqu'à présent, et surtout qu'on 
ait fait les manifestes et mémoires nécessaires pour désabuser la nation 
des fausses impressions qu'on lui a données. Ce qui nous retarde est 
qu'il faut nous modeler sur les manifestes que les Espagnols ont faits 
et veulent répandre. Nous ne pourrons les avoir que ces jours ci, et 
nous ne saurions mettre trop d'exactitude, afin que ce qu'on donnera 
au public soit hors d'atteinte à la critique la plus sévère ; car les gens 
habiles attachés au parti adverse s'attacheront à réfuter tout ce qui 
paroîtra de la part de S. A. R. Mais, sur toutes choses, il faut disposer 
les esprits de manière qu'on ne trouve aucune contradiction dans le 
conseil de régence, et qu'on ne puisse pas dire qu'il y a eu du partage, 
et répandre les discours hardis que les opposants auroient tenus. » 



42 



MÉMOIRES 



[4718] 



étrange 

du Régent, 

qui rompt avec 

l'Espagne 

contre 

sa persuasion 

et 
sa résolution. 



pendant toute la Régence : j'allai trois ou quatre fois chez 
M. le duc d'Orléans, et, ce qui ne m'est jamais arrivé 
qu'alors, jamais je ne le pus voir. L'inquiétude de laguerre, 
qui m'y avoit conduit, augmenta par cette clôture, où je 
vis bien que Dubois le tenoit enfermé pour moi. Je lui 
écrivis pour demander à le voir ; point de réponse. Je 
récrivis de nouveau; il me fit dire verbalement que, dès 
qu'il me pourroit voir, il me le manderoit. Alors je jugeai 
la chose désespérée, et je ne me trompai pas. Le jour que 
la nouvelle éclata, il me manda qu'il me verroit quand je 
voudrois. J'allai au Palais-Royal ; je trouvai un homme 
embarrassé, la tête basse, qui de honte n'osoit me regarder. 
Mon abord fut froid aussi ; le silence dura assez longtemps. 
Il le rompit enfin d'une voix basse par un « Que dirons- 
nous? — Rien du tout, lui répondis-je, parce qu'aux 
choses faites il n'y a plus à parler ; il n'y a qu'à souhaiter 
que vous vous en trouviez bien. Du reste, je vous supplie 
de croire que, pour quelque intérêt particulier ou person- 
nel que ce pût être, je ne vous aurois pas pourchassé 1 
comme j'ai fait inutilement depuis huit jours. Vous savez 
que mon goût ni ma coutume n'est pas de vouloir forcer 
les portes; mais j'ai cru que mon attachement pour vous 
et mon devoir à l'égard du bien de l'État me devoit faire 
sortir de mon naturel et de toutes bornes. Vous n'avez 
pas jugé à propos de me voir ; je m'en lave les mains 2 ; 
parlons maintenant d'autre chose ; » et tout de suite je tire 
des papiers de mes poches et je les étends sur son bureau. 
Il en fit le tour pour s'y aller asseoir sans dire une parole 
et tant que je fus avec lui je ne vis qu'embarras, souplesses 
et caresses; de mon côté, je ne montrai point d'humeur. 



1. Le Dictionnaire de V Académie de 4748 disait, que ce verbe, au 
sens de rechercher, "était alors considéré comme vieilli. 

2. « Pour faire entendre qu'on ne veut point avoir de part dans une 
affaire qu'on ne croit pas juste, on dit : Je m'en lave les mains » (Aca- 
démie, 4748). Nous avons déjà eu cette locution dans le tome X\, 
p. 384. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 13 

Il fallut après du temps pour en parler à la Régence et 
pour dresser et lui montrer la déclaration de guerre 1 , ce 
qui se fit en même temps. J'y reviendrai ensuite, parce 
que j'ai prévenu le temps de ma conversation du Palais- 
Royal, comme j'ai retardé celle de l'Opéra 2 , parce que j'ai 
voulu les mettre de suite toutes les deux, quoi [que] sépa- 
rées d'un long intervalle, pour mettre tout à la fois sous 
les yeux ce qui se passa entre M. le duc d'Orléans et moi 
sur la guerre d'Espagne. Retournons maintenant un peu 
sur nos pas. 

Le colonel Stanhope, depuis longtemps envoyé d'Angle- 
terre en Espagne, arriva à Paris retournant en Angle- 
terre 3 . 

Bernaville 4 , qui de lieutenant de Roi de Vincennes, Launey, 
avec la charge de confiance des prisonniers, avoit de la Bastille 
passé au gouvernement de la Bastille, venoit de mourir 5 . 
Launey, qui en étoit lieutenant de Roi 6 , eut ce gouverne- 



4. Après guerre, Saint-Simon a biffé et la monstrer au Conseil. 

2. Ce dernier membre de phrase, depuis co e , a été ajouté en inter- 
ligne, et, à la ligne suivante, il a corrigé la en les avant mettre, et 
écrit touttes les deux en interligne, au dessus de à celle de l'opéra, 
qu'il a biffé. 

3. Il descendit chez le comte de Stair : Dangeau, p. 426, 8 décembre. 

4. Barnaville corrigé en Bernaville. — Charles le Fournier de 
Bernaville, mentionné dans le tome XVI, p. 386, lorsqu'il fut nommé 
à la Bastille. 

5. Le manuscrit porte un point après Bastille, et II venoit de mou- 
rir; la première phrase seroit ainsi incomplète. — M. de Bernaville 
mourut le 7-8 décembre 1718, à soixante-quatorze ans, et fut enterré 
aux Minimes de la place Royale {Dangeau, p. 426 ; Gazette, p. 600 ; 
F. Bournon, La Bastille, p. 91-92, qui l'appelle Charles de Fournière). 

6. René Jourdan, sieur de Launey (il signait ainsi, quoiqu'on ortho- 
graphie ordinairement son nom Launay), proche parent de Bernaville 
et son élève, d'après Dangeau (tome XIII, p. 231), et Mme de Staal 
{Mémoires, édition Lescure, tome I, p. 193), avait d'abord été 
lieutenant de Roi à Vincennes et était passé en la môme qualité à la 
Bastille à la mort de d'Avignon (provisions du 22 août 1710, dans le 
registre 0*54, fol. 124); il remplaça Bernaville comme gouverneur en 



u 



MEMOIRES 



[1748] 



Projet 

d'Alberoni 

et travail 

de Cellamare 

contre 

le Régent. 



ment 1 , et ce fut un très bon choix. J'en parle ici, parce 
qu'il y fut mis dans un temps important et critique 2 . 

Cellamare, ambassadeurd'Espagne, de beaucoup de sens 
et d'esprit, s'employoit depuis longtemps à préparer bien 
des brouilleries, comme on le voit par ce que j'ai donné 
des extraits des lettres de la poste faits par M. de Torcy 3 . 
On y voit combien le cardinal Alberoni a voit cette affaire 
dans la tête, et avec quel empressement Cellamare y 
répondoit pour lui plaire. Le projet n'étoit pas de moins 
que de révolter tout le royaume contre le gouvernement 
de M. le duc d'Orléans, et, sans avoir vu clair à ce qu'ils 
comptoient faire de sa personne, ils vouloient mettre le 
roi d'Espagne à la tête des affaires de France, avec un 
conseil et des ministres nommés par lui, et un lieutenant 
sous lui de la Régence, qui auroit été le véritable régent, 
et qui n'étoit autre que le duc du Maine. Ils comptoient 
sur les parlements, à l'exemple de celui de Paris, sur les 
chefs et les principaux moteurs de la Constitution, sur 
la Bretagne entière, sur toute l'ancienne cour, accoutumée 
au joug des bâtards et de Mme de Maintenon, et depuis 
longtemps ils ne cessoient d'attacher tous ceux qu'ils 4 
pouvoient à l'Espagne par toutes sortes de prestiges, de 
promesses et d'espérances. On verra que leurs mesures 
répondirent mal à l'importance de ce projet 5 . Il est vrai 



décembre 1718, et mourut en fonctions le 6 août 1749, à l'âge de 
soixante-seize ans. Les papiers de sa famille forment à la Bibliothèque 
de l'Arsenal les liasses 12 630 à 12671 des archives de la Bastille. 

1 . Dangeau l'annonce dès le 7 décembre (p. 426), quoique Bernaville 
ne soit mort que dans la nuit du 7 au 8. 

2. Il fut en effet installé la veille même du jour où furent amenés 
dans la prison les complices de la conspiration de Cellamare (Mémoires 
de Mme de Staal, p. 193). 

3. Voyez notre tome XXXIV, p. 125-127, 148-150, 186-187, etc. 

4. Il y a qui pouvoient, par mégarde dans le manuscrit. 

5. Saint-Simon va entrer dans le récit de la conspiration de Cellamare ; 
il convient d'indiquer, — sans avoir la prétention d'être complet et de ne 
rien omettre, — les principaux ouvrages et mémoires qui en parlent et 



[1"M8] DE SAINT-SIMON. 15 

qu'ils ne purent pas attendre sa maturité. La rupture de 
la France avec l'Espagne étoit imminente; il en falloit 
arrêter les suites au plus tôt et différer la révolte tout le 
moins qu'il leur seroit possible. Ils furent découverts 
comme ils prenoient leurs dernières mesures; mais le 
Régent et l'État y furent étrangement trahis, et M. le duc 
d'Orléans y montra une incroyable foiblesse. 

les fonds de manuscrits où se retrouvent les pièces originales qui s'y 
rapportent. C'est Jean Rousset qui le premier en donna un récit, assez 
partial, dans son Histoire d'Alberoni (4720); puis le chevalier de 
Piossens inséra dans le tome V de ses Mémoires de la Régence (1749), 
p. 469-209, des « Réflexions sur la conspiration projetée par le prince 
de Gellamare, » qui ont pour auteur Lenglet du Fresnoy. Une histoire 
restée manuscrite fut rédigée en 4752 dans les bureaux des Affaires 
étrangères et forme aujourd'hui le vol. Espagne, Mémoires et docu- 
ments 435. M. de Flassan, dans son Histoire de la diplomatie française 
(4844), tome V, n'omit pas d'en parler, non plus que William Coxe, 
Histoire d'Espagne sous les rois de la maison de Bourbon, tome I 
(4843). Mais, pour avoir un récit sérieux et documenté, il faut arriver 
jusqu'à Lémontey, Histoire de la Régence (4832), tome I, p. 497 et 
suivantes. Depuis lors on peut citer : Vabbé Dubois, par le comte 
de Seilhac (4862), tome II, p. 54-64, Charles Aubertin, L'Esprit public 
au dix-huitième siècle (4873), p. 446 et suivantes, Mgr Baudrillart, 
Philippe V et la cour de France (4890), tome II, p. 326 et suivantes! 
L. Wiesener, Le Régent, l'abbé Dubois et les Anglais (4893), tome II' 
chapitre xvi, le P. Bliard, Dubois cardinal et premier ministre (4904)^ 
tome II, p. 4 et suivantes, Funck-Brentano, La Régence (4909), le 
général de Piépape, La Duchesse du Maine (4940), p. 444 et suivantes, 
Emile Bourgeois, La Diplomatie secrète au dix-huitième siècle, tome III 
(4940), p. 21-42; enfin un bon chapitre de VHistoire de la Régence 
que dom Henri Leclerq a fait paraître en 4924, tome II, p. 247-282. 
— Parmi les Mémoires du temps, outre le Journal de Dangeau, 
tome XVII, p. 427 et suivantes, il faut voir les Mémoires de Mme de 
Staal, femme de chambre et confidente de la duchesse du Maine, édi- 
tion Lescure, tome I, p. 473 et suivantes, le Journal de Buvat (qui 
contribua à la découverte du complot, mais ne s'en vante pas), tome I, 
p. 337 et suivantes, celui de l'avocat Barbier, édition Charpentier^ 
tome I, p. 49 et suivantes, les Mémoires du marquis d'Argcnson, 
édition Rathery, tome I, p. 39, les Mémoires du maréchal de Villars, 
tome IV, p. 448-424, de Noaillcs, édition Michaud et Poujoulat, p 275 
de Duclos, môme collection, p. 540-544, du baron de Pôlnitz, Londres' 



46 



MÉMOIRES 



Précautions 
de Cellamare 

pour 

pouvoir parler 

clairement 

à Madrid 

et prendre 

les dernières 



[1748] 



Les choses étant à ce point du côté de l'Espagne et de 
ceux qui s'étoient dévoués à leur vengeance ou à leurs 
propres 1 espérances, il fallut parler clair à Madrid sur 
l'état des choses et sur les noms. Cellamare, trop sage 
pour confier à pas un de ses gens un paquet de cette 
conséquence, voulut que le courrier fût choisi à Madrid, 
et que ce fût quelqu'un au-dessus d'un courrier, qui eût 
en même temps dans sa personne et dans sa qualité de 



1741, tome T, p. 509-516, la Gazette de la Régence, publiée par 
Éd. de Barthélémy, p. 294 et suivantes, la Correspondance de Madame, 
recueil Brunet, tome II, p. 3D-48, et recueil Jseglé, tomes II, p. 291- 
295, et III, p. 2 et suivantes, les Lettres de la duchesse de Lorraine à 
la marquise d'Aulède, publiées (1865) par A. de Bonneval, p. 100 et 
suivantes, les Correspondants de la marquise de Balleroy, tome I, 
p. 382-399; ne pas oublier les gazettes étrangères, Amsterdam, 
Rotterdam, Leyde, etc., où se rencontrent des textes et des détails 
intéressants. — Quant aux documents originaux, on les trouvera par- 
ticulièrement au Dépôt des affaires étrangères, fonds Espagne, Corres- 
pondance politique, vol. 276-281 et 287-293, qui renferment les papiers 
saisis par Dubois et ses agents et les documents de l'affaire, et Mémoires 
et documents, vol. 92, où il y a quelques papiers provenant peut- 
être de Saint-Simon ; à la Bibliothèque de l'Arsenal, archives de la 
Bastille, n os 10677 et 10678, dossiers des complices incarcérés ; 
aux archives de la Guerre, vol. 2547; à la Bibliothèque nationale, 
ms. Glairambault 720, sans grand intérêt. En Espagne, il existe, outre 
la correspondance de l'ambassadeur, un récit écrit par Cellamare lui- 
même dès 1720, dans la liasse Estado 4320 des archives de Simancas. 
Mgr Baudrillart n'a inséré dans son Philippe V qu'une seule pièce 
(tome II, p. 579-582); mais Lémontey avait déjà imprimé les docu- 
ments les plus intéressants dans les appendices de son Histoire de la 
Régence, tome II, p. 399-438 ; de même Ravaisson dans ses Archives 
de la Bastille, tome XIII, p. 213 et suivantes ; enfin Vatout, La Cons- 
piration de Cellamare (1832) a publié comme pièces justificatives une 
suite de documents authentiques, quoique l'ouvrage lui-même ne soit 
qu'un roman en scènes dialoguées. On rencontrera encore des pièces 
isolées dans diverses publications ou revues ; mais, en somme, l'histoire 
détaillée de la conspiration reste à écrire. Dans l'annotation des pages 
qui vont suivre, nous n'utiliserons guère que des documents ou des 
Mémoires contemporains. 

1. L'adjectif propres a été ajouté en interligne. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 17 

quoi ôter toute défiance. Pour mieux cacher un secret si 
important, ils choisirent à Madrid un jeune ecclésiastique 
qui s'appeloit ou se fit appeler l'abbé Portocarrero 1 , à 
qui ils donnèrent pour adjoint le fils de Monteleon 2 . Rien 
de mieux imaginé que deux jeunes gens que le hasard 
sembloit faire rencontrer à Paris, l'un venant de Madrid 3 , 
l'autre de la Haye, et se joindre après pour retourner de 
compagnie en Espagne. Le nom de Portocarrero impri- 
moit, et, depuis le fameux cardinal Portocarrero, portoit 
avec soi sa faveur de la France. L'autre étoit le fils de 
l'ambassadeur d'Espagne, depuis longtemps en Angle- 
terre, qui avoit été assez longtemps en France et y avoit 
laissé des amis considérables. Il étoit déclaré de tout 
temps pour la France, et pour que l'Espagne ne s'en sé- 
parât jamais; on le savoit; l'abbé Dubois en avoit été 
souvent témoin à Londres, et que cet attachement lui 
avoit mal réussi auprès d'Alberoni. On a vu, par ces 
extraits de lettres de la poste de M. de Torcy, que Mon- 
teleon fut là-dessus inébranlable. Monteleon, sorti d'An- 
gleterre par la rupture et les actions de la flotte angloise 
contre l'Espagne dans la Méditerranée, étoit allé à la 

1. Vincent Acuna, abbé Portocarrero, était le second fils du comte 
de Montijo mort en 1704; sa parenté avec le fameux cardinal 
Portocarrero n'était qu'une alliance assez éloignée. Selon l'abbé 
de Vayrac (État présent de l'Espagne, tome IV, p. 191), il avait 
étudié à Paris. C'est sans doute lui qui mourut à Valence, d'une chute 
de cheval, en mai 1723 (Gazette, p. 294). 

2. Antoine Gassado de Monteleon, fils de l'ambassadeur d'Espagne 
à Londres ; il venait de la Haye, où son père s'était retiré depuis la 
rupture entre l'Espagne et l'Angleterre. 

3. L'avocat Barbier (Journal, tome I, p. 20) raconte que l'abbé 
Portocarrero ne venait pas de Madrid, mais de Rome, dont il était parti 
lorsque le roi d'Espagne avait donné ordre à tous les Espagnols de 
quitter cette ville (tome XXXIV, p. 145 et note 4), et il passait par 
Paris avant de retourner en Espagne. Gela est plus vraisemblable que 
son envoi de Madrid, et est confirmé d'ailleurs par un article de la 
Gazette (p. 320), qui spécifie qu'il était à Rome et qu'il en partit en 
juin 1718. 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 3 



18 



MEMOIRES 



[1718] 



Je suis mal 

instruit 

de la 

grande affaire 

dont 

je vais parler. 

Cause étrange 

de cette 

ignorance. 



Haye attendre ce que sa cour voudroit faire de lui, et il 
paroissoit qu'il envoyoit son fils en Espagne pour cette 
affaire particulière. Deux jeunes gens de noms agréables 
à la France et qui sembloient si bien se rencontrer de 
pur hasard à Paris, l'un venant de Madrid, l'autre de 
la Haye, et qu'il étoit si naturel qu'ils s'en retournassent 
ensemble, avoient tout ce qu'il falloit pour ôter tout 
soupçon qu'ils pussent être chargés d'aucun paquet de 
conséquence par l'ambassadeur, qui avoit ses propres 
courriers et le renvoi de ceux qu'il recevoit d'Espagne. 
On peut juger aussi que ces jeunes gens eux-mêmes igno- 
roient parfaitement ce dont ils étoient chargés, et il étoit 
tout simple que, s'en allant en Espagne, l'ambassadeur les 
chargeât de quelque paquet par occasion. Ils partirent 
donc, munis de passeports du Roi à cause de la con- 
joncture de rupture prochaine 1 , les premiers jours de 
décembre, avec un banquier espagnol établi en Angle- 
terre, qui y venoit de faire une fort grande banque- 
route 2 , et que les Anglois avoient obtenu du Régent de 
le pouvoir faire arrêter partout où ils pourroient en 
France. 

On me trouvera bien mal instruit dans tout le cours de 
cette grande affaire ; mais je ne puis ni ne veux dire que ce 
que j'en ai su, et du reste je donnerai mes conjectures. 
L'abbé Dubois, de plus en plus maître de M. le duc d'Or- 
léans, le vouloit être du secret de tout, pour n'avoir ni 
contradicteur ni même de compagnon, et M. le duc d'Or- 
léans lui fut fidèle en obéissance. Lui-même, comme on 

4. Ce qui précède, depuis munis, a été ajouté en interligne et sur 
la marge du manuscrit. 

2. Il s'appelait le chevalier de Mira (il est nommé Joseph Hodges 
dans le supplément au numéro 103 de la Gazette de Leyde), et sa ban- 
queroute servit de prétexte à la saisie des papiers de ses compagnons 
en même temps que des siens ; il semble qu'il ne fut pas inquiété et 
put continuer son voyage vers l'Espagne avec Portocarrero et le jeune 
Monteleon. Il avait un passeport au nom de don Valerio, et ils partirent 
le 4 décembre, de grand matin (Buvat, p. 340-341). 



(4718] DE SAINT-SIMON. 19 

le verra, n'en sut que ce qu'il plut ou ce qu'il convint 
à l'abbé Dubois. 

Soit que l'arrivée de l'abbé Portocarrero, et le peu de Les dépêches 
jours qu'il demeura à Paris, fût suspect à l'abbé Dubois ^voYées^' 
et à ses émissaires, soit qu'il eût corrompu quelqu'un de avec tant 
principal auprès de l'ambassadeur d'Espagne, par qui il de P rec futions, 
fût 1 averti que ces jeunes gens étoient chargés d'un pa- à Poitiers 
quet important, soit qu'il n'y eût pas d'autre mystère que et a PP ortées 
la mauvaise compagnie du banqueroutier parti avec eux, i' a bbé Dubois. 
et l'attention de l'abbé Dubois à obliger les Anglois en le 
faisant arrêter, et qu'il eût ordonné de les arrêter tous 
trois, et d'enlever tous leurs papiers, de peur que le ban- 
queroutier ne leur eût donné les siens pour ne les pas 
perdre s'il venoit à être pris 2 ; quoi qu'il en soit, l'abbé 
Dubois fit courre après eux, et ils furent arrêtés à Poitiers, 
tous leurs papiers enlevés et apportés à l'abbé Dubois par 
le courrier qui, aussitôt après leur capture, fut dépêché 
de Poitiers pour lui en apporter la nouvelle 3 . 

4. Il y a bien fust dans le manuscrit. 

2. Dubois connaissait depuis longtemps, — par Buvat, employé à la 
Bibliothèque Royale, qui avait accepté de faire des copies pour l'ambas- 
sadeur d'Espagne, sans se douter d'abord de ce dont il était question, 
— les machinations de Cellamare avec la duchesse du Maine et ses 
complices; d'autre part, il était pressé par l'Angleterre de déclarer la 
guerre à l'Espagne, et il cherchait l'occasion de le faire avec un motif 
plausible. Il semble bien, quoiqu'on l'ait nié, qu'il fut averti par la 
Fillon, tenancière d'un mauvais lieu et vieille connaissance du singulier 
secrétaire d'État, d'indiscrétions échappées à un secrétaire de l'ambas- 
sade d'Espagne sur le surcroît de travail que lui avaient causé les 
dépêches importantes confiées à l'abbé Portocarrero. Dubois flaira le 
prétexte de rupture qu'il cherchait, et lit courir après eux. Voyez les 
Correspondants de Balleroy, p. 390-394 ; Mémoires de Mme de Staal, 
p. 473-474; Baudrillart, Philippe V, p. 345-346; etc. Une autre ver- 
sion prétend que, leur chaise ayant eu un accident à deux lieues de 
Paris, le soin qu'ils prirent de leurs valises éveilla les soupçons d'un 
postillon, qui revint en arrière et prévint la police (Gazette de Leyde, 
n° 403, supplément). 

3. On ne sait pas d'une façon précise par qui fut faite l'arrestation 
et la saisie : par un officier envoyé de Paris, ou par l'intendant de Poitou 



20 



MEMOIRES 



[4718] 



Incurie 

et abandon 

du Régent à 

l'abbé Dubois, 

qui, 

dans cette 

affaire surtout, 

en fait 

un pernicieux 

usage, 

et le secret 

de tout enfoui. 

[Add. S'-S. 1558] 



Les hasards font souvent de grandes choses. Le courrier 
de Poitiers entra chez l'abbé Dubois comme M. le duc 
d'Orléans entroit à l'Opéra. Dubois parcourut les papiers, 
et dit la nouvelle de la capture à M. le duc d'Orléans 
comme il sortoit de sa loge. Ce prince, qui avoit accou- 
tumé de s'enfermer alors tout de suite avec ses roués, en 
usa de même ce jour-là, sous prétexte que l'abbé Dubois 
n'avoit pas eu le temps d'examiner les papiers, avec une 
incurie à laquelle tout cédoit. Les premières heures de 
ses matinées étoient peu libres 1 . Sa tête, offusquée encore } 
des fumées du vin et de la digestion des viandes du sou- 
per, n'étoit pas en état de comprendre, et les secrétaires 
d'Etat m'ont souvent dit que c'étoit un temps où il ne 
tenoit qu'à eux de lui faire signer tout ce qu'ils auroient 
voulu. Ce temps fut pris par l'abbé Dubois pour lui ren- 
dre compte des papiers arrivés de Poitiers, tel qu'il jugea 
à propos. Il n'en dit et n'en montra que ce qu'il voulut, 
et ne se dessaisit jamais d'aucun entre les mains du Ré- 
gent, aussi peu de 2 pas un autre. La confiance aveugle et 
la négligence abandonnée de ce prince en cette occasion 
fut incompréhensible, et ce qui l'est encore plus, c'est 
que l'une et l'autre régna dans toute la suite de cette 
affaire et dans toutes ses parties, et rendit l'abbé Dubois 
le maître unique des preuves, des soupçons, de la con- 
viction, de l'absolution, de la punition. Il n'admit dans 
cette affaire que le Garde des sceaux et le Blanc, parce 



assisté d'archers de la maréchaussée de Poitiers sur ordre apporté par 
un courrier; c'est cette dernière hypothèse qui semble la plus pro- 
bable. L'arrestation eut lieu le 5 décembre tard dans la soirée, et les 
fugitifs avaient dû marcher très rapidement pour être déjà aussi avan- 
cés. Portocarrero put envoyer aussitôt un courrier à Gellamare, qui fut 
ainsi averti à l'avance de l'événement et aurait dû se précautionner 
(Mémoires de Mme de Staal, p. 174). Le courrier de Dubois ne repartit 
que le lendemain matin et arriva le 7 au soir à Paris. 

1. Déjà dit dans le tome XXXI, p. 21. 

2. Les mots aussy peu de sont en interligne sur encore mo[ins], 
biffé. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 21 

qu'il ne put s'en passer, mais sans leur dire qu'autant et 
si peu qu'il lui convenoit. Le premier étoit dans son inti- 
mité et dans son entière et absolue dépendance ; le second 
n'étoit que dans la même dépendance, et se flattoit mal 
à propos de l'intimité; tous deux, dans la stupeur de sa 
conduite dans cette affaire, et dans la frayeur de lui faire 
la moindre question et d'outrepasser ses ordres d'une 
ligne. G'étoit de sa seule volonté que leurs places dépen- 
doient ; il le leur faisoit sentir tous les jours. Ils comp- 
toient donc le maître pour rien et le valet pour tout. 
Leurs démarches, leurs interrogatoires, les comptes qu'ils 
rendirent au Régent dans tout le cours de cette affaire, 
ce qu'ils poussèrent, ce qu'ils firent semblant de pousser, 
ce qu'ils laissèrent échapper ou tomber, ce qu'ils favori- 
sèrent, ce qu'ils dirent au Régent et ce qu'ils lui turent, 
en un mot toute leur conduite, leurs démarches, jusqu'à 
leurs paroles, et tout cela jusque dans le dernier détail et 
dans la précision la plus exacte, furent à chaque pas ré- 
glées par Dubois. Cet abbé fut le seul, l'unique, le su- 
prême conducteur et modérateur, avec un empire et 
une jalousie que rien ne troubla, et qui ne trouva que 
soumission aveugle la plus exacte dans la frayeur et le 
tremblement de ces deux hommes, qui reçurent dans cette 
servile disposition les ordres qu'ils en attendoient à cha- 
que instant, et jusque pour chaque minutie 1 , uniquement 
occupés que d'une obéissance littérale et aveugle, à la- 
quelle ce maître terrible ne leur laissa pas ignorer que 
leur fortune étoit singulièrement attachée. Ainsi la con- 
noissance entière et effective de cette profonde affaire et 



1. Minutie (que Saint-Simon écrit minutie) n'avait alors que le sens 
de menu détail, de bagatelle, et le Dictionnaire de V Académie, dans 
sa dernière édition, de même que le Littré, n'en donnent pas d'autre, 
quoique celui-ci cite un exemple de d'Alembert où le mot minutie a le 
sens de qualité de celui qui pousse l'exactitude jusqu'aux menus détails. 
Le Dictionnaire d'Hatzfeld (1896) indique les deux acceptions. Nous 
l'avons déjà rencontré dans nos tomes XXVI, p. 152, XXIX, p. 203, etc. 



22 MÉMOIRES [1718] 

de toutes ses différentes parties demeura uniquement à 
l'abbé Dubois tout seul, qui ne s'y servit aussi que de ces 
deux seuls hommes, auxquels il ne communiqua que par 
mesure et que ce qui lui convint de leur communiquer. 
Il ne traita pas M. Je duc d'Orléans avec plus de con- 
fiance, à qui le Garde des sceaux et le Blanc n'osèrent 
jamais rien rendre que les leçons précises, et bien exac- 
tement, qu'ils recevoient pour cela de l'abbé Dubois, et 
au temps, au ton et à la mesure qu'il leur prescrivoit à 
chaque fois. Par cette conduite, je ne puis assez le répé- 
ter 1 , Dubois demeura seul instruit et maître absolu du 
fond de tout le secret de l'affaire, du degré et du sort des 
coupables, d'en augmenter et d'en diminuer le nombre 
et le poids à sa volonté, sans crainte de pouvoir être dé- 
menti, ni même contredit, ni traversé en la moindre chose. 
On arrêtoit les gens et on les relâchoit sur les ordres du 
Roi donnés par le Régent, dont l'abbé Dubois disposoit 
seul et absolument, sans que jamais il y ait eu de démar- 
ches ni de procédures juridiques, parce qu'elles n'auroient 
pas pu être également dans sa main. Le Garde des sceaux, 
qui avoit le plus de part en la confiance de l'abbé Dubois 
et qui en a toujours espéré et été ménagé pendant sa dis- 
grâce, est mort avant lui dans ces dispositions et a emporté 
avec lui ce qu'il savoit de ce secret. Le Blanc, déjà poussé 
et chassé par Dubois avant sa mort, et tombé au bord de 
l'abîme, dont il essuya depuis toutes les horreurs 2 , avoit 
beaucoup moins su de tout cela que le Garde des sceaux, 
qui étoit le seul dont Dubois pût prendre quelque conseil 
dans la nécessité, et le Blanc, de retour enfin au monde 
et à la fortune sur une terre nouvelle et sous d'autres 

1. Ces six mots ont été ajoutés en interligne, ainsi que, plus loin, 
et m e absolu. 

2. Nous verrons, à la fin des Mémoires, Claude le Blanc impliqué 
dans la banqueroute de la Jonchère en 1723, traduit devant la chambre 
de l'Arsenal, et envoyé en exil, malgré son acquittement, par l'animo- 
sité de Mme de Prye. 



[4718] 



DE SAINT-SIMON. 



23 



cieux 1 , s'est bien gardé de [rien] dire de ce qu'il pouvoit 
savoir d'une affaire dont les principaux et les plus grands 
coupables étoient, non seulement sortis de prison et de toute 
inquiétude dès avant sa plus profonde chute, mais rétablis 
en leur premier état, grandeur et splendeur, ainsi que 
tous les autres accusés et soupçonnés. 

Soit que Monsieur le Régent en ait plus su qu'il n'a 
voulu le montrer, et que la crainte du nombre et du nom, 
des établissements et de la considération de ceux qui ont 
trempé dans cette affaire lui aient 2 fait prendre le parti 
qu'il y a pris; soit que sa négligence naturelle et son 
prodigieux asservissement sous le joug que l'abbé Dubois 
avoit su lui imposer, l'eût laissé, comme je l'ai cru, dans 
l'ignorance du vrai fond et des circonstances importantes 
de l'affaire et de la plupart des gens considérables qui y 
étoient entrés, ou pour ménager la foiblesse du prince 
qu'il connoissoit si parfaitement, ou pour se faire peu à 
peu, en temps et lieu, un mérite auprès de ceux dont il 
avoit tu les noms, ni moi ni personne n'avons pu rien 
tirer de M. le duc d'Orléans au delà du récit ténébreux 
que je vais faire 3 . 

Mais toujours, d'une obscurité si étrangement profonde 
résulte bien certainement un complot de M. et de Mme du 
Maine, laquelle y travailla longtemps avant le dernier lit 
de justice et dès l'entrée de la Régence par l'ameutement 
de la prétendue noblesse, du Parlement, de la Bretagne 4 , 



Résultat 

bien reconnu 

des 

ténèbres 

de 

cette affaire. 



4. Allusion au rappel de le Blanc au ministère de la guerre en juin 
4726, par le cardinal de Fleury, après la disgrâce de Monsieur le Duc. 

2. Il y a bien ayent au pluriel, dans le manuscrit, par rapport à 
l'idée, quoique le sujet soit crainte. 

3. Comparez la première partie de l'Addition à Dangeau indiquée plus 
haut, n° 4558. Il est certain que les dessous de cette affaire restent 
encore très mystérieux, et que l'étude approfondie des documents que 
conservent les registres des Affaires étrangères ne semble pas devoir 
dissiper cette obscurité. 

4. Cela est confirmé par les récits de Mme de Staal (Mémoires, p. 456 
et suivantes). 



24 MÉMOIRES [4718J 

et tout ce qu'elle sut mettre en œuvre pour tenir ce qu'on 
a vu, p. [1498] f , qu'elle avoit déclaré si nettement aux 
ducs de la Force et d'Aumont, lorsqu'ils furent forcés de 
la voir à Sceaux, sur l'affaire du bonnet : « Que quand 
on avoit une fois acquis, comme que ce fût, la qualité de 
prince du sang et l'habilité de succéder à la couronne, il 
falloit bouleverser l'État et mettre tout en feu plutôt que 
de se les laisser arracher. » Ces ameutements 2 , en appa- 
rence contre les ducs, où le gros des ameutés furent les 
premiers trompés, ne fut en effet pratiqué que pour se 
fortifier contre les princes du sang depuis que l'aigreur 
se fut mise entre eux par le procès de la succession de 
Monsieur le Prince, et empêcher le Régent de juger la 
demande formée contre eux par les princes du sang et 
d'en rayer la qualité avec le prétendu droit d'habilité fac- 
tice de succéder à la couronne. Aussi réussirent-ils à lui 
faire une telle peur, qu'il en éluda le jugement contre ses 
paroles souvent données, contre toute justice, raison et 
bienséance, et qu'il ne céda, après tant de délais, de sub- 
terfuges, de tours de souplesse, qu'aux cris et à une véri- 
table obsession des princes du sang, qui se relevèrent à 
ne le pas laisser respirer 3 . C'est ce qui parut mieux en- 
core par la démarche beaucoup plus que hardie, à laquelle 
se porta le duc du Maine, d'invoquer avec éclat la majo- 
rité du Roi et les Etats généraux comme seuls compétents 
d'un jugement de cette nature 4 , qui n'étoit pas moins 
faire qu'anéantir les lois autant qu'il étoit en lui, l'auto- 



1. Ce chiffre de la page du manuscrit est resté en blanc; il corres- 
pond à la page 50 de notre tome XXVI. Saint-Simon a déjà rappelé ce 
mot plusieurs fois, en dernier lieu dans le tome XXXV, p. 49. 

2. Ce substantif n'est donné par aucun lexique, et le Littré n'indique 
que le présent exemple. On l'a déjà vu neuf lignes plus haut, et on 
le retrouve encore dans l'Addition correspondante, et plus loin, p. 161. 

3. Voyez notre tome XXXI, p. 73 et suivantes, 224-229, 247-257, 
262-264. 

4. Ibidem, p. 268. 



[I718J


MEMOIRES 



[1718] 



Pompadour 

et 
Saint-Geniès 

mis 
à la Bastille*. 



sût davantage, il ne vouloit nommer personne de ceux qui 
pouvoient y être entrés ' . Tout ce discours fut fort applaudi , 
et je crois qu'il s'en trouva dans la compagnie qui se sen- 
tirent bien à leur aise quand ils entendirent que le Régent ne 
vouloit nommer ni laisser répandre de soupçons sur per- 
sonne jusqu'à ce qu'il fût plus éclairci 2 . 

Néanmoins, dès le lendemain matin, samedi 10 dé- 
cembre, Pompadour fut arrêté à huit heures, comme il 
se levoit, et conduit à la Bastille 3 . Mme de Pompadour et 
Mme de Courcillon, sa fille et belle-fille de Dangeau, 
allèrent au Palais-Royal. M. le duc d'Orléans leur fit faire 
excuse de ce qu'il ne pouvoit leur parler par le maréchal 
de Villeroy, qui étoit avec lui, avec des compliments 
vagues qui ne signifioient rien 4 . Pompadour étoit un grand 
homme triste et froid 3 , qui avoit passé avec sa femme, 
fille du maréchal de Navailles, la plus grande partie de sa 
vie sans cour et sans servir, dans une grande obscurité à 
Paris, où il n'avoit pas laissé de se ruiner, et qui n'avoit 



1. Notre auteur copie Dangeau, qui disoit : « On ne lut point les 
noms de ceux qui sont accusés d'être entrés dans cette affaire;... et 
M. le duc d'Orléans dit qu'il ne vouloit point faire lire leurs noms pour 
leur donner loisir de se repentir. » La Gazette de Rotterdam, n° 117, 
prétend que la lecture de la liste fut commencée, mais que le Régent 
empêcha Dubois de continuer. Lemontey (Histoire de la Régence, 
tome I, p. 224-226), qui donne les noms des complices, pense que, 
étant donné le peu d'importance de tous ces gens, ce fut une comédie 
du Régent et de Dubois pour se servir de cette liste comme d'un épou- 
vantai 1. 

2. Nous donnons ci-après, aux Additions et Corrections, le procès- 
verbal de ce conseil d'après le manuscrit Français 23670 de la Biblio- 
thèque nationale, fol. 137. 

3. L'ordre d'arrestation est daté du 10 décembre et contresigné par 
le Blanc (Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 189). 

4. Dangeau, p. 434-435. 

5. On a déjà eu le portrait du marquis de Pompadour, dans le 
tome XVI, p. 83 et suivantes, lorsqu'il a été parlé du mariage de sa 
fille. 



* Cette manchette est placée huit lignes plus bas dans le manuscrit. 



[4718] DE SAINT-SIMON. 33 

reparu dans le monde que par le mariage de sa fille, qui 
étoit une beauté et fort jeune, avec Gourcillon, qui y trou- 
voit une alliance qui l'honoroit fort, et des biens à venir, 
dont le père et la mère n'avoient pu dissiper les fonds. Par 
ce mariage, ils entrèrent à la cour. Dangeau donna à 
Pompadour sa place de menin de Monseigneur, qui ne lui 
servoit à rien, et Pompadour vécut à la cour sans être de 
rien et sans considération aucune. Il avoit de l'esprit et 
de la lecture ; mais il n'en sut jamais rien faire. Ses con- 
seils et son crédit ne pouvoient fortifier un parti, et cha- 
cun rit et s'étonna qu'il fût entré dans celui-ci. Sa femme 
avoit le petit manège : à l'appui de Mme de Dangeau et 
de la décoration de la duchesse d'Elbeuf, sa sœur, elle 
fit une cour basse à Mme de Maintenon, et à Mme des 
Ursins quand elle fit ici ce voyage triomphant dont il a 
été parlé 1 , et se fit ainsi gouvernante des enfants de Mme 
la duchesse de Berry 2 . Sa fonction ne fut que d'un moment, 
et la mort du Roi la fit retomber et son mari dans le néant 
dont le mariage de leur fille les avoit tirés. 

Ce même samedi 10 décembre, Saint-Geniès fut 
aussi arrêté, et conduit à la Bastille 3 . Saint-Geniès 
étoit une espèce d'aventurier 4 , bâtard de Saint-Geniès 
mort en 1685 lieutenant général 5 , gouverneur de Saint- 

4. En 4705 : tome XII, p. 399 et suivantes ; mais il n'a rien dit alors 
de Mme de Pompadour. 

2. Tome XXIII, p. 249-224. 

3. Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 489. 

4. Louis-César de Montault, chevalier ou marquis de Saint-Geniès, 
né à Marienbourg le 22 février 1664, entra aux mousquetaires en 4683, 
devint capitaine au régiment des dragons du Dauphin et servit en Italie 
en 4702 et 4703 ; fait chevalier de Saint-Louis en janvier 4704, il passa 
en Flandres, servit d'aide de camp au maréchal de Villeroy et com- 
manda un régiment de dragons jusqu'à la paix. On ignore la date de 
sa mort. 

5. Henri de Montault, marquis de Saint-Geniès (il lit ériger cette 
terre en marquisat en août 4659 par lettres patentes enregistrées au 
parlement de Bordeaux le 49 août 4660), fut d'abord enseigne (4640), 
puis capitaine (4642), au régiment de la Marine, eut un régiment 

MEMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 5 



34 MÉMOIRES [1718] 

Orner 1 et frère du maréchal 'de Navailles mort \ 684. Il avoit 
eu deux fils d'Anne Drouart, morte 1671 2 , qu'il fit légiti- 
mer, en 1678, par lettres patentes du Roi enregistrées 3 , et 
que par son testament il appelle ses enfants naturels et 

d'infanterie en 1645 et fut nommé maréchal de camp en avril 1649; il 
eut en mai 1651 la lieutenance de Roi de Rapaume, dont son frère 
Navailles était gouverneur, fut nommé commandant à Philipsbourg en 
février 1654 et, le 28 octobre de la même année, il reçut la patente de 
lieutenant général et le gouvernement de Rrisach ; il commanda en 
Alsace de février 1657 à mars 1661, où on lui donna le gouvernement 
de Marienbourg; lors du démantèlement de cette place, il reçut en 
échange le commandement de Douay (mars 1674), puis le gouverne- 
ment de Saint-Omer (avril 1677). Il dut quitter cette fonction en 
avril 1684, peut-être contraint et forcé, et on lui donna ime pension 
de douze mille livres. Il se retira alors à l'abbaye de Saint-Victor et 
y mourut le 31 mars 1685 {Chronologie militaire de Pinard, tome IV, 
p. 201 ; Dangeau, tome I, p. 6 et 146 ; Mémoires de Sourches, tome I, 
p. 200; Gazette de 1685, p. 204; Chansonnier, ms. Franc. 12620, 
p. 457). Ses services sont énumérés dans les lettres patentes que nous 
reproduisons à l'appendice I. 

1. D'après Dangeau (tome XI, p. 214), ce gouvernement rapportait 
quinze mille livres. 

2. Suivant le P. Anselme (tome VII, p. 608), cette Anne Drouart, 
était veuve du sieur de Maure, capitaine au régiment de Navailles. 

3. On trouvera le texte de ces lettres à l'appendice I du présent 
tome des Mémoires, d'après le registre X 1A 8674 du parlement de Paris. 
En 1695, dit le P. Anselme, le marquis de Saint-Geniès reçut de Liège 
un paquet contenant les copies certifiées d'un contrat de mariage 
passé entre son père et Anne Drouart par devant deux notaires de 
Marienbourg le 19 février 1663, de dispense des trois bans par 
l'évêque de Liège en date du 28, et d'un acte de célébration du ma- 
riage le même jour par le curé de la ville. Saint-Geniès s'empressa 
de faire imprimer et publier ces pièces et se proclama légitime ; cepen- 
dant il attendit jusqu'en 1717 pour adresser au Régent une supplique 
tendant à faire rayer des registres du Parlement les lettres patentes 
de légitimation de 1678, comme Saint-Simon va le dire plus loin ; le 
prince lui répondit de se pourvoir par les voies de droit. Il est bien 
évident que ces pièces étaient fausses ; car M. de Saint-Geniès, s'il 
avait été légitimement marié avec cette Anne Drouart, n'aurait pas 
eu à solliciter en 1678 la légitimation de leurs enfants. Il est curieux 
que l'avocat Mathieu Marais ait cru à leur authenticité (Mémoires, tome I, 
p. 482). 



[1718] DE SAINT-SIMON. 35 

légitimés 1 . Le cadet eut une abbaye 2 ; je ne sais ce qu'il est 
devenu. Celui dont il s'agit ici servit toute sa vie avec beau- 
coup de valeur, et s'attacha fort au maréchal de Villeroy, 
qui lui fit donner un brevet de colonel de dragons en 1704. 
Il épousa, en 1695, une fille de Rolland, fermier général 3 , 
manière d'aventurière aussi et grande danseuse 4 . En 1717, 
il s'avisa de vouloir être légitime, et demanda, par un 
placet au Roi et au Régent, que les enregistrements de 
ses lettres de légitimation, obtenues par son père, fussent 
rayés; on se moqua de lui 5 . G'étoit un bon garçon, 
sans cervelle, uniquement propre à un coup de main. Il 
n'eut que deux filles 6 . Je ne sais ce que tout cela est 

1. Saint-Simon prend tout cela dans YHistoire généalogique du 
P. Anselme. 

2. Philippe-Alexandre de Montault, abbé de Saint-Geniès, né le 
9 juin 1666, reçut l'abbaye de Notre-Dame de Bon-Repos, au diocèse 
de Quimper, en 1680, et la conserva jusqu'à sa mort en 1734. 

3. Marie-Anne Rolland épousa le 25 mai 1695 M. de Saint-Geniès; 
elle était fille de Barthélémy Rolland, d'abord intéressé dans les grosses 
fermes, agent de change et de banque à Paris, contrôleur général de 
l'extraordinaire des guerres, qui fut pourvu le 1 er juillet 1691 d'une 
charge de secrétaire du Roi; il mourut en 1712. Lui et sa femme 
s'étaient fait peindre par Rigaud en 1707 et en 1711. Il acquit en 
mai 1 707 les terres de Ghambaudouin et d'Erceville en Orléanais, dont ses 
descendants portent encore le nom. Sa fille aînée avait épousé le mar- 
quis de Pleumartin. Nous donnons aux Additions et Corrections des 
notes du P. Léonard sur lui et sur son frère. 

4. C'était une danseuse si remarquable qu'en 1685 et 1686 le Roi 
l'avait fait venir avec Mlle Lafontaine, de l'Opéra, pour danser en sa pré- 
sence, soit avec la princesse de Conti, sa fille, soit seule; il avait été 
question alors d'un mariage entre elle et M. Herwarth, qui lui préféra 
Mlle de Bretonvilliers (Mémoires de Sourches, tome I, p. 289, note ; 
Journal de Dangeau, tome I, p. 294 ; Mémoires de Mathieu Marais, 
tome I, p. 482). Très habile dans l'art du costume, elle habilla et coiffa la 
duchesse de Bourgogne au carnaval de \100(Dangeau, tome VII, p. 235). 
La copie d'une lettre qu'elle écrivit le 28 février 1702 au duc de Vendôme 
en faveur de son mari est dans le ms. Franc. 14 177, fol. 179 et 209. 

5. Voyez ci-dessus, p. 34, note 3. 

6. Les généalogies les nomment Marie-Anne-Louise et Jeanne- 
Françoise, mais n'en disent rien. 



36 MÉMOIRES [1718] 

devenu depuis la fin de l'affaire qui me fait parler de lui *. 

Députation Le même jour, les députés du Parlement vinrent au 

au RéRenT Palais-Royal demander la liberté du président Blamont. 

inutile Le Régent leur répondit qu'il avoit fait arrêter l'ambassa- 

en faveur ( j eur d'Espagne pour une conspiration, qu'il le renvoyoit 

de Blamont. à Madrid, et qu'il en demandoit justice au roi d'Espagne, 

qu'il vouloit être éclairci sur ceux qui yétoient entrés, et 

que, pour le présent, il ne pouvoit répondre à ce qu'ils 

demandoient 2 . Le moment de cette députation fut trouvé 

mal choisi. 

Abbé Brigault D'Aydie, veuf de la sœur de Rions et de même nom que 

d'Avdie 6 ' ^ u * 3 ' e ^ ^ u ^ l°g e °iï a Luxembourg, disparut 4 . Un abbé 

etMagnyen Brigault, fort dans le bas étage 5 , qui étoit en fuite, fut 

4. Il en reparlera en 1720 : suite des Mémoires, tome XVII de 1873, 
p. 58. 

2. Dangeau, p. 435. Le texte du discours du premier président et 
de la réponse du Régent est dans le registre U 362. Le duc d'Orléans 
répondit : « Qu'il n'avoit point agi par colère ; qu'il pouvoit même 
assurer que, après ceux de Messieurs qui ont été arrêtés, il n'y a eu 
personne dans le royaume plus fâché que lui de la conduite qu'il a 
tenue à leur égard, mais qu'il crut dans ce temps-là nécessaire pour la 
tranquillité publique ; que l'on a vu qu'il a rendu M. Feydeau avec 
joie et avec empressement; que M. de Saint-Martin a désiré lui-même 
d'aller à ses terres en Poitou ; que pour M. Frison (le président Fri- 
son de Blamont), une conspiration découverte le jour d'hier l'obligeoit à 
attendre quelque temps pour rien décider sur son chapitre ; qu'on 
examineroit s'il n'y a eu aucune part ; que, s'il se trouvoit coupable, 
ce seroit le cas de nous le renvoyer ; s'il ne l'étoit point, qu'il se feroit 
un plaisir de donner en cette occasion à la Compagnie des marques de 
son ancienne amitié et de celle qu'il a encore pour elle, et de regagner 
par là la sienne ; que, pour l'exil de Messieurs du parlement de Bretagne» 
c'étoit un fait qui paroissoit étranger à notre affaire. » Le président 
de Blamont était alors assez malade aux îles d'Hyères (Les Correspon- 
dants de Balleroy, tome I, p. 398). 

3. Antoine, comte d'Aydie : tome XXIX, p. 381. 

4. Dangeau annonce sa fuite le 11 décembre, p. 435 ; voyez aussi les 
Mémoires de Mme de Staal, p. 178, qui prétend qu'il avait une cabale 
particulière avec Magny. 

5. L'abbé Louis Brigault (Saint-Simon écrit Brigaut et Brigault), 
ancien oratorien, chanoine de Cambray et prieur de la Boisse au dio- 



[1718] 



DE SAINT-SIMON 



37 



pris à Nemours et conduit à la Bastille *. Magny, introduc- 
teur des ambassadeurs, prit aussi la fuite 2 . Sa charge fut 
donnée à vendre à Foucault, son père, conseiller d'État, 
chef du conseil de Madame 3 . On a vu ailleurs que ce Ma- 
gny n'étoit qu'un misérable fou 4 . Ces trois hommes n'é- 
toient pas pour fortifier beaucoup un parti. A la naissance 
près d'Aydie, on ne comprenoit pas ce qu'un parti en 
pouvoit faire. 

Le mardi 13 décembre, jour que tous les ministres 
étrangers alloient au Palais-Royal, et qui étoit le premier 
mardi d'après la détention de Cellamare, ils y furent tous, 
ambassadeurs et autres. Aucun ne fit de plaintes de ce 
qui étoit arrivé 5 : on leur donna à tous la copie des deux 

cèse de Lyon; il avait prêché devant le Roi en juin 1696 (Dangeau, 
tome V, p. 423). 

1. Il y entra par ordre du 11 décembre. Les Mémoires du temps ont 
raconté sa participation au complot, sa fuite déguisé en cavalier, son 
arrestation et son emprisonnement, ainsi que son aventure avec le che- 
valier de Menil, dont il est singulier que Saint-Simon n'ait pas parlé 
quand il mentionnera l'emprisonnement de celui-ci (ci-après, p. 43) : 
voyez Mme de Staal, p. 167-168, 175-181 ; Dangeau, tome XVII, 
p. 430, 435 et 438 ; Buvat, p. 342-343 ; Barbier, tome I, p. 26; Luynes, 
tome XIV, p. 238-239 ; Correspondance de Madame, recueil Brunet, 
tome II, p. 44; Les Correspondants de Balleroy, p. 392, et aussi les 
historiens modernes, Lémontey, Baudrillart, Piépape, etc. Sa déclara- 
tion lorsqu'il fut arrêté (publiée dans les pièces justificatives de 
Lémontey, tome II, p. 399, et dont l'original, daté du 11 décembre, est 
dans le vol. Espagne 286, fol. 85) fut le point de départ de l'inculpa- 
tion du ménage du Maine. Il ne fut relâché qu'à la fin de septembre 1721 ; 
on ignore la date de sa mort. Sa servante Marette, incarcérée en même 
temps que lui, fut libérée plus tôt (Funck-Brentano, Les Lettres de 
cachet, p. 189). 

2. Nicolas-Joseph Foucault, dit le marquis de Magny : tome XIII, 
p. 438. 

3. Dangeau, p. 437 ; ce fut Rémond qui l'acheta : ci-après, p. 135. 

4. Tomes XVIII, p. 115-116, et XXXIII, p. 59-61. 

5. Dangeau disait seulement (p. 436) : « Des ministres étrangers 
allèrent à leur ordinaire chez le Roi et chez M. le duc d'Orléans. » 
Quoique la plupart d'entre eux eussent dépêché à leur cour pour faire 
connaître l'événement, ils ne semblèrent pas désapprouver ce qui s'était 



fuite. 

La charge du 

dernier donnée 

à vendre 

à son pcre. 



Tous 

les ministres 

étrangers 

au 

Palais-Royal 

sans aucune 

plainte. 



38 MÉMOIRES [1718] 

On leur donne lettres qui avoient été lues au Conseil 1 . L'après-dînée, on 

des copies ^ monter l'ambassadeur d'Espagne dans un carrosse avec 

des de Liboy , un capitaine de cavalerie et un capitaine de dra- 

de CeUamare § ons ' choisis pour le conduire à Blois 2 , et y rester auprès 

à Alberoni de lui jusqu'à ce qu'on eût nouvelle de l'arrivée du duc de 

qU1 a îue e s nt ^ Saint " Ai g nan en France 3 . Quelques jours après, Sandraski, 

au conseil brigadier de cavalerie et colonel de hussards 4 , Seret, autre 

de régence. 

passé, malgré les réclamations de Gellamare (Gazette de Leyde, n° 101, 
supplément; Gazette de Rotterdam, n° 122). Voyez ci-après aux Addi- 
tions et Corrections. 

1. Ci-dessus, p. 31. 

2. Selon Buvat (p. 340), il partit dans son propre carrosse, avec une 
autre voiture de suite, et alla coucher pour le premier jour à Bourg-la- 
Reine. Le passeport qui lui fut délivré est dans le volume Espagne 275, 
et les instructions données à M. de Liboy dans le volume 274, fol. 90. 
Celui-ci prit son rôle très au sérieux; dès le 14, il écrit de Châtres à 
Dubois, et il y a des lettres de lui presque quotidiennes d'Étampes, de 
Toury, d'Orléans, où l'on séjourna trois jours. Lorsqu'on arriva à Blois 
le 22 décembre, il s'empressa d'en faire part, et écrivit depuis très fré- 
fréquemment pendant le voyage de Blois à la frontière espagnole (vol. 
Espagne 286, 287 et 288) ; nous donnerons quelques-unes de ces lettres 
dans notre appendice II. 

3. Le bruit de l'arrestation de celui-ci en Espagne courut à Paris 
(Dangeau, p. 440 et 442). 

4. Ce baron de Sandraski, originaire de Silésie et tils d'un père qui 
avait commandé un régiment de cavalerie allemande au service de 
Louis XIV, avait d'abord servi l'Empereur, puis était passé en France 
au début de la guerre de succession d'Espagne, à l'instigation du marquis 
de Bedmar, dont Sandraski était parent par sa mère. Il avait d'abord servi 
comme lieutenant-colonel dans le régiment de cavalerie de M. de 
Courcillon, fils de Dangeau, et av lit eu une commission de mestre- 
de-camp en avril 1704, et le grade de brigadier de cavalerie en 
janvier 1709, en récompense de sa belle conduite au secours de Lille 
en 1708 (notre tome XVI, appendice VI, p. 598; Dangeau, tomes IX, 
p. 492, et XII, p. 319). Grand joueur, connu de Madame Palatine et 
marié à une Anglaise (Correspondance de Madame, recueil Brunet, 
tome II, p. 42 et 47), il se mit dans le complot par besoin d'argent. 
Sandraski entra à la Bastille le 15 décembre (Funck-Brentano, 
Lettres de cachet, p. 189) ; on ignore quand il en sortit. Est-ce lui qui 
fut fait maréchal de la cour du prince Guillaume de Prusse en 4742 
(Gazette de l'année, p. 52)? 



[1718] 



DE SAINT-SIMON. 



39 



colonel de hussards 1 , et quelques autres moindres officiers, 
furent conduits à la Bastille. 

Deux incidents arrivés le vendredi 16 décembre méri- 
tent d'être rapportés, et n'interrompront 2 pas longtemps 
l'affaire de la conspiration. Le premier fut ecclésiastique : 
le P. Massillon, de l'Oratoire, excellent prédicateur, avoit 
reçu ses bulles pour l'évêché de Glermont, auquel le Roi 
l'avoit nommé 3 . Il avoit fort plu à la cour par des sermons 
à la portée de l'âge et de l'état du Roi, qu'il avoit pré- 
cédemment prêches à la chapelle 4 . Le Roi eut curiosité 



Évêques 

et cardinaux 

en débat* 

sur 
les carreaux 
à la chapelle 

du Roi 
pour le sacre 
de Massillon, 

évêque 
de Glermont, 



1. Saint-Simon prend ce nom, comme le précédent, à Dangeau 
(p. 437) ; mais ce nom est une énigme. D'abord, il ne ligure pas parmi 
ceux des officiers qui s'étaient engagés envers l'Espagne ; par contre 
on y trouve celui du colonel Claude-François de Ferrette (Lémontey, 
tome I, p. 224), dont les offres de service à l'Espagne sont aux Affaires 
étrangères, vol. Espagne 281. D'autre part, le marquis de Franclieu 
(Mémoires, p. 148-149) raconte l'aventure en Espagne en 1719, d'un 
certain Feret ou Seret, ancien colonel français, que Lémontey appelle 
Ferrette (p. 266) et que le baron de Pôllnitz (Mémoires, Londres, 1741, 
tome I, p. 534-535) désigne sous l'initiale F.... Enfin Madame (Corres- 
pondance, recueil Brunet, tome II, p. 42 et 47) dit que deux allemands 
seulement sont compromis dans l'affaire de Gellamare, Sandraski et 
Schlieben ; que celui-ci, ancien espion de Mme des Ursins, fut arrêté 
à Lyon et ramené à la Bastille; voyez Ravaisson, Archives de la 
Bastille, tome XIII, p. 212, lettre de le Blanc. Dans la liste de prison- 
niers enfermés à cette occasion, M. Funck-Brentano (Les Lettres de 
cachet, p. 189 et suivantes) ne relève ni Seret, ni Ferrette, ni Schlie- 
ben, mais seulement un Friedberg, entré le 15 décembre, en même 
temps que Sandraski. Tous ces noms désignent-ils le même aventu- 
rier, comparse très secondaire du complot, et relâché en conséquence? 
C'est possible. Le comte de Schlieben a déjà été mentionné comme 
aventurier cosmopolite dans le tome XXXIV, p. 225. 

2. Saint-Simon écrit interromperont. — 3. Tome XXXII, p. 215-216. 
4. Massillon avait prêché à la cour l'avent de 1699, le carême de 1700, 

celui de 1701, et à la Purification de 1704 ; mais il fut nommé à l'évêché 
de Clermont par le Régent avant d'avoir parlé devant le jeune Roi. Ce 
fut en effet seulement en 1718, entre sa nomination et son sacre, qu'il 
prêcha à la chapelle des Tuileries son célèbre « petit carême » (Dan- 
geau, tome XVII, p. 260, 271, 275 et 282). 

* Les mots en débat ont été ajoutés après coup. 



40 MÉMOIRES [4718] 

qui s'y fit Je voir son sacre. Il fut dit que, pour sa commodité, il se 

eV n e^ ' f er °it dans l a chapelle. Les évêques, toujours très atten- 

qui lui donna tifs à usurper, tirèrent sur le temps 1 , et déclarèrent que 

ooooo p as un n ' ass i s teroit à ce sacre s'il s'y trou voit des cardi- 

de gratification r , •> 

en attendant naux. Il n'y avoit point d'exemple de sacre dans la cha- 
îne pelle du Roi, très peu ailleurs où le Roi ou la Reine eus- 
[Add S'-S. 1559] sen t été, et, lorsque cela étoit arrivé, c'étoit dans des 
tribunes. La difficulté des évêques étoit qu'ils n'osoient 
prétendre des carreaux dans la chapelle, et que, n'en ayant 
point, ils n'en vouloient pas voir aux cardinaux. Mais la 
difficulté étoit ridicule. Les évêques se trouvent conti- 
nuellement à la messe du Roi et à celle de la Reine, et 
à toutes les cérémonies et offices qui se font à la chapelle 
en présence de Leurs Majestés. Ils n'y ont jamais eu ni 
prétendu de carreau, et y en ont toujours vu aux cardi- 
naux, sans parler des ducs et des duchesses. Quelle dif- 
férence donc d'un sacre dans la chapelle, ou de la simple 
messe du Roi, ou d'une autre cérémonie? C'est qu'ils 
sentoient leurs forces, la foiblesse du Régent, la situation 
actuelle des cardinaux, et qu'ils cherchoient à se fabri- 
quer un titre de leur ridicule difficulté. Le cardinal de 
Noailles étoit éreinté par l'appel qu'il venoit de publier 2 , 
et le grand aumônier lui disputoit de faire porter sa croix 
devant lui dans la chapelle 3 ; il ne pouvoit donc songer à 
y aller. Polignac étoit encore moins en état d'y paroître 
et de disputer, comme on le verra incontinent 4 ; Rohan et 
Rissy en étoient à faire leur cour aux évêques pour les attirer 
à faire tous les pas de fureur qui leur convenoient dans la 
circonstance toute fraîche de la déclaration de l'appel du 
cardinal de Noailles et de plusieurs évêques et corps, etc., 

4. Profitèrent des circonstances. 

2. Tome XXXV, p. 297. 

3. Voyez le tome XXX, p. 66, à propos de la bénédiction de la cha- 
pelle des Tuileries. 

4. A cause de sa participation au complot de Cellamare : ci-après, 
p. 57. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 41 

en même temps. Bissy, dans la fougue qu'il travaillent à 
exciter, et qui n'espèroit de succès à Rome que par celui 
qu'il opéreroit ici par les évêques de France, se trouva, 
heureusement pour leur prétention, le seul des cardinaux 
qui pût se trouver à ce sacre. Il le leur sacrifia d'autant 
plus volontiers, que cette complaisance de ne s'y point 
trouver n'altéroit point la possession des cardinaux, et ne 
donnoit aucun titre aux évêques, qui, contents de ne point 
voir de carreaux dans la chapelle, parce que le Roi, pour 
voir mieux, y devoit être dans sa tribune, qui contient 
aisément toute sa suite, ne purent trouver mauvais qu'il 
y eût là des carreaux, qui ne se pouvoient voir d'en bas 1 , 
et par conséquent que le cardinal y eût le sien auprès du 
Roi, comme le grand chambellan, le premier gentilhomme 
de la chambre, le gouverneur du Roi et son capitaine des 
gardes, tous ducs, etc. ; pour le cardinal de Gesvres, c'étoit 
avec de l'esprit, du savoir, et une rage d'être cardinal qui 
avoit occupé toute sa vie, un hypocondriaque 2 de sa santé, 
qui, dès qu'il fut parvenu à la pourpre, se renferma pres- 
que aussitôt et ne se trouva plus à rien ; mais je préviens ; 
sa promotion, qui n'arriva que dans l'année suivante 3 . 
Ainsi, le P. Massillon fut sacré dans la chapelle par Mon- 
sieur de Fréjus, précepteur du Roi, assisté des évêques de 
Nantes, premier aumônier de M. le duc d'Orléans, et de 
Vannes 4 . Le Roi étoit dans sa tribune, accompagné de sa 
suite, parmi laquelle étoit le cardinal de Rohan, douze ou 
quinze évêques en bas, et point de cardinaux ; la céré- 
monie s'en fît le 21 décembre 5 . Le nouvel évêque eut 

1. Dangeau a noté ces difficultés au 16 décembre (p. 437). 

2. Le Dictionnaire de V Académie de 1718 écrivait encore ce mot 
hypochondriaque. 

3. Nous verrons sa promotion au début du prochain volume. 

4. MM. de Tressan et de Gaumartin, sacrés tous deux au mois de 
juillet précédent. 

5. Dangeau, p. 440; Gazette, p. 612; les Correspondants de 
Balleroy, p. 389. Le nouvel évêque fut élu le lendemain à l'Académie 
française, à la place de l'abbé de Louvois. 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXV. 6 



42 MÉMOIRES [4718J 

dix mille écus de gratification en attendant une abbaye 1 . 

Le Parlement L'autre incident fut d'une autre espèce. Quelque abattu 

d'enregistrer °î ue ^t ' e Parlement du dernier lit de justice, il étoit 

la encore plus irrité et commençoit à reprendre ses esprits. 

B L q R/ g °en a t le ' Le fracas de rarrêt de l'ambassadeur d'Espagne, le mou- 

s'en passe, le vement des emprisonnements qui suivirent de si près, lui 

méprise donnèrent du courage pour résister à l'enregistrement de 

l'établit. la Banque royale, d'autant plus qu'elle étoit fort mal reçue 

[Add.S'-S.lôôO] du public 2 . Le premier président alla donc rendre compte 

au Régent de la difficulté que sa Compagnie apportoit à 

cet enregistrement 3 . M. le duc d'Orléans méprisa l'un et 

l'autre, et, à peu de jours de là, fit publier la Banque 

royale, l'établit très bien, et montra au Parlement qu'il 

savoitse passer de son enregistrement*. 

1. Cette dernière phrase a été ajoutée après coup à la fin du para- 
graphe. Saint-Simon en effet ne trouve mention de cette gratification 
qu'au 13 novembre 4719 dans le Journal de Dangeau, tome XVIII, 
p. 157 ; encore notre auteur lit-il mal Dangeau, puisqu'il met dix mille 
écus pour dix mille livres. Massillon n'avait que la petite abbaye de 
Joncels, depuis 1710 (Dangeau, tome XII, p. 217-218); il ne reçut 
qu'en 1721 celle de Savigny, au diocèse d'Avranches. 

2. On a vu le commencement de cette affaire dans notre précédent 
volume p. 326. 

3. C'est le 16 décembre dans la matinée que le premier président se 
rendit au Palais-Royal; le Régent lui répondit qu'il réfléchirait (Dan- 
geau, p. 437). 

4. Le 27 décembre, il parut un arrêt du Conseil d'Etat, qui réputait 
enregistrée la déclaration concernant la Banque royale, conformément 
à l'article 2 des lettres patentes sur l'exercice des fonctions du Parle- 
ment promulguées au lit de justice du 26 août. En même temps, cette 
déclaration fut imprimée et publiée, et la Banque fonctionna comme 
banque royale. Comme conséquence de cette procédure extraordinaire, 
le texte de la déclaration ne figure pas dans les registres du Parlement. 
Sur ces divers incidents, on peut voir aux Archives nationales le 
registre X 1A 8436, et aussi le registre U362 où le greffier de la cour 
nous a conservé des renseignements plus détaillés ; on en trouvera un 
extrait aux Additions et Corrections. Voyez aussi Dangeau, p. 445 ; 
les Correspondants de Balleroy, tomes I, p. 397, et II, p. 2 ; Gazette 
de Rotterdam, 1719, n os 4, 5 et 6. 



[1718] 



DE SAINT-SIMON. 



43 



Le samedi 17, le Garde des sceaux alla à la Bastille ; il 
y dîna même, et y demeura longtemps 1 . Le soir, Menil 2 
y fut conduit. Il étoit ami particulier de l'abbé Brigault, 
et avoit été longtemps gentilhomme servant du feu Roi. 
Son esprit ni sa société n'étoit pas au-dessus de sa charge. 
On haussoit les épaules de pareils conjurés. Cellamare, 
avant partir, avoit écrit aux ambassadeurs et autres minis- 
tres étrangers, pour les intéresser dans sa détention 3 . Ses 
lettres leur furent rendues ; pas un d'eux ne s'en émut ni 
ne fit le moindre pas en conséquence 4 , pas même ce boute- 
feu de Bentivoglio, trop occupé des mines à charger sous 
les pieds du cardinal de Noailles et de tous ceux qui 
venoient d'appeler en même temps. 

Le dimanche 25 décembre, jour de Noël, M. le duc 
d'Orléans me manda de me trouver Taprès-dînée chez lui, 
sur les quatre heures. Monsieur le Duc, le duc d'Antin, 



Menil 

à la Bastille. 

Cellamare 

écrit très 

inutilement 

aux ministres 

étrangers 

résidents à 

Paris. 



Conseil secret 

au 
Palais-Royal, 

qui 



1. Copie de l'article de Dangeau, p. 438. 

2. Gabriel-Augustin de Racapé, chevalier de Menil ou du Mesnil 
(Saint-Simon écrit Menille et de même le correspondant de 
Mme de Balleroy; mais il signe De Menil), figure en effet dans YÉtat 
de la France comme gentilhomme ordinaire du Roi. Mme de Staal 
(Mémoires, p. 175, 177-181) a raconté en détail son aventure : très lié 
avec l'abbé Brigault, celui-ci lui confia en partant une cassette et un 
paquet de papiers. Lorsqu'il apprit l'arrestation de Cellamare, il ouvrit 
la cassette et le paquet, et, jugeant le contenu de ce dernier très com- 
promettant, il le jeta au feu. L'abbé Brigault, arrêté, ayant avoué le 
dépôt qu'il lui avait fait, Menil fut convaincu de complicité et empri- 
sonné. Voyez aussi le Journal de Buvat, p. 342-343, Dangeau, p. 438, 
les Correspondants de Balleroy, p. 394, et les Mémoires de Luynts, 
tome XIV, p. 239. La déclaration qu'il fît le 11 août 1719 est en ori- 
ginal et en copie dans le volume Espagne 292, fol. 244 et 246. 

3. Le texte de cette lettre est dans le volume Espagne 281 aux 
Affaires étrangères, et Capefigue, Philippe d'Orléans, régent de 
France, tome II, p. 112, en a cité un passage; voyez le Journal de 
Barbier, p. 24. 

4. Cependant on écrivait à la marquise de Balleroy le 23 décembre 
(p. 397) : « Les ambassadeurs de l'Empereur et du roi d'Angleterre se 
plaignirent fort de la manière dont on en usoit avec l'ambassadeur 
d'Espagne, disant que c'étoit violer le droit des gens. » 



u 



MÉMOIRES 



[4718J 



se réduit après 

à Monsieur 

le Duc 

et à moi, à qui 

le Régent 

confie 

que le duc 

et la duchesse 

du Maine 

sont des plus 

avant dans 

la conspiration, 

et 

qui délibère 

avec nous 

ce qu'il doit 

faire. Nous 

concluons tous 

trois à les 
faire arrêter, 

conduire 

M. du Maine 

à Doullens 

et 

Mme du Maine 

au château 

de Dijon, 

bien gardés 

et resserrés. 

Monsieur 

le Duc dispute 

un peu sur 

Dijon 
et se rend. 



le Garde des sceaux, Torcy et l'abbé Dubois s'y trouvè- 
rent 1 . On y discuta plusieurs choses sur Cellamare et son 
voyage, sur les mesures pour éviter les plaintes des 
ministres étrangers, qui n'en avoient aucune envie ; sur 
la manière de demander au roi d'Espagne une justice 
qu'on n'en espéroit point ; enfin sur la manière de passer 
à côté de l'enregistrement du Parlement, et d'établir sûre- 
ment sans cela la Banque royale 2 . Tout cela s'agita avec 
une tranquillité et une liberté d'esprit de la part du Régent, 
qui ne me laissa pas soupçonner qu'il se pût agir d'autre 
chose. Ce petit conseil dura assez longtemps. Quand il 
fut fini, chacun s'en alla. Comme je m'ébranlois pour sor- 
tir comme les autres, M. le duc d'Orléans m'appela; 
cependant les autres sortirent, et je me trouvai seul avec 
M. le duc d'Orléans et Monsieur le Duc. Nous nous ras- 
sîmes. G'étoit dans le petit cabinet d'hiver, au bout de la 
petite galerie. Après un moment de silence, il me dit de 
regarder s'il n'étoit demeuré personne dans cette petite 
galerie, et si la porte du bout, par où on y entroit de l'appar- 
tement où il couchoit, étoit fermée. J'y allai voir ; elle 
l'étoit, et personne dans la galerie. Gela constaté, M. le 
duc d'Orléans nous dit que nous ne serions pas surpris 
d'apprendre que M. et Mme du Maine se trouvoient tout 
de leur long 3 dans l'affaire de l'ambassadeur d'Espagne, 
qu'il en avoit les preuves par écrit, qu'il ne s'agissoit pas 
de moins dans leur projet que de ce que j'en ai expliqué 
plus haut 4 . Il ajouta qu'il avoit bien défendu au Garde 
des sceaux, à l'abbé Dubois et à le Blanc, qui seuls le 
savoient, de faire le plus léger semblant de cette connois- 
sance, nous recommanda à tous deux le même secret et 
la même précaution, et ajouta qu'il avoit voulu, avant de 



1. Dangeau, p. 442. 

2. Ci-dessus, p. 42. 

3. Nous avons eu dans le tome XXXIII, p. 83 : fy avois donné tout 
de mon long. 

4. Ci-dessus, p. 44-15. 



[4718] DE SAINT-SIMON. 45 

se déterminer à rien, consulter avec Monsieur le Duc et 
avec moi seuls le parti qu'il avoit à prendre. Je pensai bien 
en moi-même que, puisque ces trois autres hommes sa-, 
voient la chose, il n'étoit pas sans en avoir raisonné avec 
eux, et peut-être déjà pris son parti avec l'abbé Dubois ; 
qu'il vouloit flatter Monsieur le Duc de la confiance et le 
mettre de moitié de tout ce qu'il feroit là-dessus ; ti mon égard 
débattre réellement avec moi ce qu'il y avoit à faire pour 
ne s'en pas tenir à ces trois autres seuls, et parce qu'il 
avoit toujours accoutumé, comme on l'a vu toujours ici 1 , 
de me faire part des choses secrètes les plus importantes 
qui demandoient des partis instants à prendre et qui 
l'embarrassoient le plus. Monsieur le Duc sur-le-champ 
alla droit au fait, et dit qu'il falloit les arrêter tous deux 
et les mettre en lieu dont on ne pûtriencraindre. J'appuyai 
cet avis et les périlleux inconvénients de ne le pas exécu- 
ter incessamment, tant pour étourdir et mettre en confu- 
sion tout le complot en lui ôtant ses chefs, tels que ces deux- 
là, et Cellamare déjà arrêté et parti, et se parer* des coups 
précipités et de désespoir qu'il y avoit lieu de craindre de 
gens si appuyés qui se voyoient 2 découverts, et qui, en 
quelque état que fussent leurs mesures, sentoient qu'on 
en arrêteroit, et qu'on découvriroit tous les jours, et que 
conséquemment ils n'avoient pas un instant à perdre pour 
exécuter tout ce qui pouvoit être en leur possibilité, et 
tenter même l'impossible, qui réussit quelquefois et qu'il 
faut toujours hasarder dans des cas désespérés, tel que 
celui dans lequel ils se rencontroient. M. le duc d'Orléans 
trouva que ce seroit en effet tout le meilleur parti ; mais 
il insista sur la qualité de Mme du Maine, moins je pense 
en effet que pour faire parler le fils de son frère. Ce doute 
réussit fort bien par la haine qu'il portoit personnellement 
à sa tante et à son mari, et qu'il faut avouer que tous deux 

1. Voyez notamment dans le tome XXXIII, p. 85 et 86-87. — Le 
mot toujours a été ajouté en interligne. 

2. Voyoient est en interligne au-dessus de sentoient, biffé. 



46 MÉMOIRES [1718] 

avoient largement méritée, et par la nature aussi de l'af- 
faire, qui alloit à bouleverser l'État et les Renonciations, 
qui délivroient sa branche à son tour de l'aînesse de celle 
d'Espagne 1 . Monsieur le Duc répondit à l'objection pro- 
posée que ce seroit à lui à la faire, mais que, loin de 
trouver qu'elle dût arrêter, c'étoit une raison de plus 
pour se hâter d'exécuter; que ce ne seroit 2 pas la pre- 
mière ni peut-être la vingtième fois qu'on eût arrêté des 
princes du sang ; que plus ils étoient grands et naturelle- 
ment attachés à l'État par leur naissance, plus ils étoient 
coupables quand ils s'en prévaloient pour le troubler, et 
qu'il n'y avoit à son sens rien de plus pressé que d'étour- 
dir leurs complices par un coup de cet éclat, et les priver 
subitement de toutes les machines que la rage et l'esprit du 
mari et de la femme savoient remuer. Je louai fort la droi- 
ture, l'attachement et le grand sens de l'avis de Monsieur 
le Duc ; je l'étendis; j'insistai sur le courage et la fermeté 
que le Régent devoit montrer dans une occasion si critique, 
et où on en vouloit à lui si personnellement, et sur la néces- 
sité d'effrayer par là toute cette pernicieuse cabale, de 
leur ôter leur grand appui et de nom et d'intrigue et de 
moyens, et les rendre par ce grand coup pour ainsi dire 
orphelins, sans chefs et sans point de réunion ni de subor- 
dination, avant qu'ils eussent le temps d'aviser aux remèdes, 
si ce mal leur arrivoit comme ils le dévoient désormais 
craindre continuellement. M. le duc d'Orléans regarda 
Monsieur le Duc, qui reprit la parole et insista de nouveau 
sur son avis et le mien. Le Régent alors se rendit, et n'y 
eut pas de peine. 

Après quelques propos sur cette résolution, on agita où 

1. C'est-à-dire, que cette affaire tendait à bouleverser l'État, d'une 
part, et, de l'autre, à changer les conséquences des Renonciations, qui 
avoient pour effet de supprimer l'aînesse de la branche d'Espagne au 
profit de celles d'Orléans et de Condé. 

2. Ne seroit est en interligne, au-dessus de n'estoit, biffé, et plus 
loin fois est aussi en interligne. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 47 

on les gîteroit 1 . La Bastille et Vincennes ne parurent pas 
convenables : il falloit éviter tentation si prochaine aux 
partisans qu'ils avoientdans Paris, aux humeurs du Parle- 
ment, aux manèges qu'y feroit le premier président. On 
discuta des places ; car les arrêter et les séparer l'un de 
l'autre fut résolu tout à la fois. Il s'agit d'abord du gîte du 
duc du Maine. Entre les lieux agités, M. le duc d'Orléans 
parla de Doullens 2 . Je saisis ce nom; j'alléguai que Gha- 
rost et son fils en étoient gouverneurs 3 , qu'ils l'étoient de 
Calais, place peu éloignée de l'autre, et avoient l'unique 
lieutenance générale de Picardie, que c'étoient des hom- 
mes d'une race fidèle, et personnellement d'une probité, 
d'une vertu, d'un attachement à l'Etat dont je ne craignois 
pas de répondre, et Gharost de tout temps mon ami parti- 
culier. Sur ce propos, il fut convenu d'envoyer le duc du 
Maine à Doullens, et de l'y tenir serré, et bien étroite- 
ment gardé. Ensuite on passa au gîte de Mme du Maine. 
Je représentai que celui-là étoit bien plus délicat à choisir 
par la qualité, le sexe et l'humeur de celle dont il s'agis- 
soit, propre à tout entreprendre pour se sauver et pour 
faire rage sans crainte, et par son courage et sa fougue 
naturelle, et par ne rien craindre pour elle-même par son 
sexe et sa naissance, au lieu que son mari, si dangereux 
en dessous, si méprisable à découvert, tomberoit dans le 
dernier abattement et ne branleroit pas dans sa prison, 
où il trembleroit de tout son corps dans la frayeur conti- 
nuelle de l'échafaud. Divers lieux discutés, M. le duc 
d'Orléans se mit à sourire, à regarder Monsieur le Duc, 

1. Nous avons eu gîter pris absolument dans le tome XXI, p. 45. 
L'Académie n'admettait pas ce verbe au sens actif de loger, donner un 
gîte, et le Littré ne cite que le présent exemple. 

2. La citadelle de cette ville était particulièrement forte. 

3. On a vu dans notre tome XXIX, p. 296, note 4, que Saint-Simon 
s'était trompé alors en faisant donner dès 1715 la survivance des gou- 
vernements de Calais, Doullens, etc. au marquis d'Ancenis, fils de 
Gharost ; et, en réalité, il venait seulementde l'obtenir en septembre 1718 : 
notre tome XXXV, p. 284-285. 



48 MEMOIRES [4718] 

et à lui dire qu'il falloit bien qu'il l'aidât, qu'il se prêtât 
de son côté, que c'étoit l'affaire de l'État, et guères moins 
la sienne que celle de lui Régent, et tout de suite lui pro- 
posa le château de Dijon. Monsieur le Duc trouva la pro- 
position étrange, convint qu'il falloit mettre Mme du 
Maine en lieu extrêmement sûr, mais que de le faire 
geôlier de sa tante, cela ne se pouvoit accepter. Toute- 
fois il le dit aussi en souriant, et, par sa contenance, 
donna lieu au Régent d'insister. Monsieur le Duc se dé- 
fendit. Je ne disois mot, et je regardois de tous mes yeux. 
A la fin Monsieur le Duc me demanda s'il n'avoit pas 
raison. Je me mis à sourire aussi, et je répondis que je 
ne pouvois nier qu'il n'eût raison, ni moins encore que 
M. le duc d'Orléans ne l'eût et plus grande et meilleure. 
J'avois fort pensé et pesé pendant la petite dispute, et je 
trouvai un grand avantage pour M. le duc d'Orléans de 
rendre Monsieur le Duc son compersonnier 1 dans le fait 
de la prison de Mme du Maine, et par conséquent du duc 
du Maine aussi, et elle 2 en lieu plus sûr et plus sans 
espérance de fuite et de ressource qu'aucun, dans le mi- 
lieu du gouvernement de Monsieur le Duc, et dans une 
place de son entière dépendance. Je ne dissimulerai pas 
non plus un peu de nature 3 , et de trouver la rocambole 4 
plaisante, après tous les élans du procès, tant de la succes- 
sion de Monsieur le Prince que pour la qualité de prince 
du sang et pour l'habileté de succéder à la couronne, de 



1. Mot déjà rencontré dans le tome XXIII, p. 14. 

2. Ce pronom elle a été ajouté en interligne. 

3. Je ne dissimulerai pas non plus que j'en étais satisfait un peu par 
nature. 

4. Au propre, la rocambole est une sorte de petite échalotte qui 
sert à relever les ragoûts ; ce mot « se dit au figuré pour dire ce qu'il 
y a de meilleur, de plus piquant dans quelque chose ; il est du style 
familier » (Académie, 1718). Le Littré en cite deux exemples d'auteurs 
secondaires du dix-septième siècle ; on le trouve aussi dans les Lettres 
de Bussy-Rabutin, tome VI, p. 255. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 49 

voir cette femme qui avoit tant osé assurer * qu'elle ren- 
verseroit l'État et mettroit le feu partout pour conserver 
ses avantages si étrangement acquis 2 , de la voir, dis-je, 
rager 3 entre quatre murailles de la dition 4 de Monsieur le 
Duc. Il résista longtemps à tout ce que M. le duc d'Or- 
léans et moi pûmes lui dire, à quoi la bienséance eut plus 
de part, après tout ce qui s'étoit passé entre eux, que la 
vraie répugnance; aussi se laissa-t-il vaincre à la fin, et 
consentit à l'étroite prison de sa chère tante dans le châ- 
teau de Dijon. Tout cela résolu, et pour l'exécuter en 
bref, nous nous séparâmes. 

Le lundi et le mardi suivants, 26 et 27 décembre, se M - et Mme 

, , , , , j i j du Marne 

passèrent a prendre les mesures et a donner les ordres e t leurs affidés 
nécessaires, avec tout le secret qu'il se put 5 ; mais M. et ont 

Mme du Maine, qui voyoient l'ambassadeur d'Espagne °^ e me [t™ e ps 

conduit à Blois, ses paquets pris, ses papiers visités et leurs papiers 
bien des sens arrêtés, n'étoient pas sans appréhension de . a couvert 

■ s* • • • i ri • et en profitent. 

1 être, et avoient eu tout le loisir de donner a leurs papiers Perfidie de 
tout l'ordre qu'ils jugèrent à propos 6 . Avec cette précau- 1,abbé Dubois. 
tion leur crainte diminua, quoi qu'il pût arriver. L'abbé 
[Dubois] en savoit autant sur leur compte, lorsqu'il reçut 
les papiers de Poitiers 7 , qu'il montra en avoir appris depuis 

1. Osé est en interligne, et asseurer surcharge un autre mot illisible. 

2. Tome XXVI, p. 50. 

3. Ce mot n'aété admis par le Dictionnaire de l'Académie qu'en 1878, 
et comme familier ; nous l'avons déjà rencontré aux tomes XIII, 
p. 298, XV, p. 22, XVII, p. 319, et plus loin, p. 106. 

4. Vieux mot employé au moyen âge au sens de puissance, autorité 
mais tout à fait inusité au dix-septième siècle et que ne donne aucun 
lexique. Le Littré n'en cite que le présent exemple. 

5. Cependant Dangeau note dans son Journal le 27 décembre 
(p. 443) : « Les mousquetaires ont ordre de se tenir prêts et de cou- 
cher toujours à leur hôtel, et cela fortifie les bruits qui courent depuis 
quelques jours qu'on veut arrêter des gens fort considérables. » 
Mme de Staal (Mémoires, p. 182) rapporte que la duchesse du Maine 
fut avertie plusieurs jours à l'avance de sa prochaine arrestation. 

6. Mme de Staal ne parle d'aucune destruction de papiers. 

7. Saint-Simon a écrit ici Blois par erreur pour Poitiers. 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 7 



50 MEMOIRES [1718] 

par l'examen de ces mêmes papiers, et, s'il avoit été droit 
en besogne, il n'eût pas différé de les montrer au Régent 
ni d'arrêter M. et M[me] du Maine au même instant que 
l'ambassadeur d'Espagne au plus tard, et par cette dili- 
gence il eût prévenu la leur et eût saisi leurs papiers im- 
portants ; mais ce n'étoit pas son intérêt particulier de 
servir si bien l'État ni son maître, et le scélérat ne songea 
jamais qu'à soi. 
Conseil secret Le mercredi 28 décembre, je fus mandé au Palais- 
en £oriean S dUC Ro y a1 ' pour l'après-dînée, par M. le duc d'Orléans, avec 
Monsieur' Monsieur le Duc, l'abbé Dubois et le Blanc 1 , dans le petit 
le Duc, l'abbé caD i ne t d'hiver. G'étoit pour prendre les dernières me- 

Dubois, , h • • r > 

le Blanc et moi, sures et résumer toutes celles qui avoient ete prises, 
où tout Pendant que nous conférions, le duc du Maine vint de 

Te lendemain r Sceaux voir Mme la duchesse d'Orléans au Palais-Royal, 
et, au bout d'une heure de conversation avec elle, s'en 
retourna à Sceaux 2 . Mme du Maine étoit demeurée depuis 
quelques jours à Paris, dans une maison assez médiocre 
delà rue Saint-Honoré, qu'ils avoient louée 3 . G'étoit le 
centre de Paris. Elle étoit là aux aguets et le bureau 
d'adresse des siens, à quoi le peureux époux n'avoit osé se 
confier. La conférence chez M. le duc d'Orléans fut assez 
longue. Tout y fut compassé et définitivement 4 réglé 
pour l'exécution du lendemain, tous les cas possibles 
prévus et les ordres convenus jusque sur les bagatelles. 

1. Dangeau, p. 443. 

2. Saint-Simon prend encore cela au Journal de Dangeau, p. 444. 

3. Mme de Staal (p. 172-173) dit que la princesse avait quitté Sceaux 
au début de novembre pour revenir à Paris, et, n'y ayant pas de 
demeure, elle alla s'installer dans cette maison « qu'occupoit la prin- 
cesse sa fille. Le désir d'être plus à portée de ce qui se passoit y eut 
sans doute la meilleure part. » Plus loin (p. 198), elle dit que « cette 
maison de louage » fut rendue aux propriétaires dès que la princesse et 
sa suite eurent été arrêtées ; elle était voisine du couvent des Jacobins 
(Buvat, p. 351). 

4. Ce mot est écrit ici deffinitivem 1 et non pas diffinitivem 1 comme 
dans le tome VI, p. 52, et diverses fois depuis. 



[1748] 



DE SAINT-SIMON. 



51 



Il arriva pourtant que les ordres donnés au régiment des 
gardes et aux deux compagnies des mousquetaires, qui 
pourtant ne branlèrent pas de leurs quartiers ni de leurs 
hôtels, ne laissèrent pas de transpirer sur le soir, et de 
faire juger à ce qui en fut instruit qu'il se méditoit quel- 
que chose de considérable 1 . En sortant du cabinet, je 
convins avec le Blanc que, aussitôt que le coup seroit fait, 
il enverroit simplement un laquais savoir de mes nou- 
velles. 

Le lendemain, sur les dix heures du matin, ayant fait 
filer des gardes du corps tout à l'entour de Sceaux sans 
bruit et sans paroître, la Billarderie, lieutenant des gardes 
du corps 2 , y alla et arrêta le duc du Maine, comme il 
sortoit d'entendre la messe dans sa chapelle, et fort respec- 
tueusement le pria de ne pas rentrer chez lui, et de monter 
tout de suite dans un carrosse qui l'avoit amené 3 . M. du 



Le duc 

du Maine 
arrêté à Sceaux 

par 

la Billarderie, 

lieutenant 

des gardes 

du corps, 

et 

conduit dans 



1. Ceci est le commentaire de l'article de Dangeau qui a été cité ci- 
dessus, p. 49, note 5. 

2. Les mots la Billarderie 1/ des gardes du corps, oubliés par 
mégarde, ont été ajoutés en interligne sur le manuscrit. — Il y eut trois 
la Billarderie, tous trois aux gardes du corps ; l'aîné fut chargé de 
l'arrestation du duc du Maine, le cadet de la conduite de la duchesse, 
comme on le verra ci-après, p. 54 ; le dernier avait été tué à Mal- 
plaquet. Celui dont il s'agit ici est Charles-César Flahault, marquis 
de la Billarderie, qui avait d'abord servi comme cornette aux gardes 
françaises (mars 1684) et obtenu en février 1686 la compagnie de son 
père ; en 1693, il devint major du régiment de Gournay, puis lieute- 
nant-colonel de celui de Cossé en 1699. En 1702, il acheta le régiment 
de cavalerie du Châtelet, et servit de maréchal des logis de l'armée 
de Villars, qui se loue beaucoup de ses capacités. Il eut une enseigne 
aux gardes du corps, compagnie de Noailles, en juillet 1706, une pen- 
sion de deux mille livres en 1708 (Sourches, tome XI, p. 60), fut fait 
brigadier de cavalerie en janvier 1709, et passa lieutenant aux gardes 
du corps en 1716. Nommé maréchal de camp en 1719, grand-croix de 
Saint-Louis en 1720, gouverneur de Saint- Venant en décembre 1725, 
il parvint en 1734 au grade de lieutenant général, et mourut à Wissem- 
bourg le 23 mai 1743, dans sa soixante-quatorzième année. 

3. Sur cette arrestation voyez le Journal de Dangeau, p. 444-445, 
celui de Barbier, p. 26; eelui de Buvat, p. 343-344, qui dit que 



52 MEMOIRES [4718] 

la citadelle Maine, qui avoit mis bon ordre qu'on ne trouvât rien chez 

e ou ens. j u « n » ^^ p &g un ^ geg g eng) e j. ^ e ^ Q ^ geu J ^ Sceaux 

avec ses domestiques, ne fit pas la moindre résistance. Il 
répondit qu'il s'attendoit depuis quelques jours à ce com- 
pliment, et monta sur-le-champ dans le carrosse. La Bil- 
larderie s'y mit à côté de lui, et sur le devant un exempt 
des gardes du corps et Favancourt, brigadier dans la pre- 
mière compagnie des mousquetaires 1 , destiné à le garder 
dans sa prison. Gomme ils ne parurent devant le duc du 
Maine que dans le moment qu'ils montèrent en carrosse, 
le duc du Maine parut surpris et ému de voir Favan- 
court. Il ne l'auroit pas été de l'exempt des gardes : mais 
la vue de l'autre l'abattit 2 . Il demanda à la Billarderie 
ce que cela vouloit dire, qui alors ne put lui dissimuler 
que Favancourt avoit ordre de l'accompagner et de rester 
avec lui dans le lieu où ils alloient 3 . Favancourt prit ce 
moment pour faire son compliment comme il put, auquel 
le duc du Maine ne répondit presque rien, mais d'une 

l'arrestation eut lieu à Paris, les Correspondants de Balleroy, p. 399, 
le Mercure de décembre, p. 198, la Gazette, p. 624, la Correspon- 
dance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 45, les Lettres de la 
duchesse de Lorraine à la marquise d'Aulède, p. 104; etc. Dans 
La Beaumelle à Saint-Cyr, p. 225, Taphanel a donné un texte de 
Saint-Cyr où est raconté comment la nouvelle fut apprise à Mme de 
Maintenon. 

1. Claude Bernay, sieur de Favancourt, entré aux mousquetaires à 
seize ans en 1675, devint sous-brigadier, puis brigadier à la première 
compagnie en 1698, obtint la croix de Saint-Louis, passa maréchal 
des logis en 1712, et l'étoit encore en 1718. Il ne figure plus à Y État 
de la France de 1722, ce qui indique qu'il s'était retiré ou était mort 
avant cette époque. On trouvera aux Additions et Corrections l'exposé 
de ses services d'après le préambule des lettres d'anoblissement qu'il 
obtint en septembre 1707. 

2. Cela indiquait en effet qu'on le menait dans une prison d'Etat, 
cette fonction étant ordinairement dévolue aux officiers des mousque- 
taires ; Foucquet et Lauzun en fournissaient des exemples. 

3. Les instructions données à Favancourt et à Chauvelin, intendant 
d'Amiens, ont été publiées par Ravaisson, Archives de la Bastille, 
tome XIII, p. 219-222. 



[17481 DE SAINT-SIMON. 53 

manière civile et craintive. Ces propos les conduisirent 
au bout de l'avenue de Sceaux, où les gardes du corps 
parurent. L'aspect en fit changer de couleur au duc du 
Maine. 

Le silence fut peu interrompu dans le carrosse. Par-ci, 
par-là M. du Maine disoit qu'il étoit très innocent des 
soupçons qu'on avoit contre lui, qu'il étoit très attaché 
au Roi, qu'il ne l'étoit pas moins à M. le duc d'Orléans, 
qui ne pourroit s'empêcher de le reconnoître, et qu'il 
étoit bien malheureux que Son Altesse Royale donnât 
créance à ses ennemis, mais sans jamais nommer per- 
sonne : tout cela par hoquets et parmi force soupirs, de 
temps en temps des signes de croix et des marmottages 1 
bas comme de prières, et des plongeons de sa part à cha- 
que église ou à chaque croix par où ils passoient 2 . Il man- 
gea avec eux dans le carrosse assez peu, tout seul le 
soir ; force précautions à la couchée 3 . Il ne sut que le len- 
demain qu'il alloit à Doullens ; il ne témoigna rien là- 
dessus. J'ai su toutes ces circonstances et celles de sa pri- 
son après qu'il en fut sorti, par ce même Favancourt, 
que je connoissois fort, parce que c'étoit lui qui m 'avoit 
appris l'exercice, et qui étoit sous-brigadier de la brigade 
de Cresnay 4 , dans la première compagnie des mousque- 
taires, dans le temps que j'y étois dans cette même bri- 
gade, et qui m'avoit toujours courtisé depuis 5 . M. du 

1. Mot inventé par notre auteur; il n'est donné par aucun lexique, 
et le Littré ne cite comme exemple que le présent passage. 

2. Il va insister plus loin, p. 83, sur ces témoignages exagérés de 
dévotion. 

3. On ne sait pas quel fut l'itinéraire pour gagner Doullens et où 
furent les gîtes d'étape. 

4. Armand-Jean-Baptiste Fortin de Cresnay, dont notre auteur a déjà 
parlé dans le tome I, p. 43. Lorsqu'il fut nommé cornette en mars 1712, 
l'annotateur des Mémoires de Sourches (tome XIII, p. 325) dit qu'il 
n'était plus en état de servir; il avait le gouvernement de Montereau. 

5. Saint-Simon va faire plus loin, p. 83, le portrait de Favancourt 
et répéter ce qu'il dit ici sur son service aux mousquetaires. 



54 



MEMOIRES 



[1718] 



Mme 

la duchesse 

du Maine 

arrêtée par le 

duc d'Ancenis, 

capitaine 

des gardes du 

corps, 

et conduite 

au château de 

Dijon. 



Maine eut deux valets avec lui et fut presque toujours 
gardé à vue 1 . 

Au même instant qu'il fut arrêté, Ancenis, qui venoit 
d'avoir la survivance de la charge de capitaine des gardes 
du corps du duc de Gharost, son père 2 , alla arrêter la 
duchesse du Maine dans sa maison, rue Saint-Honoré 3 . 
Un lieutenant 4 et un exempt des gardes du corps, à pied, 
et une troupe de gardes du corps parurent en même temps, 
et se saisirent de la maison et des portes. Le compliment 
du duc d'Ancenis fut aigrement reçu. Mme du Maine vou- 
lut prendre des cassettes; Ancenis s'y opposa. Elle réclama 
au moins ses pierreries : altercation fort haute d'une part, 
fort modeste de l'autre; mais il fallut céder 5 . Elle s'em- 

1. On trouvera dans les Archives de la Bastille, tome XIII, p. 227 
et suivantes, les lettres que le secrétaire d'État le Blanc écrivit à 
Favancourt, au début du séjour du duc du Maine à Doullens, au sujet 
de son installation, de sa garde, de sa dépense, de sa santé, etc. 

2. Il l'avait depuis 1715 : tome XXIX, p. 296, note 4. On employait 
un capitaine des gardes à cause du rang personnel de princesse du sang 
qu'avoit la duchesse du Maine. 

3. Dangeau, p. 445; Mme de Staal, p. 183 et suivantes; Buvat, 
p. 344, etc. ; le Mercure, la Gazette et les gazettes étrangères en parlent 
en même temps que de l'arrestation du duc du Maine. 

4. Ce n'était pas un lieutenant, mais l'aide-major de la compagnie 
de Gharost, Jérôme-François Flahault, chevalier puis comte de la 
Billarderie, frère cadet de celui que nous avons vu arrêter le duc du 
Maine. Né en 1672, il était capitaine de cavalerie avant 1690, et entra 
aux gardes du corps comme exempt de la compagnie de Duras en 1700. 
Il reçut un brevet de mestre-de-camp en 1703, passa aide-major de sa 
compagnie en 1707, eut le grade de brigadier des armées en 4710. En 
1719, le Régent le fit maréchal de camp, et commandeur de Saint- 
Louis en 1720. Il devint enseigne des gardes du corps en 1721, puis 
major en avril 1729, gouverneur du fort Brescou en octobre de la même 
année et de Saint-Quentin en avril 1731, passa lieutenant général 
en 1734, eut la grand-croix de Saint-Louis en 1738, le gouvernement 
de Clermont-en-Beauvaisis en juin 1743 et quitta le service en 1750 
(Mémoires de Luynes, tome X, p. 236-237). Il mourut le 27 août 1761, 
à quatre-vingt-neuf ans. 

5. Il est certain cependant, d'après une lettre de le Blanc à 
la Billarderie du 19 janvier 1719 (Archives de la Bastille, tome XIII, 



[1748] DE SAINT-SIMON. 55 

porta contre la violence faite à une personne de son rang, 
sans rien dire de trop désobligeant à M. d'Ancenis et sans 
nommer personne. Elle différa de partir tant qu'elle put, 
malgré les instances d'Ancenis. qui à la fin lui présenta la 
main, et lui dit poliment, mais fermement, qu'il falloit 
partir. Elle trouva à sa porte deux carrosses de remise, 
tous deux à six chevaux, dont la vue la scandalisa fort ; 
il fallut pourtant y monter. Ancenis se mit à côté d'elle, 
le lieutenant et l'exempt des gardes sur le devant, deux 
femmes de chambre, qu'elle choisit, avec ses hardes, 
qu'on visita, dans l'autre carrosse 1 . On prit le rempart; 
on évita les grandes rues 2 ; qui que ce soit n'y branla, dont 
elle ne put s'empêcher de marquer sa surprise et son 
dépit, ne jeta pas une larme, et déclama en général par 
hoquets contre la violence qui lui étoit faite. Elle se plai- 
gnit souvent de la rudesse et de l'indignité de la voiture, 
et demanda de fois à autre où on la menoit. On se con- 
tenta de lui dire qu'elle coucheroit à Essonnes 3 , sans lui 
rien dire de plus. Ses trois gardiens gardèrent un profond 
silence. On prit à la couchée toute les précautions néces- 
saires. Lorsquelle partit le lendemain, le duc d'Ancenis 
prit congé d'elle, et la laissa au lieutenant 4 et à l'exempt 

p. 233-234), que la princesse put emporter au moins une partie de 
ses pierreries, qu'on lui retira à Dijon. Saint-Simon le dira formelle- 
ment, ci-après, p. 165. 

1. Tous ces détails sur l'attitude de la princesse sont particuliers à 
notre auteur, qui dut les savoir de première main par M. d'Ancenis, 
ou par son père le duc de Charost, ses amis intimes. 

2. Dangeau donne les grandes lignes de l'itinéraire. Les carrosses 
continuèrent la rue Saint-Honoré jusqu'à la nouvelle porte, tournèrent 
la ville au nord par les boulevards établis sur les anciens remparts ; 
mais, arrivés à la Bastille, il leur fallut redescendre la rue Saint- 
Antoine, prendre la rue Saint-Paul ou la rue de Fourcy, gagner le pont 
Marie, traverser l'île Saint-Louis ou île Notre-Dame et le pont de la 
Tournelle, sortir par la porte Saint-Bernard, et, par la rue des Fossés- 
Saint-Bernard et la rue Saint-Victor, gagner la route de Fontainebleau. 

3. Saint-Simon écrit ici Essone. 

4. C'est-à-dire Paide-major la Billarderie. 



56 MÉMOIRES [1718] 

des gardes du corps avec des gardes du corps pour la con- 
duire 1 . Elle lui demanda où on la menoit; il répondit 
simplement : « A Fontainebleau, » et vint rendre compte 
au Régent 2 . L'inquiétude de Mme du Maine augmenta à 
mesure qu'elle s'éloignoit de Paris ; mais, quand elle [se] 
vit en Bourgogne, et qu'elle sut enfin qu'on la menoit à 
Dijon, elle déclama beaucoup 3 . Ce fut bien pis quand il 
fallut entrer dans le château, et qu'elle s'y vit prisonnière 
sous la clef de Monsieur le Duc. La fureur la suffoqua. 
Elle dit rage de son neveu, et de l'horreur du choix de ce 4 
lieu 5 . Néanmoins, après ces premiers transports, elle revint 
à elle, et à comprendre qu'elle n'étoit ni en lieu ni en 
situation de faire tant de l'enragée 6 . Sa rage extrême se 
renferma en elle-même ; elle n'affecta plus que de l'indif- 
férence pour tout et une dédaigneuse sécurité. Le lieu- 
tenant de Roi du château 7 , absolument à Monsieur le Duc, 
la tint fort serrée, et la veilla et ses deux femmes de 
chambre de fort près 8 . 
Enfants du duc Le 9 prince de Dombes et le comte d'Eu furent en même 

1. Les huit derniers mots ont été ajoutés en interligne. 

2. Notre auteur n'a pu connaître ces détails que par M. d'Ancenis. 

3. Saint-Simon passe sur les détails du voyage de la princesse qui 
fut assez mouvementé, ou plutôt il n'y fera (ci- après, p. 85) que des 
allusions vagues. La berline de louage où elle voyageait étant très mau- 
vaise, le secrétaire d'Etat le Blanc dut demander à l'archevêque de Sens 
de prêter la sienne pour continuer le voyage. Puis, à Auxerre, la prin- 
cesse se trouva « incommodée », et il fallut séjourner plusieurs jours. 
Il semble qu'elle n'atteignit Dijon que le 14 janvier (Archives de la 
Bastille, tome XIII, p. 226, 229, 231 et 233-234 ■ Dangeau, p. 463). 

4. .Avant ce, Saint Simon a biffé les mots la mettre en. 

5. Le général de Piépape, La duchesse du Maine, p. 197-198, a 
donné une description du château de Dijon à cette époque, d'après 
d'anciens documents; voyez aussi la Gazette de Rotterdam, n° 13. 

6. Tel est bien le texte du manuscrit. 

7. Il s'appelait M. Desgranges ou des Granges, et commandait dans 
le château ; les instructions qu'il reçut sont dans les Archives de la 
Bastille, p. 225, 233, 235-237, etc. 

8. Saint-Simon reviendra sur sa détention ci-après, p. 84. 

9. Cette phrase a été ajoutée après coup à la fin du paragraphe pré- 



[1718] 



DE SAINT-SIMON. 



57 



temps exilés à Eu, où ils eurent un gentilhomme ordi- 
naire toujours auprès d'eux 1 , et Mlle du Maine 2 envoyée 
à Maubuisson 3 . 

Son bon ami le cardinal de Polignac, qu'on crut être 
de tout avec elle, eut ordre le même matin de partir sur- 
le-champ 4 pour son abbaye d'Anchin 3 , accompagné d'un 
des gentilshommes ordinaires du Roi, qui demeura auprès 
de lui tant qu'il fut en Flandres 6 ; le cardinal partit sur 
la fin de la matinée même 7 . Dans le même moment, Dad- 

cédent et sur la marge du manuscrit, ainsi que la manchette corres- 
pondante, Saint-Simon ne s'étant pas aperçu qu'il avait déjà donné 
cette nouvelle un peu plus loin. 

1. Il y avait eu hésitation au sujet de leur lieu d'exil; on avait 
pensé d'abord à les mettre séparément à Moulins et à Gien ; on se 
décida ensuite pour le château d'Eu (Dangeau, p. 445, 447 et 450 ; 
Madame de Staal, p, 187; Archives de la Bastille, p. 226; Barbier, 
p. 27). Leur oncle le comte de Toulouse leur donna à leur départ une 
instruction sur la conduite qu'ils devaient tenir dans cet exil ; elle a été 
publiée dans la Revue des Documents historiques, 1880, p. 30-34. 

2. Louise-Françoise de Bourbon, demoiselle du Maine, dernier enfant 
du duc et de la duchesse, née à Versailles le 4 décembre 1707, morte 
subitement à Anet le 19 août 1743, à trente-cinq ans, sans alliance. 

3. C'est Dangeau qui dit l'abbaye de Maubuisson (p. 445) ; Madame 
de Staal (p. 187) prétend que Madame la Princesse plaça sa petite-fille 
à la Visitation de Ghaillot. 

4. Sur le champ a été ajouté en interligne. 

5. Tomes XXV, p. 164, et XXIX, p. 123; on l'appelait aussi les 
Trois-Glochers. Sur la participation du cardinal à la conspiration, on 
peut voir l'ouvrage récent de Pierre Paul, Le cardinal Melchior 
de Polignac (1922), p. 256 et suivantes. 

6. Il se nommait Jean-Philippe Chuppin, sieur de Moncheny (il signe 
ainsi). 11 y a plusieurs lettres de lui à Dubois sur sa mission dans le 
volume Espagne 292 ; il semble beaucoup s'ennuyer « dans les marais 
d'Anchin ». En septembre 1719, ayant laissé le cardinal aller à Lille 
pour rendre visite à l'intendant, il fut vivement réprimandé par le Blanc, 
son prisonnier n'étant autorisé à s'écarter de l'abbaye de plus d'une 
demi-lieue pour la promenade (ibidem, fol. 285). 

7. Dangeau, p. 445; les Correspondants de Balleroy, p. 399; 
Barbier, p. 27; Madame de Staal, p. 187; etc. La route fut par 
Cambray et Douay, et il arriva le 4 janvier au soir à Anchin (lettre de 
Moncheny du 5). 



du Maine 
exilés. 



Cardinal 

de Polignac 

exilé à Anchin . 

Un 

gentilhomme 

ordinaire 

du Roi 

est mis auprès 



MÉMOlRKS DE SAINT-SIMON. XXXVI 



8 



58 



MÉMOIRES 



[1718] 



de lui. 

Dadvisard 

et autres gens 

attachés ou 

domestiques 

du duc et 

de la duchesse 

du Maine 

mis 

à la Bastille. 



visard, avocat général du parlement de Toulouse, qui 
s'étoit signalé par ses factums pour le duc du Maine contre 
les princes du sang 1 ; deux fameux avocats de Paris, dont 
l'un se nommoit Bargeton, qui y avoient fort travaillé 
avec lui 2 ; une Mlle de Montauban, attachée à Mme du 
Maine en manière de fille d'honneur 3 , et une principale 
femme de chambre, favorite confidente et sur le pied de 
bel esprit 4 , avec quelques autres domestiques de M. et 

1. Claude Dadvisard : tome XXX, p. 191. Entré à la Bastille le 
29 décembre, il n'en sortit que le 23 octobre 1719 ; voyez à la Biblio- 
thèque de l'Arsenal le dossier Bastille 10677-78. Il avait quitté depuis 
1715 sa charge d'avocat général. 

2. La liste des prisonniers de la Bastille (Funck-Brentano, p. 189) 
ne parle que de Daniel Bargeton, avocat au Parlement, entré en même 
temps que Dadvisard et libéré avant lui (15 mai). Né en 1678 et mort 
en 1757, cet avocat a été l'objet d'une notice biographique par le 
comte E. de Balincourt (1887). Saint-Simon prend à Dangeau la men- 
tion de deux avocats. 

3. N. de la Tour du Pin, demoiselle de Montauban, était l'aînée des 
deux filles d'un lieutenant-colonel du régiment du Maine, qui s'était 
marié en pays étranger et qui n'était pas reconnu par les autres la Tour 
du Pin-Montauban (Mémoires de Sourches, tome XII, p. 134, note); 
c'est pour cela qu'il ne figure pas dans les Tableaux généalogiques de 
la maison de la Tour du Pin rédigés en 1788 par J.-B. Moulinet et 
publiés en 1870, in-folio. Elle resta au couvent jusqu'après 1704, 
(Archives nationales, 0365, fol. 78); puis la duchesse du Maine 
l'attacha à sa personne. Elle avait perdu un frère en novembre 1716 et 
son père en septembrel718 (Dangeau, tomes XVI, p. 483-484, et XVII, 
p. 410). Le maréchal de Villars, qui la connaissait particulièrement, 
en parle dans ses Mémoires (tome IV, p. 122-123 et 134) et la justifie 
d'une liaison galante qu'on lui attribuait avec le cardinal de Polignac. 
Elle mourut le 22 avril 1750, à soixante ans (Mémoires de Luynes, 
tome X, p. 246). Entrée à la Bastille le 29 décembre, elle en sortit au 
mois de mai suivant. Voyez aux Additions et Corrections. 

4. Saint-Simon veut parler de Rose de Launay, de son vrai nom 
Marguerite-Jeanne Cordier, née à Paris le 30 août 1684, fille d'un 
peintre passé en Angleterre et dont la femme, restée en France, 
reprit son nom de Delaunay ou de Launay et le fit porter à ses deux filles. 
Celle qui nous occupe, élevée au couvent de Saint-Sauveur, à Evreux, 
y reçut une éducation brillante, mais fut contrainte par la nécessité 
d'entrer au service de la duchesse de la Ferté, puis d'accepter une 



[1718] DE SAINT-SIMON. 59 

de Mme du Maine 1 , furent aussi menés à la Bastille 2 . Il 
fut résolu d'envoyer Mlle du Maine à l'abbaye de Mau- 
buisson, et ses deux frères à Eu, avec un gentilhomme 
ordinaire du Roi auprès d'eux 3 . 

Le Blanc me tint parole. J'étois chez moi à huis clos, 
inquiet de l'exécution, et n'osant pas ouvrir la bouche, 
me promenant dans mon cabinet et regardant à tous mo- 
ments ma pendule, lorsqu'un laquais vint de sa part savoir 
simplement de mes nouvelles. Je fus fort soulagé, quoique 

place de simple femme de chambre chez la duchesse du Maine. Elle 
ne tarda pas par son esprit à s'élever au rang de confidente, et parti- 
cipa, d'abord aux divertissements de la cour de Sceaux, puis aux 
intrigues politiques de sa maîtresse . Mise à la Bastille le 29 décembre 1 71 8 
avec sa servante Rondel, elle y resta jusqu'au 5 juin 1720, après avoir 
donné à le Blanc, sur l'ordre de sa maîtresse, une déclaration vague de 
ce qu'elle savait (texte dans ses Mémoires, tome II, p. 33-37). Pendant 
son séjour en prison, elle noua des intrigues galantes avec le chevalier 
de Maisonrouge, lieutenant de Roi de la forteresse, et avec son com- 
pagnon de captivité le chevalier de Menil (ci-dessus, p. 43). Revenue 
auprès de la duchesse du Maine, celle-ci lui fit épouser sur le tard, 
16 février 1735, un officier des gardes suisses, le baron de Staal ; elle 
mourut à Gennevilliers le 16 juin 1750, ayant été en relations suivies 
avec Dacier, Fontenelle, Mme du Deffand et tous les beaux esprits de 
son temps. Elle a écrit de charmants Mémoires sur sa vie, qui ont 
paru dès 1755 en quatre volumes in-12, et qui ont été souvent réimpri- 
més ; la dernière édition par M. de Lescure est de 1877 ; le manuscrit 
original s'en trouve à la Bibliothèque nationale, ms. Nouv. acq. 
franc. 6296. — Saint-Simon ne reparlera plus d'elle. 

1. Le valet de pied Despavots (29 décembre), les valets de chambre 
d'Avranches, qui se faisait appeler le prince de Listenay, et Bujan (4 et 
5 janvier), et les jours suivants d'autres domestiques de la princesse 
(Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 189-190). Saint-Simon ne 
parlera de Malezieu, qui fut aussi emprisonné, que pour annoncer la 
mise en liberté de son fils (ci-après, p. 205). 

2. Il y a dans le volume Espagne 288, aux Affaires étrangères, 
fol. 139-141, un « Mémoire instructif touchant Mlle de Launay, femme 
de chambre de Mme la duchesse du Maine, le nommé d'Avranches, 
valet de chambre, et Despavots, valet de pied de la même princesse, » 
qui est de la main de l'abbé de Vayrac. 

3. On a vu, p. 56-57, que Saint-Simon y avait ajouté par mégarde la 
même nouvelle, sansfaire attention qu'il allaitla donner un peu plus loin. 



60 



MEMOIRES 



[1718] 



Excellente 

et 

nette conduite 

du comte 
de Toulouse. 



dans l'ignorance comment tout se seroit passé. Mon car- 
rosse étoit tout attelé. Je ne fis que monter dedans pour 
aller chez 1 M. le duc d'Orléans. Je le trouvai seul aussi, 
qui se promenoit dans sa galerie. Il étoit près d'onze 
heures; le Blanc et l'abbé Dubois sortoient d'avec lui. Je 
le trouvai fort empêché de son entrevue avec Mme la du- 
chesse d'Orléans, et moi bien à mon aise de n'être plus à 
portée avec elle qu'il pût me charger du paquet 2 . Je l'en- 
courageai de mon mieux, et, au bout d'une demi-heure, 
je m'en allai sur l'annonce du comte de Toulouse. 

Je sus après de M. le duc d'Orléans qu'il lui avoit 
parlé à merveille 3 , protesté qu'il ne savoit pas un mot 
de cette affaire, et que Son Altesse Royale ne le trouve- 
roit jamais mêlé en rien contre son service ni contre la 
tranquillité de l'État; qu'il ne pouvoit n'être pas sensible 
au malheur de M. et de Mme du Maine ; qu'il ne pouvoit 
se persuader, non plus, que Son Altesse Royale ne les crût 
fort coupables, puisqu'elle en étoit venue à cette extré- 
mité avec eux ; que, pour lui, il n'osoit demander d'éclair- 
cissement; qu'il craignoit bien quelque imprudence de 
Mme du Maine, mais qu'il ne se résoudroit jamais à croire 
son frère coupable qu'il n'en eût bien vu les preuves ; 
qu'en attendant il se tiendroit dans un silence exact, et 
ne feroit aucune démarche que de l'agrément de Son 
Altesse Royale. Le Régent fut content au dernier point 
de ce discours d'un homme sur la vérité et la probité 
duquel on pouvoit compter avec certitude. Il lui dit tout 
ce qu'il crut de plus honnête en général, et en particulier 
pour lui, sans entrer en rien sur l'affaire, lui fit beaucoup 
d'amitiés, et se séparèrent très bien ensemble. La con- 
duite du comte de Toulouse répondit exactement à son 



4. Chez est en interligne, au-dessus de trouver, biffé. 

2. Il a raconté dans le tome précédent (p. 258) que la duchesse 
lui battait froid depuis l'affaire du lit de justice. 

3. Dangeau ne dit rien de cette visite, pas plus qu'aucune autre rela- 
tion. 



[1718] 



DE SAINT-SIMON. 



61 



discours. Madame étoit à Paris; ainsi, M. le duc d'Orléans 
lui parla lui-même 1 . Pour Mme la duchesse d'Orléans, on 
peut juger, à l'état où elle fut à la chute de son frère au 
dernier lit de justice, de celui où cette nouvelle la mit 2 . 
Le duc de Saint-Aignan étoit, comme on le peut juger, 
très désagréablement à Madrid 3 , par la situation où les 
deux cours étoient ensemble, et par la haine qu'Alberoni 
s'étoit fait un principe d'entretenir en Espagne contre 
M. le duc d'Orléans, de décrier toutes ses actions, son 
gouvernement, sa conduite personnelle 1 les plus inno- 
centes, et d'empoisonner jusqu'à ses démarches les plus 
favorables à l'Espagne, et qui tendoient le plus à se la rap- 
procher. Ce premier ministre ne gardoit plus même 
depuis longtemps aucunes mesures avec le duc de Saint- 
Aignan, jusqu'au scandale de toute la cour de Madrid, 
même des moins bien disposés pour la France. Son 
ambassadeur ne se maintenoit que par la sagesse de sa 
conduite, et fut ravi des ordres qui le rappeloient 5 . Il 
demanda donc son audience de congé, et le prit, en atten- 
dant, de tous ses amis et de toute la cour. Alberoni, qui 
attendoit à tous moments des nouvelles de Gellamare dé- 



Le duc 

de 

Saint-Aignan 

se tire 

habilement 

d'Espagne, où 

on vouloit le 

retenir. 



1. Madame écrivait en effet le jour même (Correspondance, recueil 
Brunet, tome II, p. 45) : « Mon fils est venu me dire qu'il avait été 
obligé de se décider à faire arrêter son beau-frère le duc du Maine et 
la duchesse. » 

2. Cependant Madame écrit (ibidem) : « Mme d'Orléans est fort 
troublée, mais beaucoup plus raisonnable que Madame la Duchesse : 
elle dit que, puisque son mari a adopté à l'égard de son beau-frère des 
mesures aussi rigoureuses, il fallait qu'il eût de bien fortes raisons. » 

3. Notre auteur a dû tenir du duc de Saint-Aignan lui-même le récit 
verbal de ce qui va suivre ; mais, le reproduisant bien des années après, 
il y a commis plusieurs inexactitudes. 

4. Les mots sa conduite personnelle sont en interligne, au-dessus 
de ses actions, répété par mégarde et biffé ; c'est ce qui explique le 
pluriel de l'adjectif qui suit et que Saint-Simon n'a pas corrigé. 

5. Voyez dans les volumes Espagne 273 et 274 au Dépôt des affaires 
étrangères la correspondance de l'ambassadeur pour les mois d'octobre 
et de novembre 1718. 



62 MÉMOIRES [1718] 

cisives sur la conspiration, vouloit demeurer maître de la 
personne de l'ambassadeur de France, pour, en cas d'acci- 
dent, mettre à couvert celle de l'ambassadeur d'Espagne 
de ce qui lui pouvoit arriver. Il différa donc cette au- 
dience de congé sous différents prétextes. A la fin Saint- 
Aignan, pressé par ses ordres réitérés, et d'autant plus 
positifs qu'on commençoit à se douter qu'il pourroit arri- 
ver dans peu un éclat sur Cellamare, parla ferme au car- 
dinal, et déclara que, si on ne vouloit pas lui accorder son 
audience de congé, il sauroit s'en passer. Là-dessus, le 
cardinal en colère lui répondit en le menaçant qu'il sau- 
[Add. S'-S. 1561] roit bien l'en empêcher. Saint-Aignan fut sage et se con- 
tint ; mais, voyant à quel homme il étoit exposé, et jugeant 
avec raison du mystère à le retenir à Madrid, il prit si 
bien et si secrètement ses mesures, qu'il partit la nuit 
même et gagna pays avec son plus nécessaire équipage, 
et qu'il arriva au pied des Pyrénées avant qu'on eût pu 
le joindre et l'arrêter, comme il se doutoit bien qu'Albe- 
roni, qui étoit un homme sans mesure, ne manqueroit pas 
d'envoyer après lui pour l'arrêter 1 . Saint-Aignan, déjà si 

1 . Ceci est contredit par la correspondance de Madrid du 19 septembre 
insérée dans la Gazette, p. 617, et reproduite dans le n° 4 de la 
Gazette de Rotterdam (voyez aussi Dangeau, p. 440) : « Le 12 de ce 
mois, le marquis de Grimaldo, secrétaire d'État, porta au duc de Saint- 
Aignan, ambassadeur de France, un ordre du roi d'Espagne, par 
lequel il lui étoit enjoint de sortir de Madrid dans vingt-quatre heures, 
et dans douze jours de ses États, sans pouvoir s'arrêter en aucun 
endroit de la route pour quelque raison ou prétexte que ce pût être, 
même de maladie. Le duc de Saint-Aignan reçut cet ordre avec tout le 
respect dû à S. M. Gath. ; mais, comme il étoit dix heures du soir 
lorsqu'il lui fut notifié, il pria le secrétaire d'État de supplier Sa Majesté 
de lui accorder jusqu'au lendemain pour achever de mettre ordre à ses 
affaires domestiques, assurant qu'il seroit sorti de Madrid dans vingt- 
quatre heures. Mais, le 13 à sept heures du matin, l'hôtel du duc 
de Saint-Aignan fut investi par un détachement des gardes du corps 
commandé par le sieur Gonoc, irlandois, exempt, qui, après avoir fait 
poser des sentinelles à toutes les portes des appartements, entra dans 
t la chambre du duc de Saint-Aignan et le fit lever et la duchesse de Saint- 



[1718] DE SAINT-SIMON. 63 

heureusement avancé, ne jugea pas à propos de s'y expo- 
ser plus longtemps, et, dans l'embarras des voitures parmi 
ces montagnes, lui et la duchesse sa femme, suivis d'une 
femme de chambre et de trois valets, avec un guide bien 
assuré, se mirent tous sur des mules pour gagner Saint- 
Jean-Pied-de-Port sans s'arrêter en chemin que des mo- 
ments nécessaires pour repaître 1 . Il ordonna à son équi- 
page d'aller à Pampelune à leur aise, et mit dans son 
carrosse un valet de chambre et une femme de chambre 
intelligents, avec ordre de se faire passer pour l'ambassa- 
deur et l'ambassadrice, au cas qu'on les vînt arrêter, et 
de crier bien haut. La chose ne manqua pas d'arriver. 
Les gens qu'Alberoni avoit détachés après eux joignirent 
l'équipage fort tôt après. Les prétendus ambassadeur et 
ambassadrice jouèrent très bien leur personnage, et ceux 
qui les arrêtèrent ne doutèrent pas d'avoir fait leur cap- 
ture, dont ils dépêchèrent l'avis à Madrid, et la gardèrent 
bien dans Pampelune où ils l'avoient fait rebrousser 2 . 
Cette tromperie sauva M. et Mme de Saint-Aignan et leur 
donna moyen d'arriver à Saint-Jean-Pied- de-Port. Dès 
qu'ils y furent ils envoyèrent chercher du secours et des 
voitures à Bayonne, où ils se rendirent en sûreté et s'y 
reposèrent de leurs fatigues. Le duc de Saint-Aignan en 
donna avis à M. le duc d'Orléans par un courrier et en- 
voya dire son arrivée à Bayonne au gouverneur de Pam- 
pelune et le prier de lui envoyer ses équipages. On y fut 
bien honteux d'avoir été dupés ; les équipages furent ren- 

Aignan de leur lit, et, après les avoir fait habiller précipitamment, les 
conduisit avec le détachement des gardes hors de la ville, s'excusant sur 
la rigidité de l'ordre qu'il avoit, qui portoit de se saisir de la personne 
du duc de Saint-Aignan, et de le faire sortir de Madrid de gré ou de 
force, sans le laisser parler à personne. » 

1. On trouvera ci-après, à l'appendice III, deux lettres, dont une du 
duc, sur cette évasion. 

2. M. de Saint-Aignan ne raconte pas ce subterfuge dans ses lettres 
officielles ; mais il est possible qu'il l'ait en effet employé et qu'il l'ait 
conté plus tard à notre duc. 



64 MÉMOIRES [4718] 

voyés à Bayonne ; mais Alberoni, lorsqu'il le sut, entra 

dans un emportement furieux, et fit rudement châtier la 

méprise. 

Mort du comte Le comte de Solre, lieutenant général et gouverneur de 

de Solre, Péronne 1 , mourut à soixante-dix-sept ans. G'étoit un fort 

sans nulle , m *■ 

prétention petit homme de corps et d'esprit 2 . La valeur, la probité, 
toute sa vie. j a fidélité, la naissance et le service de toute sa vie y sup- 
et sa belle-fille pléoient. Il étoit de la maison de Croy, et sa femme de 
s'en figurent celle de Bournonville 3 , la maréchale de Noailles et elle 4 
nouvelles et ^ es des deux frères. Elle étoit souvent à la cour, debout 
inutiles. parmi les dames de qualité, aux soupers du Roi et aux 
[Add.S-S.l562] toilettes de Madame la Dauphine sans aucune prétention 
ni son mari non plus, qui fut reçu chevalier de l'Ordre 
le cinquante-neuvième dans la promotion du dernier 
décembre 1688, et y marcha sans difficulté depuis dans 
toutes les fêtes de l'Ordre parmi les gentilshommes 5 . Long- 
temps après le mari et la femme se brouillèrent, et, pour 
ne point donner de scène en se séparant, la comtesse de 
Solre prit l'occasion du mariage de sa fille avec le prince 
de Robecq 6 , qui s'étoit attaché à l'Espagne, où il avoit 
obtenu la grandesse et la Toison. Elle lui mena sa fille, 
qu'elle aimoit fort, qui en arrivant fut dame du palais 
de la reine, et toutes deux ont passé le reste de leur vie 
en Espagne, où je les ai beaucoup vues. Le fils aîné du 
comte de Solre, qui étoit maréchal de camp, quitta le ser- 
vice après la mort de son père, se fit appeler le prince de 
Croy, ne quitta plus la Flandre, où il avoit beaucoup de 
terres, y épousa Mlle de Millendonk, riche héritière, et 

4. Philippe-Emmanuel-Ferdinand-François de Croy : tome IV, p. 320. 

2. « Lieutenant général assez imbécile », a-t-il dit dans l'Addition 
n° 1110, dans notre tome XXIV. 

3. Anne-Marie-Françoise de Bournonville : tome XXIV, p. 70. 

4. Les mots et elle, oubliés, sont en interligne. 

5. Tout cela et ce qui va suivre a déjà été dit dans la digression 
sur la maison de Croy : tome XXIV, p. 70-96. 

6. Charles de Montmorency, prince de Robecq, et Isabelle-Alexan- 
drine de Groy-Solre : ibidem, p. 70. 



[4718] 



DE SAINT-SIMON. 



65 



firent les princes chez eux 1 . Cette dame, devenue veuve, 
vint avec son fils 2 à Paris pour le mettre dans le service, et 
tâcha d'éblouir le cardinal Fleury de ses prétentions. Elle 
n'y réussit que pour obtenir plus tôt l'agrément d'un ré- 
giment pour son fils, et ses prétentions l'ont exclus de la 
cour ; elle est restée à Paris, toujours princesse, mais uni- 
quement pour ses valets, et son fils pareillement. 

Nointel, conseiller d'État, mourut aussi 3 . Il étoit fils de 
Béchameil, surintendant de feu Monsieur 4 , beau-père de 
Louville et beau-frère du feu duc de Brissac, père de 
celui-ci, et de Desmaretz, qui avoit été contrôleur géné- 
ral et ministre 5 . Ce conseiller d'État étoit un bon homme 
et un fort homme d'honneur 6 . Le vieux Heudicourt, qui 
avoit été grand louvetier 7 , et mari de cette Mme d'Heu- 
dicourt dont il a été parlé quelquefois ici 8 , que j'appe- 
lois le mauvais ange de Mme de Maintenon 9 , mourut chez 
lui à sa campagne 10 . G'étoit un vieux débauché, gros et 

1. Phjlippe-Alexandre-Emmanuel, comte puis prince de Croy, et 
Marie-Marguerite-Louise de Millendonk (Saint-Simon écrit ici Mylan- 
don): tome XXIV, p. 89-91. 

2. Emmanuel, prince de Croy-Solre : p. 91. 

3. Louis Béchameil, marquis de Nointel : tome VI, p. 62. Il mourut 
le 31 décembre, à soixante-neuf ans (D ange au, p. 446; Gazette, 1719, 
p. 12). 

4. Louis Béchameil : tome II, p. 203. 

5. Il a été parlé de la marquise de Louville, sa fille, Hyacinthe- 
Sophie Béchameil, dans le tome XI, p. 98, d'Artus-Timoléon-Louis 
de Cossé, duc de Brissac, de sa femme, Marie-Louise Béchameil, et de 
son fils, Charles-Timoléon-Louis de Cossé, dans nos tomes I, p. 263, 
VI, p. 61, et XX, p. 272, et enfin de Mme Desmaretz, Madeleine 
Béchameil, dans le tome VIII, p. 132-134. 

6. Il avait été un des meilleurs collaborateurs de Desmaretz; on l'a 
vu en 1710 refuser de prendre part à l'établissement du dixième : 
tome XX, p. 164-165. 

7. Michel Sublet, marquis d'Heudicourt : tome III, p. 219. 

8. Bonne de Pons : tomes III, p. 213, 219-220, et XVII, p. 64-69. 

9. Déjà dit dans le tome XIX, p. 405. 

10. Il mourut dans sa terre d'Heudicourt, en Vexin, près d'Étrépa- 
gny, à la fin de décembre 1718 : Dangeau, p. 446. 

MÉMOIRES DE SAIM-S1MÛN. XXXVI 9 



Mort 

de Nointel, 

conseiller 

d'État, 
et du vieux 
Heudicourt. 



sa famille, son 
île 



66 MÉMOIRES [174*] 

vilain joueur, dont personne ne fit jamais le moindre cas 1 . 
Son fils, dont il a été parlé aussi 2 , ne valut pas mieux, 
mais bien plus dangereux par son esprit, ses saillies et 
sa méchanceté 3 . 
Belle-Isle, Il a été quelquefois mention ici, en diverses occasions 4 , 

de Belle-Isle 5 . Il est temps de commencer à faire con- 
noître un homme qui, d'une naissance plébéienne, et de 
plus disgraciée de tous points, est parvenu à tout par des 
fortunes si étranges, qu'il se peut dire à la lettre que sa 
vie est un roman 6 . Ces Foucquets sont Bretons, et les père 
et grand-père du fameux surintendant étoient conseillers 
au parlement de Bretagne 7 . On sait qu'il y a des charges 
de conseillers qu'on appelle bretonnes, dont les titulaires 
ont été longtemps et doivent être toujours gentilshommes 
de noms et d'armes ; souvent il y a eu parmi eux des gens 
de qualité distinguée de la province. H y a aussi des 
charges qu'on appelle angevines, toujours possédées 
comme le sont les mêmes charges de conseillers dans tous 
les parlements 8 . Gela fait en Bretagne une grande dilïé- 

4. Voyez son portrait dans le tome XVII, p. 66-67. Nous l'avons vu, 
au commencement de cette année, céder sa charge à son fils « par un 
très vilain marché » (tome XXXIII, p. 440). 

2. Pons-Auguste Sublet : tome XIII, p. 264. 

3. Il a parlé de sa chanson sur les Montsoreau (ibidem, p. 264-262), 
de son aventure avec Villars (tome XIX, p. 4A5-409), et a fait son por- 
trait dans le tome XVII, p. 67-68, en même temps que celui de ses 
parents : « C'étoit une manière de chèvre-pied, a-t-il dit, aussi méchant 
et plus laid encore que son père,.... ivrogne à l'excès. » 

4. Diverses occasions corrigent divers temps. 

5. Gharles-Louis-Auguste Foucquet, maréchal de Belle-Isle : 
tomes XV, p. 454, XVII, p. 364-368, XXI, p. 324-325, etc. 

6. Saint-Simon oublie qu'il a déjà fait en 4745, sous une autre forme 
(tome XXIX, p. 436-447), l'exposé qu'il va recommencer ici. 

7. Ceci est exact pour le père, François III (tome XXIX, p. 437-438), 
mais non point pour le grand-père, François II, né vers 4554, qui fut 
conseiller au parlement de Paris, et non de Bretagne, en mars 4578, et 
mourut le 47 août 4590. 

8. On appelait charge? bretonnes celles qui étaient obligatoirement 
occupées par des Bretons, et charges angevines, ou p utôt françaises, 



[4718] DE SAINT-SIMON. 67 

rence entre les charges et leurs titulaires, quoiqu'il n'y 
en ait aucune entre eux pour le rang, le service et les 
fonctions. Je n'ai pas recherché si les charges de ces con- 
seillers Foucquets étoient bretonnes ou angevines. La for- 
tune, la chute, et les malheurs du surintendant Foucquet 
sont trop connus pour s'y arrêter ici ; mais il faut expli- 
quer comment il eut Belle-Isle, et comment Belle-Isle est 
venue à son petit-fils, duquel il s'agit ici. 

Cette île, qui a six lieues de long sur deux de large 1 , [Add. S'-S. 1563] 
séparée par six lieues de mer des côtes de Vannes, apparte- 
noit à l'abbaye de Sainte-Croix de Quimper[lé] 2 . Charles IX 
la lui ôta et s'en empara, comme il est arrivé souvent à 
nos rois de faire de ces démembrements en des lieux 
dangereux et suspects comme l'est cette île par rapport à 
l'Angleterre, et dans des temps de troubles, de guerres 
civiles et de religion, comme du temps de Charles IX. Le 
comte de Retz, en grande faveur auprès de ce roi et de 
Catherine de Médicis, sa mère, et depuis maréchal de 
France, et enfin duc et pair 3 , obtint d'eux Belle-Isle, 
partie en don, partie en payant, et la fit ériger en mar- 
quisat 4 . La position de cette île a souvent donné envie 

celles dont les titulaires n'étaient pas originaires de la province ; pour 
les unes et les autres il fallait faire preuve d'une noblesse assez ancienne. 
Les bretonnes valaient moitié plus que les françaises (lettre de l'évêque 
de Saint-Malo du 21 février 1708 dans le carton G 7 188 aux Archives 
nationales). Un arrêt du Conseil du 15 janvier 1684 (Archives natio- 
nales, El 828, n° 3) avait réglementé l'exercice de ces deux espèces de 
charges de conseillers. Voyez aussi F. Saulnier, Le Parlement de Bre- 
tagne, tome I, p. xix et xxxi-xxxm. 

1. Il y a une description de Belle-Isle en 1636 dans le manuscrit 
Clairambault 1131, fol. 370-375. 

2. Saint-Simon écrit Quimper ; mais c'est une erreur : il s'agit de 
Quimperlé, abbaye bénédictine fondée au onzième siècle par le comte 
de Cornouailles. 

3. Albert de Gondy : tome V, p. 224, note 5. 

4. On est mal renseigné sur cette affaire. Il semble que les religieux 
de Quimperlé, ne pouvant défendre l'île contre les Anglais et les hugue- 
nots, offrirent au Roi de la lui remettre en échange d'autres domai- 



68 MÉMOIRES [1718] 

aux rois successeurs de l'acquérir, et il y a eu en divers 
temps des échanges projetés et même fort avancés, qui 
n'ont point eu d'exécution 1 . Foucquet, devenu surinten- 
dant des finances, en fit l'acquisition de la maison de 
Retz" 2 . A sa disgrâce, Belle-Isle fut adjugée à sa femme 
pour ses reprises 3 . Le père du surintendant, de conseiller 
en Bretagne s'étoit fait maître des requêtes et devint con- 
seiller d'État 4 . Sa femme, mère du surintendant, étoit 
Maupeou, dont le père étoit intendant des finances 5 . La 
vertu, le courage, la singulière piété de cette dame, mère 

nés. M. de Gondy obtint de Charles IX la permission d'acquérir à bon 
compte cette seigneurie, à condition d'y bâtir une forteresse et d'y 
entretenir une garnison ; il donna aux religieux en échange quelques 
terres sur le continent. L'érection en marquisat eut-elle lieu en sa 
faveur dès cette époque, ou plus tard sous Henri IV, en faveur de son 
fils ? Les historiens ne s'accordent pas à ce sujet. Pour les mettre 
d'accord, il faudrait retrouver les lettres d'érection qui durent être 
enregistrées au parlement de Bretagne; mais le dépouillement des 
registres de cette cour souveraine est encore à faire. On peut consulter 
YHistoire de Belle-Isle-en-mer par Ghasle de la Touche, Nantes, 1852, 
in-8°, et la Notice historique sur la ville de Quimperlé et sur l'abbaye 
de Sainte-Croix, par F. Audran, d'après le manuscrit de Fr. Bonaven- 
ture du Plesseix, 1881, in-18. 

1. Les États de Bretagne avaient pensé à acquérir l'île en 1625; 
mais l'affaire n'avait pas eu de suite. 

2. En 1658, le duc de Retz, très endetté, cherchait à se défaire de 
Belle-Isle. Le trésor royal ne pouvait songer à l'acheter; mais Mazarin 
engagea Foucquet à s'en rendre acquéreur, avec promesse verbale 
d'une reprise postérieure par l'Etat. Un brevet signé du Roi le 
28 août 1658 autorisa le surintendant à faire cette opération. La vente, 
moyennant quatre cent mille livres au duc de Retz et neuf cent mille 
à ses créanciers, fut signée le 5 septembre et mise au nom d'un homme 
de paille, pour éviter que le cardinal de Retz n'invoquât le retrait 
lignager (Jules Lair, Nicolas Foucquet, tome I, p. 453-456). Foucquet 
ne se déclara que plus tard, et le cardinal protesta alors contre la vente, 
8 septembre 1659, mais sans effet (Bulletin de la Société de l'histoire 
de France, 1835, deuxième partie, p. 155-159). 

3. Par décision du 19 mars 1673. — 4. Voyez tome XXIX, p. 138. 
5. Marie de Maupeou, fille de Gilles de Maupeou, seigneur d'Ableiges : 

ibidem. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 69 

des pauvres, et dont le nom vit encore 1 , fut inébranlable 
à la fortune et aux malheurs de son fils, dont la première 
dura huit ans et les autres dix-huit. Il mourut dans sa 
prison de Pignerol en mars 1680, à soixante-cinq ans, et 
sa vertueuse mère, et qui avoit aussi beaucoup d'esprit, 
le survécut un an et en avoit quatre-vingt-onze. Il avoit 
épousé une héritière de Bretagne, qui s'appeloit Four- 
ché 2 , dont il n'eut qu'une fille, mariée en 1657 au comte 
de Charost, mort duc et pair, etc., dont elle eut le duc 
de Charost, gouverneur du Roi d'aujourd'hui à la dis- 
grâce du maréchal de Villeroy 3 . Le surintendant se rema- 
ria à la fille unique de Gastille, président aux requêtes 
du Palais 4 , et c'est elle à qui Belle-Isle fut adjugé pour 
ses reprises. Il eut d'elle Nicolas Foucquet, qui servit 
quelque temps sous le nom de comte de Vaux b , qui étoit 
considéré pour son mérite, mais qui, par le malheur de 
son père, n'ayant pu avancer, quitta de bonne heure, et 
est mort en 1705 sans enfants de la fille de la fameuse 
Mme Guyon, laquelle fille est 6 morte longtemps depuis 
duchesse de Sully, sans enfants 7 . Ce fut un mariage 
d'amour, longtemps secret, déclaré enfin après que, de 
cadet et pauvre, le chevalier de Sully 8 eut recueilli la 
dignité et les biens de son frère. Le second fils du surin- 
tendant, célèbre Père de l'Oratoire et fort riche 9 , légua 
tout son bien au neveu dont il s'agit ici. Le troisième 10 
fut un homme de beaucoup d'esprit et de savoir, que les 

1. Tome XXIX, p. 138-139. — 2. Louise Fourché: ibidem, p. 141. 

3. Tout cela a déjà été dit au même endroit. 

4. Marie-Madeleine de Gastille (tome XVII, p. 365), fille de Pierre 
de Gastille (tome XIII, p. 3, note 7), qui ne fut jamais président aux 
requêtes du Palais. 

5. Louis-Nicolas Foucquet : tome XVII, p. 366. 

6. Les mots laquelle fille est sont ajoutés en interligne. 

7. Jeanne-Marie Guyon : tome XXIX, p. 144. 

8. Maximilien-Henri de Béthune : tomes II, p. 135, et XVI, p. 436. 

9. Charles-Armand Foucquet : tome XVII, p. 366. 

10. Louis Foucquet, titré marquis de Belle-Isle : ibidem, p. 364. 



70 MÉMOIRES [1748] 

malheurs de sa famille exclurent de toute sorte d'emploi, 
qui n'avoit rien, et qui a été obscur et sauvage au der- 
nier point toute sa vie. L'amour, et plus tôt satisfait que 
de raison, lui valut une grande alliance. Le marquis de 
Lévis, grand ^père du duc de Lévis, n'eut d'autre parti à 
prendre 2 que de lui laisser épouser sa fille, de la chasser 
de chez lui et de ne vouloir jamais entendre parler d'eux 3 . 
Ils furent donc réduits 4 à suivre le pot et les exils de 
l'évêqued'Agde, frère du surintendant 5 , et de vivre après 
de celui de sa mère, retirée aux dehors du Val-de-Grâce 6 , 
qui a élevé ses deux fils, Belle-Isle dont il s'agit ici, et 
le chevalier son frère. 

J'ai parlé en son temps de l'application de Belle-Isle au 
service, à plaire, à capter, à se rendre utile aux géné- 
raux ; comment il eut un régiment de dragons ; combien 
il se distingua dans Lille ; comment il devint mestre de 
camp général des dragons 7 . J'ai parlé aussi de ses deux 
mariages, le premier sans enfants 8 , l'autre à une Béthune, 
fille du fils de la sœur de la reine de Pologne Arquien, 

1. Les mots M. de Levy grand sont en interligne, au-dessus de 
C. de Charlus, biffé. 

2. Les mots à prendre, oubliés, ont été ajoutés à fin de la page 2372 du 
manuscrit, et, plus loin, laisser est en interligne au-dessus de faire, biffé. 

3. Ce roman entre le marquis de Belle-Isle, et Catherine-Agnès 
de Lévis-Charlus, fille de Roger, comte de Charlus, qui fut le grand- 
père du duc Charles-Eugène, a déjà été raconté dans le tome XXIX, 
p. 144-145. 

4. 11 avait d'abord écrit il fut donc réduit. 

5. Louis Foucquet, évêque d'Agde : tome X, p. 106. 

6. Contrairement à ce qui a été dit dans le tome XXIX, p. 145, 
note 3, il semble que le marquis et la marquise de Belle-Isle eurent, 
au moins au bout de quelque temps, un logis séparé ; car on les voit 
prendre à bail en 1712 de l'abbesse du Val-de-Grâce une maison voisine 
du couvent (Archives nationales, S* 7098, fol. 121). Leur mère ne mou- 
rut qu'en 1716. 

7. Notre tome XVII, p. 364-368. 

8. Avec Henriette-Françoise de Durfort de Civrac : tome XXI, 
p. 324-325. 



[4718] DE SAINT-SIMON. 71 

et de la sœur du maréchal-duc d'Harcourt 1 . Ainsi Belle- 
Isle se trouva cousin germain des ducs de Gharost et de 
Lévis, et neveu du maréchal-duc d'Harcourt, cousin issu 
de germain des électeurs de Cologne et de Bavière, fils 
de la fille de la reine de Pologne Arquien 2 , et au même 
degré du roi Jacques d'Angleterre 3 , et du duc de Bouil- 
lon 4 ; très proche encore du roi de Pologne, père de la 
Reine, par les Jablonowski s , du duc Ossolinski 6 , du prince 
de Talmond 7 , et de beaucoup des plus grands seigneurs 

1. Marie-Casimire de Béthune, veuve du marquis de Grancey 
(tomes XV, p. 154, et XXI, p. 325), qu'il n'épousa que le 15 octobre 1729. 
Elle était fille de Louis-Marie- Victoire, comte de Béthune, fils de Marie- 
Louise de la Grange d'Arquien sœur de la reine Marie-Casimire ; sa 
mère était Henriette d'Harcourt-Beuvron. 

2. Charles-Albert, électeur de Bavière en 1726 (tome XIV, p. 24) 
était fils de Thérèse-Charlotte-Casimire Sobieska, seconde femme de 
l'électeur Maximilien-Emmanuel ; son frère Clément-Auguste, né le 
16 août 1700, coadjuteur de Ratisbonne le 19 décembre 1715, puis 
archevêque en mars 1716, démissionnaire en juillet 1719, et élu alors 
évêque de Paderborn et de Munster, devint coadjuteur de Cologne en 
mai 1722 et succéda à ce siège et à l'éleclorat le 12 novembre 1723, 
posséda encore les évêchés d'Hildesheim et d'Osnabruck, et mourut le 
6 janvier 1761. 

3. Le Prétendant épousa Marie-Clémentine Sobieska, petite-fille 
aussi de la reine Arquien, comme on le verra plus loin, p. 342. 

4. Charles-Godefroy de la Tour d'Auvergne (tome X, p. 276), qui 
épousa le 1 er avril 1724 Marie-Charlotte Sobieska (tome XXXV, p. 305, 
note 3), veuve de son frère aîné le prince de Turenne. 

5. Le roi Stanislas, père de Marie Lesczinska, était fils d'une Jablo- 
nowska, dont le frère Jean, comte Jablonowski, avait épousé Jeanne- 
Marie de Béthune, fille de Marie-Louise d'Arquien et tante de Mme de 
Belle-Isle : tome XV, p. 152. 

6. Catherine-Dorothée, une des filles de cette Béthune mariée à 
Jean Jablonowski, épousa le duc François-Maximilien Ossolinski, grand 
maître de la maison du roi Stanislas, duc de Lorraine, créé duc à 
brevet en France en 1736, chevalier du Saint-Esprit, mort à quatre- 
vingts ans le 1 er juillet 1756 ; il avait perdu sa femme le 5 janvier pré- 
cédent. Voyez les Mémoires du duc de Luynes, tome XV, p. 222-224. 

7. Anne-Charles-Frédéric de la Trémoïlle, duc de Châtellerault et 
prince de Talmond (notre tome XV, p. 319,), épousa le 29 octobre 1730, 



72 MEMOIRES [1718] 

de Pologne, et il sut tirer un grand parti de ces singu- 
lières et si proches alliances. La sœur de son père avoit 
épousé un Grussol-Montsalès, dont il y a des enfants 1 . 

La mort du vieux marquis de Lévis, et le temps qui 
amène tout, avoit réconcilié son fils le marquis de Ghar- 
lus 2 avec sa sœur et son mari Belle-Isle. C'étoit une 
femme qui n'avoit jamais eu d'autre inclination que celle 
qui fit son mariage, et qui vécut avec son mari comme 
un ange, toute sa vie dans la pauvreté et la disgrâce. Reve- 
nue après bien des années à Paris, et raccommodée avec 
sa famille, elle chercha à en profiter. Elle avoit de l'es- 
prit et de la piété. Les malheurs dans lesquels elle avoit 
vécu l'avoient 3 accoutumée à la dépendance, aux besoins, 
à ne point sortir de l'état où son mariage l'avoit mise. 
Son caractère étoit la douceur et l'insinuation. Aimée et 
fort considérée dans la famille de son mari, et seulement 
soufferte dans la sienne, elle fit si bien qu'elle s'en fit 
enfin aimer. Elle comprit l'utilité qu'elle pouvoit espérer 
pour ses enfants de la situation de Mme de Lévis à la 
cour, qui étoit fille du duc de Chevreuse, et qui, en 
épousant son neveu fils de son frère, avoit été faite dame 
du palais 4 . A la considération où étoient M. et Mme de 
Chevreuse et M. et Mme de Beauvillier, qui n'étoient 
qu'un, succéda la considération personnelle de Mme de 
Lévis par l'amitié que Mme de Maintenon et le Roi pri- 
rent pour elle et les fréquentes parties particulières dont 
elle fut toujours avec eux jusqu'à la mort du Roi 5 , et la 

à Chambord, Marie Jablonowska; sœur de la duchesse Ossolinska dont 
il a été parlé dans la note précédente. 

1. Nous avons déjà rencontré dans le tome XXIX, p. 143, Marie- 
Madeleine Foucquet, mariée à Emmanuel de Crussol, marquis de Mont- 
salès, et leur postérité. 

2. Charles-Antoine de Lévis, comte de Charlus : tome V, p. 25. 

3. Les mots Vavoient surchargent luy. 

4. On a vu en 1698 le mariage de Charles-Eugène, marquis de Lévis, 
et de Marie-Françoise d'Albert de Chevreuse : tome V, p. 24-27 et 29. 

5. Notre auteur a mentionné à bien des reprises la faveur de la mar- 



[1748] DE SAINT-SIMON. 73 

fortune voulut encore qu'elle fut après l'amie intime du 
cardinal Fleury 1 , avec Mme de Dangeau son amie et sa 
compagne dans sa place de dame du palais et dans les con- 
tinuelles privances de Mme de Maintenon et du Roi. 
Mme de Lévis, avec infiniment d'esprit et beaucoup de i 
piété solide, avoit le défaut de l'entêtement, et le sien 
étoit toujours poussé sans bornes ; avec cela une vivacité 
de salpêtre 2 . Prise 3 d'affection et, pour l'avouer franche- 
ment, de compassion pour sa tante de Belle-Isle, cette 
femme adroite, qui lui faisoit sa cour, introduisit ses en- 
fants en son amitié. Bientôt elle les aima aussi pour eux- 
mêmes, se prit de leur mérite et de leurs talents, et l'en- 
têtement n'eut tôt après plus de bornes et n'en a jamais 
eu depuis jusqu'à sa mort*. Aussi cultivèrent-ils bien soi- 
gneusement une affection si capitale et du mari et surtout 
de la femme. Leur bonheur voulut qu'ils n'affolèrent pas 
moins le duc de Gharost et son fils. Mais le pouvoir de 
ceux-là ne fut pas tel que celui de Mme de Lévis. 

Il faut maintenant venir au caractère des deux frères. Caractère 
L'aîné 5 , grand, bien fait, poli, respectueux, entrant, insi- Belle-Isle 
nuant, et aussi honnête homme que le peut permettre 
l'ambition quand elle est effrénée, et telle étoit la sienne, 
avoit précisément la sorte d'esprit dont il avoit besoin 

quise de Lévis auprès de la duchesse de Bourgogne et sa familiarité 
avec le Roi et Mme de Maintenon et aussi sa liaison d'amitié avec le 
ménage Saint-Simon : tomes XII, p. 209; XIII, p. 330; XVIII, p. 13- 
14, 298 ; XIX, p. 201 et 213 ; XXII, p. 241, 289-290 j XXVII, p. 200- 
201 ; etc. 

1. Déjà dit dans le tome XXVI, p. 86-87. 

2. Saint-Simon a déjà fait le portrait de Mme de Levis (tomes XIX, 
p. 201, et XXV, p. 59), mais sans insister autant sur l'entêtement et 
la vivacité. 

3. Prise surcharge elle. 

4. « Elle se seroit mise au feu pour eux, » a-t-il dit dans le 
tome XXIX, p. 148. 

5. On peu comparer à ce portrait celui, très développé, que le prési- 
dent Ilénault, qui connut bien le maréchal de Belle-Isle, a inséré dans 
ses Mémoires, édition Rousseau, p. 256 et suivantes. 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. SZXT1 10 



74 MEMOIRES [1718J 

pour la servir. Il n'en vouloit point montrer ; il ne lui en 
paroissoit que pour plaire, jamais pour embarrasser, en- 
core moins pour effrayer ; un fonds naturel de douceur 
et de complaisance, une juste mesure entre l'aisance dans 
toutes ses manières et la retenue, un art infini, mais tou- 
jours caché dans ses propos et ses démarches, une insi- 
nuation délicate et rarement aperçue, une attention et 
une précaution continuelle dans tous ses pas l et dans ses 
discours, jusqu'au langage des femmes et au badinage 
léger, lui ouvrirent une infinité de portes. Il ne négligea 
ni les cochères, ni les carrées, ni les rondes 2 . Il vouloit 
plaire aux maîtres et aux valets, à la bourgeoise et au 
prêtre de paroisse ou de séminaire quand le hasard lui en 
faisoit rencontrer, à plus forte raison au général et à son 
écuyer, aux ministres et aux derniers commis. Une accor- 
tise qui couloit de source, un langage toujours tout prêt 
et des langages de toutes les sortes, mais tous parés d'une 
naturelle simplicité, affable aux officiers, essentiellement 
officieux 3 , mais avec choix et relativement à soi, et beau- 
coup de valeur sans aucune ostentation : tel fut Belle- 
Isle tant qu'il demeura in minombus*. Sans se démentir 
en rien de ce caractère, il se déploya davantage à mesure 
que la fortune l'éleva ; c'est où nous n'en sommes pas 
encore. Ce qu'il pratiqua dans tous les temps de sa vie 
fut une application infatigable à discerner ceux dont il 
pouvoit avoir besoin, à ne rien oublier pour les gagner, 

1. Les mots tous ses pas sont en interligne, au-dessus de ses de- 
marches. 

2. Voyez ce qui a été dit à propos des portes rondes dans le tome XVII, 
p. 249, note 3. Il semble qu'il y avait une sorte de hiérarchie dans les 
entrées des maisons : les portes cochères pour les gens de la haute 
classe qui possédaient carrosse, les portes carrées pour le bourgeois 
aisé, les portes rondes, basses et étroites, pour les habitations des gens 
de la classe inférieure. 

3. « Officieux, qui est prompt à rendre de bons offices, serviable », 
disait le Dictionnaire de l'Académie de 1718. 

4. Dans les rangs inférieurs, par allusion aux ordres mineurs des clercs. 



[1718] DE SAINT-SIMON. 75 

et après pour les infatuer de lui avec les plus simples et 
les plus doux contours, en tirer tous les avantages qu'il 
put, et à ne jamais faire un pas, une visite, même une 
partie ou un voyage de plaisir que par choix réfléchi, pour 
l'avancement de ses vues et de sa fortune, et, chemin fai- 
sant, appliqué sans cesse à s'instruire de tout sans qu'il y 
parût le moins du monde 1 . 

Le chevalier de Belle-Isle avoit bien des conformités Caractère 
avec son frère, et encore plus de dissemblances. Sa figure u c d e J ier 
n'étoit pas si bien, et l'air ouvert et naturellement simple Belle-Isle. 
et libre dans l'aîné manquoit au cadet. Il avoit toutefois 
l'entrant et l'insinuant 2 de son frère, mais qui ne s'annon- 
çoit pas à son maintien comme dans l'aîné. Il falloit qu'il 
commençât à parler pour le sentir, encore lorsqu'il s'agis- 
soit ou d'affaires ou de gens à qui il importoit de ne pas 
déplaire ; car, pour le gros, il étoit naturellement cynique, 
peu complaisant, contredisant, mordant ; mais avec ceux 
qu'il croyoit devoir ménager, et il savoit en ménager 
beaucoup, il étoit aussi maniable et aussi complaisant et 
mesuré que son frère, sans toutefois que cela parût couler 
de source, ni aussi naturel qu'à l'aîné ; beaucoup plus 
d'esprit et d'étendue que lui, peut-être aussi l'esprit et 
les vues plus indigestes 3 , et nulle douceur dans les mœurs 
que forcée, et on l'apercevoit ; plus de justesse néanmoins 
et de discernement que son frère et incomparablement 
plus difficile à tromper, peut-être aussi moins parfaite- 
ment honnête homme, mais beaucoup plus capable et 
intelligent en toutes sortes d'affaires, et rancunier impla- 
cable, ce que le frère n'avoit pas. Le chevalier avoit aussi 
le jargon des femmes, mais point de liant, quoique plus 

1. Au tome XXIX, p. 145, cette assiduité à s'instruire de tout 
avait déjà été notée. 

2. Selon son habitude, Saint-Simon emploie ici comme substantifs 
ces deux mots qu'il avait utilisés comme adjectifs à la page précédente. 

3. Nous avons eu déjà (tomes XXXI, p. 21, et XXXV, p. 220) des 
emplois au propre de l'adjectif indigeste. 



76 MÉMOIRES [1718] 

de tour et d'adresse à découvrir ce qu'il vouloit savoir, et 
toute l'application possible à s'instruire, et de toutes et 
des différentes parties de la guerre. Il ne vouloit que rien 
ne lui échappât, et, comme son frère, ni pas ni discours 
qui n'eût sa vue particulière, et toutes les vues tournées 
à une ambition plus vaste, et, s'il étoit possible, plus 
effrénée que celle de son frère, et tous deux d'une suite 
que rien ne dérangeoit et d'un courage d'esprit 1 invincible. 
Gelui[-ci] avoit plus de ruse et de profondeur que l'autre, 
et moins capable que lui encore de se rebuter et de 
démordre. Il avait un froid de glace, mais qui en dedans 
cachoit une disposition toute contraire, et un air com- 
passé et de sagesse arrangée qui n'attiroit pas. Avec autant 
de valeur que son frère, et possédant comme lui tous les 
détails militaires, et de subsistances et de dépôts, il le 
surpassoit peut-être en celui de toute espèce d'arrange- 
ments. Personne n'a eu comme eux l'art imperceptible 
d'amener de loin et de près les hommes et les choses à 
leurs fins, et de savoir profiter de tout. Le cadet, avec un 
flegme plus obstiné que son frère, étoit bien plus propre 
que lui à gouverner et à régler les dépenses et l'économie 
domestique, à dresser des mémoires d'affaires d'intérêt, 
à conduire dans les tribunaux celles qu'il y falloit porter, 
et à leur donner le tour et la subtilité dont elles pouvoient 
avoir besoin, enfin la présence d'esprit et la souplesse à 
l'attaque et à la défense judiciaire, avec le style éloquent, 
coulant et net 2 . Tous deux enfin sans cesse occupés, et, 

1. Au sens de persévérance. 

2. A propos du maréchal de Belle-Isle, le président Hénault disait 
(Mémoires, édition Rousseau, p. 257) : « Il était secondé par un frère 
(l'éditeur a imprimé père ; mais c'est une erreur, ainsi que le montre 
les éditions antérieures et le sens lui-même) qui le servoit en lui nui- 
sant : c'étoit un caractère entier, ne doutant de rien et ayant des quali- 
tés qui autorisoient son extrême confiance. Ennemi irréconciliable, 
hardi dans ses projets, d'esprit de suite, opiniâtre dans ses entreprises 
et communiquant à son frère des sentiments dont l'empreinte pourroit 
bien lui être restée. » 



[1748] 



DE SAINT-SIMON. 



77 



parmi cette application continuelle, vivement et conti- 
nuellement les yeux ouverts à se faire des protecteurs, des 
amis et des créatures avec choix, et très mesurés dans 
leurs paroles et ne se lâchant jamais dans les entretiens 
qu'avec grande mesure et grand choix. 

L'union de ces deux frères ne fit des deux qu'un cœur 
et une âme, sans la plus légère lacune, et dans la plus 
parfaite indivisibilité, et tout commun entre eux, biens, 
secrets, conseils, sans partage ni réserve, même volonté 
en tout, même autorité domestique sans partage, toute leur 
vie. Le cadet, moins à portée que l'aîné, ne songea qu'à 
sa fortune, et s'occupa principalement du domestique et 
des affaires de la maison, et l'aîné du dehors, mais tout se 
référa toujours de l'un à l'autre, et tout fut conduit 
comme par un seul. On ne sauroit ajouter au respect, à 
l'amitié, aux soins, à l'attachement qu'ils eurent toujours 
pour leur père, et à la confiance qu'ils eurent pour leur 
mère, qui trouvèrent enfin leur bonheur par eux 1 . L'aîné, 
fort sobre ; le cadet aimoit à souper et à boire le petit coup, 
mais sans excès et sans préjudice aux occupations sérieuses 
auxquelles il avoit toujours l'esprit bandé. 

Mme de Lévis, et par sa plus intime famille et person- 
nellement notre amie intime 2 , les initia peu à peu avec 
Mme de Saint-Simon et avec moi ; le duc de Gharost y 
contribua aussi. Ils nous cultivèrent fort; j'y trouvai beau- 
coup de ce qu'on ne trouvoit plus, et ils devinrent enfin 
nos amis. Ils me furent souvent utiles à m'apprendre bien 
des choses, et j'eus souvent le plaisir de leur rendre des 
services. Nous étions sur ce piod-là dans le temps duquel 
j'écris, et l'amitié entre nous s'est toujours depuis conser- 
vée la même. Belle-Isle avoit fait en Flandres connoissance 
avec le Blanc, qui se tourna en la plus intime amitié et 
confiance. Le Blanc l'introduisit auprès de l'abbé Dubois, 
chez lequel il fut bientôt en privance et en apparence de 

4. La mère mourut en 4729, et le père en 4738 seulement. 
2. Voir ci-dessus p. 72, note 5. 



Union 

des deux frères 
Belle-Isle ; 

leur conduite 

domestique, 

leur liaison 

avec moi. 

L'aîné 
commence 

à pointer et fait 

avec le Roi 

l'échange 

de Belle-Isle. 



78 MÉMOIRES [1718] 

confiance. Tl fut bien aussi avec le Garde des sceaux, et 
peu à peu avec beaucoup d'autres; Monsieur le Duc le 
prit en grande amitié ; tellement que Belle-Isle profita de 
cette situation pour réveil 1er les anciens projets de l'échange 
de Belle-Isle 1 . Avant de rien proposer là-dessus, il s'étoit 
assuré de Law par l'abbé Dubois et le Blanc, et du Garde 
des sceaux par les mêmes. Il pouvoit compter sur 
Monsieur le Duc et sur le comte de Toulouse, qui fut tou- 
jours de ses amis déclarés. Il se saisit de Fagon, qui avoit 
une autorité dans les finances qui alla toujours en crois- 
sant, et qui toute sa vie lui fut totalement dévoué ; il 
s'assura encore de plusieurs autres. Il pointoit dès lors 
assez pour attirer les yeux, et il se trouva gens du plus 
haut parage qui trouvèrent qu'il croissoit trop vite, qui 
voulurent l'arrêter de bonne heure, et que ses hommages 
ne purent émousser. Je ne sais par où la vieille cour l'avoit 
pris en grippe de si bonne heure, et si loin de pouvoir 
même espérer d'offusquer. Les maréchaux de Villeroy, 
Villars et Huxelles furent les principaux à le traverser, 
quoique la maréchale de Villars émoussât quelquefois son 
mari sur cet éloignement sans cause 2 . Néanmoins l'échange 
parut utile au Roi, et Belle-Isle fit si bien qu'il se le ren- 
dit prodigieusement avantageux. Il eut le comté de Gisors, 
Vernon, et tous les domaines du Roi qui en dépendent 3 , 
en sorte qu'il eut pour le moins autant de terres que 
M. de Bouillon en avoit par les comtés d'Évreux et de 

1. Pierre d'Échérac a consacré à cet échange le chapitre vi de son 
livre La Jeunesse du maréchal de Belle-Isle (4908), p. 95-147; on y 
trouvera les renseignements les plus précis sur l'opération. 

2. On a vu la liaison galante qui avait existé entre la maréchale et le 
comte de Toulouse, « ami déclaré » de Belle-Isle. 

3. Le plus important de ces domaines était celui des Andelys, évalué 
par la Chambre des comptes à deux cent soixante-huit mille livres ; on 
y joignait, dans la même province, la châtellenie de Longueville, éva- 
luée près de cent mille livres, qui était un démembrement de l'ancien 
duché du même nom revenu à la couronne par le décès du dernier duc : 
voyez le livre de M. d'Échérac, p. 203 et 205. 



[4718] DE SAINT-SIMON. 79 

Beaumont \ mais avec un revenu beaucoup moindre, parce 
que les forêts d'Évreux, etc. 2 , avoient été données à 
M. de Bouillon, et que Belle-Isle n'eut pas celles de ce qui 
lui fut cédé 3 ; ce fut pour quelque sorte de compensation 
qu'on lui donna beaucoup de domaines en Languedoc et 
de grand revenu 4 . 

Cet échange ne se conclut pas tout d'une voix des 
commissaires chargés de le régler. Les difficultés que 
quelques[-uns] firent arrêtèrent; le monde cria qu'on lui 
donnoit de vrais États pour une île comme déserte et inu- 
tile au Roi, qui y avoit un gouverneur, un état-major et 
une garnison. Il ne fallut pas peu de temps, de patience 
et d'adresse pour vaincre ces difficultés 5 . Une autre s'éleva 
encore par les mouvements que se donnèrent un grand 
nombre de gens distingués de la noblesse et de la robe 
qui relevoient du Roi, et qui se trouvèrent très offensés 
d'avoir à relever désormais de Belle-Isle 6 , qui exerceroit 
sur eux tous les droits du Roi, et avec une rigueur en 

1. Beaumont-le-Roger, sur la Risle, département actuel de l'Eure, 
chef-lieu d'un ancien comté qui avait appartenu aux rois de Navarre 
de la maison capétienne d'Évreux. 

2. Le mot forêts est écrit forest, au singulier par inadvertance. Outre 
la forêt d'Évreux, MM. de Bouillon avaient eu celles de Beaumont et 
de Breteuil-sur-Iton, qui sont joignantes à la première. 

3. Notamment la grande forêt de Lyons, où il n'eut que le bois 
séparé appelé le Buisson bleu. 

4. En Languedoc, M. de Belle-Isle reçut le domaine d'Auvillars, 
près Montauban, rapportant neuf mille livres, le droit de pesade du 
diocèse d'Albi (13000 1.) et le droit de leude à Carcassonne (5600 1.). 
Le domaine de Beaucaire lui avait d'abord été attribué, et des arrêts 
du conseil d'État rendus en conséquence en mai 1749 (Archives natio- 
nales, ADf754, n os 29 et 37); mais, devant la résistance des popula- 
tions, on lui donna à la place la terre de Savigny, dans le Maine, celle 
de Lyons, en Normandie, et divers petits domaines en Languedoc 
(Echérac, p. 106 et 205). Il recevait encore la belle terre de Montoire, 
au Maine, avec les bois en dépendants. 

5. Toutes ces difficultés sont racontées par P. d'Échérac. 

6. Cette hostilité se manifesta surtout en Normandie (Échérac, 
p. 109). 



80 MÉMOIRES [1718] 

usage entre particuliers en tout genre utile, de chasse et 
honorifique, qui sont'peu perceptibles avec le Roi. Ces 
nouveaux cris arrêtèrent encore ; on trouvoit Belle-Isle 
bien léger pour être seigneur d'un domaine aussi étendu, 
aussi brillant, aussi noble, et pour l'exercer en plein sur 
tant et de tels vassaux. Le détroit 1 fut encore long et 
difficile à passer. Mais l'adresse des Belle-Isle en vint 
encore à bout sans le plus léger retranchement ni modi- 
fication 2 . 

La chose passée vint au conseil de régence. Les maré- 
chaux, soutenus du duc de Noailles et de Canillac, s'éle- 
vèrent ; le prince de Gonti les appuya. Quoique les con- 
tradicteurs fissent le moindre nombre, leur poids arrêta 
M. le duc d'Orléans: il dit qu'il falloit remettre la décision 
à une autrefois 3 . Belle-Isle, en homme avisé, ne voulut pas 
presser l'affaire, pour laisser refroidir les esprits; mais six 
semaines après, en entrant au conseil de régence, et aupa- 
ravant averti par Belle-Isle, Monsieur le Duc me donna le 
mot, et je le donnai tout bas au comte de Toulouse pendant 
le Conseil. On n'y dit pas un mot de l'affaire. Gomme il 
se levoit, Monsieur le Duc dit à M. le duc d'Orléans, déjà 
debout, s'il ne vouloit pas finir l'échange de Belle-Isle, et, 
me regardant, ajouta : « Les commissaires en sont d'avis, 
presque tout le monde en a été d'avis ici. » Je répondis 
que ce n'étoit pas la peine de se rasseoir, puisque la chose 
avoit passé ici déjà à la pluralité. Le comte de Toulouse 
ajouta : « Mais cela est vrai. » Monsieur le Duc reprit, 

1. Au sens de passage difficile, comme dans le tome XXI, p. 139. 

2. Il fut question de l'échange dès le mois de septembre (Dangean, 
p. 386) et un arrêt du Conseil du 27 en décida le principe (Archives 
nationales, E 2000) ; il fut confirmé par des lettres patentes du 18 octobre, 
le contrat ayant été signé chez M. d'Argenson le 2 du même mois. 
L'arrêt du Conseil du 27 septembre fut imprimé ; on en trouvera un 
exemplaire dans le registre U362. 

3. Les procès-verbaux du conseil de régence, qui deviennent de plus 
en plus sommaires et insignifiants depuis la suppression des conseils 
particuliers, ne contiennent aucune mention de l'échange de Belle-Isle. 



[1748] DE SAINT-SIMON. 81 

en regardant en riant 1 M. le duc d'Orléans : « Monsieur, 
vous voulez aller à l'Opéra, et moi aussi. Il est plus de 
cinq heures; prononcez donc, et allons-nous-en. » Tout 
cela se fit debout, à la surprise de tout le monde, sans que 
les contradicteurs dans l'autre conseil eussent le temps de 
reprendre leurs esprits, ou osassent se prendre de bec 2 avec 
Monsieur le Duc et le comte de Toulouse, et croyant peut- 
être que cela se faisoit de concert avec M. le duc d'Orléans, 
qui n'en savoit pas un mot, et qui dans sa surprise se laissa 
entraîner : « Oui, dit-il, il me semble que cela a passé ; » 
regarda le Conseil tout autour, qui ne souffla pas, puis 
ordonna à la Vrillière d'écrire sur le registre du Conseil 
que cela passoit, et de faire expédier l'échange, et s'en alla 3 . 
Monsieur le Duc et moi en rîmes en sortant du Conseil ; 
j'en avois déjà ri avec le comte de Toulouse. Un jugement 
si leste ne plut à personne du Conseil, moins encore aux 
contradicteurs, qui grommelèrent, et dirent que c'étoit une 
moquerie. Belle-Isle fut aussi bien servi dans la promp- 
titude de l'expédition. Il s'étoit fait des amis au Parlement, 
qui ne laissa pas de se rendre difficile à l'enregistrement 
pur et simple; mais il le fit sans trop de délais 4 . La 
Chambre des comptes fut plus épineuse et plus longue ; 
mais Belle-Isle à la fin en vint à bout 5 . Toutefois, il 

1. Les mots en riant sont en interligne. 

2. Locution déjà rencontrée dans le tome XXIII, p. 42. 

3. Les mots et s'en alla ont été ajoutés en interligne. 

4. Le Parlement enregistra le 9 janvier 1719 les lettres patentes 
d'octobre 1718 ratifiant le contrat notarié du 2, qui fut également inséré 
dans les registres (Archives nationales, X 1A 8721, fol. 98 v° à 182). 
L'arrêt d'enregistrement (X 1A 8436, fol. 91-96) fit une observation sur 
l'importance de la clause qui attribuait à M. de Belle-Isle la nomina- 
tion aux offices dans les juridictions royales existant dans les terres 
échangées. Voyez aussi le registre U362. Dangeau mentionna l'enregis- 
trement au 30 décembre (p. 446) ; mais c'est une erreur, et M. d'Échérac, 
qui n'a pas recouru au registre original, s'y est laissé prendre. 

5. M. d'Echérac a raconté (p. 102 et suivantes) les opérations aux- 
quelles donna lieu l'évaluation, tant de Belle-Isle que des domaines et 
droits donnés en contre-échange, opérations dont la Chambre des 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXYI 11 



82 



MEMOIRES 



[4719] 



Raison 

de 

s'être étendu 

sur 

les deux frères 

Belle-Isle. 



étoit bien loin d'être au bout de ses peines, malgré cette 
consommation 1 . 

C'est s'être bien étendu sur deux particuliers alors si 
peu 2 considérables; mais ils le devinrent tellement dans 
leur suite par leurs malheurs et les genres de périls qu'ils 
coururent, par la manière dont ils en sortirent 3 , par les 
effets prodigieux de la plus singulière fortune, et qui 
devint enfin la plus haute en tous genres, dont ils ont été 
les seuls artisans, que j'ai cru devoir bien faire connoître, 
et de bonne heure, deux hommes si rares, qui, devenus 
des personnages en France, même en Europe, ont été les 
plus extraordinaires de leur siècle, de quelque côté qu'on 
puisse les envisager 4 . 

Année 4719. Le duc du Maine, outre l'aîné la Billarderie, lieutenant 
on mte ^ es g arc j es j u cor p S) qui l'avoit arrêté, fut conduit et gardé 
du Maine. à Doullens par Favancourt, maréchal des logis des mous- 
quetaires gris et qui étoit sous-brigadier de mon temps dans 

comptes chargea divers commissaires. Il n'y eut pas moins de cent 
trente-neuf vacations du 9 février 4749 au 16 mars 4728. Les documents 
de tout genre qui résultèrent de ces travaux de la Chambre sont con- 
servés aujourd'hui aux Archives nationales sous les cotes P 1502-1507, 
1867-1868 et 2077-2083. 

1. L'affaire ne fut en effet terminée qu'en 1728, après bien des péri- 
péties : domaines substitués à d'autres, droits concédés d'abord et 
repris ensuite, compensations fournies, évaluations contradictoires, 
requêtes d'opposants, etc. Néanmoins, dès le 10 mars 4720, les deux 
parties décidèrent de prendre chacune possession provisoire des terres 
échangées, ce qui permit au Régent d'inféoder Belle-Isle à la Compa- 
gnie des Indes moyennant une redevance annuelle de cinquante mille 
livres. Auparavant, un arrêt du conseil d'État du 21 avril 1719, avec 
lettres patentes en conséquence du 16 mai, enregistrées au parlement 
de Rouen le 8 juillet, ordonna l'exécution du contrat d'échange, et le 
tout fut imprimé (Archives nationales, ADf 753). 

2. Peu, oublié, a été remis en interligne. 

3. Nous verrons sur la lin des Mémoires (tome XIX de 1873, p. 120), 
les Belle-Isle compromis dans l'affaire du traitant la Jonchère et 
envoyés à la Bastille. 

4. Saint-Simon écrit en 1746, à l'apogée de la fortune du maréchal. 



[4719] DE SAINT-SIMON. 83 

la brigade où j'étois 1 ; il m'avoit toujours vu depuis de 
temps en temps, et néanmoins il fut chargé de ce triste 
emploi sans que je le susse, et sans même que j'eusse pensé 
à personne pour cela. Je n'eus aussi aucun commerce avec 
lui direct ni indirect pendant tout le temps qu'il le garda, 
et il fut auprès de lui jusqu'à sa sortie 2 . Quoique gentil- 
homme de Picardie 3 , il étoitfin et désinvolte 4 à merveilles, 
et s'acquitta si bien de son emploi qu'il satisfit ceux qui 
l'y avoient mis, et en même temps le duc du Maine, qui 
a depuis particulièrement protégé sa famille. Au retour de 
Favancourt, je fus curieux de l'entretenir à fond. Il me 
conta que la mort étoit peinte sur le visage du duc du Maine 
pendant tout le voyage depuis Sceaux jusqu'à Doullens ; 
qu'il ne lui échappa ni plainte, ni discours, ni questions, 
mais force soupirs. Il ne parla point du tout les premières 
cinq ou six heures et fort peu le reste du voyage, et dans 
ce peu presque toujours des choses qui s'offroient aux yeux 
en passant. A chaque église devant quoi on passoit, il joi- 
gnoit les mains, s'inclinoit profondément et faisoit force 
signes de croix, et par-ci, par-là, marmottoit tout bas des 
prières avec des signes de croix 5 . Jamais il ne nomma 
personne, ni Mme la duchesse du Maine, ni ses enfants, ni 
pas un de ses domestiques, ni qui que ce soit. A Doullens 
il faisoit ou montroit faire de longues prières, se proster- 
noit souvent, étoit petit 6 et dépendant de Favancourt comme 
un très jeune écolier devant son maître, avoit trois valets 

1. Tout cela a déjà été dit ci-dessus, p. 53. 

2. M. du Maine ne quitta Doullens qu'au début de janvier 4720 
(suite des Mémoires, tome XVI de 4873, p. 427). 

3. Les Picards passaient pour assez soU et lourdauds : voyez la 
Bibliographie des Mazarinades par G. Moreau, tome III, n° 3079. 

4. Tome X, p. 482. 

5. Ci-dessus, p. 53, Saint-Simon a parlé de « marmottages » de 
prières. Il avait déjà noté dans le tome XXVI, p. 56, la piété très vive 
du prince, qui écrivit des Méditations sur le sermon sur la montagne, 
publiées en 4883 par l'abbé Mellier. 

6. Nous retrouverons ce mot plus loin, p. 474. 



84 MEMOIRES [1719] 

avec lui avec qui il s'amusoit, quelques livres, point de 
quoi écrire ; il en demanda fort rarement, et donnoit à 
lire et à cacheter à Favancourt ce qu'il avoit écrit 1 . Au 
moindre bruit, au plus léger mouvement extraordinaire, 
il pâlissoit et se croyoit mort. Il sentoit bien ce qu'il avoit 
mérité, et jugeoit par lui-même de ce qu'il avoit lieu de 
craindre d'un prince qu'il avoit pourtant dû avoir reconnu 
plus d'une fois être si prodigieusement différent de lui. 
Pendant le voyage et à Doullens il mangea toujours seul 2 . 
Conduite Mme la duchesse du Maine, conduite par le cadet la 

MmeduMaine BiU aroler,e3 j aussi lieutenant des gardes du corps, trouva 
en lui de la complaisance *. Elle en abusa et M. le duc 
d'Orléans le souffrit avec cette débonnaireté si accoutumée. 
On eût dit, pendant la route, que c'étoit une fille de France 
qu'une haine sans cause et sans droit traitoit avec la der- 
nière indignité. L'héroïne de roman, farcie des pièces de 
théâtre qu'elle jouoit elle-même à Sceaux depuis plus de 
vingt ans, ne parloit que leur langage, où les plus fortes 
épithètes ne suffisoient pas à son gré à la prétendue jus- 
tice de ses plaintes. Elles redoublèrent en éclats les plus 
violents quand, à la troisième journée, elle apprit enfin 
qu'on la conduisoit à Dijon 5 . Ses projets connus et ren- 
versés, l'insolence qu'elle disoit éprouver d'être arrêtée, 
tous les insupportables accompagnements de sa captivité 
dont elle n'avoit cessé de se plaindre en furie, ne furent 

4. Dans l'Appendice de notre prochain volume, lorsque le prince 
sera remis en liberté, nous donnerons le texte de quelques lettres 
qu'il écrivit pendant sa prison. 

2. Cette dernière phrase a été ajoutée après coup à la fin du para- 
graphe. 

3. Ici il distingue les deux La Billarderie, puisqu'il a mentionné 
l'aîné à la page précédente. 

4. Mémoires de Mme de Staal, tome II, p. 6. 

5. Mme de Staal raconte (Mémoires, tome II, p. 5) que, quand elle 
apprit qu'on la conduisait dans le gouvernement de Monsieur le Duc, 
elle s'écria comme Io : 

Aux fureurs de Junon Jupiter m'abandonne. 



[1719J DE SAINT-SIMON. 85 

rien en comparaison de se voir mener dans la forteresse 
de la capitale du gouvernement de Monsieur le Duc, où il 
étoit parfaitement le maître. Elle vomit contre lui tout ce 
que la rage soutenue d'esprit peut imaginer de plus inju- 
rieux ; elle oublia qu'elle étoit sœur de Monsieur son père ; 
elle n'épargna pas leur origine commune et triompha de 
bien-dire sur l'enfant de treize mois 1 . Elle fit la malade, 
changea de voiture, s'arrêta à Auxerre et partout où elle 
put 2 , dans l'espérance que Madame la Princesse pourroit Madame 
obtenir un changement de lieu, peut-être dans celle de obtient 
faire peur de ses transports. En effet, Madame sa mère quelques 
importuna tant M. le duc d'Orléans \ qu'on lui envoya trois adou à ci ^ ents 
femmes de chambre et que Mme de Chambonas 4 , sa dame du Maine, 
d'honneur, obtint la permission de s'aller enfermer avec ®* à Mme 
elle, puis son médecin et une autre fille à elle 5 ; mais ce sa dame 
fut dans le château de Dijon, sur lequel tout changement d'honneur, 
fut refusé 6 . Ces égards étoient du bien perdu. M. le duc en f erme ravec 
d'Orléans ne pouvoit l'ignorer ; mais telle étoit sa déplo- elle, puis 
rable foiblesse. son médecin*. 

1. Allusion au procès du comte de Soissons contre la princesse 
de Condé, dont il a déjà été parlé ci-dessus, p. 25 ; le comte préten- 
dait que le jeune prince de Condé, né posthume, ne pouvait être légi- 
time, puisque son père et sa mère ne s'étaient pas trouvés ensemble 
depuis le treizième mois avant sa naissance. 

2. Voyez ci-dessus, p. 56, note 3, e' le général de Piépape, La 
Duchesse du Maine, p. 496-198. 

3. Dès le 2 janvier, Madame la Princesse était venue trouver le Régent 
pour lui demander de permettre à Mme de Chambonas d'aller rejoindre 
Mme du Maine ; la dame d'honneur avait sollicité elle-même cette faveur. 
Madame la Princesse retourna encore vers le Régent le 4 (Dangeau, 
p. 447, 449 et 454). Le 9, on envoya à Dijon Mlle Desforges, une de 
ses femmes de chambre, avec une autre femme de service (ibidem, 
p. 457). 

4. Marie-Charlotte de Fontanges d'Auberoque : tome X, p. 99. 

5. Ce qui précède, depuis puis, a été ajouté en interligne, en même 
temps qu'a été faite l'addition à la manchette. 

6. Voyez l'ouvrage du général de Piépape, p. 203 et suivantes. 

* Les trois derniers mots de la manchette ont été ajoutés après coup 



Commotion 

de 
la découverte 

de la 
conspiration *. 



B6 MÉMOIRES [1719] 

Plusieurs gens, mais de peu, furent successivement 
arrêtés et mis à la Bastille et à Vincennes l . La commotion 
de la prison de M. et de Mme du Maine fut grande ; elle 
allongea bien des visages de gens que le lit de justice des 
Tuileries avoit déjà bien abattus. Le premier président 
et d'Effiat, qui de concert avoient ourdi tant de trames et 
tenu si longtemps le Régent dans leurs filets ; le maré- 
chal de Villeroy, qui en lui parlant se figuroit toujours de 
parler à M. le duc de Chartres du temps de feu Mon- 
sieur 2 , et qui se persuadoit être le duc de Beaufort de 
cette régence 3 ; le maréchal de Villars, qui piaffoit 4 en 
conquérant ; le maréchal d'Huxelles, tout important dans 
son lourd silence, tout du Maine, tout premier président, 
et qui, lié aux autres par ces mêmes liens, se persuadoit 
être le Mentor de la cabale et en sûreté avec ces person- 
nages ; ïallard, qui avec tout son esprit ne fut jamais que 



le frère au c 
des Rohans ; 



hapeau 5 du maréchal de Villeroy et le valet 
Mme de Ventadour, transie pour son vieil 



1. Dangeau écrit le 2 janvier (p. 449) : « On a mis dans le donjon 
de Vincennes trois hommes qu'on a amenés par la diligence de Lyon. » 
L'un des trois devait être ce Schlieben, dont parle Madame (Correspon- 
dance, recueil Brunet, tome II, p. 42 et 47 ; voyez ci-dessus, p. 39). 
Outre Malezieu, que Saint-Simon n'a pas nommé, on arrêta encore le 
frère du chef d'escadre la Pailleterie (Dangeau, p. 450) et divers 
autres comparses (Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 190). 

2. Voyez tome XXVI, p. 345-346. 

3. Déjà dit plusieurs fois, notamment tome XXX, p. 87. 

4. Tomes V, p. 362, XXIX, p. 382, et XXXV, p. 275. 

5. « Dans certains ordres, comme les religieux Pénitents du tiers- 
ordre de Saint-François, on nomme les frères convers frères servants 
ou frères au chapeau » (Dictionnaire de Trévoux), sans doute parce 
qu'ils se couvraient la tête d'un chapeau pour sortir, tandis que les 
profès étaient toujours tête nue ou ne mettaient que le capuchon de 
leur robe. A plusieurs reprises (tomes XI, p. 54, XII, p. 140, XVIII, 
p. 14, XXIII, p. 314, et XXXII, p. 77), Saint-Simon a noté la dépen- 
dance et la servilité du maréchal de Tallard à l'égard du maréchal 
de Villeroy, son cousin germain. C'est à cela qu'il fait allusion. 

* A laîfin de la manchette il a biffé M 1 d, comme s'il avait eu l'inten- 
tion de la continuer. 



[1749] 



DE SAINT-SIMON. 



87 



galant 1 , et bien d'autres en sous-ordre, pas un n'osoitdire 
un seul mot 2 . Ils évitoient de se rencontrer; leur frayeur 
peinte sur leurs mornes visages les déceloit. Ils ne sor- 
toient de chez eux que par nécessité. L'importunité qu'ils 
recevoient de ce qui alloit les voir 3 se montroit malgré 
eux. La morgue étoit déposée ; ils étoient devenus polis, 
caressants ; ils mangeoient dans la main 4 , et, par ce chan- 
gement subit et l'embarras qui le perçoit, ils se trahis- 
soient eux-mêmes. 

Je ne puis dire de quelle livrée fut le duc de Noailles 5 ; 
mais il se soutint mieux que les autres, quoique avec un 
embarras marqué, malgré son masque ordinaire ; il s'aida 
fort à propos de son enfermerie 6 , à laquelle tout le monde 
étoit accoutumé \ S'il étoit ou n'étoit pas de l'intrigue, 
je n'ai pu le démêler ; mais ce qui fut visible, c'est qu'il 
fut fort fâché de la découverte. La perte des finances, le 
triomphe de Law n'avoient pu être compensés par toutes 
les grâces dont le Régent l'accabla. Il fut outré de plus de 
n'avoir été de rien sur le lit de justice, ni sur l'arrêt de 
M. et de Mme du Maine, et je crois qu'il auroit voulu jouir 
de l'embarras du Régent par quelque succès de la con- 
spiration. D'un autre côté, il étoit trop connu et trop mé- 

1. Le maréchal de Villeroy : tomes IX, p. 32, XI, p. 100, etc. 

2. D'autres aussi craignirent d'être compromis, notamment le duc 
de Roquelaure, qui commandait en Languedoc et qui crut devoir se 
disculper; le Régent le rassura par une lettre du 17 février (Archives 
nationales, KK 1325), dont on trouvera le texte dans l'appendice I de 
notre prochain volume, sous le n° 3. 

3. Les mots les voir sont en interligne, au-dessus de chez eux, 
biffé. 

4. Locution déjà rencontrée dans les tomes XVI, p. 92, et XXIII, 
p. 285. 

5. Comparez cette expression avec celle du tome XXI, p. 31 : « Ils 
montroient de quelle boutique ils étoient balayeurs. » 

6. Tome XXI, p. 94. 

7. M. de Noailles avait fermé sa porte pendant quelques jours 
lorsqu'il avait dû quitter les finances (tome XXXIII, p. 41); mais 
notre auteur n'a pas dit depuis qu'il se tînt à l'écart. 



Conduite 

du duc 

de Noailles. 



88 



MÉMOIRES 



[1719] 



Netteté 

de discours 

et de procédé 

du comte 
de Toulouse. 



Faux-sauniers 

soumis 
d'eux-mêmes. 



prisé des principaux personnages pour que je me puisse 
persuader qu'ils lui eussent fait part de leurs secrets. 

Le comte de Toulouse 1 , toujours le même, vint, aussitôt 
l'arrêt du duc et de la duchesse du Maine, trouver M. le 
duc d'Orléans. Il lui dit nettement qu'il regardoit le Roi, 
le Régent et l'État comme une seule et même chose ; qu'il 
l'assuroit sans crainte et sans détour qu'on ne le trouve- 
roit jamais en rien de contraire au service et à la fidélité 
qu'il leur devoit, ni en cabale ni intrigue ; qu'il étoit bien 
fâché de ce qui arrivoit à son frère, mais duquel il ajouta 
tout 2 de suite qu'il ne répondoit pas. Le Régent me le 
redit le jour même, et me parut, avec raison, charmé de 
cette droiture et de cette franchise. J'ai touché plus haut 
cette conversation. 

Ce coup frappé sur M. et Mme du Maine acheva d'épar- 
piller cette prétendue noblesse dont ils s'étoient joués et 
servis avec tant d'art, de succès et de profondeur ; le gros 
ouvrit enfin les yeux sans que personne en prît la peine ; 
le petit nombre des confidents, et qui servoient à mener 
et aveugler les autres, tombèrent dans la consternation 
et l'effroi. De ce moment, les faux sauniers, qui s'étoient 
peu à peu mis en troupes, et qui avoient souvent battu 
celles qu'on leur avoit opposées, mirent partout armes 
bas, et demandèrent et obtinrent pardon 3 . Cette prompti- 
tude mit tout à fait au clair qui les employoit et ce qu'on 
en prétendoit faire. Je l'avois inutilement dit, il y avoit 
longtemps, à M. le duc d'Orléans, qui de lui-même 
m'avoua alors que j'avois eu raison ; mais malheureuse- 
ment je l'avois trop souvent et trop inutilement avec lui. 

Pendant toute cette commotion, l'affaire du traité contre 



1. Saint-Simon va répéter ce qu'il a déjà dit ci-dessus, p. 60, au 
sujet du comte de Toulouse. S'apercevant de cette redite, il ajoutera à 
la fin du paragraphe : « J'ai touché plus haut cette conversation. » 

2. Avant tout, il a biffé sans détour et. 

3. Voyez le tome XXXV, p. 317-318. Leur soumission se produisit 
en effet dans le courant de janvier 1719 : Dangeau, p. 450. 



[1749] DE SAINT-SIMON. 89 

l'Espagne étoit publique. Stair, Kônigsegg et l'abbé Du- 
bois avoient pris soin de* la répandre dès que la résolu- 
tion en fut prise, afin qu'il n'y eût plus à en revenir, de 
forcer le Régent à une prompte déclaration de guerre, et 
à agir aussitôt après en conséquence. Dubois, qui se ser- 
voit toujours de la plume de Fontenelle 1 , si connu par 
son esprit, la pureté de son langage et ses ouvrages aca- 
démiques, le chargea de la composition du Manifeste qui 
devoit précéder immédiatement la déclaration de guerre. 
Avant que le montrer au conseil de régence, M. le duc 
d'Orléans 2 assembla dans son cabinet Monsieur le Duc, le 
Garde des sceaux, l'abbé Dubois, le Blanc et moi, pour 
l'examiner. Je fus surpris de l'ordre qu'il m'en donna 
après tout ce que je lui avois si fortement représenté 
contre cette guerre. Monsieur le Duc, si étroitement lié 
avec le Régent depuis le lit [de] justice, étoit là pour la 
forme, et Argenson et le Blanc 3 comme les deux acolytes 
de l'abbé Dubois. Je ne compris donc point ce qui m'y 
faisoit admettre en cinquième, à moins que Dubois n'eût 

4. Bernard le Bouyer de Fontenelle (Dictionnaire critique de Jal, 
col. 588-589), né à Rouen le 44 février 4657, était fils d'une sœur des 
deux Corneille. De très bonne heure (il fit ses débuts dans le Mercure 
de mai 4677, alors qu'il avait tout juste vingt ans), il s'adonna à la lit- 
térature et publia, sans beaucoup de succès, des poésies, des tragédies, 
des livrets d'opéra ; en même temps, il étudiait les sciences, l'astronomie 
particulièrement, et composait divers ouvrages, plus de vulgarisation 
que de science pure, qui le firent admettre à l'Académie des sciences; 
il devint en 4699 secrétaire perpétuel de cette compagnie, et occupa 
cette place pendant quarante-deux ans. Elu à l'Académie française le 
ù 2 avril 4694, à la place de Villayer, il célébra en 4744 le cinquante- 
naire de son admission ; il ne mourut que le 9 janvier 4757, à cent ans 
moins un mois, et fut inhumé le 40 à Saint-Roch (Bibliothèque natio- 
nale, ms. Nouv. acq. franc. 3647, n° 3433). Sur ses qualités d'écrivain, 
on peut voir l'ouvrage d'Ernest Maindron, V Ancienne académie des 
sciences (4895), qui a confirmé les éloges qu'on a toujours faits de son 
style et de son talent. 

2. Ces cinq mots sont en interligne, au-dessus àHl, biffé. 

3. Saint-Simon avait d'abord écrit ici Dubois ; il a biffé ce nom pour 
mettre le Blanc en interligne. 



Adresse 

de 

l'abbé Dubois. 

Il fait faire 

par Fontenelle 

le Manifeste 

contre 

l'Espagne ; 

il est examiné 

dans un conseil 

secret au 

Palais-Royal, 

passé après 

en celui 
de régence, 

et 
suivi aussitôt 

de la 
publication 

de la 

Quadruple 

alliance 

imprimée 

et de 

la déclaration 

de guerre 

contre 



MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 



13 



90 MÉMOIRES [1749] 

l'Espagne. voulu orner son triomphe d'un captif qu'il n'osoit et ne 

Le tout -jl ... i * a- vi i'. -i. 

très mal reçu pouvon mépriser, et montrer a son maître qu il n etoit 

du public. point blessé contre ceux qui n'étoient pas de son avis, ou 
que le Régent, honteux avec moi, m'eût voulu faire cette 
petite civilité, et peut-être s'appuyer de moi pour adoucir 
des termes trop forts du Manifeste. 

Le Blanc fit posément la lecture de la pièce. On voulut 
l'interrompre pour y faire quelque changement. Je pro- 
posai qu'on l'entendît tout de suite pour en prendre le 
total et le sens, faire chacun à part soi ses remarques, et 
à la seconde lecture interrompre et dire ce qu'on juge- 
roit à propos : cela fut exécuté de la sorte \ Cette pièce fut 
ce qu'elle devoit être, c'est-à-dire masquée, fardée, mais 
pitoyable jusqu'à montrer la corde, parce que nul art ne 
pouvoit couvrir le fonds ni produire au public rien de 
plausible 2 ; du reste, écrite aussi bien qu'il étoit possible, 
parce que Fontenelle ne pouvoit mal écrire. On raisonna 
assez ; on conclut peu ; on y fit peu de changements. Ce 
beau Manifeste fut porté deux jours après au conseil de 

4. C'est dans l'après-midi du 25 décembre que fut tenu ce petit con- 
seil ; Dangeau, qui le mentionne (p. 442-443), nomme comme présents 
Monsieur le Duc, les ducs de Saint-Simon et d'Antin, le Garde des 
sceaux, Torcy et l'abbé Dubois, ce qui n'est pas tout à fait conforme à 
ce que dit notre auteur. Dangeau ajoute : « Quand ce conseil fut fini, 
le Régent retint chez lui Monsieur le Duc et M. le duc de Saint-Simon. » 
11 est remarquable qu'il ne soit rien dit ici de cette circonstance. Dès 
le lendemain, notre duc écrivit à l'abbé Dubois (Affaires étrangères, 
vol. Espagne 286, fol. 447), pour lui demander de mentionner dans le 
Manifeste la mission infructueuse de Louville en 4747, comme devait 
l'être celle de Nancré. « Je vous demande cela, ajoute-t-il, comme une 
marque d'amitié de vous à moi ; car ces pièces passent à la postérité. » 
L'addition demandée fut faite. Dangeau note encore un autre conseil 
avec Monsieur le Duc, Saint-Simon, Dubois et le Blanc le 28 décembre 
(p. 443); notre auteur a sans doute confondu les deux. 

2. Il est curieux de rapprocher cette appréciation défavorable, écrite 
en 4746, de la dernière phrase de la lettre de 4748 citée dans la note 
précédente : « Je suis charmé du Manifeste, de l'ordre, de l'historique, 
de la justesse, d'où résulte l'évidence. » A laquelle des deux époques 
notre auteur était-il sincère ? 



[1719] DE SAINT-SIMON. 91 

régence ; il y passa tout d'une voix, comme tout ce que le 
Régent y présentoit *. Le public ne fut pas si docile 2 . Il le 
fut encore moins à la déclaration de la guerre, qui suivit 
de près le Manifeste contre l'Espagne 3 . Gela ne servit qu'à 
montrer quelle étoit la disposition de la nation ; mais, 
comme rien n'étoit organisé, et que ceux qui auroient 
voulu brouiller se trouvoient étourdis et effrayés du lit 
de justice des Tuileries et du coup de tonnerre tombé tôt 
après sur le duc et la duchesse du Maine et sur l'ambas- 
sadeur d'Espagne, tout se borna à une fermentation qui ne 
put faire peur au gouvernement. Le traité de la Quadruple 
alliance fut imprimé bientôt après, qui ne trouva point 
d'approbateurs 4 . L'Angleterre déclara en même temps 

1. Dangeau écrit le 3 janvier dans son Journal, p. 450 : « Il y eut 
l'après-dînée un conseil de régence extraordinaire où on lut un mani- 
feste qu'on va faire imprimer pour faire connoître les raisons qui portent 
à déclarer la guerre au roi d'Espagne. » Cette pièce fut imprimée en 
une plaquette in-4° de vingt-deux pages ; il en existe de nombreux 
exemplaires, notamment à la Bibliothèque nationale, Lb 38 140, et aux 
Archives nationales, carton K1332, n° 28; la Gazette de Rotterdam 
reproduisit le manifeste en entier dans ses numéros 6 à 9 de 1719 ; une 
traduction en espagnol s'en trouve aux Affaires étrangères, vol. Espagne 
286 ; voyez le Mercure de janvier, p. 78 et suivantes. 

2. Il semble que ce document fit peu de bruit : si Dangeau en men- 
tionne l'apparition (p. 456), Buvat ni Barbier n'en parlent pas, non 
plus que les correspondants de la marquise de Balleroy. Madame dit 
seulement le 17 janvier (Correspondance, recueil Brunet, tome II, 
p. 53): « Le Manifeste n'est pas mal écrit; notre petit prestolet 
(Dubois) n'écrit pas mal quand il veut; il a composé ce document, et 
mon fils l'a corrigé. » 

3. Ordonnance du 9 janvier, publiée le même jour et imprimée : 
Dangeau, p. 456 ; Journal de Barbier, p. 29 ; Gazette, p. 24 ; Archives 
nationales, registre U362. Un projet de cette déclaration écrit par 
Dubois est aux Affaires étrangères, vol. Espagne 275. Dans le volume 
286 du même fonds, fol. 235, il y a une lettre du maréchal de Villeroy 
au Régent, du 8 janvier, pour l'engager à faire la guerre à l'Espagne, 
afin d'arriver à une paix avantageuse, mais sans aigreur. 

4. Dangeau, p. 456, en mentionnant cette publication, fait remar- 
quer que le traité n'existait encore qu'entre l'Empereur, l'Angleterre 
et la France. 



92 



MEMOIRES 



[1719] 



Pièces 

répandues 

contre 

le Régent sous 

le faux nom 

du 

roi d'Espagne, 

très 

faiblement 

tancées 

par 

le Parlement. 



la guerre à l'Espagne 1 , et la Hollande ne tarda pas à accé- 
der à la Quadruple alliance 2 , c'est-à-dire de la France, 
l'Empereur, l'Angleterre et la Hollande. Il ne laissa pas 
de paroître une lettre du roi d'Espagne, fabriquée à Paris, 
très offensante pour M. le duc d'Orléans, et qui tout aus- 
sitôt se trouva fort répandue à Paris et dans les provinces, 
tandis que le roi l'Espagne ignoroit ce que c'étoit, ainsi 
que toute l'Espagne 3 . Elle fut incontinent après suivie 
d'une autre pièce, faite dans quelque grenier de Paris, 
pour essayer d'exciter des troubles à l'occasion de la guerre 
contre l'Espagne, de l'indisposition générale contre l'admi- 
nistration des finances, et des partis pour et contre la Cons- 
titution, où les mœurs et la conduite du Régent n'étoient 
pas épargnées 4 . Elle portoit le faux nom de « Déclaration 
du roi Catholique du 25 décembre 1718 5 ». Le Parlement, 

1. « Le 28 [décembre 1718], la publication de la déclaration de 
guerre contre l'Espagne se[fit avec un grand appareil devant le palais 
de Saint-James, à Charing-Cross, à la Barre du Temple et dans la 
Bourse. Les hérauts, revêtus de leurs cottes d'armes, et plusieurs 
officiers étoient accompagnés de la première compagnie des gardes du 

corps La déclaration contient 'toutes les raisons que le roi a de 

déclarer la guerre à l'Espagne Les deux chambres reçurent des 

messages pour leur donner part de cette déclaration, et elles en ont 
remercié le roi par des adresses... » (Gazette de 1719, p. 1 0-4 4 3 cor- 
respondance de Londres). 

2. C'est une erreur; nous avons dit dans le tome XXXIV, p. 268, 
note 2, que ce fut seulement le 15 décembre 1719 que les Provinces- 
Unies signèrent le traité; voyez Bangeau, tome XVIII, p. 189. 

3. Saint-Simon prend cela dans le Journal de Bangeau, qui disait 
le 8 janvier (p. 45H) : « Il paroît une lettre du roi d'Espagne, impri- 
mée, qui est, à ce qu'on dit, très offensante pour M. le Régent. Il y a 
bien des gens qui prétendent que cette lettre n'a pas été faite en Espagne 
et qu'elle a été faite ici. M. le duc d'Orléans n'est pas nommé dans la 
lettre; mais il est désigné. » Nous ne connaissons pas cette pièce, qui 
n'est indiquée dans aucun recueil bibliographique ; Dangeau n'a-t-il 
pas fait confusion avec la suivante ou avec une des quatre pièces dont 
il va être parlé plus loin, p. 111 et suivantes, et qui en effet firent 
leur apparition au début de janvier. 

4. Le manuscrit porte épargnés, au masculin pluriel. 

5. Cette « Déclaration » est devenue rare par suite de sa suppression 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



93 



qui se souvenoit amèrement du dernier lit de justice, et 
qui en même temps en trembloit encore, n'osa demeurer 
dans le silence sur ce second libelle, comme il avoit fait 
sur le premier, mais aussi se contenta-t-il de supprimer 
comme séditieux et faux une pièce qui méritoit les plus 
grandes rigueurs de la justice 1 . M. le duc d'Orléans mé- 
prisa également la pièce et le jugement du Parlement ; 
aussi ne fit-elle aucune fortune. 

Il y eut un grand incendie à Lunéville. Le duc de Lor- 
raine y avoit bâti un beau et grand château qu'il avoit 
bien meublé et fort orné 2 . Presque tout le château et tous 
les meubles furent brûlés 3 . 



Incendie 

du château 

de Lunéville. 



par le Parlement; il en existe un exemplaire à la Bibliothèque natio- 
nale mentionné dans le Catalogue des imprimés (in-4°), tome II, p. 332, 
et un autre au Dépôt des affaires étrangères, vol. Espagne 275. 

1. L'arrêt est du 16 janvier et fut imprimé: Archives nationales, 
X 1A 8436, fol. 110, et U362; voyez la Gazette, p. 36, et Dangeau, 
p. 461-462. Dans le procès-verbal du conseil de régence du 9 janvier 
(Bibliothèque nationale, ms. Franc. 23670, fol. 148 v°), la Vrillière 
écrivit : « M. l'abbé Dubois... a lu un libelle ayant pour titre : Décla- 
ration faite par le roi Catholique le 25 décembre 1718, laquelle a été 
envoyée à plusieurs personnes dans des paquets cachetés, et, ayant été 
mis en délibération ce que l'on feroit en cette occasion, il a été décidé 
qu'on se contenteroit d'en défendre la lecture et la publication, à titre 
de libelle, par une simple ordonnance dont l'exécution seroit renvoyée 
aux intendants et officiers de police. » On décida ensuite de faire agir 
le Parlement; d'autres cours de provinces imitèrent celui de Paris. 

2. Le duc de Lorraine avait beaucoup augmenté et orné ce château 
depuis que, en 1702, il avait quitté Nancy pour venir s'installer à 
Lunéville (notre tome X, p. 383). A. Joly a écrit l'histoire du château 
de Lunéville, en 1859. 

3. C'est dans la nuit du 3 janvier que l'incendie se déclara; il prit 
aussitôt de très vastes proportions; la Juchesse de Lorraine et ses 
enfants se sauvèrent à grand'peine, en chemiso, et les dégâts furent 
évalués à plusieurs millions: Dangeau, p. 456; Mercure de janvier, 
p. 195; Correspondance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 50, 57, 
59, 63, et recueil Jaeglé, tome III, p. 2-3 et 6-7 ; les Correspondants 
de Balleroy, tome II, p. 6-7 ; Lettres de la duchesse de Lorraine à la 
marquise d'Aulède, p. 104. Le duc Léopold revint habiter Nancy ; plus 
tard le roi Stanislas reconstruisit le château, sur les plans de Boffrand. 



94 



MÉMOIRES 



[1719] 



Conspiration 

contre le Czar 

découverte. 



Le roi 

de Suède tué. 

Prétendants 

à cette 

couronne, 

qui redevient 

élective, 

et la sœur 

du feu roi élue 

reine avec peu 

de pouvoir, 

qui 

obtient après 

l'association 

au trône 

du prince 

deHesse, 



Le Czar découvrit une grande conspiration contre lui 
et contre toute sa famille. Il y eut force personnes arrê- 
tées, quelques-unes punies de mort, plusieurs reléguées 
en Sibérie 1 , d'autres confinées en diverses prisons 2 . 

Charles XII, roi de Suède, de la maison palatine 3 , dont 
les exploits et les merveilles avoient étonné et effrayé 
l'Europe et ruiné radicalement ses Etats, fut tué la nuit 
du 11 au 12 décembre devant Frederikshald en Norvège 4 , 
appartenant au roi de Danemark, dont il faisoit opiniâtre- 
ment le siège à la tête de dix-huit à vingt mille hommes s . 
Il étoit allé la nuit aux travaux avec un aide de camp et 
un page pour toute suite, et regardant, au clair de la lune, 
entre deux gabions, un boulet perdu lui fracassa le men- 
ton et l'épaule, et le tua roide. Il n'avoit que trente-sept 
ans et n'avoit point été marié . Ce funeste accident enleva un 
héros à l'Europe, et à la Suède un fléau 6 . Le roi son père 7 



1. Saint-Simon écrit Sibéries. 

2. Notre auteur prend sans doute la mention de cette conspiration 
dans une gazette étrangère ; car Dangeau n'en dit rien et notre Gazette 
n'y fait qu'une vague allusion, p. 41 ; un correspondant de Balleroy en 
note la nouvelle (tome II, p. 6). 

3. La maison palatine des Deux-Ponts. 

4. Ville de Norvège, au sud-est de Christiania, sur la frontière sué- 
doise ; Saint-Simon écrit Fridericshall. Sur cette mort, voyez le Journal 
de Dangeau, p. 454, 455, 458, la Gazette, p. 27, le Mercure de janvier, 
p. 198-201, Y Histoire de Charles XII par Voltaire, et les Mémoires du 
maréchal de Villars, tome IV, p. 124-125. 

5. Le manuscrit porte 18 à 2000 ho es , ce qui a fait supposer aux 
précédents éditeurs que l'armée suédoise ne comptait que dix-huit cents 
ou deux mille hommes. On voit par une correspondance de Hambourg 
du 23 décembre (Gazette de 1719, p. 3) que le principal corps suédois 
comptait de quinze à seize mille hommes et que le prince de Hesse en 
commandait un autre de cavalerie. Notre auteur a oublié un zéro. 

6. Un correspondant de Mme de Balleroy lui écrivait (p. 11) : « La 
mort du Suédois est un furieux coup de sifflet pour faire changer la déco- 
ration. » On trouvera ci-après aux Additions et Corrections l'extrait 
d'une lettre d'Amelot au cardinal Gualterio, qui exprime la même idée 
en style plus diplomatique. 

7. Charles XI : tome IV, p. 127. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 95 

en avoit été un obscur, qui avoit désolé son royaume, son époux, 
ruiné les lois, abattu le sénat, anéanti l'ancienne no- ^entraves" 6 
blesse avec tout l'artifice et l'acharnement des tyrans les contre 
plus détestés. Aussi mourut-il jeune et empoisonné dans l'hérédité 
de longues et de cruelles douleurs 1 . La fin du roi son [Add.&-S.l564] 
fils parut aux Suédois une autre délivrance, dont ils surent 
profiter pour se relever de leur dégradation domestique, 
en attendant que les années et la suite des temps d'un gou- 
vernement plus sage pût relever les affaires du dehors, 
qui pour le présent paroissoient sans ressource. Ils com- 
mencèrent par se remettre en possession de leur droit 
d'élire leurs rois, qu'ils avoient perdu d'effet, il y a\oit 
près d'un siècle, et depuis par une renonciation expresse 
que le père du roi qui venoit de mourir leur avoit extor- 
quée. Charles XII, unique mâle de sa branche, avoit eu 
deux sœurs. L'aînée, qui étoit morte veuve du duc d'Hols- 
tein, tué en une des premières batailles du roi de Suède 2 , 
avoit laissé des enfants, dont l'aîné, duc d'HoIstein 3 , étoit 
au siège de Frederikshald. Ulrique, l'autre sœur, avoit 
épousé le fils du landgrave de Hesse 4 , qui étoit aussi à ce 
siège. C'est le même qui servit longtemps dans les troupes 
de Hollande, qui fit contre la France toute la guerre qui 
a fini par la paix d'Utrecht, qui perdit en Italie un grand 
combat contre Médavy quelques jours après la bataille de 
Turin, et qui commandoit l'armée que le maréchal de 
Tallard battit à Spire 5 . Cette mort du roi de Suède com- 
bla la grandeur naissante de la Russie. Le duc d'HoIstein, 



1. Il a déjà raconté tout cela : tome IV, p. 128-130. 

2. Hedwige-Sophie, morte en 1709 (notre tome XVII, p. 17), veuve 
de Frédéric II, duc de Holstein-Gottorp, tué à la bataille de Kliszow 
en 1702 (tome X, p. 245). 

3. Charles-Frédéric : tome XVII, p. 18. 

4. Ulrique-Eléonore (ibidem), mariée à Frédéric, prince héréditaire 
de Hesse-Cassel (tome XI, p. 300), fils du landgrave Charles (tome H, 
p. 166). 

5. Tomes XI, p. 300-306, et XIV, p. 81-82. 



96 MÉMOIRES [4749] 

comme fils de la sœur aînée, prétendoit succéder à la 
couronne de Suède ; le prince de liesse aussi, comme mari 
de l'unique sœur vivante. Tous deux avoient leur parti; 
mais la jeunesse du duc d'Holstein et la mort de sa mère 
lui portèrent un grand préjudice, peut-être encore plus 
l'ancienne haine des deux couronnes du Nord. Il étoit de 
même maison que le roi de Danemark, mais de deux 
branches presque toujours brouillées sur l'administration 
des Etats qu'elles avoient en commun. Cette source de di- 
vision entre elles ne put rassurer les Suédois, dont l'armée 
voulut proclamer le prince de Hesse. Il brusqua sur-le- 
champ une trêve avec les Danois, et se rendit au plus vite 
à Stockholm, où peu de jours après l'élection fut rétablie, 
et la princesse Ulrique élue reine, sans faire mention du 
prince de Hesse son époux 1 . En même temps le pouvoir 
de la reine fut tellement limité qu'il ne lui en resta que 
l'ombre. Tout l'exercice et l'autorité en fut transmis au 
sénat et aux quatre ordres des Etats généraux de la nation 
plus entièrement et avec beaucoup plus de précautions 
qu'autrefois. Il est vrai, pour le dire ici tout de suite, qu'ils 
accordèrent quelque temps après aux prières de leur reine 
de lui associer son époux ; mais ils ne le firent qu'avec 
les mêmes précautions contre son autorité et contre la 
succession, et ils se sont depuis si bien soutenus dans 
cette sage jalousie, qu'il n'est roi de Pologne ni doge plus 
entravé qu'il l'est demeuré. 
Baron Trois mois après l'élection de la reine de Suède, le ba- 

(aœrtz ron ^ e Q œr ^ z do,^ {{ a été assez parlé ci-devant sur les 
est décapite et 9 , , . , 

le baron affaires étrangères , paya chèrement 1 entière confiance 

4. Gazette, p. 76, 88-89, 100, 136, 159, 170-171 et 182-483; Dan- 
geau, p. 473. Le Régent adressa, le 40 mai, à la nouvelle reine une 
lettre de félicitations, en même temps que de condoléances pour la 
mort de son frère (Archives nationales, KK4325; voyez l'appendice I 
de notre prochain volume, n° 9). 

1 Tomes XXX, p. 264, 279, 342-351, XXXI, p. 94-96, 445, 419 
420, 422, etc. 



[4719] DE SAINT-SIMON. 97 

que le roi de Suède avoit en lui depuis plusieurs années. v *n der Nath 
La haine que la ruine de la Suède y avoit allumée contre perpétuelle 11 
le gouvernement du feu roi de Suède tomba sur son prin- 
cipal ministre, dont la fortune, les biens, les hauteurs 
avoient excité l'envie. Il fut accusé de malversations bien 
ou mal fondées ; il fut arrêté ; son procès lui fut fait, et il 
eut la tête coupée *, et le baron Van der [Nath 2 ], impli- 
qué dans la même affaire, fut condamné et mis en prison 
perpétuelle. 

M. le duc d'Orléans, qui avoit fait entrer depuis quel- M. le duc 
que temps M. le duc de Chartres au conseil de régence et vo ^ x au a T c ™leii 
au conseil de guerre 3 sans voix\ la lui donna 5 . Il parut de régence, 
qu'il s'en repentit, en l'entendant opiner, bien des fois. °.^ . 

Saint-Nectaire 5 fut nommé ambassadeur en Angleterre 7 quelque temps. 

1. La sentence fut exécutée le 2 mars 1719 après un procès rapide- 
ment mené (Gazette, p. 171 ; Mercure de février, p. 175, et d'avril, 
p. 171-173 ; Dangeau, tomes XVII, p. 455, et XVIII, p. 21). On trou- 
vera dans le Recueil des instructions aux ambassadeurs de France en 
Suède, p. 490-496, un exposé des motifs qui décidèrent la condamna- 
tion et un récit de l'exécution, envoyés en France par le secrétaire de 
l'ambassade. 

2. Saint-Simon a oublié la fin de ce nom en passant de la page 2377 
de son manuscrit à la page 2378 ; il prend à Dangeau la mention de ce 
complice, qui est appelé « le comte de Natte » dans le document diplo- 
matique indiqué ci-dessus, et en note « Von Dernath ». 

3. Les cinq derniers mots ont été ajoutés en interligne. 

4. Tome XXXIII, p. 51. 

5. Dangeau, p. 461, 15 janvier. Il y eut des lettres patentes en 
forme de déclaration, portant dispense d'âge pour le prince et datées 
du 10 janvier, qui furent enregistrées le 24 au Parlement (reg. U362). 

6. Henri, marquis de Saint-Nectaire ou Senneterre : tome XIII, 
p. 99. 

7. En 1714, M. d'Alègre avait été choisi pour cette ambassade 
(notre tome XXV, p. 147-148); mais il n'y alla point, et les missions 
données par le Régent à d'Iberville d'abord (tome XXIX, p. 290), puis 
à l'abbé Dubois, avaient empêché de nommer un titulaire. M. de Senne- 
terre fut désigné dès le mois de décembre 1718 ; mais il ne partit en 
réalité qu'en juin suivant (Dangeau, tomes XVII, p. 425 et 458, et 
XVIII, p. 18, 48 et 60). 

MÉM01HE8 DE SAINT-SIMON. XXXVt 13 



98 



MEMOIRES 



[1749] 



Saint-Nectaire 

ambassadeur 

en Angleterre ; 

rareté de 

son instruction 

et de celles 

des autres 

ministres de 

France 
au dehors. 



Maligne 

plaisanterie 

du 

duc de Lauzun 

fait, cinq ans 

après, le 

vieux Broglio 

maréchal 

de France. 

[Add. S*-S. 1565] 



et pressé de se rendre à Hanovre, où étoit le roi Georges l . 
Quand il demanda ses instructions, l'abbé Dubois lui ré- 
pondit sans détour de n'en point attendre de lui, mais de 
les prendre des ministres du roi Georges, et d'être bien 
exact à s'y conformer 2 . Ainsi les Anglois nous gouver- 
noient sans voile, et par l'abbé Dubois le Régent leur 
étoit aveuglément soumis. En Hollande, Morville avoitle 
même ordre. Tous deux s'y conformèrent très exacte- 
ment ; les autres ministres au dehors eurent les mêmes 
ordres 3 . 

Broglio, qui n'avoit pas servi depuis la défaite du ma- 
réchal de Gréquy à Consarbruck 4 , et que le crédit de 
Bâville, son beau-frère, avoit fait lieutenant général et 
commandant en Languedoc 5 pour y être, lui-même Bâ- 
ville 6 , le maître absolu et sans contradiction, comme il 
le fut bien des années, s'avisa de demander, sur les bruits 
de guerre, le bâton de maréchal de France à M. le duc 
d'Orléans, sous le beau prétexte qu'il étoit le plus ancien 
lieutenant général. Le Régent se mit à rire, et lui dit que 
M. de Lauzun F étoit avant lui 7 . Une plaisanterie de M. de 
Lauzun avoit donné lieu à cette demande, qui fut alors 
très justement et très unanimement moquée, mais qui, 
toute ridicule qu'elle fut 8 , eut son effet dans la suite. La 

4. Le roi Georges ne quitta Londres pour aller à Hanovre que le 
22 mai et resta en Allemagne jusqu'à la fin de novembre (Gazette, 
p. 273 et 596). 

2. Assertion erronée ; car, avant le départ de M. de Senneterre, 
l'abbé Dubois lui remit un mémoire en forme d'instructions dont la 
minute est conservée aux Dépôt des affaires étrangères, fonds Angle- 
terre, correspondance politique, vol. 323. 

3. Comparer ceci avec le passage de notre tome XXXIV, p. 238, 
qui est pris textuellement des Mémoires de Torcy. 

4. Le 14 août 1675. 

5. Gela a déjà été dit lors de cette nomination en 4703 : tome XI, 
p. 80. 

6. Les mots luy mesme Basville ont été ajoutés en interligne. 

7. Dangeau, p. 458, 13 janvier, avec l'Addition indiquée ci-contre. 

8. Ce verbe est bien à l'indicatif dans le manuscrit. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 99 

guerre donna lieu à des bruits d'une promotion de maré- 
chaux de France, parce que le duc de Berwick étoit le 
seul d'entre ceux qui l'étoient, en état de servir. Le monde 
en nomma à son gré de toutes les sortes et plusieurs fort 
étranges. Gela donna lieu au duc de Lauzun, toujours 
prêt aux malices, de les désarçonner tous par un sar- 
casme, bien plus dangereux en ces occasions-là que les 
plus mauvais offices. Il alla donc trouver le Régent, et, 
de ce ton bas, modeste et doux qu'il avoit si bien fait sien, 
il lui représenta qu'au cas qu'il y eût une promotion de 
maréchaux de France comme le vouloit le public, et qu'il 
en fît d'inutiles, de vouloir bien se souvenir qu'il étoit 
depuis bien des années le premier des lieutenants géné- 
raux 1 . M. le duc d'Orléans, qui étoit l'homme du monde 
qui sentoit le mieux le sel et la malignité, se mit à écla- 
ter de rire, et lui promit que, au cas qu'il exposoit, il ne 
seroit pas oublié. Il en fit après le conte à tout le monde, 
dont les prétendus candidats se trouvèrent bien fâchés, 
et Broglio affublé de tout le ridicule que M. de Lauzun 
avoit prétendu donner. Mais le rare est que ce qui lui 
attira la dérision publique alors le fit maréchal de France 
cinq ans après; il est vrai que la dérision fut pareille ; 
mais il le fut. 

En Languedoc, où le crédit et l'intérêt de Bâville l'avoit 
mis et soutenu après une longue oisiveté, on étoit fort 
las de lui. Le mépris s'y joignit; les sottises qu'il fit au 
passage du prince royal de Danemark le pensèrent perdre, 
comme on l'a vu en son lieu 2 . Enfin, le crédit de la jadis 
belle duchesse de Roquelaure, et l'embarras que faire de 
son mari après sa triste déconfiture des lignes de 
Flandres, avoient fait rappeler Broglio et mettre Roque- 
laure en Languedoc 3 . De retour à Paris, il y languit dans 
l'obscurité et arriva à une longue et saine vieillesse, lors- 

1. Sa promotion remontait à 4670. 

2. Tome XVII, p. 23. 

3. En 1705-1706 : tome XIII, p. 79-81 et 301. 



400 



MÉMOIRES 



[1719J 



Officiers 

généraux 

et particuliers 

nommés 

pour l'armée 

du maréchal 

de Berwick. 

M. le 



que son second fils, qui fut depuis maréchal de France et 
bien pis encore 1 , se trouva assez à portée de Monsieur le 
Duc, premier ministre, et de ce qui le gouvernoit, pour 
faire valoir la primauté de lieutenant général de son père, 
et leur faire accroire que c'étoit obliger tous les officiers 
généraux que le faire maréchal de France 2 . 

Par cette qualité, Brogiio vouloit comme que ce fût 
illustrer sa famille dans l'avenir, laquelle, en effet, en 
avoit grand besoin, tandis que son frère aîné 3 , pétri 
d'envie et de haine, déploroit, disoit-il, cette sottise et un 
ridicule dont son pauvre père se seroit bien passé. En 
effet, il fut complet de tous points, et, pour qu'il n'y en 
manquât aucun, il fut remarqué que la Feuillade, qui 
avoit très peu servi avant Turin et point du tout depuis, 
et le duc de Gramont 4 , qui furent tous deux maréchaux 
de France en la même promotion, n'étoient entrés tous 
deux dans le service qu'au siège de Philipsbourg, fait par 
Monseigneur en 1688, c'est-à-dire treize ans complets 
depuis que Brogiio l'eut quitté, c'est-à-dire cessa d'être 
employé, n'étant que maréchal de camp. 

Beaucoup de régiments, de gens distingués et plusieurs 
officiers généraux eurent ordre de se rendre, à Bayonne 5 
pour y servir contre l'Espagne sous Berwick 6 , à qui le 
roi d'Espagne ne le pardonna jamais. M. le prince de 
Conti obtint d'être fait lieutenant général, de servir dans 
l'armée du duc de Berwick et d'y commander la cavale- 

4. François-Marie, comte et maréchal de Broglie, duc en 4742 : tome 
XIII, p. 132. 

2. En 4724. En parlant une première fois de cette promotion dans 
le tome XV, p. 277, notre auteur avait dit que M. de Broglie devint 
maréchal de France « par la raison que le Roule est devenu faubourg 
de Paris », c'est-à-dire, par la force des choses et du temps. 

3. Charles-Guillaume, marquis de Broglie, gendre du ministre 
Voysin. 

4. Antoine V, duc de Guiche, puis de Gramont. 

5. Dangean, p. 457, 40 janvier. 

6. Les deux mots sous Berwick ont été ajoutés en interligne. 



(1749J 



DE SAINT-SIMON. 



104 



rie 1 . Il s'y montra étrangement dissemblable à Monsieur 
son père et au sang de Bourbon, jusque-là que toutes les 
troupes, jusqu'aux soldats, n'en purent retenir leur scan- 
dale. Sa conduite d'ailleurs ne répara rien, et jusqu'à 
beaucoup d'esprit qu'il avoit lui tourna à malheur 2 . Il eut 
cent cinquante mille livres de gratification et beaucoup 
de vaisselle d'argent en présent 3 . Il se fit encore payer ses 
postes, qu'il courut avec une petite partie de sa suite aux 
dépens du Roi, tant en allant qu'en revenant. Ce n'est 
pas que le Roi n'eût acheté et payé pour lui gouverne- 
ment et régiment, et qu'il ne se fût fait lourdement par- 
tager d'actions de la banque de Law qui ne lui coûtè- 
rent rien . On rit un peu de l'invention de se faire payer les 
postes, et de la dispute là-dessus, qui retarda son départ 
de dix ou douze jours 4 . A la fin son opiniâtreté l'emporta. 
Gouvernements 5 et régiments achetés par le Roi pour les 
princes du sang, les appointements de ces gouvernements 

1. Dangeau, p. 463, 18 et 19 janvier; les Correspondants de 
Balleroy, tome II, p. 19. 

2. Il eut avec le maréchal certaines difficultés, dont il crut devoir se 
plaindre au Régent, qui d'ailleurs lui donna tort et le morigéna assez 
vertement à ce sujet, et finit même par lui conseiller de revenir à la 
cour dès le milieu d'août, sous le prétexte que la campagne ne com- 
porterait plus d'actions intéressantes : voyez dans le registre KK1325 
des Archives nationales les lettres des 29 juillet, 12 et 17 août, dont 
nous donnerons le texte dans l'appendice I de notre prochain volume, 
sous les n os 12, 18 et 19, et aussi une lettre du prince au Régent du 
20 juillet, aux Affaires étrangères, vol. France 1237, fol. 256. 

3. Journal de Dangeau, tomes XVII, p. 476 et 477, et XVIII, 
p. 25. M. de Gaumartin de Roissy raconta à Mme de Ralleroy (p. 33) 
que le maréchal de Rerwick, peu flatté d'avoir le prince dans son armée, 
lui adressa une lettre impertinente, dans l'espérance de le mécontenter 
assez pour qu'il restât à Paris; mais l'affaire fut raccommodée peu 
après par une nouvelle lettre cérémonieuse du maréchal (Dangeau, 
tome XVIII, p. 20, 23 mars). 

4. Dangeau ne parle pas de cette circonstance ; mais le prince ne 
partit que le 9 mai (Journal, p. 35, 43 et 44). 

5. Ce qui va suivre est la reproduction exacte de l'Addition indi- 
quée ici. 



prince de Conti 

obtient 

d'y servir de 

lieutenant 

général et de 

commandant 

de la cavalerie, 

et de 
monstrueuses 
gratifications. 



Prodigalités 

immenses 

aux princes 

et princesses 



102 



MÉMOIRES 



[4740] 



du sang, 

excepte 

aux enfants du 

Régent. 

[Add. S'-S. 1566] 



Prodigalités 

au 

Grand Prieur ; 

il veut 

inutilement 

entrer 

au conseil 

de régence; 

mais ce fut 

quelque temps 

après être 

revenu d'exil, 

et cela avoit 

été oublié ici 

en 

son temps. 



triplés pour eux, pensions énormes et gratifications pa- 
reilles, sans nombre et .sans mesure ; des monts d'or au 
Mississipi, dont tout le fonds donné et payé par le Roi ; 
les princesses du sang, femmes et filles, traitées pareille- 
ment, excepté les seuls enfants de M. le duc d'Orléans, 
Madame, et Madame sa femme, laquelle pourtant sur la 
fin en tira quelque parti, mais pour elle seule. Un mois 
ou six semaines après cette rafle de M. le prince de Gonti, 
Mlle de Gharolois ' eut une augmentation de pension de 
quarante mille livres, et Mme de Bourbon, sa sœur, reli- 
gieuse à Fontevrault 2 , une de dix mille francs 3 . 

Le Grand Prieur, pour qui M. le duc d'Orléans avoit 
un foible, même un respect fort singulier, comme l'impie 
et le débauché le plus constant et le plus insigne qu'il eût 
jamais vu 4 , après la tolérance de plusieurs entreprises de 
prince du sang, qui furent enfin tout à fait arrêtées 5 , fut 
au moins traité en prince du sang quant aux libéralités 6 . 
J'ai oublié de dire qu'environ un an ou quinze mois 
après son retour, il voulut entrer au conseil de régence 7 , 
et j'eus vent que M. le duc d'Orléans y consentoit. Je lui en 
parlai, et son embarras me montra que l'avis que j'a- 
vois eu étoit bon. Je lui remontrai l'infamie d'admettre au 
conseil de régence un homme sans mœurs, sans honneur, 
sans principe, sans religion, qui depuis trente ans ne 



4. Louise-Anne de Bourbon-Gondé. 

2. Marie-Anne-Gabrielle-Éléonore de Bourbon-Gondé : tome XVII, 
p. 277. 

3. Dangeau annonce ces deux grâces le mercredi des cendres 22 février 
(tome XVII, p. 481). Le brevet pour Mme de Bourbon est dans le 
registre 0*63, fol. 9, et daté du 7 janvier. 

4. Déjà dit dans nos tomes XXX, p. 68, XXXI, p. 77, et XXXIII, 
p. 437. 

5. Racontées dans nos tomes XXXI, p. 77-78, et XXXIII, p. 437. 

6. Nous le verrons bientôt obtenir un don sur les loteries: ci-après, 
p. 434. 

7. Saint-Simon a au contraire déjà raconté cela en 4746 : tome XXX, 
p. 68-74, mais avec moins de détails et d'une façon un peu différente. 



f!719] DE SAINT-SIMON. 103 

s'étoit couché qu'ivre, qui ne voyoit que des brigands, 
des débauchés comme lui, des gens sans aveu et sans 
nom; un homme déshonoré sur le courage et le pillage, 
qui avoit volé son frère 1 , et capable de prendre dans les 
poches; enfin un homme que ses infamies avoient tenu 
exilé une partie de sa vie, et nouvellement les dix der- 
nières années du feu Roi 2 . M. le duc d'Orléans ne put 
disconvenir de pas un de ces articles, y ajouta même, vou- 
lut tourner la chose en plaisanterie, puis me dit que je 
prenois l'alarme chaude, parce que le Grand Prieur vou- 
droit me précéder au Conseil. Je lui répondis que le Grand 
Prieur étoit bien assez insolent pour le prétendre, et lui 
Régent assez foible pour le souffrir, mais, comme que ce 
fût, qu'il pouvoit s'assurer que ni moi, ni pas un autre 
duc ne céderions au Grand Prieur. Le Régent, au lieu de 
se fâcher, se remit à plaisanter, mais en évitant toujours 
d'articuler rien de certain . L'objet de cette façon de répondre 
étoit premièrement de ne se point engager contre ce qu'il 
vouloit faire, puis de me donner à croire que ce qu'il me 3 
répondoit n'étoit que pour se divertir à m'impatienter, 
comme il lui arrivoit quelquefois ; mais je le connoissois 
trop pour m'y méprendre. Je sentis que le parti étoit pris, 
mais que l'embarras de l'exécution la différoit. Je profitai 
du temps et tout de suite j'informai de cette conversation 
et de ce que je pressentois les maréchaux de Villeroy, 
Harcourt et Villars, etd'Antin, parce que ces deux derniers 
venoient rapporter à la Régence les affaires de leurs con- 
seils. Je n'eus pas de peine à les exciter. Nous convînmes 
qu'ils parleroient tous quatre séparément au Régent en 
même sens que j'avois fait, et qu'ils finiroient par lui 
déclarer que, dans le moment que le Grand Prieur entre- 
roit dans le cabinet du Conseil pour y prendre place, 

4. Tome VI, p. 496-197. 

2. Après sa libération de Suisse, le Grand Prieur avait été exilé à 
Lyon : tomes XXII, p. 468, et XXIII, p. 86-87. 

3. Avant me, Saint-Simon a bille en faisoit. 



404 MÉMOIRES [1719J 

nous en sortirions tous, et lui remettrions les nôtres 1 . Ils 
exécutèrent très bien et très fortement ce qui avoit été 
résolu, et mirent le Régent dans le plus grand embarras 
du monde. Je vins après eux et lui demandai de leurs 
nouvelles. Je vis un homme rouge bien plus qu'à son ordi- 
naire, empêtré, et qui n'avoit plus envie de plaisanter. 
J'avoissu 2 du maréchal de Villeroy qu'il l'avoit bourré 3 
et imposé 4 , des deux autres maréchaux qu'ils l'avoient 
extrêmement embarrassé, et de tous les quatre que la décla- 
ration de leur retraite l'avoit mis aux abois; qu'il avoit 
tâché de leur persuader qu'ils prenoient l'alarme mal à 
propos ; leur avoit fait tout plein de caresses, assuré qu'il 
n'étoit point question de cela, mais sans jamais leur dire 
que cela ne seroit point. Chacun lui répéta sa protestation 
de retraite, si cela arrivoit jamais, pour le lui mieux in- 
culquer. Le Régent 5 me dit que ces Messieurs lui avoient 
parlé fort vivement ; puis me donna du même verbiage 
dont il les avoit servis 6 , sans me parler de la retraite. Je 
lui répondis froidement qu'il devoit savoir maintenant 
dans quelle estime le Grand Prieur étoit dans le monde, 
quand il l'auroit pu ignorer auparavant, depuis ce que ces 
Messieurs lui en avoient dit ; qu'il metaisoitle plus impor- 
tant de leur conversation, quoiqu'il pût bien juger que je 
ne l'ignorois pas ; que c'étoit maintenant à lui à peser le mé- 
rite du Grand Prieur contre celui du maréchal d'Harcourt 
si universellement reconnu, contre ses emplois et ceux du 
maréchal de Villeroy pendant toute sa vie, contre ceux 
du maréchal de Villars, tous trois si magnifiquement trai- 

1. Nos places. — 2. J'avois sçeu corrige je sçeus. 

3. Nous avons déjà rencontré l'expression bourrer quelqu'un dans 
le tome XXVII, p. 238. 

4. Notre auteur a déjà remarqué que le maréchal de Villeroy en 
imposait toujours au Régent par une vieille habitude : tomes XXXI, 
p. 143, XXXIII, p. 145, et ci-dessus, p. 86. 

5. Les mots Le Régent ont été ajoutés sur la marge à la fin d'une 
ligne, et le mot II biffé au commencement de la ligne suivante. 

6. Il les avoit servis corrige ils V avoient servi. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 105 

tés dans le testament du feu Roi, si grandement établis, 
et si fort considérés dans le monde ; que je ne lui parlois 
plus de leur dignité à la façon dont il s'en étoit joué, mais 
qui à force d'injures pouvoient s'en souvenir à propos 1 ; 
que je me contentois du parallèle de ces trois hommes 
avec le Grand Prieur, et de le supplier comme son servi- 
teur, faisant abstraction de tout autre intérêt que du sien, 
de réfléchir un peu sur l'effet que feroit dans le monde 
le troc qu'il feroitau conseil de régence de cestrois hommes- 
là pour y mettre un bandit, un homme de sac et de corde 2 , 
à qui, depuistant d'années, iln'y avoitpasun honnête hom- 
me qui voulût lui parler. Jamais je ne vis un homme plus 
embarrassé que M. le duc d'Orléans le fut de ce discours, 
que je lui fis lentement, tranquillement, posément, et qu'il 
écouta sans m'interrompre. Il demeura court, et le silence 
dura un peu. « Monsieur, lui dis-je, en le rompant le pre- 
mier, nous savons tous le respect que nous devons à un 
petit-fils de France et à un régent du royaume ; ainsi nos 
représentations seront toujours parfaitement respectueuses. 
Nous sommes aussi parfaitement éloignés de nous écarter 
assez de notre devoir pour oser vous faire une menace ; 
mais rendre compte à Votre Altesse Royale d'une résolu- 
tion prise, et très fermement, et des raisons qui nous 
engagent à la prendre, est un respect que nous vous ren- 
dons, pour que, le cas avenant, vous ne soyez pas surpris 
de l'exécution. Ayez donc la bonté de ne vous pas 
méprendre en croyant qu'on veut vous faire peur de vous 
remettre nos emplois à l'instant, et que, le cas arrivant, 
nous nous en garderions bien ; mais persuadez- vous au 
contraire que nous le ferons, ainsi que ces Messieurs et 
moi avons eu l'honneur de vous le dire ; que nous nous 
déshonorerions autrement; que, de plus, nous nous en 
sommes donné réciproquement parole positive, et que, 

1. Phrase peu claire ; il faudrait « mais qu'à force d'injures ils pou- 
voient s'en souvenir à propos ». 

1 Locution déjà appliquée à d'Effîat : tome XXVI, p. 208. 

MÉMOIRES DE SA.INT-SIMON. XXXVI 14 



406 MÉMOIRES [1719] 

quoi qu'il en pût arriver, nous l'exécuterons, avec réso- 
lution de ne rien écouter, pas pour une minute, et de 
rendre le public, même le pays étranger, juge de la pré- 
férence. » Cette réplique, prononcée avec le même sens 
froid 1 , acheva d'accabler M. le duc d'Orléans. Il demeura 
encore quelques moments en silence, puis me dit que 
c'étoit bien du bruit pour une imagination. « Si cela est, 
Monsieur, repris-je, mettez- vous à votre aise et nous aussi : 
promettez à chacun de ces Messieurs et à moi, et donnez 
clairement et nettement votre parole que jamais le Grand 
Prieur n'entrera dans le conseil de régence, et trouvez 
bon en même temps que nous disions que vous nous l'avez 
promis. » Il fit quelques pas, car nous étions debout, 
mais sans marcher, puis revint à moi et me dit : « Mais 
volontiers, je vous la donne, et vous le pouvez dire à 
ceux qui m'ont parlé. — Non pas, s'il vous plaît, Monsieur; 
mais, si vous le trouvez bon, je leur dirai de votre part 
de la venir prendre de vous-même. » Il rageoit à part soi 
et ne le vouloit pas montrer pour nous persuader qu'il 
n'avoit jamais songé à mettre le Grand Prieur dans le Con- 
seil, mais à qui il l'avoit promis, et dont il ne savoit com- 
ment se défaire. Il voulut donc me faire entendre qu'il 
n'étoit pas besoin qu'il reparlât à ces Messieurs, qui ne 
pourroient, sans m'offenser, ne pas ajouter foi à ce que 
je leur dirois de sa part. Je répondis qu'en telles matières 
je ne m'offensois pas si aisément, mais qu'il me permettroit 
de lui dire avec une respectueuse franchise qu'eux et moi 
desirions sûreté entière, qui ne se pouvoit trouver pour 
nous que dans ce que je lui proposois. « Voilà un homme 
bien entêté et bien opiniâtre, » me dit-il ; puis tout de 
suite, avec un peu d'air de dépit : « Oh bien ! ajouta-t-il, 
je la leur donnerai s'ils veulent ; » puis changea tout court 
de conversation. Après qu'elle eut un peu duré, et que 
je le vis remis avec moi à son ordinaire, je pris congé et 

1. On a vu aux tomes II, p. 230, et VII, p. 370, et ailleurs que 
Saint-Simon écrit tantôt sang froid, tantôt sens froid. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



107 



j'allai ce soir-là et le lendemain rendre compte à d'Antin 
et aux trois maréchaux de ce que je venois d'emporter. 
Tous me louèrent fort d'avoir insisté sur la parole à 
donner à chacun d'eux, et sur la permission de n'en pas 
faire un mystère. Je m'en applaudis plus qu'eux, parce 
que j'évitai par là d'en être la dupe, de voir entrer le 
Grand Prieur au Conseil et M. le duc d'Orléans nier sa 
parole. Ces quatre ducs ne tardèrent pas à aller recevoir 
la parole positive de M. le duc d'Orléans, qui la leur 
donna très nette d'un air aisé, et qui après leur voulut 
persuader qu'elle ne lui coûtoit rien sur une chose qu'il 
n'avoit jamais pensé à faire. Ces Messieurs prirent tout 
pour bon, mais le supplièrent, en se retirant, de n'oublier 
pas qu'ils avoient sa parole. On peut juger que nous n'en 
gardâmes pas longtemps le secret avec la permission que 
j'en avois arrachée. Cela mit le Grand Prieur aux champs 1 , 
et M. le duc d'Orléans en proie à ses reproches, qui en fut 
quitte pour un peu d'argent, avec quoi il fit taire le Grand 
Prieur, lequel, se voyant la porte du Conseil tout à fait 
fermée, fut encore bien aise d'en tirer ce parti. Revenons 
maintenant où nous en étions, après cet oubli réparé. 

Le 2 frère du roi de Portugal, lassé d'être depuis quel- 
ques mois à Paris logé chez l'ambassadeur de cette cou- 
ronne, sans distinction et sans recevoir aucune honnêteté 
du Roi, du Régent, ni du monde à leur exemple 3 , songea 
à se raccommoder avec le roi son frère, qui lui envoya 
de l'argent pour revenir à sa cour. Ce prince toutefois 
n'osa s'y fier, et s'en retourna à Vienne \ Il avoit fait deux 
campagnes en Hongrie avec réputation. 



L'infant 

de Portugal 

retourne 

de 

Paris à Vienne. 



1. Locution déjà rencontrée dans nos tomes XIX, p. 7, et XXXII, 
p. 206. 

2. Avec ce paragraphe, l'encre du manuscrit change, ce qui indique 
un arrêt et une reprise de la rédaction. 

3. Nous avons vu le prince Emmanuel de Bragance arriver à Paris 
en septembre 1718 (notre tome XXXV, p. 303). 

4. Notre auteur prend cela à Dangeau, p. 464, 21 janvier. Il arriva 



et aventure 



108 MÉMOIRES [1719] 

Le duc Le duc de Saint-Aignan arriva d'Espagne, et entra au 

Saint-Aignan premier conseil de régence qui se tint après 1 . 

entre, Saint-Germain-Beaupré 2 , ennuyeux et plat important 

d^EspIgne, n au ^ n ' av °it jamais été de rien 3 , mourut chez lui 4 . Il avoit 

conseil cédé son petit gouvernement de la Marche à son fils, 

dC Mort 06 ' nomme fort obscur, en le mariant à la fille de Doublet de 

et caractère Persan, conseiller au Parlement \ qui trouva le moyen de 

o . . J? e ■ percer partout et d'être du plus grand monde 6 . 

Saint-Germain- * T L . ,, TT *•*■■»,. i 

Beaupré. ^ e prince d Harcourt mourut aussi a Montjeu, chez sa 

Mort du prince belle-fille, après avoir mené une longue vie de bandit et 

presque toujours loin de la cour et de Paris 7 . Il en a été 

ici parlé ailleurs assez pour n'avoir rien à y ajouter. 

Mort La marquise de Gharlus, sœur de Mézières et mère du 

marquis de Lévis, devenu depuis duc et pair 8 , mourut 

à Vienne le 28 février, et, dès le surlendemain, l'Empereur, plus cour- 
lois que le Régent, lui donna audience (Gazette de 1719, p. 146). 

1. Arrivé à Paris le 18 janvier, il prit place au conseil de régence 
le 22 (Dangeau, p. 463 et 465 ; Gazette, p. 48). Deux ans après, le 
2 avril 1721, il obtint un brevet d'affaires (reg. 0'65, fol. 73). 

2. Louis Foucault: tome IX, p. 13. 

3. « 11 n'avoit jamais rien fait qu'ennuyer le monde », a-t-il dit dans 
le tome XX, p. 313. 

4. Le château de Saint Germain-Beaupré était situé près de la Souter- 
raine dans le département actuel de la Creuse ; il a été démoli de nos 
jours ; l'abbé Paul Ratier a écrit son histoire en 1862 ; voyez aussi les 
Historiettes de Tallemant des Réaux, tome V, p. 405. Le marquis y 
mourut (Dangeau, p. 466) le 23 janvier 1719. 

5. Ce mariage entre Armand-Louis-François Foucault et Anne-Bonne 
Doublet de Persan a été raconté en 1713 : tome XX, p. 311-314. 

6. Elle s'insinua dans l'entourage de Mme de Berry. 

7. Alphonse-Henri-Charles de Lorraine, dont nous avons eu le por- 
trait dans le tome X, p. 363-364, mourut dans le courant de janvier 
(Dangeau, p. 467). Il a été à diverses reprises parlé de sa bru, fille 
du financier Castille, et de leur belle terre de Montjeu, près Autun. 

8. Marie-Françoise-de-Paule de Béthisy de Mézières (tome V, p. 25), 
sœur d'Eugène-Marie de Béthisy, marquis de Mézières (tome XIV, 
p. 319) et mère de Charles-Eugène, marquis puis duc de Lévis. Sa 
mère était la troisième femme du père de son mari : Écrits inédits de 
Saint-Simon, tome VI, p. 399, et l'Addition indiquée ci-contre. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 109 

riche et vieille 1 . Elle étoit toujours faite comme une crieuse ! de Mme 

, , 2 . I • f»,„ . - « de Gharlus 

de vieux chapeaux , ce qui lui ht 3 essuyer maintes avanies [^d^-S. 1567] 

parce qu'on ne la connoissoit pas, et qu'elle trouvoit fort 
mauvaises. Pour se délasser un moment du sérieux, je 
rapporterai une aventure d'elle d'un autre genre. Elle 
étoit très avare et grande joueuse. Elle y auroit percé les 
nuits 4 les pieds dans l'eau. On jouoit à Paris les soirs gros 
jeu au lansquenet chez Mme la princesse de Gonti, fille 
de Monsieur le Prince. Mme de Gharlus y soupoit un ven- 
dredi, entre deux reprises 5 , avec assez de monde. Elle 
n'y ptoit pas mieux mise qu'ailleurs, et on portoit en ce 
temps-là des coiffures qu'on appeloit des commodes, qui 
ne s'attachoient point, et qui se mettoient et ôtoient comme 
les hommes mettent et ôtent une perruque et un bonnet 
de nuit, et la mode étoit que toutes les coiffures de fem- 
mes étoient fort hautes 6 . Mme de Gharlus étoit auprès de 
l'archevêque de Reims, le Tellier. Elle prit un œuf à la 
coque qu'elle ouvrit, et, en s'avançant après pour prendre 
du sel, mit sa coiffure en feu, d'une bougie voisine, sans 
s'en apercevoir. L'archevêque, qui la vit tout 7 en feu, se 
jeta à sa coiffure et la jeta par terre. Mme de Charlus, 
dans la surprise et l'indignation de se voir ainsi décoiffée 

1. Elle mourut le 30 janvier (Dangeau, p. 469). 

2. Dans l'Addition au Journal, il avait dit : « Mme de Gharlus avoit 
le visage, la taille, le port, la saleté et le maintien de ces grosses 
vilaines vendeuses de morue qu'on voit bouffies et jurantes dans leur 
tonneau au marché,... et faite et vêtue à se faire donner l'aumône », 
et dans la notice du duché de Lévis (Écrits inédits tome VI, p. 399) : 
« Il y auroit des contes à faire sans fin du jeu, de l'avarice et de 
l'accoutrement de harengère de cette Mme de Gharlus. » 

3. Les mots ce qui lui fit corrigent en interligne qui lui a fait, biffé. 

4. Tomes VII, p. 98, et XVI, p. 299. 

5. Entre deux reprises de jeu. 

6. Cette coiffure a été décrite dans notre tome XXIII, p. 285 : « un 
bâtiment de fil d'archal, de rubans, de cheveux et de toutes sortes d'afïi- 
quets, de plus de deux pieds de haut, qui mettoit le visage des femmes 
au milieu de leurs corps ; » voyez aussi la note 9 de la même page. 

7. Il y a bien tout dans le manuscrit. 



140 MÉMOIRES [4719] 

sans savoir pourquoi, jeta son œuf au visage de l'arche- 
vêque, qui lui découla partout. Il ne fit qu'en rire, et toute 
la compagnie fut aux éclats de la tète grise, sale et chenue 1 
de Mme de Gharlus et de l'omelette de l'archevêque, sur- 
tout de la furie et des injures de Mme de Charlus, qui 
croyoit qu'il lui avoit fait un affront et qui fut du temps 
sans vouloir en entendre la cause, et après de se trouver 
ainsi pelée devant tout le monde. La coiffure étoit brûlée ; 
Mme la princesse de Gonti lui en fit donner une ; mais 
avant qu'elle l'eût sur la tête on eut tout le temps d'en 
contempler les charmes, et elle de rognonner 2 , toujours 
Mort de en furie. M. de Charlus, son mari, la suivit trois mois 

M. de Gharlus. a p res 3 ]y| j e Lé\is crut trouver des trésors 4 . Il y en avoit 
eu ; mais ils se trouvèrent envolés. 

Jeux de hasard Les jeux de hasard furent de nouveau sévèrement 
défendus. défendus \ 
Blamont, M. le duc d'Orléans permit au président de Blamont de 

président aux revenir du lieu de son exil en une de ses terres 6 . Il ac- 

revient de son corda au grand prévôt 7 la survivance de sa charge pour 

exil en une son fils 8 , qui n'avoit que six ans, et donna quelques pe- 
de ses terres. 

Le 
grand prévôt 4. « Chenu, qui est tout blanc de vieillesse; il est vieux » (Acadé- 
obtient mie, 4748). Le Littré en cite des exemples de Malherbe, Boileau, Vol- 
la survivance taire. 
de sa charge 2 y erbe dé j à rencontré dans le tome jt p . 70. 

pour 
son fils aui a ^' D an g eau annonça sa mort le 23 avril (tome XVIII, p. 37). 

4. C'est ce que dit Dangeau, qui écrivait déjà lors de la mort de la 
femme : « La communauté avec son mari, qui est encore en vie, a été 
bonne ainsi cela accommodera fort présentement les affaires de M. de 
Lévis.j» 

5. Notre auteur prend dans Dangeau, au 4 er février (p. 474), que le 
biribi est défendu partout; mais il n'y eut pas de nouvelle ordonnance. 

6. Dangeau, p. 467. En février il eut permission de se rendre à Sées 
chez l'évêque « son bon ami » {Les Correspondants de Balleroy, 
tome II, p. 49). On escomptait son retour comme prochain. 

7. Le grand prévôt était Louis I er de Bouschet, comte de Montsoreau, 
que nous avons vu se marier en 4706 (tome XIII, p. 260-264) et suc- 
céder à son père en 4744 (tome XXIV, p. 377). 

8. Louis II de Bouschet, titré marquis de Sourches, né le 23 no- 



[1749] 



DE SAINT-SIMON. 



114 



tites pensions '. Il ordonna aussi une grande levée de mili- 
ces pour suppléer, mêlées avec quelques troupes, aux gar- 
nisons des places en temps de guerre 2 . 

Le Parlement rendit, le 4 février, un arrêt qui se con- 
tente de supprimer quatre fort étranges pièces et qui dé- 
fend de les imprimer, vendre ou débiter, sous peine d'être 
poursuivis comme perturbateurs du repos public et cri- 
minels de lèse-majesté 3 . La première intitulée : Copie 
d'une lettre du roi catholique, écrite de sa main, que le 
prince de Cellamare, son ambassadeur, avoit ordre de 
présenter au roi très-chrétien, du 3 septembre 1718. La 
seconde intitulée : Copie d'une lettre circulaire du roi 
d'Espagne à tous les parlements de France 4 , datée du 



six ans . 
Milices levées. 



Quatre pièces, 
soi-disant 

venues 
d'Espagne, 



foiblement 
condamnées 

par 

le Parlement, 

discutées. 



vembre 1714, survivancier de son père en 1719, entra aux mousque- 
taires en 1727, devint cornette des chevau-légers de la garde en 1728, 
fut nommé brigadier des armées en janvier 1740, maréchal de camp en 
décembre 1744, et lieutenant général le 10 mai 1748; il mourut le 
9 avril 1788. En réalité, le jeune enfant fut pourvu de la charge de 
grand prévôt par lettres du 13 février 1719 ; mais, par une commission 
du même jour, le père en conserva l'exercice sa vie durant, avec 
un brevet de trois cent mille livres et la faculté de rentrer en possession 
de la charge en cas de mort du fils (Archives nationales, reg. 0*63, 
fol. 44-50; Dangeau, p. 468 et 471). C'est seulement en mai 1746, à 
la mort du père, que le fils entra en exercice. 

1. Dangeau les énumère le 17 janvier (p. 462). 

2. Ordonnance pour la levée de 23400 hommes de milice à diviser 
en trente-neuf bataillons de six cents hommes, datée du 15 janvier 1719; 
un exemplaire imprimé s'en trouve au Dépôt des affaires étrangères, 
vol. France 1235, fol. 7 ; voyez le Journal de Dangeau, p. 467. 

3. Les cinq derniers mots sont en interligne. — La minute originale 
de l'arrêt rendu est aux Archives nationales, carton X 1B 8900, avec un 
exemplaire de l'impression qui en fut faite ; voyez aussi le registre U 362, 
où se trouve le procès-verbal de la séance de la grand chambre avec 
quelques détails intéressants, le Journal de Dangeau, p. 472, la Gazette 
de Rotterdam, n° 22. Le parlement de Bordeaux avait condamné le 
même libelle dès le 27 janvier : Archives nationales, ADf752; Gazette 
de Rotterdam, n° 20. 

4. Le manuscrit porte à tous les Pl ts de Fr. de la France. 

" Les mots le Grd Prévost corrigent par surcharge Survivance au. 



442 MEMOIRES [4749] 

4 septembre 1718. La troisième intitulée : Manifeste du 
roi catholique adressé aux trois états de la France, du 
6 septembre 1718. La quatrième intitulée : Requête pré- 
sentée au roi catholique au nom des trois états de la 
France*. 

Il ne falloit pas être bien connoisseur pour s'apercevoir 2 
que pas une de ces quatre pièces n'étoient venues d'Espa- 
gue. On ne pouvoit les avoir trouvées dans les valises de 
l'abbé Portocarrero ni de son compagnon, ni dans les 
papiers de Cellamare, qui avoient été pris, les premiers à 
Poitiers, les autres chez l'ambassadeur même 3 , qui, dans 
la plus tranquille confiance, ne se défioit de rien et se re- 
posoit pleinement sur ses précautions, quand cet abbé et 
lui furent arrêtés et leurs papiers pris, et qui, dans 4 cette 
entière sécurité, ne les auroit confiés à personne. 

4. Un exemplaire de l'imprimé condamné est joint à la minute de 
l'arrêt : carton X 1B 8900. C'est une petite plaquette de huit pages, petit 
in-4°, mal imprimée, devenue rare aujourd'hui, qui contient à la suite 
l'une de l'autre les quatre pièces énoncées. Saint-Simon en avait dans 
ses papiers des copies qui sont aujourd'hui aux Affaires étrangères, 
vol. Espagne, Mémoires et documents, 92. Vatout les a publiées en 
appendice à sa Conspiration de Cellamare, tome I, p. 395-402. Voyez 
Lémontey, tome I, p. 207-208, et Dom Leclercq, tome II, p. 254-255 
et 258-259. Les originaux des quatre pièces, écrits par Alberoni, signés 
par Philippe V et contresignés par le secrétaire don Miguel Duran, 
existent en plusieurs exemplaires au Dépôt des affaires étrangères, 
vol. Espagne 285, et vol. 293, fol. 475-484. Ce dernier registre contient 
aussi (fol. 420) la minute originale de la Lettre de Philippe V à 
Louis XV, écrite par Malezieu sous la dictée de la duchesse du Maine, 
et que Malezieu déchira en deux lorsqu'on la découvrit dans les papiers 
de la princesse. 

2. Le verbe s'apercevoir est en interligne, au-dessus de reconnoistre, 
biffé. 

3. Contrairement à ce que dit Saint-Simon, on en trouva des copies 
authentiques dans les papiers qu'emportait l'abbé Portocarrero (Lémon- 
tey, p. 249, note), et les originaux signés indiqués ci-dessus furent 
saisis chez le prince de Cellamare. 

4. Il semble qu'il faudrait plutôt sans ; mais le manuscrit porte 
bien dans. 



[4719] 



DE SAINT-SIMON. 



443 



D'Espagne ils ne furent point avoués, quelque colère 
qui y fût allumée. Outre que le style étoit peu digne d'un 
grand roi, on y étoit trop instruit du gouvernement de 
France, de tous les siècles et de tous les temps, pour y con- 
fondre nos parlements d'aujourd'hui avec 1 ce qui très 
anciennement s'appeloit le parlement de France, qui étoit 
l'assemblée législative de la nation, et à qui n'ont jamais 
ressemblé 2 les États généraux du royaume, qui ne sont 
connus que longtemps depuis, et qui n'ont jamais eu que 
la voie 3 de remontrance, et quelquefois aussi consulta- 
tive, mais simplement et seulement quand il a plu aux 
rois de les consulter, et limité de plus à la chose qui faisoit 
la matière de la consultation et non davantage. On n'a 
pu encore moins confondre 4 ces anciennes et primordiales 
assemblées connues sous le nom de parlement de France, 
avec les cours de justice si modernement et si fort par 
degrés établies telles qu'elles sont aujourd'hui, sous le 
nom de parlement de Paris, parlement de Toulouse r; , etc., 
si modernement, dis-je, en comparaison de ces anciens 
parlements de France. On savoit en Espagne, aussi bien 
qu'en France, que ces anciens parlements ignoroient les 
légistes, décorés à la fin du nom de magistrats 6 , qu'ils 
n'étoient composés ' que du roi et de ses grands et immé- 
diats vassaux ; que là se décidoient en peu de jours les 



Prétendue 

lettre 

circulaire du 

roi d'Espagne 

aux 

parlements. 



4. Les cinq derniers mots, oubliés, ont été ajoutés en interligne. 
Q l. Saint-Simon avait d'abord écrit : et qui n'a jamais ressemblé. 

3. 11 y a bien voye dans le manuscrit, et non voix. 

4. Après davantage, qui est en interligne au-dessus de plus biffé, 
Saint-Simon n'avait mis qu'une virgule et continué ainsi : de confondre, 
dis je, ces anciennes. Il a biffé dis je, et ajouté en interligne On n'a 
pu encore moins, ce qui forme une autre phrase. 

5. Avant Tolose, il a biffé Dijon. 

6. Voyez la grande digression sur ces premières assemblées et sur 
l'origine des parlements que notre auteur a intercalée en 1744: 
tome XXV, p. 191 et suivantes. 

7. Le manuscrit porte qu'elles n'étoient composées, à cause de l'idée 
d'assemblées, plus haut. 

MÉMOIRES DK SAINT-SIMON. XXXVI 15 



114 MÉMOIRES [1719] 

grandes questions de fief, car la chicane étoit encore à 
naître, et cette infinité- de lois et de coutumes locales qui 
nourrissent et bouffissent tant de rabats 1 ; que là se décidoit 
la paix ou la guerre, et là les moyens de celle-ci et les 
conditions de celle-là ; et que, si on y prenoit la résolution 
de faire la guerre, c'étoit de l'assemblée même que l'on 
partoit pour attaquer l'ennemi ou pour défendre les fron- 
tières ; enfin là même que se proposoient les lois à faire 
et qu'elles s'y faisoient quand il en étoit besoin. On n'igno- 
roit pas aussi en Espagne quelles sont nos cours judiciaires, 
aujourd'hui connues sous le nom de parlements, et que 
ces cours, égales entre elles, parfaitement indépendantes 
les unes des autres, sont établies par les rois sur certains 
districts, plus ou moins étendus, qu'on appelle ressorts 2 , 
pour y connoître des affaires et des procès de tous les 
sujets du Roi du district qui leur a été affecté, et pour les 
juger suivant les lois et ordonnances des rois et les coutu- 
mes des lieux, au nom du Roi, mais sans puissance légis- 
lative, et seulement coactive 3 pour l'exécution de leurs 
arrêts, lesquels toutefois ne laissent pas d'être cassés au 
conseil privé du Roi, si la partie qui se prétend mal jugée 
prouve que l'arrêt prononcé est en contradiction avec une 
ou plusieurs des ordonnances des rois qui sont en vigueur ; 
par où il est évident que les parlements ont en ce conseil 
un supérieur, et combien mal à propos ils avoient usurpé 
et s'étoient parés du nom de cours souveraines, lorsque le 
feu Roi le leur fit rayer avec d'autant plus de justice, que 
ces cours ne tiennent leurs charges et leur autorité que 
du Roi, seul souverain dans son royaume, et ne peuvent 
prononcer d'arrêt qu'en son nom 4 . L'Espagne sait aussi 

1. Le rabat était l'insigne des magistrats, encore plus que des ecclé- 
siastiques : notre tome XIV, p. 368, note 4. 

2. Le mot ressort est au singulier dans le manuscrit. 

3. « Coactif, qui a droit de contraindre » (Académie, 1718). 

4. Lors de la discussion de l'ordonnance de décembre 1665 sur la 
fixation du prix des oflices des cours de justice, Ghamillart père fit obser- 



[1719] DE SAINT-SIMON. 115 

bien que la France que ces tribunaux ne sont compétents 
que des matières judiciaires, qu'ils ne le sont en aucune 
sorte de celles d'État ni de celles du gouvernement, et que, 
toutes les fois qu'à la faveur des temps de besoins ou de 
trouble ils 1 ont essayé de s'en arroger quelque connois- 
sance, les rois les ont promptement et souvent rudement 
repris et renfermés dans leurs bornes judiciaires. L'Espa- 
gne, ainsi que la France, étoit parfaitement au fait de ce 
que sont les enregistrements des édits, déclarations, ordon- 
nances, règlements que font les rois, et des traités de 
paix. On ne prend point en Espagne non plus qu'en 
France le change que ces compagnies présentent si volon- 
tiers en jouant sur la chose et sur le mot 2 , comme elles 
ont tâché de faire sur celui de parlement, commun à l'an- 
cien parlement de France, dont on vient de parler, et au 
parlement d'Angleterre, qui est l'assemblée qui en repré- 
sente toute la nation, avec un pouvoir législatif et de 
l'étendue que tout le monde sait 3 . Les enregistrements 
des parlements sont connus en Espagne comme en France 
pour ce qu'ils valent intrinsèquement, c'est-à-dire comme 
n'ayant aucun trait à ajouter rien à l'autorité du Roi, 
devant laquelle toute autre disparoît en France, mais sim- 
plement ut notum sit, c'est-à-dire pour rendre publique 
et solennellement publique la teneur de la pièce qui s'en- 
registre, et pour faire une loi au parlement qui l'enregistre, 
d'y conformer ses jugements. Que si les rois ont permis 
les remontrances aux parlements, chose dont l'usage ou 
l'exclusion dépend uniquement de la volonté des rois, ce 

ver que le mot souverain ne pouvait convenir aux cours et devait être 
uniquement réservé au Roi {Lettres de Colbcrt, par P. Clément, tome VI, 
p. 379-382 et 387; Journal d'Olivier d'Ormesson, tome II, p. 404; 
voyez aussi Œuvres de Louis XIV, tome I, p. 48). On ne les appela 
plus désormais que « cours supérieures », au moins en style officiel. 

1. Il y a elles, par mégarde dans le manuscrit. 

2. Les quatre derniers mots ont été ajoutés en interligne. 

3. Le manuscrit porte que tout le monde le sçait, et sçait est en 
interligne au-dessus de connoist, biffé. 



U6 MÉMOIRES [4719] 

n'est que pour éviter les surprises et connoître avec plus 
de justesse et de réflexion les conséquences du tout ou de 
partie de la pièce envoyée pour enregistrer, qui se retire 
ou qui est modifiée si le roi est touché des raisons qui 
font la matière des remontrances, ou, s'il ne l'est pas, qui 
s'enregistre nonobstant une ou plusieurs remontrances. À 
l'égard du rang que les parlements tiennent dans l'Etat, 
on le peut voir plus haut, p. 1446 jusqu'à 1484, et p. 1591 
et 1592 et 1594 *, et on y verra que ces Compagnies n'y 
en tiennent et n'y en ont jamais tenu, et qu'elles y sont 
confondues dans le tiers état, sans jamais avoir fait corps 
à part. Que si, dans des temps de troubles, comme dans 
ceux de la minorité de Louis XIV et dans quelques autres, 
ceux qui vouloient troubler se soient adressés au parle- 
ment de Paris, cela ne peut donner à cette compagnie 
un droit de se mêler du gouvernement, qu'elle n'a pas ; 
cela montre seulement des gens qui vont à la seule assem- 
blée toujours existante, mais seulement pour juger des 
procès, qui la flattent dans sa chimère d'être les tuteurs 
des rois, les protecteurs des peuples, le milieu entre le 
roi et le peuple ; des gens 2 qui se veulent parer du nom 
et de l'appui du Parlement, et le Parlement qui saisit les 
moments de figurer, de se faire compter et d'essayer de 
se faire un titre d'autorité et de puissance, qui s'évanouit 
avec les troubles, dont la fin remet cette compagnie en 
règle et dans son état naturel. Il en est en un autre sens 
de même des trois 3 dernières régences, les seules qui 
aient été déclarées dans le Parlement, comme on le pourra 
voir aux lieux ci-dessus où je renvoie 4 . Il est donc évident 

1. Ces pages du manuscrit de Saint-Simon correspondent: 1° à la 
grande digression sur les parlements, signalée plus haut, dans notre 
tome XXV, depuis la page 203 jusqu'à la page 3i0 ; 2° aux pages 95- 
101 et 105-108 de notre tome XXVII. 

2. Les mots des gens ont été ajoutés en interligne. 

3. Le chiffre 3 a été ajouté après coup entre des et d ret . 

4. Aux pages indiquées du tome XXVII. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON, 



ir 



que rien n'étoit plus inutile au projet de l'Espagne que 
d'écrire aux parlements, qui ne sont dans le royaume que 
de simples juges supérieurs, dont tout le pouvoir et la 
fonction n'est uniquement que de juger les procès, au 
nom et par l'autorité du roi, de ceux de ses sujets qui 
sont dans leur ressort, à quoi ils sont tellement bornés que 
c'est une autre cour, où [viennent *] les grands et immé- 
diats feudataires de la couronne, qui reçoit les hommages 
qu'ils doivent au roi de leurs fiefs, ou le seul chancelier 
au choix des feudataires, mais dont les hommages sont 
enregistrés dans cette autre cour, qui est la Chambre des 
comptes, laquelle aussi examine, privativement au Parle- 
ment et à toutes autres cours, les comptes des comptables 
du roi, les punit ou les approuve. Mais M. du Maine et 
le premier président n'avoient garde de manquer une si 
belle occasion de flatter le Parlement, de tâcher de l'en- 
gager avec eux, et d'éblouir le monde ignorant de ce 
vain nom en telle matière, et Cellamare, qui regardoit 
M. et Mme du Maine comme les chefs et l'âme du parti 
qu'il vouloit former, n'avoit garde aussi de s'éloigner en 
rien de ce qui leur convenoit et de ce qu'ils desiroient. 

Le Manifeste du roi d'Espagne adressé aux trois états 
de la France est de même espèce que la lettre aux parle- 
ments. On vient de voir, et on a vu plus haut, en plusieurs 
endroits, ce que c'est que les Etats généraux, et qu'ils 
n'ont dans l'Etat ni puissance ni autorité quelconque ; 
qu'ils ne peuvent s'assembler que par la volonté et la con- 
vocation du roi, ou, s'il est mineur, du régent, pour faire 
leurs cahiers de plaintes et de représentations, et répon- 
dre uniquement aux consultations, et non entamer rien 
au delà, quand il plaît au roi, ou au régent le roi étant 
mineur, de leur en faire, et qui les sépare, quand et comme il 
lui plaît. L'Espagne ne pouvoitdonc ignorer ceschoses fonda- 
mentales, ni se promettre plus qu'un vain bruit de l'adresse 

1. Nous suppléons ce mot, indispensable au sens, et qui n'existe 
pas dans le manuscrit. 



Prétendu 
manifeste du 
roi d'Espagne 

adressé 
aux trois états. 



118 MÉMOIRES [1719] 

de ce Manifeste ; mais que peut-on dire de l'adresse de ce 
Manifeste aux États généraux, qui n'étoient ni assemblés 
ni même convoqués, et qui, par conséquent, n'étoient lors 
qu'un être de raison, puisque les États généraux n'ont 
d'existence que lorsqu'ils sont convoqués, et actuellement 
assemblés par et sous l'autorité du roi, ou, s'il est mineur, 
du régent? C'étoit donc une adresse purement en l'air, 
qui ne portoitsur rien, et de laquelle il ne se pouvoit rien 
attendre, par conséquent ridicule, inepte, indigne de la 
majesté du roi d'Espagne. Mais il en fut comme des lettres 
aux parlements. Le duc du Maine, à faute de mieux, vou- 
loit du bruit, éblouir, imposer par de grands noms aux 
ignorants, qui font le très grand nombre. Cette méthode 
lui avoit réussi à museler et à se jouer de cette prétendue 
noblesse qu'il avoit enivrée des charmes de croire figurer 
et représenter le second ordre de l'État, qu'il ravala ensuite 
avec la même facilité, jusqu'à présenter en son prétendu 
corps une requête à Nosseigneurs de Parlement 1 , en 
faveur de celui qui la mettoit à tous usages et qui enfin 
osa demandera n'être jugé contre les princes du sang que 
parles États généraux, qui n'ont ni pouvoir ni autorité de 
juger rien 2 . Le duc du Maine n'étoit pas en mesure de par- 
ler des pairs ; il y étoit trop 3 avec le Parlement pour 
s'adresser ou faire adresser le roi d'Espagne à la noblesse 
seule ou au clergé. Il fallut donc supposer des États géné- 
raux qui n'existoient point, et qui, quand ils sont assem- 
blés par et sous l'autorité royale, comprennent l'un et 
l'autre avec le tiers état, mais duquel il eut le soin de dis- 
tinguer les parlements par cette lettre circulaire dont on 
vient de parler. 

Prétendue La plus folle de ces quatre pièces est sans doute la 

États^énéraux ^ eau ^ e au r °i d'Espagne des États généraux de la 

de France France, qui n'étoient point, qui n'existoient point, puis- 

1. Voyez' tome XXXI, p. 249 et suivantes. 

2. Ibidem, p. 268, 317, 326. 

3. Il était trop en mesure. 



[17191 



DE SAINT-SIMON. 



119 



qu'ils n'étoient ni assemblés ni convoqués. G'étoitdonc un au roi 
fantôme qui parloit en leur nom, et comme un de ces rôles spag 

joués sur les théâtres par ces héros morts depuis mille ans. 
La simple inspection d'une puérilité qui en effet ne pou- 
voit tromper que des enfants, ne permet pas d'imaginer 
que le cardinal Alberoni pût être tombé dans des sottises 
si grossières. Maistoutétoitbonà M. du Maine, à qui l'aveu- 
glement qu'il avoit jeté sur cette prétendue noblesse avoit 
fait espérer qu'il auroit le même bonheur à infatuer tout 
le royaume. 

A l'égard de la Lettre du roi d'Espagne au Roi, que 
Gellamare avoit ordre de lui présenter en main propre, 
qui est une voie usitée entre souverains de se parler et de 
se faire des représentations, elle n'auroit rien contre la 
vraisemblance, si le style pouvoit convenir entre deux 
grands monarques. C'est donc la simple lecture de cette 
pièce si étrange qui la rend indigne de passer pour venir 
du roi d'Espagne, et très digne de l'esprit et de l'éloquence 
du cabinet de Sceaux. Ces pièces firent du bruit, et tom- 
bèrent bientôt d'elles-mêmes. M. le duc d'Orléans les mé- 
prisa, et n'en fut point affecté. 

Il n'en fut pas de même d'une pièce de vers qui parut Philippiques. 
presque dans le même temps sous le nom de Philippiques ', 
et qui fut distribuée avec une promptitude et une abon- 
dance extraordinaire. La Grange 1 , élevé autrefois page de 



Prétendue 

lettre du 

roi d'Espagne 

au Roi. 



1. François-Joseph de Chancel, sieur de la Grange, dit la Grange- 
Chancel, né en Périgord le 1 er janvier 1677, montra une précocité 
remarquable pour la poésie. Venu à Paris vers 1692, il eut une place 
de page dans la maison de la princesse douairière de Gonti, fille de 
Mlle de la Vallière, par la protection de laquelle il réussit à faire repré- 
senter le 8 janvier 1694, sur le théâtre des Fossés Saint-Germain, sa 
première tragédie, AdherbaL II entra ensuite aux mousquetaires, puis 
eut une lieutenance au régiment d'infanterie du Roi, et enfin, par pro- 
visions du 26 août 1701, une charge de maître d'hôtel ordinaire de 
Madame. De 1697 à 1113, il lit jouer avec succès plusieurs tragédies et 
opéras. Des dissentiments mal éclaircis et d'ordre littéraire avec le duc 
de la Force, qui s'était déclaré son protecteur, peut-être intéressé, lui 



420 MEMOIRES [1719] 

Mme la princesse de Gonti fille du Roi 1 , en fut l'auteur, 
et ne le désavouent pas. Tout ce que l'enfer peut vomir de 
vrai et de faux y étoit exprimé dans les plus beaux vers, 
le style le plus poétique, et tout l'art et l'esprit qu'on peut 
imaginer 2 . M. le duc d'Orléans le sut et voulut voir ce 

attirèrent en juillet 1717 un ordre d'exil dans son pays. Il semble que, 
n'y ayant pas obéi, il fut enfermé quelque temps à la Bastille (voyez 
ci-après, aux Additions et Corrections), puis relégué chez lui en Péri- 
gord. C'est là qu'il composa ses trois premières Philippiques contre le 
Régent, qui avait servi contre lui la rancune du duc de la Force. Pour- 
suivi de ce chef, il se sauva à Avignon en février 1719 ; mais, livré par 
trahison, il fut arrêté et emprisonné aux îles Sainte-Marguerite. Il 
réussit à s'en évader en 1721, passa d'abord en Sardaigne, puis en 
Espagne, et enfin en Hollande, où il composa sa quatrième et sa cin- 
quième Philippiques, celle-ci écrite à l'annonce de la mort du Régent. 
Cet événement semblait devoir lui rouvrir les portes de la France ; mais 
Monsieur le Duc refusa de le laisser rentrer, et il sollicitait encore cette 
faveur en 1725 (Ravaisson, Archives de la Bastille, tome XII, p. 109- 
112). Ce n'est qu'en 1729 qu'il put revenir à Paris. Après cette époque, 
il composa encore quelques pièces, mais se retira de bonne heure dans 
son château natal, où il mourut le 26 décembre 1758. 

1. La Grange Chancel garda bon souvenir de sa première maîtresse et 
fît son éloge dans l'avant-dernière strophe de sa première Philippique. 

2. Comme on l'a vu par une note précédente, il ne peut s'agir ici 
que des trois premières Philippiques, et probablement de la première 
seulement, dont les copies manuscrites commencèrent à circuler dès le 
début de 1719 : voyez la note de Lescure dans son édition des Mémoires 
de Mathieu Marais, tome I, p. 285-286. Ces trois pièces ne furent 
imprimées qu'en 1723, en Hollande; une autre édition, sans date, en 
contient quatre; les cinq ne se trouvent que dans l'édition de 1795. 
Depuis il y en eut plusieurs autres : en 1797, par le fils de l'auteur, en 
1858 par M. de Lescure, en 1874, enfin en 1878, par M. Dujarric- 
Descombes d'après un manuscrit autographe. Comme pour toute œuvre 
littéraire qui reste longtemps inédite, il y eut des variantes, des strophes 
supprimées, d'autres ajoutées ou modifiées ; il n'existe pas encore des 
cinq Philippiques, et surtout des trois premières, d'édition critique 
satisfaisante. Buvat a inséré le texte de celles-ci dans son Journal 
(tome II, p. 126-154, septembre 1720), et l'éditeur a donné en appen- 
dice celui des deux dernières. Dom Leclercq, Histoire de la Régence, 
tome II, p. 510-512, a cru que les cinq odes furent écrites de 1717 à 
1719. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 124 

poème, car la pièce étoit longue 1 , et n'en put venir à bout, 
parce que personne n'osa la lui montrer. Il m'en parla 
plusieurs fois, et à la fin il exigea si fort que je la lui appor- 
terois, qu'il n'y eut pas moyen de m'en défendre. Je la 
lui apportai donc ; mais de la lui lire je lui déclarai que je 
ne le ferois jamais. Il la prit donc, et la lut bas debout 
dans la fenêtre de son petit cabinet d'hiver, où nous étions. 
Il la trouva tout en la lisant telle qu'elle étoit ; car il s'arrê- 
toit de fois à autre pour m'en parler sans en paroître fort 
ému. Mais tout d'un coup je le vis changer de visage et 
se tourner à moi les larmes aux yeux, et près de se trouver 
mal. « Ah ! me dit-il, c'en est trop ; cette horreur est plus 
forte que moi. » C'est qu'il étoit à l'endroit où le scélérat 
montre M. le duc d'Orléans dans le dessein d'empoisonner 
le Roi, et tout près d'exécuter son crime 2 . C'est où l'au- 
teur redouble d'énergie, de poésie, d'invocations, de 
beautés effrayantes et terribles, d'invectives, de peintures 
hideuses, de portraits touchants de la jeunesse, de l'inno- 
cence du Roi, et des espérances qu'il donnoit, d'adjura- 
tions à la nation de sauver une si chère victime de la bar- 
barie du meurtrier 3 , en un mot tout ce que l'art a de plus 

4. Saint-Simon ne parlant que d'une seule pièce, il est croyable que 
le Régent ne vit que la première ode. 

2. Probablement cette strophe, la vingt-deuxième de la première 
Philippique dans le texte donné par Buvat : 

Royal enfant, jeune monarque 



Tant qu'on te verra sans défense 
Dans une assez paisible enfance, 
On laissera couler tes jours; 
Mais quand, par le secours de l'âge, 
Tes yeux s'ouvriront davantage, 
On les fermera pour toujours. 

3. Il est étonnant que Saint-Simon ne dise rien des deux passages 
où il est personnellement mis en cause : les dix-huitième et dix-neu- 
viùine strophes de la seconde Philippique. Cela tend à faire croire qu'il 
oe connut et ne montra au Régent que la première, comme d'autres 
indices le font supposer, ainsi qu'il a été dit plus haut. 

Ul MolHls m SAINT-SIMON. XXXVI 10 



122 MÉMOIRES [1719] 

délicat, de plus tendre, de plus fort et de plus noir, de 
plus pompeux et de plus remuant 1 . Je voulus profiter du 
morne silence où M. le duc [d'Orléans] tomba pour lui ôter 
cet exécrable papier; mais je ne pus en venir à bout. Il se 
répandit en justes plaintes d'une si horrible noirceur, en 
tendresse sur le Roi, puis voulut achever sa lecture, qu'il 
interrompit encore plus d'une fois pour m'en parler. Je 
n'ai point vu jamais homme si pénétré, si intimement 
touché, si accablé d'une injustice si énorme et si suivie. 
Moi-même, je m'en trouvai hors de moi. A le voir, les 
plus prévenus, pourvu qu'ils ne le fussent que de bonne 
foi, se seroient rendus à l'éclat de l'innocence et de l'hor- 
reur du crime dans laquelle il étoit plongé. C'est tout dire 
que j'eus peine à me remettre, et que j'eus toutes les 
peines du monde à le remettre un peu. 

Ce la Grange, qui de sa personne ne valoit rien en quel- 
que genre que ce fût, mais qui étoit bon poète 2 , et n'étoit 
que cela, et n'avoit jamais été autre chose, s'étoit par là 
insinué à Sceaux, où il étoit devenu un des grands favoris 
de Mme du Maine 3 . Elle et son mari en connurent la vie, 
la conduite, les mœurs et la mercenaire scélératesse ; ils 
la surent bien employer. Il fut arrêté peu après et envoyé 
aux îles de Sainte-Marguerite 4 , d'où à la fin il obtint de 
sortir avant la fin de la Régence 5 . Il eut l'audace de se 
montrer partout dans Paris, et tandis qu'il y paroissoit 

1. Les mots et de plus remuant ont été ajoutés sur la marge à la fin 
de la ligne. Saint-Simon n'avait évidemment plus le texte sous les 
yeux ; car la strophe ne mérite pas tant d'épithètes. 

2. Il y a eu deux éditions de ses Œuvres complètes : en 1734-35, 
trois volumes, et en 4758, l'année même de sa mort, cinq volumes. 

3. On est mal renseigné sur la participation de la Grange-Chancel 
aux divertissements de Sceaux : Général de Piépape, La Duchesse 
du Maine, p. 67-68. 

4. Il y a quelques renseignements de nature anecdotique sur cet 
emprisonnement dans le Dictionnaire des ouvrages anonymes 
de Barbier, édition 1875, tome III, col. 869-870. 

5. Nous avons dit dans une note précédente qu'il s'évada, 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



123 



aux spectacles et dans tous les lieux publics, on eut l'im- 
pudence de répandre que M. le duc d'Orléans l'avoit fait 
tuer 1 . Les ennemis de M. le duc d'Orléans et ce prince 
ont été également infatigables, les premiers en toutes les 
plus noires horreurs, lui à la plus infructueuse clémence, 
pour ne lui pas donner un nom plus expressif. 

Mareschal, premier chirurgien du Roi 2 , dont le fils 
avoit la survivance 3 , mais si dégoûté du métier qu'il ne 
vouloit plus l'exercer 4 , s'accommoda de sa charge avec 
la Peyronie, fort grand chirurgien 5 , qui parut depuis 
grand et habile courtisan, et qui fit grand bruit à la cour 



La Peyronie 
premier 

chirurgien 
du Roi. 



1. Comme on l'a vu ci-dessus, il ne rentra pas en France; néan- 
moins le bruit de son assassinat par deux exempts du guet, et par ordre 
du Régent, courut en juin 1722 : Journal de Barbier, tome I, p. 221. 
Buvat, tome II, p, 126, donne une version plus romanesque. 

2. Les mots du Roy ont été ajoutés en interligne. 

3. Les Mémoires ont dit en effet en 1706 que cette survivance fut 
donnée à Georges-Louis Mareschal, « paresseux qui ne promettoit pas 
d'approcher de son père » : tome XIV, p. 103. 

4. Dès 1716, il avait renoncé à la médecine et obtenu une charge 
de gentilhomme ordinaire du Roi : ibidem, note 5. Le père reçut une 
pension de quatre mille livres (reg. 0'64, fol. 330 v°). 

5. François Gigot de la Peyronie, fils d'un médecin de Montpellier, 
naquit dans cette ville le 15 janvier 1678, et suivit les cours de la 
faculté. Il exerçait la chirurgie à Montpellier avec réputation lorsque, 
en 1714, il fut appelé à Paris pour faire une opération au duc de 
Ghaulnes. Celui-ci lui fit donner en reconnaissance la place de chirur- 
gien de la prévôté de l'hôtel, 8 juin 1715 (reg. O 1 59, fol. 92); en 
même temps, il enseigna l'anatomie à l'école de Saint-Côme et fut 
démonstrateur au Jardin du Roi. En 1719, il obtint la survivance de 
premier chirurgien du Roi (brevet du 6 février, avec un brevet d'assu- 
rance de soixante mille livres: reg. O 1 63, fol. 38 et 39); mais il ne 
succéda en fait à Mareschal qu'en 1733. Le Roi avait fondé à sa prière 
en 1731 l'Académie de chirurgie. M de la Peyronie, ennuyé du 
mépris dans lequel les médecins tenaient les chirurgiens, se fit rece- 
voir docteur en médecine à la faculté de Reims, et le Roi le nomma en 
1743 un de ses médecins par quartier (brevet du 14 mars ; reg. 
O 1 87, fol. 103). Il mourut à Versailles le 25 avril 1747, associé libre 
de l'Académie des sciences depuis plusieurs années. Il avait eu 
«les lettres de noblesse en juin 1721 : reg. O 1 65, fol. 133. 



124 MÉMOIRES [4719] 

et dans le monde ; il avoit beaucoup d'esprit et d'ambi- 
tion 1 . 
Belle entrée Stair fit une superbe entrée. Soit ignorance que les 
ambassadeur ambassadeurs n'entrent à Paris dans la cour du Roi qu'à 
d'Angleterre; deux chevaux, ou entreprise, ses carrosses, attelés de huit 
entreprises chevaux, prétendirent entrer. La contestation fut vive ; 
et chez le Roi mais enfin il fallut entrer à deux chevaux, et dételer les 
des rmces s * x au t res2 - Les jours suivants, il alla voir les princes du 
du sang. sang suivant l'usage. M. le prince de Gonti lui rendit sa 
[Add. S'-S. 1568] v i s ite ; mais, ne voyant pas Stair au bas de son escalier pour 
le recevoir, comme c'est la règle, il attendit un peu dans 
son carrosse, puis le fit tourner, et alla au Palais- Royal se 
plaindre de cette innovation. Stair avoit déjà envoyé 
demander audience à Mmes les princesses de Conti, à qui 
M . le duc d'Orléans manda de ne le point recevoir qu'il n'eût 
reçu les princes du sang comme il devoit. Monsieur le Duc 
suspendit aussi la visite qu'il devoit lui rendre. Stair pré- 
tendit que la réception au bas du degré n'étoit 3 pas dans 
son protocole. Il se fit approuver par les autres ambassa- 
deurs, et blâmer par eux d'en avoir trop fait pour M. le 
duc de Chartres, qui, quoique premier prince du sang, 
ne devoit pas être traité différemment des autres princes du 

1 . Saint-Simon fait allusion à la faveur que Louis XV lui accorda 
toujours. M. de la Peyronie obtint du Roi l'émancipation des chirur- 
giens, assimilés autrefois aux barbiers, et qui furent égalés aux docteurs 
médecins. Il légua sa grosse fortune aux divers établissements de chi- 
rurgie de Paris et de Montpellier. Le duc de Luynes fit son éloge à sa 
mort {Mémoires, tome VIII, p. 192-193). Le fait que Saint-Simon ne 
fait pas allusion à cette mort, peut faire penser que notre auteur écri- 
vait avant cette date cette partie des Mémoires. 

2. L'entrée eut lieu le 5 février ; le 7, l'ambassadeur fut reçu par le 
Roi en audience solennelle, le 11, par la duchesse de Berry, le 15, par 
le Régent et Madame (Dangeau, tome XVII, p. 473 et 475 ; Gazette, 
p. 71-72; les Correspondants de Balleroy, tome II, p. 18; Gazette 
de Rotterdam, n 0s 18 à 20, 22 et 23, où l'on trouve beaucoup de 
détails). Il y eut une relation imprimée de cette entrée ; un exemplaire 
en existe dans le ms. 5720 de la Bibliothèque de l'Arsenal. 

3. Westoit corrige n'est, que Saint-Simon avait pris à Dangeau. 



[1719J 



DE SAINT-SIMON. 



125 



sang 1 . Enfin, au bout de deux mois de lutte et de négo- 
ciations, Monsieur le Duc et M . le prince de Conti rendirent 
séparément leur visite à Stair, qui les reçut au bas de son 
degré 2 . L'audace de cet ambassadeur d'Angleterre, qu'il 
portoit également peinte dans sa 'personne, dans ses dis- 
cours et dans ses actions, avoit révolté toute la France. On 
a vu en son lieu 3 que le Régent, d'abord par Ganillac et 
par le duc de Noailles, puis par l'abbé Dubois dès qu'il 
fut à portée d'agir par lui-même, en fut subjugué, et Stair 
se crut assez le maître du terrain pour hasarder, seul de 
tous les ambassadeurs des têtes couronnées, une entreprise 
sur les princes du sang, dont la longue dispute fut hon- 
teuse à notre cour. Elle finit pourtant sans innovation, mais 
uniquement par la persévérance des princes du sang, et sans 
que Stair en fût plus mal à Londres ni au Palais-Royal. 

Mme de Seignelay Valsassine 4 mourut en couche 5 . Elle 
avoit épousé le dernier fils de Seignelay, ministre et se- 
crétaire d'État, qui avoit quitté le petit collet, et qui ne 
servit point 6 . Il avoit eu dans son partage l'admirable 
bibliothèque de M. Golbert, son grand-père, qu'il vendit 
longtemps après au Roi 7 . 



Mort de Mme 

de Seignelay ; 

la 

bibliothèque 

de feu 
M. Golbert 

achetée 
par le Roi. 



i. Sur cette visite, voyez le Journal de Dangeau, p. 481 ; elle eut 
lieu le 18 février et fut rendue le 20 par le prince. 

2. L'affaire ne fut en effet arrangée qu'à la fin d'avril : Dangeau, 
tomes XVII, p. 483-484 et 485, et XVIII, p. 2, 39 et 42; les Corres- 
pondants de Balleroy, tome II, p. 29, 30 et 48 ; Lettres de la duchesse 
de Lorraine, p. 410; mention dans le registre du greffier du Parlement 
au 25 février (Archives nationales, reg. U 362) ; Gazette de Rotter- 
dam, n os 29, 34, 39, 50 et 54. Amelot parle de ces difficultés dans 
une lettre du 6 mars au cardinal Gualte le 2 mars (tome XVIII du 
Journal, p. 2) pour quatre cent mille livres. 

5. Dangeau, tome XVIII, p. 1 ; les Correspondants de Balleroy, 
tome II, p. 32. Bourgueil, abbaye bénédictine, fondée au dixième 
siècle au diocèse d'Angers par les ducs d'Aquitaine, valait environ 
douze mille livres de rente ; elle était vacante par la mort de l'abbé de 
Louvois. 

6. Louis-Joachim de Montaigu, marquis de Bouzols, puis vicomte 
de Beaune, que Saint-Simon nous a déjà fait connaître sous le premier 
nom, lorsque, en 1696, il épousa Mlle de Groissy, sœur du secrétaire 
d'État Torcy (tome III, p. 35), était lieutenant général depuis 4708. 
Cette pension lui fut donnée, dit Dangeau (tome XVII, p. 483) pour 
le consoler de n'avoir pu obtenir le gouvernement de Briançon ; il 
acheta aussitôt du comte de Nogent la lieutenance générale d'Auvergne, 
dont il fut pourvu par provisions du 4 mars 1719, et c'est alors qu'il 
prit le nom de vicomte de Beaune. Notre auteur ne semble pas recon- 
naître sous ce nom le mari de cette marquise de Bouzols, dont il a 
souvent noté l'esprit, la laideur, la méchanceté et la liaison intime 
avec Madame la Duchesse (nos tomes III, p. 35, XVIII, p. 18, XIX, 
p. 260, XXI, p. 365, etc.), ce qui explique l'intervention de cette 
princesse et de son fils dans la faveur faite au mari. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



133 



duc de Tresmes 1 . Comme gouverneur de Paris 2 , il avoit 
un jeu public dans une maison qu'il louoit pour cela, 
et dont il tiroit fort gros. Il l'avoit prétendu comme un 
droit depuis qu'il en avoit vu s'établir d'autres par licence, 
et quelques-uns, depuis la Régence, par permission. Ces 
jeux étoient devenus des coupe-gorge 3 , qui excitèrent tant 
de cris publics, qu'ils furent tous défendus 4 , et celui du 
duc de Tresmes comme les autres. Ce fut en dédomma- 
gement de ce jeu que la pension lui fut donnée. Il ne 
laissa pas de s'en introduire de temps en temps 5 , mais 
plus modestement. Tout ayant changé de face sous le gou- 
vernement de Monsieur le Duc, premier ministre, Mme de 
Carignan, arrivée, ancrée, et point du tout oisive pour 
son intérêt, obtint un jeu à l'hôtel de Soissons, qui lui 
valut extrêmement 6 . Sur cet exemple, le duc de Tresmes 
prétendit et obtint le rétablissement du sien. Le rare fut 
qu'il ne laissa pas de conserver la pension de vingt mille 
livres qu'il n'avoit eue que pour le lui ôter. 

Le jeune Bournonville 7 , petit-fils, par sa mère, du duc 



Beaune, 
et 20 000 tt 

au duc 

de Tresmes, 

au 

lieu de son jeu, 

qui se rétablit 

après, 
et la pension 
lui demeure. 

L'abbaye 
de Bourgueil 

à 

l'abbé Dubois. 

[Add. S*-S. 1570 

et Î57Ï] 



Mariage 



1. Dangeau mentionne ce don le 5 mars (tome XVIII, p. 3). 

2. Toute la fin de ce paragraphe est la copie exacte de l'Addition 
que Saint-Simon avait faite au Journal à cette occasion et qu'on trou- 
vera plus loin sous le numéro 1571. 

3. Nous avons rencontré le mot coupe-gorge dans le tome XV, 
p. 18, pour désigner un des coups du jeu de lansquenet. Ici c'est le 
sens ordinaire de « lieu où il est dangereux de passer à cause des vo- 
leurs», et figurément « une académie de jeu où l'on trompe» {Aca- 
démie, 171 8). 

4. La défense réitérée a été notée ci-dessus, p. 110. 

5. C'est-à-dire, qu'il s'ouvrit encore de temps en temps quelques 
maisons de jeu. 

6. Mme de Carignan n'arriva à Paris qu'en 1720 (notre tome XXXIII, 
p. 169, note 1). Sur le jeu qui se tint à l'hôtel de Soissons et qui fut 
fermé en 1741, voyez les Mémoires de Luynes, tome III, p. 363, le 
Journal de Barbier, tome III, p. 270, et les Pièces intéressantes et 
peu connues pour servir à l'histoire, par Pierre-Ant. de la Place 
(1785), tome VII, p. 273. 

7. Philippe-Alexandre, prince de Bournonville : tome VIII, p. 290. 



134 



MEMOIRES 



[1749] 



de M. de 

Bournonville 

avec Mlle 

de Guiche. 



Profusion au 
Grand Prieur. 



Mariage 

du prince 

électoral de 

Saxe déclaré 

avec une 

archiduchesse. 

Le roi Jacques 

en Espagne. 



de Luynes et d'une sœur de M. de Soubise 1 , et fils du 
cousin germain paternel de la maréchale de Noailles 2 , et 
frère de la duchesse de Duras 3 , épousa la seconde fille du 
duc de Guiche, mort maréchal duc de Gramont 4 ; c'est 
celle qui épousa depuis mon fils aîné 5 . 

Le Grand Prieur attrapa de M. le duc d'Orléans un don 
sur les loteries de Paris de plus de vingt-cinq mille écus 
de rente 6 . 

Le mariage du prince électoral de Saxe fut arrêté et 
déclaré avec une des archiduchesses 7 . 

Le roi Jacques partit assez publiquement de Rome, 
s'embarqua à Nettuno, 8 février 8 , et aborda en Espagne, 
d'où il se rendit à Madrid 9 . 

1. Sa mère, Marie-Charlotte-Victoire d'Albert de Luynes, était fille 
du duc Louis-Charles et de sa seconde femme Anne de Rohan, sœur 
de François, prince de Soubise. 

2. Son père était Alexandre -Albert-François-Barthélemy, duc de 
Bournonville (tome I, p. 257), dont le père était frère de celui de la 
maréchale de Noailles, Marie-Françoise de Bournonville. 

3. La duchesse de Duras était Angélique-Victoire de Bournonville 
(tome VIII, p. 290). 

4. Catherine-Charlotte-Thérèse de Gramont (tome XIII, p. 125). Le 
mariage fut célébré le 28 mars par le cardinal de Noailles ; il avait fallu 
une dispense de Rome à cause de la parenté des époux (Dangeau, 
tome XVIII. p. 3, 19 et 23, 27 et 28 mars ; Journal de Buvat, tomel, 
p. 369). Le contrat de mariage, du 27 mars, est dans le registre Y 302 
des Archives nationales, fol. 61. 

5. Ce second mariage et ses circonstances ont été racontés dans le 
tome XXVII, p. 244-252. 

6. Dangeau, p. 3 et 13 ; c'était, paraît-il, pour être employé à la 
rédemption des captifs. 

7. Marie-Josèphe-Bénédicte d'Autriche (tome XVII, p. 93), aînée 
des filles du défunt empereur Joseph, épousa Frédéric-Auguste le 
20 août 1719 ; mais cette union était décidée et annoncée dès le mois 
de mars (Dangeau, p. 20-21 ; Gazette de Rotterdam, n os 39 et 42, 
correspondances de Vienne); voyez ci-après, p. 343. 

8. Les mots 8 p" sont en interligne. Nettuno est un petit port au 
sud de Rome, entre Ostie et Gaëte, sur la mer Tyrrhénienne. 

9. Saint-Simon ne s'appesantit pas sur les aventures du Prétendant, 
quoique le Journal de Dangeau et les gazettes soient remplis des 



[1719] DE SAINT-SIMON. 135 

Prye revint avec sa femme de son ambassade de Turin 1 . Retour 

Je ne remarque ce retour que par le bruit et le mal g^es^aTtet à 

que fit cette femme, qui fut maîtresse publique de Mon- M. de Prye. 

sieur le Duc, et de la cour, et de l'État, quand et tant l AMSiS 157 ^ 
qu'il fut premier ministre. Prye eut douze mille [livres] 
de pension et quatre-vingt-dix mille livres de gratifica- 
tion 2 . 

Rémond, dont il a été parlé ailleurs 3 , fut introducteur Rémond; 

des ambassadeurs 4 . Gomme il devint une espèce de petit son ictère. 

bruits qui couraient à son égard. Il quitta en effet Rome le 8 février 
ostensiblement avec un cortège assez nombreux ; mais, à peu de dis- 
tance de la ville, il réussit à donner le change aux espions. Il y a des 
récits variés sur le subterfuge qu'il employa, de même que sur le lieu 
de l'embarquement, Nettuno, Gività-vecchia ou Livourne ; on préten- 
dit même qu'il avait été arrêté et emprisonné à Milan. Son bâtiment 
joignit des vaisseaux espagnols qui l'amenèrent à Roses, en Catalogne. 
Il semble que, tandis que le duc d'Ormond s'embarquait au Passage 
avec quelques troupes pour se rendre en Ecosse, il resta en Espagne 
attendant le résultat de cette expédition, qui fut dispersée par la tem- 
pête et ne réussit pas. Voyez le Journal de Dangeau, tome XVIII, 
p. 2, 3, 15-21, 29, 33, 34, 40, 44; celui de.Buvat, tome I; p. 357-358, 
363, 364, 372, 390 ; notre Gazette, p. 114, 151, 173, 177, 196, 271 ; 
la Gazette de Rotterdam, n os 27, 30, 33, 34 et 36 ; les Correspondants 
de Balleroy, tome II, p. 26-28, 35-36, 40-41 ; les Mémoires du mar- 
quis de Franclieu, p. 142 et suivantes, etc. ; Saint-Simon mentionnera 
l'insuccès de l'entreprise et le retour du Prétendant à Rome, ci-après, 
p. 342, où sera placée l'Addition que notre auteur avait faite au 
Journal de Dangeau, à propos de la nouvelle de son départ pour 
Rome. Il y a au Dépôt des affaires étrangères, vol. Espagne (Mémoires 
et documents) 238, une correspondance d'Alberoni au sujet du voyage 
du prince en Espagne. 

1. Il était déjà revenu depuis quelques semaines, lorsque Dangeau 
annonça le 19 mars (p. 18) qu'il ne retournerait pas à Turin. On l'at- 
tacha sans titre à la personne du jeune Roi. 

2. Cette dernière phrase a été ajoutée après coup à la fin du para- 
graphe ; l'indication vient de Dangeau. 

3. Nicolas-François Rémond ; tomes XXIX, p. 261-294 (où a déjà 
été fait un portrait du personnage), et XXX, p. 1-5 et 56. 

4. Il succéda à Foucault de Magny qui s'était sauvé en Espagne, et 
il y eut quelques difficultés parce que Rémond n'avait pas les deux 
cent vingt mille livres nécessaires; Law les lui fournit, et il obtint la 



436 MEMOIRES [17191 

personnage, et, quoique subalterne, fort dangereux, il 
est à propos de le faire encore mieux connoître. Il étoit 
fils de Rémond, fermier général, connu sous le nom de 
Rémond le Diable 1 . Ce fils étoit un petit homme qui 
n'étoit pas achevé de faire, et comme un biscuit manqué 2 , 
avec un gros nez, de 3 gros yeux ron3s sortants, de gros 
vilains traits, et une voix enrouée comme un homme ré- 
veillé en pleine nuit en sursaut. Il avoit beaucoup d'es- 
prit; il avoit aussi de la lecture et des lettres, et faisoit 
des vers 4 . Il avoit encore plus d'effronterie, d'opinion de 
soi, et de mépris des autres. Il se piquoit de tout savoir, 
prose, poésie, philosophie, histoire, même galanterie 5 ; 

charge, grâce au Régent, quoique Sainctot, déjà titulaire de la seconde 
charge, eût offert trente mille francs de plus à M. Foucault père ; le 
brevet de provision est du 18 juin (reg. 1 63, fol. 151), et il prêta 
serment le ^(Dangeau, tome XVIII, p. 14, 60, 61 et 66). Il obtint un 
brevet d'assurance de cent cinquante mille livres en décembre 1721 
(reg. O 1 65, fol. 266). 

1. François Rémond, sieur de la Renouillère, mêlé de bonne heure 
aux affaires de finances, ne fut intéressé en nom dans les fermes géné- 
rales qu'à partir de 1679 ; il mourut en août 1699 (Mercure du mois, 
p. 499-200). Les Rémond de Montmort, de Rréviande, de Saint-Mard, 
sont ses descendants. On a de lui un rapport d'inspection sur le Rour- 
bonnais en 1682, qui est aux Archives nationales, carton G 7 1143. Il 
est parlé de ce fermier général dans les pamphlets Pluton maltôtier et 
les Partisans démasqués. L'origine de son surnom de Rémond le 
Diable est inconnue; mais on peut remarquer que Rémond était juste- 
ment le nom de ce chanoine de Notre-Dame, dont la miraculeuse 
résurrection pour annoncer sa damnation éternelle fut, selon la légende, 
la cause de la conversion de saint Rruno. Est-ce pour rappeler le sur- 
nom de son père que notre Rémond se fit faire, pour le carnaval de 
1719, un habit de velours noir et feu avec des bas pourpre (E. Raunié, 
Chansonnier historique du dix-huitième siècle, tome III, p. 116-117). 

2. Qualification déjà donnée à Mme de Castries : tome III, p. 332. 

3. Avant ce de il a biffé de gros nés. 

4. On a de lui des Dialogues des dieux. 

5. « C'est un homme qui a beaucoup d'esprit et de belles-lettres, 
disait Mathieu Marais (Mémoires, tome I, p. 283); il joue, il aime les 
femmes et la cour ; c'est un marchand mêlé. » Le marquis de Franc- 
lieu parle de lui dans ses Mémoires, p. 15-17. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 137 

ce qui lui procura force ridicules aventures et brocards. 
Ce qu'il sut le mieux fut de tâcher à faire fortune, pour 
quoi tous moyens lui furent bons. Il fut le savant 1 des uns, 
le confident et le commode 2 des autres, et de plus d'une 
façon, et ne se cachoit pas de la détestable, le rapporteur 
quand on le voulut et que cela lui parut utile. Il s'atta- 
cha à Canillac, à Noce, aux ducs de Brancas, puis de 
Noailles, sur tous à l'abbé Dubois, dont il alloit disant pis 
que pendre, pour faire parler les gens et le lui aller 
redire ; enfin à Stair, dont il devint le panégyriste et 
l'homme à tout faire 3 . Sa souplesse, l'ornement de son 
esprit, son aisance à parler et à frapper, sa facilité à adop- 
ter le goût de chacun, une sorte d'agrément qu'on trou- 
voit dans sa singularité, le mirent quelque temps fort à 
la mode, dont il sut tirer un grand parti pécuniaire. Il en 
avoit espéré d'autres, qui s'évanouirent avec son cardinal 
Dubois. Tel qu'il étoit, il ne laissa pas de trouver et de 
conserver des entrées et de la familiarité dans plusieurs 
maisons distinguées. Il a fini par épouser une fille du 
joaillier Ronde 4 , en quoi il n'y a eu ni disparité ni mé- 

1. Le manuscrit porte bien s gavant ; dans l'Addition à Dangeau 
indiquée ci-contre, on lit le suivant des uns, et cette leçon est peut- 
être la véritable. 

2. Au sens d'entremetteur ; voyez ci-après, p. 169. 

3. Voyez tome XXIX, p. 261-264. 

4. Laurent Ronde, qui est indiqué dans le Livre commode des 
adresses de Paris en 1692 (tome I, p. 248) comme demeurant rue 
Bertin Poirée et « trafiquant de barres, lingots et grenailles d'or et 
d'argent», devint en 1710 « joaillier metteur en œuvre des pierreries 
du Roi » à la place de Montarsy, et obtint par brevet du 8 mai le loge- 
ment de celui-ci aux galeries du Louvre (reg. O 1 54, fol. 72). C'est lui 
qui avait été chercher à Londres en 1717 le diamant le Régent, si l'on 
en croit le Journal de Buvat, tome I, p. 281-282. Nous ignorons le 
nom de sa fille et la date du mariage de celle-ci avec Rémond. C'est 
sans doute à son fils, aussi joaillier du Roi que s'adresse une lettre du 
31 janvier 1747, relative aux joyaux que la Reine et les princesses 
devaient offrir à la nouvelle Dauphine, dont on trouvera le texte dans 
le registre O 1 392, p. 55. 

MKMOIBKS DE SAINT-SIMON. IXXYI 18 



438 MÉMOIRES [1749] 

salliance 1 , et par donner souvent des soupers à bonne et 
honorable compagnie. Il avoit eu la charge de Magny. Il 
ne la garda pas longtemps, voyant ses espérances trom- 
pées, et qu'elle ne le menoit à rien 2 . 
Mimeure; Mimeure 3 mourut officier général 4 , dont je crois avoir 

son caractère, parlé ailleurs. Il étoit fils d'un président du parlement de 
sa mort. Dijon 5 . Je ne sais par quelle protection il avoit été atta- 
■• ché à Monseigneur dès sa jeunesse 6 , chez qui il avoit les 
entrées ; mais il n'alla jamais dans aucun lieu où on 
mangeât avec lui 7 . Son esprit souvent plaisant sans son- \ 
ger à l'être, et l'ornement de son esprit joint à beaucoup 
de modestie et de savoir-vivre, l'avoit mêlé avec le grand 
monde et fait désirer dans les meilleures compagnies 8 . Il j 
étoit aimé et estimé, sur un pied agréable, et le méri- 
toit ; il étoit honnête homme et fort brave, sans se piquer 
de rien, et fort doux, aimable et sûr dans le commerce; 
il servit toute sa vie, presque toujours dans la gendar- 

4. Les Rémond avaient été maintenus dans leur noblesse par arrêt 
de l'intendant de Champagne du 22 mars 4708. 

2. Il démissionna en décembre 4723. 

3. Jacques-Louis Valon, marquis de Mimeure : tome XI, p. 248. 

4. Il était lieutenant général depuis mars 4748. Il mourut à Auxonne 
le 3 mars 4719 (Dangeau, p. 43). 

5. Nicolas Valon, seigneur de Hauteroche, nommé conseiller au 
parlement de Dijon en 4630. 

6. Voyez A. Floquet, Bossuet précepteur du Dauphin, p. 426. 

7. C'est-à-dire que, n'étant pas d'une qualité à s'asseoir à table avec 
le Dauphin, il s'absentait des occasions où cela se présentait. 

8. Poëte précoce, il y a des vers de lui dans le Mercure de juillet 
4677, p. 89-93, alors qu'il n'avait pas vingt ans; néanmoins il ne pro- 
duisit aucune œuvre sérieuse, et c'est comme amateur et protecteur 
des poëtes que Boileau le fit entrer à l'Académie en 4707, à la place de 
Cousin. Son discours de réception, le 4 er décembre, est dans le Recueil 
des harangues, tome II, p. 692-699 ; voyez d'Artigny, Nouveaux mé- 
moires d'histoire et de littérature, tome VI, première partie, p. 125- 
434 ; d'Alembert, Histoire de V Académie française, tome III, p. 424- 
435, et Muteau, La Bourgogne à l'Académie française, p. 49 et 
suivantes. Voltaire parle de lui dans ses Écrivains du siècle de 
Louis XIV, et cite avec éloge une Ode à Vénus imitée d'Horace. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



139 



merie, avec réputation. Il se maria à la fin de sa vie 1 , et 
fut regretté de beaucoup d'amis. 

Terrât, chancelier et surintendant des affaires et finances 
de M. le duc d'Orléans 2 , mourut 3 en même temps*. II. 
avoitun râpé de l'Ordre 5 . Il étoit fort vieux et fort riche 6 , 
fort homme d'honneur et fort désintéressé. Il étoit chan- 
celier de Monsieur quand, à la mort de Béchameil, qui 
étoit surintendant, il eut sa charge, dont il refusa abso- 
lument les appointements 7 . Ce fut une perte pour M. le 
duc d'Orléans, dont il gouvernoit très bien les affaires 8 . 
Il vivoit fort honorablement, et n'étoit déplacé en rien ; 
il étoit généralement aimé et estimé ; il ne laissa point 
d'enfants 9 . Je n'ai point su qui il étoit ; je crois que c'étoit 

1. Il avait épousé Charlotte-Madeleine de Carvoisin d'Achy. N'ayant 
point d'enfants, ils se firent le 8 juin 1709 une donation mutuelle au 
dernier mourant (Archives nationales, reg. Y 282, fol. 460 v°). La 
femme mourut en 1724 d'un cancer au sein ; il y a dans le tome I de la 
Correspondance de Voltaire plusieurs lettres qui lui sont adressées. 
Voyez aux Additions et Corrections. 

2. Gaston-Jean-Baptiste Terrât : tome VIII, p. 356. 

3. Avant ce verbe, Saint-Simon a biffé un premier mourut. 

4. Dangeau inscrit au 19 mars dans son Journal ces trois mots : 
« M. Terrât mourut » ; voyez la Gazette, p. 156. 

5. On a vu dans le tome XI, p. 208-211, ce que c'était que le râpé 
des charges de l'ordre du Saint-Esprit. Terrât avait eu en 1715 celui 
de la charge de trésorier ; tome XXIX, p. 48. 

6. Il avait quatre-vingts ans. Dangeau lui attribuait cent mille livres 
de rente en 4699 (tome VII, p. 65), et Buvat prétend qu'à sa mort on 
trouva chez lui douze millions en espèces (Journal, tome I, p. 365). 
Sa terre de Chantôme, dans la Marche, avait été érigée en marquisat 
en décembre 1695 (Archives nationales, X 1A 8691, fol. 77 v°). 

7. Il avait succédé à Boisfranc comme chancelier de Monsieur en 
février 1688, et passa en cette qualité auprès du duc d'Orléans à la 
mort de Monsieur ; c'est en mai 1703 qu'il y joignit la surintendance, 
et le Mercure fit alors son éloge (mai 1703, p. 222-223). 

8. En décembre 1707, il donna une fête en l'honneur de la prise de 
Lerida par son maître (Mercure, p. 631-643). 

9. Il avait épousé en premières noces en avril 1699 Mlle de Gines- 
tous de la Tourette (Dangeau, tome VII, p. 65), qu'il perdit le 10 jan- 
vier 1705 (Mémoires de Sourches, tome IX, p. 159). Il se remaria en 



Mort 

et caractère 

de Terrât. 

La Houssaye, 

conseiller 

d'État, 

lui succède. 



140 



MÉMOIRES 



[1749] 



Mort d'un fils 

de l'électeur 

de Bavière 

élu évêque de 

Munster. 

Mort 

et caractère 

de Puyzieulx. 

Belle-Isle 

s'accommode 

lestement 

de son 

gouvernement 

d'Huningue. 

Gheverny 
a sa place de 

conseiller 
d'Etat d'épée. 



peu de chose ; aussi étoil-il fort éloigné de s'en faire ac- 
croire 1 . La Houssaye, conseiller d'Etat 2 , eut les deux 
charges de Terrât chez M. le duc d'Orléans 3 , qui le con- 
duisirent à être enfin contrôleur général des finances. 

Un fils de l'électeur de Bavière fut élu évêque de Mun- 
ster. Il étoit allé se promener en Italie, et mourut à Rome 
sans avoir su son élection 4 . 

La mort de Puyzieulx, duquel on a déjà parlé lorsque 
son esprit et son adresse le firent si singulièrement che- 
valier de l'Ordre 5 , devint le commencement et la base 
de la prodigieuse fortune de Belle-Isle. Les chartreux, 
qui sont accoutumés à donner quelquefois de grands 
repas, en donnèrent un à beaucoup de gens distingués 
de la cour et des conseils. J'en fus prié, et Puyzieulx, 
que tout le monde aimoit, et qui étoit bon et joyeux con- 
vive, en fut aussi. Le repas fut également grand et bon 6 , 

octobre 1706 avec Louise- Anne d'Ambly de Chaumont, nièce de la 
maréchale de la Motte (Sourches, tome X, p. 188 ; Mercure du mois, 
p. 323-329 ; contrat du 29 septembre dans le registre Y 279, fol. 85 v°), 
et n'eut de postérité d'aucune des deux. 

1 . Il était de famille bourgeoise, fils d'un trésorier général des finances 
de Monsieur Gaston ; nn de ses frères fut conseiller au parlement de 
Metz. Voyez au Cabinet des titre: le volume 629 des Dossiers bleus. 

2. Félix le Pelletier de la Houssaye : tome XXI, p. 373. 

3. Dangeau, tome XVIII, p. 20. 

4. Philippe-Maurice-Marie-Dominique-Joseph de Bavière, second fils 
de l'Electeur, né le 5 août 1698, avait été élu évêque de Paderborn le 
19 mars 1719, et de Munster le 21, à la mort de François-Arnold de 
Metternich qui possédait ces deux évêchés. Le jeune prince se trouvait 
alors à Rome ; il y tomba malade de la petite vérole et mourut le 
12 mars ; la nouvelle n'en parvint en Allemagne qu'après l'élection 
(Gazette, p. 163, 174 et 186; Dangeau, tome XVIII, p. 21 et 26). 
Voyez plus loin, p. 179. 

5. Roger Brûlart, marquis de Puyzieulx : tomes III, p. 206, et XII, 
p. 320-322. Il mourut le 28 mars (Dangeau, p. 21 et 23 ; Gazette, 
p. 168), à soixante-dix-neuf ans. 

6. Saint-Simon racontant qu'il assista à ce repas offert par les char- 
treux, on ne peut révoquer en doute son témoignage ; mais nous n'avons 
rencontré aucune autre mention de ces repas. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 141 

et la compagnie, quoique fort nombreuse, de très bonne 
humeur. Puyzieulx en fit la joie ; mais, pour un homme 
fort près de quatre-vingts ans, gros et court, il y mangea 
beaucoup, et tant que, la nuit même, il se sentit d'une 
indigestion et de fièvre, qui l'emporta en fort peu de 
jours. Ce fut grand dommage, pour sa probité, sa valeur, I 
sa modestie, l'ornement de son esprit, qui avoit égale- 
ment l'agréable et le solide, et qui en faisoit tout à la fois 
un homme de guerre, un homme capable de bien manier 
les affaires les plus délicates et un homme de la meilleure 
compagnie, qui étoit estimé partout et recherché de ce 
qui étoit le plus distingué 1 . Son père 2 s'étoit ruiné à ne 
rien faire ; il étoit resté peu de bien à Puyzieulx, et son 
frère 3 , qui n'avoit presque rien, avoit été trop heureux 
d'être écuyer de M. le prince de Conti, qui le traita tou- 
jours avec distinction. Puyzieulx étoit conseiller d'État 
d'épée, dont Cheverny eut la place 4 ; il avoit 5 aussi le 
gouvernement d'Huningue 6 . Sa famille, le voyant mori- 
bond et n'ayant que des filles 7 , songea promptement à 
profiter de la facilité du temps pour en faire une pièce 
d'argent 8 , et Belle-Isle, fort à l'affût de tout ce qui pou- 

1. Il y a déjà eu un portrait de M. de Puyzieulx au tome XII, p. 320. 

2. Louis-Roger Brûlart, marquis de Sillery : tome V, p. 86. 

3. Carloman-Philogène Brûlart, chevalier, puis comte de Sillery : 
tome I, p. 256. 

4. M. de Cheverny avait l'expectative de la première place vacante ; 
mais il n'en fut pourvu que le 2 novembre 1720 (reg. O 1 64, fol. 
307). Dès le 2 avril 1719, le Régent avait donné des lettres de conseil- 
lers d'État d'épée surnuméraires aux marquis de Brancas et de Canil- 
lac (reg. O 1 63, fol. 93 v°-94 v°). 

5. Tout ce qui précède, depuis estoit, a été ajouté après coup en 
interligne, au-dessus d'un premier avoit, biffé. 

6. Ce gouvernement rapportait environ quinze mille livres à son titu- 
laire. 

7. M. de Puyzieulx avait eu un fils, tué à Almanza en 4707. Il lui 
restait trois filles, Mmes de Montmartin, d'Asnois et de Genlis. 

8. Au sens d'une certaine somme ; nous avons eu une pièce de pain 
dans le tome XXXII, p. 112. 



142 MÉMOIRES [1749] 

voit l'avancer, conclut bientôt ce marché 1 . Il étoit ami 
intime de le Blanc, qui l'avoit mis dans quelque pri- 
vance avec l'abbé Dubois et Law. Il ne faisoit qu'être 
maréchal de camp, par conséquent fort loin d'un gouver- 
nement, bien plus d'un de cette importance. Ces trois pro- 
tecteurs, avec le maréchal de Bezons, frère de la mère 
de le Blanc 2 , qui entraîna d'Effiat, joints avec la famille 
de Puyzieulx, emportèrent d'emblée l'agrément du Ré- 
gent, et toute l'affaire fut menée si brusquement et si se- 
crètement, qu'on ne la sut que lorsqu'elle fut consommée, 
la veille de la mort de Puyzieulx. Une grâce si singulière 
excita les cris de tout ce qui se proposoit de demander 
cette récompense dès qu'elle seroit vacante. L'adresse de 
Belle-Isle excita ceux des moins à portée et le blâme des 
importants, parmi lesquels les maréchaux de Villeroy, 
Villars, Huxelles se signalèrent, autant que leur frayeur 
de toute la suite de l'affaire du duc du Maine le leur 
permit, c'est-à-dire qu'ils ne se contraignirent pas avec 
leurs familiers, qu'ils encouragèrent secrètement les 
plaintes, et qu'ils se contentèrent d'ailleurs d'un silence de 
désapprobation. Tant de bruit, et la réflexion tardive sur 
sa matière, fit assez repentir le Régent pour être tenté de 
révoquer la permission ; mais le marché étoit signé et 
l'argent compté ; il ne se trouvoit d'autre moyen que l'au- 
torité, par un changement subit de volonté qui ne pou- 
voit se couvrir de surprise. Ceux qui avoient obtenu cette 
permission du Régent lui firent honte de reculer, et 
Belle-Isle demeura paisible gouverneur d'Huningue; 
mais il en resta 3 une dent contre lui à M. le duc d'Orléans, 
qu'il lui a toujours, mais assez inutilement, gardée 4 . 

4. Dangeau, p. 23. 

2. Suzanne Bazin, sœur du maréchal, avait épousé Louis le Blanc, 
maître des requêtes, père du ministre ; elle était morte à cinquante-un 
ans, le 4 juin 1699. 

3. Resta est en interligne au-dessus de demeura, biffé à cause de la 
répétition. 

4. Locution qui a déjà été relevée dans le tome XXIV, p. 222. 



[4719] 



DE SAINT-SIMON. 



143 



Ce qui tenoit de si court les trois maréchaux dont on 
vient de parler, étoit ce qu'ils sentaient en leur âme et 
conscience sur l'affaire du duc du Maine. Orceau, des 
postes, avoit été arrêté 1 , Boisdavid 2 en Saintonge, et 
amené à la Bastille 3 , où il arrivoit journellement des gens 
pris dans les provinces 4 ; même le duc de Richelieu fut 
mis à la Bastille 5 . La peur étoit grande que quelqu'un 

1. François Orceau de Fontettes, trésorier général des galères, 
intéressé à la ferme des postes (Saint-Simon écrit Orseau), avait épousé 
Françoise-Agnès Quentin de la Vienne, fille du premier valet de 
chambre du Roi, dont la femme était une Orceau. Une autre Orceau 
avait épousé Louis Rouillé, le premier contrôleur général des postes. 
L'arrestation de François Orceau remontait au 18 janvier, et Saint- 
Simon lit mal Dangeau, qui dit (p. 463) que « cela n'a point de rapport 
aux affaires d'Espagne». Plusieurs membres de sa famille avaient été 
taxés par la Chambre de justice de 1716 (Journal de Buvat, tome I, 
p. 202). 

2. François de Montaigu, chevalier de Boisdavid, appartenait à une 
famille du Poitou ; il avait un frère aîné, appelé le comte de Mon- 
taigu, qui était alors enseigne aux gardes françaises et qui devint briga- 
dier d'infanterie en janvier 1740. 

3. Il fut arrêté à l'île de Ré au milieu de mars par les soins du gou- 
verneur de Saintonge, le comte de Chamilly, et amené à La Rochelle, 
puis transféré à la Bastille, où il entra le 29 avril ; il ne tarda guère à 
obtenir des adoucissements à sa captivité et fut enfin relâché le 31 dé- 
cembre 1719 (Dangeau, tome XVIII, p. 20, 22, 40, 63, 93, 144 et 
193 ; Ravaisson, Archives de la Bastille, tome XIII, p. 243 -244 ; Funck- 
Brentano, Les Lettres de cachet, p. 192, n° 2464; Journal de Buvat, 
tome I, p. 371 ; Mémoires de Mme de Staal, tome I, p. 187, 196, 239 
et 244). Il y a aussi des renseignements sur lui dans les dossiers Bas- 
tille 10677-78 à la Bibliothèque de l'Arsenal. 

4. Le relevé des prisonniers de la Bastille (Funck-Brentano, Les 
Lettres de cachet, p. 191-192) montre qu'il y entra en effet un certain 
nombre de comparses en mars-avril 1719. 

5. Le jeune duc fut arrêté chez lui dans la matinée du 29 mars par 
un lieutenant et des archers de la prévôté et mené aussitôt à la Bas- 
tille, avec son valet de chambre Bertel et son intendant Sandrier. On 
prétendait avoir saisi sur lui ou chez lui des lettres d'Alberoni, prou- 
vant qu'il avait promis de livrer aux Espagnols la place de Bayonne, 
où son régiment était alors en garnison (Dangeau, p. 23-24 ; Ed. de 
Barthélémy, Gazette de la Régence, p. 324-325; Journal de Buvat, 



Inquiétude 

des maréchaux 

de Villeroy, 

Villars 
et Huxelles; 

Villars, 

dans la frayeur, 

me prie 

de parler à 

M. le 



144 MÉMOIRES [4719] 

duc d'Orléans; d'eux ne parlât, et qu'on ne mît la main sur le collet 1 à 

1C lC IU1S ôt 16 

veux rassurer, des gens de leur corinoissance qui en savoient encore plus, 
qui étoient encore libres et tâchoient de faire bonne con- 
tenance. Il courut même un bruit que le maréchal de 
Villars alloit être arrêté 2 . Sa frayeur éclata sur son visage 
et dans sa conduite. Il n'osoit plus sortir de chez lui, et il 
s'informoit de ce qui se disoit sur lui avec une inquiétude 
indécente 3 . Lui et sa femme m'avoient toujours extrêmement 
ménagé de tout temps. Ils avoient fermé les yeux et les 
oreilles à mes façons et à mes propos sur leur duché*, et 
depuis encore sur leur pairie 5 , et m'avoient sans cesse 
également cultivé et Mme de Saint-Simon . Ils m'envoyèrent 
prier d'aller chez eux avec instance. J'y allai, et je trouvai 
le maréchal dans des transes et dans un abattement 
incroyable. Il me dit sans façon qu'il savoit qu'il alloit 
être arrêté, qu'il s'y attendoit à tous les instants, que ce 
n'étoit qu'avec la dernière inquiétude qu'il sortoit de chez 
lui pour le conseil de régence, ou pour aller au Palais- 
Royal le moins qu'il pouvoit, même sans se croire en 
sûreté chez lui ; que cela prenoit fort sur sa santé, que les 

tome I, p. 369-370; Correspondance de Madame, recueil Brunet, 
tome II, p. 83-84, 92, 98, 103, et recueil Jasglé, tome III, p. 15 et 22- 
23; Mémoires du marquis d'Argenson, édition Rathery, tome I, 
p. 23-24; du maréchal de Villars, tome IV, p. 133-134; de Mme de 
Staal, tome I, p. 179; Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 191, 
n 0s 2454-55 et 2457 ; dossiers Bastille, à la Bibliothèque de l'Arsenal, 
n os 12479 et 12547). Un exposé de ses agissements délictueux est dans 
le volume Espagne 288, fol. 115, au Dépôt des affaires étrangères. 

1. «On dit mettre à quelqu'un la main sur le collet, pour dire 
l'arrêter et le faire prisonnier» (Académie, 1718). 

2. Mécontent du Régent depuis longtemps, il s'était lié, au moins 
secrètement avec ses ennemis (notre tome XXXIII, p. 109). 

3. Voyez ce que dit le maréchal de ses craintes dans ses propres 
Mémoires, tome IV, p. 123-124 ; il ne parle pas de la visite que notre 
auteur va raconter, mais seulement d'une au garde des sceaux d'Ar- 
genson. 

4. Tome XII, p. 373-375. 

5. En 1709 : tomes XVIII, p. 202-203, et XIX, p. 108-109. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 145 

avis lui en venoient de toutes parts, que le bruit en étoit 
public, qu'il n'y avoit pas moyen de vivre de la sorte ; 
qu'il s'apercevoit depuis du temps que M. le duc d'Orléans 
ne le voyait plus de bon œil 1 , et qu'il étoit embarrassé 
et froid avec lui, qu'il ne sa voit quel mauvais office on 
lui avoit rendu ; s'étendit sur son attachement et sa fidélité, 
et me conjura de parler à M. le duc d'Orléans, et de 
tâcher à le faire expliquer sur son compte. Sa femme, 
beaucoup plus tranquille que lui, me pria de la même 
chose. Je les assurai 2 , comme il étoit vrai, que je n'avois 
rien remarqué en M. le duc d'Orléans qui eût pu donner 
lieu aux bruits qui couroient, et que je croyois qu'il se 
faisoit tort à lui-même d'en avoir de l'inquiétude. Ce 
n'étoit pas que je 3 fusse persuadé qu'il dût être dans la 
sécurité. On a vu comme le hasard fit savoir si peu avant 
le lit de justice l'assemblée mystérieuse du duc du Maine 
avec lui chez le maréchal de Villeroy *, et toutes ses liaisons 
y étoient conformes. Mais M. le duc d'Orléans étoit si 
essoufflé des deux tours de force qu'il n'avoit pu éviter 
de faire coup sur coup, si éloigné de ces coups d'éclat, si 
peu capable encore de les soutenir, beaucoup moins de 
les oser pousser, que j'ai toujours cru les gros complices 
en pleine sûreté, même les plus médiocres. Je parlai donc 
à M. le duc d'Orléans, qui n'étoit pas fâché de la peur 
que le maréchal avoit prise, mais qui me répondit ce qu'il 
falloit pour le rassurer. Je le rendis aussitôt au maréchal 
et à la maréchale ; elle en prit thèse pour le rassurer. Ils 
me remercièrent beaucoup tous deux, mais le maréchal 
toujours fort dans l'inquiétude. Elle fit une telle impres- 
sion sur lui, qu'il en maigrit à vue d'œil. Son sang se 
corrompit; il lui vint un mal au col qui menaça d'un 

1. Locution que signalait le Dictionnaire de V Académie de 1718. 
1. Au-dessus de ces mots, Saint-Simon a biffé le fis et, qu'il avait 
ajouté en interligne. 

3. Il avait d'abord écrit : je ne fusse. 

4. Tome XXXV, p. 89. 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 19 



146 MEMOIRES [1719] 

cancer 1 . Le remède de Garus 2 l'en garantit, dont il prit 
souvent depuis, et en porta toujours dans sa poche. Mais 
il languit toujours jusqu'à l'élargissement du duc et de la 
duchesse du Maine; après quoi il reprit bientôt son 
embonpoint et sa première santé, en sorte que la cause de 
son mal fut manifestement visible 3 . 
Manège Le Blanc alloit souvent à la Bastille et à Vincennes 4 , et, 

et secret sur les sans que je le lui eusse demandé, ne manquoit point de 

prisonniers ; • i *. • 1 • u ■ j 

politique de venir le même jour, le soir, chez moi me rendre compte 

l'abbé Dubois de ce qu'il avoit appris des prisonniers, et de ce qu'il 

S j r j affaire s'étoit passé entre eux et lui, ainsi que de tout ce qui lui 

de la duchesse revenoit sur cette affaire ; mais les prisonniers, à ce qu'il 

1. Dans ses Mémoires, Villars parle d'abord seulement de fièvre, 
d'estomac dérangé, de santé très chancelante pendant toute l'année 
1719 (p. 124); mais plus tard (p. 132-133), il avoue une tumeur, qu'on 
fut obligé d'ouvrir, et il ne fut guéri que par le remède de Garus, 
comme le dit Saint-Simon. 

2 Cet élixir, qui n'était qu'un perfectionnement du célèbre « élixir 
de propriété » inventé par Paracelse, était obtenu par la macération 
prolongée dans l'alcool de diverses épices, telles qu'aloès, myrrhe, 
muscade, cannelle, safran, etc. ; on y ajoutait un sirop de fleurs d'oran- 
ger et de capillaire, de manière à former une liqueur stomachique 
très agréable. Nous allons retrouver l'empirique Garus plus loin, 
p. 262, lorsqu'il sera appelé pour soigner la duchesse de Berry. 

3. Ce qui précède, depuis et sa p™ santé, a été ajouté après coup 
dans le blanc resté à la fin du paragraphe et en interligne. — Compa- 
rer avec ce récit la première rédaction, dans l'Addition à Dangeau, 
n° 1558, ci-après, p. 382. 

4. Dangeau note deux visites de M. le Blanc à Vincennes et à la 
Bastille les 31 mars et 3 avril (p. 25 et 27) ; mais il y en eut beaucoup 
d'autres, dans lesquelles il reçut les déclarations des inculpés, notam- 
ment de Malezieu (18 avril), l'abbé Brigault (24 avril), Boisdavid 
(14 mai), dont les originaux sont dans le volume Espagne 291. Voyez 
aussi les Mémoires de Mme de Staal, tomel, p. 180, 194, 200-203, etc. 
Les déclarations de Boisdavid et de l'abbé Brigault dont on vient de 
parler ont été publiées par Lémontey, Histoire de la Régence, tome II, 
p. 400 et 409. Le chevalier du Menil en fit une aussi, au début d'août, 
que nous n'avons pas, mais dont on connaît l'existence par un billet de 
le Blancà M.deLauney(Ravaisson, Archives de la Bastille, tome XIII, 
p. 268). 



[1719] DE SAINT-SIMON. 147 

m'assuroit toujours, ne disoient rien ou que les riens du Maine 
qu'il me rapportoit. Belle-Isle, qui s'étoit fort initié chez e es eur&f 
moi par Gharost et par Mme de Lévis 1 , qui n'étoit qu'un 
avec le Blanc et qui entroit dans tout ce qu'il pouvoit, 
venoit raisonner avec moi en cadence des visites de le 
Blanc. Je ne fus pas longtemps à démêler que je n'en sau- 
rois jamais davantage, comme il arriva en effet, excepté 
ce qu'il fallut tout à la fin en dire au conseil de régence 
pour excuser les emprisonnements et les exécutions de 
Bretagne. M. le duc d'Orléans n'en savoit pas plus que 
moi, ou, si on lui en disoit quelque chose de plus, ce fut 
sous un secret recommandé plus pour moi que pour per- 
sonne. L'abbé Dubois, maître absolu de M. le duc 
d'Orléans, faisoit trembler, excepté moi, tout ce qui appro- 
choit ce prince. L'abbé 2 craignoit le nerf de mes conver- 
sations et de n'être pas le maître de son aiguière 3 , s'il 
venoit jusqu'à moi des découvertes dont je pusse battre le 
Régent 4 , et venir à bout de son incurie et de sa débonnai- 
reté. On a vu, lors de l'arrêt 5 de l'abbé Portocarrero, 
l'adresse et la hardiesse dont Dubois 6 se saisit de tous les 
papiers 7 . Il n'eut pas moins de soins de s'emparer de ceux 
de Cellamare, que le Blanc, qui l'y accompagnoit, n'étoit 
pas pour lui disputer. Il s'étoit donc ainsi rendu seul 
maître du secret et du fond de l'affaire, et tellement que 
M. le duc d'Orléans ni personne n'en pouvoient savoir 
que ce qu'il vouloit bien leur dire. Le Garde des sceaux, 
qui alloit rarement interroger les prisonniers, et le Blanc 

1. Déjà dit ci-dessus, p. 77. 

2. L'abbé est en interligne au-dessus d'il, biffé. 

3. Locution rencontrée plus haut, p. S. 

4. Les mots le Régent sont en interligne. On a déjà rencontré la 
locution battre quelqu'un, au sens de l'attaquer, l'obséder, dans le 
tome XIX, p. ni. 

5. Au sens d'arrestation. 

§. Encore ici Dubois est en interligne au-dessus d'il, biffé. 
7. Ci-dessus, p. 20 et suivantes. 



148 MÉMOIRES [4749] 

qui les voyoit bien plus souvent, et à qui venoient tous 
les avis sur cette affaire, étoient dans l'entière frayeur et 
la plus soumise dépendance de l'abbé Dubois, avec 
lequel ils concertoient chaque jour ce qu'ils dévoient dire 
à M. le duc d'Orléans sur les avis et sur ce qu'ils avoient 
tiré ou n'avoient pu tirer des prisonniers, et rendoient 
compte, au sortir d'avec lui, au redoutable abbé de tout 
ce qui s'étoit passé entre eux et le Régent. 

Dubois vouloit faire la peur entière au duc et à la 
duchesse du Maine et aux prisonnniers pour tirer tout 
d'eux, et y mettre si bon ordre qu'il n'y eût plus rien à 
craindre; il vouloit aussi épouvanter les maréchaux pour 
les humilier et les contenir ; mais il étoit bien éloigné 
d'aller plus loin. Il vouloit régner sans trouble, et parvenir 
à la pourpre et à la place et à toute l'autorité de premier 
ministre sans embarras au dedans, pour n'avoir à vaincre 
sur le chapeau, qui le conduisoit à l'autre, que les diffi- 
cultés du dehors. Il vouloit de plus se préparer une 
domination absolue, sans contradiction. Il sentoit quel 
seroit le cri public, le dépit et l'impétuosité de Monsieur 
le Duc sur un second maître et de son intimité *; de 
combien de personnages il seroit escorté dans un mécon- 
tentement qui seroit universel. Il y redoutoit les mouve- 
ments que le Parlement y pourroit faire, à qui, dans un 
cas si étrange, chacun se réuniroit. Il se proposoit donc 
de mettre 2 entre ses seules mains la vie et toute la fortune 
du duc du Maine et de ses enfants et celles de ses com- 
plices, pour s'acquérir sur eux l'obligation de leur avoir 
lui seul rendu le tout, et à ses plus importants croupiers 3 , 
pour s'en faire une protection sûre contre le cri public 
et contre les princes du sang, et s'acquérir le Parlement, 

4. Ce mot inusité a déjà été employé par notre auteur dans le 
tome XXXIV, p. 310. 

2. Avant mettre, il a biffé se. 

3. Croupier, au figuré, a passé dans nos tomes XXV, p. 84, et 
XXVI, p. 44. 



[1719] DE SAINT-SIMON, 149 

au moins l'arrêter et le rendre neutre et sans mouvement, 
par le crédit du duc et de la duchesse du Maine sur le 
premier président, qui s'y trouvoit en son particulier 
tout de son long 1 , et sur les principaux moteurs de la 
Compagnie. Je ne répondrois pas aussi que, sans s'être 
commis à confier le fond du sac 2 à M. le duc d'Orléans, 
il n'ait profité de son incroyable foiblesse, de son insen- 
sibilité aux plus cruelles injures encore plus incroyable, 
de son penchant à ne rien pousser et à des me zzo- termine 
déplorables, pour lui persuader cette politique à l'égard 
de tous ceux qui avoient trempé dans le complot, et que, 
profitant des sueurs 3 que l'opiniâtre impétuosité de Mon- 
sieur le Duc avoit données au Régent lorsqu'il lui força 
la main au dernier lit de justice sur la destitution du duc 
du Maine, sur l'éducation du Roi, sur un établissement 
pour M. le comte de Gharolois, sur une augmentation 
d'une pension de cent cinquante mille livres pour soi- 
même 4 , il n'ait fait comprendre au Régent la nécessité 
indispensable d'une barrière contre la hauteur et l'avidité 
des princes du sang, et que cette barrière ne se pouvoit 
trouver que dans la conservation du duc du Maine, de 
ses rangs, de ses établissements, et de ses complices les 
plus considérables. Je ne doute pas non plus qu'il n'ait 
fait peur à son maître des maréchaux de Villeroy, dont 
Tallard seroit inséparable, Yillars et Huxelles, du premier 
président et de nombre d'autres, qui, venant à être publi- 
quement convaincus, feroient avec le duc du Maine un 
groupe formidable dont le Régent seroit d'autant plus 
embarrassé par le nombre, les établissements, la paren- 

1. Tome XXXIII, p. 83-84, et ci-dessus, p. 44. 

°2. « On dit proverbialement et figureraient voir le fond du sac, pour 
dire, pénétrer dans ce qu'une affaire a de plus secret, de plus caché » 
{Académie, 1718). 

3. Au sens de peines, soucis, tracas, comme dans le tome XXI, 
p. 38. 

4. Voyez notre précédent volume, p. 49-65, 113-116, etc. 



150 



MÉMOIRES 



[1749] 



La même 

politique 

fausse et très 

dangereuse 

pour M. le duc 

d'Orléans. 

Je le 

lui représente 

très fortement, 

ainsi 
que l'énorme 

conduite 

à son égard 

du 

duc du Maine 

et de 

ses principaux 

croupiers, 

et le danger 

d'une 

continuelle 

impunité. 

Je ne trouve 

que refuites 

et misère. 



tèle 1 et le poids dans le monde, que, criminels par les 
lois, il resteroit vrai toutefois qu'ils ne l'étoient directe- 
ment que contre le Régent, subsidiairement contre l'État, 
mais pour le sauver du prétendu mauvais gouvernement, 
point du tout contre la personne du Roi, dont la conser- 
vation contre les périls du poison deviendroit leur pré- 
tendue apologie, et produiroit tôt ou tard de funestes 
effets. Il n'en falloit pas tant pour étourdir un prince au 
fond timide, ennemi des grands coups, parfaitement 
insensible aux plus cruelles et aux plus dangereuses 
injures, bon et doux par nature, choisissant toujours le 
plus aisé comme tel, par foiblesse, dans les affaires grandes 
ou épineuses, et par incapacité de les suivre et d'en sou- 
tenir le poids, enfin livré et abandonné à l'abbé Dubois, 
auquel il ne pouvoit plus résister sur quoi que ce fût. 

Mais cette politique, si bonne et si fort dans le vrai 
pour la fortune où tendoit l'abbé Dubois, n'étoit ni bonne 
ni dans le vrai pour son maître. Plus M. du Maine et ses 
plus considérables complices lui auroient une obligation 
signalée de la vie, des honneurs, des établissements, plus 
cette obligation à ne jamais l'oublier seroit aux dépens 
de M. le duc d'Orléans. Quelques marques de clémence 
et de misère, quand elle est gratuitement poussée à 
l'extrême, que ce prince eût données, jamais de grands 
coupables ne pardonnent à ceux contre qui ils ont commis 
de grands crimes, et il étoit tout naturel qu'ils fussent 
persuadés et que l'abbé Dubois leur fît délicatement 
entendre qu'il les avoit habilement arrachés des mains de 
son maître, sans quoi ils étoient perdus. Le coup double 
et prodigieux que le Régent venoit si nouvellement de 
frapper au dernier lit de justice sur le Parlement et sur 
le duc du Maine, n'avoit causé ni trouble ni rumeur, mais 
une frayeur extrême, un silence de tremblement, une 
soumission entière. Cet exemple devoit donc l'encourager, 



1. Mot déjà relevé dans le tome XIV, p. 363. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 151 

puisque c'étoit aux mêmes gens qu'il avoit affaire et pré- 
venus de plus du crime d'État. C'est ce que je lui avois 
représenté plus d'une fois, et que le pardon, ni le semblant 
de manquer de preuves quand on en a, ne réconcilient 
jamais ceux qui ont manqué un grand coup à celui contre 
qui il étoit préparé ; que, le péril couru, plus il est 
grand 1 , plus il irrite; qu'un tel bienfait reçu redouble 
la haine et la rage de qui s'est vu dans la main et à la merci 
de qui les pouvoit exterminer, leur fait mépriser une géné- 
rosité qu'ils imputent à foiblesse, qui les excite à prendre 
mieux leurs mesures, ou, s'ils ne le peuvent pendant le 
reste de la Régence, à renverser le Régent auprès du Roi 
majeur, avec d'autant plus de hardiesse qu'alors il n'y a 
plus de crime ; qu'il n'est point de régence dont le gouver- 
nement ne puisse être attaqué, ni de vie et de mœurs 
telles que celles de M. le duc d'Orléans à couvert sous 
l'abri de son rang. Je m'étendis un peu avec le Régent 
sur les points de son gouvernement qu'on pourroit rendre 
très répréhensibles aux yeux d'un jeune roi majeur, avec 
le secours d'une bonne et secrète cabale, en quoi le duc du 
Maine étoit un grand et dangereux ouvrier, en quoi les 
maréchaux de Villeroy, Yillars, Huxelles, par leurs em- 
plois dans la Régence, comme témoins de près, et d'autres 
joints à eux, aideroient le duc du Maine : Law et sa 
banque ; l'alliance d'Angleterre jusqu'à l'ensorcellement, 
pour la fortune de l'abbé Dubois, conséquemment avec 
l'Empereur, les deux plus grands et plus naturels ennemis 
de la France ; la rupture pour eux seuls, et malgré la 
Hollande entraînée de force 2 , contre l'Espagne, après tant 
de sang et de trésors répandus pour la conserver, et avec 
qui la plus étroite union étoit si naturelle et si utile ; la 
facilité de fasciner les yeux d'un jeune roi et de lui tour- 
ner toute cette conduite à intérêt particulier contre celui 
de l'État, pour monter sur le trône sans obstacle, s'il fût 

1. Plus le pardon est grand. 

2. Ces trois mots ont été ajoutés en interligne. 



152 MÉMOIRES [1719] 

mcsarrivé 1 au Roi ou s'il lui mésarrivoit encore sans 
enfant mâle, et de. là revenir aux anciennes horreurs pour 
lui faire craindre pour sa vie, tant que son précédent 
régent ne seroit pas mis en lieu de sûreté. Je ne trouvai 
que foiblesse ou dissimulation. Gela ne m'arrêta pas. Je 
lui demandai quel retour il trouvoit dans le maréchal de 
Villeroy pour l'avoir traité avec une distinction qui ne 
différoit pas du respect, sans jamais aucun refus ni aucun 
délai à toutes ses demandes, qui étoient continuelles pour 
faire montre de son crédit et de sa protection, souvent en 
choses considérables ; pour avoir accru son autorité à Lyon 
fort au delà de raison et d'usage, au point qu'il y étoit 
uniquement et absolument le maître de tout; enfin pour 
l'avoir admis fort dangereusement au secret de la poste, 
et à la lecture que Torcy lui venoit faire des extraits, et 
encore en d'autres confidences. Je lui demandai quel 
retour il trouvoit dans le maréchal d'Huxelles pour avoir 
comblé ses désirs en lui confiant le secret et l'adminis- 
tration des affaires étrangères, et de 2 son ami, le premier 
président, en l'accablant d'argent et outre cela de pensions. 
Enfin je vins au duc du Maine, et je lui demandai quel 
los 3 il en avoit reçu, pour ne l'avoir pas destitué à la mort 
du Roi, comme tout le monde, tous les seigneurs, le Par- 
lement même s'y attendoit et le desiroit alors 4 , avec un 
empressement qu'il ne pouvoit ignorer : « Mais, me répon- 
dit-il d'une voix basse, honteuse et foible, c'est mon beau- 
frère. — Gomment votre beau-frère! repris-je avec feu : 
est-ce donc un titre à lui pour vous étrangler comme il y a 
tâché et buté 5 toute sa vie ? Avez-vous oublié la honte et 



1. S'il fut arrivé malheur. Le Dictionnaire de V Académie de 1718 
indiquait ce verbe, que la dernière édition a conservé. 

2. Il y a bien de dans le manuscrit ; il faudrait plutôt dans. 

3. Au sens de récompense : voyez nos tomes XVII, p. 271, et XXIV, 
p. 359. 

4. Alors est en interligne. 

5. Avoir pour but : tome XIII, p. 213. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 153 

le désespoir de Monsieur, le vôtre alors à vous-même, la 
fureur et les larmes publiques de Madame d'un mariage 
si étrangement disproportionné * ? Avez-vous oublié que 
l'intérêt de ce beau-frère vous a éloigné du commande- 
ment des armées, dont Monsieur mourut de colère et de 
dépit après la prise qu'il en avoit eue avec le Roi le jour 
même 2 ? Avez-vous oublié jusqu'à quel point il intéressa 
Mme de Maintenon à votre perte, lors de votre affaire 
d'Espagne, malgré tous les efforts de Mme la duchesse de 
Bourgogne auprès d'elle en votre faveur, et de combien 
près vous frisâtes les derniers malheurs 3 ? Avez-vous ou- 
blié les horreurs dont ce cher beau-frère vous affubla à 
la mort de Monseigneur le Dauphin et de Madame la Dau- 
phine, du petit prince leur fils, et de M. le duc de Berry 
ensuite 4 ; qu'il en persuada le Roi par Mme de Maintenon, 
et qu'ils l'ont toujours été, la cour, Paris, les provinces, les 
pays étrangers ; l'art et le soin de répandre cette opinion 
jusqu'à en rendre le doute ridicule, et le soin vigilant de 
la renouveler de temps en temps et de lui donner une 
couleur nouvelle? Enfin avez-vous oublié le testament et 
le codicille du Roi, la dispute si forte de M. du Maine en 
plein Parlement contre vous, et si impudemment soutenue 
en faveur du codicille 5 , et ce que vous seriez devenu si 
l'une de ces deux pièces, que personne n'ignore que le 
Roi fit malgré lui, avoit subsisté, bien pis si toutes deux 
avoient été exécutées ? Tous ces crimes à votre égard sont 
antérieurs à votre régence, sans que vous ayez jamais 
donné le moindre ombrage à M. du Maine, que celui qu'il 
a voulu prendre de votre naissance et de votre droit. Vous 
avez cru par la conduite que vous avez si longtemps sou- 

1. Tome I, p. 58 et suivantes. 

2. Tome VIII, p. 264-269, 316 et suivantes. 

3. Tome XVIII, p. 63 et suivantes. 

4. Tomes XXII, p. 370-399, XXIII, p. 62-63, et XXIV, p. 262- 
263. 

5. Tome XXIX, p. 21-25. 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 20 



154 MÉMOIRES [1719] 

tenue et tant que vous l'avez pu à son égard, aux dépens 
des princes du sang et de toute justice, regagner ce bâtard 
brûlant de la soif de régner. Il vous en a payé, dans le 
temps même qu'il jouissoit de votre plus grand déni de 
justice, par la requête au Parlement de cette prétendue 
noblesse, et par son appel aux États généraux ou au Roi 
majeur 1 , avec la criminelle audace de vous attaquer vous- 
même sur l'incompétence et le défaut de pouvoir d'un 
régent. Enfin vous voyez ce qu'il vient de brasser, et par 
tant d'expériences anciennes et nouvelles ce que vous 
devez attendre de lui, si vous le laissez en état de conti- 
nuer. » 

Ces propos, que je renouvelois de temps en temps, 
jetoient M. le duc d'Orléans dans un trouble extrême. Il 
sentoit tout le poids de mes raisons ; mais il étoit enchaîné 
par les prestiges de l'abbé Dubois. Tantôt il s'excusoit sur 
le défaut de preuves, et je lui remettois ce qu'il en avoit 
dit à Monsieur le Duc et à moi, que M. et Mme du Maine 
étoient des plus avant dans la conspiration, comme je l'ai 
rapporté en son temps 2 . Une autre fois, il alléguoit le dan- 
ger d'entreprendre un homme 3 si grandement établi, et 
je lui démontrois qu'après le grand pas de l'avoir fait 
arrêter lui et Mme du Maine, et confinés en deux prisons 
éloignées, le danger du retour seroit bien plus grand, 
mortellement offensés qu'ils seroient, et que de plus ils 
se le dévoient montrer 4 comme innocents. Enfin, retranché 
sur l'embarras de leurs enfants, aussi grandement établis 5 
que le père, dont ils avoient les survivances, et le gouver- 
nement de Guyenne de plus, qui sûrement netrempoient 
point dans le complot du père, et que par conséquent on 

1. Tome XXXI, p. 249-252, 268, 317 et 336. 

2. Ci-dessus, p. 44. 

3. « On dit entreprendre quelqu'un pour dire le poursuivre, le per- 
sécuter, le pousser, le railler » (Académie, 1718). 

4. Ils se dévoient montrer offensés ; le est en interligne. 

5. Le mot establis a été remis en interligne. 



[1749] DE SAINT-SIMON. 155 

ne pouvoit dépouiller, je lui demandai où il avoit vu ou 
lu qu'on eût jamais laissé aux fils des criminels d'Etat, 
convaincus et punis comme tels, des établissements dont 
ils pussent abuser ; qu'il prît garde qu'une telle condam- 
nation emportoit confiscation des biens patrimoniaux, quoi- 
que les enfants ne fussent pas coupables, à plus forte rai- 
son l'extinction des titres, honneurs, etc., et la privation 
des gouvernements et des charges dans le père, et des sur- 
vivances dans ses fils, lesquels, bien que non coupables, 
perdoient par la condamnation du père la succession entière 
du patrimoine, qui, sans cela, leur étoit de tout droit 
acquis, à plus forte raison des grâces dont le père étoit 
justement dépouillé ; qu'il étoit du plus évident danger de 
les leur laisser, et sur lesquelles ils ne pouvoient avoir un 
droit en rien comparable au droit qu'ils avoient aux biens 
de leur père, qui étoit leur patrimoine, duquel toute- 
fois ils ne laissoient pas d'être de tout droit totalement 
privés par la confiscation inséparable de la condamnation ; 
qu'à la vérité on n'y touchoit jamais au bien et aux reprises 
de la mère, qui demeuroient après elle aux enfants; mais 
ici, la mère se trouvant aussi coupable que le père, la con- 
damnation emportoit confiscation de tout le bien maternel 
comme du bien paternel. A cette réponse, M. le duc d'Or- 
léans n'eut point de réplique, baissa la tête et demeura 
quelque temps rêveur, puis me dit : « Mais Mme du Maine, 
vous ne sauriez nier qu'elle ne soit princesse du sang. — 
Non, certes, lui répondis-je; mais vous ne me prouverez 
pas aussi qu'elle la soit davantage que les deux ducs d'Alen- 
çon, père et fils 1 , que le connétable de Bourbon 2 , que 
Monsieur le Prince, propre grand-père de Mme du Maine, 
qui tous aussi étoient princes du sang bien reconnus pour 
tels, et néanmoins atteints, convaincus, et solennellement 
jugés et condamnés comme criminels d'État. Vous savez 

1. Jean II et René. Saint-Simon a mentionné leur procès dans le 
tome XV, p. 302. 

2. Charles III : tome IV, p. 43. 



456 MÉMOIRES [1719] 

après combien de prison et à quelles conditions 1 l'un de 
ces ducs d'Alençon eut sa grâce, ce que devint le conné- 
table de Bourbon, et que, quelque désir qu'on eût d'une 
paix aussi avantageuse que fut alors celle des Pyrénées, 
la passion extrême de la Reine votre grand mère du ma- 
riage du Roi avec l'infante sa nièce, quelque pressé qu'en 
fût le cardinal Mazarin et la Reine même, dans la frayeur 
qu'ils avoient eue l'un et l'autre de ce qui avoit pensé 
arriver de la nièce du cardinal, qui épousa depuis le con- 
nétable Colonne 2 , et de ce qui étoit toujours possible à 
l'égard de quelque autre tant que le Roi ne seroit pas 
marié, on aima mieux hasarder la paix et le mariage, 
essuyer toutes les longueurs à conclure, les persécutions 
et les propositions de toutes les sortes de don Louis de 
Haro en faveur de Monsieur le Prince, même aux dépens 
du roi d'Espagne, que de souffrir qu'il tirât aucune sorte 
d'établissement des Espagnols, ni qu'il rentrât dans son 
gouvernement, ni dans sa charge de grand maître de 
France, qui à la fin, mais sans stipulation, furent donnés 
à Monsieur son fils, mais quelque temps après, grâce dont, 
pour conclure, on n'étoit convenu que verbalement, secrè- 
tement, et comme une grâce et une galanterie personnelle 
au roi d'Espagne et à son ministre. Aujourd'hui que vous 
commencez la guerre, vous ne traitez ni mariage néces- 
saire et pressé, vous ne traitez point la paix, vous ne sau- 
riez craindre qu'on se persuade au dedans ni au dehors, 
après l'éclat fait sur l'ambassadeur d'Espagne et ce que 
vous savez déjà sur M. et Mme du Maine de leurs complots 
avec lui, qu'on leur fasse accroire des crimes pour les per- 
dre, et vous en saurez bien davantage quand il plaira à 
l'abbé Dubois de vous instruire à fond par les papiers dont 

1. Il y a quelles au pluriel et condition au singulier, dans le ma- 
nuscrit. 

2. Marie Mancini. Saint-Simon a déjà fait allusion à l'amour du 
jeune Roi pour elle : tome XIII, p. 104; voyez A. Renée, Les nièces 
de Mazarin, et L. Perey, La connétable Colonna. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



157 



vous convenez qu'il s'est saisi, qu'il a vus lui seul, et 
qu'il ne vous a pas montrés. Grand Dieu ! ajoutai-je avec 
dépit de ne trouver que de la filasse, pour ne pas dire du 
fumier 1 , grand Dieu I quel précieux présent avez-vous fait 
à ce prince de la plus difficile vertu du christianisme, de 
cette vertu tellement surhumaine, si contraire à la nature 
et à la plus droite raison quand elle n'est pas miséricor- 
dieusement éclairée et 2 entraînée par votre grâce toute- 
puissante, cette vertu, l'écueil des plus grands hommes, le 
plus dur et le plus continuel combat des plus grands saints, 
cette vertu toutefois à qui vous prescrivez des bornes pour la 
conservation des Etats et des hommes, enfin ce pardon 
des ennemis, sans lequel 3 , ô mon Dieu, nul ne vous verra ; 
et vous l'accordez à un prince qui vit comme un homme 
qui compte pour rien le bonheur éternel de vous voir, ô 
profondeur immense de vos jugements terribles! qui, par 
l'usage et en même temps par le mépris djun présent si 
rare et si exquis, va faire tout ce qui le peut conduire aux 
plus redoutables malheurs, et le va faire non-seulement 
sans éprouver en soi la plus légère violence qu'éprouvent 
si fortement 4 en ces occasions les personnes les plus à Dieu, 
mais avec l'incurie, la facilité, l'insensibilité la plus pro- 
digieuse, la plus incroyable, la plus unique ! » 

Une si violente exclamation, précédée d'aussi fortes 
raisons, ébranla assez M. le duc d'Orléans pour se mettre 
à raisonner sur le dépouillement. Alors, quoique sans 
espérance par sa mollesse, son peu de tenue, l'intérêt et 
l'ensorcellement de l'abbé Dubois, mais pour n'avoir rien 
à me reprocher à moi-même, je lui dis qu'il avoit beau 
jeu à réparer les fautes précédentes qui lui avoient fait tout 
pardonner au plus cruel et au plus gratuit ennemi qui fût 

1. Image qui peint la faiblesse et la mollesse du Régent. 

2. Les mots éclairée et sont en interligne. 

3. Saint-Simon avait d'abord écrit auquel sans v s , qu'il a biffé pour 
mettre en interligne sans lequel. 

4. Si fortem 1 ajouté en interligne. 



Trois crimes 

du 
duc du Maine 

à 

punir à la fois. 

Premier : 

attentat 

d'usurper 

l'habileté de 

succéder 

à la couronne. 



458 MÉMOIRES [1719] 

jamais, et au plus continuellement acharné contre ses 
droits, son honneur et sa vie, ce que lui même ne se pou- 
voit dissimuler ; qu'au crime présent pour lequel le duc 
du Maine se trouvoit maintenant arrêté, il en pouvoit rap- 
peler deux autres, et les faire d'autant mieux valoir, que 
le criminel avoit d'autant plus pernicieusement abusé du 
silence et de la patience 1 à l'égard de tous les deux : le pre- 
mier, d'avoir attenté à se faire prince du sang, puis à se 
faire déclarer capable de succéder à la couronne, contre 
l'honneur de la loi de Dieu, contre la loi unanime de la Fran- 
ce et de tous les pays chrétiens, où le fils d'un double adul- 
tère ne peut, en aucun cas, recueillir rien des biens de la 
famille dont il est sorti, combien moins une couronne : 
contre le droit de la nation en cas d'extinction de tous les 
mâles de la race régnante, contre le respect et le droit des 
princes du sang, enfin contre la précieuse vénération due 
à la loi salique qui distingue si grandement la couronne de 
France de toutes les autres couronnes. Je le fis souvenir 
de ce que je lui avois proposé à cet égard vers la fin de la 
vie du Roi, pour l'exécuter dès qu'il ne seroit plus, et de la 
nécessité que je lui en avois prouvée, et de laquelle il n'é- 
toit pas disconvenu, de mettre un tel frein à l'ambition de 
pouvoir être rendu capable de succéder à la couronne, 
que la vue certaine de la profondeur du précipice retînt 
bâtards, sujets trop puissants, premiers ministres, favoris 
démesurés, princes étrangers trop établis et appuyés, d'at- 
tenter à ce crime qui en prépare tant d'autres, et d'abuser 
ou de la folle tendresse, ou de la foible complaisance, ou 
de l'âge, ou de l'imbécillité d'un roi, ou de l'entêtement 
extravagant de sa toute-puissance même, pour renverser 
l'État; que le silence sous lequel il l'avoit laissé couler, 
avoit donné le temps au duc du Maine de commettre le 
second, de le tromper par ce ramas de prétendue noblesse, 

1. L'auteur avait d'abord écrit de vostre silence et de vostre patience; 
li a biffé les deux vostre et les a remplacés par la en interligne : puis 
il a biffé le premier la et corrigé de en du avant silence. 



[4749] DE SAINT-SIMON. 159 

dont plusieurs étoient, et de son aveu, à lui et des princi- 
paux de sa maison, en apparence, quoi qu'on eût pu lui 
dire et follement, contre les ducs, en effet contre lui-même, 
comme il y avoit bientôt paru par leur belle requête au 
Parlement, et de là par l'appel des bâtards du Régent, 
comme incompétent et impuissant, aux Etats généraux ou 
au Roi devenu majeur, autre crime d'Etat, et toujours 
connu et puni comme tel, de contester la puissance royale 
et d'en faire aucune distinction du Roi mineur ou majeur, 
et par là M. du Maine l'avoit réduit en la presse où il 
s'étoit trouvé entre les princes du sang et les bâtards, et 
après une longue et criante injustice, ou déni de justice, en 
faveur des bâtards, forcé, parleur audace à ventiler 1 son 
pouvoir de régent, de les déclarer déchus et non habiles à 
succéder à la couronne, mais avec de tels ménagements de 
rang et contre les termes exprès de l'arrêt qu'il venoit de 
rendre, que cette foiblesse avoit encouragé M. et Mme du 
Maine à entreprendre ce qui les retenoit maintenant en 
prison, dans la rage de n'avoir pas été maintenus ou souf- 
ferts dans l'habileté de succéder à la couronne, et dans le 
mépris de tout ce qui leur étoit conservé, compté par eux 
pour rien, sinon pour une foiblesse sur laquelle ils pou- 
voient toujours compter, quelque chose qu'ils osassent 
entreprendre. 

Après ce tableau ramassé et raccourci, je représentai à 
M. le duc d'Orléans qu'au moins pou voit-il maintenant 
mettre deux aussi lourdes fautes à profit et les faire bien 
payer à ces deux premiers crimes à l'appui du troisième 
qui en étoit la suite et le fruit : reprendre le premier, en 
montrer l'énormité, le danger extrême de l'exemple dans 
un royaume Très chrétien, et l'unique qui suive la loi sa- 
lique comme loi fondamentale pour la succession à la 
couronne depuis tant de siècles, l'exposer au sort de la 
Russie, à l'ambition de quiconque qui auroit la force des 

1. Menacer, discuter, comme dans les tomes VI, p. 67,etXXX,p.l77. 



160 MÉMOIRES [1719] 

établissements en main et qui posséderoitun roi; faire sen- 
tir que de se faire prince du sang et habile à succéder à 
la couronne, après tous les princes du sang, comme fils 
du Roi, et de transmettre à sa postérité, à se faire préférer 
aux princes du sang, comme bien plus proches qu'eux par 
la qualité de fils du Roi, il n'y avoit guères de distance, 
avec la force en main, et à quiconque obtient ce droit, 
une violente tentation de se faire place nette et s'abréger 
le chemin du trône ; dire que le respect pour la mémoire 
du Roi et la considération d'une alliance, quoiqu'elle 
n'eût jamais dû être, l'estime de la probité du comte de 
Toulouse, qui n'avoit eu ni voulu avoir aucune part aux 
démarches de son frère pour s'élever aussi monstrueuse- 
ment, avoit arrêté Son Altesse Royale sur la justice qu'il 
devoit aux princes du sang, à la nation entière, à soi- 
même, d'une entreprise si criminelle, qui n'alloit à rien 
moins qu'à déshonorer la mémoire du feu Roi, quoiqu'on 
sût bien qu'il avoit eu là-dessus la main forcée comme sur 
les dispositions de son testament et de son codicille en 
faveur du duc de Maine ; que, le cas avenant, cette pré- 
tention à la couronne pouvoit renverser l'État par le choc 
des forces de l'intrus et de celles de la nation, qui ne se 
laisseroit pas priver d'un si beau droit, qui lui étoit si 
certainement et si constamment acquis, et dont les étran- 
gers sauroient profiter pour s'agrandir des provinces à 
leur bienséance ; et de là s'étendre sur la nécessité d'un 
châtiment tel qu'il ôtât pour toujours un pareil dessein de 
la tête des plus ambitieux et des plus puissants, et de 
celle des rois par orgueil ou par foiblesse, auxquels le 
royaume n'appartient point comme une terre à un parti- 
culier, mais comme un fidéicommis qui est perpétuelle- 
ment affecté à l'aîné de génération en génération, à moins 
qu'une couronne présente, une vaste monarchie, un trône 
étranger vacant où un prince françois est appelé par le 
testament du dernier roi mort sans postérité de lui ni de 
ses prédécesseurs rois de sa maison, testament appuyé de 



[1749] 



DE SAINT-SIMON. 



164 



l'exprès consentement et des vœux de toute cette nation, 
ne fasse préférer une couronne présente aux futurs les plus 
contingents, et que toute l'Europe, avec la monarchie va- 
cante, ne stipule la renonciation à la possible succession 1 , 
avec le gré et le consentement du roi de France et les 
solennités célébrées pour cette renonciation ; qu'un roi de 
France n'a pas le pouvoir de disposer de sa couronne, 
laquelle suit de droit et par elle-même cette aînesse de 
génération en génération ; et, si la race masculine vient à 
manquer, le droit commun acquiert alors tout son droit, 
qui donne à la nation celui de se choisir un roi et sa 
postérité légitime masculine pour lui succéder tant qu'elle 
durera de génération en génération par aînesse ; appuyer 
sur l'attentat de troubler cet ordre, et sur tous les points 
qui viennent d'être mis sous les yeux. 

Passer de là au second crime : ameutement de gens à 
qui on fait usurper le nom de la noblesse, sans convoca- 
tion du Roi, ou du Régent en son nom, s'il est mineur, à 
qui seul elle appartient, par conséquent sans légitimes 
assemblées des bailliages pour le choix des députés, par 
conséquent sans mission, sans pouvoir de personne, des 
gens ramassés de toutes parts pour faire nombre, et dont 
plusieurs se trouveroient bien empêchés de prouver leur 
noblesse ; éblouir des gens distingués par la leur 2 à frater- 
niser en égaux avec ce vil mélange; abuser des fantaisies 
qu'on leur a inspiré de loin pour les ramasser et les ani- 
mer, se les dévouer après à soi pour tout faire, jusqu'à 
avilir le nom du second, mais du plus illustre, des trois 
états, que ce ramas se prétend être, par une requête au 
Parlement, plus basse et plus humble que celle du moin- 
dre particulier; le traiter de Nosseigneurs 3 , en nom 
collectif de la noblesse, et avoir recours à sa justice, à son 



Second : 

les moyens pris 

pour soutenir 

cette 

usurpation. 



4. Succession a été ajouté en interligne. 

2. Par leur noblesse. 

3. Reproche déjà adressé à la requête de la noblesse, lorsqu'elle 
fut remise en 4717 : tome XXXI, p, '254; voyez ci-dessus, p. 448. 

UÉMOI&ES DE 8AJHT-SIMON. XXXVI 21 



462 MÉMOIRES [1749J 

autorité, à sa protection, au nom de la noblesse, et en 
chose où ces mêmes suppliants prétendent le droit de 
juger. Se peut-il rien de plus contradictoire en soi, de 
plus injurieux au second corps de l'État, en tous les 
points et en tousles genres, de plus insultant au pouvoir du 
Régent et à la majesté royale, de plus visiblement et 
prochainement tendant à révolte et à félonie, et sous un 
roi mineur, à nier toute autorité, pour n'en reconnoître 
qu'autant qu'on le veut bien , et qu'elle peut et veut bien ser- 
vir aux vues qu'on s'est formées ? Montrer enfin l'énormité 
de cet attentat, le crime et le danger de ses diverses 
branches, qui ne viennent d'être touchées qu'en deux 
mots. 
Troisième : Joindre à ces deux crimes le troisième qui a fait arrêter 

sa conspiration j e ^ uc e j. j a duchesse du Maine. Les preuves des deux 
l'Espagne. premiers sont claires. De ce dernier, qui est le fruit des 
deux premiers, les preuves seront évidentes quand il 
plaira à l'abbé Dubois de montrer les papiers de Gellamare 
* et ceux de l'abbé Portocarrero, qui n'ont été vus que de 
lui seul \ et qui ne sont pas sortis de sous sa clef, et quand 
il plaira à son maître de se faire l'effort de le lui com- 
mander de façon à se faire obéir. 
Conduite à G'étoit bombarder 2 rudement la foiblesse du Régent, et 
tenirà l'égard tâcher à l'exciter à force de boulets rouges 3 . Je lui laissai 
de la duchesse prendre haleine et voulus voir quel effet la batterie 4 auroit 
du Maine, produit. Il m'avoit laissé tout dire sans aucune interrup- 
e eurs tion, et je lui voyois l'âme fort en peine. Nous fûmes 
complices quelques moments en silence. Il le rompit le premier pour 
et ^T ^ nfants me répondre que ce que je lui avois représenté étoit bel 
du Maine, et bon sur M. et Mme du Maine, mais que je ne prenois 

1. Seul ajouté en interligne. 

2. Au sens figuré d'attaquer à coups répétés ; nous en avons déjà 
trouvé un exemple dans le tome XIV, p. %6. 

3. Les lexiques du temps ne donnaient pas au figuré cette locution 
empruntée, comme la précédente et la suivante, aux usages des sièges. 

4. A rapprocher de l'emploi du verbe battre, ci-dessus, p. 147. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 163 

pas garde à ce qui étoit avec eux de personnages engagés 
peut-être dans la même affaire et sous les mêmes preuves, 
et, à faire un si grand coup de filet, que le filet en pourroit 
rompre. 

Ma réplique fut prompte. Je l'assurai qu'il ne devoit pas 
avoir assez mauvaise opinion de mon jugement de n'avoir 
pas pensé à une partie si principale de cette affaire, dont 
j'avois bien compté de l'entretenir, après avoir achevé sur 
M. et Mme du Maine ; que, pour venir à cette autre 
partie, je le suppliois de se représenter toutes les conspi- 
rations qu'il avoit lues, dont il n'y avoit aucune qui n'eût 
son chef, et des complices principaux et distingués par la 
force qu'ils y pouvoient ajouter, outre le nombre des 
autres dont les personnes étoient de peu ou rien ; qu'en 
cela on dépendoit des preuves, qu'il n'étoit pas permis de 
retrancher ni de grossir ; que plus le nombre des complices 
considérables seroit grand, plus le crime du chef le seroit, 
et le danger de l'État aussi, plus la punition très sévère 
deviendroit indispensable, plus la clémence et la justice 
devroient marcher de front, plus le crime des personnages 
que le chef de la conspiration auroit débauchés de leur 
devoir devoit à plomb retomber sur sa tête, plus la bonté 
du Régent auroit de quoi se' satisfaire, en montrant ne 
chercher que la sûreté présente et future du royaume, et 
de la succession à la couronne, par la punition du chef et 
du criminel de trois grands crimes, comme du plus grand 
coupable, du plus dangereux ou du seul dangereux, de 
celui qui feroit exemple à la postérité, et en pardonnant 
généreusement aux personnages qu'il auroit entraînés, 
qui, ensemble et par eux-mêmes, n'étoient point à crain- 
dre, et par la timidité qu'il en avoit éprouvée, et par les 
qualités de leur esprit, et par l'impuissance de leurs établis- 
sements, qui ne sont plus que des noms sans force et sans 
autorité dangereuse l ; qu'il prît bien garde que passer les 

1. Dangereuse ajouté en interligne. 



164 MEMOIRES [1719] 

yeux clos à côté d'un tel complot, précédé de tant d'autres 
par le même, étoit la plus insigne preuve de crainte et de 
foiblesse, et le plus puissant convi 1 à recommencer avec 
plus de succès ; que voir le crime d'une façon publique, 
telle que de mettre en prison le duc et la duchesse du 
Maine, et leur pardonner après sans plus d'examen, re- 
vient au premier 2 ; mais qu'articuler les preuves juridi- 
quement, ne punir que le chef et pardonner aux autres, 
si ce n'est à quelques gens obscurs trop signalés, c'est 
courage, c'est justice, c'est exemple, c'est sûreté, c'est 
générosité, c'est clémence, c'est rendre à jamais les per- 
sonnages pardonnes hors de mesure d'oser remuer, et, 
quelque malveuillants 3 qu'ils puissent être, hors d'état de 
toute sorte d'opposition, et par crainte et par honneur, 
en un mot, c'est savoir discerner, laisser les boucheries 
aux Christierns' f etaux Cromwells, ne vouloir que l'indis- 
pensable à l'exemple et à la sûreté, n'être sévère que par 
la nécessité, et clément et généreux par grandeur et par 
nature. Mais, pour arriver à ce point, il faut un jugement 
juridique, où tous les pairs soient juridiquement convo- 
qués et sans excuses admises, parce que, en cas de pairie 
et de crime, nulle sorte de cause de récusation ne peut en 
exclure aucun, et appeler 5 avec eux les officiers de la 
couronne. J'ajoutai que, le comte de Toulouse n'ayant 
trempé dans aucun des trois crimes de son frère, sa con- 
sidération ne devoit ni ne pouvoit retenir, puisqu'il étoit 
en pleine innocence, et que, à l'égard même de Mme du 
Maine, sa, condamnation se pouvoit commuer à passer le 
reste de sa vie bien et sûrement enfermée, sans commu- 

1. Au sens d'invitation, comme dans le tome XXVI, p. 26. 

2. C'est à dire, à crainte et à faiblesse. 

3. Telle est l'orthographe de Saint-Simon. 

4. Ghristiern II, roi de Danemark en 1513, surnommé le Néron du 
Nord, à cause de ses cruautés dans son royaume et surtout en Suède, 
dont il s'était fait élire roi en 4519. 

5. Appeler ajouté en interligne. 



[1719] DE SATNT-SIMON. 165 

nication avec personne, en faveur de sa qualité de prin- 
cesse du sang. 

Le Régent écouta tout, puis me dit : « Mais les enfants, 
qui sont innocents, qu'en feriez-vous? — Les enfants, 
repris-je, il est vrai qu'ils sont innocents ; mais il les faut 
empêcher de devenir coupables, et leur ôter les ongles 1 
pour qu'ils ne puissent venger leurs malheurs domesti- 
ques, ne leur laisser ni charge, ni gouvernement, ni le 
comté d'Eu, petite province trop sur le bord de la mer et 
d'un petit port, et trop voisine de l'Angleterre ; ni Dom- 
bes, trop près de Savoie, qui ne fut jamais qu'un franc 
alleu 2 , encore tout au plus, que les ducs de Montpensier 
ont par degrés fait souveraineté, Mademoiselle encore 
plus, à quoi M. du Maine a fait mettre la dernière main, 
depuis le don que Mademoiselle fut forcée de lui en faire, 
avec Eu et d'autres encore, pour tirer M. de Lauzun de 
Pignerol 3 . Il restera encore le duché d'Aumale et 4 de 
grands biens aux enfants de M. du Maine, dont vous leur 
ferez présent sur la confiscation, sans compter l'immensité 
de meubles, les maisons et les pierreries, dont vous savez 
que Mme du Maine en cacha et en emporta pour un mil- 
lion, que la Billarderie découvrit et qu'il rapporta 5 , ce qui, 
pour le dire en passant, vous montre bien que Mme du 
Maine n'avoit perdu ni jugement ni desseins, pour être 
arrêtée, et que ce million de pierreries n'étoit pas destiné 
à la parer dans sa prison. J'appelle cela, ajoutai-je, faire 
un bon et grand parti aux enfants qui sont innocents, et 
les mettre seulement hors d'état de devenir criminels 6 . » 

1. Locution déjà rencontrée dans le précédent volume, p. 209. 

2. En droit féodal, on appelait alleu ou franc-alleu une terre libre 
de toute obligation féodale ; il s'opposait au bénéfice ou fief, qui était 
une terre dépendant d'un suzerain. 

3. Voyez notre tome I, p. 31-32 et 124-125. 

4. Les cinq mots le Duché d'Aumale et ont été ajoutés en inter- 
ligne. 

5. Ci-dessus, p. 54, note 5. 

6. Le marquis d'Argenson, dans ses Mémoires (édit. Rathery, 



466 MÉMOIRES [4749] 

Mollesse, M. le duc d'Orléans fut un peu ébranlé de ce plan et 

ensorceUement ^ es ra i sons qui I e soutenoient. Il raisonna assez dessus 
du Régent avec moi. Mais je n'en conçus pas une meilleure espè- 
ce ciT rance - ^ e plan, tout juste, tout sage, tout nécessaire qu'il 
de parler au me paroissoit, se trouvoit en contradiction avec le naturel 
Régeirtduduc (J u maître, et qui, bien pis étoit, avec les vues et l'intérêt 
qui peu à peu de l'abbé Dubois, et ce valet avoit ensorcelé M. le duc 
est rétabli. d'Orléans. Je ne me trompai pas. Je retrouvai ce prince 
de leïlancf 6 s 'affoiblissant tous les jours sur cette affaire, de sorte que, 
et de content 1 d'avoir fait ce que je croyois de mon devoir à 

Belle-Isle. j ous égards, je ne lui en parlai plus, et le mis ainsi fort à 
son aise sur les divers et prompts adoucissements qu'il 
donna par reprises au duc et à la duchesse du Maine jus- 
qu'à leur liberté, et depuis. Je l'avois pourtant fort flatté 
sur la distribution de leurs charges et gouvernements, et 
je lui avois bien déclaré que je ne voulois d'aucun de 
ces grands morceaux, ni même de leurs cascades 2 , parce 
que je lui parlois là-dessus sans aucun intérêt. Je ne son- 
geai donc plus à percer les mystères du complot et des 
complices que l'abbé Dubois se réservoit à lui seul, ni les 
dépositions des prisonniers, dont le Blanc ne me disoit 
que des riens souvent absurdes, parce qu'il ne lui étoit 
pas permis de me dire mieux ; mais, après le retour du 
duc et de la duchesse du Maine en leur précédent état, je 
n'eus pas de peine à m'apercevoir, par l'amitié qu'ils ont 
toujours depuis témoignée à Belle-Isle et à le Blanc, qu'ils 
les avoient bien et efficacement servis, même auprès de 

tome I, p. 46), reproche en termes violents cette attitude à notre 
auteur : « Ce petit boudrillon, dit-il, vouloit qu'on fît le procès à 
M. le duc du Maine et qu'on lui fît couper la tête, et le duc de Saint- 
Simon devoit avoir la grande maîtrise de l'artillerie. Voyez un peu quel 
caractère odieux, injuste et anthropophage de ce petit dévot sans génie, 
plein d'amour propre et ne servant d'ailleurs aucunement à la guerre. » 

4. Avant content, il a biffé comptant, mot qui pouvait aussi bien 
s'employer dans la phrase. 

2. Événements qui découlent successivement d'une même cause, 
comme dans le tome I, p. 6, et souvent depuis. 



[4719J 



DE SAINT-SIMON. 



167 



l'abbé Dubois, dont ils avoient très bien suivi l'esprit et 
imité la politique. Elle réussit si bien que bientôt, c'est- 
à-dire au commencement d'avril, Madame la Princesse 
obtint que Mme du Maine, qui faisoit la malade, fût con- 
duite de Dijon à Chalon-sur-Saône *, avec la permission de 
l'y aller voir 2 . 

On sut néanmoins en ce même temps par M. le duc 
d'Orléans, qui le rendit public, qu'il avoit quatre lettres 
au cardinal Alberoni du duc de Richelieu, dont trois 
étoient signées de lui, qu'il s'engageoit à livrer Bayonne, 
où son régiment et celui de Sailians 3 étoient en garnison, 
pour quoi Sailians, qui étoit du complot, avoit été mis à 
la Bastille 4 , et que le marché du duc de Richelieu étoit 
d'avoir le régiment des gardes 5 . Le rare est que, quatre 

1. Saint-Simon écrit ici Chalons-sur-Saone. 

2. La duchesse demandait depuis longtemps à quitter le château de 
Dijon, dont l'insalubrité, disait-elle, nuisait à sa santé, et Madame la 
Princesse insista tellement auprès du Régent, qu'il consentit à ce qu'elle 
fût transférée au château de Chalon-sur-Saône. La Billarderie alla la 
prendre à Dijon et l'amena dans sa nouvelle résidence, dans les pre- 
miers jours de mai 4719 (Dangeau, p. 22 et 24; Journal de Buvat, 
tome I, p. 376; Gazette de Rotterdam, n° 56; Correspondance de 
Madame, recueil Brunet, tome II, p. 86 ; général de Piépape, La 
Duchesse du Maine, p. 205-206). Saint-Simon reviendra sur ce trans- 
fert, plus loin, p. 230. 

3. Charles-François d'Estaing, marquis de Sailians, neveu du gou- 
verneur de Metz (tome XXIII, p. 167), avait débuté comme mousque- 
taire en 1702, et passa dès l'année suivante au régiment de cavalerie 
du Roi en qualité de capitaine. Il avait eu en 1706 un régiment d'in- 
fanterie, et était brigadier de la dernière promotion, 1 er février 1719. 
Il devint maréchal de camp le 20 février 1734, fut nommé lieutenant 
général le 18 octobre de la même année et mourut le 29 septembre 
1746, âgé de soixante- trois ans. 

4. Il y entra le 29 mars, mais fut relâché dès le 4 mai, sa culpabi- 
lité n'ayant pas été prouvée (Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, 
p. 191 ; Dangeau, p. 24 et 42). A propos de son arrestation, le Régent 
écrivit le 13 avril au vieux marquis du Terrail, son père, une lettre 
courtoise (reg. KK 1325 des Archives nationales; voyez dans notre 
prochain volume le n° 4 de l'appendice I). 

5. Il semble que le jeune duc n'était point mêlé à la conspiration de 



Duc 

de Richelieu 

et Sailians 

à la Bastille ; 

leur folie. 

Traité 

du premier ; 

ils sont bientôt 

élargis. 

Singularité 

de 



168 



MEMOIRES 



[1719] 



la promotion 

de l'Ordre 

dont je fus 

moins de* dix 

ans après. 



Conduite 
étrange de 

Mme 
la duchesse 



jours après ce récit public de M. le duc d'Orléans, auquel 
il ajouta que, si M. de Richelieu avoit quatre têtes, il 
avoit dans sa poche de quoi les faire couper toutes quatre 1 , 
on donna à M. de Richelieu un de ses valets de chambre, 
des livres, un trictrac et une basse de viole, qu'il de- 
manda 2 . On se moqua dans le monde avec raison de la 
belle idée de deux jeunes colonels qui se crurent assez 
maîtres de leurs régiments, et leurs régiments assez 
maîtres de Bayonne, pour se figurer de pouvoir livrer 
cette place 3 . Qui 4 m'auroit dit que, moins de dix ans après, 
je serois chevalier de l'Ordre en même promotion de huit 
que les deux fils du duc du Maine en princes du sang, 
MM. de Richelieu, Cellamare et d'Alègre, m'auroit bien 
étonné 5 . 

Mme la duchesse de Berry vivoit, à son ordinaire, dans 
le mélange de la plus altière grandeur, et de la bassesse 
et de la servitude la plus honteuse, des retraites les plus 

Cellamare et avait avec celui-ci une intrigue d'un autre genre. Il avait 
alors une liaison avec Mlle de Charolais, sœur du duc de Bourbon, et 
on crut qu'il voulait se rendre assez considérable pour qu'on ne pût lui 
refuser cette alliance princière (Correspondance de Madame, recueil 
Brunet, tome II, p. 103; Mémoires de Mme de Staal, tome I, p. 179). 

1. Dangeau disait seulement (p. 24) : « M. le duc d'Orléans a ré- 
pondu à gens qui lui ont voulu parler pour M. de Richelieu qu'il avoit 
dans sa poche de quoi lui faire faire son procès » (29 mars) ; voyez 
aussi l'article du 30 mars. 

2. Dangeau, p. 27, 3 avril. 

3. Nous donnerons aux Additions et Corrections une lettre de 
M. Amelot au cardinal Gualterio sur ces arrestations. 

4. Toute cette dernière phrase a été ajoutée après coup dans le blanc 
resté à la fin du paragraphe et en interligne. 

5. Saint-Simon se trompe, et l'erreur est étrange de sa part : la pro- 
motion de chevaliers du Saint-Esprit de 1728, dont il fit partie, fut non 
pas de huit, mais de quatorze ; elle comprenait bien le prince de 
Dombes, le comte d'Eu et le maréchal d'Alègre, mais point le duc de 
Richelieu et le prince de Cellamare, qui ne furent que de la promotion 
de 1729. Il lui aurait suffi de regarder dans son Moréri pour constater 
que sa mémoire lui était infidèle. 

* Les mots moins de ont été ajoutés en interligne. 



[4749] DE SAINT-SIMON. 469 

austères, fréquentes mais courtes, aux Carmélites du fau- de Berry, 
bourg Saint-Germain 1 , et des soupers les plus profanés i a Mouchy. 
par la vile compagnie, et la saleté et l'impiété des propos, 
de la débauche la plus effrontée et de la plus horrible 
frayeur du diable et de la mort, lorsqu'elle tomba malade 
à Luxembourg 2 . Il faut tout dire, puisque cela sert à 
l'histoire, d'autant plus qu'on ne trouvera dans ces Mé- 
moires aucunes autres galanteries répandues que celles 
qui tiennent nécessairement à l'intelligence nécessaire de 
ce qu'il s'est passé d'important ou d'intéressant dans le 
cours des années qu'ils renferment. Mme la duchesse de 
Berry ne vouloit se contraindre sur rien : elle étoit indi- 
gnée que le monde osât parler de ce qu'elle-même ne 
prenoit pas la peine de lui cacher, et toutefois elle étoit 
désolée de ce que sa conduite étoit connue. Elle étoit 
grosse de Rions ; elle s'en cachoit tant qu'elle pouvoit. 
Mme de Mouchy étoit leur commode 3 , quoique les choses 
à cet égard se passassent tambour battant 4 . Rions et la 
Mouchy étoient amoureux l'un de l'autre, et vivoient avec 
toute sorte de privances, et de facilité pour les avoir 5 . Ils 

1. Voyez nos tomes XXIX, p. 380-384, et XXXII, p. 535. En ce 
carême de 4749, elle alla passer à ce couvent les après-dînées des ven- 
dredis (Dangeau, p. 54) ; elle y dîna et y resta l'après-midi du dimanche 
26 mars (p. 22). 

2. Dès le mardi 28 mars, Dangeau annonce qu'elle a été « saignée 
du pied le soir et a eu de grandes convulsionsaux mains et aux pieds » ; 
le 29, nouvelle saignée. 

3. Nous avons déjà rencontré cet adjectif pris substantivement, 
ci-dessus, p. 137, appliqué à Rémond au sens d'entremetteur, ou 
tout au moins de complaisant, de confident facile; le Dictionnaire de 
l 'Académie ne le donne pas; le Littrë n'a relevé aucun des exemples 
de notre auteur et n'en cite qu'un seul d'Hamilton, dans les Mémoires 
de Gramont. Saint-Simon l'avait déjà appliqué à Langlée (Addition à 
Dangeau, notre tome VII, p. 394) et à Mme d'O (tome III, appendice, 
p. 473). On peut en signaler d'autres emplois par le marquis d'Argen- 
son, Bussy-Habutin, la duchesse de Lorraine, etc. 

4. Locution familière déjà relevée dans le tome VIII, p. 345. 

5. Déjà dit tome XXIX, p. 379. 

MÉMOIRES DK SAINT-SIMON. XXXVI 22 



470 



MEMOIRES 



[1749] 



Conduite 
de Mme de 
Saint-Simon. 



Scandaleuse 

maladie 

de Mme 

la duchesse 

de Berry 

à 

Luxembourg. 



se moquoient ensemble de la princesse, qui étoit leur 
dupe, et de qui ils tiroient de concert tout ce qu'ils pou- 
voient. En un mot, ils étoient les maîtres d'elle et de sa 
maison, et l'étoient avec insolence, jusque-là que M. et 
Mme la duchesse d'Orléans, qui les connoissoient et les 
haïssoient, les craignoient et les ménagoient. 

Mme de Saint-Simon, fort à l'abri de tout cela, extrê- 
mement aimée et respectée de toute la maison, et res- 
pectée même de ce couple qui se faisoit tant redouter et 
compter, ne voyoit Mme la duchesse de Berry que pour 
les moments de représentation qu'elle arrivoit à Luxem- 
bourg, dont ellerevenoit dès qu'elle étoit finie, et ignoroit 
parfaitement tout ce qu'il s'y passoit, quoiqu'elle en fût 
parfaitement instruite. 

La grossesse vint à terme, et ce terme, mal préparé par 
les soupers continuels fort arrosés de vins et de liqueurs 
les plus fortes 1 , devint orageux et promptement dange- 
reux. Mme de Saint-Simon ne put éviter de s'y rendre 
assidue dès que le péril parut; mais jamais elle ne céda 
aux instances de M. et de Mme la duchesse d'Orléans et 
de toute la maison, ni pour y coucher dans l'appartement 
qu'on lui avoit toujours réservé, et où elle ne mit jamais 
le pied, ni même pour y passer les journées, sous pré- 
texte de venir se reposer chez elle. Elle trouva Mme la du- 
chesse de Berry retranchée 2 dans une petite chambre de 
son appartement, qui avoit des dégagements commodes et 
hors de portée, et qui que ce fût dans cette chambre que 
la Mouchy et Rions, et une femme ou deux de garde- 



4. Madame (Correspondance, recneil Brunet, tome II, p. 84) parle 
le 25 mars de soupers avec le Régent dans une maison près de Ver- 
sailles, d'où on ne revient qu'au milieu de la nuit. « Il est d'ailleurs 
impossible de se bien porter, écrit-elle plus tard (p. 85), avec son 
affreuse gloutonnerie : chaque soir elle se met à table à huit ou 
neuf heures et elle mange jusqu'à trois heures du matin. » 

2. Emploi figuré du terme de guerre, au sens de mise à couvert 
contre les importunités et les indiscrétions. 



[1719] DE SAINT-SIMOJN. 471 

robe affidées; le nécessaire au secours avoit les dégage- 
ments libres. M. et Mme la duchesse d'Orléans, Madame 
même n'entroient pas quand ils vouloient, à plus forte 
raison la dame d'honneur ni les autres dames, la première 
femme de chambre ni les médecins : tout cela entroit de 
fois à autre, mais des instants. Un grand mal [de] tête ou 
le besoin de sommeil les faisoit souvent prier de vouloir 
bien ne point entrer, et, quand ils entroient, de s'en aller 
après quelques instants. Eux-mêmes, qui ne voyoient que 
trop de quoi il s'agissoit, ne se présentoient pas le plus 
souvent pour entrer, se contentoient de savoir des nou- 
velles par Mme de Mouchy, qui entre-bâilloit à peine la 
porte, et ce manège ridicule, qui se passoit devant la foule 
du Luxembourg, du Palais-Royal, et de beaucoup d'au- 
tres gens qui, par bienséance ou par curiosité, venoient 
savoir des nouvelles, devint la conversation de tout le 
monde. Le danger redoublant, Languet, célèbre curé de 
Saint-Sulpice 1 , qui déjà s'étoit rendu assidu, parla des 
sacrements à M. le duc d'Orléans. La difficulté fut qu'il pût 
entrer pour les proposera Mme la duchesse de Berry. Mais 
il s'en trouva bientôt une plus grande: c'est que le curé, 
en homme instruit de ses devoirs, déclara qu'il ne les 
administreroit point, ni ne souffriroit qu'ils lui fussent 
administrés, tant que Rions et Mme de Mouchy seroient 
non-seulement dans sa chambre, mais dans le Luxem- 
bourg. Il la fit 2 tout haut, et devant tout le monde exprès, 
à M. le duc d'Orléans, qui en fut moins choqué qu'em- 
barrassé. Il prit le curé à part, et le tint longtemps à tâ- 
cher de lui faire goûter quelques tempéraments. Le voyant 
inflexible, il lui proposa à la fin de s'en rapporter au 
cardinal de Noailles. Le curé l'accepta sur-le-champ, et 
promit de déférer à ses ordres, comme étant son évêque, 
pourvu qu'il eût la liberté de lui expliquer ses raisons. 



4. Jean-Baptisto-.Toseph Languet de Gergy : tome XXXIII, p. 465. 
2. Il fit cette déclaration. 



\n MEMOIRES [1719] 

L'affaire pressoit, et Mme la duchesse de Berry se confes- 
soit pendant cette dispute à un cordelier son confesseur 1 . 
M. le duc d'Orléans se flatta sans doute de trouver le dio- 
césain plus flexible que le curé, avec lequel il étoit très 
opposé de sentiment sur la Constitution 2 , et qui pour la 
même affaire étoit si fort entre les mains du Régent: s'il 
l'espéra, il se trompa. 

Le cardinal de Noailles arriva; M. le duc d'Orléajns le 
prit à l'écart avec le curé, et la conversation dura plus 
d'une demi-heure. Comme la déclaration du curé avoit été 
publique, le cardinal-archevêque de Paris jugea à propos 
que la sienne la fût aussi. En se rapprochant tous trois du 
monde et de la porte de la chambre, le cardinal de Noail- 
les dit tout haut au curé qu'il avoit fait très dignement son 
devoir, qu'il n'en attendoit pas moins d'un homme de 
bien, éclairé comme il l'étoit, et de son expérience ; qu'il 
le louoit de ce qu'il exigeoit, avant d'administrer ou de 
laisser administrer les sacrements à Mme la duchesse de 
Berry ; qu'il l'exhortoit à ne s'en pas départir et à ne se 
laisser pas tromper sur une chose aussi importante ; que, 
s'il avoit besoin de quelque chose de plus pour être auto- 
risé, il lui défendoit, comme son évêque diocésain et son 
supérieur, de laisser administrer ou d'administrer lui- 
même les sacrements à Mme la duchesse de Berry, tant 
que M. de Rions et Mme de Mouchy seroient dans la 
chambre, même dans le Luxembourg, et n'en seroient pas 
congédiés. On peut juger de l'éclat d'un si indispensable 
scandale, de l'effet qu'il fit dans cette pièce si remplie, de 
l'embarras de M. le duc d'Orléans, clu bruit que cela fit 
incontinent partout. Qui que ce soit, pas même les chefs 
de la Constitution, les plus violents ennemis du cardinal 
de Noailles, les évêques du plus bel air, les femmes du 

1. Dangeau note la confession le 31 mars (p. 25); ce cordelier était 
le P. Binet, d'après la Gazette de Rotterdam, n° 44. 

1. Languet de Gergy était en effet partisan déterminé de la bulle 
Unigenitus comme tous les sulpiciens et les jésuites. 



[4749] DE SAINT-SIMON. 473 

plus grand monde, les libertins même, pas un seul ne blâma 
ni le curé ni son archevêque, les uns par savoir les règles 
ou par n'oser les impugner ', le gros et le plus nombreux 
par l'horreur de la conduite de Mme la duchesse de Berry, 
et par la haine que son orgueil lui attiroit. 

Question après entre le Régent, le cardinal et le curé, 
tous trois dans le coin de la porte, qui d'eux porteroit cette 
résolution à Mme la duchesse de Berry, qui ne s'attendoit 
à rien moins, et qui, toute confessée, comptoit à tous 
moments de voir entrer le saint sacrement et le recevoir. 
Après un court colloque, que l'état de la malade pressa, 
le cardinal et le curé s'éloignèrent un peu, tandis que M. le 
duc d'Orléans se fit entr'ouvrir la porte et appeler Mme de 
Mouchy. Là, toujours la porte entr'ouverte, elle dedans, 
lui dehors, il lui déclara de quoi il étoit question. La 
Mouchy, bien étonnée, encore plus indignée, le prit sur 
le haut ton, dit ce qu'il lui plut sur son mérite et sur 
l'affront que des cagots 2 entreprenoient de lui faire et à 
Mme la duchesse de Berry, qui ne le souffriroit et n'y con- 
sentiroit jamais, et qui la feroit mourir dans l'état où elle 
étoit, si on a voit l'imprudence et la cruauté de le lui dire. 
La conclusion pourtant fut que la Mouchy se chargea 
d'aller dire à Mme la duchesse de Berry ce qui étoit ré- 
solu sur les sacrements ; on peut juger ce qu'elle y sut 
ajouter du sien. La réponse négative ne tarda pas à être 
rendue parla même à M. le duc d'Orléans, en entre-bâil- 
lant la porte. Avec une telle commissionnaire, il devoit 
bien s'attendre à la réponse qu'il en reçut. Aussitôt après, 
il fut la rendre au cardinal et au curé. Le curé, ayant là 
son archevêque, et de même avis que lui, se contenta de 
hausser les épaules ; mais le cardinal dit à M. le duc d'Or- 

4. Combattre, discuter. Saint-Simon a déjà employé ce verbe, que 
mentionne Y Académie, dans ses Considérations préliminaires (tome I, 
p. 2) et dans un autre passage des Mémoires (tome XXIV, p. 365). 

2. Dans notre tome XII, p. 88, il a été parlé de « ces cagots abrutis 
de barbichets des Missions ». 



174 MÉMOIRES [1719J 

léans que Mme de Mouchy, l'une des deux personnes 
indispensables à renvoyer, et sans retour, n'étoit guères 
propre à faire entendre règle et raison à Mme la duchesse 
de Berry; que c'étoit à lui, son père, à lui porter cette 
parole et à la porter à faire le devoir d'une chrétienne, si 
près de paroître devant Dieu, et le pressa d'aller lui parler. 
On n'aura pas peine à croire que son éloquence n'y gagna 
rien . Ce prince craignoit trop sa fille, et auroit été un foible 
apôtre avec elle. 

Le refus réitéré fit prendre sur-le-champ au cardinal le 
parti de parler lui-même à Mme la duchesse de Berry, 
accompagné du curé, et, comme il vouloit s'y acheminer 
tout de suite, M. le duc d'Orléans, qui n'osa l'en empê- 
cher, mais qui eut peur de quelque révolution subite et 
dangereuse dans Madame sa fille, à l'aspect et au discours 
des deux pasteurs, le conjura d'attendre qu'on l'eût dis- 
posée à les voir. Il alla donc faire un autre colloque dans 
cette porte, qu'il se fit entre-bâiller, dont le succès fut 
pareil au précédent. Mme la duchesse de Berry se mit en 
furie, répondit des emportements contre ces cafards 1 qui 
abusoient de son état et de leur caractère pour la désho- 
norer par un éclat inouï, et n'épargna pas Monsieur son 
père de sa sottise et de sa foiblesse de le souffrir. Qui l'au- 
roitcrue, on auroit fait sauter les degrés 2 au cardinal et au 
curé. M. le duc d'Orléans revint à eux fort petit 3 effort 
en peine, et qui ne sa voit que faire entre sa fille et 
eux. Il leur dit qu'elle étoit si foible et si souffrante 
qu'il falloit qu'ils différassent, et les entretint comme 
il put. L'attention et la curiosité de tout ce grand monde 

1. « Cafard, hypocrite, bigot», disait Y Académie de 1718. Saint- 
Simon, qui écrit caffard, avait déjà appliqué ce terme injurieux au 
sulpicien le Peletier : notre tome IV, p. 273. 

2. Il y a le au singulier et degrés au pluriel dans le manuscrit. 

3. « On dit qu'im homme est petit devant un autre, pour dire qu'il 
s'abaisse devant lui par respect ou par crainte» {Académie, 1718). 
Dans notre tome XII, p. 297, nous avons vu Saumery « petit 
comme une fourmi » devant sa femme ; voyez ci-dessus, p. 83, note 6. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 175 

qui remplissent cette pièce étoit extrême, qui sut enfin 
ce détail par-ci par-là, et tout de suite après dans la 
journée. Mme de Saint-Simon, avec quelques dames de 
Mme la duchesse de Berry, et quelques autres qui étoient 
venues savoir des nouvelles, étoit assise dans une em- 
brasure de fenêtre, un peu au loin, qui voyoit tout ce 
manège, et qui de temps en temps étoit instruite de ce 
qui se passoit. 

Le cardinal de Noailles demeura plus de deux heures 
avec M. le duc d'Orléans, desquels à la fin le monde prin- 
cipal se rapprocha. Le cardinal, voyant enfin qu'il ne 
pouvoit entrer dans la chambre sans une sorte de vio- 
lence et fort contraire à la persuasion, trouva indécent 
d'attendre inutilement davantage. En s'en allant, il réitéra 
ses ordres au curé, et lui recommanda de veiller à n'être 
point trompé sur les sacrements, qu'on tenteroit peut-être 
d'administrer clandestinement. Il s'approcha ensuite de 
Mme de Saint-Simon, la prit en particulier, lui conta ce 
qui s'étoit passé, s'en affligea avec elle et de tout l'éclat 
qu'il n'avoit pu éviter. M. le duc d'Orléans se hâta d'an- 
noncer à Madame sa fille le départ du cardinal, dont lui- 
même se trouva fort soulagé. Mais, en sortant de la 
chambre, il fut étonné de trouver le curé collé tout près 
de la porte, et encore plus de la déclaration qu'il lui fit 
que c'étoit là le poste qu'il avoit pris et dont rien ne le 
feroit sortir, parce qu'il ne vouloit pas être trompé sur les 
sacrements. En effet, il y demeura ferme quatre jours, et 
les nuits de même, excepté de courts intervalles pour la 
nourriture et quelque repos qu'il alloit prendre chez lui, 
fort près de Luxembourg, et laissoit en son poste deux 
prêtres jusqu'à son retour ; enfin, le danger passé, il 
leva le siège 1 . Mme la duchesse de Berry, bien accouchée 

1. Notre auteur est le seul contemporain qui raconte ces incidents 
d'ordre religieux avec tous ces détails ; Dangeau n'en dit rien, ni 
Madame, ni les correspondants si bien informés cependant de la mar- 
quise de Balleroy. Il dut les connaître par Mme de Saint-Simon, pré- 



176 MÉMOIRES [1719] 

d'une fille 1 , n'eut plus qu'à se rétablir, mais dans un 
emportement égal contre le curé et contre le cardinal 
de Noailles, auxquels elle ne l'a jamais pardonné 2 , et fut 
de plus en plus ensorcelée des deux amants, qui se 
moquoient d'elle, et qui ne lui étoient attachés que pour 
leur fortune et leur intérêt, qui restèrent encore du temps 
enfermés avec elle, sans voir M. et Mme la duchesse 
d'Orléans qu'à peine et des moments, Madame de même, 
mais qui, excepté les premiers jours, n'y alloit presque 
point. 

Mme la duchesse de Berry ne se vouloit pas montrer à 
qui que ce fut en couche, ni se contraindre là-dessus 
pour personne. Personne aussi, à commencer par Mme de 
Saint-Simon, n'eut d'empressement à la voir, parce que 
personne n'ignoroit ce qui tenoit la porte close. Mme de 
Saint-Simon la vit pourtant des instants; mais c'étoit tou- 
jours Mme la duchesse de Berry qui luimandoit d'entrer, 
sans que Mme de Saint-Simon lui en eût fait rien dire, ni 
qu'elle s'y fût présentée. Elle y demeuroit des moments, 

sente à la scène et renseignée, comme il vient d'être dit, par le cardinal 
de Noailles lui-même. Buvat est le seul qui rapporte (Journal, tome I, 
p. 372) que le cardinal de Noailles, ayant été averti de l'état de la 
princesse « lorsqu'il s'habilloit pour aller dire pontificalement la messe 
en la chapelle du Grand Ghâtelet et pour assister à la cérémonie qui 
s'y fait tous les ans le jour des Rameaux, courut en diligence au palais 
du Luxembourg, où il resta longtemps pour consoler cette princesse, 
et après dîner Son Eminence y retourna et y resta jusqu'à sept heures 
du soir». Sur la maladie elle-même, on peut voir la Correspondance 
de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 85, les Correspondants de 
Balleroy, tome II, p. 43 et 46, le Journal de Dangeau, tome XVIII, 
p. 25 à 27, et la Gazette de Rotterdam, n° 44. 

1. On ne sait rien sur cet enfant, qui ne vécut sans doute pas. 

2. La Gazette de Rotterdam (n° 47) dit cependant qu'en remer- 
ciement de sa guérison elle donna deux cent mille livres pour conti- 
nuer la construction de la nouvelle église de Saint-Sulpice, et elle fit 
rendre le pain bénit le jour de Pâques par un de ses aumôniers en son 
nom. Les gens de sa maison firent célébrer un Te Deum à cette église 
et aux Carmes déchaussés (Gazette de Rotterdam, n os 45 et 47 ; Jour- 
nal de Buvat, p. 374). 



|1719] 



DE SAINT-SIMON. 



177 



prenoit pour bon ce que Mme la duchesse de Berry lui di- 
soit de sa santé, et se retiroit au plus vite. 

Rions, comme on l'a dit \ cadet de Gascogne qui n'avoit 
rien, quoique de bonne maison, étoit petit-fils d'une 
sœur du duc de Lauzun 2 , dont les aventures avec Made- 
moiselle, qui voulut Fépouser, ne sont ignorées de per- 
sonne. Cette parité de son neveu et de lui leur mit en 
tête le même mariage. Cette pensée délectoit l'oncle, qui 
se croyoit revivre en la personne de son neveu, et qui le 
conduisoit dans cette trame. L'empire absolu qu'il avoit 
usurpé sur cette impérieuse princesse, à qui, de propos 
délibéré, il faisoit chaque jour essuyer ses caprices qui 
lui ôtoient jusqu'à la moindre liberté, et des humeurs 
brutales qui la faisoient pleurer tous les jours et plus 
d'une fois 3 , le danger qu'elle avoit couru dans sa couche, 
l'horreur de l'éclat où elle s'étoit vue entre les derniers 
sacrements et la rupture entière avec ce dont elle étoit 
affolée, la peur du diable, qui la mettoit hors d'elle-même 
au moindre coup de tonnerre, qu'elle n'avoit jamais 
craint jusqu'alors, enhardirent l'oncle et le neveu. C'étoit 
l'oncle qui avoit conseillé à son neveu de traiter sa prin- 
cesse comme il avoit lui-même traité Mademoiselle. Sa 
maxime étoit que les Bourbons vouloient être rudoyés et 
menés le bâton haut, sans quoi on ne pouvoit se conser- 
ver sur eux aucun empire. Rions, maître du cœur de la 
Mouchy, qui l'étoit de l'esprit de leur princesse, lui fut 
d'un merveilleux usage à son dessein 4 . Tous deux y trou- 
voient leur compte. Ils avoient tremblé de l'éclat qui 
venoit d'arriver sur eux, dont l'occasion pouvoit revenir 
encore et les perdre. La peur du diable et des réflexions 

1. Tome XXIX, p. 376 et suivantes. 

2. Diane-Charlotte de Caumont-Lauzun, marquise de Nogent : 
tome XII, p. 283; voyez aussi tome XXIX, p. 378. 

3. Ibidem, p. 378-379. 

i. C'est-à-dire que Mme de Mouchy, maîtresse de l'esprit de la 
princesse, fut d'un merveilleux usage à Rions, qui était maître de son 
cœur à elle. La phrase, mal tournée, est logiquement incompréhensible. 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXTl 23 



Rions, conduit 
par le duc 
de Lauzun, 

son 
grand oncle, 

épouse 
secrètement 

Mme 

la duchesse 

de Berry. 



178 



MEMOIRES 



[171ÎJ] 



Mme 

la duchesse 

de Berry 

rouvre le jardin 

de 
Luxembourg; 

se voue 

au blanc pour 

six mois, 

change 

de capitaine 

des gardes. 



pou voient à la fin produire le même effet, au lieu que 
Rions n'avoit plus rien à craindre, et n'avoit [qu'à] jouir 
de la plus incompréhensible fortune en réussissant à 
épouser, et la Mouchy à se tout promettre d'une union où 
elle auroit tant de part, et tous deux 1 sûrs de se posséder 
l'un l'autre, sans appréhender rien pour leurs secrets 
plaisirs. Je m'en tiens ici à cette préparation de scène, 
qui commença au plus tard à l'époque de cette maladie 
et de l'éclat dont on vient de parler. Il n'est pas temps 
encore d'en dire davantage 2 . 

Mme la duchesse de Berry 3 , infiniment peinée de la 
façon dont tout le monde, jusqu'au peuple, avoit pris sa 
maladie et ce qu'il s'y étoit passé, crut regagner quelque 
chose en faisant rouvrir au public les portes du jardin de 
Luxembourg, qu'elle avoit fait fermer il y avoit long- 
temps 4 . On en fut bien aise ; on en profita ; mais ce fut 
tout 5 . Elle se voua aussi au blanc pour six mois. Ce vœu 
fit un peu rire le monde 6 . Il survint quelques piques avec 
le marquis de la Rochefoucauld 7 , qui remit sa place de 
capitaine des gardes, que Mme la duchesse de Berry donna 
au comte d'Uzès 8 ; car, pourvu qu'elle eût des noms, elle 
n'en cherchoit pas davantage. 

1. Le mot deux a été ajouté en interligne. 

2. Saint-Simon reviendra sur cette affaire plus loin, p. 217, et il 
affirmera alors le mariage secret. 

3. Les mots de Berry sont en interligne. — 4. Tome XXX, p. 77. 

5. Dangeau dit simplement : « Mme la duchesse de Berry a fait 
rouvrir toutes les portes du jardin du Luxembourg, ce qui cause une 
grande joie à tout ce quartier-là par la commodité du passage et de la 
promenade» (p. 27, 5 avril); voyez aussi les Correspondants de Bal- 
leroy, tome II, p. 43, et la Gazette de Rotterdam, n° 46, qui indique 
qu'il y avait deux portes au jardin, une sur la rue d'Enfer et l'autre 
du côté des Carmes. 

6. Voyez les Correspondants de Balleroy, p. 43; Dangeau, p. 28; 
Buvat, p. 375-376 ; Gazette de Rotterdam, n° 47. 

7. Barthélémy, marquis de la Rochefoucauld, d'abord chevalier de 
Roye : tome II, p. 336. 

8. François de Crussol : tome VII, p. 184. Dangeau ne raconte 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



179 



Canillac et le marquis de Brancas, qui avoient des 
expectatives de conseiller d'Etat, obtinrent, en attendant 
les places, d'en faire les fonctions avec les appointements 1 . 

Le prince Clément 2 fut élu évêque de Munster, au lieu 
de son frère, mort à Rome 3 , et aussitôt après, de Pader- 
born 4 . Le Pape donna au cardinal Albano, son neveu, la 
charge de camerlingue, par la mort du cardinal Spinola 5 . 

Le duc d'Albret, qui avoit épousé une fille de feu M. et 
Mme de Barbezieux, malgré toute la famille 6 , et plaidé 
fortement là-dessus au Parlement, puis au conseil de ré- 
gence, refit son mariage suivant l'arrêt de ce conseil 7 . Il 
épousa donc une seconde fois sa femme chez Gaumartin, 
conseiller d'État, dont le frère, évêque de Vannes, leur 
donna à minuit la bénédiction nuptiale dans la chapelle 

point ces « piques » ; mais il y eut des tiraillements pour le successeur ; 
on prétendit même que Mme de Berry voulait donner la charge au frère 
aîné de Rions (Dangeau, p. 30-31, 34 et 41 ; Gazette de Rotterdam 
n° 47). 

1. Il y avait entre ces deux seigneurs, au sujet de leur rang au Con- 
seil, une contestation assez futile que Dangeau explique et que le 
Régent trancha par une cote mal taillée (Journal, p. 33 et 36; voyez 
ci-dessus, p. 141, note 4). Le brevet qui la régla en faveur de Canil- 
Jac est dans le registre O 1 63, p. 119 v°. Après la mort de Dangeau, 
Canillac le remplaça comme conseiller d'Etat d'épée (reg. 1 64, 
fol. 252 v°, brevet du 11 septembre 1720). 

2. Clément-Auguste de Bavière: ci-dessus, p. 71, note 2. 

3. Ci-dessus, p. 140. 

4. Paderborn, ville de Westphalie, siège d'un évêché fondé au 
huitième siècle et suffragant deMayence. La double élection du prince 
Clément à ces deux évêchés eut lieu les 26 et 27 mars (Gazette, p. 206 ; 
Dangeau, p. 26). 

5. Jean-Baptiste Spinola, dit le cardinal de San-Cesareo (tome VII, 
p. 351), était mort à Rome le 19 mars (Gazette, p. 198). Clément XI 
désigna son neveu Annibal comme camerlingue dans le consistoire du 
29 (Gazette, p. 211 ; Dangeau, p. 31). 

6. Tome XXXIII, p. 165-166. 

7. Croyant que notre auteur ne reparlerait plus de ce mariage, nous 
en avions exposé les suites dans le tome XXXIII, p. 166, note 2. L'ar- 
rv\ du conseil des parties, du 3 avril (Dangeau, p. 27), rejeta les 
oppositions des Louvois, mais déclara le mariage non valablement fait. 



Canillac 

et le marquis 

de Brancas 

entrent 

au conseil 

des parties. 

Prince 

Clément 

de Bavière est 

évêque 

de Munster 

et 

de Paderborn. 

Le cardinal 

Albano est fait 

camerlingue. 

Le duc d'Albret 

épouse 

de nouveau 

la fille de feu 

Barbezieux. 



Mort de Mme 
do Maintenon; 

sa vie 
et sa conduite 



180 



MÉMOIRES 



[4719] 



de la maison 1 . Si on savoit et si on se soucioit en l'autre 
monde de ce qui se passe en celui[-ci], je pense que M. de 
Turenne et M. de Louvois seroient tous deux bien étonnés 2 . 
Le samedi au soir 15 avril, veille de la Quasimodo, 
mourut à Saint-Cyr la célèbre et fatale Mme de Main- 
tenon 3 . Quel bruit cet événement en Europe, s'il fût ar- 



4. Dangeau, p. 27, 4 avril. Nous connaissons déjà ces deux frères 
Gaumartin (notre tome II, p. 493 et 494). Les différents arrêts inter- 
venus dans le procès furent imprimés à l'époque en une petite plaquette 
in-4° qui se termine par l'acte du nouveau mariage régularisé par 
l'évêque de Vannes (Archives nationales, ADf 753, au 5 avril 4749). 

2. Le duc d'Albret était petit-neveu de Turenne et sa femme petite- 
fille de Louvois. L'inimitié constante entre ces deux hommes est bien 
connue : nos tomes II, p. 264, IV, p. 80, V, p. 254, XXVIII, p. 47- 
48, etc. 

3. Le 4 avril, Dangeau insérait dans son Journal (p. 27) qu'elle 
avait depuis quelques jours une fièvre assez violente et que cela, joint 
à son grand âge, faisait craindre pour sa vie. Le 45 il annonça sa mort 
(p. 32), en ajoutant ces simples mots : « G'étoit une femme d'un si 
grand mérite, qui avoit tant fait de bien et tant empêché de mal durant 
sa faveur, qu'on n'en sauroit rien dire de trop. » Sur la copie du 
Journal qu'il possédait, Saint-Simon a écrit en marge de cette phrase : 
« Voilà bien fadement, salement et puamment mentir à pleine gorge. » 
De son côté, Madame écrivait à la raugrave Louise (Correspondance, 
recueil Brunet, tome II, p. 93) : « La vieille gueuse est crevée à Saint- 
Cyr samedi passé 45 avril, entre quatre et cinq heures du soir. La 
nouvelle de l'arrestation du duc du Maine et de sa femme l'a fait tom- 
ber évanouie, et cela peut avoir été la cause de sa mort.... Elle a eu 
durant vingt jours une fièvre continuelle ; un orage qui est survenu a 
fait rentrer la maladie, ce qui l'a étouffée. » Et dans une autre lettre 
(p. 94) : « Si elle était morte vingt ans plus tôt, je m'en serais cordia- 
lement réjouie; mais maintenant cela ne me fait ni plaisir ni peine. » 
Sur la maladie et la mort de Mme de Maintenon, on peut consulter 
d'abord le récit de Mlle d' Au maie dans ses Souvenirs, tome I, p. 229- 
240, le Journal de Buvat, p. 379, la Gazette de la Régence, par Ed. 
de Barthélémy, p. 334, les Mémoires de Languet de Gergy, p. 479 et 
suivantes, ceux du maréchal de Villars, tome IV, p. 426, les Corres- 
pondants de Balleroy, tome II, p. 46 (cinq mots d'annonce sèche), le ms- 
Clairambault 4465, fol. 204 et suivants, et Th. Lavallée, Madame de 
Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr, p. 283 et suivantes, avec 
(p. 405) le texte de l'acte de décès relevé sur les registres de la paroisse. 



[4719] DE SAINT-SIMON. 484 

rivé quelques années plus tôt' I On l'ignora peut-être à à Samt-Cyr. 
Versailles, qui en est si proche ; à peine en parla-t-on à J 

Paris 2 . On s'est tant 3 étendu sur cette femme trop et si 
malheureusement fameuse, à l'occasion de la mort du 
Roi 4 , qu'il ne reste rien à en dire que depuis cette épo- 
que. Elle a tant, si puissamment et si funestement figuré 
pendant trente-cinq années, sans la moindre lacune, que 
tout, jusqu'à ses dernières années de retraite, en est 
curieux. 

Elle se retira à Saint-Cyr au moment même de la mort 
du Roi 5 , et eut le bon sens de s'y réputer morte au monde, 
et de n'avoir jamais mis le pied hors de la clôture de cette 
maison. Elle ne voulut y voir personne du dehors, sans 
exception que du très petit nombre dont on va parler, rien 
demander ni recommander à personne, ni se mêler de 
rien où son nom pût être mêlé 6 . Mme de Gaylus, Mme de 
Dangeau, Mme de Lévis étoient admises, mais peu sou- 

4. Amelot écrivait de même le 47 avril au cardinal Gualterio (British 
Muséum, ms. Addit. 20365, fol. 374): «Dans un autre temps sa 
mortauroit été une nouvelle plus considérable qu'elle ne Test aujour- 
d'hui. » 

2. Il est exact que la Gazette de France ne mentionne pas cette 
mort ; mais il y eut à ce silence quelque raison politique. Par contre, 
les gazettes étrangères l'annoncèrent : voyez particulièrement la Gazette 
de Rotterdam, n° 48, qui avait déjà noté sa maladie (n° 38), et qui 
donnait d'ailleurs de temps en temps de ses nouvelles : dans son n° 24 
de 4748, un correspondant de Paris lui écrivait le 6 mai : « Une per- 
sonne qui a été voir Mme de Maintenon à Saint-Cyr et l'entretint 
durant une petite heure, assure qu'elle conserve beaucoup de fraîcheur, 
de présence d'esprit et de politesse. » 

3. Tant est en interligne. — 4. Dans notre tome XXVIII, p. 489-294. 

5. Tome XXVII, p. 294. 

6. On trouvera à la lin du présent volume, appendice IV, un certain 
nombre de lettres inédites de Mme de Maintenon ou adressées à elle 
pendant cette dernière période de sa vie, qui fourniront quelques ren- 
seignements sur son existence et sur les relations qu'elle avait conser- 
vées. Elles complètent celles que M. Geiïroy a publiées pour cette 
époque de septembre 4715 à avril 4749 dans le tome II de Madame de 
Maintenon d'après sa correspondance authentique, et les lettres à 



482 MÉMOIRES [1719] 

vent, les deux dernières encore plus rarement à dîner 1 . 
Le cardinal de Rohan la voyoit toutes les semaines, le duc 
du Maine aussi, et passoit trois et quatre heures avec elle 
tête à tête. Tout lui rioit quand on le lui annonçoit ; elle 
embrassoit son mignon avec la dernière tendresse, quoi- 
qu'il puât bien fort 2 ; car elle l'appeloit toujours ainsi 3 . 
Assez souvent le duc de Noailles 4 , dont elle paroissoit se 
soucier médiocrement, de sa femme encore moins, quoi- 
que sa propre nièce, qui y alloit fort rarement et d'un air 
contraint et mal volontiers ; aussi la réception étoit pareille ; 
le maréchal de Yilleroy, tant qu'il en pouvoit prendre le 
temps, et toujours avec grand accueil ; presque point le 
cardinal de Bissy ; quelques évêques obscurs et fanatiques 
quelquefois; assez souvent l'archevêque de Rouen, Au- 
bigny ; Blouin de temps en temps ; et l'évêque de Chartres, 
Mérinville, diocésain et supérieur de la maison s . Une fois 
la semaine, quand la reine d'Angleterre étoit à Saint-Ger- 
main, [elle] alloit dîner avec elle; mais de Ghaillot, où 

Mme de Gaylus qui forment le tome III des Souvenirs de Mlle d'Au- 
male par le comte d'Haussonville. 

1. Deux des lettres que nous donnerons à l'appendice IV, p. 448- 
449 parlent des visites de ces trois dames et des autres personnes qui 
vont être énumérées. 

2. C'est le seul passage de ses Mémoires et de ses autres écrits où 
Saint-Simon mentionne cette infirmité du duc ; aucun contemporain- 
croyons-nous, n'y a fait allusion. 

3. Dans une lettre de 1681 au marquis de Montchevreuil (original, 
vente Gharavay du 5 février 1844), elle écrivait : « Quoique l'on fasse, 
mon mignon sera un ignorant, et, si on lui apprend quelque chose 
malgré lui, il l'oubliera ou fera semblant de l'avoir oublié, quand il 
n'agira plus par la crainte. » C'est en effet l'appellation familière qu'elle 
donnait au prince dans son enfance : voyez la Correspondance géné- 
rale, par Th. Lavallée, tome II, p. 169, 182, 203, etc. L'avait-elle 
conservée lorsque le duc du Maine était parvenu à l'âge d'homme ? 

4. Elle lui écrivait pourtant en 1716 : « Vous êtes un des hommes 
du monde que je vois le moins » : ci-après, appendice IV, p. 454. 

5. La lettre assez raide qu'elle écrivit à ce prélat le 2 juillet 1716 
et qu'on trouvera à l'appendice IV, ne semble pas montrer une grande 
sympathie entre eux. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 183 

elle passoit des temps considérables, elle n'y alloit pas. 
Elles avoient chacune leur fauteuil égal, vis-à vis l'une de 
l'autre 1 . A l'heure du dîner, on mettoit une table entre 
elles deux, leur couvert, les premiers plats et une cloche. 
G'étoit les jeunes demoiselles de la chambre 2 quifaisoient 
tout ce ménage, et qui leur servoient à boire, des as- 
siettes et un nouveau service, quand la cloche les appe- 
loit ; la reine leur témoignoit toujours quelques bontés. 
Le repas fini, elles desservoient et ôtoient tout de la 
chambre, puis apportoient et rapportoient le café. La reine 
y passoit deux ou trois heures tête à tête ; puis elles 
s'embrassoient ; Mme de Maintenon faisoit trois ou quatre 
pas en la recevant et en la conduisant; les demoiselles, 
qui étoient dans l'antichambre, l'accompagnoient à son 
carrosse, et l'aimoient fort, parce qu'elle leur étoit fort 
gracieuse. Elles étoient charmées surtout du cardinal de 
Rohan, qui ne venoit jamais les mains vuides et qui leur 
apportoit des pâtisseries et des bonbons de quoi les réga- 
ler plusieurs jours. Ces bagatelles faisoient plaisir à 
Mme de Maintenon. Il est pourtant vrai que, avec ce peu 
de visites, qui ne se hasardoient point qu'elle n'en mar- 
quât le jour et l'heure, qu'on envoyoit lui demander, ex- 
cepté son mignon, toujours reçu à bras ouverts, il arrivoit 
rarement des journées où elle n'eût personne. Ces temps- 
là et les vuides des matinées étoient remplis par beaucoup 
de lettres qu'elle recevoit et de réponses qu'elle faisoit, 
presque toutes à des supérieurs de communautés de prê- 
tres ou de séminaires, à des abbesses, même à de simples 
religieuses 3 ; car le goût de direction surnagea toujours 

1 . Sur ses relations avec la reine Marie d'Esté, voyez le tome XXVIII, 
p. 243 et 277, et les Mémoires de Languet de Gergy, p. 470. 

2. Il va parler de ces « demoiselles » à*la page suivante. 

3. Saint-Simon revient sur ce qu'il avait dit à ce sujet dans le 
tome XXVIII, p. 219-221, et nous avons montré alors combien il exa- 
géroit ; ses dires sont encore bien moins exacts pour cette dernière 
période de la vie de Mme de Maintenon. 



184 MEMOIRES [4749] 

à tout, et, comme elle écrivoit singulièrement bien et 
facilement, elle se plaisoit à dicter ses lettres. Tous ces 
détails, je les ai sus de Mme de Thibouville, qui étoit 
Rochechouart, sans aucun bien, et mise enfant à Saint- 
Cyr 1 . Mme de Maintenon, outre ses femmes de chambre, 
car nul homme de ses gens n'entroit dans la clôture 2 , avoit 
deux, quelquefois trois anciennes demoiselles, et six 
jeunes, pour être de sa chambre, dont, vieilles et jeunes, 
elle changeoit quelquefois. Mlle de Rochechouart fut une 
des jeunes. Elle la prit en amitié, et autant en une sorte 
de petite confiance que son âge le pouvoit permettre, 
et, comme elle lui trouvoit de l'esprit et la main bonne, 
c'étoit à elle qu'elle dictoit toujours. Elle n'est sortie de 
Saint-Cyr qu'après la mort de Mme de Maintenon, qu'elle 
a toujours fort regrettée, quoiqu'elle ne lui ait rien donné. 
Le mariage que son total manquement de bien fit faire 
pour elle à d'Antin, qui l'eut toujours chez lui depuis sa 
sortie de Saint-Cyr, ne fut pas heureux. Thibouville 3 
mangea son bien à ne rien faire, quoique très considé- 
rable, vendit son régiment dès que la guerre pointa, et se 
conduisit de façon que sa femme n'eut de ressource qu'à 
se retirer chez l'évêque d'Évreux, son frère 4 . La maison 

1. Louise-Elisabeth de Rochechouart-Montigny, née le 5 décembre 
1/02, entrée à Saint-Cyr en 1713, épousa le marquis de Thibouville 
(ci-après) le 40 décembre 1731, et mourut le 31 juillet 1772, au château 
de Montigny, en Beauce, sans avoir eu d'enfants. 

2. On verra plus loin, p. 191, note 1, qu'elle n'avait conservé de ses 
gens qu'un seul valet de chambre, pour le dehors, les courses, etc. 

3. Henri de Lambert d'Herbigny, né le 4 décembre 1710, et titré 
marquisdeThibouville(Saint-SimonécritTï'6owm7/e), achetale régiment 
de dragons de laReine en décembre 1731, mais s'en démit dès le mois de 
janvier 1734. Ami et correspondant de Voltaire, auteur de quelques 
romans et de deux tragédies, très dépensier, il se trouva enveloppé en 
mars 1744 dans la banqueroute du notaire Laideguive, ce qui acheva 
de le ruiner. Il survécut à sa femme et vivait encore en 1776. 

4. Pierre-Jules-César de Rochechouart-Montigny, né le 8 mars 1698, 
d'abord vicaire général d'Orléans sous l'évêque Fieuriau, prieur de 
Saint-Laud de Rouen en 1724, fut nommé à l'évêché d'Évreux en 



[1719] DE SAINT-SIMON. 185 

de campagne de Pévêché d'Evreux n'est qu'à cinq petites 
lieues de la Ferté 1 ; nous voisinions continuellement, et 
ils passoient souvent des mois entiers à la Ferté 2 . Ce détail 
est peu intéressant ; mais ce que je n'ai pas vu ou manié 
moi-même, je veux citer comment je le sais et d'où je l'ai 
pris 3 . 

Mme de Maintenon, comme à la cour, se levoit matin 
et se couchoit de bonne heure 4 . Ses prières duroient long- 
temps ; elle lisoit aussi elle-même des livres de piété ; 
quelquefois elle se faisoit lire quelque peu d'histoire par 
ces jeunes filles 3 , et se plaisoit à les faire raisonner dessus 
et à les instruire. Elle entendoit la messe d'une tribune 
tout contre sa chambre, souvent quelques offices, très 
rarement dans le chœur. Elle communioit, non comme le 
dit Dangeau dans ses Mémoires, ni tous les deux jours, 
ni à minuit, mais deux fois la semaine 6 , ordinairement 

septembre 1733, fut transféré à Bayeux en août 1756, se démit de son 
évêché en 1776, et se retira alors dans son château de Montigny, où il 
mourut le 24 janvier 1781. 

1. Les évoques d'Evreux étaient seigneurs de Gondé-sur-Iton, près 
Breteuil, où ils possédaient une belle maison, que l'évêque Roche- 
chouart fit augmenter et embellir. Cette seigneurie n'était guère en 
effet qu'à vingt-cinq kilomètres Nord de la Ferté-Vidame, en passant par 
Verneuil-au-Perche. 

2. Gomme M. de Rochechouart fut évêque d'Evreux de 1733 à 
1756, c'est en effet pendant la période où Saint-Simon préparait et 
écrivait ses Mémoires qu'il eut avec lui et avec sa sœur ces relations 
d'amitié. 

3. Notre auteur reviendra encore dans la suite des Mémoires, 
tome XVII de 1873, p. 186, sur les communications que lui fit Mme de 
Thibouville. 

4. Ceci, comme ce qui va suivre, est confirmé par Mlle d'Aumale 
(Souvenirs, tome I, p. 212-213 et 216-218). 

5. En 1716, Dangeau lui communiqua son Journal manuscrit, et 
elle eut grand plaisir à le lire (Lettres à Mme de Gaylus, dans le 
tome III des Souvenirs de Mlle d'Aumale, p. 111, 113, 116, 117, etc.). 

6. Saint-Simon a mal lu Dangeau, qui ne parlait de cette commu- 
nion à minuit que pendant sa dernière maladie (p. 32). Mlle d'Aumale 
(Souvenirs, tome I, p. 216) écrit : « Elle se levoit ordinairement à 

MÉMOIBES DE SAINT-SIMON. XXXVI 24 



486 MÉMOIRES [1749] 

entre sept et huit heures du matin, puis revenoit dans sa 
tribune, où ces jours-là elle demeuroit longtemps. Son 
dîner étoit simple, mais délicat et recherché dans sa sim- 
plicité, et très abondant en tout 1 . Le duc de Noailles, 
après Mornay, et Blouin 2 ne la laissoient pas manquer de 
gibier de Saint-Germain et de Versailles, ni les Bâtiments 
de fruits 3 . Quand elle n'avoit point de dames de dehors, 
elle mangeoit seule, servie par ces demoiselles de sa 
chambre, dont elle faisoit mettre quelques-unes à table 
trois ou quatre fois l'an tout au plus. Mlle d'Aumale 4 , qui 

six heures, alloit à la messe, communioit trois ou quatre fois la semaine, 
comme elle faisoit étant à la cour. » 

1. Gela est en contradiction avec ce que dit Mlle d'Aumale (p. 243) : 
« Elle se réduisoit à se servir de tout ce qu'il y avoit de plus simple 
pour sa nourriture et pour tout le reste de son service ; elle ne vouloit 
à ses repas qu'une seule chose, quoiqu'elle eut été accoutumée à une 
grande chère. Il est vrai aussi qu'elle a toujours été fort sobre. » 

2. Le duc de Noailles avait remplacé Mornay comme gouverneur et 
capitaine des chasses de Saint-Germain en octobre 4717 (notre 
tome XXXII, p. 201-202) ; Blouin était gouverneur de Versailles. 

3. Rien ne confirme cette affirmation ; elle vient sans doute de 
Mme de Thibouville. 

4. Marie-Jeanne d'Aumale, d'une bonne famille de Picardie, bap- 
tisée le 4 juillet 4683, fut reçue à Saint-Cyr à l'âge de sept ans, en 
novembre 1690 j elle y resta jusqu'à latin de 1705, où Mme de 
Maintenon l'appela auprès d'elle comme secrétaire pour remplacer 
Mlle d'Osmond, qui venait d'épouser le marquis d'Havrincourt (notre 
tome XII, p. 423). Mlle d'Aumale resta auprès de sa maîtresse jusqu'à 
la mort de celle-ci ; elle se retira alors à Vergies en Picardie, auprès de 
sa mère qui vivait encore. Il semble qu'elle habita ce château tout le 
le reste de sa vie, ne faisant que de courts et rares voyages à Saint- 
Cyr, à Paris, ou chez son amie la marquise d'Havrincourt. C'est cepen- 
dant à Soissons qu'elle mourut en décembre 1756. On peut voir sur sa 
vie la notice que M. le comte d'Haussonville a placée en tête du 
tome I er de ses Souvenirs sur Mme de Maintenon. Louis XIV lui 
avait donné le 30 avril 1711 une pension de deux mille livres (Archives 
nationales, reg. O 1 55, fol. 40) et, la même année, une gratification de 
quarante mille livres {Ibidem, carton G 7 1024, 29 mai); peut-être 
était-ce le capital de la pension. M. Asselin a publié en 1875 dans les 
Mémoires de V Académie d'Arras, un certain nombre de lettres d'elle 



[1719] DE SAINT-SIMON. 187 

étoit vieille 1 , et qu'elle avoit eue longtemps à la cour, 
n'étoit pas de ce côté la plus distinguée 2 . Il y avoit un 
souper neuf 3 pour cette Mlle d'Aumale et pour les demoi- 
selles de la chambre, dont elle étoit comme la gouver- 
nante ; Mme de Maintenon ne prenoit rien le soir 4 . Quel- 
quefois, dans les fort beaux jours sans vent, elle se 
promenoit un peu dans le jardin. 

Elle nommoit toutes les supérieures, première et subal- 
ternes 5 , et toutes les officières 6 . On lui rendoit un compte 

et de Mme d'Havrincourt. Le dévouement de Mlle d'Aumale pour 
Mme de Maintenon est proclamé par les Dames de Saint-Cyr : voyez 
la note mise par M. d'Haussonville à la p. 218 du tome I er des Sou- 
venirs. Le 23 janvier 1720, elle fit don à son neveu Jacques-Antoine 
d'Aumale d'une somme de trente mille livres à prendre après son 
décès, à l'occasion de son mariage avec Mlle de Polastron (Archives 
nationales, Y 302, fol. 176). 

1. Au printemps de 1719, elle n'avait pas trente-six ans. 

2. Ce n'était que par exception qu'elle mangeait avec Mme de Main- 
tenon (Th. Lavallée, Lettres historiques et édifiantes, tome II, p. 239). 

3. C'est-à-dire que ce n'était pas la desserte de la table de la maî- 
tresse, mais un repas préparé spécialement. 

4. « Il y avait quelques années qu'elle ne soupoit point, et qu'elle 
prenoit tous les soirs une petite tasse de chocolat, et, le même soir 
qu'elle vint à Saint-Cyr, elle cessa d'en prendre, de peur d'apporter 
dans la maison l'usage d'une délicatesse » (Souvenirs de Mlle d'Au- 
male, tome I, p. 213). 

5. Il n'y avait qu'une supérieure à Saint-Cyr, et on ne comprend pas 
ce que Saint-Simon veut dire en parlant de « première et subalternes». 
C'était en 1719, Marie-Madeleine de Glapion, qui avait succédé en 
décembre 1716 à Mme de la Poype de Vertrieux. Mme de Glapion, née 
en 1674- et appartenant à une famille noble de Normandie, était entrée 
dès 1682 à la maison de Noisy qui avait précédé l'établissement de 
Saint-Cyr; elle fit profession parmi les dames de Saint-Louis le 23 no- 
vembre 1695; elle fut supérieure du 16 décembre 1716 au 30 mars 
1723, et du 2 juin au 29 septembre 1729, date de sa mort. 

6. On appelle officières dans les communautés celles qui ont des 
charges, comme assistante, maîtresse des novices, dépositaire, etc. 
Lavallée (Mme de Maintenon et la maison royale de Saint-Cyr, p. 144 
et suivantes) a exposé les fonctions des différentes charges et le mode 
d'élection de la supérieure, qui n'était point nommée par Mme de 
Maintenon, pas plus que les otficières. 



188 MÉMOIRES [1719] 

succinct du courant; mais, de tout ce qui étoit au delà, la 
première supérieure prenoit ses ordres. Elle étoit Ma- 
dame tout court dans la maison, où tout étoit en sa main ; 
et, quoiqu'elle eût des manières honnêtes et douces avec 
les dames de Saint-Cyr, et de bonté avec les demoiselles, 
toutes trembloient devant elle. Il étoit infiniment rare 
qu'elle en vît d'autres que les supérieures et les ofticières ; 
encore n'étoit-ce que lorsqu'elle en envoyoit chercher, ou 
encore plus rarement, quand quelqu'une se hasardoit de 
lui faire demander une audience, qu'elle ne refusoit 
pas 1 . La première supérieure venoit chez elle quand elle 
vouloit, mais sans en abuser ; elle lui rendoit compte de 
tout et recevoit ses ordres sur tout. Mme de Maintenon 
ne voyoit guères qu'elle. Jamais abbesse fille de France, 
comme il y en a eu autrefois, n'a été si absolue, si ponc- 
tuellement 2 obéie, si crainte, si respectée 3 , et, avec cela, 
elle étoit aimée de presque tout ce qui étoit enfermé dans 
Saint-Cyr. Les prêtres du dehors étoient dans la même 
soumission et dans la même dépendance. Jamais, devant 
ses demoiselles, elle ne parloit de rien qui pût approcher 
du gouvernement ni de la cour, assez souvent du feu Roi 
avec éloge, mais sans enfoncer rien, et ne parlant jamais 
des intrigues, des cabales, ni des affaires. 

On a vu 4 que, lorsque, après la déclaration de la Ré- 

4. Ceci est encore contredit par Mlle d'Aumale (Souvenirs, tome I, 
p. 247) : « Après son dîner, elle alloit à la récréation avec les dames, 
à la communauté », etc. Voyez aussi les Mémoires de Languet de 
Gergy, p. 477. 

2. Saint-Simon a écrit ici puncutellem 1 , par mégarde. 

3. Encore en contradiction avec Mlle d'Aumale (p. 223) : « Gomme 
tout étoit réglé dans la maison, elle ne vouloit jamais y rien changer, 
quoique, dans les trois ans et demi qu'elle y vécut depuis la mort du 
Roi et voyant les choses de suite, il lui vînt des vues différentes de ce 
qu'elle avoit établi, et qu'elle auroit voulu changer; mais elle me dit: 
«Je ne voudrois pas changer la moindre chose; car ce seroit un 
« exemple pour, dans la suite, changer continuellement. » 

4. Tome XXIX, p. 37. 



[1719J DE SAINT-SIMON. 189 

gence, M. le duc d'Orléans alla voir Mme de Maintenon à 
Saint-Cyr, elle ne lui demanda quoi que ce soit que sa 
protection pour cette maison. 11 l'assura, elle Mme de 
Maintenon, que les quatre mille francs 1 que le feu Roi lui 
donnoit tous les mois lui seroient payés de même avec 
exactitude chaque premier jour des mois, et cela fut tou- 
jours très ponctuellement exécuté. Ainsi, elle avoit du 
Roi quarante^huit mille livres de pension. Je ne sais 
même si elle n'avoit pas conservé celle de gouvernante 
des enfants du Roi et de Mme de Montespan 2 , quelqu'au- 
tres qu'elle avoit dans ce temps-là 3 , et les appointements 
de seconde dame d'atour de Madame la Dauphine Ba- 
vière, comme la maréchale de Rochefort, première dame 
d'atour de la même, conservoit encore les siens, et comme 
la duchesse d'Arpajon, dame d'honneur, avoit touché les 
siens, tant qu'elle avoit vécu, depuis la mort de Madame la 
Dauphine Bavière. Outre cela, Mme de Maintenon jouis- 
soitde la terre de Maintenon et de quelques autres biens 4 . 

1. Il y a 4 000* dans le manuscrit avec l'abréviation de livres; nous 
mettons cependant francs, parce que le participe payes, qui va suivre, 
est au masculin dans le manuscrit. 

2. Il est exact qu'elle avait conservé ces appointements et ceux de 
seconde dame d'atour de la Dauphine, dont il va être parlé ; ils mon- 
taient ensemble à quinze mille livres (Souvenirs de Mlle d'Aumale, 
tome I, p. 188); mais elle les avait abandonnés à sa nièce Caylus 
(ibidem, p. 216, note); pour le droit de navigation sur la rivière 
d'Eure dans l'étendue de ses terres, elle le céda au Roi sans com- 
pensation en décembre 1716 (procès-verbaux du conseil de régence: 
ms. Franc. 23672, fol. 121). 

3. Saint-Simon écrit bien quelqu'autrcs, pour quelques autres, sui- 
vant un usage assez commun en ce temps. 

4. Lors de la mort de Mme de Maintenon, les bruits les plus absurdes 
coururent sur sa fortune. Jean Buvat inscrivait gravement dans son 
Journal (tome I, p. 379) qu'elle laissait à sa nièce la duchesse de 
Noailles trois cent cinquante mille livres de rente, trois millions de 
pierreries et un très riche mobilier. Or, ce que dit Mlle d'Aumale 
d'une part, d'autre part son testament et son inventaire après décès 
publiés en 1903 par Gouard-Luys dans Mémoires et recueils composés 
à l'aide de documents conservés dans les archives de Seinc-ct-Oisc, 



190 MÉMOIRES [4749] 

Saint-Cyr, par sa fondation, étoit chargé, en cas qu'elle 
s'y retirât, de la loger, elle et tous ses domestiques et équi- 
pages, et de les nourrir, gens et chevaux, tant qu'elle en 
voudroit avoir, pour rien, aux dépens de la maison 1 , ce 
qui fut fidèlement exécuté jusqu'aux bois, charbon, bou- 
gie, chandelle, en un mot, sans que, pour elle ni pour pas 
un de ses gens ni chevaux, il lui en coûtât 2 un sou, en 
aucune sorte que ce puisse être, que pour l'habillement 
de sa personne et de sa livrée. Elle avoit au dehors un 
maître d'hôtel, un valet de chambre, des gens pour l'office 
et la cuisine, un carrosse, un attelage de sept ou huit che- 

tome II, n° xi, montrent que sa situation était bien plus modeste. Son 
revenu à Saint-Cyr ne dépassait guère soixante-quatre mille francs, 
soit quarante-huit mille de pension et les revenus de Maintenon, qui 
étaient environ de seize à dix-sept mille. Elle employait tout cela en 
charités et en pensions à des gens nécessiteux, sa dépense personnelle 
étant insignifiante (Aumale, p. 246). On trouva dans sa cassette trente- 
trois mille livres en espèces, qui servirent à payer les legs aux pauvres, 
aux couvents et aux domestiques. Le testament, assez court (extraits 
dans les Souvenirs oV Aumale. tome I, p. 240-242), est daté du 44 dé- 
cembre 4748; elle laissait à sa nièce Noailles la terre de Maintenon, 
qui lui était assurée par son contrat de mariage, et un diamant qu'elle 
portait au doigt, présent de Louis XIV, estimé mille livres ; à sa nièce 
Gaylus un service de vermeil, sa vaisselle d'argent et un ameublement 
de damas cramoisi ; à Mlle d' Aumale seize pièces de vaisselle d'argent 
et un meuble de damas bleu, des souvenirs à l'évêque de Chartres, un 
portrait de Louis XIV sur émail et un crucifix à l'archevêque de Rouen. 
L'inventaire après décès décrit l'appartement : « au fond du corridor 
bas près le chœur de l'église, ayant vue sur la petite cour de la maison 
du côté du nord », et se composant de deux antichambres, une cham- 
bre à coucher et une garde-robe. Le mobilier est des plus simples ; 
les vêtements et le linge sont prisés trois cents livres. Dans le public, 
on revint vite sur les évaluations exagérées des premiers jours : le 
22 mai l'abbé Tamisier écrivait de Paris au cardinal Gualterio (Rritish 
Muséum, ms. Addit. 20376, fol. 208) : « Mme de Maintenon n'est pas 
morte riche, et sa succession ne va guère à plus de trente mille livres 
de rente», ce qui était encore presque le double du chiffre exact; 
voyez aussi la Gazette de Rotterdam, n° 50. 

4. Déjà dit dans le tome XXIX, p. 38. 

2. Avant luy, Saint-Simon a biffé ne, etcoustast corrige cousta pas. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 191 

vaux, et un ou deux de selle 1 , et au dedans, Mlle d'Au- 
male et ses femmes de chambre, et les demoiselles dont 
on a parlé, mais qui étoient de Saint-Cyr 2 : toute sa dé- 
pense n'étoit donc qu'en bonnes œuvres et en gages de ses 
domestiques. 

J'ai souvent admiré que les maréchaux d'Harcourt, si 
intrinsèquement lié avec elle,Tallard 3 , Villars, qui lui de- 
voit tant, Mme du Maine et ses enfants, pour qui elle 
avoit fait fouler aux pieds toutes les lois divines et humai- 
nes, le prince de Rohan et tant d'autres ne l'aient jamais 
vue 4 . 

La chute du duc du Maine au lit de justice des Tuileries 
lui donna le premier coup de mort 5 . Ce n'est pas trop pré- 
sumer que de se persuader qu'elle étoit bien instruite des 
mesures et des desseins de ce mignon, et que cette espé- 
rance l'ait soutenue ; mais, quand elle le vit arrêté, elle suc- 
comba : la fièvre continue la prit, et elle mourut à quatre- 
vingt-trois ans, avec toute sa tête et tout son esprit 6 . 



1. Tout cela est absolument faux. Dès son entrée à Saint-Cyr, elle 
avait renvoyé ses domestiques, vendu son carrosse et ses chevaux, ne 
gardant qu'un valet de chambre pour le dehors et les courses, et deux 
femmes de chambre (Souvenirs de Mlle aVAumale, tome I, p. 211- 
212, et tome III, p. 81, lettre à Mme de Gaylus ; notre tome XXIX, 
p. 38), et c'est aussi ces trois seuls domestiques auxquels elle fait de 
petits legs dans son testament. 

2. Les six derniers mots ont été ajoutés en interligne. 

3. Ce nom a été ajouté en interligne, ainsi que plus bas le P. de 
Rohan. 

4. C'est qu'elle se refusa à toutes visites dès sa retraite à Saint-Cyr, 
sauf pour ses proches et quelques gens intimes (Souvenirs d'Aumale, 
tome I, p. 222). 

5. Voyez dans le tome XXXV, p. 208, et note 6, et ce qu'en dit 
Madame : ci-dessus, page 180, note 3. 

6. Elle fut enterrée le 17 avril au milieu du chœur de l'église de 
Saint-Cyr (quoiqu'elle eût demandé à être mise dans le cimetière des 
religieuses), sous une dalle de marbre noir (Piganiol de la Force dit 
blanc), sur laquelle on grava une épitaphe composée par l'abbé de 
Vertot, dont il y a des textes très différents suivant les auteurs qui 



192 



MEMOIRES 



[1719J 



Mort 

d'Aubigny 

archevêque de 

Rouen. 

Bezons, 

archevêque de 

Bordeaux, 

lui succède, 

et le frère 

du Garde des 

sceaux 

à Bezons. 

[Add. S*-S. 1576] 



Les regrets de sa perte, qui ne furent pas universels 
dans Saint-Cyr, n'en passèrent guères les murailles 1 . 
Je n'ai su qu'Aubigny, archevêque de Rouen 2 , son 
prétendu cousin 3 , qui fut assez sot pour en mourir 4 : il 
fut tellement saisi de cette perte qu'il en tomba malade et 
la suivit bientôt 5 . Bezons, archevêque de Bordeaux, passa 
à Rouen, et Argenson, archevêque d'Embrun 6 , frère 

l'ont reproduite (Souvenirs de Mlle d'Aumale, tome I, p. 239-240 ; 
Mémoires de Languet de Gergy, p. 483-486 ; Lavallée, Madame de 
Maintenon et Saint-Cyr, p. 284-285 et 407 ; Journal de Buvat, 
tome I, p. 379 ; Germain Brice, Description de Paris, édition 1752, 
tome II, p. 161 ; Piganiol de la Force, Description de Paris, édition 
1765, tome IX, p. 390; Bibliothèque nationale, Dossier bleu 879, 
fol. 67, et ms. Clairambault 293, fol. 127-143). La tombe fut violée en 
1794 par les révolutionnaires, le cadavre exhumé, insulté et enfoui au 
cimetière (Lavallée, Saint-Cyr, p. 385). — L'apposition des scellés 
sur l'appartement avait eu lieu dès le 15 avril par les soins d'Auvery, 
prévôt et juge du bailliage de Saint-Cyr; ils furent levés le 17 pour 
l'inventaire qui dura deux jours (publication de Gouard-Luys, citée 
ci-dessus, p. 189, note 4). 

1. A l'occasion de cette mort, le Régent assura la supérieure de 
Saint-Cyr de la continuation de sa protection : Archives nationales, 
KK 1325, 18 avril ; notre prochain volume, appendice I, n° 5. 

2. Claude-Maur d'Aubigny : tome VIII, p. 77. 

3. Sur cette prétendue parenté, voyez le même tome VIII de nos 
Mémoires, p. 77-78, et appendice VIL 

4. Il avait été moins sévère dans l'Addition à Dangeau indiquée 
ci-contre. 

5. Il mourut le 22 avril : Gazette, p. 216 ; Dangeau, p. 37 ; Corres- 
pondance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 108 ; Revue rétros- 
pective de Rouen et de la Normandie, tomel, 1837, n° 8. Le rédacteur 
de la Gazette de la Régence, publiée par Edouard de Barthélémy, 
écrivait (p. 333) : « L'archevêque de Rouen est mort samedi sans avoir 
rendu l'esprit, parce qu'il n'en avoit pas. C'est un constitutionnaire de 
moins. Il étoit pour les cent-une propositions et n'en entendoit pas 
une. » Il avait eu beaucoup de difficultés dans son diocèse à propos de 
la bulle Unigenitus (Fallue, Histoire du diocèse de Rouen, tome IV, 
p. 270-305; lettre de Mme de Maintenon du 8 mars 1716 dans le 
tome III des Souvenirs de Mlle d'Aumale, p. 94, et les deux lettres 
de lui qu'on trouvera ci-après à l'appendice IV, p. 456-457). 

6. Les mots Arch. d' Ambrun sont en interligne au-dessus de Ev. 



L1719] 



DE SAINT-SIMON. 



493 



du Garde des sceaux, passa à l'archevêché de Bordeaux 1 . 
M. le duc d'Orléans fit ériger des officiers de l'ordre de 
Saint-Louis presque à l'instar de celui du Saint-Esprit, avec 
des appointements et des marques, moyennant finance à 
proportion 2 . Le Garde des sceaux fut chancelier et garde 
des sceaux de cet ordre; le Blanc, prévôt et maître des 
cérémonies; Armenonville en râpé 3 , et Morville, son fils, 
en titre de greffier 4 . Bientôt après, le Garde des sceaux, 

dans la Guyenne, biffé. — François-Elie de Voyer d'Argenson : 
tome XXVI, p. 97. 

4. Dangeau, p. 37, 39 et 40. M. de Bezons ne prit possession de 
Rouen que le 42 janvier 4720. 

2. Ce fut une véritable réorganisation de l'ordre de Saint-Louis que 
consacrait l'édit d'avril 4749. Il en confirmait l'institution, portait la 
dotation annuelle à quatre cent cinquante mille livres de rentes, aug- 
mentait le nombre des grand'croix et des commandeurs et le taux et le 
nombre des pensions, laissoit illimité le nombre des chevaliers, réglait 
le port et la forme des insignes, et enfin instituait des officiers : trois 
grands officiers, chancelier-garde des sceaux, grand prévôt-maître des 
cérémonies, et secrétaire-greffier, pris parmi les grand'croix; douze 
petits, un intendant, trois trésoriers servant par années, trois contrô- 
leurs, un aumônier, un receveur particulier et agent, un garde des 
archives et deux hérauts d'armes. Toutes ces charges étaient hérédi- 
taires et vénales, ce qui procura quelque argent au Trésor royal. Le 
Dictionnaire de Moréri, tome VI, deuxième partie, p. 466-467, a 
donné un bon résumé de ce long édit en 34 articles, qui fut imprimé 
en plaquette spéciale (Archives nationales, ADf 753, et U 362, au 
4 er juillet). Mazas, Histoire de l'ordre de Saint-Louis, tome I, p. 299- 
304, s'y est peu arrêté et a même mal interprété certaines disposi- 
tions; il semble cependant avoir fait la loi de l'ordre jusqu'à la fin de 
la monarchie. Cet édit ne fut pas enregistré au Parlement, mais exécuté 
en vertu des lettres patentes promulguées dans le lit de justice du 
26 août 4748, dont nous avons déjà vu l'application à propos de la 
Banque royale (ci-dessus, p. 42). Nous donnerons plus loin, à l'ap- 
pendice V, divers textes se rapportant à cet édit. 

3. On a vu dans le tome XI, p. 208-244, et dans plusieurs autres 
endroits des Mémoires, ce que signifiait ce mot pour les charges de 
l'ordre du Saint-Esprit. 

4. Ce qui précède, depuis Armenonville, est en interligne au-dessus 
des mots suivants biffés : puis un fils de Bernard le fameux Banquier 
Trésorier et Greffier. — Dangeau mentionne cette combinaison 

MÉMOIRES BK SAINT-SIMON. XXX VI 25 



Érection de 
grands officiers 

de l'ordre 

de Saint-Louis 

à l'instar 

de ceux de 

l'ordre du 

Saint-Esprit. 



494 



MEMOIRES 



[4749] 



Nouveaux 

règlements sur 

l'ordre de 

Saint-Louis 

et leurs 

inconvénients. 



conservant les marques, fit passer sa charge à son second 
fils, dont l'aîné eut le râpé 1 . Tous ceux-là portèrent le 
grand cordon rouge et la croix brodée d'or, cousue sur 
leurs habits. Trois gros trésoriers de la marine et de l'ex- 
traordinaire des guerres furent trésoriers de l'ordre 2 et 
portèrent le grand cordon rouge comme les commandeurs, 
mais non la croix brodée sur leurs habits comme les 
grand'eroix et comme les trois principales charges ci- 
devant dites. D'autres gens moindres, la plupart des bu- 
reaux, eurent les autres petites charges avec la croix à 
la boutonnière, comme les simpleschevaliers 3 . Bientôt après 
il fut réglé, au conseil de régence, que les rachats qui 
revenoientauRoi^ seroient affectés, par un édit enregistré, 
à l'ordre de Saint-Louis, et que les grand'eroix, comman- 
deurs, et même les chevaliers, de Saint-Louis qui avoient 
des pensions sur cet ordre les perdroient, s'ils devenoient 
chevaliers du Saint-Esprit. Ces deux règlements passèrent: 
le premier en forme 5 , l'autre par l'usage, malgré leurs 
inconvénients. Celui du premier regardoit essentiellement 
tout le monde, parce qu'il ôtoitau roi la liberté de remet- 



(p. 37), mais ne dit rien de la création d'officiers, de l'augmentation 
du nombre des membres de l'ordre, ni de l'ordonnance rendue à ce 
sujet. Il y avait déjà un greffier auparavant (voyez Dangeau, tome VI, 
p. 445); mais il n'exerçait que par commission. 

1. Nous connaissons ces deux fils, Pierre-Marc, comte d'Argenson, 
et René-Louis, marquis d'Argenson (notre tome XX, p. 327), qui 
devaient l'un et l'autre devenir des personnages sous le règne de 
Louis XV. 

2. Voyez ci-après aux Additions et Corrections. 

3. Cela ne vient pas de Dangeau ; l'article vi de l'édit énuméroit les 
nouvelles charges d'officiers, telles qu'elles sont énoncées ci-dessus 
dans la note 2 de la page 493. 

4. On appelait rachat ou relief, en matière féodale, ce que le nou- 
veau vassal payait au seigneur dominant pour les mutations qui étaient 
sujettes à ce droit. 

5. C'est l'article n qui énonçait les droits casuels affectés à la dota- 
tion de l'ordre ; on en trouvera l'énumération dans l'extrait des 
registres du Parlement donné à l'appendice V, p. 464. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 195 

tre les rachats qui lui étoient dus, et à ses sujets de toute 
qualité une gratification qui s'accordoit aisément pour peu 
que les débiteurs de ces rachats fussent graciables 1 par 
leurs services ou par leur considération; le second, parce 
que le cordon bleu ne valant que mille écus 2 , et les grandes 
croix, les unes six mille livres, les autres huit mille francs, 
les commanderies, les unes quatre mille livres, les autres 
six mille livres, et les pensions des chevaliers, plusieurs 
de mille livres, de quinze cent livres etde deux mille livres, 
il se pouvoit trouver parmi tous ceux-là des maréchaux 
de France et d'autres à être chevaliers du Saint-Esprit, 
mais pauvres, qui perdroient, à devenir chevaliers du Saint- 
Esprit, un revenu qui faisoit toute leur aisance, comme il 
arriva en effet. Il fut réglé aussi qu'ils demeureroient par 
simple honneur ce qu'ils étoient dans l'ordre de Saint- 
Louis, et que leurs pensions seroient distribuées en détail 
dans le même ordre. Au moins eût-il mieux valu rendre 
vacant ce qu'ils y étoient, pour faire en leurs places d'au- 
tres grand' croix et d'autres commandeurs, puisque, rece- 
vant l'ordre du Saint-Esprit, ils quittaient la croix d'or 
brodée sur leurs habits pour y porter celle d'argent du 
Saint-Esprit, ettousle grand cordon rouge, etne gardoient 
que le petit ruban rouge et la petite croix de Saint-Louis 
attachés au bas du cordon bleu 3 . On fut encore choqué 
de voir des homme de robe et des gens de plume et de 
finances porter, pour de l'argent, des marques précisément 
militaires et des croix sur eux et à leurs armes (car qui n'a 

1. L'Académie de 1718 ne connaissait graciable qu'au sens de 
« rémissible, digne de pardon » ; ici c'est plutôt « susceptible d'une 
grâce, d'une faveur ». 

2. Les titulaires de l'ordre du Saint-Esprit ne jouissaient en effet 
que d'une pension de trois mille livres (les statuts primitifs disaient 
mille écus d'or), fournie par le produit du droit de marc d'or levé sur 
les offices de judicature. 

3. Comme l'a dit plus haut notre auteur, aucune de ces dispositions 
n'est prescrite par un règlement écrit; nous ne savons si elles furent 
réellement en usage. 



196 



MÉMOIRES 



[4719] 



Extraction , 
caractère, 

fortune 
de Monti. 



pas des armes aujourd'hui ?) sur lesquelles on voyoit écrites 
ces paroles en lettres d'or : Prœmium hellicx virtulisK 

Monti, dont il a été souvent parlé ici dans ce qui y a 
été copié de M. de Tore y sur les affaires étrangères 2 , eut 
ordre, par une lettre de cachet, de sortir incessamment du 
royaume, et défense en même temps d'aller en Espagne 3 . 
Il étoit colonel réformé, et, comme il avoit de l'esprit et du 
sens, il étoit bien reçu dans les meilleures compagnies» 
et avec cela fort honnête homme, quoique ami intime d'Al- 
beroni. Il étoit pauvre, et de Bologne 4 , où il avoit plusieurs 
frères et un à Rome, fort distingué dans laprélature, qui 
à la fin est devenu cardinal 5 . H y a deux familles Monti , 
qui ne sont point parentes: l'une ancienne et fort noble 6 , 

1. La croix de l'ordre de Saint-Louis était d'or à huit pointes, can- 
tonnée de fleurs-de-lys, chargée d'une effigie de saint Louis sur champ 
de gueules, entourée d'une bordure d'azur avec l'inscription Ludovicus 
magnus instituit 1693 ; au revers une épée nue sur champ de gueules, 
passée dans une couronne de lauriers et nouée d'une écharpe blanche, 
entourée d'une pareille bordure avec, en lettres d'or, Bellicœ virtutis 
prœmium. On peut voir aux Invalides, au Musée de l'armée, des spé- 
cimens de croix de Saint-Louis. 

2. Antoine-Félix, marquis Monti : tomes XXX, p. 257-258, 328, 
XXXII, p. 313-314, 333, XXXIII, p. 188, 220-221, etc. 

3. Dangeau, p. 34, qui ajoute : « On lui conserve son rang et ses 
appointements. 11 est apparent qu'on ne lui donne la lettre de cachet 
que parce qu'il est ami intime du cardinal Alberoni. » 

4. Écrit ici Boulogne. 

5. Philippe-Marie Monti était secrétaire de la congrégation de la 
Propagande, lorsque Benoît XIV le créa cardinal dans la grande pro- 
motion de 1743. Il mourut le 17 janvier 1754. Un autre frère, qualifié 
aussi marquis Monti, eut en juin 1745 la charge de général des postes 
à Rome (Gazette, p. 318) et mourut en fonctions à Bologne en mars 
4725 (Gazette, p. 201). 

6. Il y avait en Toscane une ancienne famille Monti, qui, au seizième 
siècle, fournit à Florence des gonfaloniers et à laquelle appartenait le 
pape Jules III, un grand maître de Malte et plusieurs cardinaux ; on 
y rattache ordinairement la branche des Monti de Rezé établie en 
France; mais les généalogies sont très incertaines, et il est quasi im- 
possible de reconnaître si les diverses familles italiennes du nom de 
Monti viennent d'une souche commune, ou non. 



[4719] DE SAINT-SIMON. 497 

l'autre qui n'est ni l'un ni l'autre, dont étoit celui dont il 
s'agit ici 1 . Son mérite, et des hasards qui dépassent de 
beaucoup le temps de ces Mémoires, lui procurèrent des 
emplois fort importants au dehors et un très principal lors 
de la seconde catastrophe du roi Stanislas en Pologne, 
dont il s'acquitta très judicieusement 2 . Il y avoitla dispo- 
sition de grandes sommes fournies par la France, dont il 
rapporta plus d'un million qu'il pouvoit très aisément 
s'approprier sans qu'on en pût avoir nulle connoissance. 
Le ministère même fut très agréablement surpris de revoir 
ce million, auquel il étoit bien loin de s'attendre 3 . Monti, 
qui avoitdéjà le régiment Royal-Italien 4 , fut fait chevalier 
de l'Ordre 5 ; mais ce fut tout. On le laissa mourir de faim, 
et il en mourut en effet peu après, quoique en grande con- 
sidération et en grande estime. Le ministère lui parloit 
même quelquefois des affaires. Il étoit encore dans la force 
de l'âge quand il mourut de déplaisir de sa misère 6 , et 
n'avoit point été marié. Il fut fort regretté, et mérita de 
l'être. 

M. de Laval, dit la Mentonnière, d'une blessure qu'il Laval, 

avoit reçue au menton, qui lui en faisoit porter une par __ dlt la ., 

^ l l Mentonnière, 

1. Dans une lettre qui se trouve dans la copie de la correspon- 
dance de Vendôme (Bibliothèque nationale, ms. Franc. 14174, fol. 
324 v°), il est dit que notre Monti était fils d'un marchand de Bologne ; 
certaines généalogies indiquent son père comme gonfalonier de cette 
ville. 

2. Voyez la note 1 de la page 257 de notre tome XXX, et la notice 
que lui a consacrée le Dictionnaire de Moréri, tome VII, p. 731. C'est 
en 1729 qu'il fut envoyé en Pologne pour remplacer l'abbé de Livry ; 
ses instructions sont dans le Recueil des instructions aux ambassa- 
deurs en Pologne, tome II, p. 1-24. Il quitta Paris le 31 mai (Gazette, 
p. 276). 

3. Nous n'avons pas trouvé la confirmation de cette anecdote. 

4. Il avait ce régiment depuis 1734. 

5. Dans la promotion de janvier 4737. Peu après son retour en 
France, on l'avait nommé lieutenant général (.juin 4736). 

6. Il mourut le 42 mars 1738, à cinquante-cinq ans. Le duc de 
Luynes (Mémoires, tome II, p. 61) confirme qu'il était fort estimé. 



198 MÉMOIRES [4749] 

mis besoin ou pour se faire remarquer 1 , fut mis à la Bastille 2 . 

\Add. S'S. 15771 ^ e ^ e détention renouvela très vivement et d'une façon 
marquée les alarmes de ceux qui ne se sentoient pas nets de 
l'affaire de Gellamare et du duc du Maine. Il venoit d'attra- 
per une pension 3 , et il se trouva à la fin qu'il étoit une clef 
de meute 4 et le plus coupable de tous, sans qu'il lui en soit 
rien arrivé qu'une courte prison. C'est le même Laval 
dont il a été parlé à propos de la prétendue noblesse et de 
l'effronterie de ses mensonges en confondant hardiment 
les Laval Montfort avec les Laval Montmorency, dont il 
étoit, et neveu paternel de la duchesse de Roquelaure 5 . 
Gellamare Peu après, le prince de Cellamare, conduit par de 

deGio^enazzo, L *koV' gentilhomme ordinaire du Roi, qui ne l'avoit 
arrive point quitté depuis le jour qu'il fut arrêté à Paris 6 , arriva 

en Espagne; ^ j a f ron tière et passa en Espagne 7 . Il fut aussitôt déclaré 

4. Guy-André de Montmorency, marquis de Laval : tome XV, 
p. 298, note 2. 

2. Gomme impliqué dans l'affaire de Cellamare ; il entra à la Bas- 
tille le 23 avril, et n'en sortit que le 40 janvier 4724 (Dangeau, p. 37 ; 
Correspondance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 99 et 402 ; 
Funck-Brentano, Les Lettres de cachet, p. 492). Sur sa détention, on 
peut voir les Mémoires de Mme de Staal, tome I, p. 207, 247- 
248, etc. Dès le courant de mai, ses parents la duchesse de Roquelaure 
et le marquis de Laval vinrent solliciter du Régent sa mise en liberté ; 
mais il leur répondit qu'il était beaucoup plus coupable qu'ils ne le 
croyaient (Gazette de Rotterdam, n° 56). 

3. Saint-Simon fait erreur : le marquis de Laval qui venait d' « attra- 
per une pension » n'était pas La Mentonnière, mais un autre Laval, 
Guy-Claude-Roland de Montmorency, qui avait été fait maréchal de 
camp en février précédent comme Dangeau le spécifie bien (p. 29), qui 
devint maréchal de France en 4747 et mourut le 44 novembre 4754. 
M. de Laval la Mentonnière avait bien eu une pension du Régent, de six 
mille livres, mais en juin 4747, et notre auteur en a parlé dans le 
tome XXXI, p. 230, où aurait dû être être placée l'Addition à Dan- 
geau que nous indiquons ci-contre. 

4. Voyez sur cette locution notre tome XVI, p. 239. 

5. Notre tome XXXI, p. 499, 234 et suivantes. 

6. Ci-dessus, p. 27-29 et 38. 

7. Il était à Saint-Jean-Pied-de-Port le 28 mars, et il adressa de là 
à l'abbé Dubois une lettre de remerciement : ci-après, appendice IL 



[1719] 



DE SAINT-SIMON 



199 



vice-roi de Navarre 1 , et, comme son père étoitmort 2 , il prit 
tout à fait le nom de duc de Giovenazzo, auquel on n'avoit 
pu s'accoutumer en France par l'usage de l'y avoir tou- 
jours appelé prince de Cellamare. 

Je ne puis passer sous silence une bagatelle de soi très 
peu intéressante, mais parfaitement ridicule, pour ne 
rien dire de pis. On obtint mille écus de pension pour 
Marthon, fils de Blanzac, et colonel du régiment de Gonti 3 . 
Il avoit vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Quand il fallut 
lui expédier sa pension, point de nom de baptême. On 
chercha; il se trouva qu'il avoit été ondoyé tout au plus. 
On suppléa donc les cérémonies pour lui donner un nom. 
On le dispensa de l'habit blanc ; il fut tenu par M. le 
prince de Gonti et Mme la duchesse de Sully 4 . 

Madame d'Orléans, religieuse professe à Ghelles par fan- 
taisie, humeur et enfance 5 , ne put durer qu'en régnant où 
elle étoit venue pour obéir. L'abbesse, fille de beaucoup 
de mérite, sœur du maréchal de Yillars 6 , se lassa bientôt 
d'une lutte où Dieu et les hommes étoient pour elle, mais 
qui lui étoit devenue insupportable, et qui troubloit 
toute la paix et la régularité de sa maison. Elle ne songea 
donc qu'à céder et à avoir de quoi vivre ailleurs. Elle 
obtint douze mille livres de pension du Roi 7 , vint à Paris 

1. Dangeau l'annonce le 19 mai (p. 49) ; la Gazette n'en parla pas. 

2. L'année précédente : tome XXXIII, p. 152. 

3. Louis-Armand-François de la Rochefoucauld-Roye de Blanzac, 
titré comte de Marthon, plus tard duc d'Estissac : tome XIX, p. 286. 

4. C'est Dangeau qui raconte cette histoire (p. 38). La duchesse de 
Sully était Madeleine-Armande du Cambout : tome IV, p. 302. 

5. Tomes XXXI, p. 171-172, et XXXV, p. 16. 

6. Agnès de Villars : tome XXXI, p. 172. 

7. Les négociations pour cette affaire furent assez longues ; la princesse 
étaitvenue s'installer au Val-de-Grâce ; elle ne retourna à Ghelles, comme 
abbesse, que le 25 mai (Dangeau, p. 30, 35, 38, 39, 41, 43, 50, 51 et 
52; Journal de Buvat, p. 384 et 389; Correspondance de Madame, 
recueil Brunet, tome II, p. 95, 106, 107, 110, 111 et 113-114). Il y a 
aux Archives nationales, carton K 544, n° 26, diverses pièces relatives 
à cette transmission de l'abbaye : démission de Mme de Villars, nomi- 



est aussitôt 

fait vice-roi de 

Navarre. 



Rare baptême 
de Marthon. 



L'abbesse 
de Ghelles, 

sœur 

du maréchal 

de Villars, 

se démet 

et se retire dans 

un couvent 

à Paris avec 

une pension 

de 12000* 

du Roi. 

Madame 



200 MÉMOIRES [1719] 

d'Orléans lui loger chez son frère en attendant un appartement dans 
succe e, un couvent 1 . Elle le trouva chez les bénédictines du 

se démet, 

se retire à la Cherche-Midi 2 près la Croix-Kouge 3 ; elle s'y retira, elle y 
Madeleine; vécut plusieurs années faisant l'exemple et les délices de 

[Add. S'-S. 1578] la maison, et y est enfin morte fort regrettée 4 . Pour 
achever de suite une matière qui ne vaut pas la peine 
d'être reprise, et dont la fin passe les bornes du temps 
de ces Mémoires, la princesse qui lui succéda 3 se lassa 
bientôt de sa place. Tantôt austère à l'excès, tantôt n'ayant 
de religieuse que l'habit, musicienne, chirurgienne, 
théologienne, directrice, et tout cela par sauts et par 
bonds, mais avec beaucoup d'esprit 6 , toujours fatiguée 
et dégoûtée de ses diverses situations, incapable de persé- 
vérer en aucune, aspirante à d'autres règles et plus encore 
à la liberté 7 , mais sans vouloir quitter son état de reli- 

nation de la princesse, copie de la bulle du pape, etc. La Gazette de 
Rotterdam, n° 58, explique par quelle combinaison on arriva au règle- 
ment de la pension. 
4. Dangeau, p. 45. 

2. Ce couvent fondé en 1634, dans la rue du Chasse-Midi ou 
Cherche-Midi, par des religieuses de la Congrégation de Notre-Dame 
venues de Laon, sous le titre de Notre-Dame de Consolation, passa en 
1669 aux mains des bénédictines de l'abbaye de Malnoue, qui en 
firent un prieuré indépendant, l'abbesse de Mainoue ne conservant que 
le droit de confirmer l'élection des prieures. 

3. Ce carrefour, connu dès la fin du quinzième siècle, tirait son nom 
soit d'une croix peinte en rouge, soit plutôt d'une enseigne. 

4. Le 17 septembre 1723. 

5. Nous verrons sa bénédiction comme abbesse, ci-après, p. 343. 

6. Ces cinq mots ont été ajoutés en interligne. 

7. Voyez son portrait par sa grand'mère Madame (Correspondance, 
recueil Brunet, tome II, p. 29 et 204), qui parle de ses «dents de 
perle», de sa gaieté, de sa franchise, de son bégaiement, que notre 
auteur a aussi noté (tome XXIV, p. 33), et les Mémoires de Maure- 
pas, tome I, p. 126 et suivantes. « Elle est digne fille de mon frère », 
disait la duchesse de Lorraine (Lettres, publiées par A. de Bonneval, 
p. 162), et le marquis d'Argenson (Mémoires, édition Janet, tome I, 
p. 245) : « Elle a de l'esprit, mais tourné aux petites choses ; elle est 
moine des pieds à la tête. » Ses « Confessions », en trente-huit pages, 



[4719] DE SAINT-SIMON. 201 

gieuse, [elle J ] se procura enfin la permission de se démet- 
tre 2 et de faire nommer à sa place une de ses meilleures 
amies de la maison 3 , dans laquelle néanmoins elle ne put 
durer longtemps. Elle vint donc s'établir pour toujours 
dans un bel appartement du couvent des bénédictines de 
la Madeleine de Traînel 4 , auprès duquel Mme la duchesse 
d'Orléans, qui avoit quitté Montmartre, s'étoit fait un 
établissement magnifique et délicieux, avec une entrée 
dans la maison 5 , où elle alloit passer les bonnes fêtes et 
quelquefois se promener. Madame de Chelles peu à peu 
reprit la dévotion et la régularité, et, quoique en princesse, 
mena une vie qui édifia toujours de plus en plus jusqu'à 
sa mort, qui n'arriva que plusieurs années après dans la 
même maison sans en être sortie 6 . 

forment le manuscrit 6108 de la Bibliothèque de l'Arsenal ; elles ont 
été imprimées en 1863 par Lescure, dont on pourra consulter aussi 
l'ouvrage Les Filles du Régent. Un autre examen de conscience, écrit 
probablement en 1737, est conservé à la bibliothèque de Chantilly, 
ms. XVIII B II, n° 1387. La princesse fit faire son portrait en médaille 
en 1722 par la Monnaie (lettre de Launay, garde de la Monnaie des 
médailles, au P. Sébastien Truchet, du 3 janvier, dans le carton M 855, 
n° 11* 1 , aux Archives nationales). 

1. Cet elle a été biffé par erreur ici dans le manuscrit. 

2. C'est le 3 octobre 1734 que la princesse se démit de son abbaye. 

3. Anne de Clermont de Gessans, née le 15 février 1697 et élevée à 
Saint-Cyr, d'abord religieuse à Chelles, puis abbesse de Beaurepaire 
au diocèse de Vienne en 1726, succéda à Madame d'Orléans à Chelles et 
prit possession de l'abbaye le 25 janvier 1735. 

4. Tome XXXIII, p. 114. 

5. Nous n'avons pas de renseignements sur cette maison, dont rien 
n'existe aujourd'hui. Elle est indiquée sur le plan de l'abbé de Lagrive 
(1728), et l'on distingue la disposition des bâtiments et des jardins, peu 
étendus, contigus au couvent de Traînel du côté de la Croix Faubin, 
avec entrée sur la rue de Charonne. La duchesse d'Orléans protégeait 
le couvent voisin, auquel elle fit en 1743 un don de quatre cents livres 
de rente, ratifié par l'abbesse de Chelles, sa fille (Archives nationales, 
S* 4603, dernier feuillet). Voyez ci-après aux Additions et Corrections. 

6. Elle mourut de la petite vérole dans la nuit du 19 au 20 février 1743 
(Gazette, p. 96 ; Mémoires du duc de Luynes, tome IV, p. 415). Mathieu 
Marais (Journal, tome III, p. 177-178) prétend qu'à la fin de sa vie 

SlKMOlBtS DE SAINT-SIMON. XXXVi 26 



20 c 2 MEMOIRES [1719] 

Diminution On diminua les espèces par un arrêt du Conseil 1 . On 

Élargissement commen Ç a aussi le très nécessaire élargissement du quai 

du quai le long du vieux Louvre 2 , et d'accommoder la place du 

du Louvre. Palais-Royal en symétrie d'architecture en face, avec une 

Gruichet, place e . J , . , T 

et fontaine fontaine et un grand réservoir 3 . Je fis tout ce que je pus 

p i d R auprès de M. le duc d'Orléans pour faire changer le gui- 

ya ' chet du Louvre, le mettre vis-à-vis la rue Saint-Nicaise, 

et le faire de la largeur de cette rue 4 , sans avoir pu, en 

faveur d'une telle commodité pour un passage qui fait la 

elle s'était ralliée au jansénisme, et il est de fait que les Nouvelles 
ecclésiastiques de 1743 firent son éloge, p. 77. Nous donnerons plus 
loin à l'appendice VI un résumé de son inventaire après décès, et des 
renseignements sur l'appartement qu'elle habitait. 

1. Dangeau, 7 mai (p. 43) : « Au conseil de régence, on approuva 
la résolution qu'on a prise de diminuer le prix des louis d'or de vingt 
sols : ils ne vaudront plus que trente-cinq livres ; mais on ne diminue 
rien sur l'argent. » L'arrêt fut publié le même jour et imprimé (Archives 
nationales, ADf754). 

2. Une délibération du Bureau de la Ville, du 17 mars 1719, avait 
décidé l'agrandissement du quai de l'École et du devant de la terrasse 
du Louvre, conformément aux plans et devis dressés par les architectes 
(Archives nationales, H 1848, fol. 46; Dangeau, p. 42). 

3. Il y avait déjà une place devant l'entrée du Palais-Royal, qu'Anne 
d'Autriche avait fait faire pendant sa régence par la démolition de 
l'hôtel de Sillery, entre le débouché des rue Fromenteau et Saint- 
Thomas-du-Louvre sur la rue Saint-Honoré. Cette démolition n'avait 
laissé vis-à-vis du Palais que des masures sales et délabrées. Le Régent 
fit construire au-devant par l'architecte Robert de Cotte un bâtiment à 
deux étages, qu'on nomma « château d'eau », renfermant un réservoir 
d'eau d'Arcueil et au milieu une fontaine ornée de statues de Coustou 
le jeune (Piganiol de la Force, Description de Paris, 1765, tome II, 
p. 347-348, avec vue du château d'eau). Ces travaux se firent non pas 
aux frais de la Ville, comme le dit Dangeau, mais à ceux du Régent. 

4. Il s'agit du guichet ouvert sous les galeries du Louvre, vis-à-vis 
remplacement de notre actuel pont du Carrousel ; c'était le seul pas- 
sage de voitures entre le quai et le vieux quartier qui se trouvait der- 
rière les galeries. Il ouvrait sur la rue des Orties, en face la petite ruelle 
Matignon, et la rue Saint-Nicaise ne tombait dans la rue des Orties 
qu'une vingtaine de mètres plus à l'Ouest. Le déplacement de ce guichet 
aurait demandé des travaux très coûteux. La rue Saint-Nicaise allait de 
la rue des Orties à la rue Saint-Honoré. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



203 



Efforts peu 

heureux 
sur l'Ecosse. 



\4nt* 



communication d'une partie de Paris, surmonter la rare 
considération du Régent pour Launay, fameux et très riche 
orfèvre du Roi 1 , qui étoit logé dans l'emplacement de ce 
guichet 2 , et qu'il auroit fallu déranger et loger ailleurs. 

Le chevalier de Saint-Georges 3 avoit été très bien reçu 
en Espagne 4 . Alberoni, enragé contre l'Angleterre, et qui 
n'avoit de ressource qu'à y jeter des troubles, fit équiper 
une flotte; mais, à peine fut-elle en mer qu'une tempête 
la dispersa et la maltraita fort 5 . Cependant les lords Mar- 
shall, Tullibardine et Seaforth 6 , partis du port du Passage 
sur des frégates avec beaucoup d'armes, étoient heureu- 
sement arrivés en Ecosse 7 . 

Ce port du Passage 8 , qu'Alberoni avoit entrepris de 
fortifier et où il avoit le dépôt principal de construction 
pour l'Océan, étoit le point secret de la jalousie de l'An- 
gleterre depuis que ce cardinal s'étoit sérieusement 






Tyrannie 
maritime des 

Anglois. 

Gilly prend 

le port 



1. Nicolas de Launay : tome XVII, p. 408. 

2. C'est-à-dire, dans l'emplacement où il aurait fallu ouvrir le nou- 
veau guichet, en face de la rue Saint-Nicaise. 

3. Il avait d'abord écrit S. Jacq., qu'il a biffé pour mettre Georges. 

4. On a vu ci-dessus, p. 134, son départ secret de Rome pour 
l'Espagne. Il arriva à Madrid à la fin de mars et fut logé au Retiro 
{Gazette, p. 173 et 196). 

5. Voyez la Gazette, p. 214-215, 226, 239 et 257, et la Gazette de 
Rotterdam, n° 56, qui ne donnent que des nouvelles assez vagues sur 
ce désastre. 

6. Saint-Simon écrit les lords Maréchal, Tullybaldine et Seaford. 
— Georges Keith, maréchal héréditaire d'Ecosse, et appelé en consé- 
quence le comte Marshall (1693-1778), était neveu par sa mère, Marie 
Drummond, du duc de Perth ; William Murray, titré marquis de Tulli- 
bardine (1689-1746), était fils aîné du duc <f Atholl ; quant au comte 
de Seaforth, il se nommait William Mackensie et mourut en 1740. Il 
y a de bons articles sur ces trois seigneurs avec des renseignements sur 
leur expédition de 1719 en Ecosse dans la National biographtj, tomes X, 
p. 1209, XII, p. 607, et XIII, p. 1305. 

7. Sur ce débarquement, voyez les nouvelles de la Gazette, p. 238- 
239, 250-251, 261, et de la Gazette de Rotterdam, n os 55, 56 et 58; 
Dangeau en parle dans son Journal, p. 29, 44, 46 et 140. 

8. Tome XVI, p. 340. 



204 MEMOIRES [4719] 

du Passage applique à rétablir la marine d'Espagne 1 : les Anglois ne 
toutela marine vouloient souffrir de marine à aucune puissance de 
renaissante l'Europe. Elle étoit venue à bout, par l'intérêt de l'abbé 
spagne. j) u b i S) ^ obtenir formellement qu'il ne s'en formât point 
en France, et qu'on y laissât tomber le peu qui en restoit. 
La ruine de la flotte d'Espagne par une angloise très supé- 
rieure avoit été l'objet du secours de Naples et de Sicile 
pour le moins autant que l'attachement aux intérêts de 
l'Empereur, et la guerre déclarée à l'Espagne en consé- 
quence de la Quadruple alliance avoit en point de vue 
principal la destruction de la marine d'Espagne renaissante 
au Passage 2 . L'union de l'Angleterre avec la Hollande n'em- 
pêchoit pas cette couronne d'abuser de sa supériorité sur 
la République, et de lui donner souvent des occasions de 
plaintes sur le trouble de ses navigations et de son com- 
merce, et les plus clairvoyants de ces pays de liberté sen- 
toient le poids de cette alliance léonine 3 , et que, si 
l'Angleterre avoit jamais autant de moyens que de volonté, 
elle ne traiteroit pas mieux leur marine, pour en avoir 
seule en Europe, et c'est ce qui avoit rendu les Hollandois 
si rétifs à la Quadruple alliance, dans laquelle ils n'étoient 
[Add.S t -S.1579] enfin entrés qu'après coup 4 , malgré eux et foiblement, 
parce qu'ils étoient fâchés de la destruction de la marine 
renaissante de l'Espagne, à quoi ils voyoient que tout ten- 
doit principalement. En effet, dès que Gilly 5 se fut em- 

1. Il a été dit dans le tome XXXII, p. 328, qu'Alberoni y faisait 
construire six vaisseaux de guerre. 

2. Voyez ci-après, p. u 236, note 8, la phrase bien caractéristique 
d'une lettre de Berwick citée par Lémontey. 

3. « Léonin, qui appartient au lion, qui est propre au lion. Il n'a 
guère d'usage qu'en cette phrase : société léonine, qui veut dire société 
où le plus fort tire tout l'avantage de son côté » {Académie, 1718). 

4. Dangeau annonce leur signature au traité le 13 février 1719 
(tome XVII, p. 477), et Saint-Simon a fait alors la courte Addition que 
nous indiquons en marge. 

5. Claude du Fay d'Athies, marquis de Gilly, lieutenant général : 
tome XII, p. 191. 



[4719] DE SAINT-SIMON. 205 

paré de quelques petits forts sur la Bidassoa 1 , il marcha 
secrètement et brusquement au port du Passage 2 , le prit 
et les forts commencés pour le défendre, brûla six vais- 
seaux qui étoient sur les chantiers, un amas immense 
d'autres bois et de toutes les choses nécessaires aux 
constructions, et n'y laissa chose quelconque dont on pût 
faire le moindre usage 3 . Ce coup fit exulter l'Angleterre, 
et fixa la certitude du chapeau sur la tête de Dubois. Il 
montra une joie odieuse de cette funeste expédition, et 
toute la France une douleur dont personne ne se contrai- 
gnit, et qui embarrassa le Régent pendant quelques jours. 
Le grand but se trouvant rempli, on se soucia médiocre- 
ment depuis des expéditions militaires sur la frontière 
d'Espagne. 

Dans cette satisfaction angloise et si peu françoise Les plus 
de l'abbé Dubois et de son maître, Mlle de Montauban confidents du 

duc et 

fort attachée à Mme du Maine, le fils de Malezieu, Dadvi- de la duchesse 
sard et l'avocat Bargeton, qui étoient à la Bastille, furent du Maine 
mis en pleine liberté 4 , quoique Saillans, en sortant de de la Bastille 

et 

1. Le château de Béhobie (en espagnol Bioby), qui commandait le son t m i s 

passage de la Bidassoa par l'île des Faisans, assiégé le 21 avril par les en 

troupes françaises, se rendit le lendemain (Gazette, p. 228 ; Dangeau, pleine liberté, 
p. 34 et 39). La Gazette de Rotterdam, n° 56, raconte avec plus de 
détail les premières opérations. 

2. La belle rade du Passage n'est qu'à quelques lieues de la frontière 
française sur la route de Saint-Sébastien. L'expédition était décidée dès 
le mois de janvier, comme le montre une phrase d'une lettre du Régent 
au maréchal de Berwick, dont on trouvera le texte à l'appendice I de 
notre prochain volume, sous le n° 1. 

3. Le fort Sainte-Elisabeth qui défendait la rade se rendit le 24 avril, 
et l'occupation du port suivit immédiatement ; la nouvelle en fut appor- 
tée à Paris dès le 29 par le chevalier de Saint-Pé, aide-de-camp de 
M. de Cilly (Gazette, p. 228 ; Dangeau, p. 40 ; Gazette de Rotterdam, 
n° 56; Dépôt de la Guerre, vol. 2561). 

4. Dangeau, en notant ces mises en liberté le 16 mai (p. 48), disait 
« le secrétaire de M. Dadvisart » ; ce secrétaire, qui s'appelait Jacques 
Lagasse, entré le 29 décembre en même temps que son patron, fut libéré 
par ordre du 15 mai, en môme temps que Bargeton et Mlle de Montau- 
ban ; Dadvisard lui-même ne sortit que le 23 octobre suivant (ci-après, 



206 



MÉMOIRES 



[1749] 



Merveilles 
du Missi[ssi]pi. 

Law 

et le Régent 

me pressent 

d'en recevoir. 

Je le refuse : 



cette prison, eût été exilé chez son père en Auvergne 1 . 
Law faisoit toujours merveilles avec son Mississipi. On 
avoit fait comme une langue pour entendre ce manège et 
pour savoir s'y conduire, que je n'entreprendrai pas d'ex- 
pliquer, non plus que les autres opérations de finances 2 . 
G'étoit à qui auroit du Mississipi. Il s'y faisoit presque tout 

p. 363). Quant au fils Malezieu, Dangeau avait bien annoncé son 
emprisonnement en décembre (tome XVII, p. 445), et cela est confirmé 
par Mme de Staal (Mémoires, tome I, p. 487 et 240); mais il ne figure 
pas dans la Liste des prisonniers de la Bastille donnée par Funck- 
Brentano, Les Lettres de cachet, p. 489-490. C'était Pierre de Malezieu, 
qui servit d'abord dans la marine, mais devint dès 4706 lieutenant 
provincial de l'artillerie à Mézières, et eut le titre de lieutenant général 
de l'artillerie en mai 4746; il commanda à ce titre au département de 
la Moselle (mars 4726), puis à celui d'Alsace (avril 4729). Nommé bri- 
gadier d'infanterie en avril 4724, il succéda à son père le 4 mars 4727 
comme secrétaire général des Suisses et Grisons, passa maréchal de 
camp en août 1734 et lieutenant général des armées le 20 février 4743. 
Il commanda l'artillerie de l'armée du Rhin pendant la campagne de 
4744 et celle de l'armée du Roi en 4746. Nommé commandeur de 
l'ordre de Saint-Louis le 4 er mars 4750 avec trois mille livres de pen- 
sion, il mourut le 24 mars 4756, âgé de quatre-vingts ans. 

4. Dangeau, p. 42, 4 mai. 

2. Nous suivrons l'exemple prudent de Saint-Simon. Indiquons seu- 
lement deux décisions du conseil de régence : le 22 mai, il approuva 
la suppression des compagnies des Indes orientales et de la Chine et 
leur réunion à la Compagnie d'Occident, en créant vingt-cinq millions 
d'actions nouvelles de cinq cent cinquante livres chacune, qui ne pou- 
vaient être levées qu'en argent comptant (Bibliothèque nationale, ms. 
Franc. 23673, fol. 444 ; comparez Dangeau, p. 54 et suivantes). Le 
27 août, le procès-verbal du conseil de régence, siégeant au Palais-Royal 
(Saint-Simon était absent), est ainsi conçu : « Mgr le duc d'Orléans a 
expliqué un nouveau projet de finance par lequel Sa Majesté casse et 
annule, à commencer au 4 er octobre prochain, le bail des fermes géné- 
rales fait à Aymard Lambert, pour les cinq années qui en restent à 
expirer, accorde le bail desdites fermes générales à la Compagnie de- 
Indes pour neuf ans, continue les privilèges de ladite compagnie jus- 
qu'en l'année 4770, et accepte le prêt que ladite Compagnie des Indes 
fait à Sa Majesté de douze cents millions pour servir à l'acquittement 
de toutes les dettes de l'État. M. le duc de la Force, président du con- 
seil de finance, a rapporté le projet de l'arrêt dressé en conséquence, 
et il a été approuvé » (Ibidem, fol. 442 v°). 



[1749] DE SAINT-SIMON. 207 

à coup des fortunes immenses. Law, assiégé chez lui de mais j. e reçois 
suppliants et de soupirants, voyoit forcer sa porte, entrer Vanciens 
du jardin par ses fenêtres, tomber dans son cabinet par billets 
sa cheminée. On ne parloit que par millions 1 . Law, qui, e E P ar S ne * 
comme je l'ai dit, venoit chez moi tous les mardis entre 
onze heures et midi 2 , m'avoit souvent pressé d'en rece- 
voir sans qu'il m'en coûtât rien, et de le gouverner, sans 
que je m'en mêlasse, pour me valoir plusieurs millions. 
Tant de gens de toute espèce y en avoient gagné, plusieurs 
par leur seule industrie, qu'il n'étoit pas douteux que Law 
ne m'en fît gagner encore plus et plus rapidement ; mais 
je ne voulus jamais m'y prêter. Law s'adressa à Mme de 
Saint-Simon, qu'il trouva aussi inflexible. Enrichir pour 
enrichir, il eût bien mieux aimé m'enrichir que tant 
d'autres, et m'attacher nécessairement à lui par cet intérêt, 
dans la situation où il me voyoit auprès du Régent. Il lui 
en parla donc pour essayer de me vaincre par cette auto- 
rité. Le Régent m'en parla plus d'une fois : j'éludai tou- 
jours. Enfin, un jour qu'il m'avoit donné rendez-vous à 
Saint-Cloud, où il étoit allé travailler pour s'y promener 
après, étant tous deux assis sur la balustrade de l'Orangerie 
qui couvre la descente dans le bois des Goulottes 3 , il me 
parla encore du Mississipi, et me pressa infiniment d'en 
recevoir de Law; plus je résistai, plus il me pressa, plus 
il s'étendit en raisonnements ; à la fin il se fâcha, et me dit 
que c'étoit être trop glorieux aussi, parmi tant de gens de 
ma qualité et de ma dignité qui couroient après, de refuser 
obstinément ce que le Roi me vouloit donner, au nom 
duquel tout se faisoit. Je lui répondis que cette conduite 

1. L'engouement du public pour toutes les affaires lancées par Law 
est trop connu pour que nous y insistions; notre auteur y revien- 
dra à diverses reprises : ci-après, p. 367, et suite des Mémoires, 
tome XVI, p. 349. 

2. Tome XXX, p. 93-94, et XXXIII, p. 2. 

3. Nous avons déjà parlé de l'Orangerie de Saint-Cloud cTans le 
tome XIX, p. 269, et des Gouloltes dans le tome XXXV, p. 245. 



208 MÉMOIRES [1719] 

seroit d'un sot et d'un impertinent encore plus que d'un 
glorieux ; que ce n'étoit pas aussi la mienne ; que, puisqu'il 
me pressoit tant, je lui dirois donc mes raisons; qu'elles 
étoient que, depuis la fable du roi Midas 1 , je n'avois lu 
nulle part, et encore moins vu, que personne eût la faculté 
de convertir en or tout ce qu'il touchoit ; que je ne croyois 
pas aussi que cette vertu fût donnée à Law, mais que je 
pensois que tout son savoir étoit un savant jeu, un habile 
et nouveau tour de passe-passe, qui mettoit le bien de 
Pierre dans la poche de Jean, et qui n'enrichissoit les uns 
que des dépouilles des autres ; que tôt ou tard cela tari- 
roit, le jeu se verroit à découvert ; qu'une infinité de gens 
demeureroient ruinés ; que je sentois toute la difficulté, 
souvent l'impossibilité des restitutions, et de plus à qui 
restituer cette sorte de gain? que j'abhorrois 2 le bien 
d'autrui, et que pour rien je ne m'en voulois charger, 
même d'équivoque. M. le duc d'Orléans ne sut trop que 
me répondre, mais néanmoins parlant, rebattant 3 et mé- 
content, revenant toujours à son idée de refuser les bien- 
faits du Roi. L'impatience heureusement me prit: je lui 
dis que j'étois si éloigné de cette folie que je lui ferois 
une proposition dont je ne lui aurois jamais parlé sans tout 
ce qu'il medisoit, et dont non-seulement je ne m'étois pas 
avisé, mais, comme il étoit vrai, qui 4 me tomboit en ce 
moment dans l'esprit pour la première fois. Je lui expli- 
quai ce qu'autrefois je lui avois quelquefois conté, dans 
nos conversations inutiles, des dépenses qui avoient ruiné 
mon père à la défense de Blaye contre le parti de Mon- 
sieur le Prince, à y être bloqué dix-huit mois, à avoir payé 
la garnison, fourni des vivres, fait fondre du canon, muni 
la place, entretenu dedans cinq cents gentilshommes qu'il 

1. Rapportée par Ovide, au premier livre des Métamorphoses. 

2. Il écrit ici haborrois. 

3. On a déjà rencontré rebattre quelque chose, au sens de répéter, 
dans nos tomes VI, p. 311, XVIII, p. 324, et XIX, p. 261. 

4. Ce qui est en interligne, précédé d'un mais répété inutilement. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 209 

y avoit ramassés, et fait plusieurs dépenses pour la con- 
server au Roi sans rien prendre sur le pays, n'ayant tiré 
que du sien 1 ; qu'après les troubles on lui avoit expédié 
pour cinq cent mille livres d'ordonnances dont il n'avoit 
jamais eu un sou, et dont M. Foucquet alloit entrer en 
payement lorsqu'il fut arrêté. Je dis après à M. le duc 
d'Orléans que, s'il vouloit entrer dans la perte de cette 
somme et dans celle d'un si long temps sans en rien toucher, 
tandis que mon père et moi portions, pour ce service essen- 
tiel rendu au Roi, bien plus que la somme, et de plus les 
intérêts tous les ans depuis, ce seroit une justice que je 
tiendrois à grande grâce, et que je recevrois avec beau- 
coup de reconnoissance, en lui rapportant mes ordonnan- 
ces à mesure des payements pour être brûlées devant lui. 
M. le duc d'Orléans le voulut bien : il en parla dès le 
lendemain à Law ; mes billets ou 2 ordonnances furent peu 
à peu brûlées dans le cabinet de M. le duc d'Orléans 3 , et 
c'est ce qui a payé ce que j'ai fait à la Ferté 4 . 

1. Déjà dit dans le tome I, p. 499 ; voyez aussi l'appendice II du 
même volume, p. 460-462 et 469-470. 

2. Les mots billets ou ont été ajoutés en interligne. 

3. Il ne semble pas être resté trace de ces paiements, et nous igno- 
rons la valeur des remboursements faits. 

4. Nous sommes très mal renseignés sur les travaux que notre auteur 
fit dans sa terre et à son château de la Ferté- Vidame, les archives de 
ce domaine n'existant plus. Mais il paraît probable que Saint-Simon 
n'employa pas à la Ferté la totalité des sommes à lui remboursées. 
Nous le voyons en effet, dans les derniers mois de cette même année 1719, 
faire deux acquisitions importantes. Le 11 octobre, il achète du marquis 
d'Hautefort, par devant le notaire Le Roy, une grande maison sise rue 
Neuve-Saint-Dominique, vis-à-vis le couvent de Bellechasse, pour 
105395 livres; le 11 novembre, il acquiert encore de la duchesse 
de Richelieu née Rouillé, pour 54766 livres, cinq cent quarante-sept 
toises deux tiers de terrain, rue de l'Université, depuis l'hôtel Richelieu 
jusqu'à la rue de Bellechasse. Ce terrain se trouvait jouxtant les dépen- 
dances de la maison acquise le mois précédent, et de ce fait Saint- 
Simon devenait possesseur d'un vaste enclos s'étendant le long de la 
rue de Bellechasse, sur la droite en venant de la Seine, entre les rues 
de l'Université et Saint-Dominique. Or ses affaires très embarrassées 

VlhMOlHLS DE SAINT-SIMON. XXXVI 27 



210 



MÉMOIRES 



[1749J 



Blamont 

rappelé à sa 

charge, devient 

l'espion 

du Régent 

et le mépris 

et l'horreur 

du Parlement. 

[Âdd.S t S.Î580] 



Le président Blamont eut permission de revenir à Paris 
et d'y faire sa charge aux Enquêtes 1 ; il avoit fait son 
marché avec le Régent, qui, moyennant quelque gratifi- 
cation secrète, fit de ce beau magistrat, si ferme et si zélé 
pour sa Compagnie, un très bon espion 2 , qui lui rendit 
compte depuis avec exactitude de tout ce qui se passoit de 
plus intérieur dans le Parlement 3 . Il en fut reçu comme le 
défenseur et le martyr, et jouit quelque temps des applau- 
dissements républicains 4 ; mais à la fin il fut découvert et 
parfaitement haï, méprisé et déshonoré dans sa Compa- 
gnie et dans le monde. 
Mort Pécoil mourut en ce temps-ci 5 . C'était un vieux et plat 

ne lui auraient pas permis des acquisitions aussi importantes, s'il n'y 
avait employé une partie du montant des remboursements précités. Les 
minutes des deux actes dont nous venons de parler doivent exister dans 
le minutier du successeur du notaire Le Roy ; des expéditions en sont 
mentionnées dans l'inventaire des papiers de notre duc fait lors de sa 
mort en 1755 (Armand Baschet, Le Cabinet du duc de Saint-Simon, 
p. 176-178). La maison et une partie du terrain furent revendues 
56000 livres, probablement à perte, en 1739, à un sieur Mesnager, 
maître menuisier. — Saint-Simon fit mieux; car le 28 janvier 1720, 
il remboursa, probablement sur les mêmes fonds, à la veuve du traitant 
Pierre des Chiens, une vieille dette de 46689 livres qu'il avait à l'égard 
de son mari (A. Vitu, La Maison mortuaire de Molière, p. 256-257). 

1. Dangeau, p. 47. Les gens du Roi annoncèrent ce même jour cette 
nouvelle au Parlement, qui en témoigna sa satisfaction et vota des 
remerciements au Régent. M. de Blamont s'attarda quelque temps à 
Sées chez l'évêque, son ami, où il avait eu précédemment permission 
de séjourner; il ne rentra à Paris que le 4 juin et reprit ses fonctions 
le 6 (Archives nationales, U 363). 

2. Un u pigeon privé », disait-il dans l'Addition indiquée ci-contre. 

3. Mathieu Marais écrit dans ses Mémoires en septembre 1 720 (tome I, 
p. 442) : « Le président de Blamont, cet homme si ferme et qui s'est 
fait exiler, a tourné du côté de la régence : il a fait son fils mousque- 
taire ; on lui a promis quelque régiment. Il y a eu aussi quelque 
ordonnance du Trésor royal qui a achevé de le corrompre. » 

4. On voit que Saint-Simon donne cette qualification à ce qui était 
opposé au gouvernement. 

5. Claude III Pécoil, sieur de Villedieu et marquis de Septême, 
baptisé en l'église Saint-Paul de Lyon le 11 avril 1655, d'abord con- 



[1719] DE SAINT-SIMON. 211 

maître des requêtes, qui n'avoit jamais su rapporter un d e Pécoil père, 
procès ni aller en intendance, fort obscur et riche à mil- d'un avare 
lions, ne laissant qu'une fille unique l . Cet article ne sem- mais affreuse. 
ble pas fait pour tenir place ici ; mais l'étrange singularité 
au rapport de laquelle il donne lieu m'a engagé à ne pas 
l'omettre. Ce Pécoil étoit petit-fils d'un regrattier 2 de 
Lyon 3 , dont le fils, père du maître des requêtes, travailla 
si bien et fut si prodigieusement avare qu'il gagna des mil- 
lions 4 , mourant de faim et de froid auprès, n'habillant pres- 
que pas ni soi ni sa famille, et le magot 5 croissant toujours. 
Il avoit fait chez lui à Lyon 6 une cave pour y déposer son 
argent avec toutes les précautions possibles, avec plusieurs 
portes dont lui seul gardoit les clefs. La dernière étoit de 
fer et avoit un secret à la serrure qui n'étoit connu que de 
lui et de celui qui l'avoit fait, qui étoit difficile et sans le- 
quel cette porte ne pouvoit s'ouvrir. De temps en temps il 
y alloit visiter son argent et y en porter de nouveau, telle- 
ment qu'on ne laissa pas de s'apercevoir chez lui qu'il 
alloit quelquefois dans cette cave, qu'on soupçonna exister 

seiller au Parlement en 1682, avait acheté en 1695 une charge de maître 
des requêtes ; il mourut vers le 14 mai 1719 (Dangeau, p. 47), âgé de 
soixante-quatre ans. 

1. Ci-après, p. 212-213. 

2. On appelait regrattiers les petits marchands qui revendaient en , 
détail les denrées ou autres marchandises achetées en gros. — Nous 
donnerons à la fin du présent volume, à l'appendice VII, des renseigne- 
ments puisés aux sources authentiques, qui rectifient tout ce que 
Saint-Simon dit des Pécoil, et semblent ne laisser rien subsister de 
l'histoire macabre qu'il va raconter. 

3. Claude I er Pécoil, banquier à Lyon et bourgeois de cette ville, 
en fut échevin en 1655-1657 et mourut le 22 décembre 1662. 

4. Claude II Pécoil, seigneur de Villedieu et marquis de Septême 
en Viennois, banquier à Lyon comme son père, fut receveur des deniers 
communs de la ville, échevin en 1671-74 et 1681-82, prévôt des mar- 
chands en 1685-86; il mourut le 14 décembre 1719, à quatre-vingt treize 
ans, après son fils le maître des requêtes. 

5. Tome XXIX, p. 96. 

6. Il demeurait rue Saint-Dominique, sur la paroisse d'Ainay. 



111 MEMOIRES [4719] 

par ces voyages à la dérobée. Un jour qu'il y étoit allé, il 
ne reparut plus. Sa femme, son fils, un ou deux valets 
qu'ils avoient, le cherchèrent partout, et ne le trouvant ni 
chez lui ni dans le peu d'endroits où quelquefois il alloit, 
se doutèrent qu'il étoit allé dans cette cave. Ils ne la con- 
noissoient que par sa première porte qu'ils avoient décou- 
verte dans un recoin de la cave ordinaire. Ils l'enfoncè- 
rent avec grand'peine, puis une autre et parvinrent à la 
porte de fer; ils y frappèrent, crièrent, appelèrent, ne 
sachant comment l'ouvrir ou la rompre. N'entendant rien, 
la crainte redoubla ; ils se mirent à tâcher d'enfoncer la 
porte ; mais elle étoit trop épaisse et trop bien prise dans 
la muraille pour en venir à bout; il fallut du secours. 
Avec de leurs voisins et un pénible travail ils se firent un 
passage ; mais que trouvèrent-ils ? des coffres-forts de fer 
bien armés de grosses barres 1 , et le misérable vieillard 
mort le long de ces coffres, les bras un peu mangés, le dé- 
sespoir peint encore sur ce visage livide, une lanterne près 
de lui dont la chandelle étoit usée, et la clef dans la porte, 
qu'il n'avoit pu ouvrir cette fois après l'avoir ouverte tant 
d'autres. Telle fut l'horrible fin de cet avare 2 . L'horreur 
et l'effroi les firent bientôt remonter ; mais les voisins qui 
avoient aidé au travail et les mesures qu'il fallut prendre, 
quoique avec le moindre bruit qu'il fût possible, empê- 
chèrent que l'affaire fût assez étouffée. Elle est si épou- 
vantable, et le châtiment y est si terriblement marqué, 
que j'ai cru qu'elle ne devoit pas être oubliée. 

La fille unique de Pécoil et d'une fille de le Gendre, 

1 . Cette description rappelle le caveau de Bourvallais dont a parlé 
Buvat (Journal, tome I, p. 136-137). 

1. L'histoire sera racontée une seconde fois dans la suite des 
Mémoires, tome XVII de 1873, p. 161 ; nous répétons qu'elle semble 
controuvée : voir l'appendice VII. On la retrouve dans les Mémoires de 
Duclos et dans les Pièces intéressantes et peu connues de P. -A. de la 
Place, tome I, p. 141, qui l'ont prise à Saint-Simon. Mary Lafon en a 
fait le sujet d'une historiette qu'elle a contée dans le Musée des familles, 
1858, p. 81-91, mais en la plaçant en 1780. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 213 

riche, honnête et fameux marchand de Rouen 1 , épousa 
depuis le duc de Brissac 2 ; car, excepté ma sœur et la 
Gondy, sa belle-mère 3 , il est vrai que MM. de Brissac 
n'ont pas été heureux ni délicats en alliances*. 

On a parlé ailleurs de l'abbé Vittement 5 , que son seul Dl g ne ref ys, 

t , t nt , , i t» • i i • i i belle et sainte 

mente ht sous-precepteur du noi, chose bien rare a la retraite 

cour, et sans qu'il y pensât ni personne pour lui. Il y curieuse mais 

vécut en solitaire, mais sans être farouche ni singulier, et dTclaration de 

s'y fit généralement aimer et fort estimer. Il vaqua en ce l'abbé 

temps-ci une abbaye de douze mille livres de rente. M. le Vittement 

i «y sur 1g rèffiiG 

duc d'Orléans proposa au Roi de la lui donner et de le lui sans bornes 
apprendre lui-même. Le Roi en fut ravi, l'envoya cher- et sans épines 
cher sur-le-champ, et le lui dit. Yittement lui témoigna Fleury. 
toute sa reconnoissance, et le supplia avec modestie de le [Add.S'-S. 1581 
dispenser de l'accepter. Il fut pressé par le Roi, par le e ■" 
Régent, par le maréchal de Villeroy, qui étoit présent. Il 
répondit qu'il avoit suffisamment de quoi vivre. Le maré- 
chal insista, et lui dit qu'il en feroit des aumônes. Vitte- 
ment répondit humblement que ce n'étoit pas la peine de 
recevoir la charité pour la faire, tint bon et se retira 6 . 

1. Nous connaissons Thomas le Gendre, dont le fils Collande obtint 
un régiment en 4702 (tome X, p. 96-97). Sa fille Catherine-Marie 
épousa vers 1701 Claude III Pécoil, et mourut le 24 décembre 1749, 
âgée d'environ soixante-cinq ans ; le duc de Luynes parle dans ses 
Mémoires (tome X, p. 42) de sa mort et de son testament. Son portrait, 
fait par Rigaud en 1701, fut gravé par S. Valée en 1709. 

2. Catherine-Madeleine Pécoil, titrée marquise de Septême, née le 
5 mars 1707, épousa le 22 octobre 4720 Charles-Timoléon-Louis 
de Cossé, duc de Brissac (notre tome XX, p. 272) ; elle resta veuve en 
4732, et mourut le 4 er mai 4770. Nous verrons ce mariage se faire dans 
la suite des Mémoires, tome XVII de 4873, p. 461. 

3. Marguerite-Françoise de Gondy (tome III, p. 48) et Marguerite- 
Gabrielle-Louise de Saint-Simon (tome I, p. 22). — Les mots il est 
vray que, qui suivent, ont été ajoutés sur la marge du manuscrit. 

4. Voyez notre tome XIX, p. 134, note 3. 

5. Jean, abbé Vittement : tomes V, p. 157-158, et XXX, p. 78. L'abbé 
Desjardins a publié en 1884 une notice biographique sur Vittement. 

6. Saint-Simon prend tout ce récit à Dangeau, p. 48-49, et c'est à 



214 MÉMOIRES [1719] 

Cette action, qui a si peu d'exemple, et faite avec tant de 
simplicité, fit grand bruit et augmenta l'estime et le res- 
pect même que sa vertu lui avoit acquis. Mais elle incom- 
moda Monsieur de Fréjus, qui voyoit croître l'affection du 
Roi pour Vittement. Dès que celui-ci s'en aperçut, il 
compta sa vocation finie, d'autant plus que, s'il 1 avoit su 
se faire aimer et goûter, il n'en espéroit rien pour le but 
qu'il avoit uniquement en vue. Bientôt après, Monsieur 
de Fréjus, qui s'inquiétoit de lui, lui conseilla doucement 
la retraite. Il la fit sur-le-champ, avec joie 2 , à la Doc- 
trine chrétienne 3 , d'où il ne sortit plus, et où il ne vou- 
lut presque recevoir personne. 

On a de lui une prophétie aussi célèbre que surprenante, 
dont on a vainement cherché la clef, et que Bidault 4 m'a 

cette occasion qu'il a écrit la seconde des Additions que nous indiquons 
ci-contre. D'après la notice du Moréri, ce refus était l'effet d'un 
vœu qu'il avait fait dans sa jeunesse de n'accepter aucun bénéfice tant 
qu'il aurait de quoi subsister en pauvre prêtre. 

1. S'il est en interligne, au-dessus de qu'il, biffé. 

2. En 1722. Les registres de la Maison du Roi ne contiennent à 
cette époque la mention d'aucune pension ou gratification. 

3. La congrégation de la Doctrine chrétienne, formée de prêtres 
séculiers engagés par des vœux simples, avait été fondée à Avignon à 
la fin du seizième siècle par le bienheureux César de Bus et approuvée 
par Clément VIII en 1597. Son objet était l'enseignement du catéchisme 
d'après les règles du concile de Trente. En 4616, Paul V la réunit à 
la congrégation des Somasques ; mais, à la suite de difficultés inté- 
rieures, elle en fut disjointe par Innocent X en 1647. Leur maison de 
Paris, appelée la maison de Saint-Charles parce que la chapelle en 
était dédiée à saint Charles Borromée, avait été fondée en 1627 dans 
la rue des Fossés-Saint- Victor • c'était là où résidait ordinairement le 
général de la congrégation. Au milieu du dix-huitième siècle, les Pères 
de la Doctrine chrétienne avaient en France cinquante-huit maisons, 
divisées en trois provinces. 

4. Augustin-François Bidault (Saint-Simon écrit Bidault, Bidauld 
et Bidaut) avait succédé en 1694 comme valet de chambre ordinaire 
du Roi à son père, dont il avait la survivance depuis plusieurs années ; 
il fut ensuite attaché à la personne du duc de Bourgogne, et, après la 
mort du prince, reprit ses fonctions auprès du Roi ; il était encore en 
place en 1722. Il était aussi horloger du Roi, et avait à ce titre un 



[1749] DE SAINT-SIMON. 213 

contée. Bidault étoit un des valets de chambre que le duc 
de Beauvillier avoit choisis pour mettre auprès de Mgr le 
duc de Bourgogne. Il avoit de l'esprit, des lettres, du sens, 
encore plus de vraie et solide piété. Son mérite, joint à une 
grande et respectueuse modestie, l'avoit distingué dans son 
état. M. de Beauvillier l'aimoit, et Mgr le duc de Bourgo- 
gne avoit beaucoup de bonté pour lui. Il avoit le soin de ses 
livres; cela me l'avoit fait connoître et, encore plus fami- 
lièrement, depuis 1 le soin dont il voulut bien se charger 
des affaires que la Trappe pouvoit avoir à Paris. On le mit 
auprès du Boi dès son enfance, et, quand il commença à 
avoir quelques livres, il en fut chargé. Gela lui donna du 
rapport avec Yittement et les lia bientôt d'amitié et de 
confiance. Bidault venoit chez moi quelquefois et voyoit 
Vittement dans sa retraite. Effrayé des premiers rayons 
de la toute-puissance de Fréjus, devenu tout nouvel- 
lement cardinal 2 , il en parla à Vittement, qui, sans 
surprise aucune, le laissa dire. Bidault, étonné du froid 
tranquille et silencieux dont il étoit écouté, pressa Vitte- 
ment de lui en dire la cause. « Sa toute-puissance, 
répondit-il tranquillement, durera autant que sa vie, et 
son règne sera sans mesure et sans trouble. Il a su lier le 
Roi par des liens si forts, que le Roi ne les peut jamais 
rompre. Ce que je vous dis là, c'est que je le sais bien. 
Je ne puis vous en dire davantage ; mais, si le cardinal 
meurt avant moi, je vous expliquerai ce que je ne puis 
faire pendant sa vie. » Bidault me le conta quelques jours 
après, et j'ai su depuis que Vittement avoit parlé en mêmes 
termes à d'autres 3 . Malheureusement il est mort avant le 
cardinal, et a emporté ce curieux secret avec lui. La suite 
n'a que trop montré combien Vittement avoit dit vrai. 

logement aux Galeries du Louvre, où le petit Louis XV alla visiter ses 
a ouvrages » le 21 février 1719 (Gazette, p. 96). 

1. Depuis est en interligne. — 2. C'est donc en 1726 ou peu après. 

3. Le marquis d'Argenson, dans ses Mémoires (éd. Rathery, tome II, 
p. 409), contirme ce récit. 



216 



MÉMOIRES 



[1719] 



moo* 

d'augmen- 
tation 
d'appoin- 
tements 
de 
gouvernement 
à Castries. 

Mme 
la duchesse 

de Berry 

va demeurer 

à Meudon, 

où sa maladie 

empire 

et sa volonté 

de déclarer 

son mariage 

augmente. 

M. le 

duc d'Orléans 

me le confie 



Jamais, depuis sa retraite, il n'a songé à voir le Roi ni 
à visiter personne. Il a vécu dans la Doctrine chrétienne, 
dans la pénitence et dans la médiocrité la plus frugale, 
dans une séparation entière, dans une préparation conti- 
nuelle à une meilleure vie, et il y est saintement mort au 
bout de quelques années *. Le maréchal de Villeroy l'alloit 
voir quelquefois malgré lui, et en revenoit toujours 
charmé, quoi[qu'] il y trouvât souvent des morales courtes, 
mais bien placées, que peut-être il n'y cherchoit pas. 

Castries, gouverneur de Montpellier et chevalier d'hon- 
neur de Mme la duchesse d'Orléans, dont il a été parlé 
quelquefois ici 2 , obtint que le port de Cette fût mis en 
gouvernement pour lui, uni à celui de Montpellier avec 
des appointements particuliers de çlouze mille [livres] 
payés par la province 3 . 

La maladie de Mme la duchesse de Berry, dont on a 
parlé 4 , la prit le 26 mars, et le jour de Pâques se trouva 
le 9 avril. Elle étoit tout à fait bien, mais sans vouloir 
voir personne. La semaine de Pâques après la semaine 
sainte étoit fâcheuse à Paris, après le scandale qu'on a 
raconté. D'ailleurs les visites de M. le duc d'Orléans deve- 
noient rares et pesantes. Le mariage de Rions causoit de 
violentes querelles et force pleurs. Pour s'en délivrer et 
sortir en même temps de l'embarras des pâques, elle 
résolut de s'aller établir à Meudon le lundi de Pâques. 



1. Il mourut le 31 août 1731, à Dormans, son pays natal, où il était 
allé passer quelques jours. Il fut enterré dans la chapelle du collège 
de Beauvais ou de Dormans à Paris. Le Dictionnaire de Moréri, qui 
lui consacre une longue notice, a donné son épitaphe qu'Emile Raunié 
a reproduite, avec un extrait de son testament, dans son Épitaphier 
du vieux Paris, tome I, p. 339-340. La bibliothèque d'Amiens con- 
serve parmi ses manuscrits des Commentaires sur les Évangiles et 
d'autres travaux faits par lui. 

2. Joseph-François de la Croix, marquis de Castries : tomes III, 
p. 328, XXIX, p. 345-347, etc. 

3. Saint-Simon prend cela dans le Journal de Dangeau, p. 54. 

4. Ci-dessus, p. 170 et suivantes. 



[4719] 



DE SAINT-SIMON. 



217 



On eut beau lui représenter le danger de l'air, du mou- 
vement du carrosse et du changement de lieu au bout 
de quinze jours, et de beaucoup moins depuis le grand 
danger où elle s'étoit vue, rien ne put lui faire supporter 
Paris plus longtemps. Elle partit donc 1 , suivie de Rions 
et de la plupart de ses dames et de sa maison. M. le duc 
d'Orléans m'apprit alors le dessein arrêté de Mme la 
duchesse de Berry de déclarer le mariage secret qu'elle 
avoit fait avec Rions 2 . Mme la duchesse d'Orléans étoit à 
Montmartre pour quelques jours, et nous nous prome- 
nions dans le petit jardin de son appartement. Le 
mariage ne me surprit que médiocrement par cet assem- 
blage de passion et de peur du diable, et par le scandale 
qui venoit d'arriver. Mais je fus étonné au dernier point 
de cette fureur de le déclarer dans une personne si 
superbement glorieuse. M. le duc d'Orléans s'étendit avec 
moi sur son embarras, sa colère, celle de Madame, qui 
se vouloit porter aux dernières extrémités 3 , le dépit 
extrême de Mme la duchesse d'Orléans. Heureusement le 
gros des officiers destinés à servir sur les frontières 
d'Espagne partoient tous les jours, et Rions n'étoit resté 
qu'à cause de la maladie de Mme la duchesse de Berry. 
M. le duc d'Orléans trouva plus court de se donner une 
espérance de délai en faisant partir Rions, se flattant que 
cette déclaration se diffèreroit plus aisément en absence 
qu'en présence. J'approuvai fort cette pensée, et dès le 
lendemain Rions reçut à Meudon un ordre sec et positif 
de partir sur-le-champ pour joindre son régiment dans 

1. Le mercredi de Pâques, 12 avril: Dangeau, p. 30; les Corres- 
pondants de Balleroy, tome II, p. 43, lettre du 13 avril datée par 
erreur du 1 er ; Gazette de Rotterdam, n° 47. 

2. Un correspondant de Mme de Balleroy parle de ce mariage dès 
1718 (tome I, p. 222). 

3. La princesse n'en dit rien dans sa Correspondance à l'époque 
même; mais plus tard (recueil Brunet, t. II, p. 153 et 175-176) elle 
confirma la réalité du mariage, en ajoutant qu'elle n'aurait consenti 
« de l'éternité à pareille impertinence. » Voyez à la page suivante. 

MÉM01BE8 DE SAINT-SIMON. XXXVI 28 



et 
fait subitement 
partir Rions 
pour l'armée 
du maréchal de 
Berwick. 
Mme 
la duchesse 
de Berry, 
déjà considéra- 
blement mal, 
se fait 
transporter 
à la Meute. 



C M8 MEMOIRES [1719] 

l'armée du duc de Berwick. Mme la duchesse de Berry 
en fut d'autant plus outrée qu'elle en sentit la raison, et 
par conséquent son impuissance de retarder le départ, 
à quoi Rions, de son côté, n'osa se commettre. Il obéit 
donc 1 , et M. le duc d'Orléans, qui n'avoit pas encore été 
à Meudon, fut plusieurs jours après sans y aller 2 . Ils se 
craignoient l'un l'autre, et ce départ n'avoit pas mis 
d'onction entre eux. Elle lui avoit dit et répété qu'elle 
étoit veuve, riche, maîtresse de ses actions, indépendante 
de lui, répétoit ce qu'elle avoit ouï dire des propos de 
Mademoiselle quand elle voulut épouser M. de Lauzun, 
grand-oncle de Rions, y ajoutoit les biens, les honneurs, 
les grandeurs qu'elle prétendoit pour Rions dès que leur 
mariage seroit déclaré, et se mettoit en furie jusqu'à 
maltraiter fortement de paroles M. le duc d'Orléans, dont 
elle ne pouvoit supporter les raisons ni les oppositions. 
Il avoit essuyé de ces scènes à Luxembourg dès qu'elle 
fut mieux, et il n'en essuya pas de moins fortes à Meudon 
dans le peu de visites qu'il lui fit. Elle y vouloit déclarer 
son mariage, et tout l'esprit, l'art, la douceur, la colère, 
les menaces, les prières et les instances les plus vives de 
M. le duc d'Orléans ne purent qu'à grand'peine pousser 
en délais le temps avec l'épaule 3 . Si on en avoit cru 
Madame, l'affaire auroit été finie avant le voyage de 
Meudon ; car M. le duc d'Orléans auroit fait jeter Rions 
par les fenêtres de Luxembourg 4 . 

1. La Gazette de Rotterdam, n° 49, lettre de Paris du 17 avril, 
annonce l'ordre donné ; M. de Rions ne partit que le 26 (Dangeau, 
p. 39). 

2. Saint-Simon se trompe : Dangeau note des visites du Régent à sa 
fille à Meudon le 19 avril, le 26, jour même du départ de Rions, et le 
1 er mai, où il alla dîner avec elle (p. 34, 38 et 40). 

3. Locution déjà rencontrée dans nos tomes XX, p. 114, et XXI, 
p. 3. 

4. Le bruit courut que dans sa route vers la frontière, il avait été 
arrêté et mené à Pierre-Encise, à l'instigation de Madame (Journal de 
Buvat, tome I, p. 383). 



[4719] DE SAINT-SIMON. 249 

Le voyage si prématuré de Meudon et des scènes si 
vives n'étoient pas pour rétablir une santé si nouvel- 
lement revenue des portes de la mort 1 . Le désir extrême 
qu'elle eut de cacher son état au public 2 et de soustraire 
à sa connoissance la situation où elle se trouvoit avec 
Monsieur son père, dont on remarquoit la rareté des 
visites qu'il lui faisoit 3 , l'engagèrent à lui donner un 
souper sur la terrasse de Meudon, sur les sept heures du 
soir 4 . En vain on lui représenta le danger du serein et du 
frais du soir sitôt après l'état où elle avoit été et dans 
l'état chancelant où sa santé se trouvoit encore ; ce fut 
pour cela même qu'elle s'y opiniâtra, dans la pensée 
qu'un souper sur la terrasse, sitôt après l'extrémité où 
elle avoit été, ôteroit à tout le monde la persuasion de sa 
couche, et feroit croire qu'elle étoit toujours avec M. le 
duc d'Orléans comme elle y avoit été, nonobstant la rareté 
inusitée de ses visites, qui avoient été remarquées. Ce 
souper en plein air ne lui réussit pas. Dès la nuit même 
elle se trouva mal. Elle fut attaquée d'accidents causés 
par l'état où elle étoit encore et par une fièvre irrégulière 
que la contradiction qu'elle trouvoit à la déclaration de 
son mariage ne contribuoit pas à diminuer. Elle se 
dégoûta de Meudon 5 comme les malades de corps et d'es- 
prit, qui, dans leur chagrin, se prennent à l'air et aux 
lieux. Elle étoit embarrassée de ce que les visites de 

4. Depuis le 18 avril, Dangeau enregistre fréquemment des nou- 
velles de la santé de la princesse, qui est fort languissante, a toujours 
la fièvre, etc. (p. 34, 35, 38, 39, 41). 

2. Dangeau note le 3 mai que les nouvelles qui viennent de Meudon 
sont contradictoires. 

3. Il n'alla pas à Meudon entre le 1 er et le 12 mai, et Dangeau le 
remarque (p. 45). 

4. Saint-Simon est seul à parler de ce souper dont il n'est question 
nulle part. La Gazette de Rotterdam, n°59, raconte seulement que, le 
8 mai, Mme de Berry envoya chercher sa sœur l'abbesse de Ghelles avec 
trois religieuses pour les recevoir à Meudon. 

5. Nous la verrons revenir à la Muette, plus loin, p. 220 et 253. 



220 



MÉMOIRES 



[4719] 



M. le duc d'Orléans ne se rapprochement point, et de ce 
que Madame et Mme la duchesse d'Orléans n'alloient 
presque point la voir, quoique considérablement malade. 
Son orgueil en souffroit plus que sa tendresse, qui étoit 
nulle pour ces princesses, et qui commençoit à se tour- 
ner en haine par leur résistance à ses plus ardents désirs. 
La même raison commençoit à lui faire prendre les mêmes 
sentiments pour Monsieur son père; mais elle espéroit 
le ramener à ses volontés par l'empire qu'elle avoit sur 
lui, et elle étoit de plus peinée que le monde s'aperçût 
de la rareté de ses visites et ne diminuât la considération 
qu'elle tiroit du pouvoir si connu qu'elle avoit sur 
lui, quand il paroîtroit qu'il n'étoit plus le même. 
Quelque contraire que lui fût l'air, le mouvement, le 
changement de lieu dans l'état où elle se trouvoit, rien 
ne put l'empêcher de se faire transporter de Meudon à la 
Meute, couchée entre deux draps, dans un grand carrosse, 
le dimanche 14 mai 1 , où elle espéra que la proximité de 
Paris engageroit M. le duc d'Orléans à la venir voir plus 
souvent, et Mme la duchesse d'Orléans aussi, au moins 
par bienséance. Ce voyage fut pénible par les douleurs 
qui s'étoient jointes aux autres accidents, que ce 
trajet augmenta et que le séjour de la Meute ni les 
divers remèdes ne purent apaiser que par de courts 
intervalles, et qui devinrent très violentes 2 . 

Le marquis d'Effiat, dont on a parlé ici en plusieurs 

endroits et suffisamment pour le faire connoître 3 , se trouva 

sa dernière fort mal à quatre-vingt-un ans 4 dans sa belle maison 

1. Dangeau, p. 46; Buvat, tomel, p. 387; Gazette de Rotterdam, 
n°60. 

2. Tout ceci sera répété ci-après, p. 253, lorsqu'il racontera la 
suite de la maladie. 

3. Son portrait a été fait dans le tome XXII, p. 392-393, et nous 
l'avons rencontré fréquemment dans nos derniers volumes ; voyez aussi 
l'appendice XXVI de notre tome VIII. 

4. Les mots à Si ans sont en interligne, au-dessus de le 23 may, 
biffé. 



Mort d'Effiat 
, singularité 
étrange 



[1719] DE SAINT-SIMON. 221 

de Chilly, près de Paris 1 , où il étoit allé prendre du lait 2 . maladie. 
Il fut ramené à Paris le 23 mai, mais si mal qu'on n'en es- ■• 

péroit plus. Le maréchal de Villeroy, son bon ami et sa 
dupe en bien des choses, courut chez lui, et pour se don- 
ner le vernis de sa conversion, si convenable à sa place 
de gouverneur du Roi, vint à bout de lui faire recevoir 
ses sacrements sur-le-champ 3 . Sa maladie diminua et 
traîna. C'étoit, comme on l'a vu ici, un homme dont le 
fond de la vie étoit obscur par goût, par habitude et par 
la plus sordide avarice. Il avoit toujours quelques femmes 
de rien et de mauvaise vie qui l'amusoient, qui en es- 
péroient, et qui lui coûtoient peu 4 . 11 avoit la meute de 
Monsieur, que M. le duc d'Orléans lui avoit conservée 5 . 
Il étoit maître de leur écurie comme leur premier 
écuyer. Ainsi c'étoit à leurs dépens qu'il couroit le cerf, 
tous les étés, chez lui à Montrichard 6 , ou dans les forêts 

1. Ghilly, autrefois Chailly et aujourd'hui Ghilly-Mazarin, à quatre 
lieues au sud de Paris, avait été acheté en 1596 par Martin Ruzé, 
qni légua ce domaine (1613) à son neveu Antoine Coiffier. Celui-ci 
devenu par la suite surintendant des finances et maréchal de France, 
fit ériger la terre en marquisat en mai 1624 (Archives nationales, 
X 1A 8651, fol. 410); elle passa ensuite à son gendre le maréchal de 
la Meilleraye, appartint quelque temps à la Grande Mademoiselle 
et revint enfin à notre marquis d'Effiat, petit-fils du maréchal. Pa- 
trice Salin a écrit en 1867 une notice sur le village, l'église et le 
château. Ce château, bâti sur les plans de l'architecte Métezeau, et 
dont on vantait la magnificence, fut abandonné au dix-huitième siècle 
et tomba en ruines ; des vues en furent gravées par Chastillon et par 
Silvestre. 

2. Sur la médication par le lait, voyez notre tome XVII, p. 120. 

3. Dangeau, p. 51 et 52. 

4. Il était prodigieusement avare, dit le commentaire du Chansonnier 
(ms. Franc. 12692, p. 200), quoique riche de quarante mille écus de 
rente et sans enfants. Il se refusait le nécessaire, et à plus forte raison 
à sa maîtresse, la Saint-Quentin. 

5. A condition qu'ils chasseraient ensemble, dit la Gazette d'Amster- 
dam, de 1701, n° li. 

6. Petite ville de Touraine, dans l'élection d'Amboise, avec un 
ancien château bâti par Foulques Nerra, comte d'Anjou ; cette seigneu- 



222 MÉMOIRES [1719] 

voisines de Montargis dont il étoit capitaine 1 . Il y voyoit 
peu de noblesse du pays, à qui il faisoit très courte chère. 
La chasse et les filles l'avoient peu à peu apprivoisé 
avec du Palais 2 , qui chassoit les étés avec lui et le voyoit 
les hivers. Il n'en voyoit guères d'autres avec familiarité, 
et, malgré cette liaison, du Palais, qui avoit de l'esprit et 
du monde, étoit honnête homme, connu pour tel, et 
voyoit bonne compagnie à Paris 3 , et avoit très bien servi. 
Il eut grand soin d'Effiat pendant sa maladie, qui ne 
voulut voir que lui. Tous les jours sur les sept heures du 
soir, Effiat le renvoyoit et, comme par politesse et amitié, 
il le forçoit de s'en aller. Du Palais, au bout de quelques 
jours, s'aperçut de la régularité de l'heure et de l'in- 
quiétude d'Effiat à se défaire de lui. Comme de longue 
main il étoit familier dans la maison, il en parla aux valets 
de chambre. Ils se regardèrent et lui dirent ensuite qu'ils 
étoient dans le même cas et dans la même curiosité ; 
qu'eux-mêmes étoient chassés de la chambre à cette 
même heure, avec des défenses si expresses d'y rentrer 
et d'y laisser personne sans exception quelconque, et par 
quelque raison que ce put être, jusqu'à ce qu'il sonnât, 
qu'ils ne savoient ce que ce pouvoit être. Mais ce qu'ils 
ajoutèrent est bien plus étrange. Ils dirent à du Palais qu'ils 

rie appartenait au marquis d'Effiat du chef de sa mère, Isabelle 
d'Escoubleau de Sourdis. 

1 . La terre de Montargis faisait partie de l'apanage du duc d'Orléans : 
notre tome V, p. 355. 

2. Gilbert-François de Rivoire, marquis du Palais, d'une famille de 
Bourbonnais et dont le père avait été condamné par les grands jours 
d'Auvergne en 1665 (Fléchier, Les Grands jours d'Auvergne, p. 138- 
145), avait commandé un régiment de cavalerie de 1706 à 1714, et 
était lieutenant des gardes du corps ; il avait été fait brigadier dans la 
promotion de février 1719, et mourut le 14 juin 1737 (Mercure du 
mois, p. 1460), âgé de soixante-six ans environ. 

3. Dans l'appendice XXVI de notre tome VIII, p. 634, Saint-Simon 
avait dit que « sa belle figure recherchée des dames et l'attachement 
que Mme de Bouillon Mancini avoit eu pour lui les dix dernières 
années de sa vie l'avoient fait beaucoup connoître dans le monde. » 



[1719] DE SAINT-SIMON. 223 

s'étoient mis à écouter à la porte ; que, tantôt plus tôt, 
tantôt plus tard, ils y entendoient parler leur maître et 
une autre voix avec lui, étant très sûrs qu'il n'y avoit et 
ne pouvoit y avoir que le malade dans la chambre ; qu'ils 
ne pouvoient distinguer que rarement quelques mots qui 
leur avoient paru indifférents; que ce colloque duroit 
souvent une heure et plus, très rarement court; que, 
rentrant dans la chambre au bruit de la sonnette, ils n'y 
remarquoient aucun changement en rien, mais leur maître 
fort concentré 1 en lui-même, et d'ailleurs comme ils 
l'avoient laissé. Ce récit augmenta tellement la curiosité 
de du Palais, qu'il accepta la proposition que lui firent 
les valets de chambre d'éprouver lui-même ce qu'ils lui 
racontoient. Du Palais, sortant de chez d'Effiat qui à l'or- 
dinaire l'avoit congédié, demeura avec eux, écouta et 
entendit comme eux parler d'Effiat et l'autre voix, et 
quelquefois l'élever l'un et l'autre, mais sans en entendre 
que quelques mots rares, indifférents et seuls. Du Palais 
voulut se donner encore le même passe-temps et se le 
donna deux ou trois fois encore. Il raisonna avec les 
valets de chambre, et ne purent deviner ce que ce pou- 
voit être, d'autant que du Palais, qui connoissoit cet 
appartement comme le sien, savoit comme eux que, depuis 
sa sortie de la chambre d'Effiat, il étoit impossible que 
par aucune voie il s'y fût glissé personne. Il fut tenté de 
tourner d'Effiat là-dessus; mais, n'osant trop, il se con- 
tenta de lui montrer sa surprise de l'heure fixe de son 
renvoi. Effiat fit la sourde oreille, puisbattitla campagne 2 
sur l'heure de la société, et qu'il ne vouloit pas abuser de 
son amitié et de son assiduité, puis, l'heure venue, le 
renvoya comme de coutume. Du Palais fit semblant de 
sortir et demeura près de la porte. Un peu après, du Palais 
ne sait s'il lui échappa quelque mouvement; mais d'Effiat 

1. Ecrit consentré, comme nous l'avons remarqué dans le volume 
précédent. 

2. Tome XV, p. 203. 



224 MÉMOIRES [4719] 

s'aperçut qu'il étoit là, se mit en colère, lui dit que, quand 
il le prioit de s'en aller, il vouloit qu'il s'en allât; qu'il 
ne savoit par quel esprit il se cachoit dans sa chambre ; 
que c'étoit l'offenser cruellement; qu'en un mot, s'il vou- 
loit continuer à le voir, et qu'il demeurât son ami, il le 
prioit de sortir sur-le-champ, et de ne lui faire pareil tour 
de sa vie. Du Palais répondit d'où il étoit ce qu'il put 1 ; 
l'autre à répéter avec empressement « Sortez donc ; mais 
sortez. » Il sortit en effet, et se tint en dehors à la porte. 
Le colloque, à ce qu'il entendit, ne tarda pas à commencer. 
Ni lui ni les valets de chambre n'en ont jamais pu 
découvrir davantage 2 . 

Sur les neuf heures 3 , quelque femme de l'espèce dont 
j'ai parlé, et quelque complaisant, venoient l'amuser; 
quelquefois du Palais y revenoit. Effiat ne sortoit point 
de son lit, et eut sa tête libre et entière jusqu'à sa mort, 
qui arriva le 3 juin 4 . Il laissa un prodigieux argent comp_ 
tant, de grands biens et de belles terres, Ht des legs con- 
sidérables, et des fondations fort utiles pour l'éducation 
de pauvres gentilshommes. Il donna Chilly à M. le duc 
d'Orléans, qui ne le voulut pas accepter, et le rendit à la 
famille. Le duc Mazarin, fils de sa sœur 5 , en hérita, et de 

4. Il y a pust, au subjonctif, dans le manuscrit. 

2. Cette anecdote avait été déjà racontée deux fois par notre auteur, 
et de manière quelque peu différente : d'abord dans l'Addition que 
nous indiquons ci-dessus, n° 4583, et ensuite dans la notice insérée 
dans notre tome VIII, p. 634-635. Dans l'Addition, c'est Cominges qui 
est le héros de l'aventure, et non du Palais ; mais cette attribution est 
sûrement erronée ; car Cominges était mort dès 4742 (notre tome XXIII, 
p. 70-72). 

3. Pendant le temps de sa maladie. 

4. Dangeau, p. 56-57 ; Gazette, p. 287 ; etc. Son service se fit à 
Saint-Eustache ; mais il fut enterré dans l'église de Chilly, où sa pierre 
tombale existe encore, très mutilée et indiquant le 2 juin comme date 
de sa mort. 

5. Saint Simon fait ici une erreur. Paul-Jules de la Porte de la 
Meilleraye, duc Mazarin (notre tome III, p. 45), qui hérita en effet de 
M. d'Effiat, n'était point fils de sa sœur, mais petit-fils de sa tante, 



[4719J DE SAINT-SIMON. 225 

la plupart de ses biens. Il fit du Palais exécuteur de son 
testament, et lui donna un diamant de mille pistoles 1 . Il 
avoit beaucoup de pierreries. C'est le premier particulier 
à qui j'ai vu une croix du Saint-Esprit de diamants fort 
belle sur son habit, au lieu de la croix d'argent brodée, 
et tout l'habit garni de boutons et de boutonnières de 
diamants. A la considération que M. le duc d'Orléans lui 
avoit toujours témoignée, on fut surpris et lui mortifié de 
ce qu'il ne l'alla point voir, et il parut si peu touché de 
sa maladie et de sa mort, que les maréchaux de Villeroy, 
Villars, Tessé, Huxelles et autres en prirent une nouvelle 
inquiétude 2 . L'écurie et les équipages de M. le duc d'Or- 
léans, qu'Effiat entretenoit moyennant une somme, se 
trouvèrent dans un grand délabrement. Biron fut, deux Biron 
jours après, choisi par M. le duc d'Orléans pour remplir p ï er îl er , eC j ye 
cette charge lucrative 3 . Il faut dire maintenant où j'ai pris d'Orléans. 

Marie Coiffier-Ruzé d'Effiat, première femme du maréchal de la Meille- 
raye (notre tome XXVI, p. 360). M. d'Effiat n'avait pas de sœur. 

1. Saint-Simon prend tous ces détails à Dangeau. Madame écrivait 
(recueil Brunet, tome II, p. 415) : « Hier est mort à Paris, à l'âge de 
quatre-vingts ans, un homme qui, durant les trente années que j'ai 
passées avec mon mari, m'a fait bien du mal ; Dieu veuille le lui par- 
donner ! C'est le marquis d'Effiat, qui était grand écuyer et grand 
veneur de Monsieur, et qui avait gardé ces fonctions auprès de mon fils. 
Il lui a légué une belle maison d'une valeur de cent mille livres ; mon 
fils n'a pas voulu l'accepter ; il l'a rendue aux héritiers. C'était un 
homme extrêmement riche ; il avait des caisses pleines d'or et d'argent, 
et, le feu ayant pris dans son appartement, six hommes ne purent les 
emporter, tant elles étaient lourdes. Il n'a pas laissé d'enfants, et ses 
héritiers sont dans l'allégresse. » A propos de l'argent comptant, Dan- 
geau dit deux millions, et la Gazette de Rotterdam quatre (n° 69). 
Voyez aussi la Gazette de la Régence, p. 336, etles Correspondants de 
Balleroy, tome II, p. 61. Il est curieux de remarquer que dans l'hôtel 
qu'il possédait dans la rue Vieille-du-Templc, on trouva un trésor lors- 
qu'on le démolit en 1882. 

2. Parce qu'ils supposèrent que le Régent était au courant des rela- 
tions de M. d'Effiat avec le duc du Maine. 

3. Charles- Armand de Gontaut, duc de Biron, devint en effet pre- 
mier écuyer du duc d'Orléans, mais dans des conditions très différentes 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 29 



226 MÉMOIRES [4719] 

ce récit curieux ; car j'étois fort éloigné d'avoir jamais eu 
aucun commerce avec d'Efïiat 1 . Du Palais avoit épousé 
la mère de Lanmary 2 , et vivoit avec lui dans la plus étroite 
amitié 3 , contre l'ordinaire de telles parentèles 4 ; il conta tout 
ce que je viens d'écrire à Lanmary, qui étoit fort de mes 
amis et en est encore, qui me le rendit incontinent après 5 . 

de celles qu'avait M. d'Efïiat (Dangeau, p. 57 et 59 ; les Correspon- 
dants de Balleroy, p. 61-62). Quant à la charge de premier veneur, 
d'Efïiat en avait vendu la survivance avant sa mort à M. de Barbançon. 

1. Déjà dit dans le tome XVIII, p. 297. 

2. Le marquis du Palais avait épousé, le 31 janvier 1704 (Mercure 
de février, p. 271), Jeanne-Marie Perrault, fille du fameux président 
de la Chambre des comptes, mariée en premières noces, le 30 mai 1681, 
au marquis de Lanmary, qui avait été tué en Italie le 22 juillet 1702; 
elle mourut le 28 janvier 1719. Son fils du premier mariage, Marc- 
Antoine-Front Beaupoil de Saint-Aulaire, marquis de Lanmary, né le 
25 octobre 1689, avait eu dès septembre 1702 la charge de grand échan- 
son qu'avait son père (Mémoires de Sourches, tome VII, p. 361). Entré 
aux mousquetaires en 4706, il eut une cornette de cavalerie en 
avril 1709, un guidon aux gendarmes de Berry en septembre suivant, 
passa enseigne à ceux d'Anjou (juin 1742), sous-lieutenant à ceux de 
Bourgogne (avril 4 743) et en devint capitaine-lieutenant en octobre 4 730. 
Il se démit en 4734 de sa charge de grand échanson, fut nommé bri- 
gadier en février 4734, maréchal de camp en mars 4738, quitta alors 
sa compagnie des gendarmes et fut désigné comme ambassadeur à 
Stockholm en août 4744 (instructions dans le Recueildes instructions, 
p. 354 et suivantes). Pendant son ambassade, il passa lieutenant géné- 
ral (janvier 4748), mais mourut en Suède le 24 avril 4749. Il fut néan- 
moins reçu le 25 mai chevalier du Saint-Esprit, le Roi l'y ayant nommé 
en janvier précédent. — M. du Palais, ayant perdu sa femme en jan- 
vier 4749, se remaria le 43 mai 4728 avec une jeune fille de vingt ans, 
Marie-Catherine-Dorothée de Roncherolles de Pont-Saint-Pierre, qui 
elle-même convola en secondes noces en 4 739 avec le marquis de Rothelin 
(Mémoires de Luynes, tome II, p. 434). 

3. Le marquis de Sourches (Mémoires, tome XIII, p. 44) rapporte 
une belle action de désintéressement accomplie par M. du Palais en 4744 
au profit de son beau-fils. 

4. Parentèle, mot déjà rencontré dans nos tomes XIV, p. 363, et 
XXIX, p. 69. 

5. Comment expliquer alors que, dans l'Addition à Dangeau, n° 4583, 
il ait mis l'aventure sur le compte de Cominges ? 



[1749] DE SAINT-SIMON. 227 

La Vieuville mourut à Paris ' ; il étoit veuf de la dame M ° rt . 

d'atour de Mme la duchesse de Berry 2 , et avoit été che- et de Mme 
valier d'honneur de la Reine, mais le plus pauvre et de Leuville; 
obscur homme du monde 3 . elffSto't 

Mme de Leuville mourut aussi à soixante-sept ans *. Son 
mari, mort très jeune, étoit frère de la femme d'Effiat, 
duquel on vient de parler, morte jeune aussi, et tous deux 
sans enfants 5 . Le chancelier Olivier 6 étoit leur trisaïeul 
paternel, mort en 1560, dont le père fut premier pré- 
sident du parlement de Paris, après avoir été avocat du 
Roi, comme on parloit alors, c'est-à-dire avocat général, 
et président à mortier 7 . Ce fut lui qui commença la race, 
car son père, qui étoit de Bourgneuf, près de la Rochelle 8 , 

1. René-François, marquis de la Vieuville, mourut le 9 juin 1719 
(Dangeau, p. 60-61). 

2. Marie-Louise de la Chaussée d'Eu d'Arrest, que nous avons vu 
mourir en 1715 (tome XXIX, p. 45); son mari s'était remarié dès 
avril 171 6 à la veuve de Breteuil (notre tome XXX, p. 75). 

3. C'était, a-t-il dit en 1710 (tome XIX, p. 341-342), « une manière 
de pécore lourde et ennuyeuse à l'excès. » Au dire de M. de Caumartin 
de Boissy (les Correspondants de Balleroy, tome II, p. 49), il avait 
encore des maîtresses malgré son âge. 

4. Marguerite de Laigue, mariée le 10 novembre 1670 à Charles 
Olivier (ci-après), veuve en 1671, morte le 20 avril 1719 (Dangeau, 
p. 35-36). Elle fut inhumée dans l'église des Jacobins de la rue Saint- 
Dominique ; Piganiol de la Force (Description de Paris, 1765, tome 
VIII, p. 155) rapporte son épitaphe. 

5. Charles Olivier, marquis de Leuville, cornette des chevau-légers 
de la garde, mourut en novembre 1671, à l'âge de vingt-deux ans. Sa 
sœur, Marie-Anne Olivier, marquise d'Effiat (tome XXVI, p. 371), 
avait quarante-six ans lorsqu'elle mourut en 1684. C'est pour leur père 
que la terre de Leuville avait été érigée en marquisat en juin 1650 
(Archives nationales, X 1A 8658, fol. 105). 

6. François Olivier : tome XI, p. 188. 

7. Jacques II Olivier, seigneur de Leuville, d'abord conseiller au 
Parlement, avocat général en 1502, président à mortier en 1507, chan- 
celier du duché de Milan en 1510, premier président en 1517, mort le 
20 novembre 1519. 

8. Bourgneuf, dans le département actuel de la Charente inférieure, 
arrondissement de la Rochelle. 



228 



MEMOIRES 



[1719] 



Pensions 
données 
Goëtanfao, 



ne fut jamais que procureur au Parlement '. Mme de Leu- 
ville dont on parle ici étoit nièce de Laigue, un des 
Importants de la Fronde 2 , qu'on prétendit que la fameuse 
Mme de Gbevreuse avoit, à la fin, épousé secrètement 3 . 
Sa nièce tâcha aussi d'être importante 4 . Elle avoit beau- 
coup d'esprit, de domination, d'intrigue, et d'amis qui se 
rassembloient chez elle et qui lui donnoient de la consi- 
dération 5 . G'étoit une femme qui, sans tenir à rien, eut 
l'art de se faire compter : elle étoit riche et médiocre- 
ment bonne. 

Je fis rendre à Coëtanfao une ancienne pension qu'il 
avoit eue du feu Roi de six mille livres 6 , et donner parole 

1. Jacques Olivier, seigneur de Leuville près Châtres, procureur au 
Parlement, mort en 1488. Saint-Simon prend toutes ces indications 
dans son Moréri. 

2. Geoffroy, marquis de Laigue (Saint-Simon écrit Laigues), d'une 
famille protestante du Dauphiné, baptisé le 10 novembre 1614, eut une 
compagnie aux gardes françaises en 1643, devint maréchal de camp 
en 1649, remplaça Jarzé en janvier 1650 comme capitaine des gardes 
du corps du duc d'Anjou frère de Louis XIV, et non pas de Gaston 
d'Orléans. Il obtint par la suite un titre de conseiller d'État, mais se 
retira après la Fronde et mourut le 19 mai 1674. Son épitaphe aux 
Jacobins est donnée par Piganiol à la suite de celle de sa sœur (ci- 
dessus, p. 227, note 4). Sur son rôle dans les intrigues de la Fronde, on 
peut voir tous les Mémoires de cette époque, Retz, Mme de Motteville, 
Guy Joly, Dubuisson-Aubenay, le jeune Brienne, etc. 

3. Tallemant des Réaux, Historiettes, tome III, p. 81-82 ; Histoire 
amoureuse des Gaules, tome I, p. 144, note, et H, p. 89 ; Ghéruel, 
Histoire de France sous la minorité, tome IV, p. 44-45 ; etc. 

4. Son oncle lui avait fait une donation considérable en 1671 (Archives 
nationales, Y 221, fol. 147 v°), et l'institua sa légataire universelle. 

5. Le commentaire du Chansonnier, ms. Franc. 12692, p. 193, la 
qualifie de femme pleine d'esprit et de bon sens, veuve fort jeune et 
riche, jouissant de tous les plaisirs de la vie, sans souci des médisants 
qui l'accusaient de grandes privautés avec son cousin germain le comte 
de Relingue ; on les croyait même mariés, et elle se consola difficile- 
ment de sa mort, arrivée en septembre 1704. Il est curieux de remar- 
quer que ce Relingue fut enterré aussi aux Jacobins de la rue Saint- 
Dominique (voyez Piganiol). 

6. Dangeau, p. 53. 



la Billarderie. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 229 

de l'Ordre, par M. le duc d'Orléans, pour la première à Fourilles, â 
promotion qui se feroit. Fourilles, aveugle et ancien capi- à Savines 
taine aux gardes, fort pauvre 1 , eut quatre mille livres de à Béthune, à 
pension, et Ruffey, sous-gouverneur du Roi 2 , une de six 
mille 3 . Savines 4 obtint six mille [livres] d'augmentation 
d'appointements à son gouvernement d'Embrun s ; Béthune , 
distingué dans la marine, eut une pension de trois mille 
livres 6 , et la Billarderie, conducteur de Mme du Maine à 

4. Henri de Chaumejan, marquis de Fourilles : tomes I, p. 257, et 
XXXI, p. 45. 

2. Anne-Louis Damas, marquis de Ruffey : tome X, p. 56. 

3. Dangeau annonce ces deux grâces les 46 et 23 juin (p. 64 
et 67). 

4. Antoine de la Font, marquis de Savines (Saint-Simon écrit Savine), 
baptisé le 46 février 4669 et mort le 42 avril 1748, débuta comme page 
du Roi en 1685, entra aux mousquetaires en 1687, et reçut le gouver- 
nement d'Embrun le 23 juin de cette même année sur la démission de 
son père. Il eut une compagnie de cavalerie en août 1688 et un régi- 
ment en mai 1695. Nommé enseigne aux gardes du corps en mars 1702, 
il reçut le grade de brigadier en février 1704, celui de maréchal de 
camp en mars 1709, et passa lieutenant aux gardes du corps en 
avril 1740. Lieutenant général des armées en octobre 4718, il conserva 
sa charge aux gardes jusqu'en avril 4727 et reçut alors six mille livres 
de pension. On le nomma en juillet 4734 directeur de la cavalerie, et 
il fut reçu chevalier du Saint-Esprit le 47 mai 1739. S'étant démis en 
faveur de son neveu du gouvernement d'Embrun, le Roi lui donna en 
août 4743 celui de Bergues, qu'il conserva jusqu'à sa mort. 

5. Dangeau, p. 70, 27 juin. Le gouvernement d'Embrun valait 
environ huit mille livres, et le gouverneur était suppléé par un lieute- 
nant de Roi. 

6. Le 22 avril, Dangeau insérait dans son Journal (p. 36) : « On a 
donné une pension de mille écus à M. de Béthune, qui travaille depuis 
longtemps à une machine pour trouver les longitudes, que M. le duc 
d'Orléans a vue et approuvée, et beaucoup de gens qui s'y connoissent 
la trouvent fort ingénieusement imaginée. » C'était Louis, comte 
de Béthune, de la branche de Selles, baptisé le 45 juin 1663, capitaine 
de vaisseau depuis 1705; il passa chef d'escadre en novembre 1720, 
devint lieutenant général des armées navales en mars 1734 et mourut 
à Rochefort le 10 novembre suivant, ne laissant qu'une fille. Sa pension 
fut portée à deux mille écus en décembre 1749, lorsqu'il perdit sa 
femme (Dangeau, tome XVIII, p. 484). 



230 MÉMOIRES [1719] 

Dijon, en eut une de six mille livres l . Trois semaines après, 
il y fut chercher la même avec un chirurgien et deux 
femmes de chambre, et la mena à Chalon-sur-Saône 
presque en pleine liberté; elle y arriva le 24 mai 2 . 
L'épouse L a fille aînée du prince Jacques Sobieski 3 , arrêtée avec 

du roi Jacques , , T . i i i?n 1 1 

se sauve sa mere a Inspruck par ordre de 1 hmpereur, depuis quel- 
d'Inspruck; ques mois, allant à Rome épouser le roi Jacques 4 , trouva 
Rome^nreine mo y en de se sauver la nuit en chaise de poste escortée 
par quatre hommes à cheval. On trouva sur sa table un 
écrit par lequel elle marquoit que c'étoit par ordre de sa 
famille 5 . Elle arriva le 2 mai à Bologne ; elle y fut épousée 
le 7 par le lord Murray 6 , chargé de la procuration du roi 
Jacques, en partit le 9 pour Rome, où elle fut reçue et 
traitée en reine 7 . 

1. Dangeau (p. 42) disait seulement mille écus. 

2. Voyez ci-dessus, p. 167. Saint-Simon se trompe sur la date de 
l'arrivée, qui eut lieu dans les premiers jours de mai. Le registre 2575 
du Dépôt de la Guerre renferme la correspondance du secrétaire d'État 
le Blanc avec les officiers qui gardèrent la princesse à Chalon-sur-Saône, 
et particulièrement avec Georges de Renard des Angles ou Desangles, 
brigadier d'infanterie, commandant du château ; il s'y trouve aussi plu- 
sieurs lettres d'un certain abbé Desplannes, aumônier, qui joua auprès 
d'elle le rôle d'espion. Une partie de ces correspondances a été publiée 
par Ravaisson dans le tome XIII des Archives de la Bastille. 

3. Elle était non pas l'aînée, mais la troisième. 

4. Tome XXXV, p. 303-305. 

5. Sur cette évasion voyez la Gazette, p. 271-272, la Gazette de 
Rotterdam, n° 63, correspondances de Rome, Bologne, Venise et 
Vienne, le Journal de Dangeau, p. 43, celui de Buvat, p. 357-358, 
et surtout une relation inédite publiée par O'Kelly de Galway à la suite 
de son Mémoire historique et généalogique sur la famille de Wogan 
(1896). 

6. Ce lord Murray (Saint-Simon écrit Mourray) doit être Georges 
Murray, cinquième fils du duc d'Atholl (1694-1760); mais il semble 
qu'il accompagnait alors son frère Tullibardine à l'expédition d'Ecosse. 

7. Saint-Simon prend à Dangeau (p. 52-53) ces indications, qui sont 
en partie erronées. La princesse arrivée à Bologne le 2 mai en effet, 
en partit le 12 pour Rome, où elle arriva le 15 au soir, et alla loger 
au monastère des Ursulines ; elle eut le 17 une audience du Pape, qui 
la traita en reine (Gazette, p. 284 et 293-294 ; Gazette de Rotterdam, 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



231 



Quelle que fût la persécution sans bornes et sans 
mesure, et ouverte depuis si longtemps et avec une si 
scandaleuse animosité, contre le cardinal de Noailles 1 , elle 
ne put empêcher que le Roi fit une démarche publique 
qui ne sentoit ni le prélat réprouvé ni son église héré- 
tique. Il fut, i'après-dînée du jour de la Pentecôte, après 
avoir entendu le sermon aux Tuileries, à Notre-Dame en 
pompe. Il fut reçu à la porte par le cardinal de Noailles 
pontificalement revêtu, à la tête de son chapitre, avec les 
cérémonies accoutumées, et par lui conduit au chœur, où 
ce prélat entonna le Te Deum, qui fut continué par la 
musique et terminé par la bénédiction que le cardinal 
donna 2 . Le chœur étoit nouvellement achevé 3 , et la cha- 
pelle de la Vierge aussi, qui fut trouvée très magnifique, 
laquelle fut toute aux dépens du cardinal, ainsi que 
l'admirable vitrage sur la porte collatérale, que le cardi- 
nal avoit tout refait, quoiqu'il ne fût obligé à aucune de 
ces deux grandes dépenses 4 . Après la bénédiction, il 

n oS 66 et 69; Mercure de juin, p. 153-154). Il n'est parlé nulle part 
d'un mariage par procureur à Bologne ; en outre, la National biography 
dit à tort qu'elle fut mariée par procureur le 28 mai à Avignon, ce qui 
est manifestement faux ; car la princesse ne quitta pas Rome jusqu'au 
retour du roi Jacques en Italie en septembre. Voyez ci- après, p. 342. 

1. Les cinq derniers mots, oubliés, ont été remis en interligne. 

2. Journal de Dangeau,, p. 54 ; Journal de Buvat, tome I, p. 396 ; 
Gazette, p. 275-276. Les procès-verbaux du chapitre de Notre-Dame 
manquent pour l'année 1719, et nous ne connaissons d'autre relation 
de cette visite royale que celle du Mercure, mai, p. 200-201. 

3. Le chœur et le nouvel autel, commencés en 1699 en exécution 
du vœu de Louis XIII (notre tome VI, p. 54, note 3), étaient achevés 
depuis 1714. 

4. La chapelle ou plutôt l'autel de la Vierge dont parle ici Saint- 
Simon se trouvait dans le bras méridional du transept ; elle fut en effet 
très richement refaite par le cardinal de Noailles, qui chargea le scul- 
pteur Antoine Vassé de toute la décoration ; lors de sa mort, en 1729, 
il fut inhumé devant l'autel (Piganiol de la Force, Description de 
Paris, 1765, tome I, p. 352-355). La chapelle Saint-Denis, qui faisait 
pendant à -celle-ci dans l'autre bras du transept, fut aussi refaite par 
le cardinal. Quant à la rose méridionale, ce ne fut qu'en 1725 que le 



Le Roi 

en pompe 

à Notre-Dame : 

étrange 

arrangement 

de son 

carrosse. 



232 MEMOIRES [1719] 

conduisit le Roi autour du chœur et à cette chapelle, et 
de là à son carrosse. Le Roi y étoit avec peu de dignité, 
et comme si on eût voulu le mettre incognito, malgré la 
pompe de sa suite. Il y fut entre M. le duc d'Orléans et 
M. le comte de Glermont sur le derrière ; le prince Charles, 
grand écuyer, sur le devant, entre M. le duc de Chartres 
et Monsieur le Duc ; le maréchal de Villeroy, gouverneur, 
et le duc de Charost, capitaine des gardes en quartier, aux 
portières 1 . On fut très étonné de cet arrangement; le 
Roi en cérémonie, comme il étoit là, devoit être seul sur le 
derrière, M. le duc d'Orléans, régent, et Monsieur le Duc, 
surintendant de l'éducation , seuls sur le devant, les por- 
tières comme elles étoient. M. le duc de Chartres et M. le 
comte de Clermont n'y avoient que faire pour offusquer 2 
le Roi et faire de son carrosse un coche 3 , le prince Charles 
encore moins. Bien est vrai que le grand écuyer entre 
les grands officiers y a la première place ; mais il n'est 
pas moins vrai que le grand chambellan, le premier gen- 
tilhomme de la chambre, et même le premier écuyer, y 
entrent de préférence à lui ; c'est ce qui a été expliqué 
ailleurs ici assez clairement pour n'avoir pas besoin d'être 
répété 4 . On trouva aussi fort singulier que M. le duc de 
Chartres fût sur le devant, tandis que M. le comte de 
Clermont étoit sur le derrière. Il avoit neuf ans et M. de 
Chartres quinze, qui, de la taille dont il étoit, n'auroit 
pas plus pressé le Roi que M. le comte de Clermont. 

cardinal la fit complètement réparer, en même temps que la voûte adja- 
cente, et cela lui coûta deux cent mille livres (ibidem, p. 357). En sou- 
venir de la munificence de l'archevêque, le chapitre de la cathédrale 
fit placer dans la chapelle Saint-Martin et Sainte-Anne, affectée à la 
sépulture de la famille de Noailles, une longue inscription dont le texte 
est rapporté par Piganiol (p. 363-366). 

1. Saint-Simon prend ces indications à Dangeau ; mais il les copie 
mal : le petit comte de Glermont, qui allait avoir dix ans, fut placé 
entre le jeune Roi et le Régent. 

2. Au sens de cacher. — 3. Une voiture publique. 
4. Nos tomes XXIX, p. 322, et XXXI, p. 174-175. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



233 



Le maréchal de Berwick fit ouvrir la tranchée le 27 mai 
devant Fontarabie 1 . Pendant ce siège, où étoit M. le 
prince de Gonti, il reçut une lettre anonyme par laquelle 
on lui promettait de le faire roi de Sicile, s'il vouloit passer 
en Espagne. Il s'en moqua avec raison, et l'envoya à 
M. le duc d'Orléans 2 . La proposition ne pouvoit venir 
d'Espagne 3 . M. le prince de Gonti n'avoit ni place, ni 



Siège 

de Fontarabie 

Folle lettre 

anonyme 

à M. le prince 

de Conti. 



1. Sur le siège de Fontarabie, l'on peut voir les nouvelles de la 
Gazette, p. 276, 288, 298-299, 310-311, et de la Gazette de Rotterdam, 
n os 68, 70, 71 et 72; Dangeau donne aussi quelques détails, p. 56, 
58, 60, 61, 64 et 65. La correspondance et le journal du siège sont au 
Dépôt de la guerre, vol. 2560 à 2562, et la capitulation à celui des 
affaires étrangères, vol. Espagne 292, fol. 228 et 242. 

2. Saint-Simon prend cette mention à Dangeau, p. 64. Le prince 
envoya en effet cette lettre au Régent, qui lui répondit qu'il la regar- 
dait comme une « très mauvaise plaisanterie » (Archives nationales, 
KK1325, 19 juin; voyez notre prochain volume, appendice I, n° 11). 
Une copie de ce billet anonyme est conservée dans le carton K570, 
n° 156 ; nous en donnons le texte aux Additions et Corrections. 

3. L'Espagne faisait répandre dans les troupes françaises des écrits 
tendancieux (Gazette de Rotterdam, n° 75), et c'est pour cela que le 
Régent lit écrire de la part du Roi au maréchal de Berwick la lettre que 
la même Gazette inséra dans son numéro 73 et qui fut imprimée et 
répandue dans les troupes et dans le public. Notre auteur écrivait à ce 
propos à l'abbé Dubois, de la Ferté, le 9 juin (lettre inédite, Dépôt des 

affaires étrangères, vol. France 1235, fol. 40, autographe) : « J'ai 

lu à plusieurs reprises la lettre du Roi à M. de Berwick, et il n'y en a 
eu aucune qui ne m'ait fait un nouveau plaisir. La grâce de la diction 
y est jointe à la force des raisons, à la majesté du style, au ménage- 
ment du roi d'Espagne, et aux louanges les plus propres et les mieux 
séantes des deux nations. La breveté si convenable au Roi n'empêche 
pas d'y développer les contrariétés de conduite, l'intérêt personnel, les 
attentats du ministre d'Espagne, et, sans descendre à la bassesse de la 
plus légère injure, tout le tissu de la lettre le rend si odieux et si dif- 
forme, et son joug si palpable et si honteux au roi d'Espagne et à sa 
nation, qu'il ne se peut rien ajouter à la délicatesse de cette pièce si 
fine, si forte, si ménagée, et si capable de décréditer entièrement le 
crédit et l'autorité de ce cardinal en Espagne et en France, même parmi 
ceux qui ont pu s'y laisser tromper. Je vous félicite de cet ouvrage 

* Ces trois premiers mots ont été ajoutés après coup. 

MÉMOIBUS DE SAINT-SIMON. XXXVI 30 



234 MÉMOIRES [1719] 

suite, ni parti, ni réputation ; son acquisition n'eût pas 
valu que l'Espagne se dépouillât de la Sicile pour l'avoir, 
et il n'y auroit été que fort à charge. La proposition de 
plus étoit ridicule ; quinze mille Impériaux venoient d'y 
passer de Naples, et avoient déjà obligé le marquis de 
Lede de leur abandonner son camp de Melazzo \ avec ses 
malades, ses blessés, et toutes les provisions de vivres 
et de fourrages qu'il y avoit amassées 2 . Il recommanda 
ceux qu'il y laissoit au général Zum Jungen 3 , qui, 
aussitôt après, laissa le commandement de l'armée 
impériale à Mercy 4 , et la Sicile ne fut pas longtemps 
à changer de maître 5 . Mais la conjuration du duc et de 
la duchesse du Maine, enhardie après les frayeurs des 
emprisonnements par leur courte durée et par la conduite 
du Régent et de l'abbé Dubois à cet égard, faisoit bois 

achevé, comme du plus utile et du mieux écrit de la Régence, et je 
vous exhorte d'en faire répandre des exemplaires partout à milliers 
dedans et dehors le royaume, où nos alliés se verront traités avec toute 
la dignité convenable au Roi et à eux. Mais ce qui m'en a le plus 
louché est la manière également naturelle et puissante dont tout ce que 
ce premier ministre a voulu faire est rétorqué contre lui, sans lui laisser 
aucun mot raisonnable à répondre. Je mande qu'on m'en envoie une 
cinquantaine d'exemplaires, que je répandrai en ces pays-ci, quelque 
déserts qu'ils soient; cela est toujours excellent » 

1. Melazzo, sur la mer Tyrrhénienne, à trente-cinq kilomètres à 
l'Ouest de Messine, possédait une très forte citadelle, devant laquelle 
le marquis de Lede était venu mettre le siège. 

2. Il y a amassés, au masculin, dans le manuscrit. — Les troupes 
impériales avaient débarqué le 28 mai, et le marquis décampa dès le 
26, aussitôt qu'il aperçut leur flotte à la hauteur de Stromboli, et se 
retira du côté de Messine (Gazette, p. 300, 327 et 330). 

3. Jean-Jérôme, baron von ou zum Jungen : notre tome XXIII, p. 92. 
Les correspondants de la Gazette ne le désignent pas comme comman- 
dant en chef de l'expédition, mais parlent seulement du comte de Mercy; 
c'est Dangeau qui donne son nom. 

4. Claude-Florimond, comte de Mercy : tome XV, p. 183. 

5. Le texte allemand de la convention conclue entre le marquis de 
Lede et M. de Mercy pour l'évacuation de la Sicile est dans le Corps 
diplomatique de Du Mont, tome VIII, deuxième partie, p. 27. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



235 



de toute flèche ' et ne désespéroit pas encore de réussir. 
Le fils unique d'Estaing, aide de camp de Joffre- 
ville 2 , fut tué devant Fontarabie, sans enfants de la fille 
unique de Mme de Fontaine Martel 3 . L'armée d'Espagne 
étoit vers Tafalla, à trois lieues de Fontarabie 4 . Coigny, 
par ordre du duc de Berwick, visitoit cependant, avec 
un léger détachement, les gorges et les passages de 
toute la chaîne des Pyrénées pour les bien reconnoître 5 . 
Fontarabie capitula le 16 juin 6 . Traînel, gendre de le 



Mort du fils 

d'Estaing. 

Prise 

de Fontarabie, 

puis de 

Saint-Sébastien. 

On brûle 

à Santona 

trois vaisseaux 

espagnols 

prêts à être 



1. Il veut dire : « faisoit flèche de tout bois », au sens d'employer 
tous les moyens possibles, h 1 Académie de 1718 ne donnait que la 
locution ne savoir de quel bois faire flèche, dont notre auteur s'est 
servi dans le tome XVI, p. 36. 

2. François le Danois, marquis de Joffreville : tome XXVIII, p. 313. 

3. Louis-Claude d'Estaing, titré marquis de Murol, était, non pas le 
fils unique, mais le second fils de François III, comte d'Estaing 
(tome X11I, p. 43). Il fut blessé dans la nuit du 10 au 11 juin et mou- 
rut le 13 (Dangeau, p. 65 et 66). C'est son frère aîné, Charles- 
François-Marie, qui avait épousé en 1716 Henriette-Madeleine-Julie 
de Fontaine-Martel : notre tome XXX, p. 315. 

4. Tafalla (Saint-Simon écrit Taffala), petite ville de la Navarre, 
au sud de Pampelune, est à beaucoup plus de trois lieues de Fonta- 
rabie ; Saint-Simon lit mal Dangeau, p. 65. 

5. « Le marquis de Coigny est détaché avec quinze bataillons et 
soixante-cinq escadrons qu'on fait venir de Languedoc et qu'on étendra 
le long des Pyrénées » {Dangeau, p. 61). 

6. Gazette, p. 312 et p. 323-324, où sont énumérées les conditions 
de la capitulation ; Gazette de Rotterdam, n° 77 ; Dangeau, p. 66 ; 
vol. Guerre 2562. Le Roi prescrivit le chant d'un Te Deum à cette 
occasion ; dans la lettre circulaire qu'il adressait à cet effet aux évêques 
et aux bonnes villes, on lui faisait dire : « Toute l'Europe sait par 
quels motifs nous avons été forcé de déclarer la guerre au roi d'Espagne, 
et avec quelle douleur nous tournons nos premières armes contre un 
prince dont la personne et les intérêts nous doivent être si chers. 
Quoique Dieu paroisse, par les succès qu'il nous accorde, approuver 
la justice et la droiture de nos intentions, nous ne ressentirions aucune 
joie de ces avantages si ce n'étoit des acheminements à la tranquillité 
générale, que nous tâchons avec nos alliés d'obtenir du roi d'Espagne. 
La prise de Fontarabie ne nous flatte donc point pour la gloire et la 
conquête, mais seulement par l'espoir de parvenir à une paix avanta- 



^36 MÉMOIRES [1749] 

lancés Blanc 1 , en apporta la nouvelle. Le duc de Berwick fit 

à 1b. mer • 

aussitôt après le siège de Saint-Sébastien 2 . Il y eut quel- 
que désertion dans ses troupes, mais pas d'aucun officier 3 . 
L'armée d'Espagne n'étoit pas en état de se commettre 
avec celle du maréchal de Berwick. Saint-Sébastien 
capitula le 1 er août 4 . Bulkeley, frère de la maréchale 
de Berwick, en apporta la nouvelle 3 . Quinze jours après, 
M. de Soubise apporta celle du château , et qu'on avoit 
brûlé, dans un petit port près de Bilbao nommé Santona 7 , 
trois gros vaisseaux espagnols qui étoient sur le chantier 
prêts à être lancés à la mer 8 . 

geuse aux deux nations » (Archives nationales, H 1848, registres du 
bureau de la Ville, fol. 68 v°, et Kl 39, n° 7; Gazette de Rotterdam 
n° 80 ;) le texte de toutes les lettres envoyées à cette occasion est dans 
le registre 1 63, fol. 461 v° à 166 v°; il est curieux de noter qu'une de 
ces lettres fut adressée au duc du Maine comme grand maître de 
l'artillerie pour faire tirer le canon de l'Arsenal, quoique le prince fût 
alors en prison. 

1. Claude-Constant-Esprit Jouvenel de Harville des Ursins, marquis 
de Traînel, dont on a vu le mariage avec Mlle le Blanc en 4747 : 
tome XXXI, p. 345. 

2. Gazette, p. 347-348, 360, 372, 383-384 et 395-396 ; les corres- 
pondances et pièces militaires sont dans le volume 2563 du Dépôt de 
la guerre. 

3. La Gazette de Rotterdam (n° 79) évalue à cinq cents hommes les 
tués et blessés du siège de Fontarabie, avec autant de déserteurs. 

4. Gazette, p. 396. Le journal du siège et le texte de la capitulation 
sont dans le volume Espagne 292, fol. 224, 226, 230 et 232, au Dépôt 
des affaires étrangères. 

5. Dangeau, p. 98. Ce frère de la maréchale de Berwick, François, 
comte Bulkeley, servait d'aide-de-camp à son beau-frère depuis 4703: 
tome XIV, p. 422. 

6. On le sut à la cour le 23 août; le château s'était bien défendu, 
et il avait fallu transformer le siège en blocus : Dangeau, p. 403, 404- 
405 et 440. Jules-François-Louis de Rohan, prince de Soubise (tome 
XVII, p. 44), était le fils aîné du prince de Rohan. 

7. Petit port de la Vieille Castille entre Bilbao et Santander. 

8. Cette expédition avait eu lieu par mer : un détachement de sept 
cent cinquante hommes commandés par le chevalier de Givry fut 
embarqué le 4 4 août sur des frégates anglaises et réussit à débarquer 



[47493 



DE SAINT-SIMON. 



237 



L'archevêque de Narbonne mourut dans son diocèse 1 . 
Il s'appeloit le Goux 2 ; il étoit frère de la Berchère qui 
avoit passé sa vie maître des requêtes 3 , dont le fils, guères 
plus esprité 4 mais fort riche, étoit devenu conseiller d'État 
et chancelier de M. le duc de Berry, parce qu'il avoit 
épousé une fille du chancelier Voysin 5 . Le prélat avoit été 

le 12 au soir sur la plage de Santofïa. Il s'empara du port, incendia 
trois vaisseaux en construction et beaucoup de matériel et de bois ; on 
évaluait la perte espagnole à deux ou trois millions (Gazette, p. 420; 
vol. Guerre 2563). Le maréchal de Berwick écrivait le 8 août au Régent 
que l'on avait brûlé Santona, « afin que le gouvernement de l'Angle- 
terre puisse faire voir au parlement prochain que l'on n'a rien négligé 
pour diminuer la marine d'Espagne » (Cité par Lémontey, Histoire de 
a Régence, tome I, p. 268). 

1. Charles le Goux de la Berchère, mentionné déjà par incidence 
dans notre tome XVII, p. 150, note 4, était né en 1647. Docteur en 
théologie, il fut nommé aumônier ordinaire du Roi le 4 janvier 1672 
et évêque de Lavaur en juin 1677 (Mercure de juillet, p. 197-200). 
Désigné pour l'archevêché d'Aix en novembre 1685 par l'amitié que 
lui portait le P. de la Chaise, on le jugea insuffisant pour cette grande 
place (Mémoires de Sourches, tome I, p. 327), et on le transféra à Albi 
avant qu'il fût sacré, dès janvier 1687. Il administra pendant plusieurs 
années le diocèse comme vicaire capitulaire et ne fut préconisé que le 
5 octobre 1693. Transféré à Narbonne en 1703, à la mort du cardinal 
Bonsy (Mercure d'août, p. 245-252), il mourut dans cette ville le 
2 juin 1719; la Gazette, en annonçant sa mort (p. 287), l'appelle 
Claude. 

2. Ces le Goux étaient une famille de robe de Bourgogne, originaire 
de Nuits ; le père de l'archevêque avait été premier président du parle- 
ment de Dijon, puis de celui de Grenoble. Leur généalogie est au 
Cabinet des titres, dossier bleu 8302. 

3. Urbain le Goux : tome XX, p. 221. 

4. Terme picard, au dire du Littré, qui, selon le Dictionnaire de 
Trévoux, fut très en vogue dans la société précieuse. Littré ne cite que 
le présent exemple; notre auteur l'avait déjà employé à propos des 
Aligre dans l'Addition à Dangeau, n° 295 : notre tome VI, p. 451, et 
on le rencontre dans le Voyage de Chapelle et Bachaumont, dans les 
Historiettes de Tallemant des Réaux, tome IV, p. 27, et dans une 
lettre publiée dans les Archives de la Bastille, par Ravaisson, tome 
XI, p. 232. 

5. Il a été parlé du mariage de M. de la Rochepot, Louis le Goux 



Mort, fortune 

et caractère 
de la Berchère, 

archevêque 

de Narbonne. 

Beauvau, 

archevêque 
de Toulouse, 

lui succède. 



238 MÉMOIRES [1749] 

évêque de Lavaur, puis archevêque d'Aix, après de Tou- 
louse l , enfin de Narbonne. G'étoit un grand vilain homme, 
sec et noir, avec des yeux bigles 2 , qui avoit été ami 
intime du P. de la Chaise 3 . L'âme en étoit aussi belle que 
le corps en étoit désagréable 4 : très bon évêque et pieux, 
sans fantaisie et sans faire peine à personne, adoré par- 
tout où il avoit été, beaucoup d'esprit et facile, et l'esprit 
d'affaires et sage 5 , possédant au dernier point toutes 

de la Berchère, avec Mlle Voysin, et aussi de l'acquisition de la charge 
en 1710: tome XX, p. 221. 

1. Il veut dire Albi. Dangeau (p. 59) ne faisait pas cette erreur. 

2. « Bigle, louche, qui a un œil ou les deux yeux tournés en 
dedans » (Académie, 1718); aujourd'hui ce mot a presque disparu de 
l'usage. Littré en donne des exemples de Voiture et de Voltaire. Le 
portrait de l'archevêque gravé en 1702 par J.-F. Gars ne permet pas de 
distinguer cette particularité. 

3. Voyez les Mémoires de l'abbé Legendre, p. 107. 

4. On trouve son éloge dans le Mercure, septembre 1703, p. 43-55, 
et juin 1719, p. 125-127 ; ses oraisons funèbres par Maboul, évêque 
d'Alet, et par le P. Beaufils sont indiquées dans la Bibliothèque histo- 
rique de la France du P. Lelong, tome I, n os 9179 et 9180 ; un éloge 
historique par Gauteron est dans les Mémoires de la Société des sciences 
de Montpellier, tome II, p. 78 ; voyez aussi les Souvenirs du président 
Joly de Blaisy, p. 18, 42, etc. Le duc de Beauvillier, son ancien ami, 
écrivait à son sujet à l'évêque d'Alet le 17 octobre 1703 (Annuaire- 
Bulletin de la Société de l'histoire de France, 1922, p. 193) : « Il me 
paroît avoir les meilleures intentions du monde et que son cœur est 
simple, droit et ingénu. Il a même un goût foncier pour la solitude, et 
je croirois qu'en l'aidant pour le tourner un peu plus qu'il n'est vers 
la vie intérieure, il seroit disposé à plus d'oraison qu'il n'en a Por- 
tez-le doucement à modérer un peu son activité et à s'appliquer, en 
rentrant en lui-même et en parlant un peu moins, à faire croître en 
lui le germe intérieur qu'e je croirois y apercevoir. » C'est lui qui eut 
en 1708 l'initiative de YHistoire générale de Languedoc entreprise par 
les Bénédictins, et il contribua à la nouvelle édition de la Gallia chris- 
tiana. On trouvera quelques lettres de lui dans le ms. Franc. 5894 de 
la Bibliothèque nationale, et on connaît des livres de musique reliés à 
ses armes (Catalogue du libraire Claudin de janvier 1889). H. Lau- 
tier, curé de Dourgne, lui dédia en 1678 un livre intitulé le Lis mys- 
tique. 

5. Les mots et sage ont été ajoutés en interligne. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 239 

celles du clergé, et venant à bout des plus difficiles sans 
faire peine à personne, allant au bien, parlant fran- 
chement aux ministres et en étant cru et considéré. 
Ce fut une perte qui ne fut pas réparée par M. de 
Beauvau, qui lui succéda, après avoir été évêque de 
Bayonne, ensuite de Tournay, puis archevêque de Tou- 
louse 1 . 

Du Pin, célèbre docteur de Sorbonne 2 par sa vaste et Mort, caractère 
profonde érudition, et par le grand nombre et la qualité ^eDuPfcT 

4. René-François de Beauvau du Rivau : tome XVI, p. 295. Il fut 
nommé à Narbonne en novembre 1719 (Dangeau, p. 150). 

2. Louis Ellies du Pin (on disait plus souvent Dupiri), fils de Louis 
Ellies, écuyer, sieur du Pin en Normandie, naquit à Paris et y fut bap- 
tisé le 17 juin 1657. Après avoir fait ses études au collège d'Harcourt, 
il prit successivement tous ses grades en Sorbonne et reçut le bonnet 
de docteur le 1 er juillet 1684 ; il avait été admis auparavant aux ordres 
sacrés. Il entreprit aussitôt la publication d'une Bibliothèque univer- 
selle des auteurs ecclésiastiques, dont le premier volume parut en 1686 
et qui suscita des critiques de la part des Bénédictins. M. de Harlay, 
archevêque de Paris, y releva des erreurs de doctrine et le Parlement 
le condamna le 16 avril 1693 (voyez Allaire, La Bruyère dans la mai- 
son de Condé, tome H, p. 511-513). Du Pin put cependant continuer 
son ouvrage sous un titre différent et conserva la chaire de physique qui 
lui avait été donnée au Collège Royal. En 1703, l'affaire du Cas de con- 
science attira de nouveau sur lui les foudres du pouvoir : il fut exilé à Châ- 
tellerault par lettre de cachet du 20 mars ; un arrêt du Conseil d'État 
du 26 mars révoqua le privilège d'impression de ses œuvres, et il fut 
remplacé dans sa chaire du Collège Royal (Archives nationales, O 1 47, 
fol. 45 et 89, et reg. E 1923; Depping, Correspondance administra- 
tive, tome IV, p. 226; Sainte-Beuve, Port-Royal, tome VI, p. 174- 
175). Il obtint son rappel moyennant rétractation ; mais sa chaire ne 
lui fut pas rendue. En 1710, nouvel orage, le lieutenant de police 
Argenson se transporta lui-même chez le docteur pour enlever deux 
coffres de ses papiers (lettre du 27 juillet indiquée dans le Catalogue 
d'Etienne Charavay, n° 52975). Enfin, en 1719, sa correspondance avec 
Guillaume Wake, archevêque de Cantorbery, au sujet de la possibilité 
de la réunion de l'église anglicane à l'église romaine, sembla suspecte; 
le 10 février, ses papiers furent encore une fois saisis (Nouvelle biogra- 
phie générale de Didot, v° Dupin). Cette nouvelle persécution dut 
contribuer à avancer sa mort, qui arriva le 6 juin 1719. 



240 MÉMOIRES [1719] 

Misère de de ses ouvrages 1 , mourut en même temps 2 . Il fut un 

ui dd étrange exemple de la conduite, si funestement répétée 

Rome. en France par la suggestion des jésuites et de leurs adhé- 

[Add.S t -S.l584] ren { s Dans 3 les temps de brouillerie avec Rome, sur les 

propositions de l'assemblée du clergé de 1682, etc., la 

cour se servit très avantageusement de sa plume, et, 

pour plaire à Rome depuis, le laissa manger aux poux 4 . 

Il fut réduit à imprimer pour vivre 5 : c'est ce qui a rendu 

ses ouvrages si précipités, peu corrects, et ce qui enfin le 

blasa 6 de travail et d'eau-de-vie qu'il prenoit en écrivant 

pour se ranimer, et pour épargner d'autant sa nourriture. 

Bel et bon esprit, juste, judicieux quand il avoit le temps 

de l'être, et un puits de science et de doctrine, avec de 

la droiture, de la vérité et des mœurs 7 . 

1 . La liste en est donnée dans le Moréri et dans la Nouvelle biogra- 
phie générale. Un mémoire historique inédit sur l'affaire de la grâce 
forme le ms. Franc. 49036 à la Bibliothèque nationale. Saint-Simon 
possédait deux traités de lui dans sa bibliothèque, n os 108 et 123 de 
son Catalogue, et avait eu recours à son érudition lorsque, en 1718, 
il avait été chargé d'étudier la question des bulles des évêques (notre 
tome XXXIII, p. 156, note 2). 

2. Dangeau, p. 59 ; Gazette, p. 288 ; Gazette de Rotterdam, n° 71. 
Il fut inhumé dans le cimetière de Saint-Séverin, où son libraire Vin- 
cent fit placer une épitaphe latine composée par Rollin et dont le texte 
est donné par le Dictionnaire de Moréri. Cousin issu de germain de 
Jean Racine, il avait été le parrain de son fils Louis en 1692 (Diction- 
naire critique de Jal, p. 1032). 

3. Toute la fin de l'article est la copie de l'Addition indiquée ci- 
contre, moins l'incidente sur les propositions de l'assemblée du clergé 
de 1682, qui a été ajoutée malheureusement ; car il ne semble pas que 
M. du Pin ait rien publié avant 1686. 

4. Locution que ne donnent pas les lexiques. Le Littré dit qu'elle 
s'applique aux personnes malpropres. Notre auteur veut dire qu'on le 
laissa végéter dans l'indigence. 

5. C'est-à-dire : à composer des ouvrages et non pas à se livrer au 
travail manuel de l'imprimeur. 

6. Verbe déjà appliqué à Mme de Vendôme : tome XXXIII, p. 133. 

7. L'abbé Legendre (Mémoires, p. 160-164) a donné un portrait peu 
flatteur de son caractère à propos de ses affaires de 1693, mais recon- 
naît sa science, sa facilité de travail et sa vaste érudition. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



241 



Madame la Duchesse, qui avoit été longtemps fort mal *, 
fut si considérablement mieux qu'on la crut guérie. Il y 
eut pour cela un Te Deum aux Gordeliers, que l'hôtel de 
Gondé fit chanter plus que très mal à propos 2 . Le Te Deum 
est une action publique jusqu'alors réservée au public 
et aux rois pour remercier Dieu solennellement, au 
nom du public, des grâces qui intéressent l'un ou l'autre, 
ou plutôt inséparablement tous les deux. Celui-ci ne 
porta pas bonheur à Madame la Duchesse 3 ; c'étoit la 
jeune, sœur de M. le prince de Gonti. Des princes du sang 
on les vit tôt après tomber aux moindres particuliers 4 . 

Nyert, premier valet de chambre 5 , mourut en ce même 
temps 6 ; c'étoit un des plus méchants singes, auxquels il 
ressembloit fort, et des plus gratuitement dangereux 
qu'il y eût parmi ce qu'on pouvoit appeler les affranchis 
du feu Roi, qui, par leurs entrées à toute heure et leur 
familiarité avec lui, étoient des personnages fort comptés 
et redoutables aux ministres mêmes. Celui-ci l'amusoit 
aux dépens de tout le monde avec le jugement d'un 
valet d'esprit et d'expérience. Aussi l'avarice, l'envie et 
la haine étoient peintes sur son visage décharné 7 . Il 



Impudence 
des Te Deum. 
{Add.S t S.i58S\ 



Mort, fortune 
et caractère 

de Nyert. 
[Add $-8.1586] 



4. Il s'agit de Madame la Duchesse la jeune, Marie-Anne de Bour- 
bon-Conti, comme Saint-Simon va le dire plus loin. Elle était grave- 
ment malade depuis le commencement de 1718, et on l'avait cru perdue 
à diverses reprises (Dangeau, tomes XVII, p. 434, 435, 437, 461, etc., 
XVIII, p. 15, 21, etc.; Les Correspondants de Balleroy, tomes I, 
p. 392 et 394, et II, p. 20, 44, 47, 53 et 58). 

2. Dangeau, p. 62, annonce en effet la guérison le 15 juin en même 
temps que le Te Deum; ce qui amena notre auteur à rédiger l'Addition 
indiquée ci-contre. 

3. Nous la verrons mourir l'année suivante. 

4. On en avait chanté aussi à l'occasion du rétablissement de la du- 
chesse de Berry : ci-dessus, p. 176, note 2. 

5. François-Louis de Nyert : tome I, p. 171. 

6. Le 13 juin: Dangeau, p. 63. L'Addition que Saint-Simon avait 
faite à cette occasion a été placée dans notre tome I, p. 367, sous le 
n° 46, parce qu'il y était plus question de son père que de lui-même. 

7. Le portrait est plus corsé dans l'Addition ci-contre. Saint- 

UÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 3i 



242 MÉMOIRES [1749] 

étoit fils d'un excellent musicien, dont la voix et le luth 
étoient admirables 1 ; il étoit au marquis de Mortemart, 
premier gentilhomme de la chambre de Louis XIII 2 , du 
temps que mon père l'étoit aussi, père de la trop fameuse 
Mme de Montespan. et duc et pair des quatorze de 1663. 
Louis XIII, s'opiniâtrant dans les Alpes en 1629, à forcer 
le célèbre Pas de Suse malgré la nature 3 , et ce qui étoit 
peut-être plus, malgré le cardinal de Richelieu, et 
malgré tous ses généraux, qui jugeoient l'entreprise 
impraticable, s'ennuyoit fort les soirs au retour de ses 
recherches assidues des passages, parce que le cardinal 
lui écartoit le monde à dessein, dans l'espérance de 
l'abandon plus prompt de [ce] projet, que tous jugeoient 
impossible. Mon père, alors en grandes charges et en 
grande faveur, cherchoit à amuser le Roi, quiaimoit fort 
la musique, et lui proposa, dans cette solitude des soirs, 
d'entendre Nyert. Le Roi le goûta fort, tellement qu'au 
retour de ce triomphant voyage, où le Roi s'étoit couvert 4 
de lauriers si purs et si uniquement dus à lui seul, mon 
père trouva jour à lui donner Nyert; il en parla à M. de 
Mortemart avant de rien entreprendre, qui fut ravi de 
faire cette fortune, et qui même 5 pria mon père d'en 
parler au Roi. Le héros le prit, et mon père, dans la suite, 

Simon avait toujours trouvé Nyert assez mal disposé à son égard 
(nos tomes XVIII, p. 95, et XXII, p. 45); c'est sans doute pour cela 
qu'il en fait un portrait si noir. Au contraire, le maréchal de Villars, 
auquel il rendit service en 4693, le considérait comme un homme 
d'honneur et naturellement vertueux (Mémoires, tome I, p. 463). Mais 
Louville l'estimait méchant (notre tome X, p. 447). 

4. Pierre de Nyert, mort en 4682. Tout ce qui va suivre a déjà été 
raconté au début de nos Mémoires (tome I, p. 474-476). 

2. Gabriel de Rochechouart : ibidem. 

3. Notre tome I, p. 472-474, et appendice III, p. 492-495. 

4. Il avait d'abord écrit s'estoit à la tin d'une ligne, et chargé au 
commencement de la suivante ; il a biffé chargé et écrit couvert sur la 
marge après s'estoit. 

5. Mesme a été ajouté en interligne. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 243 

le fit premier valet de chambre. Son fils, dont on parle 
ici, ne lui ressembla en rien, et le fils que celui-ci laissa 1 
ressembla encore moins au père. Il fut modeste, très 
honnête homme, et un saint ; il dura peu 2 . Il laissa deux 
fils de même caractère que lui, qui ne durèrent pas non 
plus 3 . Le singe qui a donné lieu à cet article avoit 
attrapé le petit gouvernement de Limoges 4 et celui des 
Tuileries 5 , lequel passa à son fils avec sa charge de premier 
valet de chambre. 

On donna le plaisir au Roi d'aller voir le feu de la Le Roi à 

1. Louis de Nyert, marquis de Gambais : notre tome XXXIV, 
p. 312. 

2. Il mourut le 27 mars 1736, à quarante-neuf ans. 

3. Non plus a été ajouté en interligne. De ces deux fils, l'aîné, 
Alexis, mourut quelques heures avant son père (voyez l'Addition à 
Dangeau indiquée ci-contre); il avait obtenu le 25 juillet 1712 la sur- 
vivance dé la capitainerie du Louvre (reg. O 1 56, fol. 14). Le second, 
Alexandre-Denis, succéda à son père lors de sa mort (1736) comme 
premier valet de chambre, charge dont il avait la survivance, et il 
obtint le 20 avril suivant celle de capitaine du Louvre (reg. O 1 80, 
p. 230-236). Il mourut le 30 janvier 1744 à trente-quatre ans, sans 
alliance ; ses charges furent distribuées entre diverses personnes 
(Mémoires de Luynes, tome V, p. 322). C'était un amateur d'art dis- 
tingué, d'après P.-J. Mariette, qui fait son éloge dans son Abecedario 
(Archives de l'art français, iomo, IV, p. 56-57). 

4. Ce gouvernement, de peu d'importance et de nulle utilité, fut 
supprimé en 1736, à la mort de Louis de Nyert (Expilly, Dictionnaire 
géographique, tome IV, p. 269), lequel en avait eu la survivance le 
1 er mai 1719, six semaines avant la mort de son père (reg. O 1 63, 
fol. 129). 

5. Saint-Simon veut dire du Louvre, comme dans l'Addition ; le 
gouvernement et capitainerie des Tuileries appartenait à Bontemps 
(État de la France, 1722, tome I, p. 464-467). — La survivance de ce 
gouvernement du Louvre avait été accordée le 30 juin 1693 au fils 
cadet de François de Nyert (reg. O 1 37, fol. 206-208), comme succes- 
seur éventuel de René Seguin, et elle avait été reportée à la mort de 
ce cadet sur son aîné Louis, 18 juin 1699 (reg. O 1 43, fol. 179). 
Mme de Nyert avait obtenu, peu avant la mort de son mari, de conser- 
ver, sa vie durant, la jouissance de leur appartement au Louvre (reg. 
O 1 63, fol. 132 v°, 5 mai 1719). 



2,44 MÉMOIRES [4719] 

l'hôtel de ville, Saint-Jean à l'hôtel de ville, qui fut, à cause de lui, beau- 
la Saint-Jean, coup plus beau qu'à l'ordinaire. Quantité de dames de la 
Fatuités CO ur et de seigneurs y furent conviés par le duc de 
de Villeroy. Tresmes l . On ne doutoit point que, le Roi ayant huit ans, 
\Add. S'-S. 1587] la galanterie dont le maréchal de Villeroy s'étoit piqué 
toute sa vie et se piquoit encore ne fît manger les dames 
avec lui. La pédanterie de gouverneur l'emporta. Il fit 
souper le Roi seul dans une chambre particulière et à 
son heure accoutumée. Le premier maître d'hôtel 2 , sou- 
tenu de Monsieur le Duc comme grand maître, prétendit 
le servir, parce que le souper du Roi fut fait par la 
bouche 3 . Le prévôt des marchands 4 revendiqua son droit ; 
un mezzo-termine, si chéri du Régent, finit la dispute. Il 
fit signer un billet au prévôt des marchands, par lequel 
il reconnut que ce seroit sans conséquence à l'égard du 
premier maître d'hôtel qu'il serviroit le Roi, et en effet 
il le servit 3 . Après ce solitaire souper, la fatuité du maré- 
chal de Villeroy se déploya toute entière. Il fit faire au 
Roi la prière comme s'il alioit se coucher, et se fit moquer 
par tout le monde. Après, le Roi vit le feu. Le Roi parti, 
il y eut plusieurs tables magnifiquement servies pour tout 
ce qui avoit été convié, et un bal à l'hôtel de ville ter- 
mina la fête 6 . 

1. Gomme gouverneur de Paris. 

2. Le marquis de Livry : tome II, p. 84. 

3. C'est-à-dire par les officiers du service de la bouche du Roi : 
tome VIII, p. 462. 

4. Charles II Trudaine : tome XXXI, p. 31. 

5. Dangeau raconte sommairement ce conflit (p. 67), et c'est à cette 
occasion que Saint-Simon fit l'Addition indiquée ci-contre, n° 1587. 

6. La Gazette donna une courte relation de la fête (p. 322-323), et 
la Gazette de Rotterdam n'en parla qu'à l'avance (n° 77). On trouve 
dans les registres du Bureau de la Ville (Archives nationales, H 1848, 
fol. 60-62) une « Explication du feu d'artifice tiré en la présence du 
Roi la veille de Saint-Jean-Baptiste 1719 », et l'état de la dépense des 
«collations» fournies à cette occasion, qui monta à 3352 livres. 
L' «Explication» fut même imprimée (Bibliothèque nationale, Lb 38 , 
n° 143). 



[4749] DE SAINT-SIMON. 245 

On a tant parlé de Chamlay i dans ces Mémoires, qu'on Mort 

n'a rien à y ajouter. Il étoit extrêmement gros 2 ; sa grande chamlay. 
sobriété et un exercice à pied journalier et prodigieux ne [Add.S t -S.i588] 
purent le garantir de l'apoplexie. Il en eut plusieurs 
attaques qui lui avoient fort abattu le corps et l'esprit 3 . Il 
en mourut à Bourbon 4 . G'étoit un homme d'un mérite 
très rare, qui, en quelque état qu'il fût, fut fort regretté. 
Il étoit grand croix de Saint-Louis, dès la fondation de 
l'ordre 5 , et maréchal général des logis des armées du Roi, 
qu'il avoit exercé avec la plus grande capacité et distinc- 
tion, et la confiance de M. de Turenne et des meilleurs 
généraux des armées 6 . On a vu ailleurs combien il eut tou- 
jours la confiance du Roi, et la probité, la modestie et le 
désintéressement avec lequel il en usa 7 . 

1. Jules-Louis Bolé, marquis de Chamlay : tome I, p. 266. 

2. Voyez son portrait dans notre tome XXVIII, p. 79-80. 

3. Dangeau en a mentionné une particulièrement violente en juin 
4715 (tome XV, p. 436: voyez notre tome XXVI, p. 208). 

4. Le 21 juin. Dangeau l'annonce le 25 (p. 68). Il habitait rue du 
Colombier (aujourd'hui rue Jacob), près de la rue des Petits- Augustins 
(Topographie historique du vieux Paris, tome IV, p. 249). 

5. Chamlay était commandeur depuis la création (mai 1693) ; il fut 
fait grand croix en octobre suivant (Dangeau, tome IV, p. 283 et 
376). 

6. Outre les mémoires fournis par lui aux divers secrétaires d'Etat 
de la guerre, Louvois, Barbezieux, Chamillart et Voysin, et qui se 
retrouvent en grande partie à leur date dans les volumes du Dépôt de 
la guerre, Chamlay avait conservé par devers lui un grand nombre de 
projets, plans, notes, mémoires, correspondances, rédigés ou recueillis 
par lui pendant sa longue carrière. Cet ensemble, formant vingt et un 
volumes, fut remis en 1729 à ce Dépôt par ses héritiers. Malheureu- 
sement on dispersa ces volumes parmi les autres suivant les dates aux- 
quelles ils se rapportaient ; on peut cependant aujourd'hui les retrou- 
ver sans trop de peine. Beaucoup des travaux de Chamlay ont été 
utilisés par C. Rousset pour son Histoire de Louvois, par l'abbé 
Esnault dans Michel Chamillart, et par les historiens des guerres de 
Louis XIV. Deux autres volumes de papiers existent au Dépôt des 
affaires étrangères, France 450 et 451. 

7. Voyez particulièrement notre tome XXVIII, p. 71 et 78-82. — 
Chamlay avait une vieille liaison avec Mme de la Taste (notre 



246 MÉMOIRES [1749] 

La Cour M. le duc d'Orléans, à qui tout couloit entre les doigts, 

obtient accorda la noblesse aux officiers de la Cour des monnoies ■ , 

la noblesse, et dix mille écus au chevalier de Bouillon 2 . 

de Bouillon" ^ y eu * un g ran d incendie à Francfort-su r-le-Mein 3 , 

obtient et en Champagne toute la ville de Sainte-Menehould fut 

™?W*, de brûlée'. 

gratification. 

Sainte- On a souvent parlé de Nancré, assez nouvellement 

Menehould revenu d'Espagne 5 , charmé d'Alberoni, avec qui il étoit 

autre incendie aussi assez homogène, lorsqu'il vint mourir ici en vingt- 

à Francfort- quatre heures 6 . C'étoit un des hommes du monde le plus 

tome XXIV, p. 267), et il laissa une bâtarde, nommée Julie du Fresne, 
à qui les héritiers naturels de Ghamlay disputèrent la succession. Nous 
ne connaissons sur Chamlay que deux travaux assez courts : l'un publié 
en 1877 dans le Cabinet historique, par M. A. de Boislisle, l'autre 
cité plus haut, de Jules d'Auriac(1899); ce personnage mériterait une 
étude plus approfondie. 

1. Cet édit datait du mois de mars; mais il ne fut porté au Parle- 
ment pour être enregistré qu'en juin. On trouvera dans le registre 
U 363 des Archives nationales le sommaire des délibérations du Par- 
lement les 23 et 27 juin, et la mention de l'enregistrement ce même 
jour, avec un exemplaire imprimé de l'édit ; voyez le Journal de 
Dangeau, p. 70. 

2. Le chevalier de Bouillon portait alors le nom de prince d'Au- 
vergne, et c'est sous ce nom que Dangeau mentionne cette gratifi- 
cation, le 30 juillet (p. 95). 

3. Le feu prit par accident à une maison dans la nuit du 26 au 
27 juin et gagna avec tant de rapidité que près de cinq cents maisons 
furent détruites (Gazette de Rotterdam, n os 79, 81 et 82 ; Dangeau, 
p. 73-74). 

4. Saint-Simon prend cette nouvelle à Dangeau (p. 105) , comme la 
précédente. Notre Gazette ne parla ni de l'un ni de l'autre événement; 
mais la Gazette de Rotterdam annonça dans son n° 96 : « Les bourgs 
de Sainte-Menehould et de la Charité ont presque été entièrement 
consumés par le feu du ciel. Il n'y a que trente-cinq maisons dans le 
premier qui en aient été garanties. » Voyez le Journal de Buvat, 
tome I, p. 423 et 425. Le cardinal de Noailles recommanda la détresse 
des sinistrés à la charité des fidèles de son diocèse par un mandement 
du 21 août (Archives nationales, U 362). 

5. On l'a vu rentrer à Paris le 29 novembre 1718 (notre tome XXXV, 
p. 324). 

6. Le 7 juillet : Dangeau, p. 74; Gazette, p. 348. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 247 

raffiné et dont le cœur et l'âme étoient le plus parfaite- surle-Mein. 
ment corrompus, avec beaucoup d'esprit, des connois- e t caractère 
sances et beaucoup de souplesse et de liant. Il avoit de Nancré*. 
servi, puis fait le philosophe; après, s'étoit accroché au l AddS - Sio89 \ 
Palais-Royal par Ganillac et par les maîtresses, de là à 
M. de Torcy, et le plus sourdement qu'il avoit pu à tout 
ce qui approchoit du feu Roi ; il ne tint pas à lui d'en 
devenir l'espion, puis l'organe *. On a vu ici qu'il le fut 
bien étrangement lors des Renonciations 2 . Valet de Noce, 
enfin âme damnée de l'abbé Dubois, qui le porta aux 
négociations étrangères, et à d'autres plus intérieures, 
Nancré 3 comptoit voler haut, lorsque tout à coup il lui 
fallut quitter ce monde. 

Ce n'étoit pas la peine de tant de bruit de part et d'autre, Mort 

d'importuner les tribunaux, le Régent et le conseil de e d*Albre\ eSS 
régence sur le mariage du duc d'Albret avec une fille de le Tellier. 
Barbezieux 4 . Elle mourut presque incontinent après 5 en 
couche d'un fils qui mourut dix ou douze ans après 6 . 

M. le duc d'Orléans remplit dignement la place de Glermont 
Nancré, capitaine de ses suisses, de vingt mille livres de e st & capitaine' 
rente par les profits 7 . Nancré n'étoit point marié, étoit des suisses 

1. Le portrait du marquis de Nancré a déjà été fait dans nos 
tomes XVIII, p. 404, XXIII, p. 157, et XXXII, p. 245-246. 

2. En 1712 : tome XXIII, p. 456-158. 

3. Notre auteur a écrit par mégarde ici Noce, au lieu de Nancré. 

4. Voyez nos tomes XXXI, p. 347, XXXIII, p. 51 et 165-166, et 
ci-dessus, p. 179-180. 

5. Elle mourut dans la nuit du 7 au 8 juillet, à vingt-trois ans : 
Dangeau, p. 73-75 ; Gazette, p. 348 (qui dit le 9) ; les Correspondants 
de Balleroy, tome II, p. 64-65, où se trouve une lettre émue et détaillée 
de M. de Gaumartin de Boissy, qui était parent de la jeune femme. 
Un récit de ses obsèques par un greffier du Parlement sera inséré 
ci-après, aux Additions et Corrections. 

6. Godefroy-Géraud de la Tour d'Auvergne, titré duc de Château- 
Thierry, né le 2 juillet, mort le 29 mai 1732, dans sa treizième année. 

7. Les appointements n'étaient que de trois mille six cents livres ; 

* Saint-Simon a biffé ici les mots Clermont Chattes a sa charge, qui se 
retrouvent plus loin. 



248 MÉMOIRES [1719J 

de M. le duc sans suite, et n'avoit point de brevet de retenue. Le 

[Add. s-S. 3 1590 i^^^nt 1 la donna à Clermont-Chaste, frère de Roussillon 

et 1591] et de l'évêque-duc de Laon 2 , qui n'avait rien vaillant, 

et qui, des plus riantes espérances, étoit tombé dans la plus 

cruelle disgrâce, à laquelle la mort de Monseigneur avoit 

mis le dernier sceau, et qui a été racontée ici sous l'an 

[1694 3 ], avec l'aventure célèbre de Mlle Choin et de 

Mme la princesse de Conti*. Glermont, en naissance, en 

honneur, en probité, étoit le parfait contraste deNancré 5 . 

Ce choix fut fort applaudi 6 . 

mais le capitaine disposait de toutes les charges et places qui venaienl 
à vaquer par mort dans la compagnie, qui toutes lui devaient un droit 
d'entrée, comme il a été dit déjà dans notre tome XII, p. 426. 

1. Les mots le Régent sont en interligne, au-dessus d'il, biffé. 

2. François-Alphonse, comte de Clermont-Chaste (tome II, p. 186), 
frère de Louis-Anne, évêque de Laon (tome IX, p. 10), et de Charles- 
Balthazar, titré comte de Roussillon. Ce dernier fut capitaine de 
cavalerie en 1677, puis mestre-de-camp lieutenant du régiment de 
cavalerie de la Reine en 1684. Sa santé l'obligea de se démettre 
de ce régiment en février 1691 (Mémoires de Sourches, tome III, 
p. 360 et 363), et de se contenter des fonctions honorifiques de 
sénéchal du Velay, titre qu'il avait depuis 1685. Il ne mourut que 
le 20 avril 1740 à quatre-vingt-deux ans. Rigaud fit son portrait en 
1694, ainsi que celui de sa première femme née Caillebot de la Salle. 
C'est à propos de la mort de cette dame en 1707 que notre auteur 
a fait sur ces trois frères l'Addition que nous plaçons ici, n° 1591, et 
où il insère sur l'évêque de Laon une anecdote qui n'a pas trouvé place 
dans les Mémoires, mais qu'il avait reproduite à la fin de la notice 
inédite que nous avons donnée à l'appendice V de notre tome VIII, 
p. 442. 

3. Cette date est restée en blanc dans le manuscrit. 

4. Aventure racontée dans notre tome II, p. 183-191. 

5. La branche de Clermont-Chaste, malgré, le mot cruel de l'évêque 
de Noyon rapporté dans l'Addition n° 1591, appartenait à la très 
ancienne maison de Clermont, en Dauphiné, dont les Clermont-Ton- 
nerre étaient eux-mêmes issus (Histoire généalogique, tome VIII, 
p. 924). Elle tirait son nom du bourg de Chaste, aujourd'hui Chatte, 
dans le département actuel de l'Isère, canton de Saint-Marcellin. 

6. Après la mort du Régent, M. de Clermont-Chaste resta capitaine 
des gardes du duc d'Orléans, son fils, comme gouverneur de Dauphiné : 
voyez ci-après, p. 293 et 312, et l'Addition n° 1602. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 249 

Le Garde des sceaux maria son second fils 1 à la fille Le Garde des 
fort riche du président Larcher 2 . Ce mariage ne fut pas sceaux mane 

, r . , . , « A j i-j.ii son second fais, 

heureux ; mais le jeune époux ht dans la suite la plus per{ j 

brillante fortune de son état^. Le mariage de son père avec sa femme, 
une sœur de Gaumartin, intendant des finances fort ses deux^fils. 
accrédité et conseiller d'État, n'avoit pas été non plus 
fort heureux s ; il perdit sa femme de la petite vérole quel- 
ques mois après le mariage de son fils 6 . Il en avoit deux j 
fils: celui-ci plein d'esprit et d'ambition, et fort galant de ; 
plus, et un aîné qui étoit et fut toujours un balourd 7 . Le 

1. Pierre-Marc de Voyer, comte d'Argenson : tome XX, p. 327. 

2. Anne Larcher, née le 6 mars 1706, après la mort de son père^ 
était fille de Pierre Larcher, seigneur de Pocancy, mort à vingt-cinq 
ans le 19 février 1706, n'étant conseiller au Parlement que depuis juil- 
let 1704. Saint-Simon en le qualifiant de président le confond avec son 
parent Michel Larcher, président en la Chambre des comptes, mort en 
1715. Dangeau annonce le mariage prochain dès le 3 mai (p. 42) ; il 
n'eut lieu en réalité que le 24, et il est curieux qu'il n'en soit pas 
mention dans la Correspondance de la marquise de Balleroy si liée 
avec les Argenson. La comtesse d'Argenson ne mourut que le 14 avril 
1754. Sa mère, Anne-Thérèse Hébert de Bue, restée veuve fort jeune, 
s'était remariée le 23 novembre 1718 avec un Talon, capitaine aux 
gardes françaises. 

3. Son beau-frère le marquis d'Argenson parle dans ses Mémoires 
(tomes V, p. 290 et 305, et VII, p. 160) de sa conduite méprisable, 
de ses mœurs dépravées et surtout de son avidité à profiter malhonnê- 
tement dans les affaires de la guerre. 

4. A l'époque où écrit notre auteur, le comte d'Argenson est secré- 
taire d'État de la guerre. 

5. Marguerite Lefèvre de Caumartin, sœurde Louis-Urbain (tomes II, 
p. 194, et VI, p. 321). 

6. Elle mourut le 1 er août 1719, à quarante-sept ans (Dangeau, 
p. 96 ; Gazette, p. 383 ; les Correspondants de Balleroy, tome II, 
p. 67-68 et 71). 

7. C'est le marquis d'Argenson, secrétaire d'État des affaires étran- 
gères (tome XX, p. 327). Son maintien embarrassé, et surtout une 
affectation de bonhomie et de trivialité, le faisaient regarder comme 
peu intelligent ; on l'avait même surnommé la Bête. En 1746, le duc 
de Luynes note (Mémoires, tome VII, p. 338-340) la grossièreté 
d'expressions dont il usait à l'égard des ministres étrangers. Il est cer- 

MtUOlHKS DE SAINT-SIMON. XXXVI 32 



Mort 

de Chauvelin, 

conseiller 

d'Étal. 

[Add. S'-S. 1592] 



Mort, 

extraction, 

fortune du duc 

de 

Schônberg. 



250 MEMOIRES [1719] 

père ne fut pas longtemps à les mettre dans les emplois 
de leur état, et, malgré leur jeunesse, à les faire conseil- 
lers d'Etat, tous deux à peu de distance l'un de l'autre 1 . 

Chauvelin, conseiller d'État, mourut aussi 2 . Il avoit été 
intendant de Picardie 3 , avec peu de lumière, mais beau- 
coup de probité. Il étoit père de l'avocat général dont il a 
été parlé ici 4 , et de Chauvelin dont la prodigieuse éléva- 
tion et la lourde chute ont fait depuis tant de bruit 5 . 

Le duc de Schônberg mourut subitement en une de 
ses maisons, près de Londres, à soixante-dix-neuf ans 6 . 
Il étoit fils du dernier maréchal de Schônberg, qui avoit 

tain qu'on le jugeait alors tout différemment de ce qu'on pense aujour- 
d'hui de sa capacité. 

4. L'aîné en janvier 1720, l'autre en janvier 1724. Le père qui 
n'était encore que conseiller d'Etat semestre, quoique garde des sceaux, 
remplaça Chauvelin comme ordinaire par lettres du 1 er août 4719; 
l'ambassadeur Ghâteauneuf eut sa place de semestre (reg. O 1 63, 
fol. 193 et 193 v° ; Gazette, p. 394-395). 

2. Louis III Chauvelin (notre tome XXIII, p. 68); il mourut le 
30 juillet (Gazette, p. 383; Dangeau, p. 95); il avait soixante-dix- 
neuf ans. 

3. Intendant de Franche-Comté dès 1675, il passa à Amiens en 
décembre 1683 et y resta jusqu'en janvier 1694 ; Saint-Simon ne parle 
que de la dernière intendance, parce qu'il y avait particulièrement 
connu M. Chauvelin, son duché de Saint-Simon étant situé dans cette 
généralité. 

4. Louis IV Chauvelin, mort en 1715 : tome XXVI, p. 254-255. 

5. Germain-Louis Chauvelin : tome VI, p. 321. 

6. Meinard, comte puis duc de Schônberg, né à Cologne le 30 juin 
1641, avait été colonel de cavalerie en France dès 1673, et était briga- 
dier lorsqu'il passa en Angleterre en 1685 avec son père, à la suite de 
la révocation de l'édit de Nantes. Le prince d'Orange le nomma géné- 
ral de la cavalerie, duc de Leicester en 1691, et lui donna des com- 
mandements importants pendant la guerre de succession d'Espagne. Il 
mourut dans son châleau d'Hillington, près Uxbridge, à quinze milles 
Nord-Ouest de Londres, le 16 juillet 1719 (la National biography dit 
le 5; mais ce doit être selon l'ancien style). La correspondance de son 
secrétaire avec le sieur Duval, chargé de ses affaires en France, de 
1697 à 1701, est conservée dans le manuscrit 607 de la bibliothèque de 
Chartres. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 251 

commandé les armées de Portugal, et depuis celles de 
France avec réputation 1 . Il étoit Allemand et gentil- 
homme 2 , mais point du tout parent des deux précédents 
maréchaux de Schônberg, père et fils, lequel fut duc 
et pair d'Halluin, en épousant l'héritière, par de nou- 
velles lettres 3 . Ce dernier maréchal de Schônberg dont 
on parle ici étoit huguenot, et se retira en Allemagne avec 
sa famille, à la révocation de l'édit de Nantes. L'électeur 
de Brandebourg le mit à la tête de son conseil et de ses 
troupes, et le donna après au prince d'Orange comme un 
homme utile dans les affaires et dans les armées, lorsqu'il 
fut question de la révolution d'Angleterre. Le maréchal 
en eut le secret tout d'abord et en dirigea la mécanique 
avec le prince d'Orange. ïl passa avec lui en Angleterre, 
puis avec lui en Irlande, où il commanda son armée sous 
lui, et fut tué à la bataille de la Boy ne, que le prince 
d'Orange gagna contre le roi d'Angleterre, laquelle fut le 
dernier coup de son accablement 4 . Le fils du maréchal 
de Schônberg fut fait duc par le roi Guillaume, et com- 
manda les troupes angloises en chef en divers pays et 
diverses armées, et se retira à la fin mécontent. Il avoit 
épousé une sœur bâtarde de Madame R , que l'électeur 
palatin avoit eue d'une demoiselle de Degenfeld, et qu'il 
fit faire comtesse par l'Empereur 6 . 

1. Frédéric- Armand : tome XV, p. 22-23. 

2. Sa maison était originaire du diocèse de Trêves et peut-être issue 
des ducs de Clèves ; elle portait les mêmes armes. 

3. Henri, mort en 1632 : tome XIII, p. 429, et Charles, duc d'Hal- 
luin par son mariage avec Anne d'Halluin-Piennes (tomes I, p. 165, 
et V, p. 222 et 225), et qui se remaria avec Marie de Hautefort. 

4. Voyez nos tomes IV, p. 22-23, et XXXI, p. 217, où tout cela a 
déjà été dit. 

5. Meinard de Schônberg avait épousé au commencement de 1683 
Charlotte ou Caroline Raugrave, fille de Charles-Louis, électeur pala- 
tin, et de Louise de Degenfeld; née en 1660, elle mourut le 
6 juin 1696. 

6. Marie-Suzanne-Louise de Degenfeld (Saint-Simon écrit Degen- 



252 MÉMOIRES [4719] 

Mort, fortune Bonrepaus 1 mourut subitement dans sa maison à Paris, 
de Bonrepaus. dans une heureuse vieillesse saine de corps et d'esprit, 
sans avoir été marié 2 . Il avoit été longtemps dans les 
bureaux de la marine du temps de M. Colbert, ensuite 
un des premiers commis de Seignelay, dont il eut la 
confiance 3 . A sa mort, il se tira des bureaux, qui lui 
avoient servi à se faire à la cour des amis, et à être depuis 
bien reçu dans toute la bonne compagnie. Il alla en Angle- 
terre faire un traité de commerce 4 , puis aux villes hanséa- 
tiques, enfin ambassadeur en Danemark 5 , puis en Hol- 
lande, où il réussit fort bien 6 . Le Roi le traitoit avec 

feldt), née en 1636, était demoiselle d'honneur de Pélectrice palatine 
Charlotte de Hesse, mère de Madame ; l'électeur divorça en 1656 et se 
remaria morganatiquement en 1657 avec Mlle de Degenfeld, dont il 
eut treize enfants; elle mourut enceinte d'un quatorzième le 18 mars 
1677. L'électeur avait obtenu en 1667 de l'empereur Léopold de faire 
revivre pour elle et pour ses enfants le titre des anciens raugraves, 
dont il n'existait plus qu'une branche cadette et dont la plupart des 
domaines étaient passés à lamaison palatine. Mme Arvède Barine a parlé 
de cette épouse de la main gauche dans Madame mère du Régent 
(1909). 

1. François Dusson ou d'Usson de Bonrepaus : tome IV, p. 198. 

2. Il mourut le 12 août (Dangeau, p. 100-101; Gazette, p. 419), 
dans l'ancien hôtel de Ranes, rue Visconti, où Racine était mort en 
1699. Il avait vendu au mois de juin précédent sa charge de lecteur 
du Roi au fils de Crozat (Dangeau, p. 58; reg. O 1 63, fol. 143). 

3. Il était auprès de Seignelay comme Saint-Pouenge auprès de 
Louvois, et remplaçait chez le Roi le secrétaire d'État, quand il 
s'absentait (Mémoires de Sourches, tome III, p. 114 et 324). Une 
partie de ses papiers relatifs à la marine est aux Archives nationales, 
carton K 1360. 

4. Notre tome IV, p. 279, note 3. 

5. C'est en octobre 1692 qu'il fut désigné pour Copenhague. Les 
papiers de son ambassade sont aux Affaires étrangères, Danemark, 
Correspondance politique, vol. 42-58, et Mémoires et documents, 
vol. 1-3, et aux Archives nationales, K 1352; voyez notre tome IV, 
p. 281, note 4. 

6. Les cartons K 1349 à 1353 contiennent divers papiers de son 
ambassade de Hollande ; mais les plus importants sont aux Affaires 
étrangères. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 253 

bonté, Mme de Maintenon aussi 1 ; il étoit estimé, et sur 
un pied de considération dans le monde, avec de l'esprit, 
de l'honneur, de la capacité et des talents 2 . Bonnac, fils 
de son frère aîné 3 , hérita de lui. Il étoit gendre de Biron, 
qui lors n'avoit rien à donner à ses filles 4 , et à Gonstanti- 
nople, où il étoit ambassadeur. Bonrepaus avoit près de 
trente mille livres du Roi 5 . 

Mme la duchesse de Berry étoit à Meudon du lende- Mme 

main de Pâques, 10 avril, d'où elle s'étoit fait transporter de Berry se fait 
à la Meute le 14 mai, couchée dans un carrosse entre transporter 
deux draps 6 . Elle ne s'y trouva point soulagée. Le mal eut ® a ^ n ™ 

1. Elle écrivait le 9 juin 1685 à son frère Aubigné : « M. de Bonre- 
paus et vous, vous encensez à qui mieux mieux, il écrit de vous à peu 
près ce que vous me mandez de lui, et je le montre à celui à qui il est 
bon de plaire » (Correspondance générale, tome II, p. 402 ; voyez 
aussi tome V, p. 341-342). 

2. On a dit dans le tome IV, p. 230, note 6, qu'il était en relations 
avec toute la société d'Auteuil. Racine (Œuvres, tome VII, p. 268) 
compare le style de ses lettres à celui de Gicéron. 

3. Ce frère aîné était Salomon d'Usson, marquis de Bonnac : tome VI, 
p. 280. 

4. Nous avons vu ce mariage se faire en 1715 : tome XXIX, 
p. 300. 

5. Cette dernière phrase a été ajoutée après coup. Bonrepaus avait 
une pension de six mille livres depuis septembre 1688, ses appointe- 
ments de conseiller d'État, de membre du conseil de marine et de 
lecteur du Roi ; il avait eu en outre à la suite de ses missions diverses 
gratifications importantes (Dangeau, tomes I, p. 353, II, p. 176, IV, 
p. 172, XV, p. 372). 

6. Saint-Simon avait d'abord écrit : « M e la Duch. de Berry estoit à 
la Meutte le 11 av. » ; il a biffé ces trois derniers mots et continué « du 
lendemain de Pasques 10 avril, où elle s'estoit fait transporter de 
Meudon, couchée », etc. Puis, s'apercevant de son erreur, il a biffé la 
Meutte pour mettre au-dessus Meudon et biffé plus loin de Meudon, 
pour écrire en interligne à la Meutte le f 4 may, après avoir ajouté un 
oV avant où. En réalité, comme on l'a vu p. 216-217, la princesse 
n'alla à Meudon que le mercredi de Pâques, 12 avril ; elle quitta ce 
châtoau le dimanche 14 mai pour la Muette (ci-dessus, p. 220), dans 
l'équipage indiqué (Dangeau, p. 46) ; Buvat (tome I, p. 387) ajoute 
que c'était pour boire les eaux de Passy, qui ne lui procurèrent aucun 



254 MÉMOIRES [1719] 

son cours ; les accidents et les douleurs augmentèrent 
avec des intervalles courts et légers, et la fièvre le plus 
ordinairement marquée, et souvent forte. Des irrégula- 
rités de crainte et d'espérance se soutinrent jusqu'au 
commencement de juillet 1 . Cet état, où les temps de sou- 
lagement passoient si promptement et où la souffrance 
étoit si durable, donna des trêves à l'ardeur [de] déclarer 
le mariage de Rions, et engagea, outre la proximité de 
lieu, M. le duc d'Orléans à rapprocher ses visites, et même 
Mme la duchesse d'Orléans et Madame aussi, laquelle pas- 
soit l'été à Saint-Gloud 2 . Le mois de juillet devint plus 
menaçant par la suite continuelle des accidents et des 
douleurs et par beaucoup de fièvre. Ces maux augmen- 
tèrent tellement le 14 juillet, qu'on commença tout de bon 
à tout craindre 3 . La nuit fut si orageuse qu'on envoya 
éveiller M. le duc d'Orléans au Palais-Royal 4 . En même 
temps, Mme de Pons 5 écrivit à Mme de Saint-Simon, et 
Conduite la pressa d'aller s'établir à la Meute. On a vu 6 qu'elle ne 

soulagement (p. 392). La duchesse amena toute sa maison, et notam- 
ment ses aumôniers, ce qui produisit une réclamation des Barnabites, 
curés de Passy, qui se prétendaient en possession de la desserte de la 
chapelle de la Muette (Affaires étrangères, vol. France 1238, fol. 284). 

1. Le Journal de Dangeau donne (p. 47 à 71) des nouvelles presque 
quotidiennes de la santé de la princesse, qui souffrait surtout extraor- 
dinairement de la plante des pieds ; voyez aussi le Journal de Buvat, 
p. 397 à 399, les Correspondants de Balleroy, tome II, p. 58 et 60, la 
Gazette de Rotterdam, n os 62, 65, 66, 68, 69 et 74, et la Gazette de 
la Régence, publiée par Edouard de Barthélémy, p. 335-338. 

2. Le Journal note des visites du Régent à la Muette les 16, 19 et 
28 mai, 8, 12 et 19 juin, de la duchesse d'Orléans le 20 mai, et de 
Madame les 20 mai et 12 juin. 

3. Après une amélioration au début de juillet, l'état de la princesse 
empira le 14 {Dangeau, p. 72 et 78 ; les Correspondants de Balleroy, 
p. 64; Gazette de Rotterdam, n os 82, 86 et 88). 

4. Dangeau, p. 78, 15 juillet. 

5. Marie-Guyonne de Rochefort-Théobon, dame d'atour de la prin- 
cesse : tome XXIX, p. 45. 

6. Tome XXIX, p. 118. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



255 



voyoit Mme la duchesse de Berry que pour des cérémo- 
nies, et les soirs pour l'heure de sa cour, où elle ne sou- 
poit presque jamais, et retenoit seulement les dames qui 
étoient choisies pour y souper 1 , entre celles qui s'y trou- 
voient ou au jeu ou à voir jouer, ce qui étoit le temps de 
sa cour publique. Elle ne la suivoit guères que chez le Roi, 
ce qui étoit rare, et, quoiqu'elle eût un logement à la 
Meute, elle n'y alloit comme point ; c'étoit excès de com- 
plaisance si elle y couchoit une nuit, quoi[que] la prin- 
cesse et sa maison n'y fussent occupées que d'elle, et que 
ce fût une fête et toutes sortes de soins quand elle faisoit 
tant que d'y aller une fois, et rarement deux pendant tout 
le séjour qu'on y faisoit. Elle se rendit à l'avis de Mme 
de Pons, et s'y en alla sur-le-champ pour y demeurer. 
Elle trouva le danger grand. Il y eut une saignée faite au 
bras, puis au pied ce même jour 15 juillet, et on envoya 
chercher un cordelier son confesseur 2 . J'interromps ici 
la suite de cette maladie, qui dura encore sept jours, et 
qui finit le 21 juillet, parce que ce qui reste à en rappor- 
ter s'entendra mieux après avoir vu d'un même coup d'œil 
cette princesse toute entière, au hasard peut-être de 
quelques légères redites de ce qui se trouve d'elle ici en 
différents endroits. 

Mme la duchesse de Berry a fait tant de bruit dans 
l'espace d'une très courte vie, que, encore que la matière 
en soit triste, elle est curieuse et mérite qu'on s'y arrête 
un peu 3 . Née avec un esprit supérieur, et, quand elle le 
vouloit, également agréable et aimable, et une figure qui 
imposoit et qui arrêtoit les yeux avec plaisir, mais que 
sur la fin le trop d'embonpoint gâta un peu, elle parloit 



de Mme de 

Saint-Simon 

à l'égard 

de Mme 

la duchesse 

de Berry. 



Raccourci 

de Mme 

la duchesse 

de Berry. 

[AMS t -S.1593] 



1. Ce qui précède, depuis et retenoit, a été ajouté en interligne et 
sur la marge. 

2. Le P. Binet : ci-dessus, p. 172, note 1. 

3. Les Mémoires ont déjà donné divers portraits de la princesse : 
tomes XXI, p. 79-81, XXII, p. 4G-47, XXVI, p. 315-322 ; on pourra 

es rapprocher de celui qui va suivre. 



256 MEMOIRES [1719] 

avec une grâce singulière 1 , une éloquence naturelle qui 
lui étoit particulière, et qui couloit avec aisance et de 
source, enfin avec une justesse d'expressions qui surpre- 
noit et charmoit 2 . Que n'eût-elle point fait de ces talents 
avec le Roi et Mme de Maintenon, qui ne vouloient que 
l'aimer, avec Mme la duchesse de Bourgogne, qui l'avoit 
mariée, et qui en faisoit sa propre chose, et depuis avec 
un père régent du royaume, qui n'eut des yeux que pour 
elle, si les vices du cœur, de l'esprit et de l'âme, et le 
plus violent tempérament n'avoient tourné tant de belles 
choses en poison le plus dangereux? L'orgueil le plus 
démesuré et la fausseté la plus continuelle, elle les prit 
pour des vertus, dont elle se piqua toujours, et l'irréligion, 
dont elle croyait parer son esprit, mit le comble à tout le 
reste. 

On a vu en plus d'un endroit ici son étrange conduite 
avec M. le duc de Berry 3 , son horreur pour une mère 
bâtarde 4 , ses mépris pour un père qu'elle avoit dompté 5 ? 
ses extravagantes idées à l'égard de Monseigneur, son 
désespoir de rang et d'ingratitude pour M. et Mme la. 
duchesse de Bourgogne, à qui elle devoit tout 6 , son peu 
d'égards pour le Roi et pour Mme de Maintenon 7 , sa haine 
déclarée pour tous ceux qui avoient contribué à son 
mariage, parce que, disoit-elle, il lui étoit insupportable 
d'avoir obligation à quelqu'un 8 , ses grossières tromperies 
et ses hauteurs, l'inégalité d'une conduite si peu d'accord 
avec elle-même, enfin jusqu'à la honte de l'ivrognerie 
complète et de tout ce qui accompagne la plus basse cra- 

4. Singulière est en interligne, au-dessus de naturelle, biffé. 

2. Il avait déjà remarqué ces grâces du langage lors du mariage avec 
le duc de Berry : tome XIX, p. 289. 

3. Tomes XXIV, p. 257-258, et XXVI, p. 318. 

4. Tomes XIV, p. 411, XXI, p. 80 et 100, XXVI, p. 321. 

5. Tome XXIX, p. 221 et 382, et ci-dessus, p. 218. 

6. Tome XX, p. 82-84 et 105-106. 

7. Tome XXVI, p. 322. 

8. Tome XXI, p. 80. 



[4749] DE SAINT-SIMON. 257 

pule en convives, en ordures et en impiétés 1 . On a vu 
que, dès les premiers jours du mariage, la force du tem- 
pérament ne tarda pas à se déclarer, les indécences jour- 
nalières en public, ses courses après plusieurs jeunes 
gens avec peu ou point de mesure, et jusqu'à quelles 
folies fut porté son abandon à la Haye 2 , ensuite à Rions, 
enfin ses projets d'avoir de grands noms et des braves 
dans sa maison, pour se faire compter entre l'Espagne 
et son père 3 , se tourner du côté qui lui sembleroit le plus 
avantageux des deux, se figurer que cela lui seroit pos- 
sible, usurper aussi le rang de reine en plusieurs occa- 
sions 4 , et une fois de plus que reine avec les ambas- 
sadeurs 5 . 

Ce qui parut de plus extraordinaire fut l'étonnant con- 
traste d'un orgueil qui la portoit sur les nues, et de la 
débauche qui la faisoit manger non-seulement avec quel- 
ques gens de qualité, elle dont le rang ne souffroit point 
d'autres hommes à sa table que des princes du sang, 
même en particulier uniquement et à des parties de cam- 
pagne, mais d'y admettre le P. Riglet, jésuite, qui en 
savoit dire des meilleures, et d'autres espèces de canailles, 
qui n'auroient été admis dans aucune honnête maison 6 , 
et souper souvent avec les roués de M. le duc d'Orléans, 
avec lui et sans lui, et se plaire et exciter leurs gueulées 7 
et leurs impiétés 8 . Ce court crayon rappelle en peu de 

4. Tomes XX, p. 98-99, et XXVI, p. 319. 

2. Tomes XXIV, p. 228, et. XXXI, p. 349-320. 

3. Tome XXXII, p. 236-237. 

4. Tomes XXIX, p. 374-376, et XXXV, p. 326. 

5. Tome XXXV, p. 327-328. 

6. Déjà dit dans nos tomes XXIX, p. 379, et XXXII, p. 235-236. 

7. « Gueulce, paroles sales, déshonnêtes : Il a dit beaucoup de 
(jueulées » (Académie, 4748). Le Littré ne l'a pas relevé, et le Diction- 
naire d'Hatzfeld ne cite que le présent exemple de notre auteur, qui 
l'emploiera encore dans la suite des Mémoires, tome XIX de 4873, 
p. 25. 

8. Ces trois derniers mots de la phrase ont été ajoutés en interligne. 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXVI 33 



'jss 



MEMOIRES 



1749] 



Mme 

la duchesse 

de Berry 

reçoit 

superbement 

ses sacrements; 

fait 

après à Mme 

de Mouchy 

présent 

d'un baguier 

de deux cent 

mille écus. 

M. le 

duc d'Orléans 

le prend, 

et elle demeure 

perdue. 



mots ce qu'on a vu épars ici plus au long à mesure que 
les occasions s'en sont présentées, quoique écrites le plus 
succinctement qu'il a été possible, qui a montré jusqu'à 
quel point elle manquoit de tout jugement et de tout 
honnête, même naturel, sentiment. 

Parmi une dépravation si universelle et si publique, 
elle étoit indignée qu'on osât en parler. Elle débitoit 
hardiment qu'il n'étoit jamais permis de parler des per- 
sonnes de son rang, non pas même de blâmer ce qui 
pouvoit le mériter dans leurs actions les plus publiques, 
et qu'on auroit vues soi-même 1 , combien moins de ce qui 
ne se passoit qu'en particulier. C'est ce qui l'irritoit 
contre tout le monde, comme d'un droit sacré violé en sa 
personne, le plus criminel manquement de respect, le 
plus indigne de pardon. Sa mort aussi fut un étrange 
spectacle. C'est maintenant à quoi il faut revenir. 

Les longues douleurs dont elle fut accablée ne purent 
la persuader de penser à cette vie par un régime néces- 
saire à son état, ni à celle qui la devoit bientôt suivre, 
jusqu'à ce qu'enfin parents et médecins se crurent obli- 
gés de lui parler un langage qu'on ne tient aux princes 
de ce rang qu'à grand'peine dans la plus urgente extré- 
mité, mais que l'impiété de Chirac déconcerta. Néanmoins 
comme il fut seul de son avis, et que tous les autres qui 
avoient parlé continuèrent à le faire, elle se soumit aux 
remèdes pour ce monde et pour l'autre. Elle reçut ses 
sacrements à portes ouvertes, et parla aux assistants sur sa 
vie et sur son état, mais en reine de l'une et de l'autre 2 . 
Après que ce spectacle fut fini et qu'elle se fut renfermée 
avec ses familiers, elle s'applaudit avec eux de la fermeté 
qu'elle avoit montrée, et leur demanda si elle n'avoit pas 
bien parlé, et si ce n'étoit pas mourir avec grandeur et 

4. Membre de phrase mis après coup en interligne. 

2. Après avoir vu son confesseur le 46 juillet, la princesse commu- 
nia dans la nuit du 16 au 17 (Dangeau, p. 79 ; Correspondance de 
Madame, recueil Brunet, tome II, p. 434). 



[1719] DE SAINT-SIMON. 959 

avec courage 1 . Un peu après, elle ne retint que Mme de 
Mouchy, lui indiqua clef et cassette, et lui dit de lui 
apporter son baguier 2 ; il fut apporté, et ouvert. Mme la 
duchesse de Berry lui en fit un présent après quantité 
d'autres; car, outre ce qu'elle avoit eu souvent, il n 'y avoit 
guères de jour, depuis qu'elle étoit malade, qu'elle n'en 
tirât tout ce qu'elle pouvoit, souvent de l'argent et des 
pierreries ; le moins étoit des bijoux. Ce baguier valoit seul 
plus de deux cent mille écus. La Mouchy, tout avide qu'elle 
étoit, ne laissa pas d'en être étourdie. Elle sortit et le 
montra à son mari. C'étoit le soir. M. et Mme la duchesse 
d'Orléans étoient partis. Le mari et la femme eurent peur 
d'être accusés de vol, tant leur réputation étoit bonne. 
Ils crurent donc en devoir dire quelque chose à ce qu'il 
leur étoit le moins opposé dans la maison, où ils étoient 
généralement haïs et méprisés. De l'un à l'autre la chose 
fut bientôt sue, et vint à Mme de Saint-Simon. Elle con- 
noissoit ce baguier, et en fut si étonnée, qu'elle crut en 
devoir informer M. le duc d'Orléans, à qui elle le manda 
sur-le-champ. L'état où étoit Mme la duchesse de Berry 
faisoit qu'on ne se couchoit guères à la Meute, où on se 
tenoit dans un salon. Mme de Mouchy, voyant que l'affaire 
du baguier devenoit publique et réussissoit mal, s'appro- 
cha fort embarrassée de Mme de Saint-Simon, lui 
conta comment cela s'étoit passé, tira le baguier de sa 
poche et le lui montra. Mme de Saint-Simon appela les 
dames les plus proches d'où elle étoit pour le voir aussi, 
et, devant elles (car elle ne les avoit appelées que dans 
ce dessein), elle dit à Mme de Mouchy que c'étoit là un 
beau présent, mais qu'il étoit si beau qu'elle lui conseilloit 
d'en aller rendre compte au plus tôt à M. le duc d'Orléans, 
et le lui porter. Ce conseil, et donné en présence de 
témoins, embarrassa étrangement Mme de Mouchy. Elle 

1. Notre auteur est le seul à rapporter ces propos, qu'il tenait sans 
doute de sa femme. 

"2. « Baguier, coffret pour serrer des bagues » (Académie, 1718). 



260 MEMOIRES [1719] 

répondit néanmoins qu'elle le feroit, et alla retrouver son 
mari, avec qui elle monta dans sa chambre. Le lende- 
main matin, ils furent ensemble au Palais-Royal, et 
demandèrent à parler à M le duc d'Orléans, qui, averti 
par 1 Mme de Saint-Simon, les fit aussitôt entrer, et sortir 
le peu qui étoit dans son cabinet; car il étoit fort matin. 
Mme de Mouchy, son mari présent, fit son compliment 
comme elle put. M. le duc d'Orléans, pour toute réponse, 
lui demanda où étoit le baguier. Elle le tira de sa poche 
et le lui présenta. M. le duc d'Orléans le prit, l'ouvrit, 
considéra bien si rien n'y manquoit, car il le connoissoit 
parfaitement, le referma, tira une clef de sa poche, 
l'enferma dans un tiroir de son bureau, puis les congédia 
par un signe de tête, sans dire un mot, ni eux non plus. 
Ils firent la révérence, et se retirèrent également outrés et 
confus. Oncques depuis ils ne reparurent à la Meute. Bien- 
tôt après M. le duc d'Orléans y arriva, qui, dès qu'il eut 2 
vu un moment Madame sa fille, prit Mme de Saint-Simon 
en particulier, la remercia beaucoup de ce qu'elle lui avoit 
mandé et fait 3 , lui conta ce qu'il venoit de faire, et que 
le baguier ne sortiroit plus de ses mains. Il étoit si en 
colère de cette effronterie, qu'il ne put se tenir d'en 
parler dans le salon en termes fort désavantageux pour 
M. et Mme de Mouchy, au grand applaudissement de 
toute la compagnie, même jusque des valets 4 . 

1. Avant par, Saint-Simon a biffé aussy tost. 

2. 11 y a eust, au subjonctif, par erreur dans le manuscrit. 

3. Les mots et fait ont été ajoutés en interligne. 

■4. M. de Balleroy écrivait à sa femme le 24 juillet (les Correspon- 
dants de Balleroy, tome II, p. 66) : « On parle fort mal de M. et 
Mme de Mouchy. Ce qui est certain, c'est que M. de Mouchy est venu, 
après la mort de Mme de Berry, trouver M. le Régent, le baguier de 
Mme de Berry à la main, et lui dit que c'étoit un présent que Mme de 
Berry avoit fait à Mme de Mouchy. On dit que, le Régent ayant avancé 
la main pour le prendre, Mouchy fit un petit mouvement pour retirer 
la sienne, assez pour être aperçu ; mais cependant il le répara dans le 
moment, et le Régent le mit dans la poche. On dit qu'il y a pour cent 



[1719] DE SAINT-SIMON. 261 

Je ne sais si l'absence de la Mouchy fit quelque impres- Mme 

sion heureuse sur Mme la duchesse de Berry ; mais elle de B 
n'en parla jamais, et peu après elle parut fort rentrée reçoit une 
en elle-même, et souhaita de recevoir encore une fois Jg sapements 
Notre-Seigneur. Elle le reçut, à ce qu'il parut, avec beau- et 

coup de piété, et tout différemment de la première fois 1 , pieusement. 
Ce fut l'abbé de Gastries, son premier aumônier, nommé 
à l'archevêché de Tours, qui le fut après d'Alby, et enfin 
commandeur de l'Ordre 2 , qui le lui administra, et qui le 
fut chercher à la paroisse de Passy, et l'y reporta, suivi 
de M. le duc d'Orléans et de M. le duc de Chartres 3 . Cet 

mille écus de pierreries. M. de Mouchy cita trois témoins de ce pré- 
sent; le Régent les aenvoyé chercher ; ils ont tous dit n'en avoir aucune 
connoissance. Ils sont sortis tous deux de la Muette, où elle est morte, 
un peu avant sa mort. On dit qu'ils ont bien fait, parce que le reste de 
la maison les auroit assommés, tant pour tout ce qu'ils avoient pris à 
visage découvert que parce qu'ils étoient persuadés que lui et sa femme 
avoient beaucoup abrégé les jours de la princesse en lui fournissant 
les plus mauvaises choses à manger, dès qu'elle en avoit la moindre 
envie. On les accuse même, dans les derniers jours de la vie de la 
princesse d'avoir tiré la nuit quantité de ballots. Enfin ils sortent delà 
fort riches et fort déshonorés. » 

1. Dangeau, p. 80. Sa grand'mère Madame raconte dans une lettre 
du 20 juillet, à propos de cette cérémonie (Correspondance, recueil 
Brunet, tome II, p. 133): «Elle a dit qu'elle mourrait sans regret, 
puisqu'elle était réconciliée avec Dieu, et que, si sa vie se prolongeait, 
elle pourrait bien l'offenser de nouveau. Cela nous a si fort touchés que 
je ne saurais l'exprimer. » 

2. Armand-Pierre de la Croix, abbé de Castries : tome IV, p. 350. 
Il était désigné pour l'archevêché de Tours depuis janvier 1717, après 
la mort de M. d'Hervault (Dangeau, tome XVII, p. 13); mais Rome 
lui refusait ses bulles; voyez ci-après p. 355. 

3. Dangeau, p. 80 ; le premier aumônier était accompagné par le 
supérieur des Barnabites qui desservaient la cure de Passy. Cette pa- 
roisse, démembrée de celle d'Auteuil, n'avait été érigée que par lettres 
patentes de mai 1672, et la cure unie au couvent des Barnabites en 
juin suivant (reg. O 1 16, fol. 305 v°; article de Léopold Mai- dans le 
Bulletin de la Société historique d'Auteuil et de Passy, tome 1, 1893, 
p. 92-96). Nous avons dit ci-dessus, p. 253, note 6, qu'il y avait eu 
un petit conflit entre les Barnabites et les aumôniers de la princesse. 



2<>2 



MEMOIRES 



[1719] 



Scélératesse 

insigne 
de Chirac 
impunie. 



abbé fit une exhortation courte, b îlle, touchante, et 
tellement convenable, qu'elle fut admirée de tout ce qui 
l'entendit. 

Dans cette extrémité où les médecins ne savent plus 
que faire et où [on] a recours à tout, on parla de l'élixir 
d'un nommé Garus 1 , qui faisoit alors beaucoup de bruit, 
et dont le Roi a depuis acheté le secret 2 . Garus fut donc 
mandé et arriva bientôt après. 11 trouva Mme la duchesse 
deBerry si mal, qu'il ne voulut répondre de rien. Le re- 
mède fut donné et réussit au delà de toute espérance. Il 
ne s'agissoit plus que de continuer. Sur toutes choses, 
Garus avoit demandé que rien, sans exception, ne fût 
donné à Mme la duchesse de Berry que par lui, et cela 
même avoit été très expressément commandé par M. et par 
Mme la duchesse d'Orléans. Mme la duchesse de Berry con- 
tinua d'être de plus en plus soulagée, et si revenue à elle- 
même, que Chirac craignit d'en avoir l'affront. Il prit son 
temps que Garus dormoit sur un sofa 3 , et avec son impé- 

4. Joseph Garus ou Garrus (Saint-Simon écrit Garu et Garru) était 
docteur en médecine de la faculté de Montpellier, d'après les pièces 
énoncées dans la note suivante; il dut mourir au début de 1723, assez 
âgé, puisqu'il était grand-père et qu'une de ses petites-filles était déjà 
mariée. Il avait inventé et vendait l'élixir qui porte son nom, et dont la 
composition a été indiquée plu? haut, p. 146, note 2. Madame (Cor- 
respondance, recueil Jyeglé, tome III, p. 125) fait l'éloge du médecin 
et du remède, en août 1722. 

2. On trouve dans le registre du Secrétariat de la Maison du Roi, 
O 1 67, p. 330 et 332, un brevet de mille livres de pension en faveur de 
Marie-Madeleine Barbey, veuve de Joseph Garus, « en considération 
de l'utilité d'un élixir de la composition de son mari, dont elle a donné 
le secret » et une autre de pareille somme en faveur de ses quatre pe- 
tits-enfants, à raison de deux cent cinquante livres chacun, avec per- 
mission pour la veuve de continuer à vendre cet élixir (21 et 22 mai 
1723). 

3. Le sofa ou sopha est en Turquie une estrade élevée recouverte 
d'un tapis; en France, on donnait ce nom à « une espèce de lit de 
repos à trois dossiers, dont on se sert comme de siège » (Académie, 
1718). On confondait souvent dans l'usage les canapés avec les sofas. 
Une gravure de mode de la collection Trou vain de 1694 (Archives 



[1749] DE SAINT-SIMON. 263 

tuosité présenta un purgatif à Mme la duchesse de Berry, 
qu'il lui fit avaler sans en dire mot à personne, et sans 
que deux gardes-malades, qu'on avoit prises pour la ser- 
vir, et qui seules étoient présentes, osassent branler de- 
vant lui. L'audace fut aussi complète que la scélératesse; 
car M. et Mme la duchesse d'Orléans étoient dans le salon 
de la Meute. De ce moment à celui de retomber pis que 
l'état d'où l'élixir l'avoit tirée, il n'y eut presque pas d'in- 
tervalle. Garus fut réveillé et appelé. Voyant ce désordre, 
il s'écria qu'on avoit donné un purgatif, qui, quel qu'il 
fût, étoit un poison dans l'état de la princesse. Il voulut 
s'en aller; on le retint; on le mena à M. et à Mme la du- 
chesse d'Orléans. Grand vacarme devant eux, cris de Garus, 
impudence de Chirac et hardiesse sans égale à soutenir 
ce qu'il avoit fait. Il ne pouvoit le nier, parce que les deux 
gardés avoient été interrogées et l'avoient dit. Mme la 
duchesse de Berry, pendant ce débat, tendoit à sa fin, sans 
que Chirac ni Garus eussent de ressource. Elle dura 
cependant le reste de la journée, et ne mourut que sur 
le minuit. Chirac, voyant avancer l'agonie, traversa la 
chambre, et, faisant une révérence d'insulte au pied du 
lit, qui étoit ouvert, lui souhaita un bon voyage en termes 
équivalents, et de ce pas s'en alla à Paris. La merveille 
est qu'il n'en fut autre chose, et qu'il demeura auprès de 
M. le duc d'Orléans comme auparavant 1 . 

Depuis la légèreté, pour ne pas employer un autre Ma conduite 
nom, que M. le duc d'Orléans avoit eue de parler à Mme de Mme 
la duchesse de Berry d'un avis que je lui avois donné, si la duchesse 

nationales, MM 914, n° 94) représente la duchesse de Bouillon sur un 
sofa, qui n'est qu'un large fauteuil à dos très élevé et renversé. Voyez 
H. Havard, Dictionnaire de l'ameublement, au mot Sopha. 

1. Dangeau confirme l'emploi de l'élixir de Garus; mais toute cette 
histoire du purgatif donné par Chirac, ce qui s'en suivit, et la façon 
insultante dont ce médecin quitta la malade, n'est raconté que par nos 
Mémoires et par l'Addition n° 1593, qui leur a servi de canevas. Nous 
répétons cependant que Saint-Simon a pu savoir ces détails de première 
main par sa femme. 



264 



MEMOIRES 



[1719] 



de Berry. 

En sa dernière 

extrémité, 

je vais 
à la Meute 

auprès 
de M. le duc 

d'Orléans. 
Il me charge 
de ses ordres 

sur tout 

ce qui devoit 

suivre la mort. 

J'empêche 

toute 

cérémonie 

et l'oraison 

funèbre. 



important à l'un et à l'autre, au lieu d'en profiter, et de 
la haine qu'elle en conçut, ce qui arriva dès les premiers 
mois de son mariage, je ne la vis plus qu'aux occasions 
indispensables, qui n'arrivoient presque jamais, et d'ail- 
leurs quand il n'en arrivoit point, une fois ou deux l'an 
tout au plus, à une heure publique, et un instant à chaque 
fois 1 . Mme de Saint-Simon, voyant que la fin s'approchoit, 
et qu'il n'y avoit personne à la Meute avec qui M. le duc 
d'Orléans fût bien libre, me manda qu'elle me conseilloit 
d'y venir pour être auprès de lui dans ces tristes moments. 
Il me parut en effet que mon arrivée lui fit plaisir, et 
que je ne lui fus pas inutile au soulagement de s'épancher 
en liberté avec moi, Le reste du jour se passa ainsi, et à 
entrer des moments dans la chambre. Le soir, je fus 
presque toujours seul auprès de lui. Il voulut que je me 
chargeasse de tout ce qui devoit se faire après que Mme la 
duchesse de Berry [seroit morte], sur l'ouverture de son 
corps, et le secret en cas qu'elle se trouvât grosse, sur 
tous les détails qui demandoient ses ordres et sa décision, 
pour n'être point importuné de ces choses touchantes, et 
de tout ce qui regardoit les funérailles et les ordres qu'il 
y avoit à y donner. Il me parla avec toute sorte d'amitié 
et de confiance, ne voulut point qu'ensuite 2 je lui deman- 
dasse ses ordres sur rien, et dit en passant à toute la mai- 
son de la princesse, qui se trouvoit là toute rassemblée, 
qu'il m'avoit donné ses ordres, et que c'étoit à moi, qu'il 
en avoit chargé, à les donner sur tout ce qui pourroit de- 
mander les siens. Il me dit, de plus, qu'il ne comptoit plus 
Mme de Mouchypour être 3 de la maison, avec sa chimère 
de charge de seconde dame d'atour ; qu'elle avoit perdu sa 
fille, qu'elle l'avoit pillée, n'oublia pas le baguier qu'il 
lui avoit ôté, et me chargea, conjointement avec Mme de 
Saint-Simon, d'empêcher qu'elle demeurât à la Meute, si 

1. Tome XXII, p. 49-52, où cela a été raconté. 

2. Ensuitte est en interligne. 

3. Les deux mots p T estre ont aussi été mis en interligne. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 265 

elle s'y présentoit, encore plus de lui laisser faire aucune 
fonction, ni d'entrer dans les carrosses pour accompagner 
le corps à Saint-Denis, ou le cœur au Val-de-Grâce. Je 
proposai à M. le duc d'Orléans qu'il n'y eût ni garde du 
corps, ni eau bénite, ni aucune cérémonie, que le con- 
voi fût décent, mais au plus simple, et les suites de même ; 
surtout qu'au service de Saint-Denis, où on ne pouvoit 
éviter le cérémonial ordinaire, qu'il n'y eût point d'orai- 
son funèbre ; je lui en touchai légèrement les raisons, 
qu'il sentit très bien, me remercia, et convint avec moi 
que les choses se passeroient ainsi, et que, de sa part, je 
les ordonnasse de la sorte 1 . Je fus le plus court que je 
pus avec lui sur ces funèbres matières, et je le promenois 
tant que je pouvois de temps en temps dans les pièces 
de suite de la maison et dans l'entrée du jardin, et le détour- 
nois de la chambre de la mourante autant qu'il me fut pos- 
sible. Le soir bien avancé, et Mme la duchesse de Berry 
de plus en plus mal et sans connoissance depuis que Chi- 
rac l'avoit empoisonnée, comme on a vu en son lieu que 
les médecins de la cour en firent autant au maréchal de 
Boufflers, en pareil cas, à Fontainebleau, et avec même 
succès 2 , M. le duc d'Orléans rentra dans la chambre, et 
approcha du chevet du lit, dont tous les rideaux étoient 
ouverts ; je ne l'y laissai que quelques moments, et le 
poussai dans le cabinet, où il n'y avoit personne. Les 
fenêtres y étoient ouvertes ; il s'y mit appuyé sur le 
balustre de fer, et ses pleurs y redoublèrent au point que 
j'eus peur qu'il ne suffoquât 3 . Quand ce grand accès se 

1 . Tout ceci, et ce qui va suivre, est bien moins développé dans l'Addi- 
tion à Dangeau n° 1593, où Saint-Simon se contente de dire : « M. le 
duc d'Orléans, qui n'avoit eu que M. de Saint-Simon auprès de lui à la 
Meute, ....le chargea des soins et des ordres de tout ce qui devoit suivre, 
et se laissa arracher par lui de la Meute quelques heures avant la mort. . . . 
On eut le bon sens de ne vouloir point d'oraison funèbre, et de ne 
faire sur les obsèques que ce qui ne se put absolument éviter. » 

2. Tome XXII, p. 100. 

3. Madame écrivait (Correspondance, recueil Jœglé, tome III, 

MÉMOIBr.S DE SAINT-SIMON. XXXVI 34 



266 MÉMOIRES [1719] 

fut un peu passé, II se mil à me parler des malheurs de 
ce monde et du peu de durée de ce qui y est de plus 
agréable. J'en pris occasion de lui dire ce que Dieu me 
donna, avec toute la douceur, l'onction et la tendresse 
qu'il me fut possible. Non seulement il reçut bien ce que je 
lui disois, mais il répondit, et en prolongea la conversation. 
Après avoir été là plusd'une heure, Mme de Saint-Simon 
me fit avertir doucement qu'il étoit temps que je tâchasse 
d'emmener M. le duc d'Orléans, d'autant plus qu'on ne 
pouvoit sortir de ce cabinet que par la chambre. Son 
carrosse étoit prêt, que Mme de Saint-Simon avoit eu soin 
de faire venir. Ce ne fut pas sans peine que je pus venir 
doucement à bout d'arracher de là M. le duc d'Orléans 
plongé dans la plus amère douleur. Je lui fis traverser la 
chambre tout de suite, et le suppliai de s'en retourner à 
Paris. Ce fut une autre peine à l'y résoudre. A la fin il se 
rendit. Il voulut que je demeurasse pour tous les ordres. 
Il pria Mme de Saint-Simon, avec beaucoup de politesse, 
d'être présente à tous les scellés. Après quoi, je le mis 
dans son carrosse, et il s'en alla. Je rendis ensuite à 
Mme de Saint-Simon les ordres qu'il m'avoit donnés sur 
l'ouverture du corps, pour qu'elle les fît exécuter, et sur 
tout le reste, et je 1 l'empêchai de demeurer dans le 
spectacle de cette chambre, où il n'y avoit plus que de 
l'horreur. 
Mort de Mme Enfin, sur le minuit du 21 juillet, Mme la duchesse de 
de Berry Se B eri 7 mourut, deux jours après le forfait de Chirac 2 . 

p. 35) : « J'ai trouvé mon pauvre fils dans une telle affliction que cela 
attendrirait un rocher. Il ne veut pas pleurer; il se raidit contre la 
douleur, et à tout instant les larmes ne lui en montent pas moins aux 
yeux. » 

1. Les mots et je surchargent enfin, effacé du doigt. 

2. Sur la mort de la princesse, on peut voir le Journal de Dangeau, 
p. 81, la Gazette de France, p. 360, le Mercure de juillet, p. 178 et 
suivantes, la Gazette de Rotterdam, n° 89, la Correspondance de 
Madame, recueil Jseglé, tome III, p. 34-35, et recueil Brunet, tome II, 
p. 131-137, 143-144, les Mémoires secrets de Duclos, édition Michaud 



[1749] DE SAINT-SIMON. 267 

M. le duc d'Orléans fut le seul touché 1 . Quelques per- regrettée, sans 

dants s'affligèrent ; mais qui d'entre eux eut de quoi sub- ^personne 

sister ne parut pas même regretter sa perte. Mme la du- que de M. le 

chesse d'Orléans sentit sa délivrance, mais avec toutes les uc , reans > 

7 et encore 

mesures de la bienséance. Madame ne s'en contraignit peu de jours, 
que médiocrement 2 . Quelque affligé que fût M. le duc d'Or- 
léans, la consolation ne tarda guères. Le joug auquel il 
s'étoit livré, et qu'il trouvoit souvent pesant, étoit rompu. 
Surtout il se trouvoit affranchi des affres de la déclara- 
tion du mariage de Rions et de ses suites 3 , embarras 
d'autant plus grand, qu'à l'ouverture du corps la pauvre 
princesse fut trouvée grosse ; on trouva aussi un déran- 
gement dans son cerveau 4 . Cela ne promettoit que de 

et Poujoulat, p. 547, le Journal de Buvat, tome I, p. 411-412, qui 
place la mort au 19 juillet, les Correspondants de Balleroy, tome II, 
p. 65, et les Souvenirs (apocryphes) de la marquise de Créquy, 
tome II, p. 20-24. L'article de la Gazette fut imprimé sur feuille vo- 
lante et vendu dans les rues ; un exemplaire s'en trouve dans le registre 
U 362 des Archives nationales. 

1. Ce mot remplace affligé, écrit d'abord. — Madame a parlé à 
diverses reprises du chagrin de son fils, au moins dans les premiers 
moments. La duchesse de Lorraine, tante de Mme de Berry, écrivait à 
la marquise d'Aulède (Correspondance, éditée par A. de Bonneval, 
p. 118) : « Je l'aimois comme mes propres enfants, et ce coup-là m'ac- 
cable. » Dans le public, cette mort rapide fut un prétexte à chansons ; 
l'une, jouant sur son nom d'Elisabeth et sur le diminutif employé pour 
les soubrettes de théâtre, disait : 

Babet a perdu la vie, 

Quelle perte pour le dieu d'amour! 

— Quoi ! Babet de la Comédie? 

— Non; Babet du Luxembourg. 

2. Dans sa Correspondance, elle déplora surtout cette mort préma- 
turée, mais en insistant sur ce que la princesse s'était tuée par sa glou- 
tonnerie, favorisée par la Mouchy (recueil Ja^glé, tome III, p. 38; 
recueil Brunet, tome II, p. 131-133). Plus tard, en septembre, elle 
écrivait (reciueil Jseglé, p. 43) : « Plût à Dieu que j'aie moins de motifs 
de me consoler de sa mort ; c'est pire que tout ce que vous sauriez 
imaginer. » 

3. Ci-dessus, p. 217-218. 

4. Saint-Simon est le seul qui parle d'un commencement de gros- 



26S 



MEMOIRES 



[1719] 



Scelles mis 

parla Vrillière, 

secrétaire 

d'État. 
Convois du 

cœur 

et du corps. 

Ni manteaux 

ni mantes 

au 

Palais- Royal. 



grandes peines, et fut soigneusement étouffé pour le temps. 
Sur les cinq heures du matin, c'est-à-dire cinq heures 
après cette mort, la Vrillière arriva à la Meute, où il mit 
le scellé en présence de Mme de Saint-Simon. Dès que 
cela fut fait, elle monta dans son carrosse avec lui, que les 
gens nécessaires au scellé suivirent dans le carrosse de la 
Vrillière, et s'en allèrent en faire autant à Meudon, puis 
au Luxembourg 1 , de là au Palais-Royal en rendre compte 
à M. le duc d'Orléans; après quoi, Mme de Saint-Simon 
revint à la Meute, où une plus cruelle nuit l'attendoit par 
l'horreur de ses fonctions à l'ouverture du corps, de 
laquelle j'allai rendre compte à M. le duc d'Orléans, et de 
l'exécution de ses ordres. Le corps fut déposé ensuite 
dans la chapelle de la Meute sans être gardé 2 , où les 
messes basses furent continuelles tous les matins. Je m'éta- 
blis à Passy chez M. et Mme de Lauzun 3 , pour être plus 
près de la Meute sans y être toujours, d'où j'allois pres- 
que tous les jours voir M. le duc 4 d'Orléans, outre les 
jours de conseil de régence. Gomme il n'y eut point de 
cérémonie, tout le monde fut dispensé des manteaux et 
des mantes au Palais-Royal, où on se présenta en deuil, 



sesse; il put le savoir par Mme de Simon, et il est certain qu'on dut le 
cacher. Parlant de l'autopsie, Madame disait (recueil Jaeglé, p. 35) : 
«Hier on l'a ouverte... Elle avait un ulcère à l'estomac, un autre à 
l'aîne ; la rate était entièrement pourrie, ce n'était plus qu'une bouillie ; 
la tête était pleine d'eau, la cervelle réduite de moitié. » 

4. Le procès-verbal d'apposition des scellés dans ces divers lieux, 
dont le texte est conservé dans les archives de la Maison du roi, car- 
ton O 1 1043, et registre O 1 63, fol. 184, a été publié parEm. Gampar- 
don en note au Journal de Buvat, tome I, p. 445-416. Dangeau 
annonce ce scellé dès le 17 juillet, par erreur; en marge de son exem- 
plaire du Journal, Saint-Simon a écrit : « Ce ne fut qu'après la mort. » 

2. On a vu récemment, à propos de la mort de la duchesse de Ven- 
dôme (tome XXXIII, p. 134-137), en quoi consistait la garde du corps 
des princesses décédées. 

3. Ils avaient chacun une maison à Passy : nos tomes XXIV, 
p. 245, note 2, et XXIX, p. 274. 

4. Les mots le duc surchargent et M e . 



[1749] DE SAINT-SIMON. 269 

mais en habits ordinaires. Il ne se trouva point de testa- 
ment, et Mme la duchesse de Berry ne donna rien à per- 
sonne que ce que Mme de Mouchy s'étoit fait donner. 
Elle jouissoit de sept cent mille livres de rente, sans ce 
que, depuis la Régence, elle tiroit de M. le duc d'Orléans 1 . 
Le soir du samedi 22, l'abbé de Castries, nommé à 
l'archevêché de Tours et son premier aumônier 2 , porta le 
cœur au Val-de- Grâce, ayant à sa gauche Mlle de la 
Roche-sur-Yon 3 , Mme de Saint-Simon au-devant et la 
duchesse de Louvigny 4 nommée parle Roi, Mme de Bras- 
sac, dame de Mme la duchesse de Berry 5 , à une por- 
tière, et, ce qui fut fort étrange, la dame d'honneur de 
Mme la princesse de Gonti, mère de Mlle de la Roche-sur- 
Yon, à l'autre 6 . Le deuil du Roi fut de six semaines, 
celui du Palais-Royal de trois mois, par le respect du 
rang 7 , et Mme de Saint-Simon drapa pour six mois, parce 

1. Dangeau (p. 81) dit six cent quatre vingt mille livres, savoir : six 
cent quarante mille de pensions, douaire, etc., et quarante mille pour 
l'intérêt de sa dot. 

2. Ci-dessus, p. 261. 

3. Louise- Adélaïde de Bourbon-Conti : tome XVII, p. 131. 

4. Louise-Françoise d'Aumont d'Humières : tome XIX, p. 33. 

5. Lucie-Françoise de Tourville : tome VIII, p. 292. 

6. Cette dame d'honneur était Elisabeth le Cocq, veuve de Jacques 
de Souillac, marquis de Châtillon, lieutenant général au gouvernement 
de Roussillon et lieutenant de Roi de Perpignan, maréchal de camp 
en 1652, mort à Perpignan le 26 février 1681. Sa veuve accepta d'abord 
une place de dame de confiance auprès de la jeune duchesse de 
Noailles, nièce de Mme de Maintenon ; puis en octobre 1714 la prin- 
cesse de Conti mère, née de Bourbon-Condé, la prit comme dame 
d'honneur (Dangeau, tome XV, p. 266 ; Dictionnaire de Moréri, 
tome IX, p. 516-517). Saint-Simon prend à Dangeau l'indication de ce 
cortège (tome XVIII, p. 90-91 ; voyez aussi la Gazette, p. 371). 

7. « Nous n'aurons que trois mois de deuil au lieu de six, écrivait 
Madame (Correspondance, recueil Brunet, tome II, p. 137); car un 
usage tout récent a abrégé de moitié la durée des deuils. » Voyez 
aussi le Journal de Dangeau, p. 91. Selon l'usage, le Roi donna trois 
mille livres aux prévôt des marchands et échevins de Paris pour leurs 
frais de deuil (reg. 0' 63, fol. 138). 



270 



MÉMOIRES 



[4749] 



qu'elle avoit, comme on l'a vu en son lieu 1 , drapé par 
excès de complaisance à d'autres deuils où M. le duc de 
Berry drapoit sans que le Roi drapât. 

Le dimanche 23 juillet, sur les dix heures du soir, le 
corps de Mme la duchesse de Berry fut mis dans un car- 
rosse dont les huit chevaux étoient caparaçonnés. Il n'y 
eut aucune tenture à la Meute. L'abbé de Castries et les 
prêtres suivoient dans un autre carrosse, et les dames de 
Mme la duchesse de Berry dans un autre. Il n'y eut 
qu'une quarantaine de flambeaux, portés par ses pages et 
ses gardes. Le convoi passa par le bois de Boulogne et la 
plaine de Saint-Denis, avec beaucoup de simplicité, et fut 
reçu de même dans l'église de l'abbaye 2 . 
Les La veille du convoi 3 , M. le duc d'Orléans, sans que je 

a eUogements S ^ en parlasse, me dit que le Roi conservoit à Mme de 
Saint-Simon ses appointements en entier, qui étoient de 



continues 

à toutes les 

dames 



vingt et une mille livres 4 . Je l'en remerciai, et en même 

4. En 4742, pour le deuil de laduchesse de Bourgogne : tome XXII, 
p. 355. 

2. Sur ces obsèques, on peut voir le Journal de Dangeau, p. 94, la 
Gazette, p. 371-372, le Mercure de juillet, p. 484-482, la Gazette de 
Rotterdam, n° 90, et divers documents officiels dans le carton K 139, 
n° 8, aux Archives nationales. Voyez aussi ci-après aux Additions et 
Corrections. 

3. Avant La veille, Saint-Simon a biffé Le lendemain, écrit d'abord 
parce que Dangeau annonce le 24 juillet les grâces qui vont suivre. 

4. L'Etat de la France de 4742 énonçait ainsi les émoluments de la 
dame d'honneur de Mme de Berry: « 4 200 livres de gages, 7200 livres 
de livrées, 930 livres pour habillements, 448 livres pour jetons et 
tapis, 4 080 livres pour charrois, 6000 livres de pension » ; soit 46558 
livres, auxquelles il faut ajouter 5 000 livres de pension spéciale pour 
égaler les appointements de Mme de Saint-Simon à ceux de la duchesse 
du Lude (voyez notre tome XX, p. 505), et cela fait bien 24 000 livres. 
Mais le brevet qui fut accordé le 24 juillet à Mme de Saint-Simon 
(registre O 1 63, fol. 186 v°) dit : « Le Roi, voulant témoigner à la dame 
duchesse de Saint-Simon, dame d'honneur de feu Mme la duchesse de 
Berry, sa tante, sa satisfaction, etc., lui a conservé, des appointe- 
ments qu'elle avoit en ladite qualité, la somme de douze mille livres. » 
Ce serait donc seulement en cette dernière somme qu'aurait consisté 
la grâce faite. 



[4719] DE SAINT-SIMON. 274 

temps je lui dis que ce seroit faire à Mme de Saint-Simon de Mme 
et à moi la grâce entière de conserver aux dames de deBerrv Se 
Mme la duchesse de Berry leurs appointements : il me les 
accorda sur-le-champ. Ensuite je lui demandai la même 
grâce pour la première femme de chambre, qui étoit une 
fille d'un singulier mérite 1 : je l'obtins aussi. Au sortir 
du Palais-Royal, j'allai à la Meute, où je dis à Mme de 
Saint-Simon ce que je venois de faire ; elle envoya prier 
toutes les dames de venir dans sa chambre, et leur manda 
que j'y étois, et que j'avois à leur parler. J'eus la malice 
de ne leur rien dire jusqu'à ce que toutes fussent arri- 
vées ; alors je leur appris les grâces du Régent, qui leur 
conserva aussi en même temps leurs logements au Luxem- 
bourg 2 . La joie fut grande et sans contrainte, et je fus 
bien embrassé. Je leur conseillai d'aller toutes ensemble 
le lendemain remercier M. le duc d'Orléans; elles le 
firent, et furent reçues de très bonne grâce. En même 
temps, Mme de Saint-Simon lui remit l'appartement qu'elle 
avoit au Luxembourg, et lui demanda de le rendre à 
Mlle de Langey et à ses frères 3 , qui l'avoient auparavant, 

4. Les Mémoires ont déjà parlé avec éloge de cette personne, 
Mlle d'Avaise : tome XXVI, p. 206-207. 

2. Les brevets, du 24 juillet, sont dans le registre O 1 63, fol. 487- 
488: Mme de Pons, dame d'atour, eut 9000 livres, Mlle d'Avaise 
6000, Mmes d'Armentières, de Laval, de Brassac et d'Arpajon, dames 
d'accompagnement, chacune 4000 livres, mais toujours, comme pour 
Mme de Saint-Simon, à titre de pension pour conservation de partie de 
leurs appointements. Voyez aussi Dangeau, p. 94-92. 

3. On a déjà rencontré dans le tome XXXI, p. 5-6, la marquise de 
Langey, Diane de Montault-Navailles, lors de sa mort en 4747, et nous 
avons dit qu'elle avait eu sept enfants. A l'époque où nous sommes il 
restait encore les quatre tils et deux tilles. La dernière, Anne-Henriette, 
née en 4667, fille d'honneur de la duchesse de Guise, épousa le 
44 mai 4703, Charles Houel d'Houelbourg, dit le marquis d'Houel, 
capitaine aux gardes (Dangeau, tomes V, p. 380 et IX, p. 182; 
Mémoires de Sourches, tomes V, p. 430, et VIII, p. 72-73 et 78-79 ; 
Mercure de mai 4703, p. 479-484), plus tard maréchal de camp en 4748 
et gouverneur de l'île de Ré; elle mourut le 20 décembre 4749. L'autre 
sœur, Diane-Judith, née vers 4663, vivait avec sa mère au Luxem- 



272 MÉMOIRES [1719] 

et elle l'obtint 1 . On a vu ailleurs que Mme de Saint-Simon 
ne s'en étoit jamais servie 2 ; mais on n'avoit pas voulu le 
reprendre, et qu'il parût qu'elle n'avoit point d'apparte- 
ment au Luxembourg. 
Mouchy Mme de Mouchj fit demander une audience à M. le duc 

chassés. d'Orléans, qui ne voulut pas la voir, et lui fit dire d'aller 
parler à la Vrillière. Elle y fut donc avec son mari. Elle 
y reçut l'ordre de sortir tous deux en vingt-quatre heures 
de Paris, et de n'y pas revenir 3 . Longtemps après ils y 
revinrent; mais aucun des événements arrivés dans la 
suite n'a pu les rétablir dans le monde, ni les tirer d'obs- 
curité, de mépris et d'oubli. 

bourg; elle ne se maria pas, et nous ignorons la date de sa mort. Les 
fils étaient : Philippe de Gordouan, marquis de Langey, né vers 4662, 
qui épousa (contrat du 26 février 1689, reg. Y 254, fol. 264 v°) Gene- 
viève Siffe de Ghastenay, veuve de François-Paul de Gaudechart, 
marquis de Querrieux, puis, en secondes noces, Hardouine-Françoise 
du Brossin de Méré ; il mourut le 10 août 1744. Le second, Henri 5 
comte de Langey, né vers 1664, exempt des gardes du corps, se maria 
par contrat du 27 avril 1704 (reg. Y 277, fol. 87) avec Marie de Beli- 
neau, veuve de René Guillon de la Gailleterie, trésorier de France à 
Tours (voyez aussi E 1964, fol. 100); il mourut décoré de l'ordre de 
Saint-Louis, le 25 janvier 1747. Le troisième, Augustin-Benjamin, titré 
marquis de Téligny, né en 1665, homme très estimable, fut choisi en 
janvier 1718 pour être gouverneur du comte de Glermont (Dangeau, 
tome XVII, p. 228, 242 et 315); il mourut le 31 juillet 1750. Enfin le 
dernier, René, comte de la Noue, né en 1666, page de la petite écurie 
en 1684, servit dans la gendarmerie et devint en avril 1715 premier 
écuyer du prince de Conti et colonel-lieutenant de son régiment de 
cavalerie ; il mourut le 20 mai 1732, brigadier et inspecteur général de 
la cavalerie. Nous retrouverons ces deux-ci dans la suite des Mémoires 
(tome XVII de 1873, p. 67), à propos du mariage du dernier avec 
Mme de Chevry. 

1. Ce logement resta longtemps dans la famille; car, en 4746, il 
passa au comte de Langey, après son frère Téligny (reg. O 1 90, 
fol. 193). 

2. Tome XXIX, p. 118 ; il n'avait pas été dit alors que eet apparte- 
ment était celui de Mme de Langey. 

3. Journal de Dangeau, p. 93 et 94 ; Journal de Buvat, p. 420- 
421 ; Correspondance de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 444. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



273 



de Meudon 

rendu 
à du Mont. 



Désespoir 

de Rions, qui 

à la fin 

se console. 



Les spectacles furent interrompus huit jours à Paris 1 . 

M. le duc d'Orléans, dès les premiers jours, envoya Gouvernement 
chercher du Mont, lui rendit le gouvernement de Meu- 
don, et lui ordonna d'y faire revenir tous les gens qui y 
étoient lorsque Mme la duchesse de Berry eut Meudon, et 
que leurs emplois leur seroient rendus 2 . 

On peut juger en quel état tomba Rions en apprenant 
à l'armée une aussi terrible nouvelle pour lui 3 . Quel 
affreux dénouement d'une aventure plus que romanesque, 
au point qu'il touchoit à tout ce que l'ambition peut pro- 
curer même de plus imaginaire. Aussi fut-il plus d'une 
fois sur le point de se tuer, et longtemps gardé à vue par 
des amis que la pitié lui fit. Il vendit bientôt après la fin de 
la campagne son régiment et son gouvernement 4 . Comme 
il avoitété doux et poli avec ses amis, il en conserva, et 
fit bonne chère avec eux pour se consoler 5 ; mais, au 
fond, il demeura obscur, et cette obscurité l'absorba. 

Le service de Mme la duchesse de Berry se fit à Saint- 
Denis avec les cérémonies accoutumées, mais sans oraison 
funèbre 6 , les premiers jours de septembre 7 . 

1. Dangeau dit, le vendredi 28 juillet (p. 94) : « Les spectacles 
recommencèrent. » 

2. Journal de Dangeau, p. 93-94 ; notre tome XXXV, p. 319. 

3. Madame raconte (Correspondance, recueil Brunet, tome II, p. 154): 
« Lorsque la nouvelle de la mort de Mme de Berry vint à l'armée, le 
prince de Gonti alla trouver Rions et lui chanta une sotte chanson : 
« Elle est morte, la vache aux paniers; il n'en faut plus parler. » 

4. Il garda son gouvernement de Cognac jusqu'en 1722 et son régi- 
ment des dragons du Dauphin jusqu'en 1725. 

5. Il n'eut permission de revenir à Paris qu'en avril 1720, et on 
prétendit alors qu'il allait se marier (Dangeau, tome XVIII, p. 273 • 
voyez la suite des Mémoires, tome XVII de 1873, p. 60). 

6. Le 2 septembre : Dangeau, p. 117 ; Gazette, p. 443-444. Madame 
écrivait dans une lettre datée par erreur du 20 juillet (recueil Brunet, 
p. 133) et qui doit être du 29 ou du 30 : « On a été tellement embar- 
rassé pour faire son oraison funèbre, qu'on a jugé à propos de n'en 
point faire du tout. » Voyez ci-après aux Additions et Corrections. 

7. A la suite de ce paragraphe, Saint-Simon a biffé : Peu après je 
fis donner à Pesé le gouv 1 de; voyez plus loin, p. 291. 



MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXXYl 



35 



274 



MEMOIRES 



[1719] 



Maladie 
de Mme de 
Saint-Simon 

à Passy. 

Le Régent 

nous prête le 

château neuf 

deMeudon*. 



Mme de Saint-Simon, qui, comme on l'a vu en son lieu 1 , 
avoitété forcée, et moi aussi, à consentir qu'elle fût 2 dame 
d'honneur de Mme la duchesse du Berry, n'avoit pu, en 
aucun temps, trouver le moindre jour à quitter cette triste 
place. On avoit pour elle toute sorte de considération, et 
on lui laissoit toute sorte de liberté ; mais tout cela ne la 
consoloit point de cette place, de sorte qu'elle sentit tout 
le plaisir, pour ne pas dire toute la satisfaction, d'une 
délivrance qu'elle n'attendoit pas d'une princesse de vingt- 
quatre ans. Mais l'extrême fatigue des derniers jours de 
la maladie, et de ceux qui suivirent la mort, lui causèrent 
une fièvre maligne 3 dont elle fut six semaines à l'extré- 
mité dans une maison que Fontanieu lui avoit prêtée à 
Passy* pour prendre l'air et des eaux de Forges, et s'y re- 
poser ; elle fut 5 deux mois à s'en remettre. Cet accident, 
qui me pensa tourner la tête, me séquestra de tout pen- 
dant deux mois sans sortir de cette maison et presque de 
sa chambre, sans ouïr parler de rien 6 , et sans voir que le 
peu de proches ou d'amis indispensables. Lorsqu'elle 
commença à se rétablir, je demandai à M. le duc d'Orléans 



1. Tome XIX, p. 237-248 et 291-313. 

2. Ces cinq mots ont été écrits en interligne, au-dessus de d'estre, 
biffé. 

3. Ni Dangeau ni aucun contemporain n'ont parlé de cette maladie. 

4. Il a paru en 1895 dans le Bulletin de la Société historique d'Au- 
teuil et de Passy (tome II, p. 56-62) une note sur ce séjour de Saint- 
Simon à Passy dans la maison de Fontanieu pendant l'été de 1719 ; 
mais ce n'est qu'un simple extrait de nos Mémoires, sans aucun ren- 
seignement complémentaire. Notre auteur était en relations d'affaires 
et même d'amitié avec Fontanieu comme on l'a vu dans le tome XXXV, 
p. 42-45. Voyez ci-après aux Additions et Corrections. 

5. Les mots elle fut sont en interligne, au-dessus â'et, biffé. 

6. Cependant Dangeau signale sa présence à un conseil au Palais- 
Royal le 2 août (p. 96), et nous verrons ci-après, p. 305, Saint-Simon 
avoir dans le courant de ce même mois un long entretien avec le 
Régent. 

* Dans le manuscrit cette manchette se trouve placée quelques lignes 
trop haut. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



275 



quelques logements au château neuf de Meudon 1 . Il me 
le prêta tout entier et tout meublé. Nous y passâmes le 
reste de l'été 2 , et plusieurs autres depuis 3 . C'est un lieu 
charmant pour toute espèce de promenades. Nous comp- 
tions de n'y voir que nos amis ; mais la proximité nous 
accabla de monde, en sorte que tout le château neuf fut 
souvent tout rempli, sans les gens de simple passage 4 . 

Pour ne plus revenir à la même matière, le deuil de 
Mme la duchesse de Berry eut une chose jusqu'alors sans 
exemple, et qui n'en a pas eu depuis : c'est que, le Roi 
ne le portant que six semaines, la cour ne comptoit pas le 
porter davantage, parce que les deuils de cour ne se 
portent que par respect pour le Roi, et se prennent et se 
quittent en même temps que lui. Cependant il y eut ordre 
de le continuer au delà du Roi, et de le porter trois mois, 
c'est à-dire autant que M. le duc d'Orléans le porta 5 . Les 
logements au Luxembourg furent conservés aux deux 
premiers officiers et au premier maître d'hôtel 6 , et le 

4. Bâti par le grand Dauphin à côté de l'ancien château des le Tel- 
lier : notre tome XVII. p. 431. 

2. En admettant que la duchesse soit tombée malade à la fin de 
juillet, puisqu'elle assista le 24 aux obsèques de Mme de Berry, si elle 
passa deux mois àPassy, ce n'est qu'au début d'octobre que le ménage 
Saint-Simon put aller s'installer à Meudon. 

3. Saint-Simon y passa encore l'été de 1720 (Addition au Journal 
de Dangeau, tome XVIII, p. 312, et suite des Mémoires, tome XVII 
de 1873, p. 94); il est probable qu'il en fut de même en 1721 ; en 
1722, nous le verrons y marier sa fille (suite des Mémoires, tome XVIII, 
p. 448), et il y séjourna encore pendant l'été de 1723 (ibidem, 
tome XIX, p. 159). 

4. Cela sera répété dans la suite (tome XVIII de 1873, p. 474). 

5. Dangeau écrit le 7 septembre, p. 119 : « Le Roi quitta hier le 
deuil ; mais les courtisans le porteront encore six semaines. On avoit 
cru que, le Roi le quittant, la cour le quitteroit aussi mais cela a été 
réglé autrement. Le duc de Tresmes, premier gentilhomme de la 
< kunbre en année l'a déclaré aux domestiques du Roi, et l'introduc- 
teur des ambassadeurs l'a déclaré aussi aux ambassadeurs. » C'est à 
ce propos que Saint-Simon a fait l'Addition indiquée ci-contre. 

0. Saint-Simon a ajouté les six derniers mots en interligne, et a 



Deuil 

de la cour 

prolongé 

six semaines 

au-delà de 

celui du Roi. 

Il visite 

Madame, 

M. et Mme la 

duchesse 

d'Orléans. 

[Add. S*-S. 1594] 



276 MÉMOIRES [4719] 

chevalier d'Hautefort, premier écuyer, obtint de conserver 

les livrées et un carrosse aux armes de Mme la duchesse 

de Berry sur le dernier exemple de Sainte-Maure, premier 

écuyer de feu M. le duc de Berry *. Le Roi alla voir sur 

cette mort Madame et M. et Mme la duchesse d'Orléans 2 . 

Le Roi Le 3 Roi, qui étoit depuis trois semaines dans l'apparte- 

en visite" toutes men ^ de la Reine mère au Louvre, pour laisser nettoyer 

les Académies les Tuileries 4 , alla, pendant ce séjour, voir toutes les 

corrigé 3 en 2 avant p TS officiers. Il y avait en effet trois officiers prin- 
cipaux : le chevalier d'honneur, marquis de Goëtanfao, le premier 
écuyer, chevalier d'Hautefort, et le premier maître d'hôtel, marquis de 
Saumery, ce dernier inférieur aux deux autres. C'est ce qui explique 
la correction ; mais en réalité, il n'y eut que Saumery et Hautefort qui 
bénéficièrent de la faveur annoncée (Dangeau, p. 93) ; Goëtanfao âgé 
et malade ne servait plus. 

4. Cet exemple de Sainte-Maure a été raconté dans le tome XXVI, 
p. 219. Saint-Simon ne trouve pas l'indication de cette faveur à Hau- 
tefort dans le Journal de Dangeau ; il la prend dans ses souvenirs 
personnels. Mais il aurait pu mentionner aussi que Mme de Saint- 
Simon bénéficia très abondamment de la « dépouille » de la princesse 
dont elle était dame d'honneur, comme c'était l'usage. On trouvera à 
la fin du présent volume, appendice VIII, l'énumération des meubles et 
de l'argenterie dont « hérita » la duchesse. 

2. Louis XV alla au Palais-Royal voir le Régent et Mme d'Orléans 
dès le 22 juillet, et le 23 il se rendit à Saint-Gloud chez Madame 
(Dangeau, p. 90 et 91). 

3. Avant ce paragraphe, Saint-Simon a biffé : « M e du Maine obtint 
la permission d'aller dans un chasteau voisin de Ghalon sur Saône ou 
la Billarderie alla la conduire, et le Duc du Maine celle de chasser 
autour de Dourlens, mais sans en découcher. Gepend 1 le Secrétaire de 
Gellamare qui avoit eu permission de retourner en Espagne fut arresté 
à Orléans et conduit au chasteau de Saumur. » On va retrouver cela 
presque textuellement un peu plus loin. En marge a été aussi biffée la 
manchette suivante : « M. et M e du Maine fort relâchés. Le secrétaire 
de Gellamare mis au chasteau de Saumur. » 

■4. « Le Roi alla, par la grande galerie, au Louvre, où on veut le 
transporter pour quinze jours, afin d'avoir le temps de nettoyer les 
Tuileries, qui en ont grand besoin. » (Dangeau, p. 76, 40 juillet). Ce 
n'était ce jour-là qu'une visite. L'annaliste écrit encore le 42 (p. 77) : 
« Le Roi ira dimanche coucher au Louvre, dans l'appartement de la 
Reine mère, où il demeurera quelques jours, pour donner le loisir de 



[1719] DE SAINT-SIMON. 277 

Académies 1 et le Balancier 2 . Le maréchal de Villeroy 
voulut parler aux Académies françoise, des sciences et des 
belles-lettres ; on ne comprit ni pourquoi ni trop ce qu'il 
y dit 3 . Les directeurs de ces académies firent chacun une 
harangue au Roi, qui retourna après aux Tuileries. 
Mme du Maine obtint d'aller demeurer dans un château 



pendant 

qu'on nettoie 

les 

Tuileries. 



M. et Mme 



nettoyer les Tuileries, dont les mauvaises senteurs commençoient à 
incommoder fort Sa Majesté et toute la cour. » Puis il annonce en effet 
le transfert du jeune Roi le dimanche 16, et son retour aux Tuileries 
le 2 août (p. 79 et 96). Sur l'appartement d'Anne d'Autriche, voyez 
notre tome XXXI, p. 364. 

1. Il alla à l'Académie française et à celle des sciences le 22 juillet 
(Dangeau, p. 90; Gazette, p. 369). Les Registres de l'Académie fran- 
çoise (tome II, p. 81-82) donnent un compte rendu de la visite. Il y 
avait vingt-quatre présents ; après un petit discours du maréchal de 
Villeroy, Valincour lit un compliment, auquel le Roi répondit en 
quelques mots, et le poëte Houdard de la Motte lut des vers de cir- 
constance. « Après cela le Roi a dit à M. Dacier, secrétaire perpétuel, 
qu'il vouloit voir comment on procédoit à l'élection des officiers tous 
les trimestres. M. Dacier a pris la boîte et a fait voir à S. M. comment 
on faisoit sortir alternativement de leurs cornets les boules blanches et 
noires, jusqu'à ce que la sortie de la boule rouge ou de la boule verte 
eût déclaré le directeur et le chancelier. Cela a diverti S. M. pendant 
quelques moments. » Il monta ensuite à l'Académie des sciences, où 
il fut reçu par le marquis de Torcy, président, et vit quelques expé- 
riences de physique. A l'Académie des inscriptions, le 24, il futcom- 
phmenté par le secrétaire perpétuel, Gros de Boze, et le 2 août il 
alla à l'académie d'architecture {Gazette, p. 371 et 382; Dangeau, 
p. 91 et 96). 

2. On appelait ainsi la Monnaie des médailles (tome XXVIII, 
p. 157). C'est encore le 2 août qu'eut lieu cette visite; le directeur, 
l'orfèvre Launay, fit frapper devant le Roi une médaille dont Dangeau 
fait la description (p. 96 ; voyez aussi la Gazette, p. 382, qui donne 
plus de détails). La veille, le jeune Roi avait visité l'imprimerie royale 
du Louvre. 

3. Cette appréciation malveillante fut peut-être celle du public, mais 
plutôt celle de Saint-Simon. Les Registres de V Académie disent: 
« M. le maréchal de Villeroy a expliqué avec beaucoup d'éloquence et 
de dignité ce qui avoit porté le Roi à nous faire un si grand honneur, 
a <lit des choses très honorables pour la compagnie », etc. Dangeau non 
plus ne fait aucune critique. 



278 



MÉMOIRES 



[4719] 



du Maine, 
fort relâchés. 

Aveux 
de la duchesse 

du Maine. 

Misérable 

comédie entre 

elle et 

son mari. 
Le secrétaire 

du prince 



voisin de Chalon-sur-Saône, où la Billarderie la fut con- 
duire 1 , et le duc du Maine celle de chasser autour de 
Doullens, mais sans en découcher 2 . En même temps le 
secrétaire du prince de Cellamare, qui avoit eu enfin per- 
mission de retourner en Espagne, fut arrêté en chemin 
à Orléans, et mené dans le château de Saumur 3 . C'est 
que la duchesse du Maine avoit enfin commencé à parler, 
à avouer beaucoup de choses, peut-être à en cacher davan- 

1. La santé de la princesse souffrait du séjour dans l'intérieur de 
la citadelle de Ghalon, et elle demanda à aller dans une maison de cam- 
pagne. On lui permit, au début d'août, de se rendre au château de 
Ghailly, près Beaune, qui appartenait à M. Brunet, président au par- 
lement de Bourgogne. Le lieu étant malsain, à cause des fossés plein 
d'eau qui entouraient le château, on la transféra dans le voisinage, à 
celui de Savigny, qui appartenait au président de Migieu. On avait 
pensé aussi à celui de Serrigny, dans la même région, ou à celui de 
Gilly, propriété de l'abbé de Citeaux. Madame la Princesse, sa mère, 
désirait qu'elle se rapprochât de Paris, et demandait pour elle l'auto- 
risation de séjourner à Anet; mais le Régent refusa, et accorda le 
château de Champlay (on prononce et on écrivait Chamlay), non loin 
de Joigny, dont le possesseur, le célèbre tacticien, venait de mourir 
(ci-dessus, p. 245). La princesse quitta Savigny après le milieu de 
septembre ; mais le voyage était long, plus de trente lieues, et sa santé 
délabrée l'allongea encore. Elle dut s'arrêter plusieurs jours à Chan- 
ceaux (Côte d'Or, près de Semur), puis à Régennes, maison de cam- 
pagne de l'évêque d'Auxerre, à quelques lieues de cette ville. Elle 
n'arriva à Chamlay que le 19 ou le 20 octobre ; sa mère quitta Paris le 
25 pour aller l'y voir et la trouva assez souffrante (Journal de Dan- 
geau, p. 95, 102, 104, 116-117, 124, 140, 142, 144 et 147 ; Archives 
de la Bastille, par Ravaisson, tome XIII, p. 270-271, 274 et 276, 
lettres de le Blanc à M. de la Billarderie et à l'abbé Desplannes ; géné- 
ral de Piépape, La Duchesse du Maine, p. 214-215); voyez ci-après, 
p. 312. 

2. Dangeau, p. 95 ; Archives de la Bastille, p. 264. 

3. Ce secrétaire d'ambassade s'appelait Fernand Trivigno de Fi- 
gueroa ; il fut arrêté en même temps que l'aumônier de l'ambassadeur, 
et resta dans le château de Saumur jusqu'au 14 février 1720, où on 
leur permit de retourner en Espagne (vol. Espagne 294). Il emportait 
les papiers de l'ambassade, au moins ceux que Dubois n'avait pas con- 
servés (Journal de Buvat, tome I, p. 417); le procès-verbal de levée 
des scellés, daté du 17-20 juillet est dans le volume Espagne 289. 



de Gellamare 
mis au château 



[H19] DE SAINT-SIMON. 279 

ta^e 1 - car. comme ie l'ai dit au commencement de cette 

8 ' ' J . . , . . . , . , . , misauchâtea 

affaire 2 , et pourquoi, je n y ai jamais vu bien clair, et de Saumur< 

ie suis très persuadé que M. le duc d'Orléans, qui sûrement 

en a su davantage, en a ignoré plus qu'il n'en a su, et 

que l'abbé Dubois s'est bien gardé de ne retenir pas pour 

soi tout seul le fonds et le tréfonds 3 de l'affaire, n'en a 

dit à son maître que ce qu'il n'a pu lui cacher, et lui a 

soigneusement tu tout ce qui ne le conduisoit pas aux vues 

que j'ai expliquées 4 . Mme du Maine avoua donc enfin, 

par une espèce de mémoire qu'elle envoya, signé d'elle, 

à M. le duc d'Orléans, que lé projet d'Espagne étoit 

véritable, nomma comme complices ceux dont j'ai parlé, 

mais fort diversement 5 . Elle y traita Pompadour avec un 

1. Saint-Simon anticipe sur le temps; car Mme du Maine ne com- 
mença à avouer qu'en décembre ; mais, comme à cette époque, notre 
auteur n'y reviendra pas, nous allons donner ci-après un commentaire 
sommaire. En tout cas, ce ne fut pas les aveux de la princesse qui 
firent arrêter le secrétaire. Mme de Staal (Mémoires, tome II, p. 9-10) 
dit que les instances de sa mère Madame la Princesse la décidèrent 
enfin à parler. 

2. Ci-dessus, p. 48. 

3. Ce mot n'était pas donné par Y Académie en 1718. La dernière 
édition le définit : « Terme de coutume ; le fonds qui est sous le sol et 
qu'on possède comme le sol même. » Elle ajoute qu'on écrit aussi 
très-fonds, et c'est l'orthographe de notre auteur. 

4. Ci-dessus, p. 49-50 et 146-150. 
o. L'original de la déclaration de la duchesse du Maine, ce qu'elle 

a appelé elle-même « sa confession », est aux Affaires étrangères, dans 
le volume Espagne 293, fol. 128-139. Elle est écrite de la main de M. de 
la Billarderie sous la dictée de la princesse, qui y ajouta de sa main : 
« Je certifie avoir dicté ce mémoire à M. de la Billarderie, qui contient 
pure vérité. Louise-Bénédicte de Bourbon. » Une autre copie en 
existe au même dépôt dans le volume France 1235, fol. 171-191, et à 
la suite se trouvent (fol. 197-201) des notes sur les complices, Laval, 
Pompadour, d'Aydie, Boisdavid, rédigées d'après les dires de la du- 
chesse. Lémontey a publié dans les Pièces justificatives de son Histoire 
de la Régence, tome II, p. 413-438, la lettre du 3 décembre 1719 par 
laquelle la princesse annonçait sa confession, celle du 14, qui l'accom- 
pagnait, et enfin la déclaration elle-même. Los originaux de ces deux 
lettres sont conservés dans le volume Espagne 292, fol. 335 et 344, 



280 MÉMOIRES [1749] 

grand mépris, et les gens de peu qui étoient arrêtés, con- 
firma la chimère du duc de Richelieu sur Bayonne pour 
avoir le régiment des gardes, et de Saillans qui y avoit 
aussi son régiment, et qui s'étoit laissé entraîner 1 . Bois- 
david y étoit fort chargé, et Laval plus qu'aucun autre 2 , 
comme la clef de meute 3 , l'homme de confiance et d'ex- 
pédients, qui conduisoit Gellamare en beaucoup de choses, 
le seul qui allât directement de lui à elle et d'elle à lui, 
qui avoit la créance de la noblesse qui leur étoit attachée, 
et qu'il savoit conduire où il convenoit sans leur rien dire 
qu'avec grande mesure pour les temps et pour le choix 
des personnes ; enfin qu'ils avoient compté de faire une 
révolte à Paris et dans les provinces contre le gouver- 
nement, de le changer, d'y faire déclarer le roi d'Es- 
pagne régent, de mettre à la tête de toutes les affaires et 
de toutes les troupes celui que le roi d'Espagne nommeroit 
pour exercer la régence en son nom et en sa place, défaire 
enregistrer ces changements dans tous les parlements, et 
que, pour opérer ces choses, ils avoient formé un grand parti 
en Bretagne avec promesse réciproque que le roi d'Espagne 
leur rendroit tous leurs privilèges, tels qu'ils en jouissoient 
du temps d'Anne de Bretagne et des deux rois successi- 
vement ses époux, Charles VIII et Louis XII, et que la 
Bretagne recevroit toutes les troupes que l'Espagne vou- 
droit envoyer en France, et lui livreroit le Port-Louis pour 
en être le seul maître absolu 4 . Plusieurs Bretons furent 

1. Dans sa confession, Mme du Maine ne parle ni de Richelieu, ni 
de Saillans, pas plus que de Boisdavid ; ce dernier avait nié avoir 
jamais vu le duc du Maine (Mémoires de Mme de Staal, tome I, 
p. 196). 

2. Il est exact que, d'après les dires de la princesse, M. de Laval 
joua un rôle prépondérant dans l'affaire. 

3. Locution empruntée au vocabulaire de la vénerie et déjà rencon- 
trée dans les tomes XVI, p. 239, et XXIX, p. 24, et encore ci-des- 
sus, p. 498. 

4. Tout ce résumé de la confession de la duchesse est fort exagéré, 
ainsi qu'on le pourra voir sur le texte publié par Lémontey. 



[1749] DE SAINT-SIMON. 281 

nommés 1 ; je n'ai point su qu'aucun membre des parlements 
de Paris et de Rennes l'ait 2 été, peut-être bien M. le duc 
d'Orléans l'a-t-il ignoré lui-même. Si elle a chargé des 
seigneurs de la cour qui ont montré avoir grand peur, 
mais qui ne furent pas arrêtés, c'est encore ce qui n'est 
pas venu jusqu'à moi 3 . 

Laval, interrogé à la Bastille sur ces aveux, entra en 
furie contre la duchesse du Maine, jusqu'à lui donner toutes 
sortes de noms, s'écria que c'étoit bien la dernière per- 
sonne dont il auroit soupçonné la foiblesse et l'infamie de 
révéler et de perdre ses amis, qu'il y avoit plus de dix 
ou douze ans qu'il la voyoit peu en public, très fréquem- 
ment en secret ; que c'étoit elle qui l'avoit embarqué dans 
toute cette affaire, dont la colère lui fit dire plusieurs 
détails, sans que ces détails soient revenus à moi ni à 
personne qu'à M. le duc d'Orléans, qui, à ce que je crus 
voir, n'en fut même que légèrement instruit, et ne les 
approfondit pâ*s. Un seul fut su : c'est que, une nuit 
qu'après avoir été souper à l'Arsenal Mme du Maine alloit 
en bonne fortune voir Gellamare sans valets, n'ayant que 
quelques gens afïidés dedans et derrière son carrosse, et 
Laval la menant au lieu de cocher, et sans flambeaux *, 
elle fut accrochée par un autre carrosse, dont ils eurent 
toutes les peines du monde à se débarrasser, et la plus 
grande frayeur d'en être reconnus. 

Ce furent ces aveux qui valurent plus de liberté à M. et 
à Mme du Maine, et qui firent mettre à Saumur le secré- 
taire de Gellamare. Ce fut aussi où commença cette 
comédie entre eux deux, dont qui que ce soit ne put être la 

4. Elle parle de MM. de Noyant, de Bonamour et du Groesquer. 
Saint-Simon dira plus loin, à tort, que ces aveux déterminèrent les 
l ri (-stations en Bretagne : ci-après, p. 356. 

°2. 11 y a Vayent, au pluriel dans le manuscrit. 

3. Elle n'en parla pas. Il est évident que Saint-Simon ne vit pas 
cette pièce, ou du moins en avait oublié les détails. 

I Ecrit flambleaux, par mégarde. 

IIÉ1I01BIS DK saist-siuon. xxxv; 36 



282 MÉMOIRES [1749J 

dupe. Ces aveux furent accompagnés de toutes sortes d'as- 
surances et de protestations que le duc du Maine n'avoit 
jamais su un mot de toute cette affaire; qu'ils n'avoient 
garde d'en rien laisser apercevoir à sa timidité naturelle ; 
car, pour le sauver, elle ne le ménageoit pas ; qu'ils se 
seroient exposés à voir rompre leur projet à l'instant, et 
très possiblement encore à la révélation qu'il en auroit 
faite dans la peur où il en auroit été ; que leur plus épi- 
neux embarras avoit été de se cacher de lui, ce qui avoit 
souvent retardé et quelquefois déconcerté toutes leurs 
mesures par les contretemps des rendez-vous et la fré- 
quente nécessité de les abréger 1 . Ce fut à cette rao- 

1. Voici le passage de la déclaration qui regarde le duc du Maine 
(Lémontey, Histoire de la Régence, tome II, p. 435): «Je dois une 
justification authentique à M. le duc du Maine, et qui me tient infini- 
ment plus à cœur que ma liberté et que ma propre vie : c'est qu'il n'a 
jamais su le moindre mot de toutes ces intrigues, que je me suis cachée 
de lui plus que de personne au monde, que je lui ai toujours dit que 
mon commerce avec M. de Laval n'avoit été fondé que sur les affaires 
qui regardoient son rang, et que nous nous contentions, lui et moi, de 
parler des affaires du temps, sans qu'il fût question d'aucune cabale. 
Je lui ai dit la même chose sur M. de Pompadour, et, lorsque M. du 
Maine entroit dans ma chambre dans le temps que je parlois avec ces 
Messieurs de ces sortes d'affaires, nous changions de discours. J'avoue 
que j'ai dit témérairement à l'ambassadeur d'Espagne que le roi son 
maître pouvoit être assuré de M. du Maine ; mais je déclare que je l'ai 
dit de moi-même et sans qu'il m'en ait jamais parlé. Je dois même 
dire que M. du Maine m'a défendu plusieurs fois de voir MM. de Pom- 
padour et de Laval, par la crainte qu'il avoit qu'ils ne m'embarquassent 
dans quelques intrigues. Je supplie donc M. le duc d'Orléans, avec les 
plus fortes instances, de lui rendre sa liberté sur le témoignage que je 
lui rends de son entière innocence. » Les historiens de la Régence 
admettent en effet l'ignorance du duc du Maine de toute l'affaire : 
Lémontey (tome I, p. 236) parle de son « innocence passive» ; Dom 
Leclercq (tome II, p. 259) pense qu'il ignorait tout; le général de 
Piépape, La Duchesse du Maine, p. 491-492 ne se prononce pas. Le 
garde des sceaux d'Argenson semblait plus incrédule (Mémoires de 
Mme de Staal, tome I, p. 208-209), et Madame écrivait (Correspon- 
dance, recueil Brunet, tome II, p. 244) : « Mme du Maine a disculpé 
complètement son mari Il est possible que ce soit vrai, quoique ce 



[1749] DE SAINT-SIMON. 283 

merie 1 que tout l'esprit de la duchesse du Maine s'aiguisa, 
comme celui du duc du Maine, quand il apprit ces 
aveux, à jurer de son ignorance, de son aveuglement, de 
son imbécillité à ne s'être ni aperçu ni même douté de 
rien, à détester le projet et ceux qui y avoient embarqué 
sa femme, et à se déchaîner contre elle avec peu de 
ménagement 2 . 

M. le duc d'Orléans me conta toutes ces choses en 
attendant qu'il en parlât au conseil de régence 3 . Il eut 
l'air avec moi de mépriser la conspiration, et de rire de 
la comédie entre le mari et la femme, de la malepeur 4 
du duc du Maine, et de l'usage que Mme du Maine ne 
doutoit pa,s de faire de son esprit à cet égard, et de son 
sexe et de sa naissance pour elle-même, et du plein suc- 
cès quelle s'en promettoit sûrement. Je me contentai de 
sourire et de lui répondre un peu dédaigneusement que je 
serois bien de moitié avec elle, parce qu'il n'est rien de si 
certain que de persuader qui veut absolument être per- 
suadé, et aussitôt je changeai de discours. Il y avoit long- 
temps que nous ne nous étions parlé de cette affaire. Il 
sentoit bien que j'avois raison ; mais il sentoit encore 
plus le poids du joug de l'abbé Dubois, et j'avois bien 
reconnu, comme je l'ai dit plus haut 5 , à quoi abou- 
tiroit tout ce vacarme, et l'indignation m'avoit fermé la 
bouche là-dessus. On verra bientôt les suites de ces aveux 

soit difficile à croire. » Dans l'entourage de la marquise de Balleroy, 
on croyait aussi à l'ignorance du prince (Les Correspondants de Bal- 
leroy, tome II, p. 105-406), et Mme de Maintenon écrit dans le cou- 
rant de 4749 que son innocence «se répand tous les jours « et que 
« tout tombera sur M. de Malezieu » (Lettres historiques et édifiantes, 
publiées par Th. Lavallée, tome II, p. 470). 

4. Saint-Simon écrit mommcrie ; voyez tome XXXIV, p. 275. 

2. Dans le public, on désapprouva en général les aveux de la prin- 
cesse (Mémoires de Mme de Staal, tome II, p. 22-24). 

3. Suite des Mémoires, tome XVI de 4873, p. 429. 

4. Tome XXIX, p. 499. 

5. Ci-dessus, p. 447. 



284 



MEMOIRES 



[1710] 



[Add. S'-S. 1595 
et 1596] 



MM. 

d'Allemans, 

Renau et le P. 

Malebranche; 

quels. 



sur la Bretagne, et à quel point la comédie fut poussée 
entre M. et Mme du Maine 1 . 

Quoique je fasse profession dans ces Mémoires de ne 
les charger pas de deux matières, dont l'une a produit 
une infinité de volumes, qui sont entre les mains de tout 
le monde, et dont l'autre n'en fourniroit guères moins par 
son étendue et l'excès de ses révolutions, je veux dire la 
constitution Unigenitus et la finance, il se trouve néan- 
moins en mon chemin des choses là-dessus que je me crois 
quelquefois obligé de raconter. 

La taille, et la manière de la lever, plus à charge que 
la taille même, avoit été un objet sur lequel on avoitsans 
cesse médité depuis la Régence 2 . Les inconvénients en 
étoient extrêmement moindres en Languedoc et en 
Bretagne ; mais c' étoient les seuls pays d'États; car le peu 
d'autres pays d'États sont si petits 3 , et objets si peu 
considérables, que ce n'étoient pas des objets. M. d'Alle- 
mans, qui étoit un homme fort distingué parmi la noblesse 
du Périgord 4 , par la sienne et par son mérite, et qui, 

1. Ci-après, p. 356, et suite des Mémoires, tome XVI de 1873, p. 425 
et suivantes. 

2. Voyez notre tome XXXIII, p. 17-19. 

3. Il est certain que la Flandre, le Hainaut, l'Artois, le Béarn, le 
Roussillon et le Pays de Foix étaient des provinces peu importantes ; 
mais notre auteur oublie parmi les pays d'États la Bourgogne et la Pro- 
vence dont le territoire était assez considérable. 

4. La famille du Lau d'Allemans était originaire de Béarn, mais 
établie depuis longtemps en Périgord (voyez les notes et documents 
publiés par Tamizey de Larroque dans la Revue de Gascogne, 
tome XVIII, p. 41-46). M. Dujarric-Descombes a donné en 1889 dans 
le tome* XVI du Bulletin de la Société historique et archéologique du 
Périgord, p. 352-408 et 452-497, une bonne notice sur le marquis 
d'Allemans, ses relations et ses travaux ; nous lui empruntons les 
renseignements qui vont suivre, en les complétant. Armand du Lau, 
marquis d'Allemans, naquit en Périgord sur la paroisse de Brassac le 
8 mai 1651 ; il épousa par contrat du 19 janvier 1675 sa cousine 
Suzanne du Lau de Ghampniers, qui lui donna six lils et sept filles, 
dont plusieurs naquirent sourds-muets. En mai 1677, il acheta une 
charge d'écuyer de la Reine (brevet du 10 mai : Archives nationales, 



[17191 DE SAINT-SIMON. 285 

depuis qu'il s'y étoit retiré, y étoit considéré par tout 
ce qui y vivoit comme un arbitre général à qui chacun 
avoit recours pour sa probité, sa capacité et la douceur de 
ses manières, et comme un coq de province 1 , où il vivoit 
très honorablement, étoit venu faire un tour à Paris, 
revoir ses anciens amis, et il en avoit beaucoup, et 
quelques-uns fort considérables ; car il avoit longtemps 
vécu à la cour et à Paris 2 , où il s'étoitfait généralement 
estimer. Il étoit des miens dès ma jeunesse, et son fils 
aussi, qui est devenu lieutenant-colonel du régiment du 
Roi infanterie, brigadier et commandeur de Saint-Louis 3 , 

1 3713, fol. 19); mais il la perdit à la mort de Marie-Thérèse en 
1683. Il se retira alors dans son château de Montardy, qu'il ne quitta 
plus que pour quelques voyages à Paris. C'est là qu'il mourut le 
16 janvier 1726, ayant eu ses dernières années attristées par un procès 
que lui intenta une certaine Marie Poupart, qui contrefaisait la sourde- 
muette et se prétendait sa fille ; il eut beaucoup de peine à faire 
reconnaître son imposture. 

1. « On appelle figurément coq celui qui est le principal en quelque 
endroit, qui y paroît, qui s'y distingue, qui se fait valoir davantage » 
{Académie, 1718). On trouve l'expression « coq de paroisse » dans une 
lettre du Régent à Renau du 21 janvier 1719 (Archives nationales, 
KK 1325). 

2. Il semble au contraire à peu près certain qu'il ne séjourna à Paris 
que de 1677 à 1684 au plus tard. 

3. Jean du Lau, dernier fils, chevalier, puis comte d'Allemans, a 
une notice dans le tome VIII de la Chronologie militaire de Pinard, 
p. 374. Né le 24 novembre 1682, il eut dès 1704 une lieutenance au 
régiment d'infanterie du Roi, et monta successivement jusqu'au grade 
de lieutenant-colonel dans ce corps (1734) ; brigadier en 1736 et com- 
mandeur de Saint-Louis en 1739, il eut un rôle distingué, cette môme 
année, lors des manœuvres du camp de Compiègne et fut très bien 
traité par le Roi {Mémoires de Luynes, tome II, p. 457-459, 462-464 
et 466). Comme va le dire notre auteur, les suites d'une blessure qu'il 
avait reçue à la tète en Italie l'obligèrent à se retirer en 1741, et on 
lui donna alors le gouvernement de Cognac {ibidem, tome III, p. 358). 
Il mourut en 1762. Un frère aîné, Jean-Armand, capitaine au régiment 
du Roi, se retira en disgrâce en 1706 {Mémoires de Sourchcs, tomeX, 
p. 5 et ti), épousa en novembre 1712 Mlle de Lanmary et mourut le 

ptembre 1746. 



286 MÉMOIRES [1749] 

et qui n'a quitté que par une grande blessure à la bataille 
de Parme 1 , avec des pensions, parce qu'elle l'avoit mis 
hors d'état de servir. Le père et le fils avoient beaucoup 
d'esprit, de savoir et de monde. Je les avois connus chez 
le célèbre P. Malebranche, de l'Oratoire, dont la science 
et les ouvrages ont fait tant de bruit, et la modestie, la 
rare simplicité, la piété solide ont tant édifié, et dont la 
mort dans un âge avancé a été si sainte, la même année 
de la mort du Roi 2 . D'autres circonstances l'avoient fait 
connoître à mon père et à ma mère 3 . Il avoit bien voulu 
quelquefois se mêler de mes études ; enfin il m'avoit pris 
en amitié, et moi lui, qui a duré autant que sa vie. Le 
goût des mêmes sciences l'avoit fait ami intime de 
MM. d'Allemans père et fils *, et c'étoit chez lui que 
j'étois devenu le leur. Cette préface semble bien étrangère 
à ce qui est annoncé. Elle y va pourtant paroître nécessaire, 
parce qu'elle y montre la raison qui m'a fait mêler d'un 
projet de finance, moi dont le goût et l'aptitude en sont si 
éloignés. 

M. d'Allemans, excellent citoyen, qui étoit depuis long- 
temps témoin oculaire des malheurs de la campagne, 
chercha des remèdes à ces maux. Il crut en avoir trouvé 
un dans une manière de taille proportionnelle 5 . Il travailla 

1. Gagnée le 29 juin 1734 par le maréchal de Goigny. 

2. Nicolas Malebranche ou de Malebranche : tome XII, p. 16. — 
Saint-Simon écrit Malebranche et Malbranche. 

3. Il s'agit de Malebranche. Lorsque notre auteur avait parlé de 
lui la première fois, il n'avait rien dit de ces relations avec sa famille 
et avec lui-même. 

4. Le père n'avait pu connaître l'Oratorien qu'entre 1677 et 1684 ; 
mais celui-ci passa au château de Montardy une partie de l'été de 1688, 
et entretint une correspondance suivie avec son hôte. Elle est malheu- 
reusement perdue, sauf une dizaine de lettres que l'abbé Blampignon 
a publiées. 

5. M. d'Allemans n'était pas partisan de la taille proportionnelle, 
selon le système de Renau ou de la dîme royale de Vauban, dont il 
montrait les inconvénients. Il préconisait une taille « en espèce », 
sorte d'impôt général établi sur le revenu de chacun et variable avec 



[1719] DE SAINT-SIMON. 287 

son projet, et il en apporta des mémoires à Paris. Il me 
vint voir et il m'en parla. Je lui dis que le petit Renau 
avoit eu une idée pareille, et que M. le duc d'Orléans 
aussi l'avoit envoyé en quelques provinces faire quelques 
essais sur des paroisses en petit nombre 1 , et Silly 2 d'un 
autre côté, qui s'y étoit présenté 3 , qui est le même Silly 
dont j'ai ailleurs raconté par avance la fortune et la 
catastrophe *. Je crois avoir aussi fait connoître ailleurs ce 
petit Renau 5 , que tout le monde, et le meilleur, avec qui [Add.S t -S. 1597] 

les fluctuations de ce revenu. Il exposa ses idées dans un Mémoire 
envoyé à M. le maréchal-duc de Berwick sur la taille en espèce et qui 
date de la fin de 1718 ; M. Dujarric-Descombes l'a publié dans le recueil 
indiqué ci-dessus, p. 492-497. Deux lettres du Régent, du 21 janvier 
1719, adressées à Berwick et à Renau et relatives aux propositions de 
M. d'Allemans se trouvent aux Archives nationales dans le registre 
KK 1325 ; nous en donnerons le texte dans l'appendice I de notre pro- 
chain volume, sous les n os 1 et 2. — Dès 1715, M. d'Allemans avait 
adressé au Régent un Avis au régent de France (ibidem, p. 480-491) 
où il montrait les abus du régime antérieur et indiquait la manière de 
les corriger. En 1716, lors des affaires de la noblesse, il avait écrit un 
Mémoire envoyé à M. le duc de Saint-Simon touchant les moyens de 
réunir la noblesse avec les pairs du royaume. 

1. Voyez notre tome XXXIII, p. 17-19. 

2. Jacques-Joseph Vipart, marquis de Silly : tome XII, p. 190. 

3. Deux arrêts du conseil d'État des 7 et 15 avril 1719 avaient dési- 
gné MM. de Silly, conseiller d'État, d'Herbigny, colonel d'infanterie, 
et de Prémagny, correcteur en la chambre des comptes de Rouen, 
pour établir dans l'élection de Pont-1'Évêque une nouvelle manière de 
lever la taille, et reviser les rôles des dix dernières années ; un règle- 
ment détaillé avec tarif, signé des trois commissaires, fut publié le 
27 mai (Archives nationales, ADf 753; voyez aussi Dangeau, 
tome XVIII, p. 96). Dès le mois de juillet 1718, un correspondant de 
la marquise de Balleroy lui écrivait (lettre inédite du 30) : « Le cheva- 
lier de Gaumartin nous conta qu'on donnoit au marquis de Silly, du 
pays d'Auge, la place de conseiller du dedans qu'avoit M. Ferrand et 
qu'on l'envoyoit en Normandie pour établir la dîme royale dans son 
canton. C'est une suite de ce qu'on vient de faire pour la généralité de 
la Rochelle. » 

4. Tome XII, p. 189 et suivantes. 

5. Voyez notre tome XIII, p. 27-31. 



288 



MEMOIRES 



[1749] 



Mémoire 

d'Allemans 

sur la manière 

de 
lever la taille. 



son mérite l'avoit mêlé, l'appeloit ainsi, de sa très petite 
taille. Il étoit très savant, très homme d'honneur, modeste, 
désintéressé, zélé citoyen, avec de l'esprit et du monde, 
des distractions plaisantes de géomètre, consommé dans 
toutes les parties de la marine, fort brave, lieutenant 
général des armées navales, grand croix de Saint-Louis, 
qui avoit fait en chef diverses expéditions, fort estimé du 
feu Roi, dont il avoit des pensions, et de ses ministres, et 
de tout temps aimé de M. le duc d'Orléans. Il étoit ami 
intime de Louville ; il étoit des miens, et, comme il étoit 
grand disciple du P. Malebranche \ il avoit connu aussi 
M. d'Allemans. Ce dernier me lut un mémoire tiré de ses 
observations 2 . Louville, qui le connoissoit, et qui avoit 
dîné avec lui chez moi, demeura présent à cette lecture. 
Le mémoire étoit beau et solide et nous parut mériter 
d'aller plus loin ; mais, avant d'en parler à M. le duc 
d'Orléans, nous jugeâmes qu'il falloit éviter d'être croisé 3 , 
et qu'il étoit à propos de rassembler les lumières. Renau 
étoit venu faire un tour à Paris ; nous en voulûmes pro- 
fiter. Louville aboucha d'Allemans avec lui ; ils eurent 
plusieurs conférences chez Louville, et une dernière chez 
moi. Réciproquement ils approuvèrent leurs vues et leurs 
moyens de les remplir ; réciproquement aussi ils trou- 
vèrent des embarras et des obstacles. Deux hommes d'hon- 
neur et d'esprit qui sincèrement ne cherchent que le bien 
et ne se proposent aucun but particulier conviennent 
aisément, même sur ce qui reste en dispute entre eux ; 
ainsi, tout bien examiné, ils jugèrent tous deux que ce 
plan devoit être proposé au Régent, et lu en leur présence, 
pour qu'il jugeât lui-même des points qui demeuroient 
indécis entre eux. Louville n'avoit pas laissé de travailler 

1. Ces relations ont déjà été mentionnées au même endroit, p. 30-31. 

2. Ce mémoire ne nous est pas parvenu ; il devait être rédigé dans 
le même sens que celui adressé au maréchal de Berwick, dont il a été 
parlé ci-dessus. 

3. Au sens de traversé, comme dans le tome X, p. 212. 



[1749] DE SAINT-SIMON. 289 

aussi à la refonte des points convenus, sur plusieurs des- 
quels Renau et d'Allemans s'étoient conciliés ; il entendoit 
bien la matière, et nous crûmes qu'il ne seroit pas inutile. 
Je parlai donc à M. le duc d'Orléans de ce mémoire, et 
je lui proposai d'en entendre la lecture en présence de 
ces trois hommes, pour en raisonner en même temps avec 
eux. 11 me parut que la proposition lui plut ; il l'accepta 
avec plaisir ; il voulut aussi que j'y assistasse, et me 
donna jour au 2 août, trois ou quatre jours après. Nous 
allâmes donc ce jour-là de bonne heure l'après-dînée chez 
lui. Lecture ou conférence durèrent quatre bonnes heures 
sans dispute, et chacun ne cherchant que les meilleurs 
moyens à lever les embarras et les difficultés. La conclu- 
sion fut louanges et remerciements du Régent et appro- 
bation du mémoire ; mais il fut convenu de voir pendant 
un an les difficultés et les succès de Renau dans la géné- 
ralité de la Rochelle, et de Silly dans une des élections 
de Normandie, où ils travailloient à établir la taille pro- 
portionnelle, pour ensuite revoir avec eux ce même 
mémoire, et sur l'expérience de leur travail et les lumières 
que donnoit le mémoire, se déterminer, se fixer, et tra- 
vailler en conséquence dans tout le royaume sur la 
manière de lever la taille 1 . Ce projet, qui fut de l'avis de 

1. Dangeau, tome XVIII, p. 96, 2 août: «M. le duc d'Orléans 
travailla l'après-dînée, durant près de quatre heures, avec le duc de 
Saint-Simon, le petit Renau, M. Dalman (sic) et M. de Louville sur la 
dîme royale. Il eut la patience de se faire lire un mémoire fort long 
fait par M. de Louville, et fort bien fait. Le résultat de cette conférence 
tut que M. le duc d'Orléans ne prendroit point son parti sur l'établis- 
sement de la dîme royale dans le royaume que dans un an, quand il 
aura vu comme on s'en trouvera dans la généralité de la Rochelle et 
dans une élection de Normandie où Silly l'a établie et dans laquelle 
élection M. le duc d'Orléans a beaucoup de terres. » L'expérience 
entamée à la Rochelle se continua encore l'année suivante, car nous 
voyons, le 10 décembre 1719, l'intendant de Greil et le commissaire 
spécial M. de Foudras publier un règlement pour « l'établissement de 
la dîme royale et de la taille d'industrie » dans la généralité (Archives 
nationales, ADf 756). 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON XXXVI 37 



290 iMEMOIRES [4719] 

tous, et qui étoit sage, n'eut pas le temps d'être exécuté. 
Renau, malade de fatigue, et du chagrin que lui cau- 
soient les obstacles qu'il rencontroit dans la généralité de 
la Rochelle, et de la haine que, sans savoir pourquoi, la 
nouveauté qu'il vouloit introduire avoit excité contre lui 
malgré la netteté de ses mains très reconnue, parce que 
toute nouveauté est suspecte en matière d'impôts et de 
levée, Renau, dis-je, voulut se presser de retourner à son 
travail. Il voulut prendre des eaux de Pougues 1 ; il en 
prit par excès 2 ; car par principe, comme le P. Male- 
branche, il étoit grand buveur d'eau 3 , et mourut à Pougues 
les derniers jours de septembre 4 . M. d'Allemans, retourné 
chez lui, ne le survécut que de peu de mois 5 ; ainsi tout 
ce projet s'en alla en fumée 6 . 
La Meute M. Je duc d'Orléans fit au Roi une galanterie très con- 

donneeauRoi vena bi e a son âge ; ce fut de lui proposer de prendre la 
gouvernement maison de la Meute pour s'en amuser, et y aller faire des 

à Pezé. 

4. Pougues, entre Nevers et la Charité, à trois kilomètres environ 
de la rive droite de la Loire, était renommé dès le seizième siècle pour 
la vertu de ses eaux « froides, vineuses, aigrettes et ferrugineuses » 
dans les affections des voies urinaires et particulièrement de la gra- 
velle ; on les regardait comme aussi efficaces que celles de Spa. 
Henri III y fit une saison en 1586 ; au dix-septième siècle, leur vogue 
avait diminué ; elle reprit au dix-huitième. Le docteur Paul Rodet 
a fait paraître en 1894 denx volumes intitulés Hydrologie historique ; 
les médecins à Pougues aux XVI e , XVII e et XVIII e siècles. 

2. Dangeau (p. 132) dit : en^trop grande abondance, ce qui est plus 
clair. 

3. Saint-Simon a déjà parlé, comme buveur d'eau, de l'abbé de 
Lionne, qui absorbait chaque jour une vingtaine de pintes d'eau de 
Seine (notre tome XXVI, p. 94, et suite des Mémoires, tome XVII de 
1873, p. 249). 

4. Renau mourut à Pougues le 30 septembre 1719 (Dictionnaire 
critique de Jal, p. 1049 ; Dangeau, p. 132). La Gazette (p. 516) dit 
par erreur à la Charité-sur-Loire. 

5. Il ne mourut qu'en 4 726, sept ans plus tard. 

6. Il y a des documents relatifs à la taille tarifée et à la taille pro- 
portionnelle dans des dossiers venant du Régent et conservés dans le 
carton R 4 825 des Archives nationales. 



[1749] DE SAINT-SIMON. 291 

collations 1 . Le Roi en fut ravi. Il crut avoir quelque chose 
personnellement à lui, et se fit un plaisir d'y aller, d'en 
avoir du pain, du lait, des fruits, des légumes, et de s'y 
amuser de ce qui divertit à cet âge. Ce lieu, changeant de 
maître, changea aussi de gouverneur. Le duc d'Humières 
me parla pour Pezé 2 ; je le lui fis donner 3 , et il en sut tirer 
parti pour se rendre de plus en plus agréable au Roi. Il 
eut aussi la capitainerie du Bois de Boulogne 4 , comme 
Rions avoit l'un et l'autre. 

Monsieur le Duc, qui avoit un procès fort aigre avec 20000* 
Mme la princesse de Gonti sa tante, l'accommoda ; mais ce à P Mme 
fut aux dépens du Roi, à qui il en coûta une pension de la princesse 
vingt mille livres à Mme la princesse de Conti, outre celles Gonti ^ mere# 
qu'elle avoit déjà 5 . M. le duc d'Orléans accorda aussi à 150000* 

1 . La duchesse de Berry en avait fait un « petit château délicieux » 
(Gazette de la Régence, p. 176). Dangeau ne parle pas de cette reprise 
par le Roi ; mais tous les biens de la princesse défunte revenaient à la 
couronne. Le Mercure d'août (p. 159-160) dit que le Roi en acheta les 
meubles. C'est dans le parc du château que le jeune Roi commença 
l'équitation en mai 1720 (Mercure, p. 177) et qu'il eut, le 16 juillet 
suivant, sa première chasse, où il tua dix pièces (ibidem, p. 158 ; 
Gazette, p. 348). 

2. Hubert de Gourtarvel, marquis de Pezé : tome XXXV, p. 320. 

3. Le brevet du 10 août (Dangeau l'annonce le 7, p. 99), est dans 
le registre O 1 63, fol. 199 v° ; dans le préambule on trouve cette phrase : 
« Le Roi ayant choisi le château de la Meute comme un lieu propre 
à se délasser après ses études », etc. Voyez dans le Bulletin de la 
Soéiété historique d'Auteuil et de Passy, tome I, p. 189 et suivantes, 
l'article de Léopold Mar sur Les quatre gouverneurs du château de 
la Muette. 

4. Dangeau ne dit rien sur cette capitainerie, et nous n'en avons pas 
trouvé les provisions. Notre auteur doit se tromper, car, lorsque 
Mme de Berry avait acheté la Muette, la capitainerie du Bois de Bou- 
logne avait été laissée à Armenonville, avec la survivance pour son 
flh : notre tome XXX, p. 80, note 4. 

5. « Monsieur le Duc et Mme la princesse de Conti, sa tante, qui 
plaidoiont depuis longtemps, s'accommodent. Monsieur le Duc donne 
à cette princesse la terre de Senonches, qui vaut près de cinquante 
mille livres de rente, cent mille francs d'argent comptant, et M. le duc 
d'Orléans, en faveur de l'accommodement, fait augmenter la pension 



292 MÉMOIRES [1749] 

de brevet de Lautrec cent cinquante mille livres de brevet de retenue 

à Lautrec sur sur sa lieutenance générale de Guyenne 1 . Il profita aussi 

sa lieutenance du bon état de la banque de Law pour faire payer toutes 

de g Guyenne. ^ es P ens i° ns > vieux et courant 2 ; il fit aussi une grande 

Toutes augmentation de troupes pour environ sept à huit millions 3 . 

sïTTent Peu ^ e i ours a P r ^ s ' il fit un marché qui scandalisa 

Forte étrangement, après tout ce qui s'étoit passé à Turin de la 

augmentation Feuillade à lui \ et les exécrables propos que ce dernier 

de troupes. ,, , . , . , ira 

M i e s etoit pique de tenir a tous venants sur la mort de 

duc d'Orléans Monsieur et de Madame la Dauphine °. Ils furent tels et si 

pour M. le duc publics, et si continus, que j'eus toutes les peines du 

de Chartres monde à empêcher M. le duc d'Orléans de lui faire donner 

gouvernement ^ es C0U P S de bâton, lui si insensible à tout ce qui s'est 

de Dauphine fait et dit contre lui, comme on le voit en tant d'endroits 

d ? la de ces Mémoires 6 . Mais Canillac, ami intime de la 

qu'il accable Feuillade de tous temps 7 , voulut faire éclater son crédit 

de Mme la princesse de Gonti de vingt mille francs » (Journal de Dan- 
geau, p. 100). Le brevet d'augmentation de pension, daté du 13 août, 
est dans le registre O 1 63, fol. 204. 

1 . Louis-Hector de Gelas de Voisins, comte de Lautrec : tome XXVI, 
p. 240. Dangeau annonce cette grâce le 16 août (p. 103). 

2. Un arrêt du conseil d'État du 25 juillet avait cédé à la Compa- 
gnie des Indes (c'était le nom qu'avait pris la banque de Law) pour 
neuf années le bénéfice de la refonte des monnaies moyennant le 
versement de cinquante millions au Trésor royal en quinze paiements 
mensuels. La Compagnie proposa alors de se substituer au Trésor pour 
payer aux pensionnaires de l'État tout l'arriéré de leurs pensions, y 
compris l'année courante, en déduction de ces cinquante millions, 
moyennant une remise de trois pour cent abandonnée par les inté- 
ressés; l'opération fut approuvée par un arrêt du 19 août (Archives 
nationales, ADf 754 et 755 ; Journal de Buvat, tome I, p. 423). 

3. Les nouvelles levées de troupes étaient nécessitées par la guerre 
d'Espagne (Dangeau, p. 99-102); elles furent rendues possibles par 
l'opération mentionnée ci-dessus. 

4. En 1706 : tome XIV, p. 52 et suivantes. 

5. Tome XXII, p. 399. 

6. Voyez notamment dans les tomes XXVI, p. 269 et suivantes, et 
XXX, p. 308. 

7. Tomes XXVI, p. 364, et XXIX, p. 312. 



i 



[1749] DE SAINT-SIMON. 293 

et la puissance de sa protection aux dépens de M. le duc d'argent. 
d'Orléans, même raccommoder avec lui un homme si J 

gratuitement et si démesurément coupable envers lui, et 
lui ouvrir un large robinet d'argent 1 . Il persuada donc à 
M. le duc d'Orléans, qui ne songeoit à rien moins, d'ache- 
ter de la Feuillade, pour M. le duc de Chartres, le gou- 
vernement de Dauphiné cinq cent cinquante mille livres 
comptant, trois cent mille livres en outre pour le brevet de 
retenue que la Feuillade avoit, et de plus les appoin- 
tements d'ambassadeur à Rome depuis le jour que le 
même Canillac l'avoit fait nommer en obtenant son par- 
don, jusqu'à son départ 2 . Ce fut donc près d'un million 
pour un gouvernement de soixante mille livres de rente 3 , 
et dix ans d'appointements d'ambassadeur à Rome, où il 
n'alla jamais. On verra, dans la suite, la rare reconnois- 
sance de ce galant homme 4 , le plus corrompu et le plus 
méprisable que j'aie jamais connu. Clermont, qui, comme 
on l'a dit 5 , avoit les Suisses de M. le duc d'Orléans, fut 
aussi capitaine des gardes de M. le duc de Chartres 6 , comme [AddS'-S 1599] 
gouverneur de Dauphiné 7 ; il n'avoit rien, et grand besoin 
de subsistance 8 . 

4 . Locution déjà rencontrée dans nos tomes XII, p. 289, XXXI, 
p. 52, etc. 

2. Saint-Simon a déjà mentionné par avance cette acquisition dans 
le tome XXIX, p. 342, lorsqu'il a raconté la nomination de la Feuil- 
lade comme ambassadeur à Rome à la fin de 4745. Dangeau l'annonce 
le 27 août (p. 444, avec l'Addition indiquée ci-contre). 

3. Dangeau dit en effet que le gouvernement ne valait que vingt 
mille écus de rente, et on en avait augmenté les appointements de dix 
mille francs en 4745. 

4. Il ne sera plus parlé de M. de la Feuillade que par incidence. 

5. Ci-dessus, p. 247-248. 

6. Les mots de Chartres sont en interligne, au-dessus de d'Orléans, 
biffé. 

7. Dangeau, p. 444, 29 août. C'est à propos de cette nomination que 
Saint-Simon avait écrit l'Addition n° 4604, que l'on trouvera plus loin en 
regard de la page 342. 

8. Il épousa secrètement, on ne sait aujusteà quelle époque, la veuve 



La Vrillière 

présente 

au Roi 

les députés 

des Etats 

de Languedoc 

de préférence 

à Maillebois, 

lieutenant 

général 

de la province. 

Extraction 
de Maillebois. 
[Add.&S.lôOO] 



294 MEMOIRES [1719] 

L'audience ordinaire du Roi à la députation des États 
de Languedoc donna lieu à une étrange dispute à qui les 
présenteroit, par l'absence du duc du Maine et du prince 
de Dombes 1 , gouverneurs de cette province, entre Maille- 
bois, qui en étoit un des lieutenants généraux, et la Vril- 
lière, secrétaire d'Etat, qui avoit le Languedoc dans son 
département, qui, plus étrangement encore, l'emporta 2 . 
Voilà ce que perdent les charges à tomber à des gens 
infimes. On 3 n'a jamais contesté au lieutenant général 
d'une province d'y faire les fonctions de gouverneur en 
son absence, quand le lieutenant général y est de l'agré- 
ment du Roi. Or, c'en est une constante 4 de présenter 
au Roi les députés des États en l'absence du gouver- 
neur, et qui n'a pas besoin de l'agrément du Roi, parce 
que cette fonction est très passagère, et n'emporte ni 
détail ni commandement. Toutefois la Vrillière ose le 
prétendre, et l'emporte, parce qu'il n'eut affaire qu'à 
Maillebois, et, delà en avant 5 , voilà cette fonction ôtée 
aux lieutenants généraux par les secrétaires d'État, dans 
un pays où rien de suivi par règle, par principes, par 
maximes, tout par exemples et par considération. A ce 
propos, puisque dans la suite ce Maillebois a voulu faire 
du seigneur, si faut-il que je dise au vrai d'où il vient 6 . 

de lord Jersey (notre tome VI, p. 89, note 4), revenue en France en 
octobre 1713 (voyez l'Addition ci contre n° 1599). Madame prétend 
(Correspondance, recueil Brunet, tome II, p. 147) qu'il partageait avec 
le Régent les faveurs de Mme de Parabère. 

4. Il avait d'abord écrit C. d'Eu; il a surchargé ces mots en P. de 
et écrit Dombes à la suite. 

2. Dangeau, p. 102, au 16 août. La Gazette (p. 406) et la Gazette 
de Rotterdam (n° 97), qui copie la première, placent l'audience au 17. 

3. Avant cet On, Saint-Simon a biffé Desmaretz. 

4. Après constante, il a encore biffé et qui n'a pas besoin de l'agré- 
ment, qu'on va retrouver un peu plus loin ; à la ligne suivante, les 
mots en l'absence du Gouverneur ont été ajoutés en interligne. 

5. C'est-à-dire, à partir de cela, comme conséquence. 

6. Notre auteur oublie qu'il a raconté l'origine des Desmaretz, plus 
sommairement, à l'année 1700 : tome VII, p. 129-132. 



[4719] 



DE SAINT-SIMON. 



Desmaretz étoit laboureur de l'abbaye d'Ourscamp 1 , 
comme l'avoit été son père. Peu à peu il en prit des 
fermes, et s'y enrichit 2 . M. Colbert, fort petit compagnon 
alors, mais déjà dans les bureaux, n'avoit pas encore 
oublié Reims, sa patrie, ni ses environs. Il sut que ces 
Desmaretz, père et fils, étoient devenus de gros marchands 
de blés et qu'ils y avoient fait fortune. Il trouva le nid 
bon pour sa sœur 3 , et la leur fit proposer pour le fils. Les 
Desmaretz ne se firent pas prier pour s'allier à un homme 
qui travailloit dans les bureaux du premier ministre, et 
le mariage se fit. Golbert, de degré en degré parvenu à 
la place d'intendant des affaires du cardinal Mazarin et 
d'intendant des finances, voulut recrépir son beau-frère. 
Il lui fit acheter une charge de trésorier de France à 
Soissons 4 , où il alla s'établir, sans avoir jamais monté 
plus haut 5 , et ne laissa pas tout doucement de continuer 
son commerce et d'accumuler. Il eut trois fils de la sœur 
de Colbert 6 , dont l'aîné fut Desmaretz, dont il a été 
suffisamment parlé en plusieurs endroits ici pour n'avoir 
rien de plus à en dire, et qui, à la mort du Roi, étoit 
ministre d'État et contrôleur général des finances, lequel, 
d'une fille de Béchameil 7 , surintendant de Monsieur, a 
eu Maillebois, qui a donné lieu à ce récit. 

Le même, mot pour mot, m'a été fait dans l'abbaye 
d'Ourscamp par le prieur et par ses principaux religieux, 

i. Notre-Dame d'Ourscamp (tome VII, p. 429). Saint-Simon écrit 
Orcamp, comme on le faisait couramment alors. 

2. Nous avons dit (ibidem, p. 430, note 4) que ces origines modestes, 
si rapprochées du contrôleur général, semblent être une légende. 

3. Marie Colbert : ibidem, p. 430, note 3. 

L. Jean Desmaretz possédait cette charge depuis douze ans lorsqu'il 
épousa Mlle Colbert en 4646. 

5. Ces six mots ont été ajoutés en interligne, et constituent une 
erreur : Jean Desmaretz eut un brevet de conseiller d'État en 4652. 

6. Nicolas, le ministre, Jacques, archevêque d'Auch (tome XXIII, 
p. 280), et Jean-Baptiste, dit Desmaretz de Vaubourg(t. XVII, p. 452). 

7. Madeleine Béchameil: tome VI, p. 64. 



Belle action 
des moines 
d'Ourscamp. 



296 MÉMOIRES [1719] 

et m'a été confirmé unaniment par tout le pays. Ce 
qu'ils ne m'ont pas dit, et ce que j'ai appris de tout leur 
voisinage, mérite de n'être pas oublié, pour la beauté et 
encore plus pour l'extrême rareté de l'action. Il y avoit 
trente ans, lorsque je l'appris, que le prieur et les princi- 
paux religieux de l'abbaye d'Ourscamp surent que deux 
enfants gentilshommes, dont les ascendants paternels 
avoient fait de grands biens à leur abbaye et l'avoient 
presque fondée, étoient tombés dans la nécessité. Ils les 
prirent chez eux, les élevèrent, et leur firent apprendre 
tout ce qui convenoit à leur état ; ensuite ils trouvèrent 
moyen de les faire officiers, leur achetèrent après des 
compagnies, et tous les hivers défrayoient leurs équi- 
pages chez eux ; enfin au printemps leur faisoient une 
bourse pour leur campagne, et ont toujours continué tant 
que ces gentilshommes ont eu besoin et ont bien voulu 
recevoir ce secours. Aussi ces moines, tout riches qu'ils 
sont, en ont recueilli la vénération de tout leur pays : ils 
la méritent sans doute et d'être proposés en exemple. 
J'ai regret d'avoir oublié le nom de ces gentilshommes, 
qui doivent être d'ancienne race ; Ourscamp est si près de 
Paris que ce nom est aisé à retrouver 1 . 
Mme Avant de quitter Maillebois et la députation des États 

d'Orléans* ^ e Languedoc, il ne faut pas oublier cette singularité 2 , 
refuse audience Cette députation, après avoir fait sa harangue au Roi, 

à ^ ? Et é at8 lté8 alloit tou J ours en faire une à Madame et à M. et à Mme 

depuis la prison la duchesse d'Orléans, ainsi que les députés des États de 

du duc Bretagne. Cela se pratiquoit de même sous le feu Roi. 

du Maine. 

[AddS'-S 1601] Mme la duchesse d'Orléans ne voulut point la recevoir 
cette année 3 , pour marquer le deuil qu'elle déme- 

4. Il est regrettable que Saint-Simon ait oublié ce nom; car, quoi 
qu'il en dise, il semble impossible de le retrouver et de vérifier ces dires. 

2. Les sept derniers mots de cette phrase, omis par inadvertance, 
ont été écrits en interligne. 

3. Dangeau en le disant (p. 113) ajoute que la duchesse avait déjà 
refusé de même aux États de Bourgogne et à ceux de Bretagne. 



|1719] DE SAINT-SIMON. 297 

noit 1 de la situation du duc du Maine, quoique si étran- 
gement adoucie, d'une manière plus solennelle et plus 
publique. 

Peu de jours après, le duc de Richelieu sortit de la L Ç duc . 
Bastille, et alla coucher à Conflans chez le cardinal de e *\ p e ^ u 
Noailles 2 . Il étoit veuf sans enfants de sa nièce 3 , mais, mis en liberté, 
par son traité avec l'Espagne, il avoit voulu dépouiller le 
duc de Guiche, autre neveu du cardinal de Noailles, du 
régiment des gardes, et l'avoir 4 . Il devoit s'en aller à Riche- 
lieu 5 ; il obtint d'aller faire une pause à Saint-Germain, 

1 . Les lexiques du dix-septième siècle ne connaissent plus ce verbe 
que sous la forme réfléchie se démener, se remuer. Au seizième, on 
l'employait encore au mode actif, au sens de faire, mener, porter : 
démener grand deuil (Amyot), démener réjouissance (Clément Marot), 
démener le bal (Ronsard). 

2. Le 30 août : Dangeau, p. 416. On prétendit dans le public que 
le jeune duc était l'amant de deux princesses du sang, Mlle de Valois, 
fille du Régent, et Mlle de Gharolais, une Gondé, et que le duc d'Or- 
léans n'avait accordé la grâce de Richelieu et sa liberté que sous la 
condition que Mlle de Valois accepterait d'épouser le duc de Modène 
(ci-après, p. 321). Mme de Staal (Mémoires, tome I, p. 244-245) dit : 
« Le duc de Richelieu avait obtenu sa liberté par le sacrifice d'une 
belle victime, qui, à ce qu'on prétendoit, s'étoit volontairement immo- 
lée à ce prix. » Voyez sur cette question délicate Le Maréchal de 
Richelieu, par Paul d'Estrée (1917), p. 58 et suivantes, qui résume la 
question. Les Souvenirs de la marquise de Créquy racontent (tome II, 
p. 18) qu'à peine sorti de la -Bastille, le marquis d'Aumont, dont il 
avait insulté la sœur, le provoqua en duel et lui donna un coup d'épée 
dans la hanche, dont il faillit rester boiteux ; mais l'anecdote semble 
controuvée. 

3. Anne-Catherine de Noailles, morte le 7 février 1716 : tome XXX, 
p. 298. 

4. Ci-dessus, p. 167. 

5. La seigneurie de Richelieu, en Touraine, à quelques lieues au 
Sud de Chinon, près des confins du Poitou, était venue à la famille du 
Plessis au milieu du quinzième siècle par le mariage de Perrine de 
Clairambault, dame de Richelieu, avec Geoffroy du Plessis. Autour de 
l'ancien château, dont une vue du seizième siècle existe au Cabinet 
des Estampes de la Bibliothèque nationale, il n'y avait qu'un village, 
lorsque le cardinal de Richelieu obtint en mai 1631 des lettres patentes 
l'autorisant à y construire un bourg sur un plan régulier. Trois mois 

MtMOlBI.S DE SAINT-SIMON. XXXVI 3b 



298 MÉMOIRES [4719] 

où il avoit une maison, puis d'y demeurer, après d'être à 

Paris sans voir le Roi ni le Régent ; au bout de trois mois, 

il eut permission de les saluer, et tout fut bientôt oublié \ 

Pa *\, Enfin l'alliance du Nord se démancha. Le roi de Suède 

avec n'étoit plus, et la foiblesse où son règne avoit réduit ce 

l'Angleterre, royaume contribua beaucoup à la paix qu'il conclut enfin 

avec le roi d'Angleterre 2 . Le Gzar, déjà adouci par la 

même raison, même du temps dernier de Charles XII, 

étoit plus occupé du dedans que du dehors; le roi de 

Danemark demeura seul faisant la guerre en Norvège. 

C'est grand dommage que les Mémoires de M. de Torcy 

ne soient pas venus jusqu'à ce temps-ci 3 , et que le joug 

de l'abbé Dubois n'ait pas laissé la liberté 4 à M. le duc 

plus tard, en août, il faisait ériger la terre en duché-pairie, et y com- 
mençait, sous la direction de l'architecte Jacques Lemercier, un magni- 
fique château qu'il orna d'oeuvres d'art remarquables, notamment les 
« Esclaves » de Michel-Ange, venant du château d'Écouen, et un 
Bacchus renommé. Les constructions étaient achevées en 1637, époque 
où Mlle de Montpensier y séjourna et en décrivit les beautés (Mémoires, 
tome I, p. 23-25). Louis XIV s'y arrêta le 49 juillet 1650, et Mme de 
Maintenon y passa quelques jours avec le duc du Maine en revenant 
de Barèges en octobre 1675 (Th. Lavallée, Correspondance générale, 
tome I, p. 289). Quelques années plus tard, La Fontaine en célébrait 
les agréments dans une longue pièce publiée dans ses Œuvres diverses. 
Le château fut démoli sous la Restauration ; on trouvera des détails 
sur ce qu'il en reste et sur la petite ville bâtie par le cardinal dans un 
récit d'excursion publié par A. Bossebœufen 1887 dans le Bulletin de 
la Société archéologique de Tour aine, tome VII, p. 317 et suivantes. 
4. Dangeau, p. 124, 170 et 184. La Gazette de Rotterdam (n° 106) 
dit que M. de Richelieu, au lieu d'aller à sa terre, se rendit à Saint- 
Germain chez le duc de Noailles. 

2. Traité de paix définitif entre Georges, roi de la Grande-Bretagne, 
comme électeur et duc de Brunswick, et Ulrique-Eléonore, reine de 
Suède, signé à Stockholm le 9-20 novembre 1719. Du Mont, Corps 
diplomatique, tome VIII, deuxième partie, p. 14-17, en a donné le 
texte allemand. Un traité provisoire avait été conclu dès le 22 juillet 
(Dangeau, p. 104). 

3. Regret déjà exprimé dans le tome XXXIV, p. 282-283. 

4. Les mots la liberté ont été ajoutés en interligne. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 299 

d'Orléans de me parler aussi librement qu'il avoit accou- 
tumé de l'intérieur des affaires étrangères : c'est ce qui 
m'y rendra sec désormais, parce que je ne veux dire que ce 
que je sais par moi-même ou par des gens assez instruits 
pour que je puisse m'y fier et les citer pour garants 1 . 

Le roi d'Espagne, qui s'étoit approché de son armée, * 
et qui même ï'étoit venu voir, s'en retourna à Madrid 2 . 
Le prince Pio, qui la commandoit, ne se trouva pas en 
état de s'opposer à rien. Il se contenta de bien faire 
rompre autour de l'abbaye de Roncevaux 3 les chemins 
qu'on y avoit faits à grand peine pour le canon et les 
autres voitures, dans un temps où on n'imaginoit pas qu'il 
pût jamais arriver de rupture avec Philippe V. 

On vit au conseil de régence tous les ressorts que le Le duc 
duc de Lorraine remuoit pour obtenir l'érection d'un échoue" 6 
évêché à Nancy 4 . Cet objet avoit été celui de ses pères pour l'érection 

1. Déjà dit dans le tome XXXIV, p. 284. 

2. Philippe V, accompagné de la reine, après un court séjour à 
Tudela, était arrivé à Pampelune le 11 juin, et s'était même approché 
jusqu'à Vera, à quatre lieues d'Irun; la nouvelle de la prise de Fonta- 
rabie le fit revenir près de Pampelune. Après la capitulation de Saint- 
Sébastien, il reprit le chemin de Madrid le 2 juillet et arriva au Buen- 
Retiro le 31 (Gazette, p. 329, 347, 365, 389, 424-425, 450 et 461). 

3. Ronoevaux, en espagnol Roncevalles, est un village de la Navarre* 
à quarante kilomètres au Nord de Pampelune, sur la route de Saint" 
Jean-Pied-de-Port. Les Gascons y défirent le 15 août 778 l'arrière- 
garde de l'armée de Gharlemagne, commandée, disent les chansons de 
geste, par son neveu Roland, qui y périt. Il y existait un couvent- 
hôpital, à l'usage des pèlerins qui se rendaient à Saint-Jacques-de- 
Compostelle, et qui fut peut-être fondé par Gharlemagne. Il était 
desservi par un ordre religieux et militaire spécial, dit de Roncevaux, 
sous la règle de saint Augustin, dont la date de fondation est incertaine. 
Cet ordre fut très prospère au moyen âge, et il possédait de nom- 
breuses commanderies dans la plupart des pays d'Europe. Il tomba en 
décadence au quinzième siècle et finit par disparaître; aujourd'hui 
l'abbaye de Roncevaux est presque en ruines. Voyez un travail de 
M. Marquet de Vasselot dans les Mémoires de la Société des Anti- 
quaires de France, tome LV, 1895, p. 195-217. 

4. Dangeau ne mentionne pas ces commmunications au conseil de 



300 



MÉMOIRES 



[1710] 



de Nancy 
en évêché. 
Vaudémont 

en tombe 

fort malade 

à Paris. 



et le sien pour se tirer du spirituel de l'évêché de Toul \ 
à quoi, par la raison contraire, la France s'étoit toujours 
opposée. Il étoit temps d'arrêter les menées là-dessus. Le 
Pape, qui trembloit toujours devant l'Empereur, le lui 
avoit comme accordé. Il espéroit brusquer l'affaire avant 
que la France intervînt. Je ne sais si M. le duc d'Orléans, 
abandonné ou plutôt entraîné comme il l'étoit à tout ce 
qui convenoit au duc de Lorraine par Madame, par 
Mme la duchesse de Lorraine, et par d'autres gens, en 
auroit été bien fâché. J'ai soupçonné que l'affaire n'avoit 
pu être conduite si près du but sans qu'il eût su quelque 
chose, et qu'il l'avoit voulu ignorer ou négliger. Mais 
enfin l'abbé Dubois, qui n'avoit rien personnellement à y 
gagner, ne crut pas devoir salir son ministère d'une 
tolérance si préjudiciable, et qui feroit crier contre lui, 
de sorte qu'il y fit former à Rome une opposition solennelle 
et parler si ferme au Pape et au duc de Lorraine qu'il 
abondonna ses poursuites. Ainsi le voyage précipité de 
Commercy ici, d'où M. de Vaudémont venoit d'arriver, 
fut inutile. Deux jours après il tomba malade à l'extré- 



régence, et les procès-verbaux n'existent plus guère pour cette époque. 
Saint-Simon s'en souvient à propos de l'indication dans le Journal 
(p. 54, 28 mai) de l'arrivée de M. de Vaudémont à Paris (ci-après). 

1. Les évêques de Toul, et particulièrement M. de Bissy, avaient 
toujours soutenu beaucoup de prétentions sur les églises de Lorraine 
et particulièrement sur la « primatiale » de Nancy : nos tomes XII, 
p. 54, et XX, p. 335. Le duc de Luynes confirme les efforts constants 
des ducs de Lorraine pour faire ériger Nancy en évêché, sans avoir pu 
y parvenir (Mémoires, tome VI, p. 412 ; voyez aussi Dangeau, 
tome VI, p. 455) ; le duc Léopold avait aussi pensé à Saint-Dié (notre 
tome XXXIII, p. 66, note 2). Le Parlement rendit, le 23 août, un 
arrêt, qui fut imprimé, « faisant défenses à tous évêques, chapitres et 
autres personnes de comparoir à aucunes citations en cour de Rome 
pour l'érection d'un évêché dans la Lorraine, et de donner aucun 
consentement à ce sujet » (Archives nationales, U 362), et la Gazette 
de 1720 mentionne (p. 404) que, en juillet, l'évêque de Sisteron Lafi- 
tau, chargé d'affaires de France à Rome, s'opposa au nom du Roi à 
tout projet d'érection d'un évêché à Saint-Dié. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



301 



mité 1 . Le dépit du peu de succès de sa conversation avec 
le Régent le piqua ; il n'avoit pas l'habitude d'être con- 
tredit; il n'avoit pas compté avoir grand peine à tirer le 
consentement, au moins tacite, à une chose si avancée et 
que le duc de Lorraine desiroit si ardemment. Il y fut 
trompé, et ne fut plaint que de ses chères nièces 2 , aussi 
dépitées que lui, et de ses complaisants, dont quelques- 
uns encore étoient ou se réputoient du plus haut parage. 
Le Parlement, comme on l'a déjà dit, plus irrité du lit 
de justice des Tuileries qu'abattu, étoit revenu du pre- 
mier étourdissement. Après quelque temps d'inaction et 
de crainte, il ne trouva dans la conduite du Régent à 
l'égard du duc du Maine que de quoi se rassurer. Il ne 
s'appliqua donc plus qu'à éluder tout ce qui le regardoit 
dans les enregistrements que le Roi avoit fait faire en sa 
présence. Cette Compagnie est très conséquente pour ses 
intérêts : elle se prétend, quoique très absurdement, la 
modératrice de l'autorité des rois mineurs, même majeurs. 
Quoique si souvent battue sur ce grand point, elle n'a 
garde de l'abandonner. De cette maxime factice, elle en 
tire une autre sur les enregistrements : elle ne les prend 
point comme une publication qui oblige parce qu'elle ne 
peut être ignorée ; elle n'en regarde point la nécessité 
comme étant celle de la notoriété, de laquelle 3 résulte 
l'obéissance à des lois qu'on ne peut plus ignorer ; mais 
elle prétend que l'enregistrement est en genre de lois, 
d'ordonnances, de levées, etc., l'ajoutement* d'une auto- 
rité nécessaire et supérieure à l'autorité qui peut faire 

1. Il y a de ses nouvelles dans le Journal de Dangeau, aux 10, 12 
et li juin (p. 60-62); il était hors d'affaire dès le 15 (p. 63). 

°2. L'abbesse de Remiremont et la princesse d'Espinoy. 

3. Avant de laquelle, Saint-Simon a biffé mais elle prétend, qui 
revient plus loin. 

i. Mot inventé par notre auteur et qui ne se trouve dans aucun 
lexique. Le Littré ne l'a même pas relevé ici. Saint-Simon l'avait déjà 
employé dans l'Addition à Dangeau indiquée ci-contre ; on va le retrou- 
vai quelques lignes plus loin. 



Maximes 

absurdes, 

mais suivies 

toujours 

et inhérentes, 

du 

Parlement 

sur 

son autorité. 

J'empêche 

le Régent d'en 

rembourser 

toutes 

les charges 

avec le papier 

de Law. 
[Add.S t -S.160Z] 



302 MEMOIRES [1719] 

les lois, les ordonnances, etc., mais qui, en les faisant, 
ne peut les faire valoir, ni les faire exécuter sans le con- 
cours de la première autorité, qui est celle que le Parle- 
ment ajoute par son enregistrement à l'autorité du roi, 
laquelle, par son concours, rend celle-ci exécutrice, sans 
laquelle l'autorité du roi ne la seroit pas. De cette der- 
nière maxime suit, dans les mêmes principes, que tout 
effet d'autorité nécessaire, mais forcée, est nul de droit; 
par conséquent, que tout ce que le roi porte au Parlement 
et y fait enregistrer par crainte et par force, est vaine- 
ment enregistré, est nul de soi et sans force; enfin qu'il 
n'y a d'enregistrement valable et donnant aux édits, 
déclarations, règlements, lois, levées, etc., l'ajoutement 
nécessaire à l'autorité du roi qui les a faits, l'autorité 
qui les passe en loi et qui les rende exécutoires, que l'en- 
registrement libre, et qu'il n'est libre qu'autant que ce 
qui se porte au Parlement pour y être enregistré y soit 
communiqué, examiné et approuvé; ou que, porté direc- 
tement par le roi au lit de justice, y est, non pas approuvé 
du bonnet, parce que nul n'ose parler, mais discuté en 
pleine liberté pour être admis ou rejeté. 

Dans cet esprit, il étoit très naturel et parfaitement 
conséquent que non seulement le Parlement ne se crût 
pas tenu d'observer rien de tout ce qui avoit été enre- 
gistré au lit de justice des Tuileries malgré lui et contre 
ses prétentions 1 , mais encore qu'il se crût en droit d'agir 
d'une manière toute opposée à la teneur de ce qui y avoit 
été ainsi enregistré. C'est aussi ce que le Parlement fit 
pas à pas, avec toute la suite et la fermeté possible, et 
toute la circonspection aussi qui pût assurer l'effet de son 
intention, en s'opposant à tous les enregistrements néces- 
saires aux diverses opérations de Law, et vainement 2 
tentées sous toutes les formes 3 . 

1. Tome XXXV, p. 234. 

2. Vainem 1 a été ajouté en interligne. 

3. En effet le Parlement, qui avait refusé d'enregistrer en décembre 



[1719] DE SAINT-SIMON. 303 

M. le duc d'Orléans étoit exactement informé et très 
peiné de cette conduite, et Law infiniment embarrassé ; 
il avoit bien des manèges et des opérations à faire qui 
demandoient un parlement soumis, et il avoit affaire à 
un régent qui n'aimoit pas les tours de force, et qui sem- 
bloit épuisé sur ce point par ceux où il avoit été contraint 
d'avoir recours. Dans cette perplexité, Law imagina de 
trancher ce nœud gordien. Il se trouvoit au plus haut 
point de son papier 1 : le feu du François y étoit 2 ; il n'y 
avoit que peu de gens, en comparaison du grand nombre, 
qui préférassent l'argent à ce papier. Il proposa donc à 
M. le duc d'Orléans de rembourser avec ce papier toutes 
les charges du Parlement de gré ou de force, de se parer 
à l'égard du public d'ôter la vénalité des charges, qui a tant 
fait crier autrefois, et qui nécessairement entraîne de si 
grands abus ; de les remettre toutes en la main du Roi 
pour n'en plus disposer que gratuitement, comme avant 

1748 (tome XXXV, p, 326) la déclaration qui transformait la banque 
de Law en Banque royale, refusa également d'enregistrer toutes les 
décisions du conseil de régence qui furent la conséquence de cette pre- 
mière mesure : refonte de la monnaie, création de la Compagnie des 
Indes, transfert à cette compagnie des fermes générales, etc. Depuis 
février 1719 jusqu'à l'exil du Parlement à Pontoise, les finances ne 
furent régies que par des arrêts du Conseil non enregistrés. Il y a des 
détails très précis sur cette résistance dans un Journal historique du 
Parlement, rédigé par le président Roland, et dont le manuscrit a passé 
en vente, il y a une quarantaine d'années, à la librairie Techener, mais 
dont nous ignorons le sort actuel. 

4. C'est-à-dire que les actions de la Banque ou de la Compagnie 
des Indes, du Mississipi, comme on disait, étaient alors à un cours 
très élevé, même exagéré. 

2. « On dit que le feu est à quelque chose, pour dire que tout le 
monde s'empresse pour en avoir » (Académie, 4748).— L'engouement 
de toutes les classes de la société pour le papier de Law n'est plus à 
exposer. En voici un exemple que nous croyons inédit : en 1749, les 
filles du peintre Mignard adressèrent un placet au Régent pour le 
•opplier, en souvenir de leur père, de leur faire attribuer à chacune 
deux actions de la Banque (Dépôt des affaires étrangères, vol. France 
1240, fol. 67). 



304 MÉMOIRES [4719J 

que les charges fussent vénales, et le rendre ainsi maître du 
Parlement, par de simples commissions qu'il donneroit 
pour le tenir d'une vacance à l'autre, et qui seroient ou 
continuées ou changées à chaque tenue du Parlement, en 
faveur des mêmes, ou d'autres sujets, selon son bon plaisir. 

Un spécieux si avantageux, et sans bourse délier, 
éblouit le Régent. Le duc de la Force appuya cette idée 
de concert avec l'abbé Dubois, qui n'y vouloit pas trop 
paroître, mais qui faisoit agir, et qui, dans la crainte des 
revers et dans la connoissance qu'il avoit et du Parlement 
et de son maître, se tenoit derrière la tapisserie 1 , d'où il 
dirigeoit ses émissaires. Lui-même trouvoit son compte à 
ce remboursement, dans ses vues de se rendre maître 
absolu du gouvernement sous le nom du Régent, et tout 
de suite après sous le nom du Roi majeur ; mais il sentoit 
tous les hasards de la transition, et ne vouloit pas se 
commettre. 

Law, qui, comme je l'ai déjà dit 2 , venoit chez moi tous 
les mardis matins, ne m'avoit pas ouvert la bouche de 
rien qui pût me faire sentir ce projet. J'ai lieu de croire, 
sans pourtant rien d'évident, qu'ils n'osèrent se hasarder 
à un examen de ma part, et qu'ils voulurent surprendre 
ce qu'ils imaginoient de mon goût, de ma haine, de mon 
intérêt, par la proposition que m'en feroit M. le duc 
d'Orléans, et m'engager ainsi à l'improviste à une appro- 
bation qui se tourneroit incontinent en impulsion. C'est 
ce qui m'a toujours fait pencher à croire que ce fut de 
cet artifice que vint à M. le duc d'Orléans la volonté de 
me consulter là-dessus. Ils me connoissoient tous pour 
être un des hommes du monde qui portoit le plus impa- 
tiemment les prétentions et les entreprises sur l'autorité 
royale, et qui, par attachement à ma dignité, demeuroit 
le plus ouvertement 3 et le plus publiquement ukéré de 

1. Locution déjà rencontrée dans le tome XVI, p. 46-47. 

2. Tome XXXIII, p. 2. 

3. Adverbe répété deux fois et biffé la première. 



[1749] DE SAINT-SIMON. 305 

toutes les usurpations que cette Compagnie lui avoit 
faites et de tout ce qui s'étoit passé en dernier lieu sur 
le bonnet dans les fins du feu Roi et depuis sa mort. 
C'étoit aussi par là que M. le duc d'Orléans, dont les 
soupçons n'épargnoient pas les plus honnêtes gens ni ses 
plus éprouvés serviteurs, avoit regardé de cet oeil tout ce 
que je lui avois dit dans les commencements des entre- 
prises du Parlement sur son autorité, et pourquoi j'étois 
demeuré depuis à cet égard dans un silence entier et 
opiniâtre l avec lui, et qui n'avoit été que forcément 
rompu de ma part, quand il me parla du lit de justice peu 
de jours avant qu'il fût tenu aux Tuileries, comme il a 
été rapporté en son lieu 2 . Les mêmes raisons, les mêmes 
soupçons, le même naturel de M. le duc d'Orléans le 
dévoient éloigner de me parler du remboursement du 
Parlement, s'il n'y avoit été poussé d'ailleurs ; mais, si 
j'étois celui contre lequel, à son sens, il devoit être le plus 
en garde là-dessus, c'étoit, à ce qu'il pouvoit sembler aux 
intéressés, un coup de partie d'engager M. le duc 
d'Orléans à consulter un homme qu'ils comptoient être si 
fait exprès pour seconder leurs désirs, et qui rassembloit 
en soi tout ce qu'il falloit pour les faire réussir pleine- 
ment et avec promptitude. 

Quoi qu'il en fût, une après-dînée que je travaillois 
à mon ordinaire tête à tête avec M. le duc d'Orléans, 
il se mit avec moi sur le Parlement, sans que rien y eût 
donné lieu, et à me conter et m' expliquer les entraves 
que cette Compagnie lui donnoit sans cesse, le peu de 
compte qu'elle faisoit publiquement du lit de justice des 
Tuileries, le peu de fruit qu'il en tiroit, puis tout de 
suite me proposa l'expédient qu'on lui avoit trouvé, et 
en même temps tira de sa poche un mémoire bien rai- 
sonné du projet, dont jusqu'à ce moment il ne m'étoit pas 

1. Déjà dit plusieurs fois, notamment tome XXX, p. 478-179. 
i. Tome XXXV, p. 27. 

MEMOIRES DE VUM SIUOX. XXXVI 39 



306 MEMOIRES [4719] 

revenu la moindre chose. J'entrai fort dans ses plaintes 
de la conduite du Parlement, et dans les raisons de le 
ranger à son devoir à l'égard de l'autorité royale. Je n'ou- 
bliai pas d'alléguer les causes personnelles de mon désir 
de le voir mortifier ' et remis dans les bornes où il devoit 
être, et les avantages que ma dignité ne pouvoit manquer 
de trouver dans l'exécution de ce projet ; mais j'ajoutai 
tout de suite que, de première vue, il me paroissoit d'un 
côté bien injuste, et de l'autre bien hardi, et que ce 
n'étoit pas là matière à prendre une résolution sans beau- 
coup de mûre délibération, et sans en avoir bien reconnu 
et pesé toutes les grandes suites et l'importance très 
étendue. Il ne m'en laissa pas dire davantage, et voulut 
lire le mémoire d'abord de suite et sans interruption, 
malgré sa mauvaise vue, puis une seconde fois en s'arrê- 
tant et raisonnant dessus. 

Cette lecture première me confirma dans l'éloignement 
que j'avois conçu du projet dès sa première proposition, 
et que je n'avois pu tout à fait cacher. Quand ce fut à la 
seconde lecture, je raisonnai, et mes raisonnements 
alloient toujours à la réfutation. M. le duc d'Orléans, 
surpris au dernier point de m'y trouver contraire, mais 
déjà entraîné et enchanté du projet, ne fut pas con- 
tent de ma résistance. Il me témoigna l'un et l'autre ; il 
n'oublia rien pour me piquer, et me ramener par l'intérêt 
de ma dignité, me dit qu'il falloit donc laisser le Parle- 
ment le maître, ou en venir à bout par l'unique moyen 
qu'on en avoit, puis se répandit sur l'odieux et les incon- 
vénients infinis de la vénalité des charges, sur le bonheur 
public que ce changement apporteroit, et sur les accla- 
mations qu'fon] en devoit attendre. Le voyant si prévenu, 
et reployer le mémoire pour le remettre dans sa poche, 
je sentis tout le danger où on Falloit embarquer. Je lui 
dis donc qu'encore qu'il y eût déjà fort longtemps que 

4. Ce verbe est bien à l'infinitif dans le manuscrit. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 307 

nous en étions là-dessus, cette matière étoit, pour ou 
contre, trop importante pour n'être pas examinée plus 
mûrement ; que j'avois dit ce qui s'étoit présenté 
d'abord à mon esprit 1 ; qu'en y pensant davantage, et fai- 
sant tout seul plus de réflexion sur ce mémoire, et avec 
plus de loisir 2 , peut-être que je changerois d'avis; que je 
le souhaitois passionnément pour lui complaire, pour 
l'intérêt de ma dignité, pour l'extrême plaisir de ma ven- 
geance personnelle, mais qu'il ne devoit pas avoir oublié 
aussi ce que je lui avois protesté en plus d'une occasion, 
et qu'il m'avoit vu pratiquer si fermement et si opiniâtre- 
ment, quoique presque 3 si inutilement, sur celle du chan- 
gement de main de l'éducation du Roi, et sur la réduction 
des bâtards au rang et ancienneté de leurs pairies 4 ; que 
je le lui répétois en celle-ci, que j'aimois incomparable- 
ment mieux ma dignité que ma fortune, mais que l'une 
et l'autre ne me seroient jamais rien en comparaison de 
l'État. Je le priai ensuite que je pusse emporter le mé- 
moire pour le mieux considérer tout à mon aise. Il y 
consentit à condition qu'il ne seroit vu que de moi seul. 
Il me le donna, mais avec promesse de le lui rapporter 
le surlendemain, sans m'avoir jamais voulu accorder un 
plus long terme. Je tins parole, et plus, car je fis de ma 
main une réponse si péremptoire, que je lus à M. le duc 
d'Orléans, qu'il demeura convaincu que le projet étoit 
la chimère du monde la plus dangereuse. Cette réponse, 
je l'ai encore ; elle se trouvera parmi les Pièces 5 . En effet, 

4. Le manuscrit porte par mégarde son esprit, ce qui est le texte de 
l'Addition à Dangeau, que notre auteur reproduit ici et qui est rédi- 
gée sous la forme impersonnelle. 

2. Après loisir, le manuscrit porte une seconde fois les mots sur ce 
mémoire, répétés par inadvertance. 

3. Presq. ajouté en interligne. 

4. Tome XXXV, p. 37, 49 et suivantes, 58-60, 404 et suivantes, 
41H, otc. 

5. En marge du manuscrit : « Voir les Pièces ». On ne sait ce qu'est 
devenu ce mémoire, qui devrait se trouver au Dépôt des affaires 



308 



MEMOIRES 



[1719] 



Raisons 

secrètes contre 

le 



Parlement. 



il ne fut plus parlé du projet. Ceux qui l'avoient fait et 
conseillé trouvèrent M. le duc d'Orléans si armé contre 
leurs raisons, qu'ils n'y trouvèrent point de réplique, et 
qu'ils se continrent dans le silence ; mais ce ne fut pas 
pour toujours. 

Outre les raisons contre ce remboursement, expliquées 
dans le mémoire qui persuada alors M. le duc d'Orléans, 
remboursement trop long pour être inséré ici, mais qu'il faut voir dans 
des charges j es p^ces, j'en eus deux autres non moins puissantes, 
non moins inhérentes à l'intérêt de l'État, mais qui 
n'étoient pas de nature à mettre dans mon mémoire : la 
première est que, quelque fausses et absurdes que soient 
les maximes du Parlement qui viennent d'être expliquées, 
et quelque abus énorme et séditieux qu'il en ait fait trop 
souvent, surtout dans la minorité du feu Roi, il ne falloit 
pas oublier le service si essentiel qu'il rendit dans le 
temps de la Ligue, ni se priver d'un pareil secours dans 
des temps qui, pouvoient revenir, puisqu'on les avoit 
déjà éprouvés, en même temps ne pas ôter toute entrave 
aux excès de la puissance royale, tyranniquement exercée 
quelquefois sous des rois foibles par des ministres, des 
favoris, des maîtresses, des valets même, pour leurs inté- 
rêts particuliers contre celui de l'État, de tous les parti- 
culiers, de ceux d'un roi même qui les autoriseroit à tout 
faire, et à employer son nom sacré et son autorité entière 
à la ruine de son État, de ses sujets et de sa réputation. 
Mon autre raison fut l'importance d'opposer l'unique bar- 
rière que l'État pût avoir contre les entreprises de Rome, 
du clergé de France, d'un régulier 1 impétueux qui gou- 
verneroit la conscience d'un roi ignorant, foible, timide, 
ou qui, n'étant d'ailleurs ni timide ni foible, le seroit par 
la grossièreté d'une conscience délicate et ténébreuse sur 

étrangères et qui a disparu, comme la plupart des Pièces justificatives 
des Mémoires et comme la correspondance de Saint-Simon. 

1. D'un religieux régulier; il pense évidemment au P. le Tellier, 
dernier confesseur de Louis XIV. 



[4749] 



DE SAINT-SIMON. 



309 



toutes les matières ecclésiastiques, ou qu'on lui donne- 
rait pour l'être. Il n'y a qu'à ouvrir les histoires de tous 
les pays, et du nôtre en particulier, pour voir la solidité de 
ces raisons. Celles de mon mémoire ne me parurent ni 
moins fortes ni moins solides; mais celles-ci, qui ne s'y 
pouvoient mettre, me semblèrent encore plus impor- 
tantes. 

Tandis que je suis sur cette matière, je suis d'avis de 
l'achever, pour n'avoir pas à y revenir sur l'année pro- 
chaine, où il n'y auroit qu'un mot à en dire. Ce projet 
étoit trop cher à Law et à l'abbé Dubois pour l'abandon- 
ner : à Dubois pour s'ôter toutes sortes d'obstacles pré- 
sents et à venir pour l'établissement et la conservation de 
sa toute-puissance ; à Law pour son propre soutien par ce 
prodigieux débouchement de papier 1 dont il sentoit de 
loin tout le poids, en quelque vogue qu'il fût alors. On 
verra sur l'année prochaine qu'elle se passa en luttes entre 
le gouvernement et le Parlement. Ces luttes donnèrent 
lieu aux promoteurs du projet abandonné de tâcher de le 
ressusciter, sans qu'en aucun temps ni l'un ni l'autre m'en 
aient parlé, sinon une fois ou deux quelques regrets 
échappés courtement à Law d'un si bon coup manqué. 

J'étois allé, dans l'été, passer quelques jours à la Ferté 5 , 
dans un intervalle d'affaires et du conseil de régence. 
Peut-être que mon absence leur fit naître l'espérance de 
le brusquer. Le lendemain de mon arrivée, j'allai faire 
ma cour à M. le duc d'Orléans, comme je faisois à tous 
mes retours. Je le trouvai avec assez de monde. Après 
quelques moments de conversation générale, M. le duc 
d'Orléans me tira à part dans un coin ; il me dit qu'il 



Seconde 

tentative du 

projet du 

remboursement 

des charges 

du 

Parlement, 

finalement 

avortée. 



4. «. Débouchement se dit aussi au figuré pour issue : on a trouvé 
un débouchement pour ces billets» (Académie, 4748). C'est plutôt ici 
le sens moderne d'émission, de mise en circulation. 

2. Une lettre de Saint-Simon à Valincour, du 44 juin 4720, publiée 
dans le tome XIX de l'édition des Mémoires de 4873, p. 294-295, 
montre qu'il était à la Ferté les jours précédents. 



340 MEMOIRES [1719] 

avoit bien à m'entretenir de choses instantes et pressées, 
et que ce seroit pour le lendemain. Je le pressai de m'en 
dire la matière ; il eut quelque peine à s'expliquer, puis 
me dit qu'il étoit excédé du Parlement, qu'il falloit 
reprendre le projet du remboursement et voir enfin aux 
moyens de l'exécuter. Je lui témoignai toute ma surprise 
de le voir revenir encore une fois à un expédient si rui- 
neux, et de l'abandon duquel il étoit demeuré si pleine- 
ment convaincu. Le Régent insista, mais coupa court, et 
me donna son heure pour le lendemain. Je lui dis que 
j'étois tout prêt, mais que je n'avois rien de nouveau à 
lui exposer sur cette matière, et que je serois surpris si 
on lui en proposoit quelque solution praticable. La nuit 
suivante, la fièvre me prit assez forte ; je m'envoyai donc 
excuser d'aller au Palais-Royal. Le jour d'après, M. le 
duc d'Orléans envoya savoir de mes nouvelles, et quand 1 
je pourrois le voir. Ce fut une fièvre double-tierce, qui 
impatienta d'autant plus les promoteurs du projet qu'ap- 
paremment ils trouvèrent le Régent arrêté à n'y avancer 
pas sans moi ; car, deux jours après, le duc de la Force 
vint forcer ma porte de la part de M. le duc d'Orléans. Il 
me trouva au lit, dans Taccès, et hors d'état de raisonner 
sur la mission qui l'amenoit, et qu'il me dit être le projet 
du remboursement du Parlement. Il me demanda avec 
empressement quand il en pourroit conférer avec moi, 
parce que l'affaire pressoit. Je sus après que c'étoit la 
première fois que M. le duc d'Orléans lui en avoit parlé 2 . 
Je répondis au duc de la Force que je ne prévoyois pas 
être si tôt en état de raisonner, ni d'aller au Palais-Royal, 
mais que si l'affaire pressoit tant, que j'avois tellement 
dit à M. le duc d'Orléans, il y avoit plus d'un an, tout ce 

1. Avant ce quand, l'auteur a biffé sçâvoir dans le manuscrit. 

2. Dans l'Addition n°1602, ci-après, p. 414, il y avait: » G'étoitla pre- 
mière fois qu'autre que M. le duc d'Orléans lui en eût parlé (à Saint- 
Simon); » ce qui est très différent du texte des Mémoires, lequel est 
ici en contradiction avec ce qui a été dit p. 304 sur le duc de la Force. 



[1749] 



DE SAINT-SIMON. 



311 



que je pouvois lui en dire, que je n'avois plus rien à y 
ajouter ; que tout ce que je pouvois faire, c'étoit de lui 
prêter à lire un mémoire que j'avois fait là-dessus, et que 
par hasard j'avois gardé. En effet, je le lui envoyai 
Taprès-dînée du même jour. Apparemment qu'ils le trou- 
vèrent péremptoire ; car le duc de la Force me le rapporta 
quelques jours après. Je n'étois pas lors encore trop en 
état de parler d'affaires, et moins en volonté d'entrer sur 
celle-là en matière avec lui ; aussi n'y insista-t-il pas, et 
se contenta d'avouer en général que le mémoire étoit 
bon. Ils n'y purent apparemment rien répondre, parce 
que, la première fois ensuite que je vis M. le duc d'Or- 
léans, il me dit d'abord qu'il n'y avoit pas moyen de son- 
ger davantage à ce projet, et en effet il n'en fut plus du 
tout parlé depuis. 

Ce qui ne peut se comprendre, et qui pourtant est ar- 
rivé quelquefois dans la Régence, c'est que tout cela fut 
su en ce même détail par le premier président, avec qui 
j'étois demeuré en rupture plus qu'ouverte, sans le sa- 
luer, et quelquefois pis encore, depuis l'affaire du bonnet, 
dès avant la mort du Roi. Peu après ceci, le Parlement, 
comme on le verra en son lieu, fut envoyé à Pontoise 1 . 
Le premier président, en y allant avec sa famille, dit en 
carrosse à Mme de Fontenilles, sa sœur 2 , le risque que le 
Parlement avoit couru, et lui donna à deviner qui l'avoit 
sauvé, dont il ne sortoit pas de surprise, et me nomma. 
Sa sœur n'en fut pas moins étonnée ; elle-même me l'a 
raconté après que nous fûmes raccommodés 3 . Ils surent 
aussi la part contradictoire que le duc de la Force y avoit 



Le Parlement 

informé 

du risque 

qu'il a couru, 

qui le lui 

a paré et qui 

y a poussé. 



1. Nous verrons cette translation dans le prochain volume. 

2. Louise-Marie-Thérèse de Mesmes, très liée plus tard avec Saint- 
Simon : tome XXV, p. 22. Nous pouvons donner la date exacte de son 
décès, que nous ne connaissions pas alors : elle mourut le 6 janvier 
1755, quelques mois avant notre auteur, et fut enterrée le 7 aux Incu- 
rables (Bibliothèque nationale, ms. Nouv.acq. franc. 3617, n° 3435). 

3. Suite des Mémoires, tome XVII de 1873, p. 159-1 GO. 



312 MÉMOIRES [1719] 

eue, et surent après s'en venger cruellement 1 . Pour moi, 
qui n'avois pas prétendu à leur reconnoissance, je de- 
meurai avec eux tel que j'étois auparavant, et eux avec 
moi 2 . 

Duchesse Madame la Princesse fut refusée du séjour d'Anet pour 

a Chamlay ^ù ^ a duchesse du Maine, où elle auroit voulu la faire venir 

Madame et y passer quelque temps avec elle. Mais peu après elle 
& la visite 8Se °' 3 ^ m ^ ^ e séjour du château de Chamlay, près de Joigny, 
qui étoit à vendre depuis la mort de Chamlay ; et, comme 
cette mort étoit récente, le lieu, qu'il avoit fort accom- 
modé, étoit encore entretenu et meublé. Madame la Prin- 
cesse eut permission d'y aller voir Madame sa fille 3 . 

Officiers A propos de princes du sang, il faut réparer ici, bien 

des princes i r n ii- i> • •- JA 

du san £ ou ma * a P ro P os > 1 oubli d une remarque qui auroit du 

et leur date, être placée lors de l'achat du gouvernement de Dauphiné, 

US ric P hessês S Ct et ( î ue Glermont-Ghaste, capitaine des suisses de M. le 

[Add. S'-S. 1603 duc d'Orléans, fut aussi capitaine des gardes de M. le 

et 1604] j uc fi e Chartres, comme gouverneur de Dauphiné 4 . Les 

princes du sang, comme tels, n'ont ni gardes ni capitaines 

1. Par le procès en concussion et monopole qui lui fut intenté en 
1721, et sur lequel Saint-Simon n'insistera pas : tome XVII de 1873, 
p. 211-212. 

2. 11 est certain qu'il circula alors des bruits vagues sur des réformes 
importantes projetées dans le Parlement ; car le greffier inscrit dans 
son registre (Archives nationales, U362) la note suivante : « Ce jour- 
d'hui lundi 21 août 1719 et jours suivants, le bruit s'est répandu dans 
tout le public qu'il y avoit un édit qui supprimoit la cinquième chambre 
des Enquêtes du Parlement, les présidents des autres chambres des 
Enquêtes et des Requêtes du Palais et quarante conseillers ; que 
Messieurs les présidents de la cour iroient présider aux Enquêtes et 
un de Messieurs les conseillers de la grand chambre aux Requêtes du 
Palais, et autres choses que l'on disoit que portoit l'édit. L'on disoit 
même dans le Palais que l'édit avoit été apporté au parquet à M. le 
procureur général, ce qui s'est trouvé faux, et depuis l'on n'en a plus 
rien dit. » Les bruits se renouvelèrent en mars 1720 : voyez ci-après 
aux Additions et Corrections. 

3. Nous avons donné ci-dessus par avance, p. 278, note 1, le com- 
mentaire de ce paragraphe. 

4. Ci-dessus, p. 293 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



313 



des gardes ; mais, quand ils sont gouverneurs de province, 
ils ont en cette qualité des gardes, mais dans leur pro- 
vince, et un capitaine des gardes comme en ont tous les 
autres gouverneurs de province. Le seul premier prince 
du sang a un gentilhomme de la chambre ; ils l'appellent 
maintenant premier gentilhomme de la chambre et en ont 
tous un. La date de cette nouveauté, peu après imper- 
ceptiblement introduite, est depuis la mort du Roi, et n'a 
paru que longtemps après. Qui voudroit expliquer leurs 
diverses usurpations en tous genres 1 depuis la mort du 
Roi, et les millions qu'ils ont eus, et les augmentations 
immenses en sus de pensions, feroit un volume. 

Le chevalier de Vendôme, grand prieur de France, 
dont [on] a assez parlé ailleurs pour le faire connoître 2 , 
avoit passé sa vie à se ruiner et à manger tout ce qu'il 
avoit pu d'ailleurs 3 . Les biens du grand prieuré étoient 
tombés dans le dernier désordre, et l'ordre de Malte avoit 
à cet égard une action toujours prête contre lui. Il avoit 
tiré infiniment de Law, et n'étoit pas d'avis d'en réparer 
ses bénéfices 4 . Les accroissements prodigieux et parfaite- 
ment inattendus qu'il avoit vu arriver à son rang par le 
feu Roi, à cause de ses bâtards, et que son impudence 
avoit augmentés depuis par les tentatives hardies que la 
foiblesse, ou peut-être la prétendue politique de M. le duc 
d'Orléans, avoit souffertes 5 , lui avoient tellement tourné 
la tête, que la chute de ce rang arrivée au dernier lit de 
justice des Tuileries n'avoit pu le rappeler à la première 
moitié de sa vie, ni le détacher de la folle espérance de 
revenir au rang de prince du sang. 11 la combla par vou- 



Le chevalier 

de 

Vendôme 

vend au bâtard 

reconnu 

de M. le duc 

d'Orléans 

le 

grand prieuré 

de France 

et veut 

inutilement 

se marier. 

[Add. S<-S. 1605] 



1. Il y a tout au singulier, et genres au pluriel, dans le manuscrit. 

2. Son portrait a été fait dans le tome XIII, p. 101-104 et 297-300. 
:i. Sur ses dettes, voyez le tome X, p. 202-203. 

4. C'est-à-dire, d'employer cet argent aux réparations que nécessi- 
tait l'état délabré des cornmanderies ou bénéfices ecclésiastiques qu'il 
possédait. 

5. Tomes XXX, p. 68-71, XXXI, p. 77-78, XXXIII, p. 137. 



MÉ1I01P1S DE SAINT-SIMON. IXJ 



ÏQ 



314 MÉMOIRES [1719] 

loir avoir postérité, et ne put comprendre que cette pos- 
térité même seroit un obstacle de plus à ses désirs. Il 
s'abandonna donc à sa chimère, et Law, son ami et son 
confident, en profita pour faire sa cour au Régent, et pro- 
curer au bâtard qu'il avoit reconnu de Mme d'Argenton ' 
le grand prieuré de France. Le marché en fut bientôt fait, 
et payé gros. Pas un de ceux qui y entrèrent de part et 
d'autre n'étoient pas pour en avoir plus de scrupule que 
du marché d'une terre ou d'une charge, et l'ordre de 
Malte, ni le grand maître, pour oser refuser un régent de 
France. L'affaire se fit donc avec si peu de difficulté qu'on 
la sut consommée avant d'en avoir eu la moindre idée 2 . 
Il s'en trouva davantage pour la dispense des vœux du 
chevalier de Vendôme, et pour celle de se pouvoir marier ; 
mais il l'obtint enfin par la protection de M. le duc d'Or- 
léans, et au moyen des sûretés qtt'il donna à la maison de 
Gondé de ne répéter rien de la succession du feu duc de 

1. Jean-Philippe, chevalier d'Orléans : tomes IX, p. 280 et XIII, 
p. 456. 

2. Dangeau annonce la nouvelle le 8 septembre (p. 120) et ajoute : 
« On ne sait point encore ce qu'on donne pour cela au chevalier 
de Vendôme. » Buvat (Journal, tome I, p. 430) parle d'une pension 
de neuf mille livres par mois. La Gazette de Rotterdam, n os 104 et 105, 
ne donne aucune précision sur ce point spécial. Pour le chevalier 
d'Orléans, il était à Malte depuis le mois d'avril dans le but avoué de 
« faire ses caravanes », comme c'était l'obligation de tout chevalier. 11 
avait été fort bien reçu, et le grand maître Perellos s'était empressé 
de le nommer bailli grand-croix. Quant à l'échange du grand prieuré, 
il ne semble pas avoir rencontré d'obstacle sérieux, ni à Rome, ni à 
Malte. Le Régent d'ailleurs avait écrit lui-même et fait écrire par le 
Roi à ce sujet, dès le début d'août, au Pape, au Grand Maître et aux 
chevaliers de la langue de France résidant à Malte, de manière 
qu'il n'y eût pas d'opposition : voyez aux Archives nationales, dans le 
registre KK1325, aux 22 et 25 avril, 4 et 5 août, les lettres du Régent, 
dont on trouvera le texte dans l'appendice I de notre prochain volume, 
sous les n os 6 et 8 et 13 à 17. Les volumes de la correspondance poli- 
tique des fonds Rome, n° 599, et Malte, n° 5, au Dépôt des affaires 
étrangères, pour l'année 1719, contiennent tous les documents relatifs 
à cette affaire. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



315 



Vendôme, son frère, qui, par la donation entre vifs de son 
contrat de mariage avec la dernière fille de feu Monsieur le 
Prince, fondée sur la profession de cet unique frère, 
étoit passée toute entière aux héritiers de la feue duchesse 
de Vendôme, excepté ce qui se trouva réversible à la 
couronne 1 . Cela fait, il chercha partout à se marier, et 
partout personne ne voulut d'un vieux ivrogne de soixante- 
quatre ou cinq ans, pourri de vérole 2 , vivant de rapines, 
sans autre fonds de bien que le portefeuille qu'il s'étoit 
fait, et dont tout le mérite ne consistoit que dans son 
extrême impudence ; lui, au contraire, se persuadoit qu'il 
n'y avoit rien de trop bon pour lui. Il chercha donc en 
vain et si longtemps qu'il se lassa enfin d'une recherche 
vaine et ridicule 3 . Il continua sa vie accoutumée, qu'il 
étoit incapable de quitter, qui l'obscurcit de plus en plus, 
et qui ne dura que peu d'années depuis cette dernière 
scène de sa vie. 

Ce fut en ce temps-ci que Pléneuf revint en France en 
pleine liberté, après s'être accommodé avec ses créanciers 
à peu près comme il voulut 4 . Je ne barbouillerois pas ces 



Retour 
de Pléneuf 
en France. 

Raisons 



1. C'est ainsi que les terres d'Anet et de Dreux passèrent à Mme du 
Maine, sœur de la duchesse de Vendôme : tome XXIII, p. 87. 

2. Sauf la manchette de notre tome VI, p. 196, c'est ici la première 
fois que Saint-Simon, dans ses Mémoires, écrit le nom de cette maladie 
honteuse, à laquelle il a fait plusieurs fois allusion, particulièrement 
en parlant des Vendôme. 

3. Si l'on en croit le Journal de la Régence publié par Éd. de Bar- 
thélémy, p. 115, il avait été question en 1716 de lui faire épouser une 
Condé, Mlle de Gharolais, en lui rendant les duchés de Vendôme et 
d'Etampes, réunis au domaine lors de la mort de son frère. Il fut aussi 
parlé de la fille de Law (Desnoiresterres, Les Cours galantes, tome IV, 
p. 269); en(in, en octobre 4719, le bruit courut qu'il allait se marier 
avec lady Powis, fille de l'ancien gouverneur du roi Jacques III, qui 
avait gagné trois ou quatre millions à la Banque (Dangeau, tome XVIII, 
p. 132). Celle-ci avait d'ailleurs été visée aussi par le duc d'Albret, et 
le Régent s'était même laissé entraîner à adresser au père une demande 
en forme le 9 novembre (Archives nationales, KK4325). 

Au U septembre, Dangeau écrit dans son Journal (p. 121) : 



316 MÉMOIRES [1719] 

d'en parler. Mémoires du nom et du retour de ce bas financier, sans 
[Add.S t -SA606\ , . . , , . ,, ,, 

J les raisons curieuses qui s en présenteront d elles-mêmes 

en cet article, et qui m'engageront même à une courte, 

mais nécessaire répétition. Il étoit de la famille des Ber- 

thelot, tous gens d'affaires 1 , et frère de la femme du 

Pléneuf, maréchal de Matignon 2 . Il entra dans plusieurs affaires, 

sa Jf mme e } enfin dans les vivres et les hôpitaux des armées, où tant 

sahlle; quels. f . J ( 

Courtereprise de soldats périrent par son pillage, et ou il amassa tant de 
, de . . trésors. Embarrassé de tant de proie, il se mit à l'abri en 

sa négociation „ . , Tr . l . 

de Turin, se taisant connoitre a Voysin comme un homme consomme 
avortée ^ dans la science des vivres et des fourrages, qui le fit un 
P personne7 ^e ses premiers commis 3 . Il ne s'oublia pas dans cet ém- 
et la ploi, et en profita dans le peu qu'il dura pour cacher si 
ruse singu îere ^j en ^^ ce q U 'jj avo it amassé que, lorsqu'il se vit re- 
Dubois, cherché par la chambre de justice, après la mort du Roi, 
il fit une banqueroute frauduleuse et prodigieuse 4 , se 

« Pléneuf est revenu de son exil ; il est en pleine liberté ; son accom- 
modement est fait avec ses créanciers, et on le remboursera de sa 
charge. » Voyez la Gazette de Rotterdam, n° 107. 

1. Nous connaissons déjà son frère, Berthelot de Duchy (tome XVI, 
p. 22), et il y a eu une note sur ces financiers dans les Additions et 
Corrections de notre tome XIII, p. 622-623. Les généalogies données 
par le Dictionnaire de la noblesse de la Ghenaye des Bois, et par 
Ghaix d'Est-Ange, Dictionnaire des familles françaises, tome IV, 
p. 103-105, montrent qu'en effet les nombreux Berthelot du dix-septième 
et du dix-huitième siècles furent presque tous des financiers, sauf un 
magistrat et un maréchal-de-camp. Lorsque la famille fut devenue puis- 
sante, on voulut les rattacher à une famille d'ancienne noblesse de 
Bretagne ; mais ils sont au contraire de famille roturière de Picardie. 
Saint-Simon a parlé de leur « nom si vil » dans le tome XIII, p. -427 ; 
cependantils étaientalliés à Mme de Saint-Simon parlesRioult deDouilly 
et les Frémont. 

2. Cette Marie-Elisabeth Berthelot était morte le 26 juin 1702, alors 
que son mari ne s'appelait encore que le comte de Gacé. Notre auteur 
a parlé d'elle dans le tome XIII, p. 426-427, en la confondant avec sa 
belle-fille. 

3. C'est Chamillart qui le prit comme premier commis à la guerre 
en 1707, et Voysin le conserva. 

4. Dès septembre 1715, il avait été dénoncé au Régent par un de 



[1719] DE SAINT-SIMON. 317 

sauva hors du royaume 1 , et ne craignit point qu'on trou- 
vât ce qu'il avoit caché. Ce fut d'au delà des Alpes qu'il 
plaida en sûreté et mains garnies, et qu'il se servit, sans 
qu'il lui en coûtât rien, de ce qui corrompt tant de gens, 
de l'argent et de la beauté. Sa femme 2 en avoit, des agré- 
ments encore plus, tout l'esprit, et la sorte d'esprit de 
suite, d'insinuation et d'intrigue qui est la plus propre au 
grand monde, et à y régner autant que le pouvoit une 
bourgeoise que sa figure, son esprit, ses manières, ses 
richesses y avoient mêlée d'une façon fort au-dessus de 
son état, et avec un empire qu'elle ne déployoit qu'avec 
discrétion, mais qu'elle eut toujours l'art de faire aimer 
à ceux qu'elle avoit entrepris d'y soumettre. Elle étoitmère 
de la trop fameuse Mme de Prye, qui avoit autant d'esprit 
et d'ambition qu'elle, et plus de beauté. Elle 3 enchaîna 
Monsieur le Duc, le gouverna entièrement, et pendant 
qu'il fut premier ministre fit des maux infinis à la cour et 
à l'État, dont il se peut dire que les trésors immenses 
qu'elle ramassa de toutes parts fut le moindre mal qu'elle 
fit, si on excepte la pension d'Angleterre, pareille à celle 
qu'avoit eue l'abbé Dubois, et qui ne coûta guères moins 
cher au royaume 4 . La rivalité de beauté brouilla la mère 
et la fille, les rendit ennemies implacables, et y entraîna 5 
leurs adorateurs. C'est ce qui mit le Blanc et Belle-Isle à 

ses anciens commis (Journal de Buvat, tome I, p. 53-54), et il y a aux 
Archives nationales, dans la dernière liasse du carton R 4 825, un 
mémoire sur les affaires traitées par lui, daté du 13 septembre 1715. 
Il fut taxé à quinze cent mille livres, et des arrêts du Conseil ordon- 
nèrent la vente de ses biens. Pour ses créanciers, il dut les désintéres- 
ser promptement ; car, dans le minutier de l'ancienne étude Breuillaud, 
on trouve une main-levée dès le 29 novembre de la même année. 

4. Sa fuite a été signalée en 1715 : notre tome XXIX, p. 157. 

I. Agnès Uioult de Douilly : tome XXXII, p. 202. 

3 C'est Mme de Prye. — 4. Voyez notre tome XXXIV, p. 306-307. 

> Saint-Simon avait d'abord mis les trois verbes au pluriel par 
erreur ; il a corrigé brouillèrent et rendirent au singulier, mais oublié 
Minèrent, qui est resté au pluriel dans le manuscrit. 



318 MÉMOIRES [1749] 

une ligne de leur perte après une longue et dure prison 1 . 
On se contente d'en faire ici la remarque; le règne fu- 
neste et cruel de Mme de Prye dépasse le temps de ces 
Mémoires, qui ne doivent pas aller plus loin que la vie de 
M. le duc d'Orléans. 

Pléneuf, d'extérieur grossier, lourd, stupide, étoit le 
plus délié matois, qui alloit le mieux et le plus à ses fins, 
qui n'étoit retenu par aucun scrupule et dont l'esprit 
financier étoit propre aussi aux affaires et à l'intrigue. 
Ce dernier talent l'initia dans la cour de Turin, et le mit 
en situation de mettre sur le tapis le mariage de Mlle de 
Valois avec le prince de Piémont, sans en avoir nulle 
charge. On a vu ailleurs ce qu'il se passa là-dessus 2 , 
comme je fus chargé malgré moi de la correspondance 
sur cette affaire avec Pléneuf, comme sa femme s'insinua 
chez Mme la duchesse d'Orléans et chez moi, sous pré- 
texte de rendre elle-même les lettres de son mari, et 
comme, l'affaire avortée, elle sut se maintenir toujours 
auprès de Mme la duchesse d'Orléans, et m'a toujours 
cultivé depuis. On a vu aussi qu'alors l'abbé Dubois étoit 
auprès du roi d'Angleterre, et que, dès qu'il fut arrivé, 
las de la correspondance avec un homme tel que Pléneuf, 
et connoissant la jalousie de l'abbé Dubois et la foiblesse 
de M. le duc d'Orléans pour lui, enfin qu'il goûtoit très 
médiocrement ce mariage, quoique très mal à propos, je 
lui 3 proposai de ne pas faire un pot à part 4 de cette seule 
affaire étrangère, et de trouver bon que je la remisse à 
l'abbé Dubois, pour ne m'en plus mêler, ce que je fis en 
même temps, au grand regret de Mme la duchesse d'Or- 

1. Il parlera de la liaison de Mme de Pléneuf avec ces deux hommes, 
à la fin des Mémoires, tome XIX de 1873, p. 53 et 78. 

2. Dans le tome XXXII, p. 202-205. 

3. Au duc d'Orléans. 

4. Au sens de faire une affaire à traiter isolément. Le Littré en 
cite des exemples au figuré du dix-huitième siècle. Voyez ci-après, 
p. 361. 



[1749] DE SAINT-SIMON. 319 

léans, et dont Mme de Pléneuf fut aussi bien fâchée, mais 
à ma grande satisfaction. Celle-ci bâtissoit déjà beaucoup 
en espérance, si son mari concluoit ce mariage. Mme la 
duchesse d'Orléans le desiroit passionnément; elle étoit 
informée de tout par moi, ce qu'elle n'espéroit pas de 
l'abbé Dubois, et craignoit tout de lui, avec raison, pour 
le faire manquer. Mme de Pléneuf, le voyant en dételles 
mains, le comptoit déjà rompu et ses espérances perdues. 
En effet ce mariage n'étoit pas le compte personnel de 
l'abbé Dubois. Sa boussole étoit sa fortune particulière, 
comme on l'a remarqué ici bien des fois 1 , et ses vues 
étoient trop avancées pour leur tourner le dos par quelque 
considération 2 que ce pût être. Il avoit sacrifié l'Espagne, 
sa marine et la nôtre à l'Angleterre ; il ne restoit plus 
qu'à sacrifier la même Espagne et le roi de Sicile à l'Em- 
pereur. Le sacrifice déjà fait aux dépens de l'État et à 
ceux de son maître lui avoit assuré les offices de l'An- 
gleterre les plus efficaces auprès de l'Empereur, qui en 
profitoit, et qui alors étoit très intimement avec le roi 
Georges. Le sacrifice qui restoit à faire, étant directement 
à l'Empereur, le rendoit son obligé, et le disposoit person- 
nellement à ce que le roi Georges lui demandoit, qui ne 
lui coûtoit rien que de faire dire au Pape, qui trembloit 
devant lui et qui ne cherchoit qu'à prévenir ses désirs, 
qu'il vouloit, et promptement, un chapeau pour l'abbé 
Dubois. Dans cette position, l'abbé Dubois n'avoit dans 
la tête que la Quadruple alliance, dont la Sicile devoit 
être le premier fruit pour l'Empereur, aux dépens du 
roi de Sicile, à qui étoit destiné, aux dépens encore de 
l'Espagne, le triste dédommagement de laSardaigne, pour 
lui conserver le titre et le rang de roi. Dubois n'avoit 
donc garde de vouloir le mariage à la veille de le dé- 
pouiller. Il fit donc languir la négociation pour se préparer 

1. Particulièrement dans le tome XXXIV, p. 300 et suivantes. 

2. Après ce mot il a biffé particulière. 



320 MÉMOIRES [1719] 

à la rompre, la laissa transpirer exprès et revenir à Madame, 

sans y paroître, parce qu'il en étoit méprisé et haï 1 , mais 

dans l'espérance de quelque trait de férocité allemande. 

Il la connoissoit, et il devina. 

Étrange trait Madame étoit la droiture, la vérité, la franchise même, 

de Madame qui avec ^ e g ran ds défauts, dont l'un étoit de pousser à l'ex- 

rompt* trême les vertus dont on vient de parler. Aussi, dans cette 

tout court occas i on n ' en fit-elle pas à deux fois. Elle'aimoit tellement 
la négociation , . , r . 

de Turin. a écrire à ses parents et amis, comme on l'a pu voir ici 

[par] ce qui lui en arriva à la mort de Monsieur 2 , qu'elle 

y passoit sa vie. La reine de Sicile 3 et elle s'écrivoient 

toutes les semaines 4 . Madame lui manda sans détour qu'elle 

apprenoit qu'il étoit sérieusement question du mariage du 

prince de Piémont avec Mlle de Valois; qu'elle l'aimoit 

trop pour lui vouloir faire un si mauvais présent et pour 

la tromper; qu'elle l'avertissoit donc, etc.; et lui raconta 

tout de suite tout ce qu'elle en savoit, ou ce qu'elle en 

croyoit savoir 5 ; puis, la lettre partie et hors de portée de 

pouvoir être arrêtée et prise, elle dit tout ce qu'elle 

contenoit à M. et à Mme la duchesse d'Orléans, qui en fut 

1. On a vu qu'au début de la Régence elle avait fait promettre à son 
fils de ne pas employer l'abbé Dubois : tome XXIX, p. 34. 

2. Icy a été ajouté en interligne et la préposition par omise par 
mégarde. — Voyez notre tome VIII, p. 336-337 et 349-355., 

3. Avant Sicile il a biffé Sardaigne. 

4. D'après deux lettres de 1698 et de 1714, dont des extraits ont 
trouvé place dans notre tome VIII, p. 337, note 3, on voit que Madame 
écrivait tous les lundis à la duchesse de Savoie, plus tard reine de 
Sicile, tille du premier mariage de Monsieur, et ces lettres étaient sou- 
vent fort longues. Elles ont malheureusement toutes disparu ; on n'en 
connaît que deux, insignifiantes, à Victor-Amédée. 

5. On peut juger de ce qu'elle pouvait écrire à Turin par ce qu'elle 
écrivait à l'électrice de Hanovre, : voyez le recueil Brunet, tome II, p. 
41 et 244-245. « J'ai vu bien des femmes qui avaient la tête à l'envers, 
disait-elle de sa petite tille ; mais je n'en ai jamais trouvé de cette force. » 
Peut-être aussi parlait-elle en Savoie de l'intrigue galante de la 
princesse avec le duc de Richelieu (ibidem, p. 109-110). 

* Rompt est en interligne au-dessus de finit, biffé. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 321 

outrée. M. le duc d'Orléans, qui n'avoit jamais été de 
bon pied en cette affaire 1 , et beaucoup moins depuis 
qu'elle avoit été remise à l'abbé Dubois, ne fit qu'en 
rire, et Dubûis rit 2 encore de bien meilleur cœur de ce 
rare et subit effet de son artifice. Ce mariage tomba donc 
de la sorte. Pléneuf en fut éconduit avec assez peu de 
ménagement. Ses affaires en France s'étoient accommodées ; 
il se hâta de quitter Turin et revint avec l'air de l'impor- 
tance, le fruit et la sécurité de sa banqueroute. Il n'en 
jouit pas longtemps et ne vécut pas longues années 3 . 

Six semaines après cette aventure, M. le duc d'Orléans, 
qui avoit ses raisons de se soucier peu de Mlle de Valois, 
et beaucoup de s'en défaire, conclut et déclara son 
mariage avec le fils aîné du duc de Modène 4 . Personne 
malheureusement n'ignoroit pourquoi le Régent se hâtoit 
tant de se défaire de cette princesse et avec si peu de 
choix. Je ne pus m'empêcher pourtant de le lui reprocher. 
« Pourquoi ne mérite-t-elle pas mieux ? me répondit-il ; 
tout m'est bon, pourvu que je m'en défasse. » Il n'y eut 
rien qui n'y parût : on lui donnoit un des plus petits 
princes d'Italie quant à la puissance et aux richesses 5 , 
qui avoit à attendre longtemps à être souverain 6 , et dont 
le père étoit connu pour être d'un caractère et d'une 
humeur fort difficile, comme il le leur montra bien tant qu'il 
vécut. 11 est vrai que la reine d'Espagne n'étoit pas de 

1. Locution déjà rencontrée dans le tome XX, p. 277. 

2. Avant rit, il y a en biffé. — 3. Il mourut en janvier 1727. 

4. François-Marie d'Esté : tome XVII, p. 93. Dangeau annonce la 
nouvelle le 26 octobre, et enregistre les jours suivants, en termes dis- 
crets, la répugnance de la princesse pour ce mariage (p. 144-146, 148, 
157); Madame, au contraire, ne la dissimule pas (Correspondance, 
recueil Brunet, tome II, p. 193). Nous verrons le mariage par procu- 
reur <;t le départ de la fiancée se faire au début de 1720. 

5. Selon Mathieu Marais (Mémoires, tome I, p. 350-351), le fils même 
de notre auteur, écho peut-être de son père, qualifiait cette union de 
mariage avec « un gentilhomme de campagne ». 

I). Il ne devint duc de Modène qu'en 1737. 

MtMOIHKS DE SAINT-SIMON. XXXVI 41 



322 MÉMOIRES [17191 

meilleure maison, et que Philippe V étoit fort 1 au-dessus 
de Mlle de Valois en bien des manières. Aussi a-t-on vu 
ici en son lieu de quelle façon ce mariage se fit 2 , et que le 
feu Roi ne le pardonna pas à Mme des Ursins. Il n'est peut- 
être pas inutile d'expliquer ici en peu de mots ce que sont 
les Estes d'aujourd'hui, et ce que sont aussi les Farnèses. 
Disgression J e ne me donne pas pour être généalogiste, mais je 

sur les maisons • T 1 » 3 , . 1 

d'Esté suivrai Imhol , qui passe pour exact et savant sur les 
et Famèse. maisons allemandes, espagnoles et italiennes, et fort peu 
l'un et l'autre sur les françoises 4 . Peut-être que si nous 
connoissions autant ces maisons étrangères que nous faisons 
celles de notre pays, cet auteur n'auroit pas pris tant de 
réputation ; mais ce qui regarde l'origine des Farnèses et 
l'étrange déchet des Estes d'aujourd'hui est si moderne et 
connu qu'il n'y a pas de méprise à craindre 5 . 
Maison d'Esté. Imhof donne pour tige dont la maison d'Esté est sortie, 
Azon, seigneur d'Esté 6 , marchis 7 en Lombardie, c'est-à- 
dire général et gardien des marches ou des frontières de 
ces pays, qui épousa en premières noces Gunégonde, qui 
étoit Allemande 8 et héritière de sa maison (héritage dif- 

4. Fort a été ajouté en interligne. 

2. Tome XXIV, p. 219-221 et 303-304. 

3. Jacques-Guillaume de Imhoff : tome IX, p. 157. 

4. Il a été expliqué dans la note 7 de la page indiquée ci-dessus 
pourquoi Saint-Simon fait des réserves sur les généalogies des familles 
françaises par Imhoff. 

5. Saint-Simon possédait dans sa bibliothèque deux des ouvrages 
d'Imhofî relatifs à l'Italie : Historia Italiœ et Hispaniœ genealogica 
(1701), et Genealogide viginti illustrium in Italia familiarum (1710). 
Ce dernier ne contient que la généalogie des Farnèses, mais pas celle 
de la maison d'Esté, qui se trouve au contraire dans le premier. 

6. Este est une petite ville du pays de Padoue, avec titre de marqui- 
sat, et siège d'un évêché suffragant d'Aquilée. 

7. Saint-Simon traduit ainsi le mot latin marchesius employé par 
Imhoff. 

8. D'autres généalogies appellent cette femme Gunégonde Guelfe, 
ce qui est probablement le nom de baptême de son père, qu'elle donna 
à son fils. 



[1719] DE SAINT-SIMON. > 323 

ficile à entendre dans une fille en Germanie à la fin du 
x e siècle, où cela se passoit), et en secondes noces Ermen- 
garde, fille du comte du Maine en France 1 . Du premier lit 
il eut Guelfe, héritier des biens de sa mère ; il fut créé duc 
de Bavière 2 en 1071, répudia sa première femme 3 , fille 
d'Othon le Saxon, duc de Bavière \ épousa ensuite Judith, 
fille de Baudouin le Pieux, comte de Flandres 5 , mourut 
en 1101 dans l'île de Chypre, laissa deux fils : Guelfe l'aîné, 
duc de Bavière, mort sans postérité en 1119, et Henri, dit 
le Noir, duc de Bavière après son frère. Il épousa Walfide 6 , 
fille de Magnus, duc de Saxe, mourut en 1125, et laissa un 
fils nommé Henri comme lui 7 , qui fut duc de Bavière et 
de Saxe. Celui-ci épousa Gertrude, fille de l'empereur 
Lothaire II 8 , et de ce mariage est sortie la maison de 
Brunswick et Lunebourg, à ce qu'on prétend 9 . 

1. Cette Ermengarde, fille de Hugues II, comte du Maine, avait 
épousé en premières noces Thibault III, comte de Champagne, qui la 
répudia. 

2 II faudrait plutôt lire duc en Bavière ; car il semble qu'à cette 
époque la Bavière était divisée en plusieurs duchés. 

3. Après feme (sic), il a biffé Judith. — Cette première femme 
s'appelait Étheline. 

4. Cet Othon semble être un des ducs qui se partageaient alors la 
Bavière. 

5. Baudouin V, qui mourut le 1 er septembre 1067. Sa fille Judith 
était veuve du comte de Kent, frère de Harold, roi d'Angleterre. 

6. Avant Walfide, notre auteur a biffé Gertrude. — On l'appelle 
aussi Wilflide. 

7. Henri le Superbe, duc de Bavière après son père, devint duc 
de Saxe en 1126, lorsque son beau-père Lothaire fut élu empereur et 
lui laissa le duché ; il mourut en 1136. 

8. Lothaire, duc de Saxe, élu empereur le 13 septembre 1126 sous 
le nom de Lothaire II, mourut à Vérone le 30 septembre 1137. 

9. Henri le Superbe eut de Gertrude un fils, Henri, surnommé le 
Lion, d'abord duc de Bavière et de Saxe ; il fut privé de ces états en 
1180 par Frédéric Barberousse et obligé de se réfugier en Angleterre 

de son beau-père le roi Henri II, qui lui fit obtenir par la suite 
h>s eomtél de Brunswick et de Lunebourg ; il mourut en 1195, laissant 
ces deux comtés à son troisième fils Guillaume, dont descendent les 



324 MÉMOIRES [1719] 

Hugues, second fils d'Azon tige de cette maison, et fils 
de son second lit, hérita des biens de sa mère, fut comte 
du Maine en France, et vécut peu ; il ne lui paroit point de 
postérité, et le comté du Maine disparoît avec lui 1 . 

Son frère Foulques fut seigneur d'Esté et marchis. 
Obizzo son fils eut les même titres, y ajouta en 1177 celui 
de podestat de Pavie, et de Ferrare l'année suivante; il 
mourut en 1196. Son fils Azon II devint en 1196 marquis 
d'Esté et de Ferrare, en 1199 podestat de Padoue, en 1207 
podestat de Vérone, en 1208 marquis d'Ancône ; il mourut 
en 1212. Son fils Obizzo III devint premier 2 marquis 
d'Esté et de Ferrare, fut aussi seigneur de Modène et de 
Parme ; il épousa Elisabeth, fille d'Albert duc de Saxe, 
électeur 3 . Nicolas, fils de son fils 4 , ajouta à ces titres ceux 
de seigneur de Reggio, Forli et Romandiole 5 . Borsus son 
fils fut créé duc de Modène et de Reggio par l'empereur 
Frédéric III, 18 mai 1452, et duc de Ferrare par le pape 

ducs de Brunswick. En 1696, lorque Renaud d'Esté, duc de Modène, 
épousa Charlotte-Félicité de Brunswick-Hanovre, Liebnitz écrivit une 
longue lettre pour établir que les deux maisons avaient la même tige 
en la personne d'Azon, marquis d'Esté. 

4. Certaines généalogies disent que cet Hugues III, comte du Maine, 
fut appelé en 1090 par les Manceaux pour succéder à son oncle 
Herbert II, mort sans enfants. Mais Hugues vendit peu après ce comté 
à son cousin Élie, seigneur de la Flèche. Lorque celui-ci mourut, vers 
1110, le comté du Maine fut réuni à celui d'Anjou. 

2. Les mots devint p r ont été ajoutés sur la marge à la fin de la 
ligne. — Saint-Simon ici fait erreur et passe cinq générations de 
marquis d'Esté. Obizzo III n'était point le fils d'Azon II, mais le 
second fils d'Aldobrandin, marquis d'Esté et de Ferrare ; il succéda en 
1336 à son frère Renaud II, mort sans enfant mâle. 

3. Cette Elisabeth mourut en 1341, et son mari en 1352 ; l'électeur 
Albert II de Saxe était gendre de l'empereur Rodolphe. 

4. Nicolas, était fils d'Albert, lui-même troisième fils d'Obizzo III ; 
il mourut le 10 décembre 1441. 

5. Reggio en Emilie ; Forli, ville importante, siège d'un évêché, au 
sud de Ravenne ; quant à Romandiole, on appelait ainsi la Romagne, 
territoire dont les villes principales sont Ravenne, Rimini, Imola et 
Faenza. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 325 

Paul III Farnèse, 14 avril 1470 *. Borsus ne se maria point, 
et mourut en 1471 2 . Hercule son frère lui succéda ; il fut 
gendre de Ferdinand d'Aragon, roi de Naples 3 , et mourut 
en 1505. 

Son fils Alphonse I er lui succéda. Il épousa en premières 
noces Anne Sforze, fille de Galéas-Marie, duc de Milan 4 ; en 
secondes noces, Lucrèce Borgia, filledupape Alexandre VI 5 . 
Il faut ici expliquer sa famille avant d'aller plus loin. De 
trois frères qu'il eut, deux ne se marièrent point, tous 
deux moururent longtemps avant lui, dont un des deux 
en prison 6 . L'autre frère fut évêque de Ferrare, arche- 
vêque de Strigonie, de Milan, de Capoue, de Narbonne 7 , 
fut cardinal en 1493, mourut en 1520 8 . Cet Alphonse I er , 

4. Saint-Simon fait erreur: ce n'est point Paul III (Alexandre 
Farnèse), qui conféra le duché de Ferrare à Borsus ou Borso d'Esté, 
puisqu'il ne fut élu pape qu'en 1534, mais Paul II (Pierre Barbo), car- 
dinal en 1440, élu pape en août 1464, mort le 25 juillet 1471. 

2. Ce Borso était fils illégitime de Nicolas, tandis que son frère 
Hercule qui lui succéda était fils légitime de Richarde de Saluées, 
troisième femme de son père. 

3. Ferdinand le Vieil : notre tome XV, p. 292, note 10 ; sa fille, 
Éléonore d'Aragon, fut mariée en 1473. 

4. Nous avons rencontré ce Galéas-Marie dans le tome XXVI, p. 307. 

5. Lucrèce était fille naturelle de Rodrigue Borgia, plus tard pape 
sous le nom d'Alexandre VI (tome X, p. 154), et de Julie Farnèse; 
elle épousa en 1501 Alphonse d'Esté, qui fut son quatrième mari, et 
mourut en 1520. 

6. Ces deux frères furent : Ferdinand qui conspira contre son frère 
en 1506 et mourut en prison (1540); et Jules, fils naturel d'Hercule, 
impliqué dans la même conspiration, qui sortit de prison en 1558 et 
mourut en 1561. Tous deux survécurent à Alphonse, qui mourut le 
31 octobre 1534, comme il va être dit plus loin. 

7. Après Capoue, il a biffé d'Arles, et après Narbonne, se trompant 
d'article, il avait écrit de Lyon, Evesq. de Tréguier, d'Autun, de 
S. Jean de Maurienne et il s'appelloit Hyppolite, avoit esté nonce en 
France, fut Card. en 1538, mourut à 63 ans en 1572. S'apercevant 
de son erreur, il a biffé toute la phrase depuis de Lyon jusqu'à France, 
corrigé 1538 en 1493 et 1572 en 1520 et biffé aussi à 63 ans. 

H. Hippolyte, dit le cardinal d'Esté, a un article dans le Moréri ; il 
était grand partisan de Louis XII. 



326 MÉMOIRES [1719] 

frère aîné de ce cardinal, eut un fils de Laure-Eustochie 
degli Dianti, dont le père étoit un artisan de Ferrare. Il 
avoit perdu ses deux femmes longtemps avant sa mort 1 . 
On a prétendu qu'il épousa enfin cette maîtresse ; mais il 
n'est pas contesté que le fils qu'il en eut, et qui s'appela 
aussi Alphonse, ne soit né avant ce dernier mariage, si 
tant est qu'il ait été fait 2 . Le duc Alphonse I er mourut 
en 1534, et laissa : Hercule II, qui lui succéda 3 ; Hippolyte, 
élevé en France, évêque de Ferrare, de Tréguier, d'Autun, 
de Saint-Jean de Maurienne, archevêque de Strigonie, de 
Milan, de Gapoue, de Narbonne, d'Arles, de Lyon, car- 
dinal 1538, mort décembre 1572, à soixante-trois ans 4 ; 
un fils qui n'eut que deux filles 5 ; le bâtard Alphonse susdit; 
un fils mort dès 1545 sans alliance 6 , et une fille reli- 
gieuse 7 . 

Hercule II, fils aîné susdit d'Alphonse I er , fut son suc- 
cesseur, duc de Ferrare, de Modène et de Reggio. Il 
épousa, en 1527, Renée de France 8 , fille du roi Louis XII, 
et ce mariage fut peu concordant. Il mourut en octobre 
1558 à cinquante ans. Renée se retira en France, où elle 
mourut en juin 1571 9 avec un grand apanage et une 
grande considération. Elle fut la protectrice des savants, 

4 . On a vu que la seconde, Lucrèce Borgia, était morte quatorze ans 
avant lui. 

2. C'est ce bâtard Alphonse qui devint la tige des derniers ducs de 
Modène (ci-après). 

3. Ci-après. Saint-Simon écrit toujours Hercules. 

4. Ce second Hippolyte, qu'on appela le cardinal de Ferrare, fut 
très en faveur auprès de François I er et de Henri II. 

5. Ce fils s'appelait François, marquis de Massa, qui eut deux filles, 
Marfise et Bradamante, que Saint-Simon va nommer plus loin par 
erreur. 

6. Les mots un fils mort corrigent une fille morte, et après 1545 il a 
biffé mariée. 

7. La généalogie du Moréri ne parle pas de ces deux derniers 
enfants. 

8. Tome V, p. 208. 

9. Erreur : le 12 juin 1575, 



[1719] DE SAINT-SIMON. 327 

et, quoique belle-mère du duc de Guise 1 , elle protégea 
aussi les huguenots. De ce mariage, deux fils et quatre 
filles : Alphonse II, successeur de son père, Louis, évêque 
de Ferrare, archevêque d'Auch, cardinal 1561, mort à 
Rome, «30 décembre 1586, chargé des affaires de France, 
après son oncle Hippolyte, et toujours très françois et 
très opposé à la Ligue et aux Guises ses cousins ger- 
mains 2 . Les filles, leurs sœurs, furent : la trop célèbre 
Anne d'Esté, duchesse de Guise, née 1531, mariée 
décembre 1549, veuve par l'assassinat de Poltrot, février 
1 563 ; remariée , 1566, à Jacques de Savoi e, duc de Nemours, 
mère des duc et cardinal de Guise tués décembre 1588, 
aux derniers États de Blois, du duc de Mayenne, de la 
duchesse de Montpensier 3 , etc., et du duc de Nemours 
et du marquis de Saint-Sorlin, duc de Nemours après 
son frère 4 ; elle mourut, mai 1607, à soixante-dix-sept 
ans; Lucrèce, épouse de François-Marie délia Rovere, 
duc d'Urbin, en 1570, morte 1598 ; Marfise et Bradamante, 
mariées au marquis de Carrare Cybo et au comte Bevi- 
lacqua 5 . 

Alphonse II, duc de Ferrare, de Modène et de Reggio, 
et fils aîné et successeur de Hercule II, épousa, en 
février 1560, Lucrèce, fille de Corne de Médicis, grand- 

4. Anne d'Esté, sa fille, fut mariée à François de Lorraine, duc 
de Guise : tome V, p. 208, et ci-après. 

2. Louis d'Esté, cardinal de Ferrare, né le 25 décembre 1538, car- 
dinal en février 1564, archevêque d'Auch en octobre 1563, se trouva 
lui États généraux de Blois en 1578 comme légat du pape, et mourut 
à Rome le 30 décembre 1586. Les historiens font un grand éloge de 
ses vertus. ^ 

3. Catherine-Marie de Lorraine-Guise : tome XV, p. 122. 

4. Charles-Emmanuel de Savoie, duc de Nemours (tome XII, p. 368), 
« t Henri l r , son frère (tome XV, p. 122). 

On a vu plus haut que ces deux femmes étaient nièces et non 
Bllei d'Hercule II, duc de Ferrare; Saint-Simon se trompe encore 
d'article. Marfise épousa Alderan Gybo, marquis do Carrare et mourut 
ou liiOK j Bradamante fut femme d'Hercule, comte Bevilacqua. 



328 MÉMOIRES [1719] 

duc de Toscane 1 ; en février 1.^65, Barbe d'Autriche, 
fille de l'empereur Ferdinand I er2 ; enfin, Marguerite, 
fille de Guillaume Gonzague, marquis de Mantoue 3 . Il 
mourut sans enfants, 27 octobre 1597, à soixante-quatre 
ans, le dernier de la véritable et illustre maison d'Esté. 



PRÉSENTEMENT REGNANTE 4 . 

Bâtards d'Esté Alphonse, fils du duc Alphonse I er et de la fille de cet 

de Modène ar ti san de Ferrare 5 , étoit frère bâtard du duc Hercule 

et de Reggio gendre du roi Louis XII, et oncle de son fils Alphonse II 

jusqua mor t sans enfants en 1597. Ce bâtard avoit pourtant 

aujourd nui. , \ 

épousé, en 1549, Julie, fille de François-Marie délia 
Rovere, duc d'Urbin ; elle mourut en 1563 et lui en 1582, 
quinze ans avant le dernier duc de Ferrare, de Modène 
et de Reggio, de la véritable maison d'Esté. Ce bâtard 
Alphonse laissa César, son aîné, et Alexandre, évêque 
de Reggio, cardinal 1598, mort 1624, et deux filles 
mariées, l'une à Charles Gesualdo, prince de Venose au 
royaume de Naples 6 , l'autre à Frédéric Pic, prince de la 
Mirandole 7 . 

César, fils aîné du bâtard, se trouva le seul à prétendre 

1. Cette Lucrèce, fille de Côme I er , était née en 1542. 

2. Barbe, née en 1539, morte en 1572. 

3. Ce Guillaume Gonzague, né en 1538, avait succédé en 1550 à son 
frère aîné; il épousa en 1561 Eléonore d'Autriche, fille de l'empereur 
Ferdinand 1 er , et mourut le 14 août 1587. Sa fille Marguerite était 
donc nièce par alliance du duc de Ferrare qu'elle épousa. 

4. Nous reproduisons la disposition du manuscrit, où ces deux lignes 
sont écrites comme un titre ; même observation pour les titres qu'on 
trouvera plus loin (p. 333 et 334). 

5. Ci-dessus, p. 326. 

6. Venosa, dans la Basilicate, district de Melfi, passait pour être le 
lieu de naissance d'Horace. Cette fille s'appelait Léonore. 

7. Hippolyte d'Esté épousa, 1594, Frédéric Pic, non pas prince de 
la Mirandole, mais fils cadet du seigneur de cette petite ville et titré 
comte de la Concordia. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 329 

à la succession de son cousin germain le duc Alphonse II, 
mort sans enfants en 1597 et le dernier de l'ancienne et 
véritable maison d'Esté. Il fut protégé par l'Empereur, et 
sans difficulté duc de Modène et de Reggio. Clément VIII 
ne fut pas si facile pour Ferrare, qui ne relevoit pas de 
l'Empire comme Modène et Rège 1 , mais du saint-siège, 
et qu'il prétendit lui être dévolu faute d'hoirs légitimes. 
Il ne voulut pas voir l'envoyé de César, lequel prit les 
armes pour soutenir sa prétention et se maintenir dans 
Ferrare. Le Pape s'arma de son côté, et n'oublia pas en 
même temps de se servir des foudres de l'Eglise. Henri IV, 
qui avoit grand intérêt de se montrer ami du Pape, lui 
offrit le secours de ses armes. Cette démonstration finit 
tout. César, hors d'état de résister, ne pensa plus qu'à 
tirer de sa soumission le meilleur parti qu'il put. Il conclut 
donc un traité avec le Pape à la fin de 1597 2 , par lequel il 
céda au Pape la ville et le duché de Ferrare avec la 
Romandiole. Le Pape lui céda quelques terres dans le 
Bolonois, lui laissa ses biens allodiaux, lui garantit ses 
bien mouvants de l'Empire, lui accorda le rang à Rome 
que les ducs ses prédécesseurs y avoienteu 3 , enfin donna 
à son frère Alexandre, évêque de Reggio, le chapeau de 
cardinal, en mars 1598, lequel mourut en mai 1624 '*. 
Après ce traité, Clément VIII alla lui-même à Ferrare 
prendre possession de la ville et du duché 5 , qui fait encore 
aujourd'hui une des plus belles possessions de l'État ecclé- 
siastique. César, seulement duc de Modène 6 et de Reggio, 
épousa, 1586, Virginie, fille de Corne de Médicis, grand- 

\. Saint-Simon francise ici, et encore plus loin, le nom de Reggio. 

2. Le 28 janvier 4598. 

3. Le sommaire des conditions du traité est donné dans la Chrono- 
logie septénaire, édition 4605, in-8°, fol. 33. 

'. . Il en ;i été parlé plus haut. 

Cette prise de possession est racontée dans la Chronologie septé- 
naire, fol. 34. 

8 II v i Vanne par erreur, dans le manuscrit. 

Ml'MttlHIs DK SàINT-SIMOÎI. XXXVÎ \t 



330 MEMOIRES [4719] 

duc de Toscane 1 , qui mourut en 1615, et César en 1628 
à soixante-six ans. 

Alphonse, son fils, épousa en 1608 Isabelle, fille de 
Charles-Emmanuel, duc de Savoie, et la perdit en 1626 2 . 
Il se dégoûta en moins d'un an de la souveraineté à 
laquelle il avoit succédé à son père, et s'alla faire capucin 
à Munich en Bavière en 1629, et mourut dans cet ordre 
en 1644, à cinquante-trois ans, ayant porté cet habit 
quinze ans. Il laissa entre autres enfants François, son 
aîné, qui lui succéda; Renaud, évêque de Reggio, cardi- 
nal 1641, mort 1672 3 , qui fut attaché à la France, chargé 
de ses affaires à Rome, et qui l'étoit lors de l'insulte que 
les Corses de la garde du Pape firent au duc de Créquy, 
ambassadeur de France, en [1662 4 ], et qui sut en tirer 
un si bon parti pour sa maison, par l'accommodement de 
cette affaire 5 ; et une fille mariée à ce fameux muet prince 
de Carignan 6 . 

François, duc de Modène et de Rége 7 par la retraite 
d'Alphonse, son père, épousa les deux filles de Ranuce 

4. Virginie était du second mariage de Gôme I er ; la Lucrèce qui 
avait épousé Alphonse II, duc de Ferrare, était du premier mariage 
avec Éléonore de Tolède. 

2. Cet Alphonse I er , duc de Modène, était né en 4594 ; il mourut le 
23 mai 4644. Gomme il y avait eu deux Alphonse avant lui, on l'ap- 
pelle ordinairement Alphonse III. 

3. Renaud, cardinal de Modène, eut aussi en France l'évêché de 
Montpellier et l'abbaye de Gluny ; il mourut cardinal-évêque de Pales- 
trina le 30 septembre 4673. 

4. Cette date est en blanc dans le manuscrit. — Voyez notre tome V, 
p. 44-42. 

5. En effet, par le traité de Pise, Louis XIV fit obtenir des avan- 
tages importants au duc de Modène, qui était alors Alphonse IV (ci- 
après). 

6. Saint-Simon se trompe encore. Angélique-Catherine d'Esté, 
mariée à Emmanuel-Philibert-Amédée de Savoie, prince de Carignan 
(tome XVII, p. 370), était fille d'un frère d'Alphonse I er ou III, duc de 
Modène, Borso d'Esté, marquis de Scandiano. 

7. Notre tome VI, p. 248, où il est parlé aussi de sa troisième femme. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 331 

Farnèse, duc de Parme, l'une après l'autre, en 1630 et 
1648 S et en troisièmes noces Lucrèce, fille de Taddée 
Barberin, prince de Palestrine, en 1654. Il mourut en 
1658, à quarante-huit ans, et sa dernière femme en 1699. 
Entre autres enfants il laissa Alphonse II 2 , son fils aîné 
et son successeur ; Renaud % cardinal, puis duc de Modène 
à son tour, et deux filles, qui, l'une après l'autre, furent 
la seconde et la troisième femme de Ranuce Farnèse, duc 
de Parme 4 . 

Alphonse II, fils et successeur de François, duc de 
Modène et de Reggio. Il épousa en 1655 Laure 5 , fille de 
Jérôme Martinozzi et de Marguerite, sœur du cardinal 
Mazarin 6 . Il mourut en juillet 1662, et son épouse, qui 
étoit sœur de Mme la princesse de Gonti 7 , mourut à Rome, 
19 juillet 1687. De ce mariage il n'y eut qu'un fils et une 
fille à remarquer: François II, successeur 8 , et Marie- 
Béatrix, qui épousa en 1673 le duc d'York, depuis roi 
d'Angleterre Jacques second 9 , et détrôné par le prince 
d'Orange, réfugié en France, mort à Saint-Germain 
[16 septembre 1701 10 j, et elle morte aussi à Saint-Ger- 

1. Marie Farnèse, morte en 1646, et Victoire Farnèse, morte en 1649. 
Il sera parlé plus loin, p. 340, de Ranuce I er , leur père. 

2. On l'appelle ordinairement Alphonse IV : tomes VI, p. 248, et 
XIV, p. 218. 

3. Au lieu de Renaud, Saint-Simon a écrit ici dans son manuscrit 
Fr. (François) ; de même, par erreur, il a mis duc de Parme à son 
tour, au lieu de duc de Modène; nous rétablissons la bonne leçon. A 
la page suivante, il va l'appeler correctement Renaud. 

4. Isabelle née en 1635, mariée en 1664, morte le 12 août 1666, et 
Marie, née en 1644, mariée en 1668, morte en août 1684. Leur mari 
était Ranuce II Farnèse, que nous rencontrerons plus loin, p. 341. 

5. Tome VI, p. 248. 

6. Elle s'appelait Laure-Marguerite, et on la connaît plutôt sous le 
premier nom : ibidem. Son mari est qualifié de gentilhomme romain, 
et même de comte. 

7. Anne-Marie Martinozzi : tome I, p. 79. 

8. Tome VI, p. 186. — 9. Tome I, p. 51 et 95. 

10. Saint-Simon a laissé cette date en blanc, ainsi que la suivante. 



332 MEMOIRES [4 749] 

main [7 mai 1718 4 ], mère de Jacques III, réfugié et 
traité en roi à Rome. 

François II, fils et successeur d'Alphonse II, duc de 
Modène et de Reggio, gendre de Ranuce II Farnèse duc 
de Parme 2 , mort sans enfants 1694, à trente-quatre ans. 

Renaud 3 , frère d'Alphonse II, oncle paternel de Fran- 
çois II, cardinal en 1686 à trente et un ans, n'entra point 
dans les ordres sacrés. Il succéda en 1694 à François II, 
duc de Modène 4 et de Reggio, son neveu 5 , remit son cha- 
peau au Pape, épousa en février 1696 Charlotte-Félicité, 
sœur de l'impératrice Amélie 6 , femme de l'empereur 
Joseph, qui ne l'épousa que depuis, filles de Jean-Fré- 
déric, duc de Brunswick-Lunebourg, et de la sœur de la 
princesse de Salm 7 , dont le mari avoit été gouverneur et 
grand maître de l'archiduc, puis empereur Joseph, et de 
Mme la princesse de Gondé, femme du dernier Monsieur 
le Prince 8 . 

François-Marie, fils et depuis successeur 9 de Renaud, 
duc de Modène 10 et de Reggio, né en 1698, qui a épousé 

4. Tome XXXIII, p. 451-152. 

2. Il avait épousé le 14 juillet 1692 Marguerite-Marie-Françoise 
Farnèse, qui mourut en juin 1718, étant veuve depuis le 6 septembre 
1694. 

3. Ci-dessus, p. 331, et tome I, p. 112. 

4. Ici encore Saint-Simon a mis dans son manuscrit duc de Parme 
au lieu de duc de Modène. 

5. Ces deux mots sont en interligne. 

6. Il a été parlé de l'une et de l'autre dans le tome I, p. 112. 

7. Jean-Frédéric de Brunswick, troisième fils de Georges, duc 
de Brunswick-Zell, né le 25 avril 1625, porta le titre de duc de Hanovre, 
se fit catholique en 1657 et épousa le 25 novembre 1667, Bénédicte- 
Henriette-Philippe, princesse palatine (tome I, p. 110); il mourut le 
27 décembre 1679. Il a été parlé de la princesse de Salm et de son 
mari à la même occasion, p. 112. 

8. Madame la Princesse, Anne, palatine de Bavière, était sœur de 
cette duchesse de Hanovre et de la princesse de Salm. 

9. Depuis est en interligne, et il a écrit succeur. 
10. Encore ici Parme. 



[4719] DE SAINT-SIMON. 333 

Mlle de Val is, fille de M. le duc d'Orléans, lors régent 
de France. 

Ainsi la bâtardise de ces derniers Este ne peut être plus 
clairement ni plus évidemment prouvée. Passons main- 
tenont à la 

MAISON FARNÈSE. 

Elle est d'Orviette et a pris le nom de son fief de Far- Maison 
nèse en Toscane \ On prétend qu'ils ont paru dès l'an 1000 
entre les principaux citadins d'Orviette ; ce qui est cer- 
tain, c'est qu'ils en ont été, plusieurs de suite, consuls, 
et vers 1226 podestats 2 . De là ils ont commandé les trou- 
pes de Bologne 3 , puis celles de Florence. On en connoît 
en tout cinq générations avant le Pape qui a fait les ducs 
de Parme, et six générations légitimes sorties du père ou 
de l'oncle paternel de ce pape, et qui ont duré jusque 
vers 1700 qu'elles se sont éteintes, la plupart connues par 
des emplois militaires distingués, par des fiefs qui l'étoient 
aussi, par des alliances bonnes, et plusieurs grandes, 
comme des maisons Colonne, Ursins, Savelli, Gonti, 
Acquaviva 4 , Piccolomini, Sforze, etc. On parle ici des Far- 
nèses légitimes; venons maintenant aux bâtards, qui seuls 
des Farnèses ont été ducs de Parme et de Plaisance, de 
Castro et de Camerino, aux dépens de l'Église. 

Alexandre, second fils de Louis Farnèse, seigneur de 
Montalte, et de Jeanne Cajetan, fille de Jacques, seigneur 
de Sermonette 5 , né dernier février 1468, cardinal 1493, 

1. Il ne s'agit pas ici du petit bourg du duché de Castro, dans le dis- 
trict actuel de Viterbe, qui porte aujourd'hui le nom de Farnèse, mais 
d'un château près d'Orvieto, lequel s'appelait originairement Farneto. 
2 C'est ce que dit ImhofT dans la notice qu'il a consacrée aux 
Farnèse : Gcnealogiae viginti illustrium inltalia familiarum, p. 13-26. 
Ecrit Boulogne suivant l'habitude de notre auteur. 
'♦. Saint-Simon écrit Aqueviva. 

^•rmoneta est un bourg du Sud des États romains, dans la région 
et de Segni, érigé plus tard en duché. 



334 



MÉMOIRES 



[1749] 






évêque de Parme, puis d'Ostie, et doyen du sacré collège, 
pape 1534, sousle nom de Paul III, mort 2 novembre 1549, 
à quatre-vingt-un ans 1 ; il eut un frère aîné, Barthélémy 
Farnèse, qui, de Violante Monaldeschi de Gorvara, laissa 
une postérité légitime qui a été illustre, et qui, avec celle 
de ses autres frères et cousins 2 , n'a fini qu'un peu avant 
1700, et avec elle toute la maison Farnèse légitime 3 . Ce 
pape eut aussi deux sœurs, dont l'aînée épousa Jules des 
Ursins de Bracciano, et l'autre un Pucci de Florence, puis 
Gilles comte de PAnguillara 4 . 



Famèses 
.bâtards ducs 

de Parme 

et 

de Plaisance. 



FARNESES BATARDS. 

Alexandre Farnèse, depuis pape Paul IIP, avoit com- 
mencé par être évêque de Montefiascone et de Gorneto 6 . 
Étant cardinal et évêque sacré, il eut deux bâtards : Pierre- 
Louis et Ranuce, et une bâtarde, Constance, qu'il maria, 
depuis qu'il fut pape, à Etienne Colonne, prince de Pales- 
tine. 

Ce pape acheta de Lucrèce délia Rovere, veuve de Marc- 

1. Tome XI, p. 64. 

2. Les huit derniers mots ont été ajoutés en interligne. 

3. La dernière Farnèse de la branche légitime fut Anne-Marie, 
mariée au comte Terzo de Sessa, morte le 3 janvier 1693. 

4. Ces deux sœurs s'appelaient, l'aînée Julie, la seconde Hiéronyme. 
Le premier mari de la cadette s'appelait Puccio Pucci, le second Gilian, 
comte d'Anguillara-Sabazia, fief voisin de Bracciano, province de Rome, 
et non VAnguilliara, comme écrit Saint-Simon. 

5. Nous rectifions et complétons, d'après Eubel, Hierarchia catho- 
lica medii œvi, la notice du pape Paul III donnée dans notre tome XI, 
p. 64. Il n'était que protonotaire apostolique lorsque Alexandre VI 
l'éleva au cardinalat dans la promotion du 31 août 1492; il eut en 
avril 1501 les évêchés réunis de Gorneto et Montefiascone, et celui de 
Parme en mars 1509 ; il devint évêque d'Ostie et doyen du sacré col- 
lège en juin 1524. Les autres dates sont exactes. 

6. Gorneto et Montefiascone sont deux petites villes du Nord des 
États romains, la première près de la mer, la seconde dans le voisinage 
du lac de Bolsena au Nord de Viterbe. Les deux évêchés en étaient 
unis à perpétuité et relevaient directement du saint-siège. 



[17191 DE SAINT-SIMON. 335 

Antoine Colonne 1 , la terre de Frascati 2 , qu'elle avoit eue 
en dot du Pape son oncle 3 , puis il échangea avec l'Église 
Frascati pour les terres de Castro et de Ronciglione 4 , 
qu'il donna à son bâtard Pierre-Louis. Ensuite il acheta 
chèrement Camerino 8 de ceux qui y avoient droit, se fon- 
dant sur ce que ce fief étoit dévolu à l'Église par la mort 
de Jean-Marie Varani sans enfants mâles, et qu'il avoit 
droit de l'ôter aux héritiers de Guidobaldo délia Rovere, 
son gendre, qui étoit mort. Il maria son bâtard Pierre- 
Louis à une fille de Louis des Ursins, comte de Petigliano 6 , 
et Ranuce, son autre bâtard 7 , à Virginie Gambara. Il fut 
général des Vénitiens en 152ô, du Pape son père en 1527, 
du roi de France 1529 ; il mourut sans postérité 8 . 

Il maria Octave, fils de Pierre-Louis, qu'il fit duc de 
Camerino, à Marguerite, bâtarde de l'empereur Charles V, 
veuve d'Alexandre de Médicis 9 , et ne se flatta pas de 
moins que d'obtenir le duché de Milan en dot de ce ma- 
riage. Cette espérance fut le grand motif de la conférence 
de Nice entre ce pape et Charles V 10 . Il y fut trompé : il 
se réduisit donc à l'échange de Camerino avec Parme et 

1. Ce Marc-Antoine Golonna (4478-1522) ne laissa que des filles. 

2. Frascati (Saint-Simon écrit Frescati), l'ancien Tusculum, à 
quelques milles au Sud-Est de Rome. 

3. Jules II (Julien délia Rovere) : tome III, p. 4. 

4. Il a été parlé du duché de Castro dans notre tome XXXIV, p. 472. 
Ronciglione est un petit bourg à quinze kilomètres Sud-Est de Viterbe- 

5. Camerino, dans les Marches, sur le versant Est des Apennins, 
district de Macerata. 

6. Elle s'appelait Hiéronyme des Ursins. Petigliano est dans l'extrême 
Sud du pays de Sienne, aux contins du duché de Castro. 

7. Il a biffé ici qu'il fit duc de Castro. 

H. Otto dernière phrase a été ajoutée en interligne. 

9. Cette Marguerite, tille de Charles-Quint et de Marguerite Van Gest, 
naquit en 4522, épousa en 4535 Alexandre de Médicis, et, devenue 
vnivc en 4537, se remaria en 4538 avec Octave Farnèse ; elle mourut 
en 1586. Voyez ci-après, p. 338-339. 
40. En 1538, après l'expédition malheureuse de Charles-Quint en 
Provence. 



336 MÉMOIRES [4719] 

Plaisance, que Léon X avoit réclamés et acquis à l'Église 
comme ayant fait partie de l'exarchat de Ravenne ; son 
prétexte fut la proximité de Gamerino, qui par là con- 
venoit mieux à l'Église que Parme et Plaisance, qui étoient 
éloignées 1 , et qui ne pouvoient s'entretenir et se conserver 
qu'avec beaucoup de dépense. La plupart des cardinaux 
s'y opposèrent ; mais le Pape passa outre, fit Pierre-Louis 
duc de Parme et de Plaisance, fit remettre à l'Église Game- 
rino par Octave, fils de Pierre-Louis, et le retira aussitôt 
après et le redonna au même Octave, avec la qualité de 
duc et de duché, en le soumettant envers l'Église au tri- 
but annuel de dix mille écus d'or 2 . Ainsi ce bon pape fit ses 
deux bâtards l'un duc de Parme et de Plaisance, l'autre 
duc de Castro 3 , et le fils de son bâtard aîné duc de Game- 
rino, en attendant qu'il eût la succession de son père. 

Pierre-Louis, bâtard aîné de Paul III, ne fut pas deux 
ans duc de Parme et de Plaisance. G'étoit un homme perdu 
de toutes sortes de débauches et de crimes, et qui s'étoit 
enrichi au pillage de Rome par l'armée du connétable de 
Bourbon, quoiqu'il ne fût point dans les troupes. Un 
dernier crime, énorme et de la nature de ceux qu'on ne 
peut nommer, mit le comble à l'exécration publique. Il 
se fit une conjuration, dont le Pape son père l'avertit. L'un 
et l'autre étoient fort enclins à la magie ; on prétend que 
Pierre sut par cette voie qu'il trouveroit le nom des cons- 
pirateurs écrit sur sa monnoie. Elle portoit cette inscrip- 
tion : P. Aloïs. Farn. Parm. et Place, dux. Il eut beau 
l'examiner, il n'en fut pas plus savant. Il se trouva pourtant 
que les quatre premières lettres, P. Aloïs, les désignoient*. 

\. Il y a bien ici éloignées au féminin, tandis que quatre lignes plus 
haut il a écrit réclamés et acquis au masculin. 

2. Notre auteur prend tous ces détails dans l'ouvrage d'Imhoff. 

3. Ranuce ne fut pas duc de Castro, et notre auteur lui-même l'avait 
reconnu, en biffant plus haut, p. 335, note 7, la mention qu'il en avait mis 
par erreur. 

4. Saint-Simon lit mal Imhofî, qui dit que ce sont les quatre pre- 



[1749] DE SAINT-SIMON. 337 

Les comtes Camille Pallavicin, Jean Anguisciola, Auguste 
Landi et Jean-Louis Gonfalonier surprirent la forteresse 
de Plaisance, tuèrent les gardes, et Anguisciola le tua dans 
sa chambre. Aussitôt après cette exécution, qui se fit le 
10 septembre 1547, les Impériaux envoyés au voisinage 
par Gonzague 1 , qui étoit du complot, se saisirent de Plai- 
sance pour l'Empereur. Octave, fils de l'assassiné, se retira 
auprès du Pape son grand-père, qui pourvut à la conserva- 
tion de Parme par les troupes qu'il y envoya sous Camille 
des Ursins. Quelque temps après, Octave, à l'insu du Pape, 
tenta d'être reçu dans la citadelle de Parme comme dans 
son héritage, et en fut refusé par Camille des Ursins, qui 
la gardoit pour le Pape. Octave menaça le Pape de s'accom- 
moder avec Ferdinand Gonzague, et de se rendre maître 
de Parme par son secours, si le Pape refusoit de lui faire 
remettre la place. Le Pape entra sur cette menace dans 
une si étrange colère, qu'il en mourut le 2 novembre 1549 2 , 
s'écriant et répétant ce verset du psaume xvin 3 : Si mei 
non fuissent dominati, tune immaeulatus essem, etemun- 
datus a delieto maximo. Louis XIV, qui se trouvoit dans 
le même cas, y mit le comble en mourant, bien loin du 
repentir de ce pape, entre les bras de ses bâtards déifiés, 
de la Maintenon leur gouvernante, du jésuite Tellier, des 
cardinaux de Rohan et de Bissy, et de Voysin, leur fidèle 
ministre, et leur immola de plus son royaume, autant qu'il 
fut en lui, et l'éducation du Roi son successeur et son 
arrière-petit-fils, en plein 4 . 

niières lettres du mot Place., qui désignaient les conjurés par les ini- 
tiales de leur nom ; P. Aloïs. ne peut servir que pour les trois pre- 
miers. 

\. Ferdinand de Gonzague, tige de la branche de Guastalla, gou- 
verneur du Milanais pour l'Empereur, mort en 1557. 

•2. Non pas le 2 novembre, mais le 10. 

3. Verset 14. Le texte de la Vulgate porte immaeulatus ero et 
emundabor. 

Ces deux mots ont été ajoutés après coup, et à la suite Saint- 

MLMOIBt» DE «AI.ST-SIMON. XXXVI 43 



338 MÉMOIRES [1719] 

Les enfants de Pierre-Louis furent : Octave qui lui 
succéda ; Alexandre et Ranuce à dix ans l'un de l'autre, 
que le Pape leur grand-père fit cardinaux chacun à quinze 
ans, et leur donna force grands évêchés et archevêchés, 
et les premières charges de la cour de Rome, dont ils 
furent l'un et l'autre l'ornement à tous égards: Alexandre 
mourut en 1589, à soixante-neuf ans, doyen du sacré 
collège 1 , et Ranuce en 1565, à quarante-cinq ans 2 ; Horace, 
duc de Castro, tué à la guerre en 1554, un an après avoir 
épousé Diane, bâtarde d'Henri II et de Diane de Poitiers, 
laquelle fut remariée au duc de Montmorency maréchal 
de France, fils et frère des deux derniers connétables de 
Montmorency 3 : elle n'eut point d'enfants de ses deux 
maris ; enfin une fille, Victoire, mariée à Guidobaldo 
délia Rovere, duc d'Urbin. 

Octave avoit épousé en 1535, comme on l'a déjà dit, 
Marguerite, bâtarde de l'empereur Charles V, qui ne fut 
pas heureuse avec lui. Brouillé avec Charles V lors de la 
mort du Pape son grand -père, il se jeta dans le service 
de France jusqu'à ce qu'il se fut 4 raccommodé avec lui 

Simon avait écrit et a biffé : « Pierre Louis laissa 2 fils, Octave qui luy 
succéda, dont on a parlé cy dessus et qui mourut sans enfants. Octave. » 

1. Alexandre Farnèse, né le 7 octobre 1520, évêque élu de Parme 
en novembre 1534, fut créé cardinal par son grand-père en décembre 
suivant ; nommé archevêque d'Avignon en août 1535 et de Monreale 
en mai 1536, il occupa par la suite successivement plusieurs des évê- 
chés suburbicaires et devint enfin évêque d'Ostie et doyen du sacré 
collège en décembre 1580 ; il mourut à Rome le 2 mars 1589 (Eubel, 
Hierarchia catholica, tome III, p. 25). 

2. Ranuce, né le il août 1530, 4ésigné pour archevêque de Naples 
en août 1544, fut créé cardinal en décembre 1545, devint archevêque 
de Ravenne en octobre 1549, légat de la marche d'Ancône, archevêque 
de Bologne en avril 1564, évêque de Sabine en février 1565, et mourut 
le 29 octobre suivant. 

3. Il a été parlé de cette Diane, de son premier mari Horace 
Farnèse, et du second, François de Montmorency, dans le tome XXXI, 
p. 243-246. 

4. Ce verbe est bien à l'indicatif. 



[4719] DE SAINT-SIMON. 339 

en 1556. Il joignit alors le duché de Plaisance à celui de 
Parme ; mais il ne put jamais ravoir la citadelle de Plai- 
sance. Il servit toute sa vie la maison d'Autriche dans 
toutes ses guerres, et vint mourir à Parme, en octobre 1586, 
à soixante-deux ans. Marguerite, son épouse, fut la 
célèbre gouvernante des Pays-Bas pendant huit ans 1 , 
à qui succéda le duc d'Albe 2 ; elle vint se retirer à Ortone, 
dans le royaume de Naples 3 , qu'elle avoit eu en dot, et y 
mourut dans la plus haute réputation en tout genre, en 
janvier 1586. Ils laissèrent Alexandre, leur fils unique, 
qui fut duc de Parme et de Plaisance, et quatre filles 4 : 
l'aînée épousa Jules Gesarini, puis Marc Pio marquis de 
Sassolo ; les trois autres, Alexandre marquis Pallavicini, 
Renaud comte Borromée, Alexandre Sforze, comte de 
Borgonovo. 

Alexandre, duc de Parme et de Plaisance, fut 3 un des 
plus grands capitaines de son siècle, si connu par la guerre 
qu'il fit dans les Pays-Bas pour l'Espagne, et en France 
pour la Ligue 6 . Il épousa, en 1566, Marie, fille d'Edouard, 
prince de Portugal, qui mourut en 1577 7 , et lui en Artois, 
11 décembre 1592, à quarante-sept ans. Ils laissèrent 
deux fils et une fille : Ranuce, qui succéda à son père ; 
Odoard, cardinal 1591, mort 1626, à soixante-deux ans 8 ; 

4. De 4559 à 4567. 

2. Ferdinand Alvarez de Tolède : tome XI, p. 326. 

3. Ortona-a-Mare, dans les Abruzzes, district de Chieti. 

4. Imhoff, dans son dernier ouvrage, ne parle pas de ces quatre 
filles, et le Moréri en indique trois comme filles naturelles d'Octave, et 
non légitimes. 

5. Avant fut, il y a qui biffé. 

6. Alexandre Farnèse, né en 4544, ne devint duc de Parme qu'en 
4586 et mourut en 4592 ; il fut gouverneur des Pays-Bas en 4578 après 
don Juan d'Autriche et continua à guerroyer dans ce pays et dans le 
nord de la France jusqu'à sa mort; il ne semble pas être jamais allé 
prendre possession de son duché. 

7. ftUrie (Hait fille d'Edouard de Portugal, duc de Guimaraëns, de la 
broche des ducs de Viseo issue des rois de Portugal ; il mourut en 4540. 

H. Odoard, né en 1565, était abbé commendataire de Grotta-Ferrala, 



340 MEMOIRES [1719] 

et Marguerite, mariée à Vincent Gonzague, duc de 
Mantoue; elle en fut séparée pour cause de parenté, et 
se fit religieuse à Plaisance 1 . 

Ranuce, duc de Parme et de Plaisance après le fameux 
Alexandre, son père, épousa Marguerite Aldobrandin, 
fille du frère de Clément VIII 2 . Il fut gonfalonier de 
l'Église 3 , et mourut plus craint qu'aimé, en 1622, à cin- 
quante-deux ans, et sa femme en 1646. Ils laissèrent deux 
fils et deux filles : Odoard, qui succéda; François-Marie, 
cardinal 1645, mort 1647, à trente ans 4 ; et Marie, pre- 
mière femme de François d'Esté, duc de Modène, et 
Victoire, seconde femme du même 5 . Ranuce laissa encore 
une bâtarde, qu'il maria à Jules-César Colonne, prince de 
Palestrine 6 . 

Odoard, duc de Parme et de Plaisance après Ranuce 
son père, épousa, en 1628, Marguerite de Médicis, fille de 

lorsque Grégoire XIV le nomma cardinal-diacre dans la promotion du 
6 mars 1591 ; il mourut le 21 février 1626, ayant été nommé évêque 
suburbicaire de Sabine en 1621 et de Frascati en 1624. 

1. Vincent de Gonzague, né le 21 septembre 1562, duc de Mantoue 
en août 1587, épousa en 1580 Marguerite Farnèse et dut s'en séparer 
peu après; il mourut le 18 février 1612. 

2. Elle était fille de Jean-François Aldobrandini et d'Olympe Aldo- 
brandini, tous deux parents ; c'était cette Olympe qui était nièce de 
Clément VIII (Hippolyte Aldobrandini : tome XI, p. 188), et non pas 
son mari frère du pape. Ce mariage eut lieu le 7 avril 1600. — Après 
cette phrase Saint-Simon a biffé : « Il se brouilla avec les Espagnols 
qui luy firent la guerre ; il en essuya une autre des Barberins sous 
Urbain VIII, » ce qui va se retrouver au paragraphe suivant. 

3. C'est Clément VIII qui lui donna ce titre pour lui et ses succes- 
seurs. 

4. Les mots Marie Card. 1645 mort 1647 à 30 ans ont été écrits 
sur la marge du manuscrit pour remplacer les mêmes mots écrits dans 
le texte, mais corrigés à tort par Saint-Simon, puis biffés. 

5. Ci-dessus, p. 330-331. 

6. Elle s'appelait Isabelle et fut la première femme de Jules-César 
Colonna, de la branche de Palestrina, titré prince de Carbognano, qui 
mourut le 17 janvier 1681. Ranuce, duc de Parme, eut aussi un bâtard, 
Octave, dont les généalogies ne donnent que le nom. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 341 

Gôme II, grand duc de Toscane 1 . Il se brouilla avec les 
Espagnols, qui lui firent une cruelle guerre 2 ; il en essuya 
une autre des Barberins, non moins fâcheuse, du temps 
d'Urbain VIII 3 ; il mena une vie fort agitée, et la finit, en 
1616, à trente-quatre ans. Sa femme mourut en 1679. 
Leurs enfants furent, Ranuce II, qui succéda ; Alexandre, 
qui fut vice-roi de Navarre, puis gouverneur des Pays- 
Bas en 1680, et qui mourut sans alliance, en 1689, à 
cinquante-quatre ans 4 ; et Horace, général des Vénitiens, 
mort sans alliance, en 1656, à vingt ans. 

Ranuce II, duc de Parme et de Plaisance 5 , épousa, 
en 1660, Marguerite, fille de Victor-Amédée, duc de 
Savoie, et la perdit en 1663 6 ; en seconde noces, en 1664, 
Isabelle d'Esté, fille de François duc de Modène, qu'il 
perdit en 1666; en troisièmes noces, en 1668, Marie 
d'Esté, sœur de la dernière : elle mourut en 1684 \ 
Ranuce ne fut pas moins embarrassé de la guerre de Castro 
que son père l'avoit été, et des crimes d'un favori de néant. 

1. Odoard I er , né le 28 avril 1612, devint duc de Parme en 1622, et 
mourut le 10 septembre 1646. Il avait épousé le 11 octobre 1628 
Marguerite de Médicis, née le 31 mai 1612 et morte le 5 février 1679. 
Le père de sa femme, Côme II, grand-duc de Toscane depuis février 
1608, était mort le 28 février 1621. 

2. Odoard s'étant allié avec les Français et ayant quitté le parti des 
Espagnols, ceux-ci assiégèrent Plaisance, dévastèrent le pays et con- 
traignirent le duc à une paix onéreuse en 1637. 

3. C'est à propos du duché de Castro que le duc de Parme engagea 
cette nouvelle guerre contre le pape Urbain VIII (Maffée Barberini) et 
contre sa famille ; il s'allia avec le duc de Mantoue et les Vénitiens, 
mais fut enfin contraint de signer la paix à Venise en 1644, après une 
guerre de trois ans. 

4. Notre tome IX, p. 132. 

5. Ranuce II, né le 17 septembre 1630, duc de Parme en septembre 
1646, mourut le 8 décembre 1694. 

6. Marguerite-Yolande de Savoie, fille du duc Victor-Amédée I er et 
de Christine de France fille de Henri IV, naquit le 15 mai 1635, épousa 
Ranuce II le 29 avril 1660, et mourut le 29 avril 1663. 

7. Nous avons rencontré ces deux sœurs et leur père dans la généa- 
logie de la maison d'Esté : ci-dessus, p. 331. 



342 MÉMOIRES [4719] 

Il fut malheureux et battu, et réduit à souffrir l'incamé- 
ration de Castro *. Sa vie ne fut pas moins agitée, mais 
plus triste encore que celle de son père ; il mourut, 
en 1694, à soixante-deux ans. Il eut une fille, mariée en 
1692 à François d'Esté, duc deModène 2 , et deux fils, qui 
lui succédèrent l'un après l'autre. 

Odoard II, qui épousa, en 1690, Dorothée-Sophie, fille 
de Philippe-Guillaume, électeur palatin, duc de Neu- 
bourg 3 : de ce mariage une fille unique, seconde femme 
de Philippe V, roi d'Espagne. Odoard mourut en 1693, à 
trente-trois ans. Son frère François lui succéda ; il épousa 
sa veuve, dont il n'eut point d'enfants; il mourut en 
[1727 *], et en lui finirent les ducs de Parme et de Plai- 
sance bâtards de la maison Farnèse. 

On voit ainsi qu'Elisabeth Farnèse, fille unique 
d'Odoard II, duc de Parme et de Plaisance 5 , est la seule 
héritière de ses Etats et de ceux de Toscane par la 
grand'mère de son père. 
Le roi Le roi Jacques, qui avoit été bien reçu en Espagne, et 

Jacques III* q U j avo it tenté avec son secours de passer en Ecosse, es- 
en Italie. suya une tempête qui endommagea et sépara toute la flotte 
[AddS'-S. 1607] d'Espagne 6 . La mort du roi de Suède et les affaires domes- 
tiques de Russie avoient fort déconcerté ses projets. Ainsi 
il repassa en Italie, et s'en retourna à Rome achever son 
mariage, où la fille du prince Sobieski, qu'il avoit épousée 

1. C'est-à-dire la réunion du duché de Castro aux domaines de la 
Chambre apostolique ; c'était le terme juridique employé dans ces 
occasions. 

2. Ci-dessus, p. 332. 

3. Déjà dit dans le tome XXIV, p. 219, notes 5 et 6. 

4. Cette date est restée en blanc dans le manuscrit. — Il a été parlé 
du duc François dans le tome V, p. 73, et de son mariage avec sa 
belle-sœur dans les notes du tome XXIV, p. 219. 

5. C'est-à-dire, la reine d'Espagne seconde femme de Philippe V. 

6. Ci-dessus, p. 434 et note 9. 

* Le manuscrit porte Jacq. IL 



[1719] DE SAINT-SIMON. 343 

par procureur, l'attendoit 1 . C'étoit la crainte de cette ten- 
tative - et de son succès qui avoit si fort pressé l'abbé Dubois 
de la déclaration de la guerre à l'Espagne. 

Le prince électoral de Saxe épousa à Vienne l'archidu- L e prince 
chesse fille aînée du feu empereur Joseph, avec les plus de Saxe épouse 
fortes renonciations en faveur de la maison d'Autriche , con- une 

tenues dans le contrat de mariage et solennellement rati- "^^^ 
fiées devant et après la célébration 3 . 

Madame de Ghelles fut enfin bénite à Chelles par le Bénédiction 
cardinal de Noailles au milieu de trente abbesses 4 . Il y eut chelles. 
des tables pour six cents personnes. Elle en tint une de 
cinquante couverts. M. le duc d'Orléans mangea en parti- 
culier avec quelques dames qu'il avoit menées 5 . Madame 

4. On a vu précédemment (p. 230) l'évasion de la princesse et son 
arrivée à Rome-; nous avons dit aussi que le mariage par procureur, à 
cette époque, ne paraît pas probable. Le prince s'était embarqué à 
Alicante vers le 20 août et avait débarqué à Livourne ; sa fiancée, qui 
était restée à Rome sous la protection du cardinal Gualterio {Gazette, 
p. 271, 293-294 et 331), le rejoignit à Montefiascone, où leur mariage 
fut célébré le 3 septembre par l'évêque du lieu. Le jeune couple sé- 
journa ensuite à Viterbe, à Monterotundo, et peut-être au cliâteau de 
Castel-Gandolfo, que le Pape lui avait offert. Il rentra à Rome le 
29 octobre, et alla loger au palais pontifical de la place des Saints- 
Apôtres, préparé pour lui (Gazette, p. 474, 498-499 et 583 ; Gazette 
de Rotterdam, suppléments aux n os 105, 107 et 112 ; Dangeau se con- 
tente, p. 124, 10 septembre, d'annoncer son départ d'Espagne). 
M. Wodzinski a raconté les péripéties de ce mariage dans la Nouvelle 
Revue du 1 er juillet 1893, comme nous l'avons déjà indiqué. — Avant 
l'attendoit, Saint-Simon a ajouté les mots et qui, inutiles. 

2. Les mots cette tentative sont en interligne, au-dessus de ce 
voyage, biffé. 

3. Ci-dessus, p. 134. Le mariage eut lieu à Vienne le 20 août 
(Dangeau, p. 101, 112, 119 et 125; Gazette, p. 421, 433-435, 445-446 
• t »">9). La lettre de félicitations du Régent à l'impératrice Amélie, 
mère de la mariée, est dans le registre KK 1325 des Archives natio- 
nales, au 3 octobre. 

4. Deux seulement, dit Madame dans la lettre indiquée à la note 1 
de la page suivante. 

5. Le 14 septembre. Le Mercure de septembre donna (p. 194-200) 
un<- relation de la cérémonie; il n'y a qu'une simple mention dans la 



MEMOIRES 



[1719J 



Mort 
de Marillac 

doyen 
du Conseil: 



n'y alla point 1 , et Mme la duchesse d'Orléans passa toute 
cette journée dans sa nouvelle maison de Bagnolet 2 . 

Il mourut en ce temps-ci un grand nombre de person- 
nes distinguées ou connues : Marillac, doyen du Conseil 3 , 
en la place duquel Peletier de Souzy monta 4 . On a vu ail- 
leurs 5 que la conversion forcée des huguenots fit Marillac 
conseiller d'Etat, qui étoit intendant à Poitiers, et Vérac 
chevalier de l'Ordre 6 , qui étoit lieutenant général de Poi- 
tou. Marillac fut le dernier de cette famille, assez récemment 
sortie d'un avocat 7 , que l'élévation et les malheurs du garde 



Gazette, p. 468 et quelques lignes dans la Gazette de Rotterdam, 
n° 405; voyez aussi Dangeau, p. 425, et le Journal de Buvat, tomel, 
p. 430. Racine fils composa une pièce de vers de circonstance. Un 
mémoire montant à treize mille livres pour la menuiserie de l'appar- 
tement de la princesse et pour diverses réparations dans l'abbaye est 
aux Archives nationales, M 855, n° 41. 

4. C'est une erreur. Madame assista à toute la cérémonie, et elle en 
écrivit à sa tante de Hanovre un récit humoristique : Correspondance, 
recueil Brunet, tome II, p. 454-157, et recueil Jseglé, tome III, 
p. 43-45. 

2. Sa belle-mère prétend qu'elle s'était fait saigner la veille pour 
avoir un prétexte de ne pas y assister. — A la notice donnée sur le 
château de Bagnolet dans le tome XXIX, p. 28, nous pouvons ajouter 
qu'un plan du domaine et des constructions, vers 4745, à petite 
échelle, mais très précis, se trouve aux Archives nationales dans 
l'atlas F 14bis 8449, carte n° 6. 

3. René de Marillac : tome XI, p. 2. Il mourut le 43 septembre 
(Gazette, p. 468). 

4. Le Peletier de Souzy devint doyen du Conseil ; mais Desmaretz 
de Vaubourg fut nommé conseiller d'Etat ordinaire, et Ferrand, con- 
seiller semestre; les brevets, du 47 septembre, sont dans le registre 
O 1 63, fol. 256-257. 

5. Dans le tome XII, p. 452-453. 

6. Olivier de Saint-Georges, marquis de Vérac : ibidem, p. 452-456. 

7. La meilleure généalogie des Marillac est dans le manuscrit fran- 
çais 20235 de la Bibliothèque nationale, fol. 329 v° à 332; sur leur 
origine, voyez aussi le manuscrit Clairambault 1134, fol. 104 et sui- 
vants, et le premier chapitre du livre de P. de Vaissière sur Charles 
de Marillac (1896), qui contient quelques erreurs rectifiées par l'au- 
teur dans le chapitre n de son second ouvrage, L'Affaire du maréchal 



[1719] DE SAINT-SIMON. 345 

des sceaux et du maréchal de Marillac 1 , frères, avoient fort 
décorée. 

Mme de Croissy, mère de Torcy, qui étoit fort vieille, mais de Mme 
toute entière de corps et d'esprit, dont elle avoit beaucoup*. ^ caractère- 
Elle étoit fille unique de Beraud 3 , qui de médecin s'étoit \Add .S'-S. 1608] 
fait grand audiencier, après être devenu fort riche 4 . Les 
ambassades de son mari l'avoient fort accoutumée au grand 
monde, et la cour ensuite, lorsqu'il fut devenu secrétaire 
d'État ; elle y étoit fort propre. Son goût étoit d'accord 
avec son génie pour la grande représentation, la magnifi- 
cence et le jeu, qui l'avoient suivie à Paris dans son veu- 
vage. Elle y tint toujours une grande et florissante maison, 
où la cour, ce qu'il y avoit de meilleur dans la ville, et 
tous les étrangers de distinction, étoient toujours. Elle 
excell©ità la tenir et en bien faire les honneurs, avec une 

de Marillac (1924). Il semble que les Marillac, originaires du village 
de Merliac, dép. Cantal, comra. Drugeac, appartenaient, sous le 
nom de Marlhac, à la domesticité des ducs de Bourbon à la fin du 
quinzième siècle ; l'un d'eux fut en 1528 conseiller à la chambre des 
comptes de Moulins. 

1. Il a été parlé du garde des sceaux Michel dans le tome XXII, 
p. 256. Le maréchal, Louis de Marillac, ne en 1573, servit sous 
Henri IV, et fut envoyé au début de la régence comme ambassadeur 
dans diverses cours d'Italie; il servit dans toutes les guerres de 
Louis XIII, et fut nommé maréchal de France en 1629. Impliqué avec 
son frère dans un complot contre le cardinal de Richelieu, il eut la 
tête tranchée en place de Grève le 10 mai 1632. Voyez P. de Vaissière, 
L'Affaire du maréchal de Marillac (1924). 

2. Françoise Beraud : tome XII, p. 404 et 622. Elle était malade 
depuis longtemps, et mourut le 17 septembre : Dangcau, p. 99, 101, 
117 et 126; Gazette, p. 468. Elle fut enterrée à Saint-Eustache 
(Gazette de Rotterdam, n° 107). 

3. Saint-Simon écrit Braud, ce qui indique la façon dont on pro- 
nonçait. 

'». Joachim Beraud, sieur de Croissy, enrichi dans la fabrication des 
liards à Lyon, avait acheté en 1643 une des quatre charges de grand 
audiencier de la Chancellerie; il mourut, encore en exercice, le 17 fé- 
\i h i 1683 à quatre-vingts ans ; mais nous ne croyons pas qu'il ait été 
médecin. 

MIMOIKKS Dt SAINT-SIMON. XXXVI 44 



346 MÉMOIRES [1719] 

politesse et un discernement particulier 1 ; hors de chez elle 
impérieuse et insupportable. Son démêlé sur un rien, car 
il ne s'agissoitni de cérémonial ni encore moins d'affaires, 
avec la femme du comte Olivencrantz 2 , premier ambassa- 
deur de Suède, et dont une dispute au jeu fut le plus es- 
sentiel, se poussa si loin, que les maris prirent parti, dont 
les suites ne furent pas heureuses pour la France par la 
haine que cet ambassadeur remporta chez lui, et qu'il ins- 
pira au conseil de son maître, 
de Gourcillon; Courcillon mourut de la petite vérole 3 . On a eu lieu de 
J parler de lui ici assez pour n'avoir rien à ajouter 4 . G'étoit 
un homme très singulier, qu'une cuisse de moins n'avoit 
pu attrister ; qui, par [la] faveur de sa mère et la sienne per- 
sonnelle auprès de Mme de Maintenon 5 , etson état mutilé, 
s'étoit mis sur le pied de tout dire et de tout faire, et qui 
en faisoit d'inouïes avec beaucoup d'esprit et une inépui- 
sable plaisanterie et facétie 6 . Ilavoit aussi beaucoup de lec- 

1. Le Mercure loue aussi la bonne tenue de sa maison : août 1701, 
p. 314, et janvier 1704, p. 233. 

2. Ce nom, laissé d'abord en blanc, a été ajouté après coup dans le 
manuscrit, et était resté en blanc dans l'Addition indiquée ci-contre, 
n° 1608. — Jean-Paulin Olivencrantz ou Olivekrans, né en 1633, secré- 
taire d'État du roi Charles XI et second plénipotentiaire de Suède 
à Nimègue, mourut à Stockholm en janvier 1707, à soixante-treize 
ans. 

3. Il mourut le 20 septembre ; Dangeau, son père, nota sa maladie 
dans son Journal (p. 125-128), dont il suspendit la rédaction pendant 
quelques jours après sa mort; voyez aussi la Gazette, p. 480, et les 
Correspondants de Balleroy, p. 78. 

4. Voyez particulièremeat nos tomes XIV, p. 131-133, XVI, p. 83- 
89, et XIX, p. 37-40. 

5. Les cinq derniers mots ont été ajoutés en interligne. 

6. Dans l'Addition n° 1609 ci-contre, Saint-Simon avait raconté une 
anecdote bouffonne qu'il n'a pas reproduite dans ses Mémoires. Cour- 
cillon était lié avec Voltaire, qui, entre 1715 et 1719, adressa à l'ac- 
trice Duclos une pièce de vers assez obscène intitulée VAnti-Giton ou 
la Courcillonade (Œuvres, édition Beuchot, tome XIII); voyez aussi 
l'Appendice que les éditeurs du Journal de Dangeau ont consacré à 
Courcillon : tome XVIII, p. 454-457. 



[1719J 



DE SAINT-SIMON. 



347 



ture, de valeur et de courage d'esprit, mais au fond ne 

valoit rien, et de la plus étrange débauche et la plus outrée. 

Sa femme, fille unique de Pompadour 1 , belle comme le \ 

jour, eut de quoi être toute consolée 2 . Dangeauetsafemme, [Add.&-S.i610] 

qui n'avoient point d'autres enfants, en furent très affligés. 

Gourcillon ne laissa qu'une fille unique 3 . 

Louvois mourut aussi de la petite vérole à Rambouillet, 
chez le comte de Toulouse 4 . Il étoit fils de Gourtenvaux, 
fils aîné du trop célèbre Louvois, et d'une fille et sœur 
des deux derniers maréchaux d'Estrées 5 , et capitaine des 
cent-suisses de la garde du Roi, que son père luiavoitcédé 6 . 
Il avoit épousé une fille de la maréchale de Noailles, dont 
il laissa un fils qui n'avoit que seize mois 7 . Le lendemain 
de sa mort, le maréchal de Villeroy 8 , le duc de Noailles et 
le maréchal d'Estrées n'eurent pas honte de demander la 
charge pour un enfant à la mamelle, ni M. le duc d'Orléans 



de Louvois, 

capitaine des 

cent-suisses; 

sa charge 

donnée 

à son fils 

à la mamelle; 



1. Françoise de Pompadour: tome VII, p. 37. Nous n'avions pu 
donner alors la date de son décès; elle mourut le 7 juin 1777. 

2. « Plus belle qu'un ange, plus précieuse que tout l'hôtel de Ram- 
bouillet », dit Mme du Deffand dans une lettre de 1768 à Horace Walpole 
{Correspondance de Mme du Deffand, édition Lescure, tome I, p. 473). 
Le marquis d'Argenson prétend en 1753 {Mémoires, édition Rathery, 
tome VIII, p. 193) qu'elle vécut longues années avec le duc de Vil 

leroy. 

3. Marie-Sophie de Courcillon, duchesse de Picquigny, puis prin- 
cesse de Rohan : tome XX, p. 158. 

4. François-Macé le Tellier, marquis de Louvois : tome XXIX, 
p. 352. Il mourut le 26 septembre, selon la Gazette, p. 480; les généa- 
logies disent le 24. 

5. Marie-Anne-Catherine d'Estrées: tome XI, p. 18. 

6. Il y a bien cédé, au manuscrit. — On a vu cette cession se faire 
en 1746, au moment de son mariage : tome XXIX, p. 352. 

7. François-César le Tellier, titré marquis de Montmirail, puis de 
Courtenvaux, né le 18 février 1718, capitaine des cent-suisses à la 
mort de son père, colonel du régiment Royal-infanterie en février 1740, 
se démit de sa charge des cent-suisses en faveur de son fils en 1754, 
fut membre de l'Académie des sciences, et mourut le 7 février 1781. 

K. Les mots le M 1 de Villeroy, et plus loin les moU et le M 1 d'Estrées 
ont été ajoutés en interligne. 



348 



MEMOIRES 



[1719] 



du comte 
de Reckheim 



du duc 

de Bisaccia; 

sa famille. 



de la leur accorder 1 . Ajoutez à cela la naissance, les ser- 
vices, le mérite de Courtenvaux et de son fils, et on trou- 
vera cette grâce encore mieux placée 2 . 

Le comte de Reckheim, chanoine de Strasbourg, avec 
deux belles abbayes 3 . Il avoit servi assez longtemps à la tête 
d'un des régiments du cardinal de Furstenberg, quoique 
dans les ordres; dès que le Roi le sut, il le lui fit quitter*. 

Le duc de Bisaccia Pignatelli b . Il avoit été pris à Gaëte 
avec le marquis de Yillena, vice-roi de Naples, parles Impé- 
riaux, conduit avec lui à Pizzighettone, et chargé comme 
lui de chaînes, en haine de la belle défense qu'ils avoient 
faite et avoient été pris combattant 6 . Après une longue pri- 
son, il étoit venu à Paris. G'étoit un très galant homme. Sa 
mère étoit del Giudice 7 , et sa femme la dernière de cette 
grande et illustre maison d'Egmont 8 . Elle étoit morte, et 
en avoit laissé le nom, les armes, la grandesse et les 
biens à son fils, que le père avoit marié, comme on l'a vu, 
à la seconde fille du feu duc de Duras 9 . Il avoit aussi 
marié sa fille au duc d'Arenberg Ligne, un des plus 
grands seigneurs de Flandres 10 . 



1. Les provisions, du 28 septembre, sont dans le registre 1 63, 
fol. 268 v°; son grand-père, le marquis de Courtenvaux, devait exercer 
la charge jusqu'à ce que l'enfant fût en âge de le faire. Voyez aussi 
Dangeau, p. 128. 

2. La jeune veuve obtint une pension de six mille livres le 14 mai 
1721 (reg. O 1 65, fol 98). 

3. Charles-Philippe d'Aspremont de Reckheim, le second des deux 
frères mentionnés dans notre tome VII, p. 90 et note 7. Il avait eu 
l'abbaye de Barbeaux en novembre 1696, et celle de Saint-Évroult 
après la mort de son frère, en avril 1703, d'après la Gallia christiana. 

4. C'est le frère, François, qui avait commandé un des régiments de 
Furstenberg; Saint-Simon fait confusion. 

5. Nicolas Pignatelli : tome XV, p. 275. 

6. Ibidem, p. 233. 

7. Claire del Giudice, fille de Nicolas, prince de Cellamare. 

8. Marie-Claire-Angélique d'Egmont : tome XV, p. 275. 

9. Il a été parlé de ce fils et de sa femme au même endroit. 

10. Léopold, duc d'Arenberg, et sa femme Marie-Françoise Pigna- 



[4719] 



DE SAINT-SIMON 



349 



Lapetite vérole emporta encore le comte de Crussol à Villa- 
cerf, chez son beau-père 1 . Il étoit jeune et avoit un régi- 
ment. Il étoit fils de Florensac, qui étoit menin de Monsei- 
gneur et frère du duc d'Uzès gendre du duc de Montausier 2 . 
Le comte de Crussol laissa des enfants 3 . 

Coëtanfao, dont il a été parlé ici plusieurs fois, et fort 
de mes amis, perdit son frère, évêque d'Avranches, très 
bon et digne prélat 4 . 

telli : tomes XV, p. 288, et XXII, p. 244. Une lettre adressée à la 
marquise de Balleroy le 27 novembre 4717, et restée inédite, parle 
avec admiration de la beauté de cette duchesse d'Arenberg : « La 
beauté de Mme la duchesse d'Arenberg, arrivée ici pour le mariage de 
son frère, fait grand bruit. On n'a pas encore vu de plus belle taille ni 
de beauté plus parfaite. » 

4 . François-Emmanuel de Crussol, déjà rencontré dans le tome XIII, 
p. 49, note 4, sous le nom de marquis de Florensac. Il avait épousé le 
47 décembre 4744 Marguerite, fille de Pierre-Gilbert Golbert de Villa- 
cerf. — La seigneurie de Villacerf en Champagne, acquise par les 
Colbert, fut vendue le 14 décembre 4668 par Edouard Colbert, mar- 
quis de Villacerf, au maître des comptes François Denis, et il fit trans- 
férer le nom de Villacerf-le-Grand et le titre de marquisat sur la 
baronnie de Saint-Sépulcre par lettres patentes de décembre 4673. 
Puis, en janvier 4688, pour éviter la confusion entre les deux Villa- 
cerf, il obtint, de concert avec les héritiers Denis, que l'ancien Villa- 
cerf prendrait le nom de Riancey (Archives nationales, X 1A 8670, fol. 
550 v°, et 8682, fol. 55 v° j Dépôt des affaires étrangères, vol. France 
996, fol. 6; Albert Babeau, Le Château de Villacerf et ses seigneurs, 
4897, p. 40 et suivantes). 

2. Louis de Crussol, marquis de Florensac (tome XIII, p. 49), frère 
d'Emmanuel, duc d'Uzès, qui avait épousé Julie-Françoise de Sainte- 
Maure (tomes I, p. 94, et II, p. 284). 

3. Cette phrase a été ajoutée après coup dans le blanc resté à la fin 
du paragraphe. — Il laissa un fils et une fille : Pierre-Emmanuel de 
Crussol, marquis de Florensac, né le 46 avril 4747, colonel d'infanterie 
en 4738, brigadier en 4744 et maréchal de camp en décembre 4747, 
fut ministre plénipotentiaire à Parme en 4754, reçut l'ordre du Saint- 
Esprit le 2 février 4753, et mourut en Champagne le 5 janvier 4758. La 
fille, Marie-Anne, née le 14 mars 1719, mourut jeune. 

» Roland-François de Kerhoent de Coëtanfao : tome XXVI, p. 203. 
Il mourut le 2 octobre, à cinquante-six ans (Gazette, p. 492); il logeait 
• Il y a marquis dans la manchette, et comte dans le texte. 



du marquis* 
de Crussol ; 



de l'évêque 
d'Avranches 
Coëtanfao ; 



350 MÉMOIRES [1719] 

d'Orry; Orry mourut enfin dans son lit 1 , après avoir frisé de si 

■■ -• près, et par deux fois, la corde qu'il méritoit à tant de titres 2 . 

Il avoit étéfermierde Villequiers 3 ,puis solliciteur de pro- 
cès, après homme d'affaires de la duchesse de Portsmouth, 
qui le chassa pour ses friponneries 4 . Il a depuis été par devx 
fois maître de l'Espagne, sous la princesse des Ursins. Il y a 
eu lieu ici d'en parler assez pour n'avoir rien à y ajouter. 

alors au Luxembourg, dans l'appartement que son frère y avait comme 
chevalier d'honneur de la duchesse de Berry. Dangeau (p. 132) remarque 
que son prédécesseur, Daniel Huet, retiré depuis longtemps et âgé de 
quatre-vingt-dix ans, vivait encore. 

1. Il mourut le 29 septembre; mais la Gazette n'enregistra pas son 
décès. Il habitait dans la rue Saint-Antoine l'ancien hôtel de Beauvais, 
qu'il avait acheté en 1706. 

2. Déjà dit plusieurs fois, en dernier lieu tome XXVI, p. 167. 

3. Villequiers, en Berry, élection de Bourges, était une baronnie 
importante qui fut acquise en 1626 par Henri II, prince de Gondé ; 
elle passa ensuite à son fils le prince de Gonti, qui la vendit en 1666 à 
M. d'Aumont, qui la fit ériger en marquisat. Mais ce n'est pas de cette 
terre que Jean Orry fut fermier. Albert Babeau, Un château et une 
ferme sous Louis XIV (1882), a établi, après Grosley, qu'il prit à bail 
en 1677 le château de Ghappes, en Champagne, élection de Troyes, 
pour y établir une verrerie ; ce château appartenant aussi aux Aumont, 
c'est l'origine de la confusion faite par Saint-Simon. 

4. Ceci a déjà été dit dans le tome X, p. 389, et, pas plus qu'alors, 
nous ne connaissons rien qui confirme cette assertion. Glairambault a 
réuni dans son manuscrit 1245, fol. 4401 et suivants (voyez aussi le 
ms. 1175, fol. 105, 111 et 120), divers mémoires sur les débuts de Jean 
Orry. Voici un résumé de ce qu'on y trouve. Né en 1652, il débuta 
comme commis chez Pesselier, intéressé aux vivres. Viendrait alors 
l'entreprise de verrerie de Ghappes mentionnée dans la note précé- 
dente. Elle ne dut pas réussir; car on le trouve en 1686 comme un 
des directeurs des terrassements pour les travaux de l'aqueduc de 
Maintenon, d'où Louvois le chassa pour malversations. En 1687, il va 
aider l'intendant Arnoul à étudier la question de l'aménagement des 
bouches du Bhône. En 1690, il participe à l'entreprise des vivres pour 
l'armée de Savoie, Dauphiné et Provence ; en 1693, il y joint les vivres 
pour les troupes de Languedoc, Roussillon et Catalogne. Enfin de 1698 
à 1700, il est employé à la vérification des comptes des vivres et de 
l'artillerie pour ces mêmes armées. C'est à la suite de cela qu'il fut 
envoyé en Espagne. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



351 



Mme de Bellegarde, femme du second fils d'Antin depuis 
assez peu, fille unique et héritière de Verthamon, premier 
président du Grand Conseil, mourut de la petite vérole 1 , 
également riche et laide, mais bonne créature 2 . Elle n'eut 
point d'enfants. Son mari, qui avoit la survivance des 
Bâtiments, fut fort sensible à cette perte, et mourut quatre 
ou cinq mois après 3 . 

Le duc de la Trémoïlle mourut de la petite vérole 4 , lais- 
sant un seul fils enfant, survivancier de sa charge de 
premier gentilhomme de la chambre 5 . 

Mme de Coigny mourut aussi fort vieille 6 : elle étoit 
sœur du comte de Matignon, chevalier de l'Ordre, et du 
maréchal de Matignon. On l'avoit mariée à grand regret, 
mais pour rien, à Coigny, qui étoit fort riche. Le fâcheux 
étoit qu'il les avoisinoit, et que ce qu'il étoit ne pouvoit 
être ignoré dans la Normandie. Son nom estGuillot 7 , et, 



de Mme 
de Bellegarde, 

puis 
de son mari ; 



du duc de 
la Trémoïlle. 



Mort de Mme 

de Coigny; 

extraction 

de son mari. 



1. Françoise-Élisabeth-Eugénie de Verthamon, dont nous avons vu 
le mariage en 1745 : tome XXIX, p. 347-348. Elle tomba malade à sa 
terre de Bellegarde, en Gâtinais, et y mourut le 12 octobre (Dangeau, 
p. 134 et 137 ; Gazette, p. 516 ; Buvat, tome I, p. 448). 

2. Voyez l'Addition à Dangeau, n° 1609, à la fin du présent volume, 
où Saint-Simon l'a qualifié de même, à propos d'une aventure avec 
Courcillon, dont elle fut la victime. 

3. Les mots 4 ou 5 mois sont en interligne, au-dessus d'un mois, 
biffé. M. de Bellegarde mourut moins de deux mois après sa femme, 
le 5 décembre (Dangeau, p. 167 et 168), de la même maladie, et 
inconsolable de sa perte. 

4. Charles-Louis-Bretagne, prince de Tarente, puis duc de la Tré- 
moïlle depuis 1709 (tome XII, p. 155), mourut le 9 octobre (Dangeau, 
p. 135; Gazette, p. 504). Madame, qui l'avait tenu sur les fonts avec 
les États de Bretagne, annonce sa mort à sa tanle de Hanovre et le dit 
laid, repoussant, mal élevé, incorrigible menteur et d'une affreuse 
débauche (Correspondance, recueil Brunet, tome II, p. 179-180). 

.">. Charles-Armand-René delà Trémoïlle : tome XII, p. 155. 

6. Marie-Françoise- Uranie de Goyon-Matignon : tome II, p. 215. 
Elle mourut le 11 octobre, à soixante-onze ans; Buvat (Journal, 
p. 451) dit le 13. 

7. Tout ce qui va suivre sur l'origine des Franquetot de Coigny a 
déjà été dit dans le tome VI, p. 282-285, et nous avons monlré alors 



352 MEMOIRES [1719] 

lors du mariage, tout étoit plein de gens dans le pays qui 
avoient vu ses pères avocats et procureurs du Roi des 
petites jurisdictions royales, puis présidents de ces juris- 
dictions subalternes. Ils s'enrichirent et parvinrent à 
cette alliance des Matignons. Coigny se trouva un hon- 
nête homme, bon homme de guerre, qui ne se méconnut 
point, et qui mérita l'amitié de ses beaux-frères ; c'est 
lui qu'on a vu en son lieu refuser le bâton de maréchal 
de France, sans le savoir, en refusant de passer en 
Bavière, dont il mourut peu après de douleur. Marcin en 
avoit profité 1 . Coigny s'arrondit plus que n 'avoient fait 
ses pères. Il acheta tout près de son bien la terre de Fran- 
quetot de gens de condition en Normandie. Il vit cette 
maison s'éteindre. Alors il obtint des lettres patentes pour 
changer son nom de Guillot en celui de Franquetot, et 
les fit enregistrer au parlement, etc., de Normandie, par 
quoi son ancien nom, conséquemment son ancien état, 
est pour toujours solennellement constaté. Que diroit 
cette dame de Coigny si elle revenoit au monde ? Pour- 
roit-elle croire la fortune de son fils, et la voir sans en 
pâmer d'effroi, et sans en mourir aussitôt de joie 2 ? 
Mort L'abbé de Montmorel, qui avoit été aumônier de la 

de Montmorel. dernière Dauphine 3 et proposé pour être confesseur du 

• 
que notre auteur se trompait assez lourdement à cet égard, ainsi que 
sur l'époque de l'acquisition de la terre de Franquetot. 

1. Tome XI, p. 285-286. 

2. François de Franquetot (tome VI, p. 429) a été fait maréchal de 
France en 1734 à la suite du gain de la bataille de Parme, et fut créé 
duc à brevet en février 1747. Les expressions enthousiastes de Saint- 
Simon montrent qu'il rédigeait ce passage des Mémoires peu de temps 
après cette élévation de M. de Coigny. 

3. Charles le Bourg de Montmorel, d'une famille de Normandie, un 
des aumôniers de la duchesse de Bourgogne, avait été pourvu en avril 
1699 de l'abbaye cistercienne de Lannoy, au diocèse de Beauvais ; il 
mourut le 30 octobre 1719, selon la Gallia christiana; Buvat (Journal, 
tome I, p. 457), dit le 26, et ajoute qu'il avait soixante-douze ans. Il 
demeurait dans la cour de l'abbaye de Sainte-Geneviève, dans une 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



353 



Roi 1 . Son rare mérite l'avoit fort distingué, duquel il 
s'étoit toujours contenté avec grande modestie. On a de 
lui plusieurs ouvrages de piété pleins d'érudition et d'onc- 
tion 2 , deux choses qu'on allie rarement. 

Tambonneau, qui avoit été président à la Chambre des 
comptes, et longtemps ambassadeur en Suisse, où il avoit 
bien fait 3 . Il étoit fils de la vieille Jambonneau, sœur de 
la mère du feu maréchal et du cardinal de Noailles, qui 
avoit eu l'art de se faire un tribunal dans Paris, où abon- 
doit chez elle, jusqu'à sa mort, la fleur de la cour et de 
la ville. On en a parlé ici en son temps 4 . Son fils, dont elle 
ne fit jamais aucun cas, se fourra tant qu'il put dans le 
monde, et sa femme auroit bien voulu imiter sa belle- 
mère 5 ; mais les phénomènes ne se redoublent pas. Tam- 
bonneau étoit bon homme et honnête homme. 

Dangeau n'ayant plus d'enfants, Monsieur le Duc obtint 
de M. le duc d'Orléans que le Roi payât comptant quatre 
cent mille livres à Dangeau pour le gouvernement de 
Touraine qu'il avoit acheté autrefois peu de chose, je ne 
me souviens plus de qui 6 , et qui avoit toujours été sur le 

maison qu'il louait des religieux (Archives nationales, S* 7100, fol. 
158 v°). Les Mémoires de Sourchcs racontent (tome XII, p. 8) une 
petite compétition avec les aumôniers du Roi, dont il se tira à son 
honneur. Il avait fondé à Pont-Audemeren 1716 un établissement des 
Filles de la Charité (Archives nationales, S 6173). 

1. Saint-Simon prend tout cela dans Dangeau, p. 147. 

2. Il publia de 1698 à 1706, en cinq volumes in-12, des Homélies 
sur les Évangiles, sur la Passion de N. S., sur les mystères, etc. 

3. Antoine-Michel Tambonneau : tome IV, p. 113. Il mourut le 
3 novembre (Gazette, p. 552); Dangeau (p. 148) lui donnait quatre- 
vingt-sept ans ou quatre-vingt huit ans, ainsi que Buvat (p. 460). 

4. Tome IV, p. 112-1 14. 

5. Angélique de Voyer de Dorée de Paulmy : tome VII, p. 20. 
« C'étoit une autre intrigante, qui ne valoit pas sa belle-mère, et qui 
auroit voulu l'imiter », a-t-il dit alors. 

6. Dans le tome XXV, p. 38, notre auteur a raconté que le duc de 
Saint- Aignan avait vendu en 1666 fort cher le gouvernement de Tou- 
raine à Dangeau, et nous avons vu dans l'appendice XVI de notre 

yCUUlBES M SAINT-SIMON. \\V\I 45 



Mort 
du président 
Tambonneau. 



M. le comte 

de Gharolois 

comblé 

d'argent 

du Roi, fait 

gouverneur 

de Touraine. 

[Add.S t -S.1612] 



354 



MEMOIRES 



[1719] 



Comte 

d'jivreux 

achète le 

gouvernement 

de 

l'Ile-de-France 

et la 

capitainerie 

de Montceaux, 

où il désole 



pied des petits gouvernements de, province, d'environ 
vingt mille livres au plus d'appointements, et de le 
donner à M. le comte de Gharolois sur le pied des grands, 
c'est-à-dire de soixante mille livres d'appointements au 
moins 1 ; ce n'étoit pas que M. de Charolois n'eût de 
grosses pensions du Roi, et pour immensément d'actions 
en pur présent, à faire valoir sur le Roi au centuple. 

Le comte d'Évreux acheta du duc d'Estrées le gouver- 
nement de l'Ile-de-France, et du duc de Tresmes la capi- 
tainerie de Montceaux 2 , avec laquelle il désola le cardinal 
de Bissy sur la chasse, par cent procès et procédés, pour 
sa maison de campagne de son évêché de Meaux 3 . 

Le nonce Bentivoglio, près enfin d'être cardinal et sûr 
de trouver sa calotte en entrant en Italie, prit congé du 

tome III, p. 468-469, que le prix d'achat avait été de trois cent soixante- 
quinze mille livres. Dangeau faisait donc un bénéfice minime en le 
revendant quatre cent mille plus de cinquante ans après. 

1. Dangeau a raconté en détail (p. 138-140) les tractations qui 
eurent lieu à cet effet entre lui et les Condés. Il conservait le gouver- 
nement sa vie durant et touchait dès maintenant quatre cent mille 
livres. Les lettres de provision du 17 octobre en faveur du prince 
furent enregistrées au Parlement le 20 décembre (Archives nationales, 
X la 8723 et U363). 

2. Le Journal de Dangeau, rédigé alors par un secrétaire, annonce 
les deux nouvelles dans l'article du 20 septembre (p. 128 et 129). La 
capitainerie des chasses du château de Montceaux-en-Brie (tomes VI, 
p. 422, et XII, p. 388) fut payée par l'acquéreur deux cent mille livres, 
quoique les appointements ne fussent que de quatre mille. Les provi- 
sions de gouverneur de l'Ile-de-France, du 22 septembre, ainsi que 
celles de gouverneur de Laon, Soissons et Noyon, du même jour, 
avec un brevet de retenue de deux cent mille livres sur la première 
charge, du 9 octobre, et les provisions de capitaine des chasses de 
Montceaux, sont dans le registre O 1 63, fol. 261 v°, 264, 280 v°. Le 
marquis de Gesvres conservait la survivance de cette capitainerie (bre- 
vet du 12 octobre : ibidem, fol. 285 v°). 

3. La mense épiscopale de Meaux possédait à Germigny-l'Evêque, à 
l'intérieur de la grande boucle que fait la Marne avant d'arriver à 
Meaux, une belle maison de campagne pour l'évêque, avec des jardins 
et des terrasses sur la rivière ; elle était comprise en effet dans la capi- 
tainerie de Montceaux. 



[1719] 



DE SAINT-SIMON 



358 



Roi et du Régent 1 , après avoir fait, ou voulu et travaillé 
à faire tous les maux dont les chiens et les loups enragés 
peuvent être capables. Il emporta le mépris et la malédic- 
tion publique, même de ceux de son parti. Il ne fut 
regretté que d'une fille de l'Opéra qu'il entretenoit chè- 
rement, et dont il eut une fille, qui à son tour monta sur le 
théâtre de l'Opéra, où elle a été fort connue, et toujours 
sous le nom de la Constitution 2 , en mémoire de son émi- 
nentissime père, qui en tout étoit un fou et un scélérat, 
qui auroit mis le feu aux quatre coins de l'Europe s'il 
avoit pu et cru en hâter sa promotion d'un jour. Il avoit 
si bien noirci à Rome l'abbé de Lorraine, nommé à 
Bayeux 3 , et l'abbé de Gastries, nommé à Tours 4 , que le 
Pape leur refusa leurs bulles. D'autres nommés, par 
compagnie, essuyèrent la même vexation. Je m'étois 
employé pour l'abbé de Castries, conjointement avec 
Mme la duchesse d'Orléans, qui m'en avoit prié avant que 
nous fussions brouillés, et l'amitié pour cet abbé et pour 
son frère m'y auroit bien porté seule. On voit par cette 
date combien ces bulles se différèrent 5 . Enfin, on fit parler 
si haut à Rome, qu'à la fin les bulles arrivèrent 6 . Le 



le cardinal 

de Bissy. 

Le nonce 

Bentivoglio, 

près 

d'être cardinal, 

prend congé 

et part. 
Ses horreurs. 



L'abbé 
de Lorraine 

et l'abbé 
de Gastries 
obtiennent 

enfin 

leurs bulles 

de Bayeux 

et de Tours 

et sont sacrés 



1. 11 eut son audience de congé du Roi le 26 septembre, du Régent 
le 27, et de Madame le 30 (Gazette, p. 479-480 et 492). 

2. Déjà dit dans nos tomes XXVII, p. 29, et XXX, p. 58. 

3. François-Armand de Lorraine-Armagnac avait été désigné pour 
l'évêché de Bayeux, quand le cardinal de la Trémoïlle était passé à 
Cambray en 4718 : tome XXXIII, p. 401-102. 

4. Ci-dessus, p. 269. 

5. Il avait été nommé à Tours dès le début de 1717 : tome XXXI, 
p. 14-12. 

6. Le rédacteur occasionnel du Journal de Dangeau écrivait à la tin de 
septembre (p. 130) : « M. le cardinal de la Trémoïlle a ordre, à ce qu'on 
prétend, de faire des protestations à Rome sur les refus des bulles, que 
le Pape ne veut pas accorder. On croit même que les protestations sont 
déjà faites, et on s'attend que les bulles arriveront incessamment, parce 
que Rome ne voudra pas se commettre davantage avec la France. » 
Dès le. 4 octobre (p. 133), il note que l'avis de la concession des 
bulles est arrivé. La préconisation avait eu lieu le 18 septembre. 



356 MÉMOIRES [1719] 

par le cardinal grand crime de ces deux nommés étoit leur liaison d'ami- 
[AddS'-S. 1613] *ié avec I e cardinal de Noailles. Tout deux s'en moquèrent 
devant et après ; tous deux se firent sacrer par le cardi- 
nal de Noailles, l'abbé de Gastries, à l'ordinaire, dans la 
chapelle de l'archevêché 1 ; l'abbé de Lorraine, quelque 
peu après, dans le chœur pie Notre-Dame à la prière du 
chapitre, ce qui, depuis l'épiscopat du cardinal de Noailles, 
ne s'étoit fait que pour son frère, qui lui succéda à l'évê- 
ché de Ghâlons 2 . 
Commission Les déclarations de la duchesse du Maine qu'on a vues 
d^Gonseil * c * en son ^ eu 3 donnèrent lieu à des découvertes impor- 
envoyée tantes en Bretagne 4 , et enfin à une commission de douze 
à Nantes. maîtres des requêtes, à la tête desquels Ghâteauneuf , 
d'autres en ' conseiller d'État, de retour de ses ambassades, fut mis 5 . 



fuite. 



1. L'abbé de Gastries fut sacré le 29 octobre (Gazette, p. 540); les 
assistants furent les évêques de Vannes et d'Alais. Nous allons voir 
plus loin, p. 372, qu'il n'alla pas à Tours et fut transféré à Alby dès 
le 7 novembre. 

2. Ces détails viennent de Dangeau. La consécration eut lieu le 
5 novembre (Gazette, p. 552 ; Dangeau, p. 149). Comme nous avons 
déjà eu occasion de le dire, les registres capitulaires de Notre-Dame 
manquent pour l'année 1719, ce qui rend impossible de vérifier si la 
demande vint bien du chapitre. 

3. Ci-dessus, p. 279-280. 

4. Comme les déclarations de la duchesse du Maine sont du début 
de décembre 1719 et que la commission dont il va être parlé fut dési- 
gnée dès la fin de septembre, les premières n'influèrent en rien sur les 
découvertes dont parle Saint-Simon. En réalité, Dubois faisait sur- 
veiller depuis longtemps tout ce qui se passait en Bretagne, et il y a 
au Dépôt des affaires étrangères, vol. France 1519, fol. 31-246, toute 
une série de nouvelles à lui adressées sur les agissements des Bretons, 
depuis le 16 mai jusqu'au 24 octobre 1719, avec une table alphabé- 
tique des noms propres. 

5. La commission fut constituée par lettres patentes du 3 octobre 
1719, qui furent imprimées, pour juger les «complots, pratiques et 
attentats » qui avaient lieu en Bretagne. Le gouvernement du Régent 
s'était déterminé à cette mesure extraordinaire à la suite des révéla- 
tions d'un sieur Roger arrêté en août 1719. La commission arriva à 
Nantes le 25 octobre, et la première audience eut lieu le 30 dans une 



[1719] DE SAINT-SIMON. 357 

Vatan, maître des requêtes, en fut le procureur géné- 
ral 1 , et deux conseillers du Ghâtelet pour substituts 2 . 
Plusieurs gentilshommes furent arrêtés en Bretagne, 
d'autres en fuite, entre ces derniers Pontcallec 3 , Bona- 

des salles du château; elle prit le nom de Chambre royale de justice. 
Ses papiers sont à la Bibliothèque de l'Arsenal, archives de la Bastille, 
dossiers 10679 à 10687. Une copie des procès-verbaux de ses séances 
est conservée dans les manuscrits 651 à 653 de la bibliothèque d'Aix- 
en-Provence; le n° 654 est un Journal de la chambre. Il faut aussi voir 
aux Archives nationales les liasses H 1 225, 228 et 240, et G 7 201. 
A. de la Borderie a publié en 1857-58 dans la Revue de Bretagne et 
de Vendée (tomes I à IV), une Histoire de la conspiration de Pont- 
callec ; A. de Boislisle en a donné un récit dans la Généalogie de la 
maison de Talhouët, p. 280-336; enfin, plus récemment, B. Pocquet, 
lui a consacré plusieurs chapitres du tome VI de son Histoire de Bre- 
tagne, p. 38 et suivantes, où il a utilisé des documents locaux intéres- 
sants, tirés des collections publiques ou venant d'archives de famille, 
comme le Journal de Jacquelot, publié en 1905, et celui du président 
de Robien, encore manuscrit. Dangeau (p. 130), Buvat (p. 443-444) 
et la Gazette de Rotterdam (n° 111) annoncent la nomination de la 
commission; cette dernière gazette donne (n° 129) le discours du procu- 
reur général à la séance d'ouverture. Saint-Simon ne parlera plus 
guère que de l'issue de l'affaire : suite des Mémoires, tome XVII de 
1873, p. 48-50. 

1. Félix Aubery, marquis de Vatan (il signait Vastan), né en 1680, 
d'abord avocat au Ghâtelet, puis conseiller au Parlement, avait une 
charge de maître des requêtes depuis 1718 ; il fut nommé intendant en 
Hainaut en juin 1724, passa ensuite à Gaen (juillet 1727), puis en 
Champagne (janvier 1730); élu prévôt des marchands de Paris en 
août 1740, il mourut, encore en fonctions, le 22 juin 1743. 

2. La liste des membres composant la chambre de justice fut impri- 
mée; elle n'est pas tout à fait conforme à celle que donne le Journal 
de Dangeau; les noms des deux substituts, notamment, sont diffé- 
rents. 

3. Clément-Chrysogone de Guer, marquis de Pontcallec, né le 
24 novembre 1679, était entré en 1697 dans la seconde compagnie des 
mousquetaires, et avait obtenu en 1701 une compagnie de cavalerie au 
régiment des dragons de Bretagne; il avait quitté le service vers 1706. 
Il périt à Nantes sur Péchafaud le 26 mars 1720. La terre de Pont- 
callec, près le Faouet, dép. Morbihan, avait été érigée en marquisat 
en juin 1657 pour Alain de Guer (Archives nationales, X 1A 8665, 
fol. 88 v° et 92). B. Pocquet (Histoire de Bretagne, tome VI, p. 47- 



358 



MÉMOIRES 



[1719] 



Berwick 

en Roussillon, 

prend la Seu 

d'Urgel, 

où finit 

la campagne. 

Le Guerchoys 

gouverneur 

d'Urgel. 



mour 1 , du Poulduc de la maison de Rohan 2 . La com- 
mission se rendit à Nantes; on avoit eu soin de prendre 
auparavant des prétextes pour la faire soutenir par des 
troupes, et pour que l'arrivée de ces troupes n'effarouchât 3 
personne. 

Le maréchal de Berwick, n'ayant plus rien à exécuter 
du côté de la Navarre, étoit passé en Roussillon, où il 
prit la Seu d'Urgel'* et nettoya divers postes en présence 
du prince Pio, qui l'avoit suivi à la tête de l'armée 
d'Espagne par le dedans du pays, et ce fut là que finit la 
campagne 5 . Le Guerchoys, lieutenant général, en eut le 
gouvernement avec douze mille [livres] d'appointements 6 . 

49) a fait un portrait curieux de ce gentilhomme campagnard, grand 
chasseur, violent, emporté et peu estimé de ses voisins. 

4. Louis-Germain de Talhouët, comte de Bonamour : tome XXXII, 
p. 335. 

2. Il y avait parmi les conjurés deux frères du Poulduc (branche de 
la maison de Rohan dont il a été question dans notre tome XIV, 
p. 166-169) : Jean-Baptiste, dit le comte du Poulduc, marié depuis le 
9 août 1690 à Pélagie Martin, dame de Châteaulon, et Jean-Louis, 
chevalier du Poulduc, qui avait épousé la mère de sa belle-sœur. L'un 
et l'autre échappèrent. L'aîné devint brigadier des armées d'Espagne 
et épousa en secondes noces à Gibraltar, le 25 mai 1723, Marie-Louise 
de Veltoven; son fils aîné fut l'avant-dernier grand-maître de Malte. 
Le chevalier fut premier gentilhomme de la chambre de l'infant don 
Philippe, duc de Parme. Le fils cadet du comte obtint des lettres de 
rémission le 26 mai 1734 et rentra en France. — On arrêta aussi le 
sieur de Latte, ou du Lattay, conseiller au parlement de Rennes, et le 
conseiller de Lambilly, très compromis, se sauva en Espagne ; le Régent 
crut à cette occasion devoir écrire au parlement de Bretagne, le 27 dé- 
cembre, une lettre dont on trouverale texte dansl'appendicel denotre 
prochain volume, sous le n° 22. 

3. Il y a n'effarouchassent, par inattention, dans le manuscrit. 

4. Tome XX, p. 350; Saint-Simon écrit sceu. La ville fut prise le 
12 octobre (Dangeau, p. 141 ; Gazette, p. 540 ; Gazette de Rotterdam, 
n° 117). 

5. Le duc de Berwick rentra à Paris le 8 décembre. Les correspon- 
dances relatives à cette petite campagne dans le Nord de la Catalogne 
sont dans les volumes 2563 et 2564 du Dépôt de la guerre. 

6. Cette dernière phrase a été ajoutée dans le blanc resté à la fin du 



[1719] 



DE SAINT-SIMON. 



359 



Sur la fin d'octobre, M. le duc d'Orléans, je n'ai point 
su à l'instigation de qui, car il n'étoit guères capable d'y 
penser de lui-même, désira que le Roi, parlant à lui, 
l'appelât Mon oncle, au lieu de lui dire Monsieur, et cela 
fut ainsi désormais 1 . Le feu Roi n'apparentoit personne 
sans exception que Monsieur et M. le duc d'Orléans : il les 
appeloit Mon frère et Mon neveu, parlant à eux et parlant 
d'eux. Il appeloit aussi Ma cousine et disoit Ma cousine 
en parlant de Mademoiselle, fille de Gaston, morte en 
1693 ; jamais ses petits-fils ni Monseigneur. Il étoit très 
rare qu'il lui dît quelquefois Mon fils, ou en parlant de 
lui 2 ; jamais Madame ni pas un prince ni princesse du 
sang. 

Bezons, archevêque de Rouen, entra en ce même temps 
au conseil de régence 3 , où il ne se disoit et ne se faisoit 
presque plus rien d'important. L'abbé Dubois, qui n'y 
entroit que pour les affaires étrangères depuis qu'il 
en étoit secrétaire d'État, y entra bientôt après tout à fait 4 . 
Le ridicule où ce conseil commençoit à tomber, et que je 
prévis devoir s'augmenter par la facilité de M. le duc 
d'Orléans à y admettre, parce qu'on n'y faisoit rien et 
qu'il s'en moquoit tout bas le premier, me fit sentir de 
plus en plus le danger de son cabinet, où tout se régloit, 
et celui du crédit de l'abbé Dubois, qui y étoit le maître, 
et qui n'y laissoit rien communiquer à personne qu'à 
ceux-là seulement dont il ne pouvoit [se] passer pour 
l'exécution, et encore 5 pour le moment du besoin; rare- 
paragraphe et sur la marge. — Dangeau annonce cette nouvelle le 
8 novembre (p. 151). 

1. « Le Roi appeloit toujours M. le duc d'Orléans Monsieur en lui 
parlant. M. le duc d'Orléans l'a supplié de l'appeler mon oncle, comme 
le feu Roi l'appeloit toujours mon neveu, et le Roi présentement 
l'appelle mon oncle » (Dangeau, p. 143, 22 octobre). 

2. Voyez tome XVII, p. 298. 

H. Le 22 octobre : Dangeau, p. 143. 

4. Dangeau annonce cette nouvelle le lendemain. 

5. Encore a été ajouté sur la marge. 



M. le duc 

d'Orléans 

se fait appeler 

mon oncle. 

Le feu Roi 

n'apparentoit 

que lui, 

Monsieur 

et la vieille 

Mademoiselle. 



Conseil 

de régence 

entièrement 

tombé. Bezons, 

archevêque 

de Rouen, 

puis 

l'abbé Dubois, 

y entrent. 

Je propose 

à M. le duc 

d'Orléans 

un 

conseil étroit 

en laissant 

subsister 

celui 

de régence, 

que l'abbé 

Dubois 
empêcha. 



360 MÉMOIRES [4719] 

ment M. le duc d'Orléans prenoit la liberté d'étendre 
cette confiance. Je lui parlai de l'indécence du conseil de 
régence, du dégoût de ceux qui le composoient princi- 
palement, des inconvénients de son cabinet, où tout pas- 
soit et se régloit, et qui donnoit aux mécontents une 
toute autre prise que si les affaires se portoient dans un 
conseil de régence sérieux et peu nombreux, à l'exception 
des choses rares qui avoient besoin d'un entier secret, 
comme cela étoit dans les deux premières années. Je lui 
représentai que la confiance ne pouvoit plus être la 
même ; qu'il donnoit lieu par là à tous les soupçons 
qu'on voudroit prendre et qu'on prenoit en effet, et beau 
jeu dans la suite à prévenir le Roi contre lui, et peut-être 
à lui demander des comptes et à lui imputer bien des 
choses, dont il se trouveroit embarrassé. G'étoit l'homme 
du monde qui ' convenoit le plus aisément de ce qu'on 
lui disoit de vrai, mais qui en convenoit le plus inutile- 
ment. Il m'avoua que je pouvois avoir raison, et ajouta 
que, à tout ce qui étoit dans le conseil de régence, il n'y 
avoit plus moyen d'y rien porter que des choses de 
formes. Alors je souris et lui demandai à qui en étoit la 
faute, ainsi que de la confusion des autres conseils, qui les 
avoit fait supprimer : « Gela est encore vrai, me dit-il en 
riant; mais cela est fait, et quel remède ? — Quel 
remède ? repris-je. Il est bien nécessaire, et en même 
temps bien aisé ; mais il faut le vouloir, et ne s'arrêter pas 
à des considérations personnelles de gens qui, s'ils pou- 
voient vous tenir, n'en auroient aucune pour vous, 
comme vous-même n'en sauriez douter ; et la fermeté 
après de ne pas retomber dans l'inconvénient où peu à 
peu votre facilité a mis le conseil de régence : c'est 2 , le 
laissant tel qu'il est, mais n'y ajoutant plus personne et 
continuant à y porter les choses de formes, vous faire un 

4. Les mots monde qui, omis par inadvertance, ont été écrits en 
interligne. 
2. C'est surcharge en. 



[1719] DE SAINT-SIMOJN. 361 

conseil de quatre personnes, et vous en cinquième, les 
bien choisir à vous, mais tels aussi que le monde en 
puisse approuver le choix, et y prendre confiance ; que 
ce soit tous gens de tel état qu'il vous plaira, mais qui 
n'aient aucun département, et ne soient point entraînés 
par cet intérêt d'un côté plus que d'un autre ; que tout 
sans exception passe par ce conseil, et que vous vous 
gardiez surtout de lui rien cacher, et de ces petits pots 
à part 1 de travail avec un homme et avec un autre, sur- 
tout avec aucun qui ait un département, et qui ne man- 
queront pas de prétexte. A cela vous avez beau jeu. Il 
n'est personne, à commencer par ceux du conseil de 
régence, qui ne sente que, à son nombre et sa composition, 
il n'est plus possible d'y traiter rien de sérieux, et qui 
n'aime mieux vous voir avec un conseil particulier qu'entre 
les seules mains de l'abbé Dubois, et, par-ci par-là, du 
premier venu pour d'autres affaires. Vous n'êtes point 
gêné en ce choix, comme vous l'avez été pour le conseil 
de régence d'y mettre des gens de contrebande 2 , même 
en le formant, et, de l'un à l'autre depuis, d'autres par- 
faitement inutiles ou même embarrassants. Vous avez eu 
depuis la mort du Roi, sans parler des temps qui l'ont 
précédée, vous avez eu, dis-je, le temps et les occasions 
de connoître le fort et le foible, la conduite et les inclina- 
tions de tout ce qui peut être choisi. Choisissez donc 
bien et avec mûre réflexion, mais sans lenteur, parce que 
vous avez toutes les connoissances, et qu'il ne s'agit que 
de repasser les différentes personnes dans votre esprit, 
et ce que vous connoissez de chacune d'elles, d'en faire 
le triage, et de vous déterminer. Vous n'avez point à 
craindre là-dessus ce qui a passé au Parlement sur votre 
régence. Vous avez supprimé les conseils particuliers 
sans lui, quoique établis avec lui, et le Parlement n'en a 

1. Locution déjà rencontrée ci-dessus, p. 318. 
S. Des gens de parti opposé au vôtre. 

Ml'.MOIlM.h DK 9À1Î1T-81MON. XXXVi 40 



362 MEMOIRES [1719J 

pas soufflé ; en laissant donc le conseil de régence comme 
il est, et y portant les choses seulement de forme, comme 
aujourd'hui il ne s'y en porte guères d'autres, le Parle- 
ment n'a rien à dire. Vous travaillez chez vous avec qui 
il vous plaît ; que ce soit toujours avec les mêmes gens 
ou avec un seul, ou quelquefois avec différentes personnes, 
le Parlement n'a que voir à cela. Il n'a rien dit là-dessus 
jusqu'à cette heure. A l'humeur qu'il vous a montrée, il 
auroit bien dit là-dessus, s'il avoit cru pouvoir l'entre- 
prendre. Il ne s'agit donc que de votre volonté et 
d'aucune autre difficulté. Je trouve la chose si nécessaire 
que, pour vous en persuader mieux, je vous déclare de 
très bonne foi, et vous ne sauriez me nier que je ne vous 
aie parlé toute ma vie de même, je vous déclare, dis-je, 
que je ne veux point être de ce conseil, par conséquent 
qu'aucune autre vue ne me meut à vous le proposer que 
le bien de l'État et que le vôtre. » 

M. le duc d'Orléans se promena trois ou quatre tours 
dans sa petite galerie, devant son cabinet d'hiver, et moi 
avec lui, sans dire un mot et la tête basse, comme il avoit 
accoutumé quand il étoit embarrassé, puis il se tournai 
moi, qui ne disois mot, et me dit que cela avoit du bon, 
et qu'il y falloit penser. « Penser, soit, lui répondis-je, 
pourvu que cela ait son terme court ; car les raisons en 
sautent aux yeux, et je n'en vois pas une contre; il ne 
s'agit que de prendre une résolution, vous déterminer sur 
Je choix, et exécuter. » 

Je laissai le Régent pensif et mal à son aise ; il sentoit 
combien ce que je proposois blesseroit l'abbé Dubois, et 
l'abbé Dubois étoit son maître. Il ne se pouvoit défendre 
aussi de sentir le ridicule du conseil de régence, et le 
murmure général que tout passât par l'abbé Dubois seul, 
et rien que par lui ; et pour le danger, s'il le sentoit, le 
Rubicon en étoit passé par les chaînes angloises dont il 

1, Se tourna est en interligne, au-dessus de s'arresta, biffé. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 363 

s'étoit laissé entraver 1 , et de concomitance parles impé- 
riales, et cette folle et funeste guerre contre l'Espagne, 
qui en étoit la suite nécessaire, et qui, formant et laissant 
une haine personnelle contre le Régent à l'Espagne, l'en 
séparoit pour toujours, et nécessairement par cela même 
le livroit pour les suites de plus en plus à l'Angleterre, et 
par l'Angleterre à l'Empereur, qui étoit le but où l'abbé 
Dubois avoit toujours tendu pour son chapeau, et de là 
pour être premier ministre. C'est ce que le conseil que je 
proposois auroit utilement empêché, s'il avoit été établi 
à temps, mais dont l'établissement alors auroit du moins 
prévenu les funestes suites et celles du chapeau et de la 
toute-puissance ; par conséquent, ce conseil étoit ce qui 
pouvoit être proposé de plus contradictoire et de plus 
odieux à l'abbé Dubois, à l'opposition duquel et de toutes 
ses forces il falloit s'attendre. Aussi en regardai-je l'éta- 
blissement comme une chimère, mais chimère toutefois 
que le devoir ne me permettoit pas de ne pas proposer, et 
de ne pas 2 poursuivre auprès d'un prince, duquel l'expé- 
rience montroit qu'il ne falloit ou plutôt qu'on pouvoit 
n'espérer et ne désespérer de rien. 

Il permit à Dadvisard, cette plume si hardie du duc et Dadvisard 
de la duchesse du Maine, malade ou qui le faisoit, de "l^ Chapelle 6 
sortir de la Bastille, c'est-à-dire qu'il fut mis en liberté 3 . quel; 

1. Voyez notre tome XXXIV, p. 298 et suivantes. 

2. Les trois mots de ne pas ont été ajoutés en interligne. 

3. Nous avons marqué plus haut (p. 205) que Saint-Simon faisait 
erreur en plaçant en mai la mise en liberté de l'avocat; il ne sortit de 
la Bastille que le 22 octobre. Mme de Staal a raconté cela très spirituel- 
lement (Mémoires, tome I, p. 249): « Dadvisard, homme vif et pétu- 
lant, mobile de corps et d'esprit, plus incapable de rester en un lieu 
que de se multiplier pour en occuper plusieurs à la fois, tomba malade 
assez sérieusement. On le dit et peut-être l'exagéra-t-on au Régent. Il 
répugnoit aux choses violentes et n'avoit pas envie que ses prisonniers 
lui fissent le tour de mourir en prison. Pour éviter cet accident, on 
mit Dadvisard en liberté. « N'est-ce pas un godant ? » dit-il quand il 
vit la lettre de cachet. « Non, dit le gouverneur qui la lui portoit ; c'est 
« tout de bon. » — « Bas et culotte, vite, vite ! » dit-il en se jetant hors 



364 MÉMOIRES [4749] 

exilé aussitôt En même temps il exila à Bourges la Chapelle, secrétaire 
1 peu apr?s° r de M. le prince de Conti 1 , qui cria tant qu'il le fit revenir 
[AddS'-S. 1614] au bout d'un mois 2 . Je n'ai point su quelle sottise ce com- 
pagnon avoit faite. C'étoit un très hardi et très dangereux 
fripon, recrépi de bel esprit, et de l'Académie françoise. 
Il ne vécut pas longtemps depuis son retour 3 . 

de son lit. Son habillement, son décamper, sa guérison, tout fut fait en 
un moment. » Le président Hénault {Mémoires, édition Rousseau, 
p. 433) traite Dadvisard de visionnaire et en fait un portrait peu flatteur. 
4. Jean de la Chapelle, fils d'un professeur de droit à l'université 
de Bourges, qui se prétendait de bonne noblesse, naquit dans cette 
ville en 4655, mais vint s'établir à Paris où il s'occupa d'affaires de 
finances ; puis il acheta la charge de receveur général des finances de 
la généralité de la Rochelle, sans y résider et même sans en faire les 
fonctions {Correspondance des contrôleurs généraux, tome II, n° 472). 
En 4687, le prince de Conti, François-Louis, le prit pour secrétaire de 
ses commandements, place qu'il conserva sous son fils jusqu'à sa mort. 
11 fut élu à l'Académie en 4688. Il avait épousé l'année précédente 
(contrat du 23 juillet 4687, reg. Y 253, fol. 472) Cécile Pellard, fille 
d'une femme de chambre du duc de Bourgogne. Le prince de Conti se 
servit de lui pour soutenir ses intérêts dans l'affaire de Neuchâtel, et 
c'est ainsi que, de 4700 à 4704, il publia sous le voile de l'anonyme la 
série mensuelle des Lettres d'un Suisse à un François, où l'on voit 
les véritables intérêts des princes et des nations de l'Europe, qui ne 
forment pas moins de huit volumes. Le Moréri a donné un sommaire 
de son œuvre littéraire ; dans le nombre on peut citer deux romans sur 
les amours de Catulle et de Tibulle qui donnèrent occasion à une épi- 
gramme de Chaulieu, une tragédie d'Ajax jouée à l'hôtel de Guénégaud 
en 4686, d'autres tragédies ou comédies, et un opéra épithalame 
chanté dans une fête donnée par son maître au Dauphin le 4 er juillet 
4688 {Mercure du mois, p. 259-304). A la fin de sa vie, il aurait mani- 
festé l'intention d'écrire une histoire de Louis XIV. Il mourut à Paris 
le 29 mai 4723, à soixante-huit ans. D'Alembert lui a consacré une 
notice dans son Histoire des membres de V Académie française, 
tome IV, p. 443-430, et son portrait est à Versailles, n° 2934. C'était 
un commensal de Vendôme à Anet (Desnoiresterres, Les Cours 
galantes, tome III, p. 244 et suivantes). 

2. Dangeau annonce son exil le 22 octobre, et son retour le 44 no- 
vembre ; mais n'en dit pas la cause (p. 143 et 456). L'ordre n'est pas 
dans les registres de la Maison du Roi. 

3, Il vécut encore trois ans et demi (ci-dessus). Mathieu Marais, lors 



[1749] 



DE SAINT-SIMON. 



165 



L'argent étoit en telle abondance, c'est-à-dire les billets 
de la banque de Law qu'on préféroit alors à l'argent, 
qu'on paya quatre millions à l'électeur de Bavière et trois 
millions à la Suède, la plupart d'anciennes dettes 1 . Peu 
après M. le duc d'Orléans fit donner quatre-vingt mille 
francs à Meuse 2 , et huit cent mille francs à Mme de Châ- 
teautiers, dame d'atour de Madame, qui l'aimoit fort 
depuis bien des années 3 . L'abbé Alary obtint deux 
mille livres de pension 4 . Il étoit fils d'un apothicaire de 

de sa mort, n'est pas tendre pour lui (Mémoires, tome II, p. 459). « Il 
dogmatisoit l'athéisme, dit-il, et le professoit aux femmes. » Il y a deux 
notices sur la Chapelle dans les papiers du P. Léonard (Archives natio- 
nales, MM 824, fol. 34, et M 758, troisième volume des Auteurs). 

4. « Le Roi fait payer tout ce qu'il devoit dans les pays étrangers; 
il étoit dû environ quatre millions à l'électeur de Bavière, six ou sept 
cent mille écus d'anciennes dettes au feu roi de Suède, et outre cela le 
Roi a envoyé un million à la reine de Suède » (Dangeau, p. 143, 
23 octobre). 

2. Henri-Louis de Ghoiseul, marquis de Meuse : tome XXIII, p. 69. 
Il avait, depuis son mariage avec Mlle de Zûrlauben, un procès avec le 
comte de Fugger pour une terre de sa femme située en Alsace. Ce 
procès venait d'être jugé au conseil de régence, et M. de Meuse devait 
payer à son adversaire une indemnité de vingt mille écus ; c'était pour 
l'y aider que le Régent lui fit ce présent (Dangeau, tomes XVI, p. 431 , 
et XVIII, p. 16 et 163). 

3. Sur l'amitié de Madame pour Mlle de Châteautiers, qu'on appelait 
Madame par courtoisie, voyez nos tomes I, p. 72, XIV, p. 120, et XV, 
p. 336-338. Dangeau annonce cette grâce le 1 er décembre (p. 166). 

4. Pierre-Joseph, abbé Alary, né à Paris le 19 mars 1690, fut secré- 
taire de l'abbé de Longuerue et fréquenta le petit cercle qui se réunis- 
sait chez l'abbé de Dangeau. Il allait aussi a Sceaux, et, lors de la 
conspiration de Cellamare, il faillit être compromis ; mais il se justifia 
et l'abbé Fleury lui fit obtenir cette petite pension de deux mille livres, 
pour rémunérer les services qu'il lui rendait pour l'éducation du jeune 
Roi, auquel il enseignait le blason (Dangeau, tome XVIII, p. 148 et 
293). Quoiqu'il n'eût rien publié, il fut néanmoins élu à l'Académie 
française et reçu le 30 décembre 1723. C'est l'année suivante qu'il 
fonda le club de l'Entresol, dont il va être parlé dans une note ci-après. 
En 1733, on le chargea d'apprendre à lire au Dauphin, fils de Louis XV ; 
mais, dès 1734, ayant manifesté son mécontentement de n'être pas 
nommé sous précepteur, il fut renvoyé, et se renferma dans un petit 



Quatre 

millions 

payés 

en Bavière, 

trois 

en Suède ; 

80000 

francs 

donnés à 

Meuse, 

et 

huit cent mille 

francs 

à Mme de 



366 



MÉMOIRES 



[1719] 



Château tiers, 

dame d'atour 

de 

Madame. 

Abbé Alary, 

quel ; 

obtient 2 000* 

de pension. 



Paris 1 , et une dangereuse espèce, avec de l'esprit et de 
l'érudition, du monde et de la politesse. Il trouva de- 
puis le moyen de se faire des amis, de se fourrer à la cour, 
d'avoir des bénéfices 2 . Il intrigua tant, qu'après quelques 
années il se fit chasser 3 . 

emploi qu'il avait obtenu à la Bibliothèque royale. L'Entresol ayant 
été fermé en 1751 par mesure administrative, l'abbé Alary se retira 
dans son prieuré de Gournay-en-Bray, qu'il avait eu en 1723 sur la 
résignation de l'abbé de Dangeau. Il ne mourut que le 15 décembre 1770. 
D'Alembert a fait sa notice dans le tome VI de son Histoire de l'Aca- 
démie, p. 315 et suivantes. On ne connaît de l'abbé Alary que les lettres 
qu'il écrivit à Bolingbroke et que Grimoard a publiées en 1803 dans la 
correspondance de celui-ci. Les réponses de Bolingbroke à l'abbé, de 
1721 à 1725, sont aujourd'hui conservées au Musée Dobrée, à Nantes. 

1 . Son père, établi d'abord apothicaire à Grasse, vint à Paris vers 1680 
pour y débiter des remèdes de sa façon, particulièrement des « tablettes 
fébrifuges » (Livre commode des adresses de Paris par Abraham du 
Pradel, tome I, p. 177). Mathieu Marais (Mémoires, tome II, p. 399) le 
traite de charlatan et de chercheur de la pierre philosophale. 

2. Saint-Simon fait allusion au « club de l'Entresol », fondé par 
l'abbé Alary en 1724 et qui fut l'embryon de l'Académie des sciences 
morales et politiques. C'était une réunion périodique, qui se tenait le 
samedi de chaque semaine, de cinq heures à huit heures, dans le loge- 
ment que l'abbé occupait à l'entresol de l'hôtel du président Hénault, 
place Vendôme. On y recevait les gazettes étrangères, on commentait 
les nouvelles, on lisait des mémoires sur des questions d'économie 
politique, de droit, de morale, de sociologie, etc. ; on y causait surtout, 
en buvant du thé l'hiver et des boissons fraîches l'été. C'était un « café 
d'honnêtes gens », dit le marquis d'Argenson, qui en fut un des habi- 
tués avec les abbés de Saint Pierre et de Pomponne, Lassay, le marquis 
de Balleroy, M. de Matignon, le comte de Plélo, Horace Walpole, etc. 
On en vint à y fronder beaucoup le gouvernement; aussi, en 1751, le 
club fut dissous par ordre ministériel. Le marquis d'Argenson, dans 
ses Mémoires (édition Janet, tome I, p. 67-69, 87-110 et 113-115) a 
longuement parlé de l'abbé Alary et des réunions de l'Entresol ; voyez 
aussi Emm. de Broglie, Bernard de Montfaucon, tome I, p. 111-112. 
Des « Mémoires pour servir à l'histoire des conférences de l'Entresol » , de 
1724 à 1731, venant du marquis de Mirabeau, sont conservés aux Archives 
nationales, M 785, n° 13. Le duc de Luynes (Mémoires, tomes V, p. 1 7, 
et IX, p. 510) note le remarquable talent de lecteur de l'abbé Alary. 

3. Il veut parler du renvoi de l'abbé en 1734, et non pas de la fer- 
meture de l'Entresol en 1751, puisqu'il écrit au début de 1747. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 367 

Le marquis de Brancas, mon ami depuis longtemps 1 , Le marquis 
avoit eu, comme on l'a vu en son temps, la lieutenance obtient 4 000* 
générale unique de Provence, à la mort de Simiane, de pension 
gendre du vieux comte de Grienan 2 . Brancas en vouloit .P our » , 

D , o . son jeune frère 

avoir la survivance pour son lils, qui n avoit que neul ans , e t la 

et il venoit d'obtenir une pension de quatre mille livres survivance 

pour son jeune frère, le comte de Géreste \ Je ne sais pour- sa ii eu tenance 

quoi il me pria d'en parler à M. le duc d'Orléans, duquel générale 

il étoit très à portée de l'obtenir directement ; je le fis, et e à ^^ e 

cela ne fut pas difficile ; M. le duc d'Orléans la lui donna 5 . à neuf ans. 

Le maréchal de Matignon, on ne sait pas pourquoi, eut Maréchal de 

une augmentation d'appointements de six mille livres sur 0^^6000* 

son gouvernement du pays d'Aunis 6 . d'augmentation 

Le commerce des actions de la Compagnie des Indes, d'appomte- 

., , . ,,. . . . ,. . F. Y i ments de son 

appelé communément du Mississipi, établi depuis plusieurs gouvernement. 

mois dans la rue Quincampoix 7 , de laquelle chevaux et Fureur 

carrosses furent bannis 8 , augmenta tellement qu'on s'y duMississipi 

portoit toute la journée, et qu'il fallut placer 9 des gardes Quincampoix. 

aux deux bouts de cette rue 10 , y mettre des tambours et Diminution 

1. C'est Louis de Brancas-Céreste, marquis de Brancas; sur sa liai- 
son avec Saint-Simon, voyez les tomes XXIX, p. 77, et XXXIII, p. 52. 

2. Tome XXXIII, p. 52. 

3. Louis-Buffile de Brancas : tome XXIX, p. 78. 

4. Louis-Buffile-Toussaint-Hyacinthe : tome IX, p. 220. La pension 
est mentionnée par Dangeau au 9 septembre (p. 122). 

5. Dans le courant d'octobre : ibidem, p. 146. 

6. Dangeau, p. 121, 9 septembre. 

7. Law avait établi en 1718 les bureaux d'émission de sa banque 
dans l'hôtel de Beaufort, situé dans cette petite rue du quartier Saint- 
Merry et qui a été démoli par le percement de la rue de Rambuteau. 
— Saint-Simon écrit Quinquempoix. 

8. Furent est en interligne, au dessus de sont biffés. — Des estampes 
de l'époque montrent la rue encombrée de carrosses, de chaises à por- 
teurs et de gens affairés. 

9. Saint-Simon avait d'abord écrit mettre, qu'il a biffé pour écrire 
placer en interligne. 

10. Une ordonnance du 26 octobre 1718 avait prescrit de mettre, jour 
et nuit, dans la rue Quincampoix une garde de douze hommes pour y 
maintenir l'ordre (Archives nationales, ADf 756). 



368 



MÉMOIRES 



[4749] 



d'espèces ; 

refonte. 

Prince de Gonti 

retire 

Mercœur 

sur Lassay. 

Largesses 

aux officiers 

employés 

contre 
l'Espagne. 



des cloches pour avertir à sept heures du matin de l'ou- 
verture de ce commerce et de la retraite à la nuit, enfin 
redoubler les défenses d'y aller les dimanches et les fêtes *. 
Jamais on n'avoit ouï parler de folie ni de fureur qui ap- 
prochât de celle-là 2 . Aussi M. le duc d'Orléans fit-il une 
large distribution de ces actions à tous les officiers géné- 
raux et particuliers, par grades, employés en la guerre 
contre l'Espagne 3 . Un mois après, on commença à dimi- 
nuer les espèces à trois reprises de mois en mois, puis 
une refonte générale de toutes 4 . M. le prince de Gonti 
retira forcément 5 le duché de Mercœur 6 , que Lassay avoit 

4. Dangeau, p. 448-449. 

2. Tous les écrits du temps ne parlent que de la banque de Law, du 
cours des actions, de la fureur de l'agiotage, des mesures gouverne- 
mentales auxquelles donne lieu la hausse des billets, et des aventures 
de tout genre qui résultent de l'engouement du public. Citons seule- 
ment le Journal de Buvat, tome I, p. 430 et suivantes ; les Correspon- 
dants de Balleroy, tome II, p. 76, 79 et suivantes ; la Correspondance 
de Madame, recueil Brunet, tome II, p. 488-489, 494-492, 496-497, 
499, etc. ; Dangeau lui-même note le cours des actions et parle des for- 
tunes inouïes que font les agioteurs : p. 423, 433, 435, 440,442, etc. 

3. Dangeau écrit le 22 octobre : « On garde quelques milllions des 
cinquante nouveaux qu'on a mis à la compagnie des Indes, pour les 
officiers qui servent en Espagne, afin que, à leur retour, ils puissent 
profiter du gain qui s'y sera fait et de celui qui s'y fera à l'avenir. » 
Une ordonnance, imprimée, du 42 novembre régla les gratifications 
attribuées aux officiers et soldats des armées d'Espagne. 

4. Le 3 décembre, diminution sur les louis d'or et les écus, le 40 sur 
les pièces de vingt et de dix sols ; à la fin du même mois, édit pour la 
fabrication de nouvelles espèces d'or et d'argent fin ; le 28 janvier, nou- 
velle diminution sur toutes les espèces, sauf les pièces de vingt et de 
dix sols, qui sont diminuées à leur tour dès le 7 février. Pour connaître 
les opérations faites sur les monnaies à cette époque, il faut voir les 
nombreux arrêts, règlements, ordonnances et édits imprimés qui se 
trouvent dans le carton AD ix 442, aux Archives nationales. 

5. C'est-à-dire par force, en vertu du droit de retrait lignager, qui 
permettait au parent d'un vendeur de retirer, dans un délai fixé, ordi- 
nairement un an, des mains de l'acquéreur un ancien bien propre de sa 
famille. 

6. Cette terre, située en Auvergne dans l'élection de Brioude, était 



à Vienne. 



[1719] DE SAJNT-SIMON. 369 

acheté huit cent mille livres 1 . Lassay fut au désespoir, et 
la chose se passa de manière qu'elle ne fit pas honneur à 
M. le prince de Gonti. 

La cour de Vienne eut ses orages. Le prince Eugène y Affaires de cour 
étoit envié ; son mérite l'y avoit mis à la tête du conseil 
de guerre, qui est la première place et de la plus grande 
autorité. Tout ce qui avoit été attaché au feu prince Her- 
mann de Bade et au feu prince Louis son neveu 2 , qui 

arrivée par mariage au quatorzième siècle dans la maison de Bourbon. 
En 1529, Antoine de Lorraine, comte de Vaudémont, en hérita du 
chef de sa femme Renée de Bourbon. Enfin César de Vendôme, bâtard 
d'Henri IV, en devint possesseur en 1609 par son mariage avec Marie 
de Lorraine. Erigé en principauté en 1563, Mercœur devint duché- 
pairie par lettres d'érection de décembre 1569. 

1. Par contrat du 15 mars 1719, passé devant Lorimier et son con- 
frère, notaires à Paris, les princes et princesses du sang héritiers de la 
duchesse de Vendôme avaient cédé à Law pour huit cent mille livres 
le duché de Mercœur, qui provenait de cette succession ; Law déclara 
le jour même que l'acquisition avait été faite pour le compte du marquis 
de Lassay. Celui-ci obtint du Roi dès le 10 avril des lettres patentes 
lui accordant pour cette terre le droit de prélation, qui, dans certaines 
coutumes, annihilait le droit de retrait lignager; il croyait ainsi se 
garantir contre une réclamation éventuelle. Le mois suivant, mai 1719, 
il obtenait encore du Roi d'autres lettres patentes, enregistrées au Parle- 
ment le 16 juin (Archives nationales, X 1A 8722, fol. 319, et K617, 
n° 25), qui lui permettaient de posséder la terre de Mercœur en titre 
de principauté, conformément à l'érection faite en 1563. Mais, le 
12 novembre 1719, le prince de Conti présentait une requête au lieu- 
tenant civil à l'effet d'exercer son droit de retrait, et l'affaire vint aux 
Requêtes du Palais, qui lui accordèrent sa demande par sentence du 
22 février 1720 (Archives nationales, X 3B 1955 ; Dangeau, tome XVIII, 
p. 157). Lassay en appela à la grand chambre et fit signifier le droit 
de prélation qu'il avait obtenu (Dangeau, p. 252, 16 mars). L'affaire 
fut plaidée à la grand chambre les 10 et 31 mai, 13, 14, 20 et 21 juin, 
et l'arrêt rendu ce dernier jour en faveur du prince de Conti, la cou- 
tume de Paris n'admettant pas le droit de prélation (X 1A 7022 et U 363 ; 
Dangeau, p. 306 ; voyez aussi le Journal de Buvat, tomes I, p. 368, et 
II, p. 103). 

2. Nous avons rencontré le prince Louis de Bade dès notre tome I, 
p. 230, et son oncle le prince Hermann dans le tome XIV, p. 251. 

MKMOIHES DE SAJMT-SIMOX . XXXVI 47 



370 



MÉMOIRES 



[1719] 



Prince 

d'Elbeuf 7 quel; 

obtient 



n'avoit pas été 1 sans jalousie de l'éclat naissant du prince 
Eugène, et qui malgré ses grandes actions s'en étoit trouvé 
obscurci 2 , et tout ce qui avoit tenu au feu duc de Lor- 
raine 3 , étoit contraire au prince Eugène. Il se forma donc 
une cabale puissante, mais qui fut découverte et dissipée 
avant que d'avoir pu lui nuire efficacement 4 . En ce même 
temps le comte de Kônigsegg, ambassadeur de l'Empe- 
reur ici, fut rappelé pour aller exercer la charge de grand 
maître de la princesse électorale de Saxe 5 , et Pentenrie- 
der vint ici prendre soin des affaires de l'Empereur, avec 
le simple titre de ministre plénipotentiaire 6 . Il n' étoit pas 
d'étoffe à être élevé même jusque-là ; mais sa capacité 
étoit fort reconnue. Kônigsegg emporta la réputation d'un 
homme sage et poli, et qui servoit bien son maître, sans 
avoir ce rebut de fierté et de roguerie 7 de presque tous 
les Impériaux. 

M. le duc d'Orléans ne fut pas plus sévère pour le prince 
Emmanuel, frère du duc d'Elbeuf, qu'il l'avoit été pour 

1. Navoit pas esté remplace n'estoitpas, et plus loin naissant a été 
ajouté en interligne. 

2. Les mots s'en estoit trouvé obscurci corrigent s'en trouvoit 
effacé. 

3. Le duc Charles V, père du duc Léopold régnant. 

4. L'affaire est assez obscure ; il semble qu'un certain comte 
de Nimpsch, arrêté comme agent d'Alberoni, dénonça le prince comme 
ayant été lui-même subventionné par l'Espagne. Notre Gazette n'en dit 
rien; la Gazette de Rotterdam (suppléments aux numéros 108, HO, 
113-116 et 118, et n° 124) parle sommairement de l'affaire. Notre 
auteur en prend la mention dans Dangeau (p. 149), qui annonce plus 
tard (p. 191) que l'Empereur a reconnu l'innocence du prince et a puni 
ses délateurs ; voyez la Correspondance de Madame, recueil Brunet, 
tome II, p. 187. On peut aussi consulter la correspondance de Du Bourg, 
notre agent à Vienne (Dépôt des affaires étrangères, vol. Autriche 134). 

5. Dangeau mentionne son rappel à la fin d'octobre (p. 146). 

6. Après la signature du traité de la Quadruple alliance, il était 
retourné de Londres à Vienne; il quitta cette ville le 21 octobre, et 
eut audience du jeune Roi le 17 novembre (Gazette, p. 542 et 576). 

7. Mot déjà employé à propos des la Rochefoucauld : tomes IV, 
p. 56, et X, p. 28. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 371 

Bonneval 1 . La maison d'Autriche a toujours eu de grands son a bolltl °n 

6t revient 

attraits pour la maison de Lorraine. Sans remonter à la en F rance> 
Ligue et aux temps qui en sont voisins, on a vu sous le 
feu Roi la désertion du prince de Commercy et des fils 
du prince d'Harcourt 2 . Le prince d'Elbeuf, traité par le 
Roi avec toute sorte de bonté, crut faire ailleurs plus de 
fortune, et déserta. Il fut juridiquement pendu en effi- 
gie à la Grève, comme on l'a rapporté ici en son temps 3 . 
G'étoit une manière de brigand, mais à langue dorée 4 , 
avec beaucoup d'esprit, qui fit tant de frasques qu'il per- 
dit les emplois qu'il avoit obtenus. Il avoit été général de 
la cavalerie impériale au royaume de Naples, où il avoit 
épousé, en 1713, Marie-Thérèse, fille unique de Jean- 
Vincent Stramboni, duc de Salza, avec qui il vécut fort 
mal et n'en eut point d'enfants s . Ne sachant plus que de- 
venir ni de quoi subsister, il obtint des lettres d'abolition 
et revint 6 . Il mena en France sa vie accoutumée, et peu 
à peu s'introduisit à Lunéville, où il suça le duc de Lor- 
raine tant qu'il put, et il en tira fort gros et même des 
terres. Le duc d'Elbeuf le méprisoit et le souffroit avec 
peine, et ceux de sa maison établis ici n'en faisoient pas 
plus de cas. 

1. Tome XXX, p. 316. 

2. Tomes IV, p. 337, et XIII, p. 1, note 2. 

3. Tome XIII, p. 333-334 et338. 

4. V Académie de 1718 ne donnait pas cette locution, au sens de 
« parole facile, élégante et propre à séduire. » 

5. Ce mariage avait eu lieu à Naples à la fin d'octobre 1713 (con- 
trat du 25). La princesse se retira en Lorraine, à Gondreville, s'y 
occupa d'œuvres de piété, et y mourut en 1745. Le prince Emmanuel 
se remaria le 6 janvier 1747 avec la veuve du marquis de Coëtanfao, 
Innocente-Catherine de Rougé du Plessis-Bellière. Il est étonnant que 
Saint-Simon, très lié avec les Coëtanfao, n'ait pas mentionné cette 
seconde union, contractée à l'époque même où il écrivoit. 

6. Il arriva à Paris au début de novembre (Dangeau, p. 151-152). 
Le texte des lettres d'abolition, du mois d'août 1719, est dans le 
registre 0*63, fol. 200 v° ; on en trouvera les considérants ci-après aux 
Additions et Corrections. 



372 



MEMOIRES 



[4719] 



Nomination 
d'évêchés, où 

l'abbé 
d'Auvergne 
et le jésuite 

Lafitau 
sont compris. 

Conduite 
de ce dernier. 



M. le duc d'Orléans fit une distribution de bénéfices 
qui mérite d'avoir place ici 1 . Beauvau, d'abord évêque 
de Bajonne, après de Tournay, puis archevêque de Tou- 
louse, comme on l'a vu ici en «on temps 2 , eut Narbonne. 
Son nom et sa conduite méritoient bien ce grand siège ; 
mais sa tête n'étoit pas assez forte pour être à la tête des 
Etats de Languedoc et de toutes les affaires de ce pays- 
là 3 . Nesmond, archevêque d'Alby, passa à Toulouse 4 , et 
Gastries, archevêque de Tours, à Alby 5 . L'abbé de Thé- 
sut, qui avoit la feuille des bénéfices depuis la cessation 
du conseil de conscience 6 , procura l'archevêché d'Embrun 
à son parent et son ami l'évêque d'Alais, qui étoit Hénin- 
Liétard, et homme de bien, de savoir et de mérite 7 . Tours 
fut donné à l'abbé d'Auvergne 8 . A ce nom, l'abbé de Thé- 
sut s'écria ; M. le duc d'Orléans lui dit qu'il avoit raison, 
qu'il ne vouloit pas le lui donner, en déclama autant que 
l'abbé de Thésut, qui insista sur le scandale et l'indignité 
de ce choix 9 . M. le duc d'Orléans répondit qu'il y avoit 
quatre jours que les Bouillons ne le quittoient point de 
vue; qu'ils se relayoient ; qu'ils le persécutoient; qu'il 



1. Elle est annoncée par Dangeau le 7 novembre : p. 450. 

2. René-François de Beauvau du Rivau : tomes XVI, p. 295, XVIII, 
p. 150, et XXIV, p. 62-63. 

3. Déjà insinué plus haut, p. 239. 

4. Henri de Nesmond : tome XXI, p. 339. 

5. Cette dernière translation a été annoncée ci-dessus p. 356. 

6. Louis, abbé de Thésut (tome X, p. 126), était secrétaire des 
commandements du Régent. 

7. Louis-François-Gabriel de Hénin-Liétard, né en 1666, était vicaire 
général de Chalon-sur-Saône, lorsque Louis XIV le nomma à l'évêché 
d'Alais en janvier 1713. Transféré à Embrun, la maladie de la pierre, 
dont il était atteint, l'empêcha de prendre possession de son siège avant 
le mois de juin 1722; il en mourut à Paris le 26 avril 1724. — Le 
petit diocèse d'Alais, créé en 1692 par démembrement du diocèse de 
Nîmes, ne comptait que quatre-vingt-quinze paroisses. Il rapportait 
vingt-quatre mille livres. 

8. Henri-Oswald de la Tour d'Auvergne, tome IV, p. 75. 

9. Voyez son portrait dans nos tomes VII, p. 83, et XX, p. 50. 



[1719] DE SAINT-SIMON. 373 

vouloit enfin acheter repos 1 . Un autre sujet, aussi bon, 
mais drôle d'esprit et de manège, eut Sisteron. Ce fut 2 
Lafitau, ce fripon de jésuite qui fit cette course légère [Add.S-S.1615] 
dans la chaise du cardinal de la Trémoïlle, de Rome à 
Paris et de Paris à Rome, pour faire échouer le voyage 
que le Régent avoit fait faire à Rome à l'abbé Chevalier 
sur la Constitution 3 , et qui 4 , par sa conduite droite, pa- 
tiente, mais ferme, avoit forcé toutes les barricades qu'on 
avoit multipliées contre lui. Lafitau étoit aussi chargé de 
la secrète négociation personnelle de l'abbé Dubois pour 
son chapeau 5 , aux dépens duquel ce bon père entretenoit 
une fille en chambre, en plein Rome, et y donnoit de fort 
bons soupers sans s'en cacher beaucoup, à ce que m'a 
conté à moi-même le cardinal de Rohan, et que les 
jésuites, dont ce compère étoit parvenu par ses intrigues 
à s'en faire craindre et ménager, n'osoient souffler 6 . Ce 
que j'ai admiré, c'est que, depuis que le cardinal de 
Rohan m'eut fait ce récit et que Lafitau fut évêque, il le 
fit prêcher un carême devant le Roi, qui lors étoit à Ver- 
sailles 7 . L'abbé Dubois découvrit que Lafitau le trahissoit 
au lieu de le servir. Il n'osa éclater, dans l'état douteux 

1. Saint-Simon répétera la même anecdote avec plus de détails dans 
la suite des Mémoires, tome XVI de 1873, p. 456. 

2. Avant ce fut, Saint-Simon a biffé c'estoit. 

3. Cette affaire a été racontée en 1716 : tome XXX, p. 213-214. 

4. C'est de l'abbé Chevalier dont il est question. 

5. Est-ce pour ce motif qu'il était venu secrètement à Paris au prin- 
temps de 1719, ainsi que l'apprend une lettre de M. Amelot du 6 mars 
adressée au cardinal Gualterio à Rome : « Le séjour en ce pays-ci du 
P. Lafitau, vêtu en abbé et demeurant dans une auberge, a fait 
soupçonner de grands mystères dans son voyage. On ne parloit pas 
moins que d'une négociation très avancée pour réunir les deux cou- 
ronnes de France et d'Espagne et pour terminer en même temps 
l'affligeante affaire de la Constitution. Ces discours commencent fort à 
tomber, et je ne sais même si le P. Lafitau est encore à Paris >>\British 
Muséum, ms. Addit. 20365, fol. 362, communiqué par M. Gaucheron). 

6. Tout cela a déjà été dit dans le tome XXX, p. 214. 

7. En 1730, comme il a été établi dans la note 5 de la même page. 



374 MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. [1719] 

où il étoit encore, contre un homme à tout faire et qui 
avoit son secret ; mais il songea à l'éloigner de Rome sans 
le rapprocher de Paris, et le tenir ainsi à l'écart. C'est ce 
qui lui fit donner l'évêché de Sisteron, à son extrême dé- 
plaisir. Il se plaignit amèrement. 11 lui fâchoit beaucoup 
de cesser d'être personnage et libertin à son gré pour 
un aussi petit morceau et si reculé 1 . Aussi voulut-il re- 
fuser 2 ; mais il fut apaisé à force d'espérances, et, quand 
il fut à Sisteron, on l'y laissa 3 . Les jésuites, dont la 
politique ne veut point d'évêques de leur Compagnie, 
firent aussi les fâchés, mais dans le fond bien aises d'être 
défaits d'un drôle qui avoit su gagner l'indépendance 
et leur forcer la main. Avranches fut donné à un frère de 
le Blanc, secrétaire d'État, qui étoit moine et curé de 
Dammartin 4 . 

4. Le diocèse de Sisteron, suffragant d'Aix, appartenait au Dauphiné 
et à la Provence ; il ne comptait que cinquante paroisses avec vingt-trois 
annexes. Son revenu, de quinze mille livres, était augmenté par celui 
de l'abbaye de Cruis, réunie depuis le quinzième siècle à la mense 
épiscopale. 

2. Il était alors à Rome et ne se pressa pas de revenir ; mais il se fit 
sacrer dès le 40 mars 4720. Le cardinal de la Trémoïlle étant mort sur 
ces entrefaites, Lafitau fut chargé par intérim des affaires de France ; 
il ne revint guère dans son diocèse qu'au début de 4724. 

3. Il y mourut le 3 avril 4764, à près de quatre-vingts ans. 

4. François-César le Blanc, né à Paris le 45 mars 1672, fils d'une 
sœur du maréchal de Bezons et du nouvel archevêque de Rouen, était 
chanoine régulier de Sainte-Croix de la Bretonnerie (Journal de Buvat, 
tome I, p. 464), lorsque le Régent lui donna l'évêché d' Avranches; il 
fut sacré par son oncle dans la chapelle des Invalides le 4 er mai 4720, et 
mourut le 43 mai 4746. Ce n'était pas lui qui était curé de Dammartin- 
en-Brie ou sur-Tigeaux, mais son frère, Denis-Alexandre le Blanc, né en 
4676. Comme celui-ci fut nommé évêque de Sarlat en septembre 4724, 
où il mourut le 3 mars 4745, cela explique la confusion de notre auteur. 



APPENDICE 



PREMIERE PARTIE 



ADDITIONS DE SAINT-SIMON 
AU JOURNAL DE DANGEAU 



4557. Conversation du Régent avee Saint-Simon 
( sur les affaires d'Espagne. 

(Page 1.) 

3 janvier 1719. — Il est étonnant que l'anecdote qn'on va donner 
ait été sue; mais les tête-à-tête avec M. le duc d'Orléans n'étoient 
guères secrets. On en verra un exemple encore plus singulier que 
celui-ci entre beaucoup d'autres, quoiqu'en matière moins importante. 
Ce fut encore dans la petite loge de M. le duc d'Orléans à l'Opéra, où 
ce prince mena le duc de Saint-Simon pour lui parler tête à tête des 
premiers engagements qu'il étoit sollicité de prendre contre l'Espagne. 
Il ne s'agissoit alors que de subsides secrets à l'Empereur et à l'Angle- 
terre. Saint-Simon combattit les raisons du Régent par celles de l'Etat 
et par les siennes particulières ; de l'État, pour le danger d'élever 
l'Empereur, à l'abaissement duquel la France avoit un si grand intérêt 
et avoit si continuellement travaillé, par celui du commerce d'Angleterre 
qui ne pouvoit s'augmenter que du débris du nôtre, et par le contre- 
poids de celui d'Hollande déjà tropaffoibli et qui ne nous seroit jamais 
contraire, au point où il étoit réduit, comme le seroit toujours celui des 
Anglois, tous anciens et éternels ennemis, qui le vouloient engloutir 
tout entier, et qui s'en trouvoient fort proches par le détriment qu'en 
soufïriroit l'Espagne, qui n'éloit pas moins le nôtre, et que l'artifice de 
nous brouiller avec elle, après nous être épuisés pour elle, étoit trop 
grossier pour y donner, après tous les effets de la jalousie de toute 
l'Europe de notre union, qui avoit tout tenté pour la rompre, et qui, y 
ayant échoué par les armes, en viendroit maintenant à bout par la 



376 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

ruse, au moment que nous étions en état de recueillir les fruits de cette 
union si chèrement, si longuement et si dangereusement achetée; par 
les raisons personnelles du Régent en lui remontrant son pressant 
intérêt, après tout ce qui s'étoit passé à son égard sur l'Espagne du 
temps du feu Roi, de ne pas y renouveler les haines amorties, que les 
brouillons ne cherchoient que trop à ranimer et à s'en avantager pour, 
à l'abri de la puissance et de la naissance du roi d'Espagne, lui faire 
payer bien cher sa complaisance pour l'abbé Dubois, qui, n'osant 
encore aller directement où il aspire, ne songe qu'à servir si utilement 
nos ennemis naturels contre des amis que tout nous doit faire consi- 
dérer comme des frères, pour obtenir la pourpre par le crédit de 
l'Empereur, qui peut tout à Rome, et sur lequel le roi d'Angleterre peut 
infiniment. 

Alors le Régent, qui jusque-là avoit tout écouté tranquillement, 
s'écria que voilà comme étoit Saint-Simon, qui suivoit ses idées aussi 
loin qu'elles pouvoient aller ; que Dubois étoit un plaisant petit drôle 
pour imaginer de se faire cardinal ; qu'il n'étoit pas assez fou pour que 
cette chimère lui montât à la tête, ni lui, si elle y entroit, pour le 
souffrir; que pour son intérêt personnel il ne risqueroit rien, parce 
qu'il ne s'agissoit que de subsides secrets qui seroient toujours ignorés 
de l'Espagne, et que, à l'égard de celui de l'Etat, il se garderoit bien 
de lâcher aux Anglois ni à l'Empereur les courroies assez longues pour 
que la puissance de l'Empereur en pût augmenter, ni le commerce des 
Anglois s'accroître. Saint-Simon ne se paya point de ces raisons ; il 
assura le Régent qu'en de telles liaisons on étoit toujours mené plus 
loin qu'on ne vouloit et qu'on ne pensoit, et que, pour le secret de 
ses subsides, l'intérêt de ces deux puissances étoit si grand de le 
brouiller avec l'Espagne, qu'elles se garderoient bien de ne le pas publier 
comme le moyen le plus court et le plus certain d'arriver à leur but 
principal, et de le forcer à la rupture ouverte, et à une liaison avec 
elles de nécessité et de dépendance. Tout cela agité et approfondi fort 
au long entre eux deux, laissa l'un et l'autre dans sa persuasion : le 
prince, qu'il demeureroit très sûrement maître de son secret et de son 
aiguière, et s'assureroit d'autant plus par cette complaisance d'être le 
modérateur de l'Europe ; le duc, que l'un et l'autre lui échapperoit et 
bientôt, et qu'il se trouveroit en des embarquements dont il auroit tout 
lieu et tout le temps de se repentir. En effet, de là à la rupture, il ne 
s'écoula que peu de mois. Il arriva comme il avoit été prévu, que 
l'Espagne fut promptement informée de l'engagement que nous avions 
pris avec les deux puissances, et qu'elle se tourna tout aussitôt à 
donner au Régent tant d'affaires domestiques, qu'il ne fût plus à 
craindre pour celles du dehors. Telle fut la source d'où coula, incon- 
tinent après, tout ce que l'on vit éclore de la part de Gellamare à Paris, 
l'arrêt de sa personne et tout ce qui suivit cette affaire au dedans, 
qui, mieux commencée et plus sagement organisée, auroit jeté l'Etat 
dans une grande confusion et le Régent dans de grandes extrémités ; 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 377 

de là encore, l'entraînement à la rupture et à la guerre, au lieu de 
subsides secrets. 

Lorsqu'il en fut question, M. de Saint-Simon allant un après-dînée 
travailler avec M. le duc d'Orléans tête à tête comme il avoit accoutumé 
un jour de la semaine, et mettant ce qu'il avoit porté sur la table, M. le 
duc d'Orléans lui dit que, avant de commencer, il avoit chose bien 
plus importante à lui dire, sur laquelle il vouloit raisonner à fond avec 
lui, et tout de suite lui expliqua la situation où il se trouvoit avec 
l'Empereur, l'Angleterre et l'Espagne, et combien il étoit pressé de se 
déclarer ouvertement et par les armes contre cette dernière. Le duc le 
fit souvenir alors de ce qu'il lui avoit prédit à l'Opéra, et lui repré- 
senta tout ce qu'il lui avoit dit alors contre la rupture avec l'Espagne, 
dont il étoit lui-même demeuré pleinement convaincu, et si bien, qu'il 
n'avoit persisté contre l'avis du duc à donner les subsides que dans la 
prétendue certitude de secret et de nul danger ni d'engagement plus 
fort, ni que les choses pussent aller trop loin de la part de ces puis- 
sances contre l'Espagne. Cet intérêt d'État fortement discuté, et le 
Régent n'y trouvant pas de réplique valable, mais empêché de l'Empe- 
reur et enchanté par l'Angleterre, le duc tout à coup le supplia de ne 
se pas effaroucher d'une supposition impossible, et de vouloir bien 
suivre son raisonnement. « S'il vous étoit, continua-t-il, aussi évident 
qu'il y a quelque part et à portée de vous un devin ou un prophète 
qui sût clairement l'avenir, et qui fût en pouvoir et en volonté de 
répondre à vos consultations, comme il est évident que cela ne peut 
être, n'est-il pas vrai qu'il y auroit de la folie d'entreprendre une 
guerre, sans avoir su de lui auparavant quel en seroitle succès ? Si ce 
prophète ne vous annonçoit que places et batailles perdues, n'est-il pas 
vrai encore que vous n'entreprendriez point cette guerre, et que rien 
ne vous y pourroit entraîner? et moi, j'ajoute que, sur celle dont il 
s'agit, votre résolution devroit être la même et aussi ferme, si cet 
homme merveilleux ne vous promettoit que victoires et que succès, et 
voici mes raisons. Dans l'un et l'autre cas, vous âffoiblissez l'Etat ; 
vous en agrandissez d'autant ses ennemis naturels, pour qui vous vous 
laissez entraîner à la guerre; vous tentez toute une nation accoutumée 
à l'aînesse dans la maison de ses rois ; vous hasardez un pouvoir pré- 
caire, et vous donnez lieu aux curieux et aux mécontents de publier 
que vous ne l'employez que pour votre intérêt personnel, et pour 
acheter aux dépens de l'Etat, de son intérêt, de tout le fruit du sang 
et des trésors répandus depuis la mort du feu roi d'Espagne, un appui 
étranger contre les droits de Philippe V, dont parla vous avouez toute 
la force et toute votre crainte ; et, au cas d'heureux succès, que ces 
mêmes puissances vous pourront forcer de pousser plus loin que vous 
ne le voudrez, où en seriez-vous si le roi d'Espagne, à bout de moyens 
el de dépit, vous laissoit faire, entroit en France désarmé, publioit 
qu'il se livre à ces mêmes François qui l'ont mis sur le trône, qui l'y ont 
maintenu, qui sont les sujets de ses pères et de son propre neveu, et 

yLMOIRtS Ut SAINT-SIMON. XXW. 48 



378 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

qu'il ne vient que pour en prendre la régence due à sa naissance, sitôt 
que son absence ne l'en exclut plus, et l'arracher, sa nation et son héri- 
tage, à un gouvernement tel qu'il lui conviendroit de le représenter ? 
Je ne sais, ajouta le duc, quelle en pourroit être la révolution; mais 
je vous confesse à vous tout seul, que pour moi qui n'ai jamais été 
connu du roi d'Espagne que pour avoir joué aux barres avec lui et à 
d'autres pareils jeux de cet âge, qui n'en ai pas ouï parler, ni lui beau- 
coup moins de moi, depuis qu'il est en Espagne, et qui n'y connois 
qui que ce soit, moi qui suis à vous dès l'enfance, et qui savez à 
quel point j'y suis, qui ai tout à attendre de vous, et quoi que ce 
soit de nul autre, je vous confesse, dis-je, que, si je voyois les choses à 
ce point, je prendrois congé de vous avec larmes, j'irois trouver le roi 
d'Espagne et je le tiendrois pour le vrai régent et comme le dépositaire 
légitime de l'autorité du Roi mineur. Que si moi, tel que je suis, pense et 
sens de la sorte, qu'espéreriez-vous de tous les autres vrais François ? 
La sincérité, la vérité et la force de ce discours accabla le Régent et 
le tint assez longtemps en silence: puis il avoua que le duc avoit raison 
et lui rendoit un grand service de lui parler de la sorte. Là-dessus, 
Monsieur le Duc entra. M. le duc d'Orléans l'emmena dans la Galerie 
et laissa Saint-Simon dans le grand salon, où, le bureau entre eux deux, 
cette conversation s'étoit faite. Monsieur le Duc ne fut pas longtemps, 
et M. le duc d'Orléans vint se remettre à son bureau. Le duc de Saint- 
Simon s'y rassit aussi, et voulut déployer ce qu'il avoit apporté. M. le 
duc d'Orléans ne le lui permit pas, et lui dit qu'il falloit continuer leur 
raisonnement qui rouloit sur chose bien plus importante, se leva et le 
mena se promenant par le salon et la Galerie. Saint-Simon lui dit qu'il 
n'avoit plus de raisonnement à lui faire, qu'il avoit tout dit, que ce ne 
seroit que rebattre et répéter; mais qu'il croyoit aussi en avoir assez 
dit pour avoir dû le persuader et l'empêcher de tomber dans les pièges 
de l'ambition de l'abbé Dubois, qui de l'un à l'autre l'engageoit où il ne 
devoit jamais se laisser entraîner. Le Régent protesta qu'il le mettroit 
dans un cachots'il osoit faire un pas vers la pourpre, et convint de ne 
point rompre avec l'Espagne. Saint-Simon tâcha de l'y affermir de plus 
en plus, puis lui dit: « Vous voilà donc bien persuadé et bien con- 
vaincu; mais je ne serai pas sorti d'ici, que l'abbé Dubois vous repren- 
dra, vous retournera, verra que c'est depuis que je vous ai entretenu 
que vous ne voulez plus vous déclarer, et fera si bien, qu'il vous chan- 
gera et qu'il vous tiendra de si près, qu'il viendra à bout de ce qu'il 
s'est mis dans la tête, et vous fera rompre. » Le prince l'assura bien 
que sa résolution de n'en rien faire étoit si bien prise que rien ne la lui 
feroit changer, et toutefois, au bout de huit jours, la guerre à l'Espa- 
gne fut déclarée sans que, dans l'intervalle, il eût été possible au duc 
de Saint-Simon de parler au Régent, qui pourtant le manda pour en 
examiner la déclaration qu'il avoit fait dresser, parce qu'alors les paroles 
en étoient données aux ministres des deux puissances et qu'il n'y avoit 
plus à s'en pouvoir dédire. 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 379 

1558. La conspiration de Cellamare. 
(Page 20.) 

8 décembre 1748. — L'éclat de cette affaire, d'où suivit l'arrêt du 
prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne, la suite et l'emprison- 
nement de plusieurs personnes, entre autres de M. et Mme du Maine, 
fut extrême. L'État et le Régent y furent très mal servis. L'abbé Dubois, 
à qui les papiers de l'abbé Portocarrero et du fils de Monteleon furent 
remis par ceux qui les apportèrent de Poitiers, les reçut comme M. le 
duc d'Orléans venoit d'entrer à l'Opéra. Il ne lui en dit la nouvelle 
qu'après la tin de ce spectacle. Le prince, qui tout de suite s'enfermoit 
avec ses roués dans sa partie du soir, en usa ce jour-là comme à l'ordi- 
naire, sous prétexte que l'abbé Dubois n'avoit encore pu examiner les 
papiers. Les premières heures des matinées du Régent étoient peu 
libres, et sa tête étoit offusquée du vin du souper. Ce temps fut pris 
par l'abbé Dubois pour lui rendre compte des papiers, tel qu'il jugea 
à propos de le faire. Il n'en dit et n'en montra que ce qu'il voulut, et 
ne s'en dessaisit jamais d'aucun entre les mains de M. le duc d'Orléans 
ni d'aucun autre. La confiance aveugle et la négligence de ce prince en 
cette occasion fut incompréhensible, et ce qui ne l'est pas moins, c'est 
que l'une et l'autre régna dans toute la suite de cette affaire et dans 
toutes ses parties, avec le même abandon. Par là, l'abbé Dubois se 
rendit seul le maître des preuves et des soupçons, de l'absolution et de 
la conviction. Le Garde des sceaux étoit également dans son intimité et 
dans son entière dépendance ; le Blanc étoit dans la dernière et se 
croyoit dans l'autre; tous deux, dans la stupeur de la conduite du 
Régent à l'égard de l'abbé dans cette affaire, comptèrent le maître pour 
rien et le valet pour tout. Leurs démarches, leurs interrogatoires, les 
comptes qu'ils en rendirent au Régent, ce qu'ils poussèrent, ce qu'ils 
firent semblant de pousser, ce qu'ils laissèrent échapper, ce qu'ils 
favorisèrent, ce qu'ils dirent et ce qu'ils turent, en un mot, toutes 
leurs démarches, toutes leurs paroles, furent réglées par l'abbé, qui 
fut le seul et suprême conducteur et modérateur, dans la totale et 
absolue dépendance duquel ces deux hommes demeurèrent avec frayeur 
et tremblement, et dont ils attendoient, recevoient et exécutoient les 
ordres à chaque pas et jusque sur les moindres choses dans cette 
affaire, dont la connoissance effective et entière demeura à l'abbé seul, 
qui ne s'y servit que de ces deux hommes, qui ne leur communiqua 
que ce qui lui convint, ni à M. le duc d'Orléans lui-même, auquel le 
Blanc et le Garde des sceaux n'osèrent jamais rien dire que les leçons 
précises qu'ils recevoient de l'abbé Dubois, et au ton, et au temps, et 
en la mesure qui leur étoit prescrite. Par là, cet abbé demeura 
maître du secret et du sort des coupables, d'en augmenter et d'en 
diminuer le nombre à sa volonté, puisqu'on arrêtait et qu'on relâchoit 



380 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

sur des ordres du Roi dont il disposoit par le Régent, et que de 
démarches ni de procédures juridiques il n'y en eût jamais aucune. 
Personne n'est donc en état de rendre compte du fond, du vrai, de 
l'étendue d'une affaire qui a fait tant de fracas et en même temps si 
curieuse et si intéressante. Le Garde des sceaux, qui avoit plus de 
part en la confiance de l'abbé Dubois, et qui est mort avant celui-ci, 
a tout emporté en l'autre monde, et le Blanc, déjà en disgrâce avant 
cette mort, et précipité par cet abbé dans le commencement de 
l'abîme dont il éprouva depuis toutes les profondeurs, a encore 
moins su de cette affaire que le Garde des sceaux, et, de retour au 
monde et à la fortune, s'est bien gardé de rien dire du peu qu'il savoit 
de cette affaire, dont les principaux accusés et emprisonnés étoient, 
dès avant sa chute, revenus en leur premier état et les autres aussi dans 
le leur. 

Du peu qu'ont pu savoir ceux qui ont été le plus instruits d'une 
obscurité si étrangement profonde, il résulte un complot de M. et de 
Mme la duchesse du Maine, qui voulut tenir ce qu'elle avoit déclaré aux 
ducs de la Force et d'Aumont, lorsqu'ils la virent à Sceaux, comme on 
le voit en ces Notes, lors de l'éclat de la rupture de l'affaire du bonnet, 
que, quand on avoit une fois acquis, comme que ce fut, la qualité de 
princedu sanget l'habileté clesuccéderàlacouronne,ilfalloitbouleverser 
l'État et mettre tout en feu plutôt que se les laisser arracher. Leur but 
fut tel, à ce qui a paru, depuis que l'aigreur du procès delà succession 
de Monsieur le Prince eut porté les princes du sang à attaquer ces con- 
cessions du feu Roi, et forcé le Régent à un jugement qu'il tâcha 
toujours d'éviter, parce qu'il voyoit bien que le jugement ne pourroit 
être favorable à des concessions si énormes et si inouïes, et qu'il en 
craignoit les suites, et qu'il ne se rendit enfin que poussé à bout par 
les clameurs des princes du sang de déni de justice, et par ladémarche 
de M. du Maine d'invoquer la majorité du Roi et les États généraux 
du royaume comme seuls juges compétents, qui étoit anéantir l'autorité 
du Régent en tout et pour tout, et réduire le gouvernement à la der- 
nière confusion de toutes choses, si le Régent, en ne jugeant point, 
avoit montré par là se défier de son autorité et de ses forces et recon- 
noître lui-même son impuissance. Cette idée de noblesse soulevée par 
M. du Maine contre les ducs pour la soutenir contre eux et acquérir 
des créatures et des partisans, mais plus véritablement pour s'en 
appuyer contre les princes du sang, effrayer le Régent et empêcher le 
jugement, comme il parut par cette requête signée de tant de gens de 
cette noblesse, présentée au Parlement par six d'entr'eux, dont la plu- 
part de ces six portoient sur le front l'attachement personnel à M. du 
Maine, fut le premier toscin de ce qui se tramoit, si l'on passoit outre 
au jugement, et que la qualité de prince du sang et l'habileté de suc- 
céder à la couronne fussent anéantis. Depuis le moment que l'arrêt en 
fut prononcé et enregistré, le Rubicon fut intérieurement passé, et tout 
montra qu'il ne s'agissoit plus que de mettre la main à l'œuvre. Mais 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 384 

cette œuvre quelle étoit-elle ? La vengeance contre le juge et contre 
les parties : de faire le roi d'Espagne régent ; d'abolir les Renoncia- 
tions ; de réussir à l'un et à l'autre par le soulèvement de la noblesse, 
des parlements, de tout le royaume et par y introduire les forces 
d'Espagne. Pour .ce dessein, cet ameutement de noblesse et cette 
correspondance de celle de Paris avec celle des provinces, d'abord sous 
le prétexte des ducs, puis de ses privilèges sur la succession à la cou- 
ronne, cette flatteuse invocation d'Etats généraux, ce mécontentement 
entretenu du Parlement et des autres tribunaux, et leur union vantée, 
les cris excités contre l'administration des finances, contre les mœurs 
du Régent, et, en dernier lieu, les avantages tirés de sa mésintelligence 
avec l'Espagne, enfin ces faux-sauniers grossis et organisés, et surtout 
les menées de Bretagne pour y avoir des ports ouverts aux flottes 
d'Espagne et un entrepôt sûr pour entrer dans les provinces ouvertes 
du centre du royaume. Mais, si le projet fut vaste et hardi, la conduite 
n'y répondit pas. Il est aisé d'exciter des gens par des intérêts et par 
des chimères : la noblesse par jalousie contre des rangs, et par l'émula- 
tion de décider de la succession à la couronne ; les tribunaux, par 
flatter leur autorité et leur ambition d'être les tuteurs des rois et les 
modérateurs de leur autorité ; une province qui se souvient toujours 
de son ancien gouvernement et des conditions de sa réunion à la cou- 
ronne, en lui montrant le rétablissement de ses anciens privilèges, et 
l'honneur de rendre la liberté à elle-même et à toute la nation, en 
voulant bien recevoir les flottes et les troupes d'Espagne. Mais les 
instruments de tant de grandes choses parurent risibles, au moins ceux 
dont l'abbé Dubois laissa paroître les noms. Un homme de l'âge du 
duc de Richelieu, qui, parce que son régiment se trouve en garnison à 
Bayonne, se croit assez le maître de ce corps et par lui de la place pour 
la livrer aux Espagnols et les introduire dans le royaume, et qui, pour 
ce service qu'il se croit en état de rendre, capitule des sommes et d'être 
fait colonel du régiment des gardes, charge dont se trouvoit revêtu pour 
lors le duc de Guiche et son fils en survivance, contre lequel il n'avoit 
jamais eu ni haine ni démêlé, dont il avoit épousé la cousine germaine, 
et qui avoit dès son entrée dans le monde, et toujours depuis, été re- 
cueilli des Noailles, par rapport à l'amitié de Mme de Maintenon pour 
son père, et c'est ce qui fut rendu public. Pompadour étoit un homme 
nul toute sa vie, et sans moyens, sans talents, sans considération, ruiné 
à ne rien faire, sans service et sans cour que tout à la fin du dernier 
règne, que la faim et le besoin lui en fit naître la rage et s'allier à Dan- 
geau. D'Aydie, de père en fils confiné dans sa province, arriva avec sa 
femme, sœur de Rions, pour participer à sa fortune ; ils étaient de 
même nom ; il perdit sa femme, et, ne trouvant pas à remplir ses espé- 
rances, il se jeta où on lui en fit voir, et où il ne trouva que dangers et 
fumée. Saint-Geniès étoit bâtard d'un frère du feu maréchal duc de 
Navaillos qui avoit fait le mariage d'une danseuse sortable à son néant ; 
brare, débauché, du babil, aide de camp de qui vouloit le prendre, < i 



382 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

cherchant à se tirer de misère; cousin germain bâtard de la femme 
de Pompadour, celui-ci l'entraîna. Magny, introducteur des ambassa- 
deurs, tel qu'il a été représenté en son lieu, fut commode à des gens 
qui avoient un commerce étroit et caché à entretenir [avec l'ambas- 
sadeur d'Espagne. L'abbé Brigault, Sandraski et autres étoient des 
aventuriers sans feu ni lieu en leur manière. Les domestiques de M. et 
Mme du Maine étoient leurs confidents, et Dadvisardavoit pendu sa robe 
au croc, quoiqu'en conservant longtemps sa charge. 11 s'étoit fixé à 
Paris, où il étoit devenu le conseil intime de M. et de Mme du Maine, 
et l'âme de toutes leurs affaires, singulièrement de celle contre les 
princes du sang, et le confident de tous leurs projets : hardi, audacieux, 
plein d'esprit, de savoir, de ressources, et prenant aisément toutes 
sortes de formes. M. de Laval étoit un homme de beaucoup d'esprit, de 
talents, de valeur distinguée, de naissance élevée, à qui tout cela 
ensemble avoit tourné la tête d'opinion de soi, d'ambition et de projets, 
qui toutefois avoit fait un mariage peu répondant à la grandeur de ses 
idées, et qui, se livrant à M. et à Mme du Maine, compta être leur géné- 
ral et leur premier ministre et faire la principale figure dans leurparti. 
On sut eton publia les rendez-vous nocturnes de tous ceux qu'on nomme 
ici et de quelques autres, dans des lieux écartés, où se trouvoit l'am- 
bassadeur d'Espagne, et où M. de Laval, déguisé, servant une nuit de 
cocher à Mme du Maine, qui avoit Pompadour et d'autres dans sa 
voiture, pensa être reconnu et arrêté avec eux. Il n'est pas douteux 
qu'il n'y en eut d'autres, et en nombre, et du plus haut parage, que 
l'abbé Dubois a soustrait à toute autre connoissance qu'à la sienne. 
Mme d'Alègre, première femme du maréchal de ce nom, et qui ne 
l'est devenu que longtemps après sa mort, a raconté, quelque six mois 
avant cet éclat et plusieurs fois encore à mesure que le temps s'en ap- 
prochoit, des rendez-vous secrets de son mari, pour lequel elle crai- 
gnoit, des maréchaux de Villeroy et de Villars et de quelques autres 
moindres avec des gens à M. du Maine, quelquefois avec Mme du Maine 
en lieux différents, des propos rompus, énigmatiques, pleins d'espé- 
rances et de menaces, pour en avertir M. le duc d'Orléans, qui n'en fit 
aucun cas par sa négligence habituelle, et par mépris pour une femme 
dont en effet la tête n'avoit pas une réputation à faire compter beau- 
coup sur elle. Mais ce qui est véritable, c'est que le maréchal de Villars 
se trouva comme frappé d'un coup de foudre de ces divers emprison- 
nements, que delà plus florissante santé il tomba tout à coup dans une 
jaunisse et dans une corruption de sang qui peu à peu, mais toutefois 
en bref, fit désespérer de sa vie, qu'il fut si effrayé qu'il se crut long- 
temps arrêté chaque jour, qu'il en parla à qui il put pour tâcher de se 
garantir, et qu'il donna là-dessus des scènes pitoyables ; que, revenu 
des portes de la mort, il demeura dans une langueur menaçante, dont 
le mieux et le plus mal dépendit visiblement des apparences et des 
suites de cette affaire, et dont il guérit au retour de prison de M. et 
de Mme du Maine, et reprit sa première santé et sa gaieté aussi subite- 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 383 

ment qu'il l'avoit perdue. Pour le maréchal de Villeroy, la frayeur et 
l'égarement étoient peints sur son visage. Ses bassesses furent prodi- 
guées sans mesures, et l'incertitude continuelle de ses mouvements 
suffisoit pour le déceler. Beaucoup d'autres ne furent pas maîtres de 
leur peur, quoique avec plus de mesure, et un grand nombre de gens 
de tous états vécurent longtemps dans une transe cachée mais mortelle. 
Mais, malgré les noms et les emplois de ce plus que très petit nombre, 
et démentis par eux-mêmes et par ce dont ils étoient capables, il n'y 
eut dans tout ce ramas de gens que désirs et volonté, sans moyens et 
sans conduite. Les soupçons du Régent, dontilnefaisoitpartà personne, 
qu'à Dubois, et peut-être en quelque sous-ordre au Blanc et au Garde 
des sceaux, eurent sans doute autant de part à la chute de M. du Maine 
lors du lit de justice que la foiblesse pour Monsieur le Duc, et cette 
chute même, dont la rage [fut] entée sur celle du jugement de l'affaire 
des princes du sang et des bâtards, affoiblit, et pressa également les 
projets de ceux-ci d'en venir où ils se proposoient. Mais, quand on les 
met en pluriel, c'est de M. et de Mme du Maine qu'on parle, et jamais 
trace de rien du comte de Toulouse. Il étoit trop sage pour qu'ils 
eussent osé s'ouvrir avec lui. Il avoit hautement désapprouvé tout ce 
que son frère avoit extorqué du feu Roi, surtout dans les derniers temps ; 
mais, en étant en possession, il ne crut pas la pouvoir abandonner et 
se séparer de son frère; et, à l'égard des enfants de M. du Maine, ils 
n'étoient pas d'âge à pouvoir servir à rien ni à oser se fier à eux. Le 
gros des dispositions n'étoit pas mieux ordonné que le choix des instru- 
ments : ils comptoient d'entraîner les troupes et les parlements sans y 
avoir aucun parti, ni qu'ils eussent osé se laisser entendre, dans la 
juste pensée qu'il n'en étoitpas temps, et dans la fausse qu'ils feroient 
entrer tout à coup les forces d'Espagne par la Guyenne et par la Breta- 
gne, et qu'alors les déclarations du roi d'Espagne, appuyées par eux et 
par ses troupes, et par tant de sortes de mécontentements semés et 
aigris de longue main avec art, produiroient en un instant une révolu- 
tion générale, telle que la dernière d'Angleterre, et sans coup férir, 
d'autant plus qu'on n'en vouloit pas au Roi, mais au Régent, et à lui 
en substituer un autre plus proche du sang et un roi puissant à un 
prince particulier. La chimère de Bayonne éloit folle, et les appuis de 
Bretagne se montrèrent des roseaux et qui furent cassés à coups de 
plume. Tout tomba, tout trembla, tout s'enfuit, tout pleura et cria 
grâce, au premier pas qui fit voir que la découverte étoit certaine, et 
les liaisons prises par la Quadruple alliance contre l'Espagne, qui ache- 
voit de rendre ces complots insensés, arrêtèrent ces puissances et leurs 
ministres, et à leur exemple tous les autres, sur la violence nécessaire 
laite à l'ambassadeur d'Espagne, dont aucun ne se formalisa et ne lit 
pas la démonstration la plus légère. 11 n'en fut pas de l'emprisonne- 
ment de M. et de Mme du Maine comme du lit de justice qui fut subit. 
L'arrêt de l'ambassadeur d'Espagne dut aviser et donner plus que tout 
le temps nécessaire à eux et aux leurs de se mettre en étal de De rien 



384 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

craindre de leurs papiers, et cette lenteur d'exécution du Régent fut 
un ménagement de l'abbé Dubois, qui dut les rassurer pour les suites. 
Content d'assurer le gouvernement de son maître, sans lequel il ne 
pouvoit rien espérer, il lui convint toujours de lui laisser des entraves, 
et à soi des moyens sûrs d'être toujours confident et ministre néces- 
saire, et il lui convenoit aussi peu de se charger de haine et de partager 
des iniquités que de ne se réserver pas une reconnoissance secrète des 
plus essentiels services à des gens si éclairés et si grandement établis, 
et en eux un contre-poids toujours prêta balancer les princes du sang, 
et à se faire ménager et courtiser par les uns et par les autres, comme 
il arriva enfin dans le peu qu'il vécut après avoir délivré M. et Mme du 
Maine des fers où il les avoit mis, et qu'il se garda bien de rendre le 
moins du monde juridiques ni rien de ce qui pouvoit y avoir trait, 
pour en demeurer toujours pleinement et uniquement le maître. Il y a 
aussi lieu de croire que le Garde des sceaux et le Blanc en surent plus 
qu'ils n'en dirent, et qu'ils servirent utilement M. et Mme du Maine. On 
en peut juger par la très sensible part que ceux-ci prirent à leur chute, 
au crédit et à l'amitié dans lesquels le second fils du Garde des sceaux 
fut initié tout à coup par Mme la duchesse d'Orléans, à l'autorité qu'il 
en acquit sur Monsieur son fils dans sa place de chancelier et de surin- 
tendant de ses affaires, et où il est demeuré, et à la liaison très grande 
où le Blanc et les siens, et ses amis persécutés avec lui, ont toujours été 
depuis leur retour avec M. et Mme du Maine, trop grande pour n'avoir 
été que le fruit de leur commune inimitié pour Monsieur le Duc, leur 
ennemi commun. Au reste, la détention de M. et Mme du Maine, où 
leur différence fut si marquée par celle d'un capitaine et d'un lieutenant 
des gardes qui les arrêtèrent, ne causèrent pas la plus légère fermen- 
tation nulle part. Très peu de gens même les plaignirent, et tous les 
oublièrent très promptement ; mais on trouva étrange, même pour l'in- 
térêt de M. le duc d'Orléans, que cette affaire ne fût pas remise au Par- 
lement, et mauvais que, après ce qui s'étoit passé entre eux et Mon- 
sieur le Duc, sa tante l fût mise de préférence dans le centre de son 
gouvernement et de sa puissance au château de Dijon, et personne ne 
fut la dupe de la légère démarche que fit Monsieur le Duc, après coup, 
auprès de M. le duc d'Orléans, pour qu'elle fût envoyée ailleurs, et 
qui n'eut aussi aucun effet. En traitant ici tout de suite ce qui regarde 
cette affaire, et ainsi par une courte avance la détention de M. et de 
Mme du Maine, on ajoutera que l'un et l'autre ne témoignèrent ni 
plainte, ni résistance, ni crainte. Ils montèrent en carrosse sans demander 
aucun délai, ni à parler ou à écrire à personne. Ils firent la route avec 
la même tranquillité et en gens qui s'étoient bien attendus et préparés 

i. La duchesse du Maine était la tante paternelle de Monsieur le Duc 
gouverneur de Bourgogne. — Le copiste des Additions avait écrit : après 
ce qui s'estoit passé entre eux et M. le duc du Maine, ce qui est une 
absurdité ; nous rétablissons le texte tel qu'il devait être dans la rédac- 
tion de Saint-Simon. 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 385 

à ce qui leur arrivoit. Mme du Maine seulement témoigna sa surprise 
et l'indécence qu'elle prétendit être pour elle du lieu où on la menoit, 
par rapport à Monsieur le Duc, et M. du Maine se trouva fort gardé et 
fort étroitement logé. Ils avoient eu lieu et temps de mettre ordre à ce 
qu'il ne se trouvât rien chez eux qui leur pût nuire, et c'étoit Mme du 
Maine et non, M. du Maine qui avoit paru, parlé, écrit et figuré dans tout 
ce qui se trouva d'ailleurs, et qui fut publié ; précaution sage de tout 
mettre à l'abri du sexe et de la naissance légitime, et qui donna lieu, à 
leur retour, à la comédie qu'ils jouèrent. M. du Maine ne voulut point 
voir Mme du Maine ; celle-ci avoua ses torts à son égard d'avoir agi 
indépendamment de lui et à son insu, et fit tous les pas convenables à 
une femme envers un mari si fondé à se plaindre. Il résista longtemps, 
et à la fin ils se raccommodèrent quand ils jugèrent que le jeu avoit assez 
duré, et vécurent depuis ensemble tout comme ils avoient fait avant leurs 
aventures. 

1559. Sacre de Massillon; débat entre les évêques 
et les cardinaux. 

(Pages 39-40.) 

16 décembre 1718. — Le cardinal de Noailles n'étoit ni en loisir ni 
en situation de se trouver à la chapelle du Roi, à un sacre où le grand 
aumônier lui auroit disputé sa croix. Le cardinal de Polignac y étoit 
encore moins, puisque, à quatre jours de là, il fut emmené par un 
ordre du Roi à son abbaye d'Anchin, où il demeura longtemps exilé 
et observé de fort près. Restoient uniquement les cardinaux de Rohan 
et de Bissy en état d'assister à cette cérémonie. Ilscourtisoient etména- 
geoient alors les évêques avec grand soin, dans le feu des appels et 
dans la fougue qu'ils excitoient à Rome, et les évêques, qui le sen- 
tirent, se hasardèrent à leur disputer les carreaux. Quelque nouvelle 
que fût cette prétention, les deux cardinaux crurent devoir acheter 
la confirmation de leur crédit sur les évêques par une complaisance 
qui, sans toucher à leur possession, devenoit même imperceptible. 
Le cardinal de Bissy consentit à ne se trouver point à ce sacre, et 
les évêques, contents de ne voir point de carreaux dans la chapelle, 
consentirent que le cardinal de Rohan eût le sien, qui, sous prétexte 
de sa charge de grand aumônier, ne se trouva point en bas avec les 
évêques, et demeura en haut dans la tribune, auprès du Roi, à 
qui on avoit voulu faire voir ce sacre. On ne parle point du cardinal 
de Gesvres qui, pour sa santé, ne se trouvoit déjà plus à rien en 
public. 

1560. La banque de Law devient Banque royale. 
(Page 42.) 

16 décembre 1718. — Quelque abattu que fût le Parlement par le 
miuuiiuo ue BAnrr-imoa, kxxvi 49 



386 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

dernier lit de justice, il étoit encore plus irrité. Toutle fracas des empri- 
sonnements et de l'arrêt de l'ambassadeur d'Espagne l'encouragea encore 
de résister sur l'enregistrement delà Banque royale, qui étoit fort mal 
reçue du public, et qui étoit toutefois la ressource des finances dans 
l'état où on les avoit mises, et le Régent, qui ne vouloit pas embrasser 
tant de choses à la fois, se contenta de passer par à côté de ce refus, et 
de venir à bout d'établir et de faire publier enfin cette Banque royale à 
peu de jours de là. 



1561. Le duc de Saint-Aignan s'échappe d'Espagne. 
(Page 62.) 

28 décembre 1718. — M. de Saint-Aignan, fort brouillé avec le car- 
dinal Alberoni, et fort désagréablement à la cour d'Espagne, comme on 
le peut juger par la situation de cette cour et de la nôtre, partit fort 
subitement et fort à propos deux jours avant que la nouvelle de l'arrêt 
fait de la personne du prince de Gellamare arrivât à Madrid. Le duc de 
Saint-Aignan, qui en étoit informé, força si bien sa marche, quoiqu'avec 
sa femme, qu'il parvint aux Pyrénées sans avoir pu être joint par ceux 
qui furent dépêchés après lui pour l'arrêter aussitôt après qu'on eut 
su à Madrid la nouvelle de Gellamare. Au pied des montagnes, 
Mme de Saint-Aignan prit une mule, une femme de chambre sur une 
autre, et son mari deux ou trois valets, se dérobèrent du grand chemin, 
et envoyèrent leurs équipages par la route ordinaire droit à Pampe- 
lune, avec un homme et une femme de leur suite intelligents, qui con- 
trefirent l'ambassadeur et l'ambassadrice, et qui ne manquèrent pas 
d'être arrêtés comme ils s'y attendoient bien et décrier bien haut. Cette 
prétendue capture détourna des recherches que M. de Saint-Aignan 
craignoit pour sa fuite, et, avant que la tromperie fût découverte, lui 
et sa femme eurent le temps d'arriver à Saint-Jean-Pied-de-Port, d'où 
ils envoyèrent chercher du secours et des voitures à Bayonne, où ils se 
rendirent très diligemment, et d'où M. de Saint-Aignan envoya un 
courrier à Paris donner avis de son heureuse arrivée, et un messager 
à Pampelune pour détromper de sa prise et réclamer ses gens et son 
équipage. 

1562. Mort du comte de Solre. 
(Page 64.) 

22 décembre 1718. — Le comte de Solre étoit de la maison de 
Croy, avoit toujours servi en France, où sa femme et la maréchale de 
Noailles étoient enfants des deux frères. 11 avoit soixante-dix-sept ans 
et avoit reçu l'ordre du Saint-Esprit le cinquante-neuvième, à la promo- 
tion de!688, sans difficulté parmi les gentilshommes, et n'en fitjamais 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 387 

de se trouver en ce rang à toutes les fêtes de l'Ordre tant qu'il a vécu. Sa 
femme étoit assez souvent à la cour, debout parmi les dames de qualité, 
et elle est morte longtemps depuis à Madrid sans aucune prétention 
de rang, où, du vivant de son mari, elle alla mener leur fille épouser le 
prince de Robecq, et elles n'en sont jamais revenues. Leur fils aîné, 
devenu riche par son mariage en Flandre et par son industrie, se mita 
prétendre un rang que sa maison n'avoit jamais imaginé, et a laissé sa 
veuve et son fils avec les mêmes idées, dans lesquelles ils vivent à Paris, 
et qui n'ont pas encore réussi. 

1563. L'échange de Belle-Isle. 
(Page 67.) 

30 décembre 1718. — Belle-Isle, de six lieues de long sur deux de 
large, appartenoit à l'abbaye de Sainte-Croix de Quimper[lé], lorsque 
Charles IX la lui ôta, comme il est arrivé plusieurs pareils démem- 
brements de bénéfices dans ces temps de troubles et de guerres 
civiles, de religion surtout, dans des lieux suspects et jaloux, comme 
l'est cette île par rapport à l'Angleterre, et son éloignement de six 
lieues de la côte de Vannes. Le même Charles IX la donna partie en 
don, partie en remboursement, à Albert de Gondy, comte de Retz, 
depuis duc et pair et maréchal de France, et la lui érigea en marquisat. 
Cette même qualité de situation a souvent donné envie aux succes- 
seurs de Charles IX de l'acquérir, et il y en a eu des échanges projetés 
et fort avancés en divers temps. M. Foucquet, surintendant des 
finances, l'acheta de la maréchale de Retz. A sa disgrâce, Belle-Isle 
fut adjugée à sa femme pour ses reprises, dont Belle-Isle d'aujourd'hui, 
chevalier de l'Ordre en 1735, après de rudes épreuves de la fortune, est 
le petit-fils et l'héritier. Monsieur le Duc fut un des plus grands promo- 
teurs de cet échange, par amitié pour Belle-Isle, qu'il a si atrocement 
persécuté depuis, et sans cause aucune que le vouloir de Mme dePrye. 
L'abbé Dubois favorisa fort Belle-Isle pour cet échange, et il passa. 
Lorsque, dans les suites, Monsieur le Duc eut juré sa perte, cet échange 
fut ressassé en toutes les façons ; mais Belle-Isle et M. le Blanc étant 
sortis glorieusement d'affaires, même avant que Monsieur le Duc fût 
déchargé du gouvernement de l'État, cet échange fut examiné avec des 
yeux d'autant plus favorables qu'on n'avoit pu y donner d'atteinte véri- 
table lorsqu'on ne travailloit qu'à l'anéantir, et il a été depuis confirmé 
avec toutes les formes judiciaires qui le mettent pour toujours hors de 
toute sorte d'atteinte. 



1564. Mort de Charles XII, roi de Suède. 
(Pages 94-95.) 

6 janvier 1719. — La mort du roi de Suède enleva à l'Europe un 



388 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

héros, combla la grandeur naissante de la Russie, et délivra son pays 
d'un fléau. Son père en avoit été un obscur 1 qui avoit désolé son 
royaume, abattu le sénat, ruiné les lois, anéanti l'ancienne noblesse 
avec un artifice et un acharnement des tyrans les plus détestés, accablé 
tout le reste; aussi mourut-il jeune st empoisonné, dans de longues 
et cruelles douleurs. La fin de celui-ci parut aux Suédois une déli- 
vrance dont ils surent profiter pour se relever de leur ruine domesti- 
que, en attendant que les années et la suite des temps et d'un 
gouvernement plus sage pût réparer celles du dehors, qui pour le 
présent étoient sans ressource. Ils se remirent donc en possession du 
droit d'élire leurs rois, qu'ils avoient perdu d'effet, il y avoit près d'un 
siècle, et depuis par une renonciation forcée sous le père du roi qui 
venoit d'être tué. Sans égard à la proclamation de l'armée et en garde 
contre les droits de succession du duc d'Holstein, fils de la défunte 
sœur aînée de leur roi, ils élurent celle qui restoit pour leur reine, 
épouse du prince de Hesse vainement proclamé par l'armée, et limi- 
tèrent tellement son pouvoir, qu'ils ne lui en laissèrent que l'ombre, 
et en transmirent tout l'exercice au sénat et aux Etats généraux de la 
nation, plus soigneusement et plus entièrement qu'autrefois. Il est vrai 
que, quelque temps après, ils accordèrent aux prières de la reine de 
lui associer son époux, mais avec les mêmes précautions contre son 
autorité et contre sa succession, et ils se sont depuis si bien soutenus 
dans cette sage jalousie, qu'il n'est doge ni roi de Pologne plus entravé 
qu'il l'est demeuré. 



4565. Sarcasme de M. de Lauzun qui fait créer Broglio 
maréchal de France. 

(Page 98.) 

13 janvier 1719. — Une plaisanterie de M. de Lauzun donna lieu à 
cette représentation sérieuse de Broglio, qui fut alors très justement et 
très unanimement sifïlée, et qui dans les suites eut son effet malgré 
tout son ridicule. Les bruits de guerre donnèrent lieu à des bruits d'une 
promotion de maréchaux de France, parce que dès lorsBerwick étoitle 
seul en état de servir. Le monde en nomma à son gré de toutes sortes, 
et la plupart assez étranges. Gela donna lieu à M. de Lauzun, toujours 
prêt aux malices, de les désarçonner pour la plupart par un sarcasme, 
en ces occasions-là bien plus dangereux que les plus mauvais offices. 
Il fut donc trouver le Régent, et, de ce ton doux et modeste qu'il avoit 
si bien fait sien, lui représenta que, au cas qu'il y eût une promotion 
de maréchaux, comme le vouloit le public, et qu'il en fît d'inutiles, lui 
étoit depuis longues années le premier des lieutenants généraux. M. le 
duc d'Orléans, qui étoit l'homme du monde qui sentoit le mieux le sel 

i. Avait été un obscur fléau. 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 389 

et la malignité, se mit à éclater de rire, et lui promit que, aux cas 
qu'il exposoit, il ne seroit pas oublié; puis en fit le conte à tout le 
monde, dont les prétendus candidats se trouvèrent bien fâchés. C'est ce 
qui produisit la demande de Broglio et la cruelle réponse qu'il reçut, 
qui, en paroissant toute simple, l'affubloit de tout le ridicule que 
M. de Lauzun avoit prétendu donner. Mais le rare est que ce qui lui 
attira alors la dérision publique, le fit maréchal de France cinq ans après, 
à la vérité avec une dérision pareille ; mais il le fut. G'étoit un homme 
sans aucun mérite ni de guerre ni de paix, sans talent que pour s'en- 
richir, et encore sans agrément d'aucune sorte. Il étoit maréchal de 
camp à la défaite du maréchal de Créquy à Gonsarbrûck, en 1675, et 
soit qu'on n'eût pas été content de lui ou autrement, jamais depuis il 
n'a revu la frontière. Longtemps après, Bâville, frère de sa femme, sen- 
tant ses forces dans son intendance de Languedoc, et trouvant jour à y 
être pleinement le maître, le demanda pour commander, et, par cet 
emploi où il n'avoit rien à faire qu'à souffrir paisiblement d'être nul, il 
fut fait lieutenant général quelques années ensuite. Le mépris qu'on avoit 
pour lui, les sottises qu'il fit au passage du prince royal de Danemark 
par le Languedoc, l'embarras que faire de Roquelaure après sa triste dé- 
confiture des lignes de Flandre, et les ressorts de Mme de Roquelaure, 
firent rappeler Broglio pour lui donner ce successeur, sans que Bâville, 
de longue main importuné de son beau-frère, s'en embarrassât, parce 
que, au point de crédit et d'autorité où il étoit monté, il sentoit bien 
qu'il ne faisoit que changer de fantôme. Broglio, de retour à Paris, y 
languit dans l'obscurité et y arriva à une longue et saine vieillesse, lors- 
que son second fils, qui fut depuis maréchal de France en 1734, se trouva 
assez à portée de Monsieurle Duc et de ce qui l'environnoit, pour faire 
valoir la primauté de lieutenant général de son père et leur faire accroire 
que c'étoit obliger tous les officiers généraux que de le faire maréchal 
de France. Par cette qualité, il vouloit comme que ce fût illustrer sa 
famille dans l'avenir, tandis que le fils aîné déploroit, disoit-il, cette 
sottise, et que son pauvre père se seroit bien passé de ce ridicule. En 
effet, il étoit complet en tous points, et, pour qu'il n'y en manquât 
aucun, il fut remarqué que la Feuillade, qui n'avoit pas servi depuis 
Turin et bien peu auparavant, et le duc de Gramont, qui furent maré- 
chaux de Francede cette même promotion, n'étoient entrés dans le ser- 
vice qu'au siège de Philipsbourg par Monseigneur en 1688, c'est-à-dire 
treize ans complets depuis que Broglio l'eut quitté, et simple maréchal 
de camp. 



1566. Prodigalité du Régent à l'égard des princes du sang, 
et spécialement du prince de Conti. 

(Pages 101-102.) 
14 février 1719. — Gouvernements et régiments achetés parle Roi 



390 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

aux princes du sang, et les premiers augmentés en appointements du 
triple; pensions et gratifications sans nombre et sans mesure; des monts 
d'or en Mississipi dont le fonds encore fourni parle Roi; enfin équipage 
de M. le prince de Gonti et fort au delà aux dépens du Roi encore, et 
ce que Dangeau n'ose dire, quoiqu'il ait fait l'entretien public, la dépense 
de la poste demandée avec tant d'opiniâtreté que le départ de M. le 
prince de Conti en fut retardé de dix ou douze jours ; les princesses du 
sang, femmes et filles, traitées pareillement, excepté les seuls enfants 
de M. le duc d'Orléans, Madame samère et Madame sa femme, laquelle 
à la fin pourtant en tira quelque parti pour elle seulement ; et le che- 
valier de Vendôme, à faute de mieux, fut aussi prince du sang en cette 
partie. 



1567. Aventure de Madame de Charlus. 
(Pages 108-109.) 

30 janvier 4719. — Il faut quelquefois un conte pour délasser. 
Mme de Charlus s'appeloit Béthisy, d'une famille anoblie. Sa mère et 
le père de M. de Charlus s'étoient épousés en secondes noces, et c'estce 
qui avoit fait le mariage de leurs enfants, qui, sans être brouillés, 
vivoient presque toute l'année chacun de son côté. Mme de Charlus, 
avec le visage, la taille, le port, la saleté et le maintien de ces 
grosses vilaines vendeuses de morue qu'on voit bouffies et jurantes 
dans leur tonneau aux marchés, étoit d'une avarice que rien n'égaloit, 
et faite et vêtue à se faire donner l'aumône, et, avec cela, joueuse 
démesurée, à y passer sa vie jour et nuit ; au demeurant glorieuse et 
grossière, et brutale à l'avenant. Ellejouoitun soir, déjà vieille, chauve 
et blanche, chez Mme la princesse de Conti, fille de Monsieur le 
Prince, à une grosse partie de lansquenet, et y soupa pour jouer après 
toute la nuit. Les femmes avoient alors ces coiffures si ridiculement hautes 
dont le feu Roi ne put jamais les défaire, et les vieilles en portoient des 
bonnets tout coiffés qui n'étoient point attachés, et qu'elles mettoient 
comme les hommes font leurs perruques. C'étoit de plus un jour maigre, 
et personne alors ne donnoit publiquement de gras. Mme de Charlus se 
trouva à table auprès de l'archevêque de Reims, le Tellier, et, en ne 
prenant pas garde à ce qu'elle faisoit, mit le feu à sa coiffure. L'arche- 
vêque, qui la vit embrasée, lui jeta son bonnet par terre. Mme de 
Charlus, qui ne s'étoit point aperçue du feu qu'elle y avoit mis et à qui 
l'on n'avoit pas eu le temps de le dire, se tourne en furie à l'arche- 
vêque, et lui jette dans le visage un œuf qu'elle tenoit dans sa main, 
en lui chantant pouille. On peut juger quel spectacle ce fut que cette 
vieille chenue, décoiffée et furibonde, et ce large visage de Monsieur de 
Reims tout barbouillé d'œuf, qui découloit partout sur sa poitrine. 
L'éclat de rire fut universel, et ce qui piqua le plus Mme de Charlus fut 
de voir l'archevêque mourant de rire comme les autres. Elle croyoit 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 391 

toujours avoir été insultée, et faisoit contenance de se porter aux soufflets, 
que l'archevêque paroit du coude riant de plus en plus. Quand les 
éclats permirent de parler, Mme la princesse de Conti et la com- 
pagnie eurent toutes les peines du monde à lui faire entendre le bon 
office au lieu d'insultes, et l'on ne put parvenir à l'empêcher de rognonner 
tout le soir 1 .... 

4568. Entreprise de Stair, ambassadeur d'Angleterre, 
sur les princes du sang. 

(Page 124.) 

26 février 1719. — L'audace de cet ambassadeur d'Angleterre, et 
qu'il portoit peinte également dans sa personne, dans ses discDurs 
et dans ses actions, avoit révolté toute la France. Le Régent, d'abord 
par Canillac et par le duc de Noailles, puis par l'abbé Dubois, en fut 
subjugué, et Stair se crut assez le maître du terrain pour hasarder 
seul de tous les ambassadeurs des têtes couronnées une entreprise sur 
les princes du sang, dont la longue et paisible lutte fut honteuse à 
notre cour, et qui ne finit sans innovation et au gré des princes du 
sang que par leur seule persévérance, sans que Stair en fût plus mal 
aux deux cours. 

1569. Le Père le Tellier exilé à la Flèche. 
(Page 128.) 

. 25 février 1719. — On avoit conseillé à M. le duc d'Orléans de 
reconnoître les services que le P. Tellier lui avoit rendus auprès du 
feu Roi sur le mariage de Mme la duchesse de Rerry et en d'autres 
occasions encore, par une fort grosse pension, et par faire tenir la 
main par l'intendant qu'il eut toute la considération possible dans sa 
maison à la Flèche, mais en même temps de ne l'en laisser jamais 
sortir, et défaire veiller par le même intendant avec la dernière exacti- 
tude à ses lettres et à ses commerces. La pension fut modérée et la 
liberté ne le fut point, dont un boute-feu aussi furieux qu'il l'étoit fit 
tous les abus qu'il put, et qui, lorsqu'il n'en fut plus temps, le firent 
renvoyer à la Flèche. 

1570. Le duc de Mortemart vend son gouvernement 
du Havre. 

(Pages 132-133.) 
2 mars 1719. — Le duc de Mortemart s'appliquaà ruiner sa fortune 

1. La fin de cette Addition a été placée dans notre tome XIV, 
n« 724. 



392 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

avec la même suite d'un ambitieux àla faire. Piqué de ce qu'un lieute- 
nant de Roi autre que celui qu'il demandoit fût nommé pour le Havre, 
il en vendit le gouvernement. Il ne tint pas à lui qu'il ne se défît aussi 
de sa charge de premier gentilhomme de la chambre, et même pour 
rien, à qui l'eût bien voulu. Enfin on voitl'usage qu'il a su faire de tout 
ce qu'il a eu de père et de beau-père, et la situation unique où il s'est 
mis, et pourquoi. 



1574. Jeu public du duc de Tresmes ; il reçoit une pension 
en échange de sa suppression. 

(Page 133.) 

5 mars 4719. — Le duc de Tresmes, comme gouverneur de Paris, 
avoit un jeu public dans une maison qu'il louoit pour cela, et dont il 
tiroit fort gros. Il l'avoit prétendu comme un droit depuis qu'il en avoit 
vu d'autres s'établir par licence, et quelques-uns par permission depuis 
la Régence. Ces jeux étoient devenus des coupe-gorge, qui excitèrent 
tant de cris publics qu'ils furent tous défendus, et celui du duc de 
Tresmes comme les autres, ce qui lui valut ce dédommagement de pen- 
sion. Une laissa pas de s'en introduire quelques-uns de temps en temps, 
mais plus modestement. La Régence finie, et tout ayant changé de face 
sous un nouveau gouvernement, Mme de Carignan, arrivée et point du 
tout oisive, obtintun jeu à l'hôtel de Soissons. Surcet exemple, le duc 
de Tresmes prétendit et obtint le rétablissement du sien, et le rare fut 
qu'il ne laissa pas de conserver la pension de vingt mille livres qu'il 
n'avoil eue que pour le luiôter. 

1572. Le marquis et la marquise de Prye. 
(Page 135.) 

19 mars 1719. — M. et Mme de Prye dépassent trop ces Mémoires 
pour en parler ici. On se souviendra longtemps et amèrement du court 
mais terrible règne de cette femme et de son épouvantable fin. On 
est témoin du mépris dans lequel vit le mari, et chacun admire 
la justesse de l'alliance de sa fille avec un arrière-petit-fils de 
M. de Soubise. 



1573. Le sieur Rémond. 
(Page 135.) 

10 mars 1719. — Rémond, fils d'un fermier général connu sous le 
nom de Rémond le Diable, étoit un petit homme qui n'étoit pas achevé 
de faire et comme un biscuit manqué ; de beaucoup d'esprit; de lettres 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 393 

et d'effronterie, qui se piquoit de tout savoir et d'exceller en tout, 
prose, poésie, goût, philosophie, galanterie, ce qui lui procura force 
ridicules aventures et brocards ; mais ce qu'il sut le mieux fut 
d'essayer à faire fortune, pour quoi tous moyens lui furent bons. Il 
fut le suivant des uns, le confident et le commode des autres de plus 
d'une façon, le rapporteur quand on le voulut et que cela lui parut 
utile. Il s'attacha à Canillac, au duc de Noailles, à Noce, au duc 
de Brancas, surtout à l'abbé Dubois, dont il alloit disant du pis 
pour faire parler les gens et puis le lui aller redire. Sa souplesse, 
son esprit et l'ornement de son esprit, sa facilité à adopter les goûts 
de chacun et une sorte d'agrément qu'on trouvoit dans sa singularité, 
le mirent quelque temps fort à la mode, dont il sut tirer un grand 
parti pécuniaire. Il en avoit espéré d'autres qui s'évanouirent avec 
le cardinal Dubois. Tel qu'il fut, il ne laissa pas de conserver des 
entrées dans plusieurs maisons distinguées. Il a fini par un 
mariage d'amour avec une fille de Ronde, joaillier, en quoi il n'y a 
eu ni disparité ni mésalliance, et n'a pas gardé longtemps sa charge 
d'introducteur, voyant qu'elle ne le mèneroit plus à être lui-même 
introduit. 



1574. Le marquis de Mimeure. 
(Page 138.) 

8 mars 1719. — On a déjà parlé ailleurs dans cesNotes de Mimeure, 
qui étoit fils d'un président du parlement de Dijon, et qui, je ne sais 
par quelle protection, avoit été attaché à Monseigneur dès sa jeunesse, 
et qui, par son esprit et sa modestie, s'étoit mêlé avec la meilleure 
compagnie, et qui étoit aimé et estimé. Il servit toute sa vie et avec 
réputation ; il se maria sur la fin de sa vie, et il fut regretté de beaucoup 
d'amis. 

1575. Mort de Madame de Maintenon. 
(Pages 180-181.) 

15 avril 1719. — On a suffisamment parlé de Mme de Maintenon 
dans la Note sur la mort du Roi pour n'avoir plus rien de nouveau à 
en dire. Elle eut au moins le bon sens de se réputer morte avec lui, de 
ne mettre jamais depuis le pied hors la clôture de Saint-Cyr, et de 
s'y restreindre au gouvernement de ce qui s'y trouvoit renfermé ; de 
n'y recevoir même à peine que le plus petit nombre de ce qu'elle 
s'étoit le plus attaché dans les derniers temps, qui n'étoit pas même 
admis toutes les fois que l'audience étoit demandée, et de ne penser 
qu'à vivre en effet, et peut-être en effet aussi à son salut. Cette femme 
fatale (i de grands maux à la France, et n'ayant plus que ce pourpris à 

MÉM01KKS DK 8A.INT- SIMON. HJVi 50 



394 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

dominer, y exerça toute son humeur aigrie et raccourcie, et lui fui d'un 
grand soulagement par sa mort, qui au reste fut au dehors à peine 
aperçue. 

1576. Mort de l'archevêque de Rouen Aubigny. 

(Page 192.) 

23 avril 1719. — Ce pauvre prélat fut si frappé et si touché de ra mort 
de Mme de Maintenon, sa bienfaitrice, qu'il en mourut incontinent, 
mort certes dont lui seul en France étoit digne. 

1577. Pension donnée au comte de Laval. 
(Pages 197-198 ) 

29 juin 1717. — Ce comte de Laval étoit fils du frère de la duchesse 
de Roquelaure, et des plus avant dans cette affaire. Cette pension sur^ 
prit fort le monde, qui ne le fut pas tant que M. le duc d'Orléans, 
lorsque, bientôt après, il se trouva engagé dans d'autres dont celle-ci ne 
fut que le chausse-pied, et où, avec un autre régent, il eut couru grand 
risque de la vie. 

1578. Madame de Villars, abbesse de Chelles, cède son abbaye 
à la fille du Régent. 

(Pages 199-200.) 

21 avril 1719. — Madame de Chelles, religieuse par humeur et par 
enfance, ne put durer qu'en régnant où elle étoit venue pour obéir. 
L'abbesse, bientôt lassée d'une lutte où Dieu et les hommes étoientpour 
elle, mais qui lui étoit devenue insupportable, ne songea qu'à céder, 
avec de quoi vivre ailleurs en repos. La princesse qui lui succéda fut 
aussitôt lassée de sa place ; tantôt austère à l'excès, tantôt n'ayant de 
religieuse que l'habit, et toujours fatiguée de ses situations diverses, 
incapable de persévérer dans aucune, musicienne, chirurgienne, direc- 
trice, aspirante à d'autres règles et plus encore à la liberté. Elle se la 
procura enfin en se démettant et vivant à son gré dans le monastère de 
la Madeleine, où Mme la duchesse d'Orléans s'étoit accommodé une 
retraite, royale par son étendue et délicieuse par ses agréments, où 
elle alloit passer ses ennuis et ses dépits. 

1579. La Hollande adhère à la Quadruple alliance. 
(Page 204.) 
13 février 1719. — La Hollande signa quand elle ne put plus 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 395 

reculer, et ses retardements et ses offices témoignèrent bien à toute 
l'Europe qu'elle voyoit clair sur son intérêt, et qu'elle ne céda que 
forcée. 



1580. Retour et trahison du président de Blamont. 
(Page 210.) 

27 janvier 1749. — Ce Blamont, qui s'étoit tant distingué parmi les 
zélés du Parlement et qui en étoit devenu le coryphée, est un exemple 
que les voyages font les gens. Il devint à son retour un pigeon privé 
du Régent. Le Parlement le découvrit avec une indignation pareille à 
la surprise, et il y a passé le reste de sa vie, qui n'a pas été fort 
longue, parmi des confrères qui l'eurent toujours en horreur. Il vouloit 
surtout de l'argent, quoique riche, et il en eut. 



1581 et 1582. Retraite de Vabbé Vittement, sous-précepteur 
du jeune Roi. 

(Page 213.) 

18 avril 1716. — On a vu dans ces Notes ce qui avoit attaché Vitte- 
ment, lors recteur de l'Université, aux princes père et oncles du Roi ; 
sa vertu, son mérite doux, exquis, son savoir profond et aimable, le 
firent encore attacher au Roi. Son désintéressement rare lui fit refuser 
dans cette place des abbayes qu'on n'oublia rien pour lui faire accepter. 
Il quitta le Roi au bout de quelques années, comme il y étoit entré : 
tant de vertu devint suspecte de pouvoir être peu gouvernée et de 
pouvoir être trop goûtée. Il se retira sans faire la moindre plainte, 
qnoique le Roi l'aimât, et sans que le Régent y eût la moindre part, 
et il se logea aux Pères de la Doctrine chrétienne, où le maréchal de 
Villeroy, qui avoit en lui une grande confiance, l'alloit voir plus 
souvent qu'il ne vouloit. Pour lui, il ne remit jamais les pieds aux 
Tuileries, ni chez qui que ce fût de la cour, et ne voulut presque 
plus voir personne. Quelqu'un à qui il parloit à cœur ouvert s'éton- 
nant avec lui, assez longtemps après sa retraite, de l'ascendant 
prodigieux dont on commençoit à s'apercevoir clairement de l'évoque 
de Fréjus sur le Roi, et le pressant d'entrer là-dessus en matière : 
« Je ne puis que vous dire, répondit Vittement en soupirant ; car je 
ne puis parler parce que j'en sais la cause et des choses là-dessus si 
particulières, si fortes et si précises, que je ne puis pas ignorer que 
je n'en dois jamais ouvrir la bouche à personne ; mais comptez que 
Monsieur de Fréjus tient le Roi par des liens si forts et si intimes, 
qu'ils sont hors de toute atteinte de pouvoir être jamais entamés, et 
que cet ascendant, qui augmentera toujours et qui sera supérieur sans 
proportion à tout autre, ne peut finir que par la mort. » Vittement 



396 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

mourut dans cette retraite, consommé parla pénitence, dans une grande 
solitude, un détachement parfait, une piété éclairée et consommée, et 
la plus juste et modique médiocrité, sept ou huit ans après s'y être 
enterré. 

49 mai 1719. — On a parlé en son lieu de cet abbé Vittement et de 
ce qui le mit à la cour. Il y vécut en solitaire, et y méprisa les for- 
tunes et tout ce qui y peut conduire. Tant de vertu se fit trop aimer 
et respecter; elle incommoda. Dès qu'il s'en aperçut, il crut sa voca- 
tion finie, d'autant plus que, s'il avoit su être aimé et goûté, il n'en 
espéroit rien pour le but qu'il avoit uniquement en vue. Monsieur de 
Fréjus, qu'il inquiétoit sans le vouloir, lui conseilla la retraite, et il la 
fit sur-le-champ aux Pères de la Doctrine chrétienne, d'où il ne sortit 
plus, et où il ne voulut recevoir presque personne. On a de lui une 
prophétie aussi célèbre que surprenante, et dont on a vainement cher- 
ché la clef. Monsieur de Fréjus devenu tout ce qu'il a été avant la 
mort de Vittement, gens de son ancienne confiance lui parlant de ce 
grand essor : <* Il durera, leur répondit-il, autant que sa vie, et son 
règne sera sans mesure et sans trouble. Il a su se lier le Roi par de 
si forts liens qu'il ne les peut jamais rompre; ce queje vous dis là jele 
sais bien » On a vu qu'il a dit vrai. Jamais depuis sa retraite il n'a 
songé à voir le Roi. Le maréchal de Villeroy l'a été voir quelquefois 
malgré lui. Il a vécu dans cette maison dans la pénitence, dans la 
médiocrité la plus frugale, dans une séparation entière, et dans une 
préparation continuelle à une meilleure vie, et il y est saintement mort 
après quelques années. 

1583. Mort étrange du marquis d'Effiat. 
(Pages 220-221.) 

3 octobre 1716. — ... Sa 1 mort, qui arriva le 3 juin 1719, à 
quatre-vingt-un ans, eut quelque chose de si étrange qu'il n'y a pas 
moyen de l'omettre, puisqu'on le sait de gens sûrs à qui Cominges, 
homme d'honneur et très sûr aussi, l'a raconté. C'est ce Cominges qui 
a si souvent été aide de camp du Roi, toujours bien avec lui et fort 
mêlé avec la bonne compagnie delà cour, quand il faisoit tant que d'y 
vouloir bien être ; c'est lui aussi dont l'énorme grosseur, quoique fort 
grand, a fait donner son nom aux plus grosses bombes. Il étoit ami 
intime du marquis d'Effiat et lié avec lui par la débauche et par la 
chasse. D'Effiat, qui, à une rare et légère goutte près, avoit passé une 
vie entièrement saine, tomba malade à Paris, mais d'un mal qui ne 
menaçoit pas et ne l'empêchoit pas de s'amuser avec ses compagnies 
obscures. Sans être plus mal, il se renferma davantage, et vers une 

1. Le commencement de cette Adition a été placé dans nos tomes VIII 
et XXII, sous les numéros 385 et 1052, 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 397 

heure, toujours la même, du soir il «faisoit sortir ses valets de sa 
chambre, prenoit bien garde qu'il n'en restât aucun*, et demeuroit seul 
dans son lit très longtemps, sans qu'ils osassent rentrer pour quoi que 
ce fût, qu'il ne les sonnât. Peu de temps après ils entendoient un bruit 
dans la chambre de leur maître, et lui-même qui crioit souvent, quoi- 
qu'ils fussent bien assurés qu'il y étoit seul et qu'il n'y pouvoit être 
entré personne. Aucun d'eux n'osoit lui en parler; mais tous étoient 
également surpris, curieux et effrayés. Après plusieurs jours de suite 
que la même chose étoit arrivée, ils résolurent enfin d'en parler à 
Cominges, comme au meilleur ami de leur maître et qui avoit le plus 
de confiance, d'habitude et de liberté avec lui. Cominges eut peine à les 
croire ; mais il résolutde voir par lui-même ce qui en étoit. Il vint plus 
tard chez le marquis d'Effiat qu'il n'avoit accoutumé et que sa com- 
pagnie étoit déjà sortie ; d'Effiat, fâché de le voir arriver si tard, lui 
demanda pourquoi il avoit tant différé ce jour-là, et après quelques 
moments le pria de s'en aller. Cominges dit qu'il n'en feroit rien, et 
qu'il n'étoit pas venu le voir pour n'y être qu'un moment. L'autre 
redoubla, et celui-ci à s'opiniâtrer et à ne le vouloir pas laisser ainsi 
tout seul. Enfin d'Effiat, à bout, lui dit : « Cominges, en deux mots, 
vous êtes de mes amis comme je l'ai toujours cru, ou vous n'en êtes 
pas ? Si vous n'en êtes pas, vous ne me sauriez faire un plus grand 
plaisir que de me laisser en repos; si vous en êtes, allez vous-en, et ne 
me demandez pas pourquoi ; mais j'ai des raisons essentielles de vous 
en prier, et je compte que vous ne vous le ferez pas dire davantage. » 
Cominges n'eut plus de repartie, et sortit ; mais, ce propos l'ayant con- 
firmé dans la pensée que ce que les valets lui avoient dit étoit vrai, il 
demeura avec eux, et assez tôt après il entendit lui-même ce vacarne tel 
qu'ils le lui avoient représenté. Il revit assidûment son ami à des heures 
éloignées de le faire soupçonner de curiosité, et n'a jamais osé lui en 
parler, ni lui demander pourquoi il l'avoit prié de sortir de sa chambre. 
D'Effiat vécut assez peu de jours depuis, et mourut sans que personne 
ait pu pénétrer la vérité d'une chose si extraordinaire. Il étoit veuf sans 
enfants d'une Olivier-Leuville, qui étoit morte quarante ans avant lui, 
gouvernante des enfants de Monsieur entre les maréchales de Cléram- 
bault et de Grancey. Il ne s'étoit point remarié, et laissa des biens 
immenses dans un grand ordre au duc Mazarin, petit-fils de sa 
sœur, et à la fille de Sourdis, son cousin germain, veuve du fils de 
Saint-Pouenge. 



1584. Ellies du Pin, docteur de Sorbonne. 
(Pages 239-240.) 

7 juin 1719. — Du Pin, docteur de Sorbonne et de plus infiniment 
docte et laborieux, est un étrange exemple de la conduite de notre 
cour, qui, dans des temps de brouilleries avec Rome, se servit très 



398 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

avantageusement de sa plume, puis le laissa manger aux poux. Il fut 
réduit à imprimer pour vivre : c'est ce qui a rendu ses ouvrages si pré- 
cipités, peu courus, et ce qui enfin le blasa de travail et d'eau-de-vie, 
qu'il prenoit en écrivant pour se ranimer et pour épargner d'autant sa 
nourriture. Bel et bon esprit, juste, judicieux quand il avoit le temps 
de l'être, et un puits de science et de doctrine, avec de la droiture et de 
la vérité, et des mœurs. 



1585. Le Te Deum réservé aux rois et au public. 
(Page 241.) 

15 juin 1719. — Le Te Deum est une action publique jusqu'alors 
réservée au public et aux rois pour remercier Dieu solennellement au 
nom du public des grâces qui intéressent l'un ou l'autre, ou plutôt 
inséparablement tous les deux. 

1586. Louis de Nyert, premier valet de chambre du Roi. 
(Page 241.) 

1 er décembre 1701. — ... Pour 1 le fils dont il s'agit ici, qui a eu la 
charge de son père et la survivance pour son fils, c'étoitun vieux singe, 
spirituel et méchant au dernier point, qui disoit rage au Roi de cha- 
cun, qu'il amusoit par des contes et des ridicules aux dépens de chacun 
et n'avoit rien de sacré. G'étoit un des dangereux hommes du monde, 
et qui, en se grattant la tête et la joue, et faisant ses grimaces et ses 
gestes, a estropié et noyé bien des gens gratis, dont la plupart ne 
l'ont jamais su. Son fils est tout un autre homme, et qui a pensé 
perdre sa charge par pitié et attachement à celle qui étoit en butte 
à la toute-puissance [sic]. De Bontemps, qui n'avoit jamais fait mal à 
personne et qui le rabattoit au contraire devant le Roi quand on en 
hasardoit devant lui, et qui avoit fait bien et plaisir tant qu'il avoit 
pu à tout le monde, et de Nyert, qui n'avoit fait que du mal, et toujours 
et tant qu'il avoit pu, on disoit que le Roi étoit entre eux entre son 
bon et son mauvais ange, comme, par la même raison, on le disoit de 
Mme de Maintenon entre Mme de Dangeau, qui étoit comme Bon- 
temps, et la d'Heudicourt, qui étoit comme Nyert, et qui passoient 
leur vie avec elle. 

1587. Le jeune Roi à la fête de l'hôtel de ville. 
(Pages 243-244.) 

23 juin 1719. — Tout en problème et en dispute. On trouva assez 

i. Le commencement de cette Addition a été placé dans le tome I, sous 
le numéro 45. 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 399 

étrange qu'on ne fît pas manger, en cette espèce de fête de l'hôtel de 
ville, un roi qui avoit plus de huit ans avec des dames, et bien plus 
encore qu'à l'heure ordinaire de son coucher on lui fît faire sa prière, 
au lieu de la remettre aux Tuileries lorsqu'il se coucheroit en effet. Le 
maréchal de Villeroy crut faire merveille. 

1588. Mort de Chamlay. 
(Page 245.) 

25 juin 1749. — On a plus d'une fois parlé de Chamlay dans ces 
Notes, pour se contenter de dire qu'il mourut de plusieurs apo- 
plexies, dont sa sobriété et son exercice à pied continuel et prodi- 
gieux, malgré sa grosseur, ne le purent garantir. G'étoit un homme 
d'un mérite rare, et qui, en quelque état qu'il fût tombé, fut fort 
regretté. 

1589. Mort du marquis de Nancré. 
(Pages 246-247.) 

7 juillet 1719. — Nancré étoit un des hommes du monde des plus 
raffinés et des plus corrompus par le cœur et par l'âme. Il avoit servi, 
puis fait le philosophe ; après, s'étoit accroché au Palais-Royal par 
Ganillac et par les maîtresses ; de là, à M. de Torcy, et le plus qu'il 
avoit pu sourdement à tout ce qui approchoit du feu Roi, dont il ne 
tint pas à lui d'être l'espion, puis l'organe, et le fut étrangement lors 
des Renonciations. Valet de Noce, enfin âme damnée du cardinal 
Dubois, et par lui porté aux négociations étrangères et à d'autres plus 
intérieures, il comptoit voler haut lorsque tout à coup il lui fallut quitter 
ce monde. 



1590. Le marquis de Clermont fait capitaine des suisses 
du Régent. 

(Pages 247-248.) 

11 juillet 1719. — On a vu en son temps quel étoit Clermont, 
frère de Roussillon et de l'évêque de Laon, et quelle sa profonde 
digrâce. Il ne sortit de Laon et de ses environs que sur les dernières 
années du Roi, et encore rarement, pour être peu et obscurément 
à Paris, et sans paroître en lieu public ni approcher de la cour. 
M. le duc d'Orléans avoit toujours eu de l'amitié pour lui, et, quoi- 
qu'il en eût aussi et beaucoup de considération de plus pour Mme la 
princesse de Conti, et qu'il dût conserver un puissant ressentiment 
contre Mlle Choin, rien de tout cela ne l'empêcha de tirer de véritable 



400 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

misère un homme de qualité infiniment et si longuement mal- 
heureux; c'est ce qui lui fit donner ses suisses qu'avoit Nancré, qui, 
pour n'être pas des premières charges, étoit la seconde de sa maison, 
pour en vivre. 

1591. Le comte de Roussillon et son frère l'évêque deLaon. 
(Page 248.) 

29 avril 1707. — Lemari de cette Mme de Roussillon avoit plusieurs 
frères, dont un perdit fortune et espérances lorsque Mlle Ghoin sortit 
de la cour, et demeura hors du service et exilé tout le reste du règne 
du feu Roi. Un autre étoit un évêque-duc de Laon, qui, se trouvant chez 
Monsieur de Noyon, Tonnerre, avec l'évêque duc de Langres, fils du 
frère de ce dernier, survint compagnie qui, les voyant tous trois, dit 
poliment à Monsieur de Noyon qu'il ne le vouloit pas troubler, le 
voyant ainsi en famille et avec deux prélats de sa maison. « Oui, 
Monsieur, répondit brusquement Monsieur de Noyon, voilà Monsieur 
qui en est, montrant son neveu, et Monsieur qui s'en dit, en montrant 
l'autre. » Et puis de rire et de s'applaudir, et le Laon à demeurer con- 
fondu. C'est ce même Laon qu'on verra faireunesi déplorable chute aux 
premiers grands éclats delà Constitution. 



1592. Chauvelin conseiller d'État. 
(Page 250.) 

31 juillet 1691. — Ce M. Chauvelin, intendant dePicardie, fait con- 
seiller d'État, étoit fils d'une sœur de la femme du chancelier le 
Tellier, et père de MM. Chauvelin, dont l'aîné mourut avocat général 
peu avant Louis XIV, et le cadet est devenu garde des sceaux, 
ministre et secrétaire d'État des affaires étrangères en 1727, à quarante 
et un ans, et fait collègue et coadjuteur de M. le cardinal de Fleury au 
premier ministère du dernier mars 1732. De conseiller au Grand 
Conseil il fut maître des requêtes, puis avocat général après son 
frère, et il étoit des derniers présidents à mortier quand il eut les 



1593. La duchesse de Berry; sa mort, son caractère. 
(Page 255.) 

21 juillet 1719. — Mme la duchesse de Berry a fait tant de bruit 
dans l'espace d'une très courte vie, qu'il ne peut qu'être très curieux de 
s'y étendre un peu, quoique la matière en soit triste sur une princesse 
d'un si haut rang. Née avec un esprit supérieur, et, quand elle le vou- 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 401 

loit, également agréable et aimable, une justesse et une précision de 
langage qui lui faisoit dire les moindres choses avec une grâce et une 
éloquence naturelles qui enlevoient, avec une figure aimable, que 
l'embonpoint gâta un peu sur la fin, que n'eût-elle point fait de ces 
talents et sous un père régent du royaume, et qui les sentoit, on le 
peut dire, jusqu'au centuple de leur valeur, si les vices du cœur et 
de l'esprit et un tempérament étrange ne les avoient tournés en 
poisons ! Un orgueil fort au delà de ce qui se peut comprendre la 
corrompit en toutes ses parties, et le malheur de son tempérament 
l'acheva et fit d'elle le plus surprenant contraste qui se puisse imaginer. 
La fausseté, dont elle se fit un principe et une vertu dont elle se 
piqua, surnagea en elle, et le défaut de jugement joint à celui de 
l'expérience, qui lui persuadoit la possibilité de tout ce qu'enfantoit 
une imagination égarée et féconde, la faisoit agir comme si tout lui 
eût été permis. Le comble de la prudence et de l'art fut, en elle et en 
celles qui étoient auprès d'elle, de cacher si bien tous ces défauts, 
que personne du dehors ne s'en aperçut jusqu'à son mariage, non 
pas même les plus afïidés serviteurs et amis de M. et de Mme la duchesse 
d'Orléans, de l'un et de l'autre sexe, et dont aucun de ceux et de 
celles qui contribuèrent tant à son mariage ne se seroient jamais 
portés, s'ils l'avoient tant soit peu connue, à faire un présent si funeste 
au Roi et à sa plus intime famille, on ajoutera à l'État, sielleavoit vécu. 
Ces curieux détails feroient un volume ; on se bornera donc aux plus 
importants. 

Née telle qu'elle vient d'être représentée, l'on se persuadera aisé- 
ment avec quelle indignation elle regardoit une mère doublement 
bâtarde, et avec quel dépit toutes les personnes qui avoient le plus 
contribué à son mariage. L'un et l'autre éclatèrent incontinent après. 
Elle se brouilla avec Madame sa mère pour un riche collier de perles, 
que M. le duc d'Orléans avoit de la Reine-mère, dont Mme la duchesse 
d'Orléans se paroit, et que Madame sa fille se fit donner malgré elle 
avec art, et pour lui faire sentir la préférence de Monsieur son père, et 
pour la mettre hors de portée et de volonté de se mêler de sa conduite, 
comme il arriva à l'égard des personnes qui avoient eu le plus de part 
à son mariage. Elle leur marqua tout aussitôt son éloignement, leur fit 
toutes les noirceurs qu'elle put imaginer, et ne put s'empêcher de dire 
qu'il lui étoit insupportable d'avoir obligation à qui que ce fût. Son 
tempérament se montra dès le lendemain de ses noces, et commença 
ce qu'on vit bientôt après. Accoutumée à dominer M. le duc d'Orléans 
par l'empire le plus absolu et souvent le plus dur et le plus indécent, 
elle n'eut pas de peine à réduire sous le même joug M. le duc de 
Berry, amoureux, doux, timide, embarrassé, sans expérience, et il ne 
tint pas à elle qu'elle ne lui ôtât la religion. Craintive toutefois sous le 
Roi et sous Mme deMaintenon, elle s'en sauvoit par l'intérêt de M. et 
de Mme d'Orléans à la couvrir eux, et parce que, ayant donné leur cœur 
et leurs soins à Mme la duchesse de Bourgogne, ils s'étoionf ontière- 

MLMOIIU.S DE SAINT-SIMON. XXXVI 5i 



402 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

ment déchargés de sa conduite sur elle et sur Mme la duchesse 
d'Orléans. Dès les premiers jours, on eut peine à la faire aller chez 
Madame et chez Madame sa mère ; tous les devoirs la révoltoient. 
Fière de son nouveau rang, elle voulut faire interdire un huissier du 
Roi, qui la servoit avec toute la maison du Roi en attendant qu'elle eût 
la sienne, parce qu'il avoit ouvert les deux battants pour Mme la 
duchesse d'Orléans, ce qu'il ne devoit faire que pourles fils et filles de 
France, et, quand il arrivoit quelque deuil, ou particulier ou plus grand 
pour la maison d'Orléans que pour la cour, elle en régloit la durée, et 
savoit bien dire en public à M. le duc d'Orléans, et en pleine toilette, 
que cela lui appartenoit, et à lui, comme à un cadet, de se régler sur 
elle, et cela très sérieusement et très ordinairement. Si elle haïssoit les 
gens à qui elle avoit obligation, Mme la duchesse de Bourgogne, à qui 
elle en avoit le plus, avoit aussi le plus de part à sa haine, et à ce titre 
et à celui de sa supériorité sur elle, et à celui encore d'être toute la 
tendresse du Roi et l'amie de Madame sa mère. Cette orgueilleuse 
haine la jeta dans un projet si horrible et si insensé, qu'il ne seroit pas 
croyable, si l'excès de sa douleur ne lui en eût arraché le secret à la 
mort de Monseigneur, et à qui le dit-elle ? à sa dame d'honneur, dont 
elle devoit se garder là-dessus plus que d'aucune autre, par son atta- 
chement pour Mme la duchesse de Bourgogne et celui de son mari pour 
le duc de Bourgogne, qu'elle ne pouvoit ignorer, quoiqu'elle ne sût pas 
dans quelle étendue, qui étoit cachée dans le secret; mais elle ne 
pouvoit refuser son estime à la duchesse de Saint-Simon, quoiqu'elle 
en fût souvent importunée, et celle-ci n'en a guères parlé, et jamais 
tant que cela put être important. Surprise à l'excès de la douleur de 
Mme la duchesse de Berry à la mort de Monseigneur, et cherchant à la 
consoler, dans la longue persévérance des hauts cris qu'elle poussoit et 
du désespoir qui éclatoit dans ses propos entrecoupés, de la perte d'un 
prince ennemi de Monsieur son père, qui après l'avoir bien dangereu- 
sement montré, le marquoit sans cesse, même avec indécence, et qui 
avoit été outré de son mariage, le projet lui échappa. G'étoit de gou- 
verner Monseigneur à la mort du Roi, et par elle, et par sa tendresse 
pour M. le duc de Berry, son fils bien-aimé, et par son éloignement 
pour Mgr le duc de Bourgogne, de le tenir lui, et surtout Mme la 
duchesse de Bourgogne, sous son joug à son tour, de se venger d'avoir 
été sous le sien, de dominer la cour et l'Etat, et de voir après ce qui 
arriveroit des temps et des conjonctures. Pour cela elle avoit cultivé et 
acquis l'amitié de Madame la Duchesse avec les plus grands soins, 
ménagé et cultivé, autant qu'elle l'avoit pu, tout ce qui approchoit le 
plus de Monseigneur. Elle avoit la rage dans le cœur de voir ce projet 
avorté, M. et Mme la duchesse de Bourgogne au pinacle en attendant 
qu'ils devinssent les maîtres. Pour ajouter le dernier trait à ces horreurs 
et à cette folie, il faut se souvenir que Madame la Duchesse étoit l'enne- 
mie de sa mère, quoique sa sœur, celle de Madame la Dauphine, 
et la personne la plus outrée de son mariage, qu'elle avoit espéré pour 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 403 

sa fille aînée; que tout ce qui environnoit Monseigneur de plus près 
étoit ennemi de M. le duc d'Orléans, au moins pour lui plaire, etilfaut 
savoir que Mme la duchesse de Bourgogne, la douceur même, la bonté 
même, la complaisance même, et qui, pour sa vade encore, ne se 
soucioit point d'éclairer de trop près les galanteries de sa belle-sœur, 
avoit sans cesse vécu avec elle d'une manière à apprivoiser et à 
charmer les esprits les plus farouches, et avoit de plus renoncé à se 
mêler de sa conduite pour ne s'en point faire une ennemie, tellement 
que le Roi, à qui elle l'avoit fait agréer, avoit remis Mme la duchesse 
de Berry à celle de Madame et de Mme la duchesse d'Orléans malgré 
elle. Ce château en Espagne ne fut pas le seul qu'elle bâtit. Veuve et le 
Roi mort, au comble de la liberté et du crédit sur un père régent qui 
ne se lassa jamais de l'adorer, elle voulut multiplier les charges et les 
places de sa maison pour s'attacher plus de gens, et se partialisa dans 
les mêmes vues, comme on l'a trouvé dans les Mémoires, contre le 
maréchal de Villars et les maréchaux de France sur le style des lettres 
du premier à Bauffremont, dans l'idée qu'elle eut encore le peu de sens 
de débiter, entraînée par des moments d'emportement contre Monsieur 
son père pour des résistances à ses volontés, et cette idée étoit d'avoir 
un parti dans l'État, qui la rendît considérable et à lui et au roi d'Espa- 
gne, s'il arrivoit des troubles, ou si leRoivenoit à manquer, et qui la 
mît en situation de choisir son meilleur, et de faire ses conditions avec 
celui dont elle les tireroit meilleures. Son rang de fille de France 
poussé au plus haut, ses tentatives de timbales dans Paris, le Roi y 
étant, d'aller à l'Opéra en reine, d'y retourner triompher du rang de 
son père, d'un trône en audience tel que le Roi ne l'a jamais pris dans 
les siennes, tout cela lui paroissoit peu pour elle. Elle en voyoit un 
au-dessus d'elle qui lui étoit insupportable, quelque peu sensible qu'il 
fût à son égard par la jeunesse d\i Roi. Surtout elle ne pouvoit s'appri- 
voiser avec la vue d'une reine future. Accoutumée à être la première 
de son sexe, elle avoit longtemps résisté, puis subi sans cesse avec 
rage, au devoir de présenter la chemise et les honneurs à Mme la 
duchesse de Bourgogne devenue dauphine, et traité indignement 
M. le duc de Berry pour l'avoir fait au nouveau dauphin de bonne 
grâce. Qu'étoit-ce donc pour elle d'envisager un tabouret chez la 
future reine et tout ce qui suit une telle différence ? Aussi n'y 
pouvoit-elle penser qu'avec des élans de fureur, ni sans s'en détourner 
incontinent. 

Voilà en raccourci, un crayon léger du cœur et de l'esprit de cette 
princesse si avant grimpée sur les nues. Voyons-la maintenant ramper 
à terre par une autre partie d'elle-même et si étrangement dissem- 
blable, mais non moins puissante que la première, et non moins sujette 
aux plus fâcheux inconvénients. Ce côté est celui de la galanterie et 
de la table. Pour en parler bien modestement, laissant à part les indé- 
cences des yeux en public et les passades particulières, elle s'éprit de 
l'homme du monde qui avoit le moins de charmes. La Haye, qui de 



404 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

page du Roi étoit devenu écuyer particulier de M. le duc de Berry 
lorsqu'il commença d'avoir des chevaux pour sa personne, étoit un 
grand garçon extrêmement maigre, d'un visage sans aucun agrément, 
couperosé de plus, avec des épaules dans les oreilles, une taille con- 
trainte, et des jambes de cotret ; l'esprit en étoit des plus communs ; 
d'ailleurs très simple gentilhomme. Il fut le Médor qui enchanta cette 
Angélique, au point qu'elle le pressa de l'enlever et de l'emmener hors 
du royaume. La Haye, transi à une proposition si folle, eût pris la 
fuite s'il n'eût craint les plus grands éclats ou d'amour ou de ven- 
geance. Il vivoit dans des frayeurs continuelles, et toutefois sa vanité et 
sa bourse le soutenoient contre les risques qu'il couroit. M. le duc 
d'Orléans employa en vain l'amitié et l'autorité sur Madame sa fille, 
après avoir épuisé toutes les raisons. Il y eut des scènes étranges où le 
Roi tonna et où Mme de Maintenon prit toutes sortes de tons, mais où, 
malgré leurs menaces, ils étoient retenus par la honte des éclats, et 
par la crainte d'ouvrir les yeux à M. le duc de Berry. A la fin le pauvre 
prince vit clair ; il fut longtemps encore le jouet de l'amour, de l'arti- 
fice, de l'humeur, de la jalousie, de sa douceur et de sa timidité. A la 
fin, il y eut des scènes terribles entre le mari et la femme, et, lorsqu'il 
mourut, il avoit pris le parti d'ouvrir son cœur au Roi, et de faire en- 
fermer Madame sa femme dans un couvent. Une si grande, si prompte 
perte pour elle, ne fut donc qu'en apparence, et une délivrance en 
effet. Le Roi, pénétré de douleur de ses malheurs domestiques, et des 
étrangers par une guerre qu'il ne pouvoit plus soutenir ni finir, et qui 
avançoit de plus en plus dans le royaume, prit le parti de se fermer 
les yeux à tout ce qu'il put faire semblant de ne pas apercevoir, de 
laisser faire et de n'en pas vouloir ouïr parler, qui fut encore un grand 
soulagement pour Mme la duchesse de Berry, laquelle, par la mort du 
dauphin et de la dauphine, étoit arrivée à les remplacer pour l'exté- 
rieur, mais sans jamais être admise à rien par delà le simple spectacle. 
Malgré tant de facilités, elle sut si peu garder de mesures, qu'elle 
essuya encore des ouragans forcés de la part du Roi, qui retomboient à 
plomb sur M. le duc d'Orléans, et par le dégoût de Madame sa fille, et 
par ne prendre pas assez garde à sa conduite. La Haye demeura en 
faveur jusqu'après la mort du Roi. Un jeune homme fort supérieur en 
naissance, mais fort inférieur dans tout le reste, le supplanta. Ce fut 
Rions, de la maison d'Aydie, cinquième ou sixième fils d'une sœur de 
Mme de Biron, mal avec elle, qui passoit sa vie en fond de province, et 
qui avoit grand'peine à y vivre avec sa nombreuse famille. M. de Pons, 
qui n'en étoit jamais sorti, leur parent et leur voisin, ayant fait un 
voyage à Paris avec sa femme pour recueillir la succession de la com- 
tesse de Beuvron, cette amie si intime de Madame, et sœur de Théobon, 
son beau-père, y eut affaire à M. de Lauzun, qui fut si content de son 
procédé sur des breloques qu'il acheta de cette succession, qu'au mariage 
de M. le duc de Berry, il se mit en tête de le tirer de sa province, et, 
par son crédit et par sa bourse, il lui fit obtenir une charge de maître 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 405 

de la garde-robe de M. le duc de Berry, et le fit revenir de Périgord. 
Il s'établit donc dans la maison ; il étoit jeune, hardi, bavard, avec 
une sorte d'esprit assez plaisant. Il eut aussi ses passades. Sa femme 
fut dame, puis dame d'atour de Mme la duchesse de Berry, à la mort 
de Mme de la Vieuville incontinent après celle du Roi. Ils songèrent à 
leurs parents de Périgord et en firent venir Rions, qui n'avoit pas de 
souliers, et lui procurèrent une sous-lieutenance d'infanterie, puis un 
bâton d'exempt chez Mme la duchesse de Berry. G'étoit un petit 
homme trapu, grasset, engoncé, sans esprit quelconque ; un visage 
écrasé et blafard, plein de gros boutons, en un mot un vilain petit 
courtaud de boutique, mais râblu et dans la première jeunesse. En 
peu de jours il plut, et il réussit si bien, que ce nouveau Médoreut 
toute la fortune de celui des poëtes. Son vol fut rapide, et le voilà à 
découvert le maître de la maison ; mais son empire ne fut pas doux. 
L'impérieuse princesse n'acheta ses plaisirs que par des larmes. Il étoit 
l'arbitre souverain de tout ce qu'elle pouvoit, tant auprès de M. le duc 
d'Orléans que chez elle, où il ne lui laissoit pas la moindre disposi- 
tion, où son accès et ses manières à l'égard de chacun étoient réglées 
par lui et observées avec précision jusqu'à sa parure. Elle n'osoit 
mettre un ruban de plus ou de moins sans son congé, et il se plaisoit à 
lui faire attendre ses ordres à sa toilette. Modérateur de toutes ses 
parties, et jaloux avec emportements sans lui laisser la liberté d'oser 
l'être, il l'assujettissoit à faire sa cour aux maîtresses qu'il prenoit pour 
la piquer. Il se peut dire que le reste de sa vie elle a vécu de larmes, 
mais avec un tel enchantement, qu'elle résolut de l'épouser. Elle en 
avoit heureusement dérobé une fille, qui a vécu obscure jusqu'après sa 
mort et qu'elle vouloit prendre chez elle. Elle ne se tira pas si bien 
d'affaire la seconde fois ; elle en pensa mourir à Luxembourg, et c'est 
cette maladie dont a parlé Dangeau. Il fut question des sacrements; 
Languet, curé de Saint-Sulpice, y fut très circonspect et très sage, 
mais toutefois exact et ferme en son devoir, et, soutenu du cardinal de 
Noailles, lui déclara qu'il falloit que Rions et Mme de Mouchy, leur 
confidente, sortissent du Luxembourg, et n'y revinssent plus, si elle 
vouloit recevoir Notre-Seigneur. Ce fut un vacarme intérieur, mais 
épouvantable, et qui fut entendu des chambres voisines. M. le duc 
d'Orléans, qui y étoit présent, ne savoit que faire entre les gens qui 
faisoient leur devoir, et sa fille furieuse et mourante. Elle ne put se 
résoudre à une si dure séparation, et peu à peu revint à la vie; mais 
elle ne l'a jamais pardonné au cardinal ni au curé. C'est ce qui la hâta 
si fort d'aller à Meudon encore très malade, où un souper qu'elle fit, 
mal rétablie et pleine de lait, sur la terrasse à découvert, la frappa 
à mort; mais la peur du diable, qui depuis assez longtemps la tour- 
mentoit, et qu'elle sentit toute entière au compliment du curé, la 
résolut de l'accorder avec sa passion et d'épouser Rions, et elle 
l'épousa en secret. Alors ce jeune homme, sûr de son fait, voulut 
qu'elle déclarât son mariage. Quelque peu d'esprit qu'il eût, il sut 



406 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

sentir que l'époux d'une telle épouse perdoit tout l'empire de l'amant, 
et qu'il n'étoit bon de l'être que pour le paroître à découvert, et 
forcer par là la fortune à recrépir l'extrême inégalité à force de 
dignités et d'établissements. Mme la duchesse de Berry, qui ne pou- 
voitlui désobéir en rien, en parla à M- le duc d'Orléans, qui sauta 
aux nues ; mais elle connoissoit son empire sur lui et ne fut point 
épouvantée de ses menaces. Il en parla à Madame, dont l'emporte- 
ment fut tel qu'il se peut imaginer à qui l'a connue. Madame la 
duchesse d'Orléans fut aussi admise dans cet étrange secret, et ils en 
étoient à consulter sur ce qu'ils avoient à faire, lorsque Rions eut 
ordre de partir sur-le-champ pour son régiment à l'ouverture de la 
guerre d'Espagne, ce qui fut cause en même temps de hâter le départ 
de tous les autres colonels. G'étoit un délai, mais non pas une issue ; 
Dieu permit celle qu'ils n'attendoient pas et avant la fin de cette courte 
campagne. 

Quelque hauteur que Mme laduchesse de Berry ait conservée jusqu'au 
dernier moment de sa vie, des goûts si déclarés et si indécents la pré- 
cipitèrent continuellement dans l'extrémité opposée; son goût pour la 
table y contribua aussi beaucoup. Huit ou dix jours après son mariage, 
elle fut souper à Saint-Cloud avec M. et Mme la duchesse d'Orléans, 
Madame la Grande- Duchesse et beaucoup de dames. Elle s'y enivra 
outrageusement, et avec les suites les plus fortes et les plus longues 
de l'ivresse. On peut juger de l'étonnement et de l'embarras de toute 
la compagnie et surtout de M. le duc de Berry ; mais elle prit soin 
qu'on ne fût surpris qu'une fois, par les promptes récidives, qu'elle 
ménageoit toutefois durant la vie du Roi, mais dont elle ne prit plus la 
même peine de se cacher après sa mort. L'amour et le vin furent 
toujours unis ; mais cette union entraîne souvent méchante compagnie, 
et c'est ce qui lui arriva. Cette princesse si tière, qui par son rang ne 
pouvoit admettre à table aucun homme avec elle, ni chez elle, ni ailleurs, 
qu'il ne fût prince du sang, s'abaissa à manger avec tous les hommes et 
avec de tels qui n'auroient pas été reçus dans de bonnes maisons. 
Jusqu'à un jésuite, qui la divertissoit et qui n'étoit pas tendre au scan- 
dale, eut très souvent cet honneur ; il s'appeloit le P. [Riglet *] et devint 
par là utile et très considéré dans sa Compagnie. Elledisoit que c'étoit 
un particulier; mais c'étoit un particulier continuel, nombreux et à 
portes ouvertes, et tous ses domestiques servant. Delà, ellesoupa sans 
cesse avec M. le duc d'Orléans et ce qu'il appeloit ses roués. Elle-même 
disoit que c'étoit la plus mauvaise compagnie de France. En effet, les 
ordures les plus grossières y dégoûtoient, les impiétés y révoltoient, et 
les excès de vin et de mangeaille y étonnoient. De là, nulle dignité en 
autres choses, que par caprice et par orgueil et sans règle aucune que 
son humeur et sa volonté, irritée surtout de savoir ses actions blâmées, 
et débitant comme une maxime dont il n'étoit pas permis de s'écarter, 

i, Ce nom est en blanc dans le manuscrit, 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 407 

qu'il ne l'étoit jamais de parler en mal des personnes de son rang, pas 
même de leurs actions les plus publiques et qu'on auroit soi-même vues ; 
c'est ce qui l'irritoit contre tout le monde comme d'un droit violé en sa 
personne par le plus grand manquement de respect et le plus indigne de 
pardon. 

Sa mort fut un étrange spectacle. Les longues douleurs dont elle fut 
accablée ne purent la persuader ni de pensera cette vie par un régime 
nécessaire à son état, ni à celle qui la devoit bientôt suivre, jusqu'à ce 
qu'enfin parents et médecins se crurent obligés de lui parler un lan- 
gage qu'on ne tient guères aux princes, mais que l'impiété de Chirac 
déconcerta. Cependant, comme il étoit seul et que tout ce qui lui avoit 
parlé continuoit à le faire, elle se soumit aux remèdes pour ce monde 
et pour l'autre. Elle reçut donc ses sacrements, et parla aux assistants 
sur sa vie et son état, mais en reine de l'un et de l'autre, et, après que 
tout fut achevé, elle s'applaudit de la fermeté qu'elle y avoit montrée. 
Elle vécut encore assez pour rentrer plus en elle-même, et pour com- 
munier une autre fois avec moins de pompe et d'orgueil. Mais il ne 
faut pas oublier une scélératesse du premier ordre et d'une hardiesse 
insigne et impunie. Désespérée des médecins, et l'arrêt par eux una- 
nimement prononcé à M. et à Mme la duchesse d'Orléans, on envoya 
chercher un nommé Garus, qui avoit inventé un élixir qui faisoit du 
bruit alors, et dont le Roi a depuis acheté le secret fort cher. Le remède 
fut donné, et réussit au delà de toute espérance ; il ne s'agissoit plus 
que de continuer. Garus avoit demandé que rien ne fût donné que par 
son ordre, et celui de M. et de Mme la duchesse d'Orléans y étoit 
exprès. La princesse continua d'être si soulagée et si à elle-même, que 
Chirac, craignant pour sa réputation, prit son temps que Garus dor- 
moit,et avec son impétuosité fit avaler un purgatif sans en dire mot à 
personne, qu'il présenta lui-même à Mme la duchesse de Berry. De ce 
moment à celui de retomber d'où elle étoit revenue, il n'y eut pres- 
que pas d'intervalle. Garus, voyant ce désordre, s'écria qu'on avoit 
sûrement donné un purgatif, qui étoit un poison quel qu'il fût, dans 
l'état de la princesse. Les gardes, qui l'avoient vu donner, avouèrent que 
Mme la duchesse de Berry avoit pris quelque chose de la main de 
Chirac. Garus voulut s'en aller ; on le retint, et l'on envoya chercher 
M. et Mme d'Orléans. Grand vacarme devant eux ; cris de Garus, 
hardiesse de Chirac sans égale de soutenir ce qu'il avoit fait, et de là, 
pouilles de l'un à l'autre ; mais pendant ce débat la princesse de pis en 
pis tendoit à sa fin, sans que Chirac ni Garus y pussent plus rien, et, 
pour couronner l'impudence, Chirac, voyant l'agonie avancée, traversa 
la chambre, et faisant une révérence d'insulte au pied du lit, qui étoit 
ouvert, lui souhaita en termes équivalents un bon voyage, et de ce pas 
alla à Paris. 

M. le duc d'Orléans, qui n'avoit eu que M. de Saint-Simon auprès 
do lui à la Meute, fut amèrement affligé ; il le chargea des soins et des 
ordres de tout ce qui devoit suivre, et se laissa arracher par lui de lu 



408 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

Meute quelques heures avant la mort. La pauvre princesse étoit encore 
grosse; on lui trouva un notable dérangement au cerveau. Tout cela 
fut étouffé pour le temps avec soin ; on eut le bon sens de ne vouloir 
point d'oraison funèbre, et de ne faire sur les obsèques que ce qui ne 
se put absolument éviter. M. le duc d'Orléans seul fut touché; quelques 
perdants s'affligèrent ; mais qui d'entre eux eut de quoi subsister ne 
put même regretter sa perte. Rions à l'armée fut plus d'une fois sur 
le point de se tuer ; ce fut aussi pour lui un terrible dénoûment de 
[cette] plus que romanesque histoire. Il fit bientôt après argent de son 
régiment et de son gouvernement, et, comme il avoit été doux et poli 
avec ses amis, il en conserva, et fit bonne chère avec eux pour se con- 
soler ; mais au fond il demeura obscur, et cette obscurité enfin l'absorba. 
Pour M. le duc d'Orléans, sa douleur ne fut pas de durée ; l'habitude, 
le goût, la tendresse qu'il avoit eue pour elle dès sa première enfance, 
et qui avoit toujours subsisté, cédèrent bientôt à d'autres considérations 
qui le consolèrent, surtout à la délivrance de cette déclaration de 
mariage, qui lui fit trouver bientôt un grand soulagement. Toute la 
maison, qui détestoit M. et Mme de Mouchy, s'éleva contre eux avec 
tant de bruit, que, étant sortis de la Meute la veille de la mort, par 
l'embarras d'y rester sans protection ni ressource, ils en furent chassés 
quand après ils y voulurent rentrer, et que Mme de Mouchy ne put 
obtenir de M. le duc d'Orléans d'y faire les fonctions de sa charge ni 
même d'y reparoître. Elle fut aussi la seule exceptée de la continuation 
de ses appointements, que le duc de Saint-Simon obtint pour toutes 
les dames et pour quelques autres personnes de cette maison ; mais 
elle s'y étoit si démesurément gorgée d'argent, de pierreries et de 
tout, qu'en cela même elle ne fut plainte de personne. Elle et son 
mari furent même doucement chassés de Paris. Ils y sont depuis 
revenus; mais aucun des changements arrivés jusqu'à cette heure n'a 
pu les rétablir dans le monde, ni les tirer d'obscurité, de mépris et 
d'oubli. 

1594. Le deuil de la duchesse de Berry. 
(Page 275.) 

7 septembre 1719. — C'est toujours sur le Roi que se règlent tous 
les deuils de la cour, parce qu'il n'y a qu'un respect supérieur à tout 
autre, qui est le sien et qui fait un deuil quand il s'y met, et le fait 
quitter quand il le quitte. Ce même respect le fait encore porter sans 
lui de ses enfants, parce qu'un père n'en porte point le deuil par une 
supériorité que les sujets ne partagent pas, tandis qu'ils partagent sa 
douleur et qu'ils portent le deuil sans lui, en ces seuls cas, par respect 
pour lui. Mais de le porter avec lui et de le prolonger sans lui, c'est 
ce qui est contre tout respect et tout exemple ; on ne comprend donc 
pas comment cela s'est pu faire, quoiqu'il se soit fait. Personne ne 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 409 

se soucioit de Mme la duchesse de Berry, et M. le duc d'Orléans 
montroit un continuel exemple du premier respect dû au Roi, et 
étoit fort éloigné de rien vouloir pour soi qui y pût être tant soit 
peu contraire ; mais telle est en tout la bassesse des François d'en 
faire toujours plus qu'il n'est dû et qu'on ne leur en demande, quand 
on a du pouvoir et de la supériorité en quelque genre effectif que 
ce soit. 



1595 et 1596. Pourquoi Saint-Simon ne s'attarde pas 
sur les questions de finances. 

(Page 284.) 

13 octobrel715. — 11 faudroit des volumes pourexpliquer seulement, 
etle plus légèrement du monde, tout ce qui se passa en finance, et en 
avoir fait de plus une étude particulière ; il s'en faut donc bien qu'on en 
puisse charger ces Additions ou Notes. La matière a été si généralement 
intéressante et si publique, qu'il est aisé de trouver partout les éclair- 
cissements de curiosité qu'on pourroitavoir là-dessus. On enuseradonc 
sur les finances ici comme on a fait sur la Constitution et à peu près par 
les mêmes raisons. 

1 er mars 1719. — On traite ici les finances avec le même silence 
que la Constitution. Des volumes in-folio ne suffiroient pas en seules 
notes sur ces deux matières. Elles sont d'ailleurs si connues et tant 
de gens en ont écrit, qu'on a cru s'en pouvoir tenir à n'en rien 
expliquer. 



1597. Le petit Renau. 
(Page 287.) 

3 octobre 1719. — Ce petit Renau, ainsi nommé de sa très petite 
taille, fine et proportionnée, étoit des dernières frontières de France 
vers le Guipuzcoa, de fort bas lieu, dont l'application, le savoir, la valeur 
et la vertu firent la fortune. On a parlé de lui ailleurs en ces Notes. Son 
rare désintéressement le laissa pauvre, et son amour pour l'État etpour 
le bien public, le jetèrent dans les idées de la taille proportionnelle, 
dont il s'infatua, et qui ne le fit pas aimer où il l'essaya, malgré la 
pureté de ses mains et de ses intentions. Le Roi l'estimoit, et à son 
exemple ce qu'il y avoit à la cour de plus sérieusement distingué parmi 
les seigneurs et les ministres, et particulièrement Mgr le duc de Bour- 
gogne et M. le duc d'Orléans. Il étoit grand Malebranchiste et grand 
mathématicien; simple d'ailleurs, modeste infiniment, et de bonne com- 
pagnie. Le chagrin du peu de succès de ses essais et un voyage qu'il 
entreprit malade, pour les continuer, le tuèrent en chemin, aidés de trop 
d'eau dont il se noya et dontil étoit grand buveur par principe de saule 

MtUOlHIs DK SAINT-SIMON. XXXV; U- 



410 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

11 étoit grand croix de Saint-Louis et un des meilleurs lieutenants 
généraux de mer. 



1598. Établissements donnés au duc de Chartres. 
(Pages 292-293.) 

27 août 4719. — M. le duc d'Orléans songeoit peu à des établisse- 
ments pour Monsieur son fils. Ganillac l'y força d'importunité pour 
avoir un large robinet d'argent à son ami la Feuillade, qui sut toujours 
recevoir sans cesser d'être l'ingratitude même. Pour la charge de 
l'infanterie 1 , ce fut l'ouvrage du maréchal de Villeroy pour le rendre 
suspect et en aliéner le Roi. De ses aveux sur ce chapitre à son retour 
de Lyon, que tout avoit disparu et changé de face, que n'y auroit-il 
point à dire ! 

1599. Clermont, capitaine des gardes du duc de Chartres, 
épouse lady Jersey. 

(Page 293.) 

24 octobre 1743. — Cette Angloise ne fit depuis aucune figure, et 
finit par épouser, sans le déclarer, Clermont, qui fut chassé avec tant 
de fracas avec Mlle Choin, et qui, après la mort du Roi, succéda à 
Nancré à la compagnie des cent-suissesdeM. le duc d'Orléans, régent, 
et après la mort de ce prince tomba par famine à être capitaine des 
gardes de Monsieur son fils, comme gouverneur de Dauphiné ; car les 
princes du sang n'ont ni gardes ni capitaines des gardes que comme les 
autres gouverneurs de province, et quand ils le sont. 



1600. Contestation entre la Vrillièreet Maillebois. 
(Page 294.) 

46 août 4749. — Voilà ce que perdent' les charges à tomber à des 
gens infimes. On n'a jamais contesté au lieutenant général d'une pro- 
vince d'y faire les fonctions de gouverneur en son absence. C'en est 
une que présenter les députés des Etats, et toutefois, la Vrillière la 
prétend et l'emporte, parce qu'il n'eut affaire qu'à Maillebois, et de là 
en avant, voilà cette fonction ôtée aux lieutenants généraux par les 
secrétaires d'État dans un pays où rien de suivi par règles et par 
maximes, et tout par exemples et par considérations. 



4. Saint-Simon veut parler de la charge de colonel général de l'in- 
fanterie que le Régent rétablit en faveur de son fils en mai 4724. 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 411 



1601. La duchesse d'Orléans refuse de recevoir les députés 
du Languedoc. 

(Page 296.) 

26 août 1719. — Il ne se pouvoit un deuil plus public ni plus 
éclatant de la situation de M. du Maine, quoique sur le point de 
sortir de prison, que ce refus de Mme la duchesse d'Orléans de recevoir 
des harangues, ordinaires de tous les ans, des députés des États de ces 
provinces. 



1602. Le duc de Saint-Simon empêche le Régent de rembourser 
toutes les charges du Parlement. 

(Page 301.) 
• 
22 août 1719. — Ce bruit ne fut point un faux bruit ; mais on le fit 
passer pour tel, et on eut raison. Quelque abattu que fut le Parlement 
du dernier lit de justice, on l'a déjà dit, il n'en fut que plus irrité, et 
revenu, par le temps, du premier étourdissement, il ne s'appliqua qu'à 
éluder tout ce qui le regardoit dans les enregistrements que le Roi y 
avoit fait faire en sa présence. Cette compagnie est conséquente pour 
son intérêt. Elle se prétend la modératrice de l'autorité des rois; sur 
quoi fondé? c'est une autre affaire ; mais elle le prétend et y tient bon. 
De cette maxime, elle en tire une autre sur les enregistrements; elle 
ne les prend point comme une publication qui oblige, parce qu'elle ne 
peut être ignorée, ni la nécessité de l'enregistrement comme celle de 
la notoriété, d'où résulte l'obéissance à des lois qu'on ne peut plus 
ignorer; elle les prétend comme l'ajoutement d'une autorité supé- 
rieure, en genre de lois, d'ordonnances et d'édits, à une autorité qui 
seule les peut rendre, mais qui ne les peut faire valoir ni observer sans 
le concours de cette autre autorité, qui est celle que le Parlement ajoute 
à celle du roi par l'enregistrement ; et de cette dernière maxime suit 
que tout effet d'autorité nécessaire, mais forcée, est nul, et que par 
conséquent tout ce que le roi porte au Parlement y est vainement 
enregistré par la force et par la crainte, et ne le peut être valablement 
qu'autant que ce qui s'y porte a été auparavant communiqué et 
approuvé par le Parlement, ou qui, porté directement au lit de justice, 
y est discuté avec liberté pour y être admis ou rejeté. Dans cet esprit, 
il étoit tout simple que le Parlement, non-seulement ne se crût pas 
tenu à observer rien de toutce qui avoit été enregistré au lit de justice 
malgré la Compagnie et contre ses prétentions, mais encore en droit 
d'agir d'une manière tout opposée à la teneur de ce qui y avoit été 
ainsi enregistré. Ce fut aussi ce que le Parlement fit pas à pas avec 
toute la circonspection, mais en même temps avec toute l'intention et 



41$ ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

la fermeté possible. M. le duc d'Orléans en étoit exactement instruit, 
et fort embarrassé. Law l'étoit encore davantage ; il avoit bien des 
manèges et des opérations à faire qui demandoient un Parlement 
soumis, et il avoit affaire à un prince qui n'aimoit pas les tours de force, 
et qui sembloit épuisé sur ce point par celui où il avoit été enfin con- 
traint. Dans cette perplexité, il imagina de trancher ce nœud gordien. 
Il se trouvoit au plus haut point de son papier : le feu du François y 
étoit, et il n'y avoit que peu de gens en comparaison du grand nom- 
bre qui préférassent l'argent à ce papier. 11 proposa donc à M. le duc 
d'Orléans de rembourser avec ce papier toutes les charges du Parlement 
de gré ou de force; de se parer au public d'ôter la vénalité des charges, 
qui en effet a tant fait crier autrefois, et qui nécessairement entraîne 
de si profonds abus ; de les remettre toutes en la main du Roi pour 
n'en plus disposer que gratuitement comme avant que les charges 
fussent vénales, et le rendre le maître ainsi du Parlement pardes com- 
missions qu'il donneroit pour le tenir d'une vacance à l'autre, et qui 
seroient continuées après ou changées en faveur d'autres sujets, suivant 
son bon plaisir. Ce spécieux si avantageux éblouit le Régent. Le ducde 
la Force appuya cette idée de concert avec l'abbé Dubois, qui nevouloit 
pas trop y paroître, mais qui faisoit agir et qui, dans la crainte des 
revers, et dans la connoissance et du Parlement et de son maître, se 
tenoit derrière la tapisserie, d'où il dirigeoit ses émissaires. Lui-même 
y trouvoit son compte, dans ses vues de se rendre le maître de l'État, 
sous le nom de M. le duc d'Orléans, puis du Roi majeur; mais il sen- 
toit tous les hasards de la transition, et ne se vouloit pas commettre. 
Il y a lieu de croire que ce fut de son artifice que vint à M. le duc 
d'Orléans la volonté de consulter là-dessus le duc de Saint-Simon. 
G'étoit un des hommes du monde qui portoit avec le plus d'impatience 
les prétentions et les entreprises contre l'autorité royale, et qui ; par 
attachement à sa dignité, demeuroit le plus publiquement ulcéré de 
toutes les usurpations que cette compagnie lui avoit faites et de tout 
ce qui s'étoit passé en dernier lieu là-dessus sur le bonnet, dans les 
fins du Roi et depuis sa mort. C'étoit aussi par là que M. le duc 
d'Orléans, dont les soupçons n'épargnoient pas ses plus éprouvés ser- 
viteurs, avoit toujours regardé de cet œil tout ce que Saint-Simon lui 
avoit dit, dans les commencements, des entreprises du Parlement sur 
son autorité, et que le duc étoit demeuré à cet égard dans un entier 
silence depuis, et qui n'avoit été rompu que par M. le duc d'Orléans, 
lorsqu'il lui parla du lit de justice peu de jours avant qu'il fut tenu. 
Les mêmes raisons et le même naturel du prince le dévoient donc 
éloigner de consulter, sur ce remboursement du Parlement, M- de 
Saint-Simon, s'il n'y avoit été poussé d'ailleurs. Mais, en même temps 
qu'il étoit celui de tous de qui le Régent devoit être plus en garde 
là-dessus à son sens, c'étoit un coup de partie, à ce qui sembloit aux 
intéressés, de faire consulter un homme si fait exprès pour seconder 
leurs désirs, et qui rassembloit en soi tout ce qu'il falloit pour les 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 413 

faire réussir pleinement et avec promptitude. Quoi qu'il en fût, une 
après-dînée que Saint-Simon travailloit à son ordinaire tête à tête avec 
le Régent, ce prince lui expliqua les entraves que le Parlement lui 
donnoit sans cesse, le peu de compte que cette compagnie faisoit publi- 
quement du lit de justice, et le peu de fruit qu'il en tiroit, puis pro- 
posa l'expédient et tira de sa poche un mémoire bien raisonné du 
projet. Saint-Simon entra fort dans les plaintes du Régent de la con- 
duite du Parlement, et dans les raisons de le ranger au devoir à 
l'égard de l'autorité royale. Il allégua ses causes personnelles de désir 
de le mortifier et de le voir remis dans les bornes où il devoit être, et 
les avantages que sa dignité ne pouvoit manquer de trouver dans 
l'exécution de ce projet; mais il ajouta qu'il le trouvoit de première 
vue bien injuste d'une part, et bien hardi de l'autre, et que ce n'étoit 
pas là une résolution à prendre sans beauconp de mûres délibérations, 
et sans en avoir bien pesé toutes les grandes suites et toute l'impor- 
tance. M. le duc d'Orléans ne lui en laissa pas dire davantage, et 
voulut lire le mémoire d'abord de suite sans interruption, puis une 
seconde fois en raisonnant dessus. Cette lecture première confirma le 
duc dans l'éloignement qu'il avoit témoigné d'abord, et quand ce fut 
à la seconde lecture, il fit toujours des raisonnements qui alloient à la 
réfutation. Le Régent, surpris au dernier point d'y trouver le duc 
contraire, mais déjà entraîné et enchanté du projet, ne fut pas content 
de cette résistance. Il lui témoigna l'un et l'autre, essaya de le piquer 
sur les intérêts de sa dignité, auxquels il le savoit fort sensible, et lui 
dit qu'il falloit donc laisser le Parlement le maître, ou en venir à bout 
par l'unique moyen qu'on en avoit; puis se répandit sur l'odieux et les 
inconvénients infinis de la vénalité des charges et sur le bonheur 
public de ce changement, et sur l'acclamation qu'on en devoit attendre. 
Saint Simon, le voyant si prévenu et reployer son mémoire pour le 
mettre dans sa poche, sentit tout le danger où on l'alloit embarquer. 
Il lui dit donc que, quoiqu'il y eût fort longtemps qu'ils fussent là- 
dessus, cette matière étoit trop importante, ou pour ou contre, pour 
n'être pas plus mûrement examinée ; qu'il avoit dit ce qui s'étoit 
d'abord présenté à son esprit ; que, en y pensant davantage, et en 
faisant plus de réflexions avec loisirtout seul sur cemémoire, peut-être 
changeroit-il d'avis, et qu'il le desiroit; que, pour cela, il le prioit qu'il 
pût l'emporterchez lui et le mieux examiner tout à son aise. M. le duc 
d'Orléans y consentit, le lui donna, mais voulut le ravoir et l'entretenir 
le surlendemain, et ne lui donna pas un plus long terme. Il revint au 
jour marqué avec un mémoire de sa main, qu'il lut au Régent, auquel 
il ne trouva point de réponse, et qui demeura convaincu que le projet 
étoit la chimère du monde la plus dangereuse. En effet il n'en fut 
plus parlé. 

Ceux qui l'avoient conseillé, voyant M. le duc d'Orléans si armé 
contre leurs raisons qu'ils n'avoient point de répliques à opposer, se 
continrent dans le silence; mais ce ne fut pas pour toujours; ce projet 



414 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

leur étoit trop cher pour l'abandonner et par s'ôter toutes sortes 
d'obstacles, et par ce grand débouchement de papier dont Law sentoit 
le poids de loin, en quelque vogue présente qu'il fût. Il faut achever 
cette curieuse et singulière anecdote, quoiqu'elle dépasse ces Mémoires 
de Dangeau. L'été suivant se passa en luttes avec le Parlement, et ces 
luttes donnèrent lieu aux promoteurs du projet abandonné de tâcher 
de le ressusciter. M. de Saint-Simon étoit allé passer quelques jours en 
sa maison de la Ferté. Le lendemain de son arrivée, il fut chez M. le 
duc d'Orléans, qu'il trouva avec du monde. Après quelques moments 
de conversation générale, il prit Saint-Simon dans un coin, et lui dit 
qu'il avoit bien à l'entretenir de choses importantes et pressées, et que 
ce seroit pour le lendemain. Le duc le pressa de lui en dire la 
matière. Le Régent eut peine à s'expliquer; puis il lui dit qu'il étoit 
excédé du Parlement, et qu'il falloit reprendre le projet du rembour- 
sement et voir enfin aux moyens de l'exécuter. L'autre lui témoigna 
toute sa surprise de le voir revenir encore une fois à un expédient si 
ruineux, et de l'abandon duquel il étoit demeuré si pleinement con- 
vaincu. M. le duc d'Orléans insista, mais coupa court, et lui donna 
rendez-vous au lendemain. Le duc lui dit qu'il étoit tout prêt, mais 
qu'il n'avoit rien de nouveau à lui exposer sur cette matière, et qu'il 
seroit surpris si on lui en proposoit quelque solution praticable. La 
même nuit, la fièvre le prit, et il s'envoya excuser du rendez-vous. Le 
jour d'après, M. le duc d'Orléans envoya savoir de ses nouvelles et 
quand il le pourroit voir; c'étoit une fièvre double tierce, qui impa- 
tienta d'autant plus les promoteurs du projet, qu'apparemment ils trou- 
vèrent M. le duc d'Orléans arrêté à n'avancer pas sans lui ; car, deux 
jours après, le duc de la Force vint forcer sa porte de la part du 
Régent. Il trouva M. de Saint-Simon dans l'accès, et hors d'état de rai- 
sonner. Suivant la mission qui l'amenoit, il lui demanda avec empres- 
sement quand ce pourroit être, parce que l'affaire pressoit. C'étoit la 
première fois qu'autre que M. le duc d'Orléans lui en eût parlé. M. de 
Saint-Simon répondit à M. de la Force qu'il ne prévoyoit pas être si tôt 
en état d'aller au Palais-Royal ni de parler d'affaires, mais que, si 
celle-là pressoit tant, il avoit tellement tout dit à M. le duc d'Orléans 
tout ce qu'il en pouvoitdire, il y a plus d'un an, qu'il n'avoit plus rien 
à y ajouter, et que tout ce qu'il pouvoit faire, étoit de lui prêter à lire 
un mémoire qu'il avoit fait là-dessus, et que par hasard il avoit gardé. 
En effet, il le lui envoya l'après-dînée du même jour. Apparemment 
qu'ils le trouvèrent péremptoire; car M. de la Force le lui rapporta 
quelques jours après. M. de Saint-Simon n'étoit pas encore trop en 
état, et moins en volonté, d'entrer en matière avec lui ; l'autre aussi n'y 
insista pas, et se contenta d'avouer en général que le mémoire étoit 
bon. Il y a lieu de croire qu'il n'y fut pas trouvé de réponse, parce 
que M. le duc d'Orléans lui dit, lorsqu'il le vit, qu'il n'y avoit pas 
moyen de songer davantage à ce projet, et en effet il n'en fut plus 
du tout parlé depuis. Ce qui ne se peut comprendre, mais ce qui 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 415 

arrivoit pourtant continuellement, c'est que tout cela fut su, et par 
le premier président, avec qui M. de Saint-Simon étoit demeuré en 
rupture plus qu'ouverte, et sans le saluer depuis l'affaire du bonnet, 
à la fin du feu Roi. Peu après ceci, le Parlement fut envoyé à Pon- 
toise, et M. de Mesmes, y allant avec sa famille, dit en carrosse à 
Mme de Fontenilles, sa sœur, le risque que le Parlement avoit couru, 
et qu'il lui donnoit à deviner quil'avoit sauvé, dont il ne sortoit pas de 
surprise, et nomma Saint-Simon. Us surent aussi la part contradic- 
toire que le duc de la Force y avoit eue, et surent après s'en venger 
cruellement. 

4603 et 1604. Les princes du sang n'ont ni grands officiers 
ni capitaines des gardes. 

(Page 312.) 

24 novembre 1707. — La libéralité des Mémoires est infinie. Jamais 
les princes du sang n'ont eu de grands officiers ; le premier prince du 
sang a un gentilhomme de la chambre, que Monsieur le Prince le 
Héros appela le premier gentilhomme de la chambre, en même temps 
se donna un premier écuyer. Il y eut des temps où cela ne fut pas diffi- 
cile lors de son mariage avec la nièce du cardinal de Richelieu et 
dans les premiers temps de la Régence, où il fut le maître par la 
foiblesse de Gaston et la crainte et le besoin du cardinal Mazarin. Le 
premier prince du sang est le seul dont la maison soit passée â la 
Chambre des comptes pour les privilèges de ses officiers, et le seul qui, 
à titre de prince du sang, ait une pension du Roi réglée et affectée. 
Quelques conquêtes qu'aient fait les princes de sang par leurs mariages 
avec les enfants naturels du feu Roi et par l'élévation que le feu Roi a 
voulu donner à ces mêmes enfants, ils n'ont pu ni avoir de grands offi- 
ciers, ni faire passer leur maison à la Chambre des comptes, ni avoir 
des privilèges pour aucun de leurs domestiques. On a vu en plus d'un 
endroit qu'ils n'ont jamais pu, sous le feu Roi, faire admettre, ni à 
Marly, ni dans les carrosses de Monseigneur, ni à sa table, aucun des 
gens distingués de leurs domestiques ; ni pas une de leurs dames 
d'honneur, ni à Marly, ni dans les carrosses, ni à la table des filles de 
France, et que celles qui y ont été admises l'étoient des filles du Roi 
et uniquement par grâce à ce titre, à l'exclusion de celles des autres 
princesses du sang, et, tandis que MM. du Maine et de Toulouse 
avoient de leurs premiers domestiques à Marly, jamais Monsieur le 
Prince, Monsieur le Duc ni M. le prince de Conti n'en ont jamais pu 
avoir aucun, à l'exception une fois ou deux de M. deLussan, chevalier 
de l'Ordre, premier gentilhomme de la chambre de Monsieur le Prince, 
et de sa femme, qui, une seule fois, à des Rois, mangea à table, à la 
suite de Madame la Princesse. Quant à ce choix de ces officiers des 
princes du sang, qu'ils ne font point sans le Roi, c'est une nouveauté 



446 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

qui n'a été introduite qu'à l'occasion de Monsieur le Duc et de son 
mariage, qui faisoit prendre au Roi une part particulière en lui, et 
conséquemment à vouloir qu'il n'eût point de gens distingués du com- 
mun de ses domestiques qui ne lui fussent agréables ; à quoi le soin 
qu'avoit Monsieur le Prince de n'oublier rien qui pût plaire donna lieu, 
et qui s'est suivi depuis, mais qui jusqu'alors avoit été parfaitement 
inconnu. 

29 août 1719. — Les princes du sang, comme tels, n'ont ni gardes ni 
capitaines des gardes, mais seulement en qualité de gouverneurs de 
provinces, lorsqu'ils le sont, et comme tous les autres gouverneurs de 
province, et le seul premier prince du sang a un gentithomme de la 
chambre. Ils l'appellent maintenant premier gentilhomme de la cham- 
bre, et en ont tous un. La date de cette nouveauté, peu à peu impercepti- 
blement introduite, est depuis la mort du Roi, et n'a paru qu'assez 
longtemps après. 

1605. Le grand prieur de Vendôme cherche à se marier. 
(Page 313). 

8 septembre 1719. — Le chevalier de Vendôme avoit passé sa vie à 
se ruiner et manger tout ce qu'il avoit pu d'ailleurs. Les biens du grand 
prieuré étoient tombés dans le dernier désordre, et l'ordre avoit à cet 
égard une action toujours prête contre lui. Il avoit tiré infiniment de 
Law, et n'étoit pas d'avis d'en réparer ses bénéfices. Les accroisse- 
ments prodigieux et inattendus qu'il avoit vu arriver à son rang par le 
feu Roi à cause de ses bâtards, et que son impudence avoit augmentés 
depuis, par des tentatives que la foiblesse et la politique de M. le duc 
d'Orléans avoit souffertes, lui avoient tellement tourné la tète, que la 
chute des fondements de ce rang au dernier lit de justice, n'avoit pu 
le rappeler à la première moitié de sa vie, ni le détacher de la folle 
espérance de revenir au rang de prince du sang. Il la combla par vouloir 
avoir postérité, et ne put comprendre que cette postérité même seroit 
un obstacle de plus à ses désirs. Il s'abandonna donc à sa chimère, et 
Law, son confident et son ami, en profita pour faire sa cour au Régent 
et procurer au bâtard qu'il avoit reconnu de Mme d'Argenton le grand 
prieuré de France. Le marché en fut bientôt fait et payé. Pas un de 
ceux qui y entrèrent de part ou d'autre, n'étoient pas pour en avoirplus 
de scrupule que du marché d'une terre et d'une charge, ni l'ordre de 
Malte ni le grand maître pour oser refuser un régent du royaume. 
Gela passa donc avec si peu de difficulté, qu'on le sut fait avant de le 
savoir à faire. Il s'en trouva davantage à la dispense des vœux et de 
se marier pour le chevalier de Vendôme ; mais enfin il l'obtint par le 
crédit de M. le duc d'Orléans et par les sûretés qu'il donna à la maison 
de Gondé de ne répéter rien de la succession de son frère, qui, par la 
donation entre-vifs de son contrat de mariage fondée sur la profession 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 417 

de cet unique frère, étoit passée toute entière aux héritiers de Mme de 
Vendôme, excepté ce qui se trouva réversible à la couronne. Ce ne 
fut pas tout : Vendôme chercha partout à se marier, et partout personne 
ne voulut d'un vieux ivrogne, vivant de rapines, sans fonds de bien 
que le portefeuille qu'il s'étoit fait et, de plus, pourri de vérole. Lui 
au contraire se persuadoit qu'il n'y avoit rien de trop bon pour lui. 
Il chercha donc en vain et se lassa enfin d'une recherche ridicule et 
inutile ; il continua sa vie accoutumée, qui l'obscurcit toujours de plus 
en plus, et qui ne dura que peu d'années depuis cette dernière scène 
de sa vie. 



1606. Berthelot de Pléneufet sa femme; leur projet de mariage 
d'une fille du Régent avec le prince de Piémont. 

(Pages 315-316.) 

9 septembre 1719. — Pléneuf étoit un Berthelot, gens d'affaires, et 
un des frères de la femme du maréchal de Matignon, mère des deux 
Matignons, chevaliers de l'Ordre à la Pentecôte 1724 et le premier jour 
de l'année suivante. Ce Pléneuf étoit né pour le malheur de la France, 
puisqu'il fut père de la trop fameuse Mme de Prye. Il fut aussi très 
funeste à l'État par les voleries immenses qu'il commit sur les vivres 
et les hôpitaux des armées d'Italie, dont il amassa tant de trésors et 
qu'il cacha si bien, lorsque dans la Régence il se vit recherché par la 
chambre de justice, et qu'il fit une banqueroute frauduleuse et prodi- 
gieuse, et se sauva hors du royaume. Ce fut de là qu'il plaida, mains 
garnies en sûreté, et qu'il se servit pour se tirer d'affaires, sans qu'il 
lui en coûtât rien, de ce qui corrompt tout dans le monde, je veux dire 
de ses richesses et de la beauté. Sa femme en avoit, des agréments 
encore plus, et tout l'esprit et la sorte d'esprit d'insinuation, de suite, 
d'intrigues, qui est la plus propre au grand monde, et à y régner 
autant que le pouvoit une bourgeoise. Le mari, d'extérieur grossier, 
lourd, stupide, étoit le plus délié matois et qui alloit le mieux à ses 
fins, sans scrupule de moyens, et qui avec beaucoup d'esprit étoit 
propre aussi aux affaires et à l'intrigue. Il fit tant par les siennes en 
Piémont, où il s'étoit retiré, et par celles de sa femme qui gouvernoit 
M. le Blanc et Belle-Isle, et qui fut leur perte dans les suites par la 
rage de sa fille contre elle et la réciproque jalousie d'empire et de 
beauté, que Pléneuf fut initié et vu de bon œil à la cour de Turin, 
et auprès du roi de Sardaigne même directement. Il entama le propos 
du mariage de Mlle de Valois avec le prince de Piémont, se fit avouer 
par M. le duc d'Orléans, et même autoriser pour aller en avant. Je ne 
sais d'où cela vint au duc de Saint-Simon ; mais ce fut à lui que M. le 
duc d'Orléans s'adressa pour faire les réponses à Pléneuf, et manier 
avec lui cette affaire, après que Mme la duchesse d'Orléans lui eut 
demandé avec instance de pardonner à Pléneuf une insolence qu'il lui 

MÉMOIRES DE SAINT-SIMON. XXX VI 53 



418 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

avoit faite du temps du chancelier Voysin, sous le feu Roi, dont il étoit 
premier commis, pour un valet à lui qu'il avoit fait placer dans le gou- 
vernement de Blaye au fort de Médoc, et que Saint-Simon en avoit fait 
chasser après la mort du Roi. La négociation alla vite et très bien. 
Mme de Pléneuf, que Mme la duchesse d'Orléans voyoit là-dessus en 
secret, apportoit les lettres de son mari au duc de Saint-Simon, et en 
venoit prendre les réponses. Gela dura quelques mois, et venoit à con- 
clusion lors du retour de l'abbé Dubois d'Angleterre. Alors Saint Simon, 
qui ne traitoit qu'à regret avec un homme tel que Pléneuf, et qui con- 
noissoit les jalousies de l'abbé Dubois, la foiblesse de M. le duc d'Or- 
léans pour lui, et que ce mariage, qui devoit paroître si flatteur à M. le 
duc d'Orléans, n'en étoit que médiocrement goûté par des raisons peu 
raisonnables, mais particulières, lui proposa de ne pas faire un pot à 
part de cette partie seule des affaires étrangères, et de la remettre à 
l'abbé Dubois, ce que ce prince approuva au grand regret de Mme la 
duchesse d'Orléans et de Mme de Pléneuf, mais à la grande satisfaction 
du ducde Saint-Simon. L'abbé Dubois, qui poursafortune à soi n'avoit 
en tête que la Quadruple alliance, dont la Sicile devoit être le premier 
fruit pour l'Empereur aux dépens du roi de Sardaigne, que j'appelle 
par avance de ce nom, n'avoit garde de conclure avec lui un mariage à 
la veille de le dépouiller, ou qui en le préservant ruineroit tous ses 
projets de fortune particulière. Il fit donc languir la négociation pour 
se préparer à la rompre, la laissa transpirer exprès et revenir à 
Madame sans y paroître, parce qu'il en étoit méprisé et haï, mais 
dans l'espérance de quelque trait de férocité allemande. Il devina. 
Madame étoit la droiture et la franchise mêmes avec de grands défauts, 
dont un étoit de pousser sans mesure cette droiture et cette fran- 
chise ; elle n'en fit pas à cette occasion à deux fois. Elle étoit de tout 
temps en commerce de lettres avec la reine de Sardaigne toutes 
les semaines ; elle lui manda sans détour qu'elle apprenoit qu'il 
étoit sérieusement question du mariage du prince de Piémont avec 
Mlle de Valois ; qu'elle l'aimoit trop pour lui vouloir faire un si 
mauvais présent et pour la tromper; qu'elle l'avertissoit donc, etc., 
et tout de suite tout ce qu'elle en savoit ou croyoit savoir ; puis, la 
lettre partie et hors de portée de pouvoir être arrêtée, dit ce qu'elle 
avoit mandé à M. et Mme la duchesse d'Orléans, qui en fut outrée. 
M. le duc d'Orléans, qui n'avoit jamais été de bon pied en cette 
affaire, et beaucoup encore moins depuis qu'elle avoit passé entre les 
mains de l'abbé Dubois, ne s'en soucia point, et l'abbé rit de bon cœur 
de cet effet de son artifice. Ce mariage tomba de la sorte, et peu après 
Mlle de Valois épousa le fils aîné du duc de Modène, M. le duc 
d'Orléans trouvant qu'elle ne méritoit pas mieux et pressé de s'en 
défaire. Pléneuf, ayant sauvé son bien et raccommodé ses affaires, 
revint à Paris en homme important, où il ne vécut pas longues années 
depuis. 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 419 

1607. Voyage du roi Jacques en Espagne. 
(Page 342.) 

25 mars 1719. — Ce voyage du roi Jacques en Espagne étoit pour 
passer de là en Ecosse, sur une escadre avec des troupes; mais le roi 
d'Espagne, lui-même attaqué, n'eut pas le temps d'une exécution si 
éloignée, et dont le czar, avec une flotte toute prête, étoit de moitié, 
et c'est ce qui rendit le roi Georges si pressant et l'abbé Dubois si 
ardent à procurer la déclaration delà guerre par la France à l'Espagne, 
tandis que rien ne nous convenoit mieux que cette invasion. 

1608. Mort et caractère de la marquise de Croissy. 
(Page 345.) 

17 septembre 1719. — Mme de Croissy étoit fille unique de Beraud, 
qui de médecin étoit devenu riche et s'étoit fait grand audiencier. 
C'étoit une femme de beaucoup d'esprit, qui s'étoit accoutumée au 
grand monde pendant les ambassades de son mari, et qui y étoit fort 
propre. Son goût étoit le jeu, la magnificence et la grande représenta- 
tion, où elle excelloit à bien faire les honneurs de sa maison, avec 
une politesse et un discernement particuliers, mais d'ailleurs impé- 
rieuse. Son démêlé à Nimègue avec la femme [du comte Olivencrantz, 
premier ambassadeur de Suède *], qui commença par une dispute 
au jeu, fut poussée si loin, que les maris prirent parti, dont les 
suites ne furent pas heureuses pour la France par la haine que cet 
ambassadeur remporta chez lui et qu'il inspira au Conseil de son 
maître. 

1609. Anecdote sur le marquis de Courcillon. 
(Page 346.) 

28 septembre 1719. — Courcillon, qui n'avoit qu'une cuisse et dont 
on a eu lieu de parler plus d'une fois en ces Notes, n'en fut ni plus 
triste ni plus réglé en ses mœurs. C'étoit un homme singulier, qui, par 
la faveur de Mme de Maintenon et par sa hardiesse et la plaisanterie 
qu'il tiroit de tout, s'étoit acquis, puis conservé la liberté de tout 
hasarder, et qui par sa blessure s'étoit mis sur le pied d'aller partout, 
et jusque chez le feu Roi, sans chapeau et sans épée. Un trait de lui, 
entre une infinité dont il faisoit quelqu'un tous les jours, mais qu'il 
savoit toujours n'adresser qu'avec esprit, suffira pour faire connoître de 

1. Ce qui est entre crochets a été laissé en blanc par le copiste des 
Additions ; on l'a rétabli d'après le texte des Mémoires, ci-dessus 
p. 346. 



420 ADDITIONS DE SAINT-SIMON 

quoi il étoit capable. Il étoit au biribi, à Luxembourg, où Mme la 
duchesse de Berry jouoit avec grand monde, qu'il entretenoittout à la 
fois de son babil. Tout à coup il lui prit une verve de dire, que, s'il 
avoit un plein, il seroit si aise qu'il ne pourroit s'empêcher de baiser 
quelqu'une des dames qui étoient là, et, comme il étoit homme à le 
faire, les voilà toutes à en avoir peur. Le plein vint; le voilà à sauter 
sur son pied comme une pie, à crier qu'il étoit homme de parole, et, 
pendant l'effroi des dames qui se cachoient le visage, il va tomber sur 
Mme deBellegarde. G'étoit la fille unique de Verthamon, premier pré- 
sident du Grand Conseil, qui avoit épousé avec des millions le second 
fils de d'Antin. G'étoit une créature toute neuve, élevée dans un grenier, 
point encore accoutumée au monde, timide à l'excès, modeste au 
dernier point, laide encore plus, et très vertueuse, qui de plus ne le 
connoissoit que de nom. A ce choix, éclat de rire universel ; les voilà 
tous deux à se débattre; et si bien qu'ils tombèrent par terre roulantl'un 
sur l'autre. La pauvre femme désespérée gagna le dessous de la table 
à quatre pieds, et Gourcillon après, qui la joignit, la chiffonna, et fit en 
dépit de toute sa résistance, claquer des baisers sursajoue, qui furent 
entendus à travers de tout le bruit de ce combat. Quand ce fut après à 
sortir de là-dessous, on peut juger de l'embarras, de la honte et du 
dépit de cette pauvre créature, qui reparut toute déchirée, écheveléeet 
dans un état à faire pitié, rendu trop universel. Au fond, ce Gourcillon 
ne valoit pas grand'chose, avec bien de l'esprit, de la lecture et un 
grand courage, mais qui ne se refusoit rien aux dépens de qui il appar- 
tenoit, et qui étoit d'une débauche outrée. Lui et Mme de Bellegarde 
vécurent peu de temps après ce combat. M. et Mme de Dangeau, 
qui n'avoient que lui, en furent très affligés. Sa veuve, fille unique de 
Pompadour, s'en consola fort aisément ; elle est encore une des plus 
belles personnes de France. Sa fille unique, veuve sans enfants d'un fils 
aîné du duc de Ghaulnes, a épousé le prince de Rohan. 



4610. M. de Courcillon, sa femme et sa fille. 
(Page 347.) 

12 mars 1685. — .... Dangeau 1 eut un fils de son second mariage, 
lequel, de Mlle de Pompadour, parfaitement belle, n'eut qu'une fille 
unique mariée au duc de Picquigny, fils du duc de Ghaulnes. 

1611. Orry ; sa carrière. 

(Pages 349-350.) 

4 octobre 1719. — Orry, d'origine la plus obscure, et chassé par 

1. Le commencement de cette Addition se placera dans la suite des 
Mémoires au tome XVII de 1873, en regard de la page 137. 



AU JOURNAL DE DANGEAU. 421 

la duchesse de Portsmouth dont il avoit été domestique et fait les 
affaires, où elle prétendoit qu'il l'avoit fort volée, avoît frisé la 
corde plus d'une lois en France et en Espagne. Il y a fait tant de 
bruit qu'on en a parlé plus d'une fois dans ces Notes. Lui-même 
auroit-il cru que son fils seroit devenu contrôleur général, et encore 
malgré lui ? 

1612. Bienfaits du Roi au comte deCharolais. 
(Page 353.) 

17 octobre 1719. — Ce lut encore le Roi qui paya à Dangeau le 
gouvernement de Touraine et le mit sur le pied des grands gouver- 
nements pour M. le comte de Charolois, outre ses pensions et 
tout ce que le Roi lui donna d'actions à faire valoir au centuple sur 
lui-même. 

1613. Retard des bulles pour les évêchés de Tours 
et de Bayeux. 



(Pages 355-356.) 



4 octobre 1719. — Ces bulles étoient pour Tours et pour Bayeux, 
sur je ne sais quelle chicane, où Rome céda après avoir fait sentir sa 
mauvaise humeur par ce délai. Le crime pour Tours étoit que l'abbé 
de Castries passoit pour attaché au cardinal de Noailles, ce qui ne 
l'empêcha pas de se faire sacrer par lui ; cela même le fit passer à Alby 
incontinent après, par je ne sais quel inconvénient que cela fit trouver 
à Tours. Il y perdit le climat et la proximité; il s'approcha de son 
Languedocet y gagna un grand revenu. Et pour Bayeux l sur la première 
vie de l'abbé de Lorraine, et en effet sur son attachement au cardinal 
de Noailles. 

1614. Exil, bientôt terminé, de la Chapelle. 
(Pages 363-364.) 

11 novembre 1719. — Ce la Chapelle étoit un très hardi et très dan- 
gereux fripon, recrépi de bel esprit, et de l'Académie françoise ; aussi 
ne fut-il pas longtemps exilé, je ne sais pour quelle sottise particulière. 
Il ne vécut pas longtemps depuis son retour. 

1615. Le Père Lafitau nommé évêquede Sisteron. 
(Page 373.) 
8 novembre 1719. — Lafitau étoit ce jésuite qui fit cette course 
i. Et le crime pour Bayeux était, etc. 



m ADDITIONS DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU. 

légère dans la chaise du cardinal de la Trémoïlle de Rome à Paris et de 
Paris à Rome pour faire échouer le voyage que le Régent avoit fait 
faire à l'abbé Chevalier à Rome sur la Constitution, et qui, par sa con- 
duite droite, patiente, mais ferme, avoit forcé toutes les barricades 
qu'on avoit multipliées contre lui. Ce bon Père étoit aussi chargé de 
la négociation personnelle de l'abbé Dubois pour son chapeau, aux 
dépens duquel, nonobstant les mœurs des jésuites, desquels il étoit 
parvenu à se faire fort ménager, il entretenoit une fille en chambre 
et en plein Rome, et y donnoit de forts bons soupers à ses familiers, à 
ce qu'on a su du cardinal de Rohan. L'abbé Dubois découvrit qu'il 
le trahissoit au lieu de le servir; il n'osa éclater, dans l'état douteux 
où il étoit encore, contre un homme à tout faire, et qui avoit son 
secret ; mais il songea à l'éloigner de Rome sans le rapprocher d'ici, 
pour le tenir ainsi à l'écart. C'est ce qui lui fit donner l'évêché de 
Sisteron, au grand regret des jésuites, qui ne veulent point d'évêques 
de leur compagnie, et du nouveau prélat aussi, à qui ilfâchoit fort de 
cesser d'être personnage et libertin pour un aussi petit morceau ; 
mais il fut apaisé à force d'espérances, et, quand il fut à Sisteron, on 
l'y laissa. 



APPENDICE 



SECONDE PARTIE 



I 

LETTRES DE LÉGITIMATION DES ENFANTS 
DU MARQUIS DE SAINT-GENIES 1 

Avril 1678. 

Louis, etc. Notre cher et bien amé Henri de Montault, marquis de 
Saint-Geniès, lieutenant général en nos armées, gouverneur de Saint- 
Omer, nous a fait exposer que, ayant eu habitude avec Anne Drouard, 
étant lors veuve et lui non marié, il en avoit eu deux enfants, savoir : 
Louis de Montault, né au pays de Liège, au mois de février 4664, et 
Philippe de Montault, né à Paris en juin 4666, pour lesquels ayant eu 
beaucoup de tendresse, il a pris soin de leur éducation, et à présent il 
desireroit les faire légitimer, afin de les mettre en état de nous rendre 
leur service avec plus d'honneur. A quoi nous sommes excités avec 
d'autant plus de raison, que, depuis l'année 4637, l'exposant nous sert 
en nos armées sans aucune discontinuation avec beaucoup de zèle, de 
fidélité et de courage, n'y ayant point d'occasion où il ne nous en ait 
donné des preuves certaines, dont il porte des marques glorieuses par 
tout son corps 2 , ayant été aux sièges de Fontarabie, de Saler (?), 
d'Aire, Bapaume, La Bassée, de Vigevano au Milanois, Rethel, Orbi- 
telle, Bordeaux, et autres, et s'est aussi trouvé en plusieurs combats 
et batailles, même où il commandoit l'aile gauche sous notre cher cou- 
sin le maréchal d'Hocquincourt, d'où il fut envoyé à Bapaume, de là 
à Philipsbourg, ensuite à Brisach, où il fut fait lieutenant général en 
nos armées, commandant en cette qualité dans la haute et basse Alsace 
et comté de Belfort, en l'absence de notre cher cousin le feu comte 
d'Harcourt, qui en étoit gouverneur, et sous son autorité en sa pré- 

i. Gi-dessus, p. 34. — Archives nationales, reg. X*a 8674, fol. 94. 

2. L'annotateur des Mémoires de Sourches, tome I, p. 200, écrit: 
u II étoit estropié du genou et avoit le talon qui lui touchoit au der- 
rière. » 



424 APPENDICE 1. 

sence, ce qui a duré jusques à la mort de notre très cher cousin le feu 
cardinal de Mazarin, que nous lui donnâmes le gouvernement de 
Marienbourg ; laquelle place ayant été rasée, nous l'aurions envoyé à 
Douay, et en dernier lieu à Saint-Omer, après l'avoir conquise par la 
force de nos armes, où il nous continue actuellement ses services. Et 
désirant lui faire connoître la satisfaction qui nous en est restée, nous 
avons bien voulu lui en donner un témoignage en honorant sesdits 
enfants naturels du titre de légitimes et leur accordant le titre de no- 
blesse. Sur la très humble supplication qu'il nous en a fait, savoir 
faisons que nous, pour ces causes et autres bonnes considérations à ce 
nous mouvant, de nos grâce spéciale, pleine puissance et autorité 
royale, nous avons, par ces présentes signées de notre main, légitimé 
et légitimons lesdits Louis et Philippe de Montault, et du titre de légi- 
times les avons décorés et décorons ; voulons et nous plaît qu'en tous 
actes, tant en jugement que dehors, ils soient tenus, censés et réputés 
légitimes et qu'ils jouissent des mêmes franchises, honneurs, privilèges 
et libertés que nos autres sujets, qu'ils puissent tenir tous biens 
meubles et immeubles qu'ils ont acquis et pourront acquérir, recevoir 
toutes successions qui leur écherront, et accepter tous dons qui leur 
seront faits entre vifs, à cause de mort ou autrement, en quelque 
manière que ce puisse être, bien que ledit Louis de Montault soit né 
en Liège, pourvu toutefois, quant aux biens de leursdits père et 
mère, . . . que ce soit du consentement de ceux qui ont droit de succéder 
à leursdits père et mère.... Et de notre plus ample grâce et autorité 
que dessus nous avons lesdits Louis et Philippe de Montault, leurs 
enfants et postérité nés et à naître en loyal mariage anobli et anoblis- 
sons, et du titre de nobles et d'écuyers décoré et décorons, voulons et 
nous plaît qu'en tous lieux et endroits ils soient tenus et réputés 
nobles et gentilshommes,.... tenir et posséder tous fiefs, terres et sei- 
gneuries,... porter les pleines armes du sieur marquis de Saint-Geniès, 
pourvu que ce soit du consentement des frères et sœurs et des enfants 
légitimes dudit marquis de Saint-Geniès leur père, icelles faire graver, 
peindre et sculpter en leurs maisons, terres et fiefs.... Données à 
Saint-Germain-en-Laye au mois d'avril 1678 et de notre règne le 35 e . 
— Registrées.... en Parlement le 27 février 1679. 



LA DÉTENTION DU PRINCE DE GELLAMARE 425 

II 

LA DÉTENTION DU PRINCE DE CELLAMARE 1 

Lettres de M. de Liboy à l'abbé Dubois 2 . 

A Étampes, le 15 décembre 1718. 

Jusques à présent il ne s'est rien passé dans le voyage du prince 
Cellamare que de conforme aux ordres du Roi. Je lui ai fait sentir 
doucement que j'avois quelque inquiétude sur l'exacte observation de 
la parole qu'il m'a donnée. Il m'a protesté avec force qu'il n'a écrit 
qu'au cardinal Alberoni par votre consentement, et au cardinal Acqua- 
viva et quelques ministres du roi Catholique, et avant la parole que je 
lui demandai lundi ; suivant vos ordres, assurant qu'il n'a écrit aucune 
lettre dans le royaume et renouvelant sur ce sujet sa parole. 

Dans les conversations particulières, le prince Cellamare persiste à 
me dire qu'il y a près de six mois qu'on lui a proposé les projets que 
vous avez découverts avec tant de bonheur. Il ne sait pas lui-même 
parfaitement quels en sont les principaux auteurs, parce que ce ne sont 
pas ceux qui lui ont parlé; qu'ayant donné connoissance au roi son 
maître de ces projets, il eut défense d'y entrer; que cependant on lui 
envoya pour lors quelques papiers, pour les employer au cas seule- 
ment que les affaires fussent portées aux dernières extrémités. Il entend 
parler d'une lettre au Roi et des autres pièces dont il m'a déjà dit un 
mot à Paris. Ce ministre ajoute que cette affaire est demeurée en cet 
état jusques aux derniers temps, qu'on lui a fait des instances nou- 
velles, qui ont donné lieu à la lettre qui est tombée en vos mains.... 
Il paroît incertain et fort agité, méditant sur des vues différentes, dont 
je m'informerai.... » 

Liboy. 

A Toury, le 16 décembre 1718. 

Le prince de Cellamare désire envoyer par le premier ordinaire un 
duplicata de sa dernière lettre au cardinal Alberoni, et du mémoire 
qu'il avoit proposé de présenter au roi. Je lui ai fait sentir qu'il con- 
tenoit un article contre la vérité, puisqu'il n'informoit point que, aus- 
sitôt qu'il avoit été possible, on avoit jeté les yeux très superficiellement 
sur une petite partie seulement des papiers qu'il a déclaré être des 

1. Ci-dessus, p. 38. 

2. Dépôt des affaires étrangères, vol. Espagne 286-288, originaux 
autographes. 

MLMOlBkS DE SAINT-SIMON. XXXY1 54 



426 APPENDICE IL 

précédentes ambassades, et ils lui ont été rendus à l'instant.... Le 
prince Cellamare, parlant des papiers de la seconde ambassade, m'a dit 
avec affectation qu'il y en avoit plusieurs qui concernoient le temps du 
séjour de S. A. R. en Espagne, et sa personne même depuis. J'ai brisé 
(sic) que je croyois certainement que le roi Catholique avoit pris des 
sentiments différents depuis ce temps-là.... 

A Blois, le 22 décembre 1718. 
J'ai trouvé ici cette lettre de Paris ' trop criminelle et trop extrava- 
gante pour être rendue. L'écriture pourra faire découvrir l'auteur. Le 
prince Cellamare n'a reçu aucune lettre.... Il convient que l'abbé Bri- 
gault le voyoit souvent. 11 m'a dit que, ayant reçu jeudi 8 de ce mois 
au matin un courrier de l'abbé Portocarrero, de Poitiers, il donna sur- 
le-champ avis de tout à plusieurs personnes, afin qu'elles prissent leurs 
mesures; j'ai cru que cette date pourroit entrer dans un interrogatoire. 
J'essaie par toutes voies douces à engager le prince Cellamare à déclarer 
quelques coupables ; il répond que le point d'honneur le force au 
secret.... 

A Blois, le 25 décembre 1718. 

Les discours du prince Cellamare sont une espèce d'aveu que l'abbé 
Brigault étoit un des principaux porteurs de projets. Ce qu'on a fait 
dire le 8 de ce mois à cet abbé étant connu peut l'engager à croire que 
tout est avoué ici et à faire une entière confession. Si j'avois une ins- 
truction là-dessus, je pourrois arriver à des éclaircissements par forme 
de conversation. Le prince Cellamare paroît croire qu'il viendra de 
Madrid des choses fâcheuses. Je ne pénètre rien au-delà de quelques 
écrits tendant à allumer le feu que le bonheur et la sagesse de S. A. R. 
et des ministres ont prévenu. Outre cela il y aura peut-être des mani- 
festes peu mesurés, des réclamations contre les Renonciations, et choses 
pareilles. J'ai quelquefois poussé nos entretiens sur les négociations 
qui pourroient être faites avec les princes et États du Nord, leur inu- 
tilité et le poids accablant de leur dépense pour l'Espagne. Cellamare 
a paru déconcerté; il croit que ses secondes lettres auront pu porter 
à un adoucissement et à une ouverture à traiter.... 

A Blois, le 12 janvier 1719. 

Quoique le prince Cellamare fût préparé à la déclaration de guerre 
que je lui ai fait voir, il en a paru étonné à la première lecture ; à la 
seconde, il a fait voir de la joie de ce qui est au commencement de la 
troisième page. Ensuite il a fait quelques objections légères sur les 
narratifs, jusques à affecter un rire forcé. L'ayant après laissé seul 
avec les deux officiers, il leur a dit qu'en Espagne on feroit une décla- 
ration très différente ; que le roi Catholique diroit qu'il n'a point de 

1. La lettre n'est pas jointe. 



LA DÉTENTION DU PRINCE DE CELLAMARE 427 

guerre contre le Roi ni contre la France. Dès que j'ai été averti, j'ai 
parlé à l'ambassadeur avec ressentiment, et, comme j'étois préparé, il 
m'a paru que je l'ai terrassé. J'ai dit que ces discours partoient de 
l'esprit et des principes des écrits (?) séditieux de Paris ; que je le sup- 
pliois de s'en abstenir, persuadé de son désir pour la paix, auquel 
j'avois rendu témoignage; que rien n'y étoit plus opposé que des sen- 
timents pareils ; que l'intérêt du Roi, du Régent et du royaume étoit 
un et inséparable ; qu'il falloit travailler à la paix ou du moins faire 
une légitime guerre, à quoi rien n'étoit plus contraire que d'inspirer 
des idées de faction et de révolte, et que j'étois très persuadé que le 
roi son maître n'emploieroit jamais ces mauvais moyens et ne force- 
roit pas S. A. R. à se porter trop loin. A cette occasion, j'ai une 
seconde fois passé outre l'article 7 du Manifeste. Gellamare a paru 
converti ; mais il croit que le cardinal Alberoni consultera peu les lois 
et le droit, si l'on vient à la rupture, de laquelle il doute encore. J'ai 
cru que ce récit pourroit engager à prendre des mesures. Si M. le duc 
de Saint-Aignan est en France, nous continuerons le voyage, dès que 
vous aurez envoyé les ordres d'Espagne ou que je les aurai reçus à 
droiture suivant l'instruction. Rien ne retardera que les dispositions 
pour le domestique du prince Cellamare, qui écrit à son secrétaire sur 
ce sujet, afin d'accélérer. 

A Blois, le 19 janvier 1719. 

L'impatience du prince Cellamare de recevoir les ordres d'Espagne 
augmente, et change ses manières à mon égard. Il avoit espéré quelque 
adoucissement par le commerce avec ses domestiques, pour les affaires 
seulement, et, quant aux lettres du cardinal Alberoni, il croit que 
l'humeur de ce prélat y aura fait entrer jusqu'au 26 décembre des 
choses que vous voudrez cacher (Cellamare n'a pas néanmoins vu le 
manifeste du Roi, quoiqu'il soit public ici), mais que ces emporte- 
ments n'auront pas été exprimés dans les lettres postérieures, depuis 
qu'on aura appris à Madrid ce qui s'est fait le 9 dudit mois à Paris, et 
qu'il n'étoit plus en pleine liberté. En tout cas, il demande qu'on lui 
fasse savoir les ordres du roi son maître en telle sorte qu'on voudra, 
et qu'on veuille bien lui faciliter les moyens d'y pouvoir obéir. Je n'ai 
rien pénétré depuis mes dernières lettres, sinon que Cellamare envoya 
le 8 décembre à l'abbé Brigault environ deux cents pistoles du sien, à 
ce qu'il dit, et que, depuis un assez long temps, il a sollicité quelques 
personnes qui ont l'honneur d'approcher S. A. R. pour les engager à 
parler contre les nouveaux traités, et ce par des grandes promesses, et 
peut-être par quelque argent comptant (je ne suis pas certain de ce 
dernier point). S. A. R. sait ceux qui peuvent lui avoir parlé avec 
quelque chaleur, et approfondira la chose si elle le mérite. Cellamare 
ne se vante pas d'avoir fait du progrès, et il assure avoir été prévenu 
par les Anglois. Pardonnez à ma sincérité ce récit simple de nos der- 
nières conversations. 



428 APPENDICE IL 

A Blois, le 11 e février 1719. 

J'ai reçu par la poste une lettre anonyme pour le prince Cellamare, 
que j'ai supprimée. Elle contient le manifeste d'Espagne et des extra- 
vagances exécrables, comme celle que je vous ai envoyée le 22 dé- 
cembre. Il est venu une troisième lettre de Rome par le même canal 
que les deux premières dont j'ai rendu compte le 9. Elle est écrite 
dans le même esprit. Le prince Cellamare y répond, ce soir, que peut- 
être le cardinal de la Trémoïlle voudra bien se charger de ses lettres 
sans chercher d'autre détour, et qu'il les présente ouvertes. Ce M. Giu- 
dice paroît sage, modéré, et de ceux qui se laissent gagner et conduire 
par les manières douces et polies, et se font un devoir inviolable d'être 
reconnaissants; il est dans la faveur et en place pour rendre de bons 
offices et détourner les mauvais. Pardonnez ces lignes à mon zèle pour 
votre service. 

A Bayonne, le 25 mars 1719. 

J'ai donné au prince Cellamare un piéton françois pour aller prendre 
à Pampelune les derniers ordres de Madrid et les apporter à Saint-Jean- 
Pied-de-Port, où nous arriverons lundi. J'ai éludé tous courriers et je 
crois en être certain. 

J'appris hier que le chevalier de Saint-Georges, que l'on avoit cru, 
dans les temps de la lettre du 41, avoir été conduit au château de 
Milan, étoit arrivé en Espagne et attendu à Madrid vers le 24, et on me 
dit plusieurs choses des prétendus mouvements d'Angleterre.... Il y a 
lieu de croire qu'il s'est fait une conspiration contre le roi d'Angle- 
terre, que les Anglois l'ont formée et projetée eux-mêmes longtemps 
avant d'en communiquer avec les étrangers, et que le motif de la prin- 
cipale partie des conjurés est moins l'amour et l'avantage du chevalier de 
Saint-Georges qu'un soulèvement contre le roi d'Angleterre même. Le 
prince Cellamare a été informé du tout et a travaillé à l'intrigue dès le 
temps que M. le comte de Stair lui dit que le duc d'Ormond avoit été appelé 
en Espagne; sur quoi il y eut une espèce de vivacité entre ces deux 
ministres. Le prince Cellamare a perdu l'affaire de vue depuis près de 
quatre mois; mais j'entrevois que les pièces principales pourroient être 
dans ses papiers. Dans la vue de le faire parler j'ai traité l'entreprise 
de frivole, comme ont été les précédentes. Soit amour pour son ouvrage, 
soit vraie connoissance, ce ministre a soutenu que le projet est bien 
concerté, que plusieurs personnes notables de tous états y sont entrées, 
qu'il y a des sujets du premier ordre capables de conduire une grande 
affaire, qu'on n'a demandé que des officiers et quelques armes, sans 
faire aucune mention d'argent, dont les chefs assurent avoir une 
grande provision. Le prince Cellamare ajoute que le secret principal a 
été caché au chevalier de Saint-Georges et au duc d'Ormond, afin 
d'éviter les inconvénients arrivés lorsque ses sortes d'affaires avoient 
passé par le cabinet de Saint-Germain. Cet ambassadeur insiste que 



LA DETENTION DU PRINCE DE CELLAMARE 429 

ces mouvements auroient pu être prévenus ou du moins ralentis dans 
les premiers jours, [si] on avoit fait quelque fonds sur nos conversa- 
tions. Je tâcherai.... de pénétrer un peu plus avant. Il ne m'a point 
paru que les conjurés soient sûrs d'un port. J'ai lâché un mot de 
Bristol; je n'ai rien connu de certain.... 

A Bayonne, le 26 mars 1719. 

A ce moment arrive un exprès du prince de Gastiglione avec des 
lettres du cardinal Alberoni du 22. Il ordonne au prince Cellamare de 
s'arrêter à Pampelune et de m'engager à rester ici au voisinage jusques 
à ce que j'aie reçu les ordres sur l'ouverture qu'il fait d'une confé- 
rence à tenir en un lieu de frontière, et dit que le roi Catholique 
offrira des partis tels qu'ils pourront satisfaire S. A. R. et prévenir les 
malheurs communs à tous. Cette lettre est en réponse à celle par où 
Cellamare a écrit que S. A. R. ne peut rien proposer ni écouter sans 
la satisfaction de ses alliés et l'acceptation des points essentiels des 
traités. Cellamare m'a fort pressé de demeurer ici après l'avoir conduit 
à la frontière et de dépêcher un courrier. Je n'ai pas cru devoir le 
rebuter entièrement.... Je serai de retour ici jeudi, et je continuerai 
le voyage à petites journées par la route de la poste avec notre équi- 
page, qui est très fatigué. J'espère recevoir vos ordres avant d'arriver 
à Bordeaux ... 

Alberoni finit en disant que le 24 ou le 25 le Prétendant arrivera à 
Madrid, où il sera reçu avec la tendresse et avec la compassion due à 
un pauvre prince abandonné et persécuté de tout le monde.... 

Le prince de Cellamare à Vabbé Dubois 1 . 

Saint-Jean-de-Pied-de-Port, ce 28 mars 1719. 
Monsieur 
La grande honnêteté et la politesse avec laquelle M. de Liboy a 
exécuté les ordres de S. M. T. C. et de S. A. R. à mon égard, et les 
honneurs que j'ai reçus dans toute la route m'engagent à témoigner à 
Votre Excellence ma reconnoissance, et à la supplier d'en remercier 
très humblement S. A. R. de ma part. Et, quoique je sorte de France 
avec la douleur de laisser les affaires dans la situation où elles sont, 
j'espère cependant qu'il se trouvera des moyens de parvenir à quelque 
heureux changement, et je me remets à ce que M. de Liboy en aura 
déjà fait savoir à Votre Excellence, et je suis, 
Monsieur 

De Votre Excellence 

le très humble et très obéissant serviteur, 
Le prince de Chelamar. 

I. Vol. Espagne 288, fol. 128: P. Bliard, Dubois cardinal, tome II 
p. 36. 



430 APPENDICE III, 

III 
L'ÉVASION D'ESPAGNE DU DUC DE SAINT-AIGN AN * 

M. Dusault au maréchal de Berwick 2 . 

Bayonne, 17 décembre 1718. 
« .... M. deSaint-Aignan, qui avoit assuré qu'il partiroit de Madrid 
le 5, n'en est sorti que le 9. Il n'étoit pas arrivé hier à midi àPampelune. 
Ce retardement fera que votre courrier.... ne pourra le joindre qu'au 
delà d'Agreda, parce qu'il ne peut aller que sur des chevaux de 
louage, n'y ayant point de poste, supposant même que le prince de 
Castiglione, qui commande à Pampelune, l'ait laissé passer sans 
l'arrêter. Si M. de Saint- Aignan reçoit à temps votre paquet, je crois 
qu'il feroit prudemment de laisser son écuyer dans sa berline avec 
Madame la duchesse, qui continuera sa route par Pampelune, et lui 
avec un ou deux domestiques, sur des mules, peut prendre vers la 
hauteur d'Agreda à droite, un chemin qui va en Aragon, et